dimanche 11 avril 2010

"Révolutionnarisme"

Un groupe bigarré, on espérait. Histoire de constater que le mécontentement n'est pas l'apanage d'une seule chapelle. Mais non; toujours les mêmes. Les kémalistes. C'est-à-dire les conservateurs. Les tenants du "statu quo"; "statükocu" disent les Turcs. Pour le ban et l'arrière-ban kémaliste, les choses sont claires : le gouvernement AKP a décidé de soumettre l'institution judiciaire indépendante. Deniz Baykal, le chef du CHP, parti de gauche kémaliste, s'est drapé de la gravité qu'exigerait le moment : "je vous mets solennellement en garde, ne touchez pas à la justice, vous jouez avec le feu; après ne dites pas qu'il ne l'avait pas dit !". Ca fait peur, évidemment. C'est que la dernière personne qui avait employé cette expression s'appelait Ismet Inönü, l'ancien chef du CHP; en 1960, contre le Premier ministre démocrate Adnan Menderes. "L'avertissement historique" ("tarihi uyari"), l'a-t-on baptisé. Résultat : quelques semaines plus tard, le Premier ministre Menderes a été renversé par un coup d'Etat puis pendu...



C'est sans doute la scène la plus édifiante : le procureur général d'Istanbul a déchargé certains de ses substituts, de leurs attributions. Motif : avoir mis en examen 78 officiers dont 25 généraux et amiraux. "Et alors ?", peut-on se demander. C'est que ces mises en examen ont déplu à Monsieur le Procureur. Et tout content de sa sortie, il s'est justifié : "avant d'embarquer 25 généraux, les procureurs auraient dû analyser les conséquences que leur décision aurait nécessairement entraînées". Voilà donc un raisonnement strictement juridique. Ca s'appelle l'indépendance et l'impartialité de la justice. Ravis sont, sans doute, ceux qui défendent mordicus ces deux principes... Lorsque Sami Selçuk, un ancien président de la Cour de cassation, professeur de droit et juriste respecté par tout le monde, avait déclaré qu'un juge ne doit jamais se soucier des conséquences politiques, économiques ou sociales que sa décision va entraîner, ce même tout le monde s'était affolé. Comment un juge pouvait seulement juger en fonction du droit dans un pays comme la Turquie ?



Limpide, en réalité : un scandale. La justice prend des gants avec les militaires. Et encore, il faut derechef distinguer : les officiers et les autres. Et parmi les officiers, les généraux et les autres. Des ruptures d'égalité entremêlées. Pour comprendre le principe d'égalité en vigueur en Turquie, il faut avoir un esprit très sophistiqué. La haute botte est ainsi. N'a-t-on pas vu dernièrement le commandant de la troisième armée refuser de se rendre à la convocation d'un procureur. Il a préféré passer directement à la phase du jugement. On appelle également cela "indépendance et impartialité de la justice". Et personne ou presque ne s'en offusque. C'est normal. Un général d'armée.



Et voici maintenant, un juge de la chambre d'instruction qui vient de mettre en liberté des militaires et affidés accusés de tentative de coup d'Etat et placés en détention provisoire par d'autres juges. Un jour plus tard, trois juges les ont replacés en détention. Ils en profité pour dénoncer, dans leur ordonnance, la trop libre interprétation et la partialité du juge unique. C'est que le juge unique avait une drôle d' "intime conviction" qui consistait à "libérer" tous ceux que d'autres juges plaçaient en détention avant lui. Et tous les mécontents faisaient appel devant ce juge. Intime conviction; conviction tout court, peut-être. D'ailleurs, ce juge avait été nommé par le Conseil supérieur des juges et procureurs (HSYK) spécialement à cet effet. Bref, on s'éclate... Euh pardon, "indépendance et impartialité de la justice".



Ca tombe bien, le gouvernement AKP, terroriste, fasciste, autoritaire, dictatorial et islamiste accessoirement, a décidé d'intervenir pour renforcer cette "indépendance et impartialité". Les kémalistes ont froncé les sourcils. Deniz Baykal prévient : "attention !!!". Il a annoncé une très bonne nouvelle : la saisine de la Cour constitutionnelle. Youppi, une nouvelle crise en perspective. Et le président de la Cour de cassation a également haussé le ton. Et celui du Conseil d'Etat, un ennemi juré du gouvernement qu'il est censé conseiller, s'est aussi désolé. Le procureur près la Cour de cassation, celui qui interdit les partis comme il peut, est allé encore plus loin; il a tout bonnement organisé une conférence de presse pour balancer son index. Il ne reste plus que le Président de la Cour constitutionnelle. Mais lui, c'est un homme du gouvernement, comme on le flaire. Enfin, l'ancien procureur près la Cour de cassation, Sabih Kanadoglu, a aussi annoncé la future décision de la Cour constitutionnelle; selon lui (et on le croit puisqu'il est à lui seul une doctrine qui inspire largement les juges constitutionnels), la Cour va, à coup sûr, annuler ces révisions. Sûrement. Même les deux syndicats de la magistrature se cardent le poil. L'un dit noir, l'autre blanc...


