dimanche 12 avril 2020

(2) Chroniques du règne de Recep Ier. Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens !

Depuis que Sa Majesté l'Empereur Recep Ier avait expédié des masques et des flacons d'eau de Cologne à chacun de Ses sujets, le virus en prit pour son grade sur les terres du Grand Turc. Tout le monde se mit à prier pour l'âme du Sultan; sans aller à la mosquée, naturellement, tous les temples du royaume étant cadenassés. Les mécréants, eux, se débattaient comme ils pouvaient. Dieu leur avait infligé l'une de ces calamités qu'ils connaissaient si bien de leur livre à demi sacré. Pour une fois que l'occasion s'y prêta, on ne bouda pas son plaisir et on railla à satiété les nations européennes, d'ordinaire si policées, qui en étaient à quémander des bouts de tissu, à chiper les pièces d'étoffe du voisin et à fricasser les économies qu'elles n'avaient même pas.


Chaque jour, le ministre de la santé, Koca Fahrettin pacha, égrenait le nombre de morts, de malades et de guéris. Les yeux bouffis et rougis d'extrême fatigue, il restait fidèle au poste. Il commençait même à devenir un véritable phénomène; tel un authentique homme d'État, il parlait chiffres à l'appui. Toute idée de polémique lui était indifférente. Médecin de formation, il exhortait la populace à respecter ces fameux gestes barrières. Le gouvernement de Sa Majesté n'avait certes pas encore imposé un confinement général mais il restreignit la liberté de circulation des enfants et des vieux. Cette stratégie des "deux bouts" visait à tarir la propagation de la bête invisible.


Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il apprit que le sinistre de l'intérieur, Süleyman pacha dit le Noble, décréta un couvre-feu de deux jours dans la grande majorité du pays à minuit pétant. L'arrêté fut publié à 21h. Paniquées, les masses se ruèrent dans les échoppes. La nation assista, médusée, à des scènes de furie, d'indiscipline et de pugilat. Les efforts de "distanciation sociale" furent ruinés en moins de deux heures. Chose inédite, les populistes de droite se mirent à insulter le peuple avec le même entrain que le firent jadis les populistes de gauche. La patrie rendit un hommage unanime à feu Aziz Nesin, écrivain qui, le premier, avait proclamé que 60% des Turcs étaient stupides. Acculé, le premier flic de l'Empire fit son mea culpa et démissionna dans la foulée. Mais Sa Magnanimité refusa son retrait et le confirma dans ses fonctions.


De leurs côtés, les parlementaires les plus vaillants continuèrent à siéger. Ils n'avaient qu'un seul ordre du jour : vider les geôles du royaume. Car les taulards avaient beau être des scélérats, ils n'en restaient pas moins des êtres humains. Et, comme tout homme, leur dignité appelait un peu de miséricorde face à une épidémie qui fauchait tout sur son passage. Sa Grandeur avait néanmoins fixé des lignes rouges : les délinquants sexuels, les assassins et les terroristes furent écartés de l'amnistie. Dieu merci, on avait opportunément qualifié de terroristes, des dizaines de milliers d'opposants, d'universitaires, de professeurs, de femmes au foyer, de journalistes et de bienfaiteurs. Fort ironiquement, on apprit au même moment qu'un gueux dénommé Emre Günsal fut envoyé en détention pour avoir cru faire de l'humour en dépeignant le Sultan des Sultans Kemal Ier comme un alcoolique.


L'un des plus féroces détracteurs de Son Immensité, le député Gergerlioglu Bey, remua l'assemblée comme il put. À chaque séance, il brandit des photos de détenus à la tribune; il mobilisa l'académie Twitter; il supplia ses collègues mais en vain. Une élue du clan au pouvoir, Zengin Khanum, s'indigna de tant de commisération et ne put retenir sa colère : "Que voulez-vous ? Qu'on libère les putschistes et les terroristes du PKK ?". Elle fut rapidement rencognée dans son extravagance. Une parlementaire de la ligue kurde se demanda si on voulait que le député captif Baluken Bey mourût dans les fers, on entendit des rangs de la majorité, "qu'il meure !". Comme un écho à la réponse du directeur-adjoint chargé des affaires sociales de Constantinople qui avait lancé un "Crève !" effroyable à une gitane qui se plaignait de ne pas pouvoir mendier pour nourrir sa marmaille. Il fut démis. 

Ce fut sans doute là l'extériorisation d'un sentiment de démonisation, cher à cette géographie du monde. Celui d'anéantir physiquement l'opposant. Opposant qui ne fait que geindre alors que la Providence lui a offert le Roi des Rois. Ce genre de dialectique avait, depuis fort longtemps, infesté tout l'Orient au point qu'un adversaire se transformait rapidement en traître, en sous-homme et, finalement, en virus, perdant ainsi toute dignité. On en fut l'amer témoin dans le sandjak de Diyarbekir, lorsqu'une mère reçut les ossements de son fils dans un colis. L'expéditeur en était le gouverneur de Tunceli, où ce coupeur de route, membre du PKK, avait été abattu. Face au tollé, il assura que la réglementation avait été respectée... 

mardi 31 mars 2020

À bâtons rompus...

Ses "califes" omeyyades, abbassides, ottomans montaient des palais et descendaient des hommes à qui mieux mieux. Si, le Jour du jugement, le Prophète ne leur crache pas à la figure, alors je n'ai rien compris à l'islam.
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Soumettre des peuples, conquérir des terres au nom d'Allah, voilà bien des aventures étrangères à son dessein. Les procès d'outre-tombe des sultans ottomans, de leurs cheikh ul-islam et de leurs astrologues seront d'un régal voluptueux pour les figurants de l'Histoire que nous sommes.


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Tous les Turcs dévots tiennent pour acquis le droit qu'a leur leader tant adulé de bâtir un palais et d'ériger une mosquée-cathédrale pour rayonner dans le concert des nations. Entretenir le prestige du pays n'a jamais été un pilier de l'islam, ce me semble. Ou alors Muhammed était bien naïf.
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L'appel à la prière retentit dans une mosquée d'Allemagne, le bigot turc pleure. Un être humain crie à l'injustice dans son propre pays, le bigot turc zappe. La forme l'émeut, le fond l'enrage. La définition même d'une vie gaspillée en marge du Coran.
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A-t-on vraiment besoin de mosquées magnifiquement décorées ? La réponse fut tellement évidente que le prophète de l'islam ne s'était jamais posé la question. Pensez comme lui et vous serez lynché.
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L'islam est une religion, ni une culture ni, encore moins, une civilisation.
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On vit à une époque où l'accès au codex est immédiat et l'accès au Message, médiat. On psalmodie le Coran comme on fredonnerait une chanson chinoise; le son est tout, le sens est rien.
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La religion est une corvée pour beaucoup. Si ce n'était qu'il faut être reçu au paradis, ils s'en débarrasseraient avec une crânerie inouïe.
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La mère turque, à rebours des idéologies en vogue, ne vit que pour deux choses : sa couvée et son foyer. Sa maxime préférée ? "Tu verras quand tu seras parent !". Sa crainte ultime ? "Que vont dire les autres ?". Sa monomanie incurable ? "T'es où ?". Sa sainte parole ? "Yavrum".
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Une mère n'oublie jamais. Un malheur pour elle, un bonheur pour l'enfant.
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Le Temps s'écoule pour ceux qui aiment la vie, il s'écroule pour ceux qui aiment l'au-delà.
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Heureusement que les barbus vénèrent Alija Izetbegovitch sans le lire. S'ils se mettaient à feuilleter ses écrits, ils le répudieraient aussi vite qu'ils l'ont adoré.
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Le mouvement Gülen a été, dans l'histoire, la première tentative des musulmans de monter un lobby islamique à l'échelle planétaire. Comme tout lobby, il a fauté; comme tout musulman, il a péché.
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Les gülenistes et les islamistes sont les deux faces d'une même pièce; ils ont en commun de prendre trop au sérieux la vie d'ici-bas. Leur seule différence réside dans le tempérament : les premiers sont des sectateurs à l'âme caudataire, les seconds sont des fonceurs à l'esprit sommaire.
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Le Turc a cela de particulier qu'il est un séide avant d'être un individu. À défaut de se forger des opinions, il embrasse des passions. Qu'il soit erdoganiste, güleniste, islamiste, kemaliste ou nationaliste, il préfère l'ivresse du groupe à la rudesse de la conscience. Chacune de ces chapelles est une bande organisée.
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La couardise est la plus grande caractéristique du Français. Il aime rouspéter mais seulement dans l'anonymat d'une foule.
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Dans un débat d'idées, celui qui professe ses convictions de manière tapageuse est un fanatique qui a peur de sa liberté.
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Pauvre Jésus, s'il lui prenait l'envie d'accélérer la parousie, il se pâmerait d'épouvante à la vue de son vicaire habiter un palais en hiver, un castel en été, ses serviteurs se sodomiser à l'ombre des églises et ses ouailles bricoler une foi rachitique avec un peu de Marie, un morceau de Saint-Suaire et beaucoup de mythologie...
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Si 1/10è des crimes commis par les prêtres l'avait été par les adeptes d'une "secte", la face du monde en eût été changée...
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Qu'est-ce qu'un grand romancier, au fond ? C'est un styliste qui enfante des métaphores pour occuper la marmaille humaine.
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La seule arrogance qui vaille est celle de l'écrivain. Ses sentences nous libèrent.
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Un Etat laïque est un Etat dans lequel le péché des uns n'est pas un délit pour tous.
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L'anglais revigore. Le français épuise.
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Dans une démocratie, le peuple est invité à tourner les pages, non à les noircir.
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L'amour n'est rien d'autre que le désir bestial en costume de bal.
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L'homme qui déflore une femme est toujours son dernier amant.

dimanche 22 mars 2020

En attendant Godot

Ce fut, pour ainsi dire, la drôle de guerre version 2020. Du jour au lendemain, les médecins devinrent généraux, les généraux devinrent soignants. Les citoyens se terrèrent dans leur tranchée et se morfondirent dans un embêtement exquis. Tout fut à leur portée, des livres aux denrées, des jeux aux réseaux, des enfants aux animaux, mais ils ne parvinrent pas à tuer le temps. Car l'esprit, accoutumé aux délices de la liberté depuis Voltaire, Rousseau et compagnie, était enchaîné. On ne savait plus s'ennuyer. Et surtout, comme le dirait Zola, "il y avait [désormais] entre eux un nouveau lien, la mort toujours présente"...

