Dieu, dit-on, inventa les papillons, ces créatures si diaprées et si frêles, pour une seule raison : que les humains, rembrunis par la vie, laissent courir leurs coeurs, un bref instant soit-il, aux zigzags de leur beauté. Car le démiurge le sait; rien n'est plus brouillon que la vie. Et c'est le palpitement de quelques ailes chatoyantes qui peuvent la rendre moins lassante.
Eh bien, c'est l'un de ces papillons qu'on enterra quasi discrètement dans l'Empire du Grand Turc. Oh cela faisait fort longtemps que dans ce pays qui s'ennuie comme un clou de cercueil, voler de ses propres ailes était devenu une gageure. De là, à porter en terre l'écrivain le plus drôle, le plus probe et le plus doué de sa génération dans l'indifférence générale, ce fut un déchirement.
ATA n'avait ni part d'ombre ni plan d'attaque. Il écrivait ce qu'il pensait. Il fut châtié et embastillé. Las, il se résolut à présenter ses plus plates excuses à Sa Majesté. Puis, comme Baldassare, il aurait pu dire "C'est lorsque j'ai fait l'effort de me remettre à écrire que j'ai recommencé à vivre. Les mots sont redevenus des mots, et les roses des roses". Mais non. Il se réfugia dans son atelier de menuiserie. Il bouda. À raison. Ses plus intimes avaient peur de le saluer.
Le plumitif que voici avait jadis eu une idée en tête : devenir un petit bout d'ATA en langue française. Il échoua. Alors, par simple vanité, il tenta un moyen détourné. Comment donc ? Voici la confidence : votre serviteur, gazetier à une époque de sa vie, accourut au palais de l'Elysée pour écouter les empereurs Emmanuel Ier et Recep Ier. Et comme il n'écrivait plus en français, il trempa sa plume dans un turc bancal pour rendre compte de la visite. Et, toute honte bue, il signa Şamil Turan. Le premier renvoyait à son identité tcherkesse; le second à son idole, Ahmet Turan Alkan. Effet papillon...
Trêve de blablas. L'âme cristalline s'en est allée. En laissant un agréable écho sous cette coupole qu'est le monde. Il écrivit jadis, "Dans ce voyage inévitable et irréversible, nous avons seulement le droit de choisir nos compagnons de route et nos pensées. Nous sommes toujours seuls ; pour ma part, je préfère que mes compagnons de route soient des personnes qui prennent au sérieux l'au-delà. Bon voyage à tous".