Les juges des cours suprêmes se plaignent sans arrêt de la "dépendance" de la justice. Car, disent-ils (et c'est leur seul argument d'ailleurs), le ministre de la justice et son directeur de cabinet siègent au Conseil supérieur des juges et des procureurs (HSYK). Le ministre en est le président de droit et la présence du directeur de cabinet est juridiquement indispensable pour ouvrir les séances. Les cinq autres membres sont nommés par la Cour de cassation et le Conseil d'Etat. Du coup rien ne fonctionne sans la volonté des deux. D'ailleurs, le HSYK n'a ni budget ni secrétariat ni fonctionnaires propres.



Le projet du gouvernement vise justement à redonner une "dignité" au HSYK. Il sera désormais composé de 21 membres, sera divisé en trois formations et le ministre ne pourra présider que l'assemblée plénière. Il aura un budget propre et un secrétariat. 10 des 21 membres seront nommés par tous les juges du pays et non plus seulement par la haute robe. Ce n'est rien par rapport à la réforme du CSM français. Le CSM avait juste demandé du bout des lèvres de respecter au moins la "parité entre magistrats et personnalités extérieures"; "oui oui, rêve toujours" avait répondu le gouvernement. Et les juges étaient rentrés dans le rang. En Turquie, c'est autre chose; ils agressent le gouvernement. Ils sont si indépendants...


La Cour constitutionnelle également reçoit quelques "coups de canif" : elle passe de 11 à 17 membres. 3 choisis par l'assemblée nationale et les 14 autres nommés par le Président de la République dont 9 sur proposition des cours suprêmes. Bref du pluralisme va s'imposer à la Cour constitutionnelle. Des juges socialistes, plus conservateurs et plus libéraux vont désormais sièger à côté de leurs collègues kémalistes. On aura une jurisprudence moins dogmatique. Quand un journaliste avait gratifié un professeur d'université de termes comme "vendu, chien, débile", la Cour de cassation n'avait trouvé rien à redire, "ah bah, t'y vas mollo dis donc, o da bir şey mi ?"... C'est que ce professeur gênait beaucoup, il défendait le droit des minorités. Il était libéral; il devait donc être aussi libéral pour recevoir des insultes... Mais lorsque la célèbre journaliste libérale, Nazli Ilicak, la seule "chariatiste" au monde qui boive de l'alcool et qui ne soit pas voilée, a dit "mêle-tout" à un juge qui voulait juger le Président de la République malgré son immunité, la justice l'a condamnée à 11 mois de prison avec sursis. Indépendance et impartialité, encore une fois. D'ailleurs, dans d'autres Etats autoritaires comme la France, les Etats-Unis et l'Allemagne, ce sont les politiques qui nomment les membres des Cours constitutionnelles. Et le pape turc du droit constitutionnel qu'est Ergun Özbudun (et accessoirement le juriste turc qui siège à la Commission de Venise du Conseil de l'Europe) est sûrement trop naïf pour ne pas débusquer les visées fascisantes du gouvernement AKP.


Evidemment, ces sujets sont graves. Réviser la Constitution, modifier l'organisation judiciaire. Ce qui est navrant, en Turquie, c'est qu'on est obligé de démocratiser à la va-vite; à la sauvette, presque. Histoire de ne pas tomber dans les filets des institutions kémalistes. Le référendum sur l'élection du Président de la République au suffrage direct avait été organisé dans cet état d'esprit. Ca casse ou ça passe. C'est vrai que dans les pays en voie de démocratisation, ce que les tenants du statu quo appellent "les droits de l'opposition" s'apparentent souvent à des subterfuges pour gagner du temps. La patience n'est l'apanage que des régimes fermement démocratiques; des régimes où papoter sert à quelque chose. Pas à faire du surplace. C'est un combat : des colonnes s'écroulent, d'autres se dressent. Tel est l'enjeu. Le révolutionnarisme de Mustafa Kemal, "devrimcilik"...

samedi 3 avril 2010

Commérage

Tomber amoureux, tout un drame. Le drame de tout un chacun. Allez, au moins une fois dans la vie; histoire de donner raison à la théorie. Même les plus arides ont vibré un jour; une heure, une minute, une seconde. Même les plus constipés, les philosophes, savent aimer et désirer. N'écoutez pas ce qu'ils débitent; la raison par-ci, la raison par-là... Ils attendent la nuit, comme tout bon petit bonhomme adamique.