Après les élections municipales, le chef de l'État décréta un confinement général. Sa stratégie, à la va-comme-je-te-pousse, fut unanimement taxée de bancale. Ce fut comme le Carême qui succède au carnaval, sans transition. Ses ministres multiplièrent les suppliques et les sanctions. Celui de l'Intérieur imposa des amendes aux "imbéciles". Celui des Affaires étrangères prescrivit de la "patience" aux Français bloqués à l'extérieur. Celui de la Santé hérita d'une pagaille et fit ce qu'il put faire. Sa devancière fut traînée en justice pour négligence. Il faut dire qu'elle avait quitté son poste en pleine tempête pour devenir l'édile d'une ville. Une "mascarade", de son propre aveu...

La mort rôdait. L'Ange Azraël avait étendu son manteau sur le globe. Un spectre traversait la planète, fauchant par-ci, terrorisant par-là. Le fantôme, qui mesurait 1000 fois moins qu'un cheveu, réussit à terrasser la planète entière. L'Empire du Milieu avait atteint, là, le summum de l'exportation. Un "virus chinois", avait habilement tranché le président américain. On avait tous eu envie de lui donner raison mais on préféra rester poli. Finalement, c'est l'Iran et l'Europe qui furent sévèrement touchés. L'Europe, à la limite, on comprenait; à chaque crise mondiale, c'est elle qui trinquait. Mais l'Iran ? Pour une fois qu'il n'avait enquiquiné personne... 


On se mit tous à l'hygiène. Si bien que les chrétiens s'adonnèrent aux ablutions à la mode islamique, les musulmans se réfugièrent dans les solutions alcooliques et tout le monde se salua à l'orientale. Les enfants étaient séparés de leurs mémés qui, Dieu merci, pouvaient sortir leur chien. Les couples eux-mêmes craignaient la promiscuité. Sans le dire, les autorités espéraient au moins que de ce mal, sortirait un bien : une armée de Capricorne en décembre 2020-janvier 2021. Le million de docteurs, d'infirmiers et de pharmaciens fut envoyé au casse-pipe. Les masques manquaient. Le gouvernement l'avoua du bout des lèvres...

Puisqu'une calamité avait cerné l'humanité entière, les soutaniers de toutes les religions s'auto-convoquèrent également qui pour apaiser, qui pour effrayer. Sa Sainteté fut le plus généreux : il accorda l'indulgence aux victimes. Avec une foultitude de conditions certes, mais le geste était là. Les imams fermèrent les mosquées même pour la très canonique "prière du vendredi". Personne n'osa broncher. Il faut dire que l'entêtement n'avait plus aucune utilité. C'était le branle-bas généralisé, on n'avait plus l'énergie de s'écharper. Nos fors intérieurs étant vides, on se tourna vers le monde réel. Les eaux s'assainirent. La qualité de l'air s'améliora. Le chant des oiseaux devint mélodieux. Les mauvaises langues dirent que la Nature prenait sa revanche, une terrible revanche. Le silence des espaces infinis fut effrayant...

samedi 31 août 2019

Une vie

S'il ne fallait retenir qu'une seule chose de notre passage sur Terre, ce serait que le démon a détruit des milliards d'existences factices pour en provoquer quelques unes de plus fermes. De vraies vies. De celles que les âmes déchues béeront sur les rives du Styx. Comme cet ange qu'était la mademoiselle Baptistine Myriel de Victor Hugo : "toute sa vie, qui n’avait été qu’une suite de saintes œuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de blancheur et de clarté, et, en vieillissant, elle avait gagné ce qu’on pourrait appeler la beauté de la bonté".

Pouvait-on dire qu'elle avait vraiment vécu ? Que nenni ! Sans folâtrerie, sans incartade, sans péché, on n'a pas vécu. Les oukases divins ont cela de particulier qu'ils existent précisément pour susciter des névroses. À peine le corps s'anime-t-il à la vue d'un vice que l'âme se voit chuchoter des leçons de vertu. La conscience, cette branche divine ancrée en chacune de ses créatures, se plaît à faire la morale. Toujours par effraction. Toujours de manière indue. Toujours sans crier gare. Un censeur qui puise sa légitimité dans la création même. 

Car la création est un immense jeu d'échecs entre Dieu et Satan. "Je les guetterai sur Ton droit chemin, puis je les assaillerai de devant, de derrière, sur leur droite et sur leur gauche de sorte que Tu en trouveras bien peu qui Te soient reconnaissants" (7 : 16-17), promettait l'ennemi du genre humain. Genre humain qui, ultime paradoxe, lui a offert un arc de triomphe. Même ceux qui, pendant le pèlerinage à La Mecque, lui balancent pierres, cailloux et babouches... Quand la majorité est dans l'erreur, il y a sans doute quelque mérite à rester loyal.  

Mais une bonne âme est précisément bonne parce qu'elle a frayé avec les âmes damnées. Sans ces milliards d'existences factices, sacrifiées pour les besoins de la cause, les existences fermes n'auraient pas émergé. Les démons colonisent les esprits et les cœurs. Le drame, c'est de réveiller une idée et d'attiser une passion. Une idée ne s'oublie plus, elle se fait traiter. Une passion ne s'éteint plus, elle se fait étouffer. Autant dire une endurance à couper le souffle. La vie, voyez-vous, a été créée pour des marathoniens qui rêvent d'être des glandeurs. Un écartèlement. 

Et qui est là pour épauler ? Personne. Ni les âmes sœurs ni les géniteurs. Nous sommes arnaqués dès la naissance. Que nous laissent nos parents, au fond ? Un nom et la couleur des yeux; le reste est l'oeuvre du Temps. Ce Temps qu'on apprend à meubler. Ce Temps qu'on apprend à respecter. Ce Temps qui nous apprend à discerner. Ce Temps qui nous apprend à patienter. Et lorsqu'on ira ad patres, on sera confronté à la même question que nos devanciers : étiez-vous de ceux pour qui le Temps s'est écoulé ou s'est écroulé ? Autrement dit, avez-vous vécu ou avez-vous survécu ? Les larmes auront leur mot à dire...

dimanche 28 avril 2019

(1) Chroniques du règne de Recep Ier. Les oignons de la colère : octobre-novembre 2018

La disparition d'un gazetier saoudien
Près de quinze ans après son sacre, le trône du Sultan-Calife, Sa Majesté Recep Ier, en vint à vaciller. Ce fut en tout cas l’avis général, rapidement effacé de l’esprit des gens devant l’humeur rebourse de l’Ombre d’Allah. “Il n’y a point de crise en mon Empire”, avait-il décrété et personne n’osa broncher. Mieux, tout le monde applaudit. 

Le Gendre, le Damat-ı Hazreti Şehriyari de sa titulature officielle, ne s’en démena pas moins pour assommer une crise qui n’existait pas. Le poupin, dont le nom de la dynastie était le Drapeau blanc, tout de noir vêtu, le visage envahi de gouttelettes de sueur, avait défendu sa politique : une invitation adressée à un cabinet de conseil américain pour venir fouiller dans les cartons du sultanat afin, avait-il dit, de “dresser un bilan et contrôler notre action”. Le sang de Sa Grandeur ne fit qu’un tour. 

A l’occasion d’une harangue devant ses esclaves, il fustigea le royaume des Etats-Unis, chassa de ses terres ledit cabinet et lança l’une de ses bluettes fétiches : “Nous nous suffirons à nous-mêmes !”. Le lendemain, Monsieur le Damat, toute honte bue, réapparut devant les caméras. Magnanime, il annonça un train de mesures pour lutter contre l’inflation. Les sujets furent ravis, le pouvoir avait décidé de lancer des soldes, comme en France. Au moins 10% et plus, si on aimait son pays. 

Le même jour, le lieutenant d’Allah sur terre, promut des gueux dans les différents offices de son énormissime palais. L’un d’eux, Mehmet Ali Yalçındağa, fut le responsable d’un journal de centre gauche qui passait pour être le navire amiral de la presse turque. Il était également un ami de M. le Damat. Sa correspondance avec ce dernier avait permis de constater à quel point le palais mettait son grain de sel dans la ligne de ladite gazette. M. Yalçındağa fut ainsi remercié pour avoir si savamment censuré Hürriyet. 

Un gazetier saoudien, lui, disparut de la terre le jour où il mit les pieds dans le consulat de son royaume. Le Sultan-Calife en fut très troublé. Il ordonna une enquête et défendit mordicus la liberté de la presse. La masse en fut ébaubie. 

Habitué à spolier les habitants de l’Empire, le Sultan décida un beau matin de faire main basse sur les parts sociales d’une banque que le défunt Empereur, Mustafa Kemal Ier, avait léguées à sa ligue. Le parti des nationalistes, mené par le chef de clan M. Bahçeli, s’empressa d’apporter tout son concours. 

Il faut dire que l’Empire était habitué à ce genre de manèges. Après la tentative de révolution deux ans auparavant, Sa Grandeur avait décidé de nationaliser des milliers de biens. On apprit le même jour que la justice avait nommé deux administrateurs à deux maisons closes à Adana. Monsieur le juge avait décidé de laisser à l’administration des impôts le loisir de désigner ces deux fonctionnaires. Une drôle de ligne dans la carrière de ces serviteurs de l’Etat. 

L'évaporation d'un pasteur américain 

La patrie avait pu souffler un grand coup avec la libération d’un pasteur américain, tenu aux fers pour avoir salué des Kurdes et des partisans du séide Fethullah Gülen. La justice de Son Immensité décida de le condamner pour la forme et de le libérer juste après. Les apparences étaient sauves. Et il fallait bien justifier le nombre des mois passés en geôle. La tactique fut grandiose, notre Grand Seigneur fut ravi de cette trouvaille. Un temps, il avait promis que le pasteur Brunson ne serait pas libéré tant que l’imam Gülen, en exil dans un tekké en Pennsylvanie, ne lui serait pas remis. Ce n’était pas la première fois qu’il fulminait ainsi pour ravaler ensuite sa calotte mais les masses applaudirent quand même. 

