dimanche 5 juillet 2015

Le vil insecte et Fethullah Gülen

Eclipse de la raison. Aveuglement généralisé. Fanatisme diffus. Une nation qui s'obtuse à mesure que son raïs revanchard sécrète son fiel. C'est ce qu'on dira quelques années plus tard pour peindre la Turquie d'aujourd'hui. Fethullah Gülen, le nouveau Dreyfus voudrais-je dire mais certains écervelés seraient capables d'y voir une référence à sa juiverie supposée, est persécuté, insulté, calomnié depuis un an et demi. C'est que le septuagénaire qui a dépensé ses décennies à prêcher et à faire diffuser les valeurs de l'islam dans les quatre coins du monde est, pour beaucoup, le suppôt d'Israël, des sionistes et bien sûr des Etats-Unis... 

Oui, ce septuagénaire valétudinaire envisagerait de commencer une "carrière de dictateur" à cet âge-là. Les poches gonflées de fatigue, le regard éreinté, l'allure fragile, Gülen veut que la Turquie chute de son piédestal, qu'elle perde sa puissance mondiale, qu'elle se disloque, pour pouvoir revenir dans "les fourgons de l'étranger". Comme Khomeini. Des esprits hagards y croient dur comme fer. L'imam qui s'est retiré en Pennsylvanie, dans le giron américain, a lancé ses troupes aux trousses d'Erdogan, celui qui construit ponts et autoroutes, celui qui fustige Israël et compagnie, celui qui crée richesse et stabilité. C'est connu, la prospérité du pays enquiquine le monde entier. Monde entier qui a donné mandat à Gülen et à ses sbires pour qu'ils renversent le chef de la "nouvelle Turquie"...

Abracadabrantesque. Vraiment. La réalité est tellement prosaïque : en décembre 2013, le raïs fut pris la main dans le sac. Des discussions choquantes entre le père et le fils (qui essaie d'éponger les millions planqués sous l'oreiller), des boîtes de chaussures bossues, des coffres-forts à taille humaine dégringolèrent sur l'espace public. Une tragédie pour des "conservateurs". C'était sans compter sur la ruse de l'autre. Il en profita pour disqualifier Gülen dont il supputa une superpuissance néfaste et le tour fut joué. Le révérend devint parrain. Sa communauté se transforma en "structure parallèle". Une comédie pour les intéressés...



La guerre des jésuites et des chrétiens-démocrates, avais-je "analysé". Mille fois non. Ce n'est pas une guerre. Ce n'est plus cela. C'est devenu du "n'importe quoi". C'est l'irruption d'une vieille pathologie, celle de la paranoïa, du syndrome de Sèvres. Le batteur de pavé qui n'a jamais pris le soin de lire une revue s'improvise géostratège, le croyant qui n'a jamais pris le soin de réfléchir à ce qu'il débite 5 fois par jour raisonne ab hoc et ab hac. Alors quand la chaîne de télévision affiliée à son mouvement diffuse en direct un sahur de l''imam, la meute lance des anathèmes et se demande sérieusement "comment certains peuvent encore l'aimer, lui, le vendu, le traître !". Seigneur, pardonne-leur... 


Depuis le 17 décembre 2013, la presse pro-Erdogan "balance" chaque jour sur son compte. Nul besoin d'être disciple de Gülen ni même musulman pour défendre l'honneur de cet homme. Malheureusement, en Turquie, les Zola ne courent pas les rues. Les "grands" théologiens qui se remplissent les poches le temps du Ramadan en faisant des émissions se font tout petit. Aucun dignitaire religieux, le "grand mufti" Mehmet Görmez le premier, n'ouvre la bouche de peur de perdre privilèges et honneurs. "Faux prophète, savant brouillon, sangsue, parrain, chef de la secte des Assassins, etc." ont été mille fois entendus, pourtant... 

Et leur Livre sacré est on ne peut plus clair : "Ô vous qui croyez ! Ne vous moquez pas les uns des autres, car parfois ceux qui sont tournés en dérision valent mieux que ceux qui les raillent (...). Ne vous dénigrez pas et ne vous donnez pas de sobriquets injurieux. Quel vilain caractère que la perversion qui s'allie mal avec la foi ! Ceux qui ne se repentent pas sont les vrais injustes. Ô croyants ! Evitez de trop conjecturer sur les autres, car il est des conjectures qui sont de vrais péchés. Ne vous épiez pas les uns les autres ! Ne dites pas de mal les uns des autres ! Lequel d'entre vous voudrait manger la chair de son frère mort ? (...)" (49, 11-12). 

Et c'est un tiède comme moi, un mal placé comme moi, un vil insecte comme moi qui doit griller la politesse aux pieux, aux dévots, aux islamistes pour dire : "ça suffit !". Lorsque la vanité des pleutres d'aujourd'hui saignera de découvrir qu'ils ne furent que des pions, que "d'inoffensifs parasites auxquels on a laissé parfois l'usage d'un vocabulaire commun, par bienveillance pure, ainsi qu'un briscard campe un marmot sur son genou et le fait souffler dans sa trompette" (Georges Bernanos), d'autres pourront dire telle la fourmi qui transportait une goutte d'eau pour éteindre le feu dans lequel avait été jeté Abraham : "je savais que mon effort était vain mais au moins, j'avais choisi mon camp". Une preuve pour l'au-delà, rien d'autre...