C'est toujours bien d'avoir des ami(e)s qui s'enflamment. Une aventure collective. Ca meuble le temps, aussi. C'est qu'une amie avait succombé, un jour. Elle aimait un "rebeu". Des "bogosses", assurément. "Ces types-là priapisent", m'avait dit un jour un polar. "Comment, qu'est-ce que tu dis très cher !", "dans l'imaginaire féminin, c'est le type même de la virilité, proche et distant à la fois", "hmm...", "même les homosexuels sont de cet avis". Intéressant. Il m'avait même conté la démarche d'un jeune homme tombé amoureux d'un "beur". Rien d'extraordinaire, en soi, ça peut arriver. Le type était tellement, comment dire, "brûlant" qu'il s'était converti pour les beaux yeux de son jules. Jules qui, soi-disant, avait érigé la conversion en critère d'union. "Tu te fous de moi ?", "non non je t'assure, c'est véridique, il était tellement subjugué qu'il se proposait de devenir musulman pour pouvoir être avec lui". Eh ben. Se convertir pour vivre une idylle précisément interdite par l'islam ! Il y a donc des cerveaux qui fonctionnent ainsi...

L'amie, donc. Elle aussi bouillonnait. Ce fut la traque. En binôme, on était à ses trousses. Au sens littéral. Il vit où ? comment ? pourquoi ? pour qui ? etc. Il fréquente qui ? Il parle de quoi ? Il préfère quelle marque ? Pourquoi ? Et le parfum ? Nous épluchâmes toutes les données. Adresse, téléphone, facebook, accointance, tout. Elle devant, moi derrière. On s'était même plantés devant sa porte; dans la voiture, on admirait ses rideaux. Sa mère les avait achetés au bled, sans doute. Mais on s'en fout. "Qu'est-ce qu'on attend, qu'il sorte ?", "nan nan, il est au boulot", "ah ouais, bah on a l'air malin...", "dis pas ça, j'ai besoin de voir l'immeuble, sa boîte à lettres, les escaliers, l'interphone...", "t'es folle ?"...

L'amoureux est la personne la plus barbante au monde; ça papote et ça papote. Comme on le sait, l'amour est avant tout une affaire d'odeur. Il faut toucher l'autre; corps, vêtements, objets personnels. C'est comme ça. Faire des kilomètres ne serait-ce que pour contempler un "vide" où il serait passé, où il aurait posé le pied, la main, le fessier, etc. A la recherche du sillage, presque. Simuler des étreintes, s'inventer des odeurs, des dialogues. Une histoire de fous. Admirer en détails le visage, le corps, la démarche, la geste. "Tu m'écoutes ?", "ouais ouais, tu savais toi que sous la reine Victoria, on cachait même les pieds de tables et de pianos parce-qu'ils pouvaient faire penser à des jambes de femmes ?", "c'est quoi le rapport ?", "bah j'sais pas"...

Il faut être plus sérieux, évidemment. Ainsi, l'amour serait le résultat "d'un processus biochimique mettant en action des substances chimiques et circuits neuronaux précis dans certaines zones cérébrales" (Allan et Barbara Pease, Pourquoi les hommes veulent du sexe et les femmes de l'amour ?, p. 34). Bouououh, içine ettin. Eh ben avec ça; dopamine, ocytocine, testostérone (un mot qui se prononce comme une catastrophe), hypothalamus, amygdale, etc. J'aurais été païen, je me serais opposé au mariage, assurément. A la clause de fidélité, plutôt.