L’onde de choc fut tel que les partisans de Sa Majesté se mirent à faire ce qu’ils avaient soigneusement cessé de faire depuis des lustres : réfléchir. Les réseaux sociaux furent remplis de ronchons qui se demandaient pourquoi notre Leader avait retenu ce pasteur si c’était pour le relâcher sans contrepartie. Devant ces interrogations, le porte-parole du clan de Recep Ier, le sieur Ömer Celik, déclara devant les micros : “Le dictateur de Washington ne peut en aucun cas donner l’impression d’avoir fait pression sur notre Sultan-Calife pour libérer son esclave. Notre patrie est un grand Etat de droit. Notre patrie est l’héritière d’une grande civilisation. Et toc !”. 

Entre-temps, alors que le sieur donnait des leçons de démocratie à un chef d’Etat étranger à partir du siège de son clan perdu dans une ruelle d’Ankara, ledit pasteur avait pris l’avion, direction l’Allemagne. Il allait, nous avait-on dit dans les gazettes, faire des examens médicaux avant de s’envoler pour le royaume des Etats-Unis. Le sieur Celik parle de quoi ?, s’interrogèrent en chœur les grandes plumes de l’Académie Twitter. Le Sultan-Calife déclara tout sourire au monarque américain, “Voyez, notre justice est indépendante”. Et l’affaire fut enterrée. Ce dernier promit un avenir radieux entre les deux pays. 

Le mystère de la chambre jaune 

Peu enclin à s'épancher sur ses revirements, le Calife se rendit à Kayseri pour inaugurer la mosquée que le pacha Hulusi Akar avait fait bâtir sur ses deniers personnels. Il récita tellement bien le Coran que la masse oublia l’épisode Brunson et fut une nouvelle fois épatée par la piété de l’Ombre de Dieu. 

La police de Sa Majesté fit son entrée au consulat du royaume wahhabite pour trouver le sieur Kashoggi, devenu poussière depuis deux semaines. On attendit d'elle qu'elle dénoue ce nouveau mystère de la chambre jaune. Elle n'avait toujours pas élucidé l'assassinat de Hrant Dink de 2007 mais tant pis. 

Alors qu'il devenait de plus en plus certain que le gazetier fut assassiné par les séides du monarque wahhabite, le consul Muhammed el Oteybi acheta un billet et s'enfuit dans son pays. “Que voulez-vous, il a l'immunité diplomatique”, déclara le porte-parole de l’AKP, Ömer Bey. Qui annonça également que le Sultan avait décidé, dans un élan de magnanimité digne de Dieu, de retirer sa plainte contre des étudiants de l’ODTÜ qui avaient eu l'audace de l’affubler de noms d'animaux sur une pancarte déployée lors de la cérémonie de fin d’études. Sa Majesté les invita même en son palais. 

De son côté, le fameux pasteur Brunson apparut sur une chaîne de télévision américaine pour s’épancher sur ses mois de prison. Il se plaignait d’avoir partagé une cellule avec 20 musulmans dévots. “On se croyait dans une mosquée”, éructa le malheureux. Une mosquée ! Ne savait-il pas que ces félons gülenistes fussent des traîtres ! Parlant de gülenistes, on apprit le même jour que le sieur Nurettin Veren, ancien compagnon de route de l’imam devenu transfuge, fut viré du journal Yeni Akit. Il eut en effet une attitude vile en critiquant sans arrêt l'entourage de Sa Grandeur. Il adorait affubler tout passant de “membre de FETÖ” à tel point qu'on craignait qu’il eut pu traiter le Sultan lui-même de güleniste. Fort heureusement, on lui tordit le cou au bon moment. 

Le monde entier était toujours à la recherche du sieur Khashoggi. Les mauvaises langues dirent qu’il fut démembré, vivant s’il-vous-plaît. Pile à ce moment, on apprit avec grande tristesse le trépas du photojournaliste Ara Güler. Sujet arménien, il était un inconditionnel du Sultan-Calife dont il disait admirer l’opiniâtreté. 

Le rebiffement du Conseil d'Etat 

Le Conseil d’Etat prit une décision fort intéressante. Il annula l'abrogation du serment des élèves de primaire qui, chaque matin, criaient au monde entier qu'ils étaient fiers d’être turcs. C'est le Sultan en personne qui l'avait enterré en 2013 pour contenter ses chiourmes kurdes. Aujourd'hui, il appréciait davantage les nationalistes. Le revirement de politique s’accompagna ainsi fort opportunément d'une décision de justice qui seyait à l'air du temps. 

Adepte d'allocutions quotidiennes, le Calife se rendit à une université d’Izmir pour prononcer le discours inaugural de l'année universitaire. “Comment se fait-il qu'aucune université turque ne figure parmi les 500 premières ?”, tonna-t-il. Le même jour, on entendit le président de l'université Katip Çelebi, Saffet Köse, déclarer : “C'est quoi les droits de l'homme ? Ça vient de l’Occident”. Le pourquoi du comment. Le même jour dans la même ville. 

Les hautes autorités de l'Etat expédièrent en enfer l'Arménien orthodoxe Ara Güler dont le cercueil, enveloppé du drapeau rouge au croissant et à l'étoile, fut inhumé avec de la terre provenant de Giresun, ville de ses ancêtres. 

Autre événement macabre : le royaume wahhabite reconnut que le gazetier Khashoggi fut tué dans son consulat à la suite d'une rixe avec d'autres Saoudiens. Les affaires du monde imposèrent de croire à cette version. 

Adepte du ballon rond, le calife inaugura un stade à Diyarbakir, la ville de ses sujets kurdes, si prompts à lever les boucliers. Ironie de la situation, l’équipe locale, Amedspor, ne fut pas conviée à la cérémonie, histoire de ne pas troubler les nerfs de Sa Majesté. 

Poussé par son partenaire de coalition, le sieur Bahçeli, de voter une amnistie pour libérer les chefs de bande, le Sultan-Calife lança, à l’occasion de l’inauguration d’une ligne de métro, “certains veulent une amnistie, quelle amnistie ! Nous ne voulons pas passer pour un gouvernement qui libère des drogués !”. Une sentence qui ulcéra M. Bahçeli qui se fendit d’un communiqué sur Twitter où il appela à plus d’intégrité et de politesse. Ce fut là le paradoxe suprême : grand mal embouché devant l’Eternel, le sieur Bahçeli appela à un ton plus respectueux. Mais, dès le lendemain, il fit montre d'une férocité verbale étonnante et déclara morte l'alliance aux élections municipales. 

Sa Grandeur Suprême haussa également le ton et rappela qu’il était contre l'amnistie et le rétablissement du serment de l’élève. Il tira à boulets rouges contre la haute robe du Conseil d’Etat qui s’obstinait à ne pas enterrer le serment. “Que faites-vous depuis 5 ans ? C'est nous qui devons rendre des comptes au peuple”, lança-t-il aux magistrats présents. Qui se trouvaient au palais impérial pour un symposium sur, précisément, le Conseil d’Etat. 

Le même jour, il vola la vedette au prince héritier des Saoud en déclarant que le meurtre du gazetier était planifié et que le lieu d'enterrement du corps avait même été prévu la veille. 

La levée des sanctions sataniques 

Le Sultan annonça que les forces impériales étaient prêtes à foncer sur Manbij. Son Altesse fut très comblé d'accueillir le Tsar de toutes les Russie, le roi de France et la chancelière allemande à Istanbul. Les quatre leaders discutèrent de la situation en Syrie, où le satrape Bachar al-Assad et ses opposants se faisaient la guéguerre depuis 7 ans. On papota, on se serra les mains et on se dit à bientôt. Le roi Emmanuel Ier taquina le chef de la oumma en lui disant qu'il avait entendu dire que ce palais d'Istanbul devait être la résidence du Premier ministre mais qu'il se l'était appropriée. Sa Grandeur rétorqua en bombant le torse : “Nous sommes passés au système impérial absolu”. 

C’est avec un bonheur bien mérité que le Sultan-Calife inaugura en ce jour du 95e anniversaire de la proclamation de l’Empire le troisième aéroport d’Istanbul. Le peuple fut heureux de pouvoir admirer un nouveau bijou architectural qui ferait le malheur des adversaires de Sa Majesté. Lorsqu’on vit le roi du Soudan, Omar el-Béchir, s’asseoir à la gauche de l’Empereur, le bonheur en fut décuplé. Une obscure cour pénale internationale le recherchait pour génocide mais que nenni, il était un bon roi aux yeux de l’Ombre d’Allah. La journée se passa très bien et chacun put retrouver ses pénates, le cœur rempli de gratitude envers le lointain successeur de feu l’Empereur Mustafa Kemal Ier. 

Le président de l'université de Harran, Ramazan Taşaltın, provoqua une polémique en déclarant sur la chaîne Akit Tv, "l'obéissance à l'Empereur Erdogan est une obligation divine pour chaque individu". Le sieur, ingénieur, fit pourtant ses classes au Royaume-Uni. Personne ne comprit cette sortie décérébrante et même le parti de Sa Majesté condamna une telle conception.

Le parquet d’Istanbul publia enfin un communiqué dans lequel il indiqua que le gazetier avait été étranglé dès son entrée au consulat d’Istanbul et que son corps fut démembré. 

Le Sultan, lui, lança les travaux pour la réalisation d’un système de défense anti-aérien, baptisé SIPER.

Il envoya son vice, Fuat Oktay, expliquer au parlement que 1004 entreprises étaient dirigées par des administrateurs. Des sociétés dont la valeur atteignait près de 55 milliards de livres soit près de 8.6 milliards d’euros. Un trésor.

L'apaisement avec l’Empire américain conduisit à la levée réciproque des sanctions contre les ministres de l'intérieur et de la justice, Süleyman Soylu et Abdülhamit Gül ainsi que Kirstjen Nielsen et Jeff Sessions. Un mauvais souvenir de l’affaire Brunson. On apprit même que Washington exemptait la Turquie de l'interdiction de commercer avec l'Iran. Ce fut une nouvelle lune de miel. 

La députée en grève de la faim

Le Sultan déclara qu’il ne pensait pas que le roi saoudien Selman eut donné l'ordre de tuer le gazetier Khashoggi mais pointa des “hautes sphères du gouvernement saoudien”. Le même jour, son avocat Hüseyin Aydın intenta une action contre le sieur Kılıçdaroğlu qui avait eu le malheur de déclarer à la télévision que Sa Majesté était complice des assassins de Khashoggi. Le chef de l'opposition parlait si méchamment qu’il était sans arrêt condamné pour insulte à l’Empereur. Il dut vendre sa villa pour payer les réparations.

Le 3 novembre fut le 16e anniversaire de l'arrivée au pouvoir de L’AKP. Tout le pays était en extase. Extase rembrunie par une Excellence. L’ambassadrice en Ouganda, Sedef Yavuzalp, fut rappelée d'urgence car elle commit l’impair de se déguiser en Hélène de Troie lors de la cérémonie du 29 octobre. C’était à se demander de quelle race elle fut. 

Le calife redit son opposition au serment des écoliers, “le produit de ceux qui avaient imposé le ezan en turc”. Il lança aux jeunes de préférer les prêts à taux zéro aux bourses car cela leur permettrait de ne pas s'habituer au gratuitisme. 

Le vice-président de la Cour des comptes chargé des contrôles, Fikret Çöker, fut remplacé par Zekeriya Tüysüz. Le rapport de la Cour avait mis sur la place publique les irrégularités des seigneurs de l’AKP. 

Le royaume des Etats-Unis décida de mettre à prix la tête de trois dirigeants du PKK, Murat Karayilan, Cemil Bayik et Duran Kalkan (12 millions de dollars), une drôle de nouvelle dans un contexte où les YPG étaient les alliés des Américains en Syrie. “Ils ne peuvent pas nous leurrer”, avait d’emblée prévenu le porte-parole de l’Empereur, Ibrahim Kalin. 

L’ancien gouverneur de Constantinople, Hüseyin Avni Mutlu, vit son appel rejeté. Il fut donc déposé à la prison d’Edirne pour purger le restant de sa peine de 3 ans, c’est-à-dire un an. Grand inquisiteur des “çapulcu” (vandales) de Gezi, il fut à son tour condamné pour appartenance à une organisation terroriste. Personne ne s’en offusqua.

Autre information qui vint du fin fond d’une cellule de prison et qui n’intéressa personne, la décision de la députée kurde Leyla Güven de se lancer dans une grève de la faim pour protester contre ses conditions de détention. 

Le saut impérial à Paris

Lors du 80e anniversaire du trépas de feu Sa Majesté Mustafa Kemal Ier, la nation fit montre encore une fois d’un amour inconditionnel pour le premier sultan de la dynastie. Son Gigantissime Roi des rois alla lui rendre hommage au mausolée d’Anitkabir, comme le voulait la coutume. Peu de temps après, il informa le pays que des munitions avaient explosé dans le sud-est provoquant la mort de 7 soldats. Ce fut un accident et non une attaque terroriste, on respira un grand coup. 

Erdogan Ier déclara également qu’il avait remis aux royaumes de Washington, de Paris, de Berlin et de Londres des enregistrements pris lors de l’assassinat du gazetier saoudien, Jamal Khashoggi, avant de prendre l’avion et de s’envoler en France pour célébrer, le lendemain, le 100e anniversaire de la fin de la Première guerre mondiale. On apprit le même jour que le Cheikh ul islam rendit visite à un fou qui passait pour être un historien, Kadir dit Fils d’Egypte. Un drôle de gus.

Le Sultan se rendit donc à Paris pour écouter le roi de France, Emmanuel Ier, discourir sur la Première guerre mondiale. Il s’assoupit auprès de l’impératrice qui, vêtue d’un caftan, épata les autres gueux. Mais les Turcs de France lui firent fête dans les rues. 

A peine était-il rentré en Turquie que le Sultan-Calife fut accusé par le ministre des affaires étrangères de la France, le duc de Bretagne, Jean-Yves Le Drian, de “jouer un jeu politique” dans l’affaire de l’assassinat du gazetier Khashoggi. Sa Majesté avait en effet déclaré que des enregistrements sur l’assassinat avaient été remis, entre autres, à la France. “Il a un jeu politique particulier dans cette affaire”, osa oraliser le félon. Oust tonna le palais, dans la minute. Elhamdulillah.

Sur les traces de Gogol

Du côté des gülenistes, beaucoup de choses se passèrent. Les ennemis jurés de Sa Grandeur s’étaient mis à chercher des traîtres encastrés à l’intérieur de leur confrérie. Un gazetier du nom d’Ahmet Dönmez écrivit que des pontes du mouvement avaient voulu provoquer des émeutes dans les prisons turques. Tout le monde se mit à papoter de cette possibilité mais le cheikh Gülen garda le silence, comme à son habitude.

Au palais présidentiel, devant un parterre de juristes, le Roi des rois lança : “Nous n’avons besoin de magistrats au service non pas de tel ou tel groupe mais de l’Etat et de notre peuple”.

Sitôt dit, sitôt fait. Deux universitaires de renom, le juriste Turgut Tarhanlı et la mathématicienne Betül Tanbay, ainsi que dix autres personnes furent arrêtés dans le cadre de l’enquête sur Gezi et Osman Kavala. Ils furent relâchés le lendemain, au milieu de nombreuses protestations. 

Lors d’un forum Halifax sur la sécurité au Canada, le ministre de la défense, le maréchal Hulusi Akar, interrogé sur ces arrestations, déclara : “S’ils sont innocents, ils le prouveront devant le juge”. 

Peu soucieux de toute idée de justice sur Terre, le Sultan préféra les festivités. Ilfut le témoin de mariage d’Ilker Ayci, le PDG de la Turkish Airlines. Juste avant, il participa à la cérémonie de mariage de la fille du maire de Fatih, Hasan Suver, Bilge Betül Suver. A Istanbul, il en profita pour visiter à l’hôpital une certaine Nazmiye Balci, 100 ans et lui baisa tendrement la main.

Le Sultan accueillit le tsar de toutes les Russies, Vladimir Ier, pour la cérémonie d’achèvement du Turkish Stream. Il lui offrit un livre de l’idéologue du régime, Alev Alatli, intitulé Gogol’ün izinde, Sur les traces de Gogol.

Le Kurde embastillé

La cour de l’Empire européen ordonna à la Turquie de libérer le coupeur de routes Selahattin Demirtas que le Sultan avait soigneusement écarté de la scène. “Une décision politique”, clama-t-elle. Erdogan Ier répondit comme un homme : “Leurs décisions ne nous contraignent pas !”. 

Ces jours-là, les forces de l’ordre de l’Empire en étaient à perquisitionner des dépôts où des tonnes d’oignons étaient stockés dans un but spéculatif. 

On apprit que le professeur des sciences spatiales, Mehmet Karli, avait démissionné de son poste de doyen de la faculté à l’université de Konya. Il avait suscité une indignation en déclarant à l'Académie Twitter qu’il ne voterait jamais pour une femme qui devait surtout s’occuper de sa famille. 

Son Altesse Impériale, le prince Abdülhamid Kayihan Osmanoglu, un prince de la précédente dynastie, se lança en politique dans le parti islamiste Refah, relancé par Fatih Erbakan, le fils du feu Premier ministre, Necmettin Erbakan. 

Erdogan Ier présenta au public certains des candidats de son parti aux élections municipales. Le sieur Bahçeli permit au Sultan de respirer un peu en déclarant que son propre parti ne présenterait pas de candidats aux mairies d’Istanbul, Ankara et Izmir.

La gazette impériale, Sabah, annonça au pays que l’homme d’affaires philanthrope Osman Kavala avait des liens financiers avec le filou juif, le sieur Soros. Une information qui démontra, si besoin était, que Kavala était un traître à la patrie. Parlant de traître, le chef de la ligue nationaliste, Bahçeli, s’en pris violemment à l’alliance de la crapulerie formée par les kémalistes, les nationalistes dissidents et les kurdistes en vue des municipales. 

Le Sultan catapulta l’ancien édile de Kayseri, Mehmet Özhaseki, à la candidature de la province d’Ankara, la capitale. Son ancien ministre de l’économie, Nihat Zeybekçi, fut, lui, envoyé à l’assaut d’Izmir, le bastion de la gauche. 

Pour se dégourdir les neurones, il alla boire un thé vert avec un homologue, l’émir du Qatar et tira à boulets rouges contre l’Occident. “Quand c’était Gezi, tout le monde donnait des leçons et là, Paris brûle mais le monde est muet”, lança-t-il en pleine figure des Croisés. C'est que des bandits dénommés Gilets jaunes écumaient les routes de la capitale française et donnaient des sueurs froides au Roi Emmanuel. 

Comme il détestait les répits, Recep Ier organisa un forum international réunissant les monarques islamiques. Face à ses homologues, le Sultan prit encore une fois fait et cause pour la Palestine. "Une goutte de pétrole ne vaut pas une goutte de sang", lança-t-il à la cantonade. 

Au même moment, dans les coulisses, on évoqua un bras de fer entre Damat Bey et le président de l’Assemblée, Binali Yildirim, pressenti pour Istanbul. Son Altesse le Gendre voulut imposer ses candidats aux districts mais le chef des députés réussit, disait-on, à repousser ses assauts.

Alors que Sa Grandeur s’envola en Argentine pour participer au Sommet du G-20, le chef de l’opposition, le sieur Kiliçdaroglu, fut à nouveau condamné à une amende pour diffamation. Il prétendit que le Sultan-Calife et la famille impériale cachaient des milliards dans l’île de Man. La justice lui envoya une facture d’un million de livres à payer à Son Immensité. 

Le procureur de l’affaire dite Ergenekon lut son réquisitoire et reconnut que l’existence d’une organisation terroriste Ergenekon n’avait pu être démontrée. Onze ans après son lancement, l’affaire qui décima la vie de dizaines de personnes était sur le point d'être envoyée dans les poubelles de l'histoire. 