Un autre camarade, converti, cherchait une dame à sa mesure. Une pieuse. Alors, il enchaînait les "séances" de rencontres islamiques. Une fois, il était "bluffé". La fille qu'il venait de rencontrer était "en plein dedans". Elle inspirait, islam, elle expirait, islam. "Mâchâ'llâh, ça existe toujours des gens comme ça !". Le mien, bouche bée, avait été ébloui mais il n'avait pas réussi à succomber. C'est qu'il pensait ne pas être à son niveau; il voulait un couple un peu plus harmonieux. Mais il se jurait qu'il allait dorénavant prendre de bonnes résolutions : plus de télé, plus de musique. "Mais t'es dingue, tu vas vivre que pour Dieu ?", "ouaich", "mais ce n'est pas interdit le divertissement dans l'islam", "Astaghfirullâh !"... Comme le disait Raymond Devos, "on a toujours tort d'essayer d'avoir raison devant les gens qui ont toutes les bonnes raisons de croire qu'ils n'ont pas tort".

Et allez, une dernière. Une amie, encore. Elle n'a pas eu honte de s'enticher d'un type qui travaille dans une boutique de téléphonie. "T'es folle, il ne te comblera jamais, en plus tu sapes la théorie, tu devrais aimer que des rupes !", "il est canon mon mec ! Attends, j't'l décris : grand, crâne rasé, yeux pers, un délice ! En plus, il veut beaucoup d'enfants, youppi !, "malheureuse ! Tu vas énerver Babeth encore !".

"Tu jases dru là, arrête !". C'est vrai. "Dedikodu" disent les Turcs.

"Dil harâb-abâd-ı âlemde aceb vîrânedir, eksik olmaz derd ü gam güya ki mihmânhânedir" a dit le poète. Et comme tout bon poète, il a raison. Je l'avoue. бирае йае уарзын. Ha ha. Ne l'a-t-il pas dit le Prophète : "celui qui meurt d'amour est un martyr". A qui il s'adressait ?

samedi 27 mars 2010

Des oiseaux sur la branche

On savait que rien, au fond, ne serait réglé. C'est qu'il y a une sorte de gêne à admonester Israël. Le retour de Bibi a été triomphal; "t'as bien fait, tu n' t'es pas abaissé, c'est bien mon frère!" lui ont soufflé ses camarades du gouvernement. Les nationalistes et les religieux. Les "fondamentalistes" juifs. Ils veulent Jérusalem-Est aussi. Ca serait un haut lieu de leur histoire. Comme si cela suffisait à réclamer des terres. C'est qu'on serait un peu "mal barré" si tous les peuples du monde entier demandaient des rétrocessions au nom de leur mémoire. Droit international contre Bible. Un "titre de propriété" comme le disait Ben Gourion. C'est comme ça.


Il était aux Etats-Unis, le Premier ministre israélien. La construction de nouveaux logements a été annoncée. Evidemment. Et lorsque Biden était en Israël, c'était l'édification d'un village qui avait été annoncée. Tout cela sur les terres des autres. Certains ont râloté, histoire de passer convenablement à la postérité. La Dame Clinton avait papoté 45 minutes avec Bibi, "oh tu nous emmerdes avec tes logements, arrête nom de Yahvé !", "d'accord, promis, juré". Quelques jours plus tard, Bibi s'était retrouvé devant ses féaux et amés cousins de l'AIPAC; il était viril, comme à son habitude : "Jérusalem n'est pas une colonie, c'est notre capitale !". Ben voyons...


Il est normal que les Grands de ce monde veulent voir le bout du tunnel; pas pour les beaux yeux des Palestiniens ni des Arabes ni des musulmans, non. C'est qu'ils pensent avant tout à leur propre sécurité. Car, comme on le devine, ce conflit nourrit les crispations. Les musulmans soutiennent les Palestiniens pour des raisons religieuses (et pas forcément humanistes) et haïssent au passage les dirigeants israéliens. Du coup, sans le vouloir, sans le ressentir, sans le penser, ils n'apprécient pas trop les Israéliens en général ou pour être plus précis, les juifs.


L'antisémitisme n'existe pas dans la mentalité musulmane, en réalité. L'antisémitisme vient de l'Europe. Il a accéléré la création de l'Etat d'Israël. Les antisémites européens se sont retrouvés sionistes. Dans le monde musulman, c'est l'antisionisme qui a engendré l'antisémitisme si tant est que l'on puisse parler d'antisémitisme. Car au fond, le musulman est réservé sur le juif, pas parce-qu'il est juif (ça c'est la pathologie chrétienne, l'antipathie), mais parce-qu'il soutient une injustice faite à des musulmans. Ce n'est pas le juif que sa rancoeur enveloppe, c'est l'Israélien. Et comme ce dernier se définit avant tout comme juif... Car juifs et musulmans ont vécu ensemble pendant des siècles. Certes sans forcément se mêler mais leur coexistence est un fait. Ils ont partagé le droit le plus fondamental, le droit à la vie.