En ce dernier jour du mois de novembre, l’explosion du prix de l’oignon poussa le maire de Seyhan, à Adana, à distribuer gratuitement des kilos de cette plante à ses administrés. Les Kurdes, eux, pleurèrent sans avoir épluché d'oignons. Un tribunal refusa la libération de leur guide, Selahattin Demirtas, malgré l'arrêt de la Cour européenne. “Nous prendrons une contre-mesure”, avait annoncé l’Empereur en son temps. Il avait eu raison. Comme toujours...

mercredi 6 février 2019

Vir ill

C'était au Moyen-Âge. Chez les musulmans. Sous Omar (634-644), l'argent coulait à flots. L'État engloutissait des terres et remplissait ses caisses. La classe moyenne s'embourgeoisait. Les femmes, en bonnes commerçantes, commencèrent à exiger des dots ("mahr") plus conséquentes. Soucieux d'entraver une inflation des "tarifs", l'émir des croyants osa fixer ex cathedra un plafond. Alors qu'il venait d'annoncer sa résolution, une femme de l'assistance se leva et, hérissée, lança à celui qui dirigeait au nom de Dieu : "Comment oses-tu limiter ce que ni Allah ni son Messager n'ont limité ! N'as-tu pas entendu le verset 'Si vous voulez changer d'épouse, ne reprenez pas les tonnes de biens que vous avez données à la première' !". Acculé, le calife, d'ordinaire sanguin, indomptable, impétueux, battit en retraite : "Omar a tort, cette femme a raison !"...

Nul n'eut l'idée de déverser des gardes du corps dans l'enceinte pour déloger la redresseuse de torts. Nul ne fut ébahi par l'audace de "l'opposante". Ni ne fut offusqué de cet "outrage au chef de l'État". La Révélation était passée par là. Le Coran avait restauré la dignité et nul rescapé de l'ancien monde n'avait l'intention d'abdiquer la liberté que Dieu en personne avait octroyée à chacune de ses créatures. Personne n'aurait imaginé que des siècles de poussière plus tard, leurs descendants pussent à ce point se fourvoyer...

Au XXIè siècle, l'Orient est infesté de despotes. Là où le soleil se lève, l'oriens, la liberté est prise entre deux feux, la violence et la vilenie. L'autocrate qui tient le knout n'est autre qu'un primus inter pares. Un phallocrate retors juché sur les épaules des phallocrates butors. Chaque strate reproduit le même schéma : un homme soumis face au plus fort, un homme viril face aux siens. À l'école, à l'usine, à l'armée, il reçoit des baffes. À la maison, il répercute. Il doit faire étalage de ses testicules. Et chaque humiliation de ses supérieurs devient un supplice de plus pour ses subordonnés...

"L’accueil du féminin peut contribuer à dissoudre l’injonction viriliste, à faire que le masculin s’enrichisse loin du bruit et des turbulences surmâles, et que l’homme se libère du fardeau qu’il s’est imposé à lui-même", dixit la philosophe. Avec une mère qui donne toujours raison à son bout de chou brutal ? En réalité, le vir oriental est à plaindre. Sa génitrice le croit dieu, elle l'élève monstre. Cette "ana", "mader", "oum", la grande bâtisseuse de l'ordre viriliste. Cette descendante de Aïcha qui restaure le patriarcat, naguère renversé par l'Envoyé. Cette mal mariée qui adore le fruit de ses entrailles au point de sacrifier l'exigence de justice. Cette soumise qui façonne de futurs vainqueurs, de futurs mâles, de futurs despotes. Cette dévote qui, inconsciente, milite pour un fiqh obsolète qui pérennise sa servitude...


Quand Erdogan confisque les paquets de cigarettes, quand Bourguiba ôte le voile des vieilles femmes qui l'entourent, quand Atatürk impose le chapeau, aucun mâle ne bronche. C'est un soliveau. Un ectoplasme. Une chose. Le caractère, la personnalité, l'individualité sont broyés par l'autorité. A ce stade, ce n'est plus du respect. C'est de l'obséquiosité. De la dépersonnalisation. De la trouille. Un abus de virilité qui dénote, comme le disait Romain Gary, une "dévirilisation profonde, une angoisse qui se manifeste à l'extérieur par le machisme, et par des fanfaronnades de virilité, une recherche de substituts virils"...

"Allah est doux et il aime la douceur en toute chose", nous apprend le Prophète. "Doux", "yumuşak", en turc. Une "tapette", dans son sens familier. On s'apitoie tous sur la "question des femmes" en terre d'islam, n'est-ce pas ? Or, c'est celle des "chochottes", des "eunuques" qui est prégnante. Une psyché qui a dévasté et dévastera des générations... Le Prophète a sans doute fourni la clé de compréhension : "Vos dirigeants sont à l'image de ce que vous êtes". Des âmes serviles, des esprits claniques, des réflexes tribaux, des attitudes primitives, il ne sortira jamais de "démocratie", mais seulement des "régimes". De la Constitution de Médine aux autocraties actuelles, que de chemin parcouru...

jeudi 25 octobre 2018

Aşk dediğin...

Devirdi beni âfet-i cân. O kazandı. Kazandığını bilmeden.

Sigara günahtır, iyi dersin de, dumanı azîzdir. Pervasızlığın, hürriyetin, serseriliğin mücessem hâlidir o.

Elin dokunamadığı vücûdu nispet yapar gibi, cazibenin bütün ihtişâmını sergileye sergileye okşayan o çirkin ve soysuz gri hâlenin haddini kim bildirecek ?

Yoksa, papaz misâli, mukaddes kitâbın olan o dîdeye, mâbed eşiğin olan o dudağa, imân direğin olan o enfe buhurdan mı sallıyorsun ?

Yine mi yâveler, Muhayyel...

Frollo mu olmak istersin, Quasimodo mu ? Hayatın, her kalbe sapladığı yegâne kazık soru bu.

Esmeralda'yı buldun da ne oldu ? Bir gözün, gönül zapt ettiği hiç duyulmuş mudur ?

Reddedilmek bir sanattır, bilir misin ? Sarsak sursak çekilmek de var, sinkaf çekerek kuşatma hazırlığı yapmak da.

Frollo; Tanrı'nın vazgeçilmezi; halîfesi. Mâşuğun ateşine odun atan mecûsi.

Quasimodo; gereksiz tayfadan bir hilkat garîbesi. Mâşuğun cesedine sarılan ve çürüyüp giden sâlik...


Tapmanın âlâsını kim yapar, bilir misin ? Ne mü'mîn, ne de divâne. İki menfaatperest. Bu işin üstâdı bizâtihi İblis'tir. Kime, ne maksatla belini eydiğini anlayan yegâne mahlûk.

Öyle buyurmuşlar ya erenler, terk-i dünya, terk-i ukba, terk-i hestî ve terk-i terk. Neyse, zihin bulandırmaya gelmez...

Sonuçta, Azâzil, oluvermiş şeytan. Frollo, yani. Ne var ki, hâmili olduğu cennet kokusunu üzerinden defedememiş bir türlü...

Bir uzva, bir cisme, bir tene gönül verilir mi, Muhayyel ?

O alımlı endam, o muhteşem bacak, o gizemli ut yeri, o coşturan mâbad, o yürek hoplatan halemat, o âfet leb-i latîf, o ateş salan gözler, o afakanlar bastıran saçlar, çürümeye mahkûm iken.

Rengârenk simâyı sarıp sarmalayan o tütsü var ya, işte odur tutku.

"Hayattan hayâlen olsun bir parça saâdet ve fevkalâdelik istemek o kadar haklı bir talep ki" (Reşat Nuri).

O hayal peşinde can verene, Quasimodo denir işte.

Boşuna mı, "hayat nedir ?" sorusuna, "mezarlıkta sigara içmektir" cevabı verilmiş...

dimanche 4 février 2018

Le Saint-Suaire

"La couleur du drapeau est celle du sang qui est dessus. Quand des hommes meurent pour la terre, elle devient la patrie ". Ainsi avait pris l'habitude de discourir le raïs. La patrie était égale à la mort. En 2018, dans un coin du Proche-Orient, un chef d'Etat en était encore à vouloir bâtir sa grandeur sur des ossements. La foule qu'il avait réussi à chloroformer était aux anges...

Accoudé sur un cercueil, il haranguait les zombis. La famille du défunt, pardon du "martyr", pouvait pleurer mais sans broncher. Jadis, lorsqu'un père avait osé rouspéter, le raïs avait tempêté : "bozuk karakter". "Caractère corrompu". Quoi alors ! Etait-il un païen ! Ne savait-il pas que son bout de chou avait été expédié à la droite du Seigneur ! Que voulait-il de plus...

C'est que le calife exigeait des sacrifices. Peu avant, l'imam avait parlé du paradis. Les zombis, alignés de manière protocolaire, avaient envié le "cadavre exquis". Fort heureusement, ce n'était pas leur fils qui gisait là, c'était celui d'un autre. L'exultation s'en trouvait évidemment plus sourdante. Les princes Burak et Bilal n'avaient jamais frôlé la mort, elhamdulillah. C'est qu'ils avaient été exemptés du service militaire...

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"Les mères ne doivent plus pleurer", avait-il décrété, en son temps. "Je piétine le nationalisme", avait-il clamé. Une autre ère. Dorénavant, il n'espérait qu'une chose : faire des meetings dans les cimetières. Ça rapportait. Et ça tombait bien; des hordes de fidèles l'accueillaient souvent avec des linceuls pour bien montrer que la Turquie était ancrée au XXIe siècle... 

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"Quelqu’un a fait une prétendue marche pour la justice, en s’asseyant de temps à autre dans sa caravane, mangeant en portant un débardeur (...). C’est une insulte à mes citoyens", avait raillé le chef lorsque le père Kiliçdaroglu s'était affiché avec son marcel. "Atlet". Un mot français devenu la quintessence de la culture turque. La vraie. Pas de la nouvelle, celle du "kefen", le Saint-Suaire...


Le postulat avait été vite trouvé ou plutôt réexhumé : le monde entier voulait la perte de la Turquie. Le fameux "yedi düvel". Retour aux sources, au syndrome de Sèvres, à l'imaginaire de la citadelle assiégée; comme les kémalistes, les islamo-nationalistes perroquetaient "le Turc n'a d'autre ami que le Turc". La "brutalisation" de la société, chère à George Mosse, avait été amplement réalisée... 

Membre de l'OTAN, du Conseil de l'Europe, alliée des Etats-Unis, partenaire de la Russie, membre influent de l'Organisation de la Coopération islamique, la Turquie prônait officiellement la peur. "Le 15 juillet, on a combattu les ennemis de 1071", avait même "déconné" le nouveau père de la nation. Il faut dire qu'avec son concept d' "intelligence supérieure", il avait arnaqué tout le monde. Lui-même n'y croyait pas une seconde mais il avait besoin d'inventer des histoires pour éperonner la piétaille... 