Bibi ne veut pas la paix, comme on le sait. Il a surtout besoin d'ennemis. Les Etats-Unis d'un côté, le Quartette de l'autre, supplient Israël, l'Etat le plus chouchouté du monde, de rentrer dans le rang. Respecter "la légalité internationale" lui demande-t-on; en clair, les résolutions du Conseil de sécurité. "C'est ça ouais !" vient de leur lancer Bibi; la construction à Jérusalem-Est va continuer. La "capitale" d'un Etat étranger. Bibi l'a annoncé : "mes chers amis, mes très chers ennemis, construire à Jérusalem est la même chose que construire à Tel Aviv et toc !".


Un Etat arrogant. Tellement arrogant qu'il n'avait pas hésité à faire des choses sur le dos de ses alliés; l'histoire des faux passeports pour aller assassiner un responsable du Hamas à Dubai. Le Royaume-Uni vient de s'en offusquer, enfin. Un diplomate israélien a été expulsé. Et l'accueil réservé aux Etats-Unis n'était pas non plus des plus cordiaux. Presque "entre deux portes", ni média ni communiqué ni égard. Mais rien n'y fait. Tous les présidents américains ont été impuissants.


Elle est là la clé : l'affaire palestinienne. Le monde a besoin du règlement de ce conflit pour s'apaiser. On n'arrive même plus à espérer. Il y a une croyance chez les musulmans; on dit que c'est un hadith du Prophète : «L'Heure suprême n'arrivera que lorsque les musulmans combattront les juifs et les tueront. Lorsque le juif se cachera derrière un rocher ou un arbre, celui-ci dira : Ô musulman, un juif se cache derrière moi, viens le tuer. Seul «Al Gharqad» gardera le silence car il fait partie des arbres des Juifs» (Muslim). Le CRIF, l'an dernier, s'était offusqué. A raison. Un professeur turc, quant à lui, essayait de nous convaincre l'an dernier que les Israéliens plantaient à tour de bras cet arbre "au cas où"... "P'tain tout le monde prend au sérieux ce hadith, on est dans un délire !", "t'as vu, les musulmans aussi sont antisémites, c'est votre prophète qui le dit, alors, où elle est cette tolérance proverbiale ?", "euh..."


C'est donc un conflit religieux. Ca ne finira jamais. Comme le disait Rabin, "il n'existe pas de solution à un conflit théologique". C'est la raison pour laquelle le Guide Khamenei et autres nervis ne se lassent pas d'annoncer la destruction d'Israël. Ils brandissent ce hadith. Pourquoi négocier et trouver une solution alors, puisque, in fine, une déflagration va nécessairement se produire dans ce coin de la planète ? On dit même que Shimon Peres, interrogé sur ce hadith en 1986 alors qu'il était Premier ministre, aurait répondu : "lorsque les musulmans dont parle ce texte seront là, on avisera".


La brume est épaisse. On s'interroge; funestés que nous sommes.
"Vous qui veillez ! N'êtes-vous pas fatigués
De surveiller la lumière dans notre sel ?
Et du feu des roses dans notre plaie,
N'êtes-vous pas fatigués, vous qui veillez ?" (Mahmoud Darwich)

samedi 20 mars 2010

Des regrets au moins !

Il faut savoir s'exprimer, assurément. Le bon diplomate est celui qui dit une chose grosse de plusieurs choses; l'un doit comprendre oui, l'autre non et le tiers, peut-être. Et c'est ainsi que les affaires de ce monde avancent; grâce à des subtilités. Une hypocrisie organisée. Mais tout le monde est content car la vérité passe mieux lorsqu'elle n'est pas enfermée dans une phrase classique sujet+verbe+complément. En politique, c'est autre chose; il faut être clair quitte à ne pas répondre principalement à la question posée : c'est ce que l'on appelle la "langue de bois". Mais il faut bien se faire comprendre; on ne parle pas à son peuple dont on considère que l'intelligence est moyenne comme on parlerait à la tribune de l'assemblée générale des Nations-Unies.


C'est que le Premier ministre turc a voulu dire des choses; sensées selon lui mais abjectes selon tout le monde. A un journaliste de la BBC qui l'invitait à déclamer la colère classique des Turcs en pleine saison des reconnaissances du "génocide arménien", il a lâché en plus : "bon, ça commence à bien faire maintenant, nous avons 100 000 Arméniens d'Arménie qui vivent sans papiers et qui travaillent au noir en Turquie, si ça continue, ce sont eux qui vont en pâtir, on pourrait les renvoyer chez eux" !