C'était le drame de la Turquie. On était beau, on était gentil quand on était dans l'opposition. Mais quand on ceignait la couronne, le réflexe pavlovien reprenait le dessus. On avait abouti au plus grand gâchis de l'histoire turque : Erdogan, la voix dans sans-voix, l'athlète de la justice, le père de la prospérité, le promoteur de la démocratisation, l'ami des Kurdes, l'humble, le pieux, le conservateur-démocrate, avait fini par rimer avec autocratie et hubris. Un croque-mort dirigeait le pays. Et personne ne bougeait...

mercredi 13 décembre 2017

Âme bâtée

"On espère. Mais on déchantera", avait phosphoré l'ami Muhayyel, avant de lancer "et si on grillait une cigarette au cimetière ?". Dans les caves de l'univers, au milieu des carcasses humaines, les "choses" les plus nobles que le Créateur ait conçues, leurs esprits fumaient de projets. Crânement. Le pétuneur et le fumaillon dissertaient sur les mirages et la vérité était là, sous leurs pieds, poussière. Ils y étaient allés comme on va au musée, admirer des vestiges et s'émerveiller de la déchéance. La sentence de la mort au cou...

On a beau jeter le regard vers l'horizon le plus lointain, les nuages, les arbres, le bâti. On a beau penser tout ce qu'on peut. On finira dans un trou. Qu'est-ce qu'un grand homme, après tout ? Le cadavre d'une intelligence. Le support d'un esprit qui braque sur la vie des vues d'outre-tombe. Cette créature qui, comme le décrivait Sartre, "réalise un certain concept qui est dans l'entendement divin". L'existence qui dévoile l'essence à pleine bouche. Une chair en transe, une âme en détresse, une ossature en branle...

Saviez-vous que Cioran et Dostoïevski étaient des soufis ? Tout comme Schopenhauer, Mahler, Dvorak, Satie. "Astaghfiroullah", éructa le mollah. "Païen !". "L'archange Gabriel, au chômage technique depuis 1400 ans, fait désormais la navette entre Dieu et ses favoris", avait poursuivi, sans ciller, Muhayyel. Le cheikh, un homme sage mais un être "normal", s'étrangla devant cette sentence. Il essayait de comprendre là où il fallait saisir. "On comprend ce qu'on peut, de ça non plus on ne peut pas en vouloir à quelqu'un", comme dirait Duras...

A quoi se résume l'histoire de l'humanité, au fond ? A l'ensemble des péripéties de la lutte acharnée que se mènent "ceux qui aiment la vie" et "ceux qui aiment le sens de la vie". Les premiers forment le contingent le plus dense car l'erreur a toujours tort en grande pompe. Les seconds forment une pauvre communauté, celle des insomniaques. "Quand on n'a dormi que quatre heures, on n'est pas sentimental. On voit les choses comme elles sont, c'est-à-dire qu'on les voit selon la justice, la hideuse et dérisoire justice", comme dirait Camus... 

Le maître Cioran le dit mieux. "Ceux qui vivent l'irruption de l'esprit mènent une vie dénuée d'attrait, de naïveté et de spontanéité (...). Tout ce qui part vers l'extérieur, ou qui en vient, reste un murmure monocorde et lointain, incapable d'éveiller l'intérêt ou la curiosité. Il vous semble alors inutile de donner votre avis, de prendre position ou d'impressionner quiconque". En somme, les "ivres d'éternité". Les "suspendus". Les "transfigurés". "Saviez-vous qu'un athée peut être un fidèle calife de Dieu ?", susurra Muhayyel à l'oreille du mollah, qui s'était mis à jurer comme un païen...

lundi 23 octobre 2017

A la va-comme-je-te-pousse

Il est des régimes où il fait bon être diplomate. On défend un pays relativement distingué, une culture enviée et des valeurs élevées. On se chamaille certes dans les enceintes internationales, mais la fonction a un côté charmeur. L'ambassadeur de Sa Sainteté, par exemple; c'est le doyen du corps diplomatique et son air débonnaire apaise d'emblée. On connait déjà sa réplique à la moindre question : "peace and love". L'ambassadeur de la Gaule, aussi, est sollicité et scruté. Celui de l'Amérique, lui, est la Pythie incarnée. Qu'on l'aime ou qu'on l'abhorre, on doit lire sur ses lèvres...

Et puis il y en a d'autres qui sont franchement moins bien lotis. Les envoyés de la Corée du Nord, notamment, doivent laisser un membre de la famille au pays. Au cas où. Si Son Excellence se réfugie quelque part, on a au moins un corps à torturer. En Iran et en Russie, les enfants les plus malins de la famille humaine, on défend avant tout une civilisation et une tradition. On ne se fâche pas, on prend des notes. Monsieur l'ambassadeur assure sans ciller que son pays est un parangon dans tous les domaines et que, lui, évidemment n'est pas un portier...

Et il y a le pays des Turcs. Là où les diplomates ressemblaient un peu aux deux sus-cités. Jusqu'à récemment. Désormais, on sait qu'il sont... en dépression. Oui, abattus. Car, contrairement à leurs collègues russes et iraniens, ils ne croient plus à ce qu'ils disent... C'est que, avec un chef de l'Etat qui parle comme au café du commerce, un ministre des affaires étrangères qui parle comme un ministre de la défense et un premier ministre qui ne saurait citer, allez, au moins deux pays voisins, les représentants de la République sont gênés aux entournures. Ils ne savent plus où se trouve l'axe...

Ils ont bien conscience de devoir relayer les sornettes, les revirements, la prose d'un "régime" et non de l'Etat. Cet Etat millénaire, qui avait en son temps empaumé l'Orient et caressé l'Occident. Cet Etat millénaire, qui avait ensuite délaissé l'Orient pour étreindre l'Occident. Les diplomaties ottomane et kémaliste avaient un mérite : elles avaient l'ambition de leurs moyens. "Paix dans la patrie. Paix dans le monde", un slogan certes nunuche mais hautement réaliste. C'était l'ère des fameux "monşer", ces diplomates falots qui avaient peur de prendre des initiatives. Qui géraient surtout les crises...

Et en 2002, un professeur de relations internationales polyglotte, islamiste, conservateur, ottomaniste, enfourcha une lubie : "rendre à la Turquie sa grandeur d'antan". Armé d'un livre-programme indigeste, il secoua le cocotier et prôna la "diplomatie pro-active". L'axe était désormais mouvant. On était en Occident ET en Orient. La Turquie était un "grand pays" et son chef, un "leader mondial". Haute technologie ? Néant. Influence culturelle ? Néant. Marques universelles ? Néant. En plantant un palais kitsch au milieu de nulle part, en exhumant d'anciennes tenues ottomanes et seldjoukides, en marchant comme un empereur, on devint magnanime...

Et un beau jour de printemps, on se lança à corps perdus dans la guerre civile syrienne au nom des "valeurs". On était la voix des opprimés. On garantissait la dignité. La doctrine avait évolué : de la "diplomatie pro-active" qui postulait "zéro problème avec les voisins", on passa à la "précieuse solitude" qui se résumait au "zéro voisin et les problèmes en plus"...

Israël ? Un "Etat terroriste" mais... "incontournable". Mavi Marmara ? On s'en fout, passez l'expression, fallait pas s'aventurer à Gaza. Avait-on demandé au raïs ! Les procès contre les militaires ayant tué dix Turcs ? On les a enterrés contre 20 millions de dollars. Les rescapés de l'assaut ? On a endossé la responsabilité. Les Turcs doivent désormais intenter des actions contre leur propre Etat, une blague...

La Russie  ? Un "Etat voyou" dont les avions violent sans arrêt notre espace aérien mais qui achète aussi... nos tomates. Le bombardier russe visé ? Les excuses de la République arrondiront les angles. Depuis, on s'adore. On achète leurs S-400 mais on oublie de préciser qu'on veut également un transfert de technologie. Moscou fait la sourde oreille. La Turquie se retrouve avec une facture de deux milliards à honorer...

La Syrie ? Un pays dirigé par un "président cruel et sanguinaire". Davutoglu avait déroulé les plans pour aller "prier dans la mosquée des Omeyyades". Un vendredi, si possible. Avant de braquer la loupe sur la carte : ah mince, il y a des Kurdes ! Résultat des courses : la Triple alliance avec Moscou et Téhéran pour sauver la peau d'Assad, 3 millions de Syriens dans les rues d'Istanbul et de l'Anatolie, un embryon d'Etat kurde à notre frontière méridionale...

Les Etats-Unis ? "Partenaire stratégique" qui... ne délivre plus de visas. Et qui nous enquiquine avec le procès Reza Zarrab. On avait si bien enterré et enseveli sous mille épaisseurs les affaires de corruption et voilà qu'elles rejaillissent là-bas, aux pieds de l'ennemi, Fethullah Gülen... Et leur ambassadeur est d'ailleurs un type "effronté", il jacasse sans fin...

Barzani ? Un pote qui... nous a planté un coup de poignard dans le dos. Kirkouk tombe ? On fait la fête. On a chassé les peshmergas et installé les séides du "Daesh chiite", Hachd al-Chaabi. Mais on est content. Résultat : on a contourné Bagdad (Al Abadi n'était pas de son "carat") pour fraterniser avec Erbil, qu'on a bâtie de A à Z et, maintenant, Abadi est notre allié... Aucun fonctionnaire, même de catégorie C, n'avait prévu que Barzani pût rêvasser d'indépendance... L'Iran ? Un voisin qui prône un "expansionnisme chiite" mais dont a besoin en Syrie pour... approfondir cet expansionnisme... 

Last but not least. On exige des diplomates qu'ils fassent le service après-vente des rapts de gülenistes dans le monde entier. Et il faut aussi fermer des écoles en Afrique. Il faut expliquer à un interlocuteur doué d'une raison élémentaire que des "partisans Bac+5 d'un imam vivant en Pennsylvanie ont patiemment noyauté les administrations publiques turques grâce à des djinns et des billets de 1 dollar en guise de régiments supplétifs et d'amulettes pour imposer à terme la charia grâce au soutien de la CIA protestante et du Mossad juif". Un conte à dormir debout. Mais un pilier de la politique étrangère...