Tayyip Erdogan semble être une chance pour la Turquie. Il essaie de démocratiser. Mais il divague aussi; c'est que lorsqu'il n'a pas ses notes devant lui, il est rien. Il a la malchance de penser par lui-même et de débiter des bêtises en branche. "Si tu n'aimes pas ta patrie tu dégages" pour les Kurdes (alors qu'il venait tout juste de reconnaître que, dans le passé, la Turquie avait eu une politique fascisante à leur égard), "les musulmans ne sauraient faire de génocide" pour soutenir Omar (alors qu'il venait de lancer son fameux "one minute" à la face du président d'un Etat dont il avait dénoncé le "terrorisme d'Etat" et même le "génocide" contre les Palestiniens), "il faut se débarrasser de l'idéologie unioniste" ("ittihatçı zihniyet") en référence aux partisans du Comité Union et Progrès assimilé à un mouvement autoritaire alors qu'il soutient directement leur politique en refusant d'exprimer au nom de l'Etat turc des regrets non pas pour ce qu'aurait fait l'empire ottoman (comme le dit la référence dans ce domaine, Nicolas Sarkozy, "on ne peut pas demander aux fils de s'excuser des fautes de leurs pères") mais pour avoir refusé si vivement de reconnaître la faute des Unionistes. Et voilà donc cette nouvelle perle qui prend sa place dans le chapelet.


Bon et mauvais, il est. Aucune constance. Deniz Baykal, lui, on sait : il est mauvais. Un doyen de la politique, aime-t-on le qualifier. Mais il n'a rien apporté à son pays sinon la désolation et les crises permanentes qu'il suscite. Erdogan apparait souvent comme plus volontariste. Il semble faire de la politique pas pour faire carrière mais pour apporter quelque chose à son pays. Jadis Turgut Özal, le premier ministre et président de la République libéral, respectivement de 1983 à 1989 et de 1989 à 1993, l'avait dit clairement : "si je perds les élections, j'arrête la politique, je n'ai pas de temps à perdre dans l'opposition". Erdogan avait affirmé la même chose il y a quelques semaines; il envisageait plutôt de diriger une fondation que de ne rien faire dans l'opposition.


Heureusement Deniz Baykal n'a goûté que quelques mois du pouvoir. Il a fait carrière dans l'opposition. C'est déjà un exploit : dans les pays démocratiquement matures, quand on perd des élections tout le temps, on quitte la présidence du parti sinon la vie politique. Le Sieur Baykal perd tout le temps mais ne s'en va jamais. Il a reculé une seule fois; mais on a compris par la suite qu'il ne faisait que prendre de l'élan...


Une perspective d'expulsion, donc. Une bourde, cela s'appelle. Une bêtise. Une inhumanité. Une ignominie même. Exploiter la misère des citoyens d'Arménie sur le sol turc pour "troquer". Réfléchir à une nouvelle "déportation", en somme. Un joli message pour le centenaire. Le détestable Onur Öymen proposait également de donner une raclée à l'Arménie et la non moins sinistre Canan Arıtman revendique la "maternité" de ce projet d'expulsion; Öymen et Aritman sont de gauche, juste pour rappel...


Le célèbre journaliste Cengiz Çandar (il appartient à une des plus vieilles familles de l'empire ottoman, les Çandarlılar qui étaient déjà là à sa fondation au 14è siècle), qui en bon libéral soutient fréquemment le gouvernement, a demandé au Premier ministre de formuler des excuses pour ces derniers propos. Celui-ci vient de lui répondre : "vendu ! T'es l'avocat de quelle partie hein, dis-le !"... "La ferme !" vient de lancer au Premier ministre l'autre grand journaliste libéral Ahmet Altan : "t'es qui toi, Tayyip Erdoğan !"... Bonne question. On attend la réponse-injure du Premier ministre.