G 20. Conseil de l'Europe. Union européenne. Organisation de la coopération islamique. Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Organisation de coopération de Shanghai. Alliance des civilisations. "Ey Batı !", "Eh l'Occident !". "Hans a dit ceci, Georges a dit cela, ça rentre d'une oreille pour en sortir de l'autre"...

Incontrôlable, impulsif, le raïs instrumentalise les ressentiments populaires envers des fantômes bien connus : "les sionistes", "l'intelligence supérieure", "les forces obscures". Résultat : la Turquie est devenue un des rares pays au monde à ne pas avoir de politique étrangère. Mais la photo de l'ancien Premier ministre Bülent Ecevit face à un Bill Clinton, le postérieur adossé sur la banquette, reste le symbole répulsif de l' "ancienne Turquie". Celle qui avait au moins un cap...



L'étoile polaire de la politique étrangère ? Les obsessions du raïs, le sauvetage de Zarrab et le coffrage de Gülen, et, surtout, son humeur primesautière. Il hurle, renverse la table, claque les portes. Et les diplomates s'éreintent à revenir au statu quo ante "engueuladum". "Diplomatie pro-active", "précieuse solitude", "damage control". "Nous, nous sommes la République de Turquie, nous ne sommes pas un Etat tribal", aime à répéter le sieur Erdogan. S'est-on seulement demandé pourquoi le président de cette République était affublé d'une référence tribale, "reis"...

jeudi 14 septembre 2017

La nièce de l'oncle...

"Milli olmak". "Devenir national". Un euphémisme. C'est ce que décrète le boutonneux lorsque, las des "cartes de géographie", si tu vois ce que je veux dire, il goûte pour la première fois de sa vie aux délices de la chair. S'il est marié, il ne s'en vantera pas. L'entourage n'aura pas besoin qu'on lui fasse un dessin pour comprendre que priape s'est ébouriffé toute la nuit, affamé qu'il était. S'il est forniqueur, il jubilera. Il aura savouré un don de Dieu dans les bras du diable...

"Bozmak". "Abîmer", "casser", "défaire", "vicier". Un autre euphémisme. C'est ce que décrète le mâle lorsqu'il a troussé sa mie. Qui n'est plus "fraîche". Et qui commence à allumer dans sa tête les flambeaux de l'hymen. Comme si son homme allait tenir sa promesse. C'est le drame des Turques : "se faire avoir" par la gent masculine. "Kandırılmak". Un énième euphémisme dans le pays des "non-dits"...  

Et alors qu'on vivait ainsi, paisiblement, en bons catholiques, avec nos cachotteries "bénignes" et nos peccadilles, voilà que, tout à coup, la nation a découvert le degré de pourriture qu'elle était capable de couver. Ah oui alors, une "cochonceté" sans pareil qui a fait dégorger des millions. Le présentateur vedette, Murat Başoğlu, s'est fait choper en train de, sauf votre respect, baisoter sa propre nièce !


Aïe, aïe, aïe... Et vas-y pour une polémique colossale sur nos moeurs. Une chroniqueuse s'est aventurée à prétendre que 40% des Keturs pratiquaient l'inceste, des juristes positivistes nous ont assuré qu'aucun code n'avait été enfreint, les commentateurs se sont écharpés sur les pourcentages de bassesse, etc. etc. Et nous autres, incarnation de la moralité la plus éthérée, avons été ébaubis. Tout le monde s'est mis à accabler l'oncle, ce pervers qui n'a pas su baisser son regard, comprimer son ardeur, ou, pourquoi pas, jeûner pour dompter ses désirs. Le salop...

Et on a fini par se calmer. Après tout, l'Occident était certes "dépravé" (tiens, désormais les bambins vont apprendre le clitoris), mais l'Orient ne l'était pas moins. N'est-ce pas. Le premier vit à visage découvert, le second, cèle. L'un glorifie l'épanouissement individuel, l'autre suffoque sous le qu'en-dira-t-on. Et vas-y ensuite pour des pâmoisons superflues. Un exemple ? Bah, le pauvre leader nationaliste de Sivas. De la race de ces phallocrates qui impriment dans leur démarche leur caractère viril. Haha, il s'est fait attraper dans le lit d'un adolescent. Rien d'illégal, la majorité sexuelle ayant été atteinte par l'éphèbe en question. Mais scandale quand même. Il se la jouait nationaliste et conservateur, voyons...


C'est avec une ferveur renouvelée qu'on s'est mis alors à dénicher toute nouvelle déclinaison de ces "orgies de sainteté", comme dirait Huysmans. On a ainsi appris que le père qui avait tué le violeur de sa fille de 13 ans avait lui-même jeté son dévolu sur une adolescente syrienne, qu'un grand-père accusé d'attouchements envers ses petites-filles avait été gentiment renvoyé chez lui où vivaient lesdites petites-filles, qu'un mari avait cassé le dos de sa femme qui avait refusé l'acte sexuel,  qu'un voisin s'était jeté sur une femme en lui disant qu'il allait psalmodier des prières chez elle, qu'un participant à une émission de mariage s'était fait attraper dans le cadre d'une affaire de proxénétisme, que l'actrice Sibel Kekilli avait carrément bloqué ses followers de Turquie parce qu'elle était inondée de messages obscènes, qu'un directeur d'école, qu'un entraîneur sportif, avaient... etc. etc. Last but not least. Un imam avait proposé à un mari en instance de divorce de convaincre sa femme de l'épouser. "Comme ça, tu ne paies pas de pension, et moi, j'obtiens la femme"...

Frustration sexuelle. Hypocrisie. Effet d'amplification. Avec un "donc" sous-entendu à chaque fois. Ah oui, j'oubliais. Vous savez comment une jeune nunuche déclare à sa très chère daronne qu'elle est désormais une jeune fille ? En lui susurrant, "halam geldi". "Ma tante est arrivée". Le sang bouillonne et la mère n'a plus le choix, elle lui inflige une baffe phénoménale. Car la tante annonce l'oncle. Un prédateur comme les autres. Le qualificatif "salop" en sus...

jeudi 27 avril 2017

Minorité silencieuse...

140 000 enfants de la patrie ont été radiés de la fonction publique, 40 000 ont été jetés aux fers et 10 000 ont été suspendus. Disons, pour faire simple, dans un pays du Moyen-Orient. Cette région du monde choyée par le Très Miséricordieux et honorée de la naissance du Très Honnête. Et, cependant, terre des cimetières bossus, des injustices criardes et des tempéraments brutaux...

Chaque jour ressemble, dans ce pays, à une page d'ogrerie, on éreinte par-ci, on enquiquine par-là. Un ogre a été établi sur un piédestal et la plus grande aspiration de ses disciples est d'en devenir des marche-pieds. Les autres ont le choix entre lécher la carpette ou marcher à quatre pattes. La justice, vassalisée, expédie tout ce qu'elle peut, la presse, étranglée, cèle tout ce qu'elle peut.

Les "citoyens", eux, ravis de ce "coup d'Etat permanent", donnent des leçons de majesté et de libertés aux Croisés de l'Occident. La contre-révolution ayant triomphé, les Anatoliens pauvres d'esprit et riches de fiel ont chipé le knout et assouvissent avec délice une rancune qu'ils n'arrivaient plus à ravaler. Car, faut-il le rappeler, pour la première fois de leur histoire millénaire, les masses ont pris le pouvoir...

De drôles de gus qui sont comme tombés du ciel alors qu'en réalité, ils germaient au fin fond de la brousse. De ceux qui ne trouvent plaisir à la vie que dans la démonstration de force et l'étalage de leur vulgarité. De ceux qui évitent la mosquée et le Coran mais sont prêts au martyre. De ceux qui sont de zélés nationalistes mais profitent de la vie à l'étranger. Bref, de ceux qui se contentent d'assouvir leurs besoins primaires mais veulent absolument avoir une cause à défendre...

La mère au foyer bigle les émissions de mariage décérébrantes et se prépare à aller au pèlerinage comme si de rien n'était. L'imam prépare soigneusement le sermon du vendredi et fait l'impasse sur les cris de douleur et les foyers d'incendie qui ravagent le pays. L'intellectuel élabore de formidables principes mais refuse de croire aux drames qui secouent des millions d'existences. On abolit la réalité et on vit tellement mieux...

Un référendum a été organisé. Celui qui a posé la question l'a lui-même transformé en plébiscite. On aurait pu s'attendre alors à un sursaut de la conscience. La capitale de la République, Ankara, a dit "non", la capitale de l'Empire, Istanbul, a dit "non", la ville où habite le chef, Üsküdar, a dit "non", la ville où il a proclamé sa victoire, Sarıyer, a dit "non", la ville où il est allé prier le lendemain, Eyüp, a dit "non". Mais les masses ont béni les injustices...

La majorité peut-elle s'égarer à ce point ? Oui, dit la science politique. Bah bonjour, dit le Livre sacré. "Comment l'erreur se propage-t-elle et s'accrédite-t-elle ? Ce mystère s'accomplit sous nos yeux sans que nous nous en apercevions", affirmait Balzac. Un mystère. Passons les principes démocratiques, peu leur en chaut, mais où est passée la morale islamique, cette petite voix qui vient de l'au-delà et qui tonne tel le père Paneloux, "Mes frères, l'instant est venu. Il faut tout croire ou tout nier. Et qui donc, parmi vous, oserait tout nier ?"...

C'est connu, un pays ne sort du Moyen-Orient que dès lors qu'il commence à compter non pas sur les bouffées délirantes de la majorité enfiévrée mais sur la sagacité de la minorité silencieuse. Car le tout, c'est qu'au final, la Terreur soit abolie par les victimes et non leurs bourreaux. Et que l'une d'entre elles sorte du lot et lance à la figure de ces derniers, comme l'avait jadis fait Jean-Joseph Dusaulx, "Abjurons les fâcheux souvenirs. Loin de nous toutes ces sortes de ressentiments, nous les avons laissés au fond de nos cachots"...

mercredi 8 mars 2017

De l'art d'être traître à sa patrie...

L'Etat, c'est lui. Jadis, il l'abhorrait. Il le fustigeait. Il visitait les capitales européennes pour s'en plaindre. C'est qu'il était une victime du système en place. Un paria. Parmi d'autres. Les barbus et les voilées en ont avalé des couleuvres. Les premiers étaient, selon le canon officiel, des arriérés; avec leurs chaussettes blanches et leurs chaussures laissées sur le seuil de la porte. Les secondes puaient. Leur bout de tissu menaçait l'ordre républicain. Le dieu Mustafa Kemal n'avait rien révélé en la matière mais peu importait. On déterminait la valeur des citoyens en fonction de leur garde-robe...