Quand on dirige un Etat, on a le droit d'être lunatique; on dort mal, le bureau est rempli de dossiers, il faut satisfaire l'épouse qui demande des câlins de temps en temps, etc. Mais on n'a pas le droit d'être versatile; le pays n'ayant pas besoin d'un Premier ministre AKP qui s'aligne sur les positions du CHP (un parti de gauche mais à la Öymen et Arıtman) et MHP (parti de droite nationaliste). Il y a l'original pour cela, point besoin de la copie. Il a prouvé qu'il avait au moins une conscience. C'est déjà ça. Il ne reste plus qu'à nous prouver qu'il a une vision. Et on sera content de se souvenir de lui comme d'un "homme d'Etat".

dimanche 14 mars 2010

Charlatanesque

Il ne manquait plus que les Blonds. Les Suédois. Les types les plus beaux, les plus veloutés, les plus droits de la planète. BCBG. Eux aussi viennent de légiférer. La loi n°... du... portant reconnaissance du génocide des Arméniens, Assyriens, Chaldéens, Syriaques et des Grecs pontiques. Tout ça par les Ottomans, évidemment. Oui oui l'empire ottoman; celui qui se targuait d'être arc-en-ciel. Un beau matin, il avait décidé de décimer toutes ces (et ses) populations sans raison. C'est comme ça. "Ah bah, c'est des gens sérieux qui disent ça hein, c'est pas des charlots", "ouais". En tout cas, une vingtaine de pays a demandé pardon au nom des Ottomans qui n'existent plus. Et comme les Turcs sont négationnistes, il fallait bien que d'autres émissent un son, n'est-ce pas.


Cela pèse moralement, évidemment. Les Suèdois ont donc lâché. Ils n'en pouvaient plus. En général quand des élections approchent, les parlementaires ont besoin de laver leur conscience à grande eau. C'est que les seaux se bousculent en ce moment. Même la Catalogne a vu là un génocide. D'innombrables autres provinces dans le monde entier ont "succombé". Mais la baffe la plus indue est venue de l'allié stratégique; le comité des affaires extérieures de la Chambre des représentants s'est aussi aventuré. Certes, tous les ans c'est le même scénario mais la Turquie ne se lasse pas de bouder, à chaque fois que l'occasion se présente.


La Turquie se contente dans ces moments-là d'appeler l'ambassadeur pour consultation. "Alors vas-y raconte-nous ça en détail". Si bien que tout le corps diplomatique commence à trembler. Comme on le sait, les centenaires sont l'occasion d'un bouillonnement tout spécial. Et 2015 approche. Alors les Arméniens de la diaspora, qui ont fondé toute leur fortune sur cette cause, travaillent comme des boeufs. On estime donc que la plupart des grands pays vont légiférer à tour de bras dans ces cinq prochaines années, histoire d'atteindre l'apothéose en 2015. Et donc des bisbilles diplomatiques en perspective. Si bien qu'en retirant à chaque fois les ambassadeurs, ces derniers vont finir pas faire carrière en Turquie ! Mais c'est une simple protestation d'usage, heureusement. Ils repartent comme ils viennent. Sans défaire valise. Lorsque la France avait voté en 2001, la Turquie avait rappelé son ambassadeur; mais Madame son épouse, la célèbre artiste Filiz Akın, était restée en France et avait été très critiquée par les nationalistes. Alors qu'elle le savait elle, c'était juste une "formalité"; une comédie...


Une question d'honneur national, nous a-t-on appris à penser. Comment le grand peuple turc aurait pu assassiner ? Bonne question. C'est l'enjeu, cela dit. Il y a en fait, un véritable déshonneur national. Le vote est acquis par une voix de différence aux Etats-Unis et en Suède. Et la Grande Turquie accorde de l'importance à ce "match". Le thé dans la main, les chips dans la bouche, les Turcs se sont plantés devant leur poste de télévision pour suivre le résultat d'un vote d'un comité d'une assemblée d'un pays étranger... C'est cela l'humiliation. Et que dire du ministre des affaires étrangères turc qui appelle le président du CHP, parti de gauche, pour qu'il active ses réseaux au niveau de l'Internationale afin de dissuader deux ou trois socialistes suédois de voter pour la reconnaissance ! C'est cela l'humiliation.


Pour ma part, je n'ai toujours pas compris comment des hommes politiques peuvent être convaincus de la qualification de génocide alors que les historiens eux-mêmes en sont toujours au crêpage. Et quels historiens ! Certains écrivent des articles et même toute une série de livres sur cette question sans maîtriser, excusez du peu, l'osmanli ! Ecrire l'histoire sans analyser les archives, voilà bien une nouvelle méthodologie... "Bah nan hein, moi je fais avec les traductions !","t'as raison mon brave, tu seras un grand historien plus tard"... Heureusement que j'ai une licence d'histoire, ça permet de séparer le bon grain de l'ivraie. Oh oh...