Ses compagnons de route avaient tant souffert. Les étudiantes en foulard, dont l'épouse du futur président Abdullah Gül, étaient bannies des universités. La députée voilée Merve Kavakçi avait été éjectée de l'Assemblée sous le regard lâche des millions de citoyens. Le parti islamiste Refah, au pouvoir, était détrôné sans coup férir. Le "maître", Necmettin Erbakan, éphémère Premier ministre, déboulonné en moins de deux. Les mères anatoliennes, grandes pourvoyeuses de "martyrs", étaient écartées des casernes. Les officiers, issus de leur ventre, se la jouaient "hors-sol". Ainsi allait l'ancienne Turquie...

Erbakan et compagnie avaient immédiatement saisi la Cour européenne et alerté la communauté internationale. On les brimait, il fallait bien que les nations policées fussent au courant. Cependant, à l'époque, il n'était venu à l'idée de personne de déblatérer contre des "traîtres" ou "des vendus qui crachent sur leur patrie". Des êtres humains avaient été broyés dans leur existence et allaient s'épancher hors de leur pays. C'était normal. Car il s'agissait de dénoncer des injustices, tous les moyens étaient bons. Voir un islamiste invoquer la démocratie dans le prétoire strasbourgeois ne pouvait donc rien avoir de baroque...

Peu à peu, une vague de fond a tout soufflé. La "contre-révolution" l'a emporté. L'année 2002 est, en réalité, la date charnière dans l'histoire millénaire des Turcs. Ces derniers ont pris le pouvoir... pour la première fois. Les Anatoliens, ignorés sous l'empire, méprisés sous la république, se sont permis de traîner leurs sabots dans les allées du pouvoir. Le pays réel et le pays légal se sont rabibochés. Mais lui, le meneur avide de revanche, a finalement décidé de créer ses propres souffre-douleur. Il a polarisé à outrance, comme ses anciens tortionnaires. Car, au fond, l'Etat-nation n'est ni un Etat ni une nation; celui qui s'installe à Ankara chipe le knout...



Aujourd'hui, il trône. Même sa démarche a changé. Plus assuré, il voit désormais des perfides partout. Ses sectateurs ont trouvé la parade. Le critiquer, c'est trahir l'Etat turc. Le nouveau dogme. Tous ceux qui le contredisent font de la "propagande terroriste". L'ivresse du pouvoir. La vengeance des "domestiques", des "ploucs", des "croquants", des "Turcs noirs". L'Anatolien pieux est ravi. Personne ne le vexe désormais. Une volupté sans pareil. A tel point qu'il en perd son âme. Vous lui parlez de "valeurs", de "droits de l'Homme", de "justice", il vous répond comme un païen. "Droits sociaux", "hôpitaux", "routes", "ponts", "allocations"...  

C'est le triomphe du formalisme religieux. On prie, on se voile, on jeûne, on tourne autour de La Kaaba. Une piété rachitique fondée sur le seul rituel, sans essence, une croyance sans certitude, sans combat pour la vérité et la justice, inonde les cœurs. Les conservateurs, au pouvoir depuis 2002 (iktidar), ont pris le pouvoir en 2011 (muktedir). Depuis, le pays sombre. Pour lui, il brille. Malgré les coups de boutoir de la CIA, du Mossad, du Vatican, de l'Allemagne, des Illuminatis, des "salauds" du monde entier. Des histoires à dormir debout. Une mythologie tout droit sortie d'un cerveau humain; avec ses aventures, ses rebondissements. Et après, on s'étonne de la force d'affabulation des Grecs et des Romains...

Un patriotisme creux hante également les Franco-Turcs. Celui qui ne connaît ni l'histoire ni la culture de l'ère ottomane, celui qui ne sait même pas déchiffrer une phrase rédigée en osmanlica, celui qui n'a jamais entendu parler de Fuzuli, celui qui ne sait même pas distinguer un tapis turc d'un tapis persan, celui qui n'a jamais prêté l'oreille à la musique classique turque, celui qui n'a jamais connu de frissons en écoutant le "yayli tambur", celui qui n'a jamais feuilleté Atsiz, Güngör ou Safa, celui qui adore le ney parce qu'il n'y comprend rien, celui qui aime le Mehter parce que ça fait du bruit, cette engeance donne des leçons de patriotisme. Et ostracise tous ceux qui l'embêtent.

L'Etat, c'est lui. Le Bien, c'est lui. L'islam, c'est lui. La patrie, c'est lui. Tout le monde rêve d'un pays arrosé de bonheur ? Que nenni. Lui seul bâtit, satisfait, donne. Il ferme une parenthèse. Celle de "l'alcoolique dépravé". C'est un bon rousseauiste, au fond. Comme celui qu'il veut absolument enterrer. On espérait que les "ex-victimes" fussent plus humains. On croyait que les pratiquants seraient plus justes. Ils ont tout renié. Car guidés par l'humiliation et la vendetta. Si un ancien rescapé du système vous affuble des mots "félon" ou "vendu", ayez pitié de lui. Il ne fait que se consoler d'avoir trahi ses propres idéaux. C'est que "les trois quarts des traîtres sont des martyrs manqués"...

mardi 7 février 2017

Révérence parler...

Qu'on s'ennuie ferme dans une république, alors. Surtout quand on n'a même pas de First Lady. Bernadette, elle, savait faire les choses. Elle avait fait une de ces révérences devant Elisabeth II qu'on se rappela qu'elle se prétendait aristo. Sans l'être, évidemment. Comme Dominique de Villepin ou Valéry Giscard d'Estaing. Alors que Sarkozy, lui, était un vrai noble hongrois, de Nagy-Bocsa, s'il vous plaît...

Et les incartades "présumées", comme dirait un journaliste inculte, de la future Première Dame nous barbifient encore davantage. Comme si le "souci de se mettre à l'aise aux dépens du Trésor public" quand on se dit chrétien pratiquant relève de l'exotisme. Christine aussi, qui croyait en Dieu et donc à ses carnets d'outre-tombe, avait réfléchi jadis sur les "effets de la mondialisation" avec quatre collaborateurs, un chauffeur, un bureau et un salaire de 9 500 euros... "Pénéloper" entrera à coup sûr dans la 10e édition du dictionnaire de l'Académie, vers 2060, en tant que synonyme de "boutiner", euh pardon, "butiner"...

Dans une monarchie, l'ambiance eût été autre, n'est-ce pas. Qui dit royauté, dit esthétique. Qui dit royauté, dit raffinement. Qui dit royauté, dit têtes blondes. La magnificence vaut bien une part d'inégalité. Et quand on vole dans un royaume, ça a de l'allure. Ces gens qui n'ont jamais connu les rangs serrés dans un métro, la queue pour acheter une baguette, la résiliation de la ligne téléphonique, les ronchonnements dans une salle d'attente ou simplement la réplique "excusez-moi". Il n'en reste pas moins qu'une famille qui sort du fin fond de l'Histoire est le symbole de la concorde nationale, de la permanence. C'est comme ça...

"Qu'avons nous [sic] besoin de parler un dialecte arabe, alors que le [sic] plupart des jeunes ne savent ni lire ni écrire le français en sixième ? Et l'on se rend compte que le multiculturalisme est un leurre dangereux, dont le résultat serait une 'bouillabaisse' sans espoir et l'éradication des racines de notre civilisation". Dixit, Monseigneur le comte de Paris, duc de France. Avec deux fautes de français pour retranscrire ses propos, s'il vous plaît. Un goujat aurait dit que Son Altesse Royale est un coquecigrue mais nous détestons les malappris, n'est-ce pas...

Nous autres royalistes turcs (ou plus exactement "impérialistes") sommes orphelins depuis 1922. Le pacha en avait décidé ainsi. Depuis, la famille est divisée en deux : la branche occidentale et la branche orientale. Et jusqu'alors, une règle non écrite voulait que ses membres se tussent. Dorénavant, c'en est fini. C'est que Son Altesse Impériale la princesse Nilhan Osmanoglu, "Devletlû İsmetlû Nilhan Sultan Âliyyetüş'şân Hazretleri" pour les plus rigoureux, s'est lancée dans la campagne référendaire pour faire de son "sujet" Recep Tayyip Erdogan un "président exécutif". "On en a assez du régime parlementaire", a-t-elle soupiré. Son arrière-arrière-grand-père, Abdülhamid II, n'en pensait pas moins, il avait tout bonnement suspendu la première assemblée de l'histoire turque...





Madame est l'une des 17 "sultanes" vivantes. Sultane, c'est-à-dire princesse impériale. Descendante de Mehmed II le Conquérant, de Hürrem, de Kösem, de Soliman le Magnifique, etc. etc. Autant dire, une perle rare. Et le frère de son grand-père est désormais le chef de la Maison impériale. Osman Bayazid Efendi vient de rejoindre ses illustres aïeux dans l'au-delà et le flambeau est passé à la branche orientale. Celle qui n'a connu que les régimes autocratiques du Proche-Orient. La Turquie devient pour le coup un summum dans leur univers un brin étriqué... Que peuvent bien se dire par exemple Nilüfer sultane et Nilhan sultane dans les réunions de famille ? Rien puisqu'elles n'ont même pas en commun une langue pour jaser. De là à se lancer dans des ferrailleries politiques...

"Le parlementarisme a entravé l'action de tous les grands leaders turcs", a-t-elle également analysé. "Napoléon avait dit qu'il y avait deux monarques riches : lui et Abdülhamid II", a-t-elle aussi pondu. Napoléon Ier a vécu de 1769 à 1821. Napoléon III a régné de 1852 à 1873. Abdülhamid II est monté sur le trône en 1876. Hum hum... "Heureusement que l'empire n'existe plus, on aurait dû verser un salaire à cette cervelle et lui montrer en plus du respect", s'est emportée une politologue... "Quand on pense que son grand-père parlait plusieurs langues, avait 30 000 livres dans sa bibliothèque et jouait du piano", s'est désolé un autre, kémaliste pur sucre... "Elle a perdu une occasion de se taire", avait éructé un goujat qui passait par-là. Mais nous détestons les malappris, n'est-ce pas...