Un travail de sape, en réalité. Il est vrai que les protocoles de normalisation signés par la Turquie et l'Arménie sont déjà tombés à l'eau; c'est que la Cour constitutionnelle arménienne a vidé de son contenu une disposition essentielle, celle de mettre en place une commission d'historiens. La Cour a estimé que cette commission ne saurait en aucun cas remettre en cause la qualification de génocide ! "Bah alors pourquoi on réunit une commission du coup ?", "bah pour parler des réparations, haha...".


Toute cette gesticulation turque ne doit pas cacher une absurdité qu'il ne faut cesser de dénoncer : les parlements n'ont aucun titre de compétence pour écrire l'Histoire. Quel que soit l'événement. Libre à eux de s'excuser pour les faits avérés. Le parlement français peut voter une résolution sur l'Algérie, par exemple. Ou les Etats-Unis sur Hiroshima et Nagasaki. Ces derniers peuvent aussi nous expliquer pourquoi les Indiens ne touchent pas aux billets de 20 dollars. Howard Zinn, mort dernièrement, ne qualifiait-il pas Andrew Jackson d' "exterminateur" ?


C'est vraiment pathétique. Un sujet sérieux, si difficile, est bassement traité. Les parlements votent mais les gouvernements appellent immédiatement Tayyip Erdoğan pour exprimer leur regret ! Une momerie. La Turquie doit dire des choses, certes; s'excuser, exprimer ses regrets, se désoler ne serait-ce que pour les "crimes de guerre". Mais ce n'est pas avec un poignard sur la gorge que cela se fait. Sinon on aboutit seulement à un forcement, pas à une prise de conscience. Et cela ne fait pas un pas en avant mais seulement un pas latéral... Bref, un trépignement pour tout le monde.

mercredi 10 mars 2010

Pitié...

Le 3 mars 1924, la toute pimpante République turque avait décidé de supprimer le califat et de, passez l'expression, "foutre à la porte" la dynastie ottomane. Mustafa Kemal avait tactiquement gardé cette institution après l'abolition du sultanat en 1922 et surtout après la proclamation de la République en 1923; étrange, on avait un Calife et un Président de la République. Ca n'a pas duré. C'est que le calife Abdülmecid, qui était en même temps le "dauphin", aspirait à la magnificence du temps jadis, voulait un traitement spécial et un peu plus d'argent de poche. Enervant, évidemment. La République avait bien voulu accorder une faveur à l'antique institution mais celle-ci commencait franchement à répandre son ombrage sur le nouveau régime.


La fin du califat signifie, pour certains, renaissance de la nation turque. Elle se serait débarrassée enfin d'un boulet : l'obscurantisme. "Oui mais le Calife était un homme éclairé, il présidait l'association des peintres ottomans, jouait du piano, composait, aimait la littérature française, alors comment tu peux dire que...", "j' m'en fous, il était barbu !"... Bon. Ah oui, c'est vrai, il faut le rappeler; dans ces petites têtes, l'apparence est tout. Il n'est pas rare de lire des témoignages de femmes "laïques" turques qui se désolent de devoir se justifier à l'étranger : "ah mais vous êtes moderne, je croyais que les femmes de votre pays étaient soumises et portaient le tchador !", "ah mon frère, tu mets du sel dans ma plaie, j'ai honte de ces femmes". Avoir honte. Soit dit en passant, le niqab avait été interdit par décision impériale du sultan-calife panislamiste Abdülhamid II en 1892... Abdülhamid, un autre calife féru de littérature et d'opéras...


Evidemment, plus laïque qu'une adhérente du CHP, connais pas. Et comme le niveau d'intelligence des membres de ce parti est malheureusement au ras des pâquerettes, leurs protestations tournent souvent à la comédie. Quelques matrones se sont donc réunies pour commémorer le 3 mars à leur manière; la scène est à faire rougir quiconque possède quelques gouttes de décence.


Elles sont haineuses, saliveuses. La femme moderne, nous admirons-là, soi-disant. Elles déchirent l'obscurantisme. Elles sont "up to date", elles. Admirez l'alacrité, la détermination avec laquelle elles se cramponnent sur le tissu pour le déchiqueter à qui mieux mieux. Admirez le sourire méphistophélique qu'arborent les visages hideux. Admirez la haine extatique. C'est une cérémonie religieuse, presque. Elles sont en transe.


Ces femmes se disent kémalistes. Malheureusement. Comme on le sait, la loi de 1925 a interdit les "tekke" (confréries) et les "türbe" (tombes des saints) dans tout le pays. Il s'avère que le türbe de Mustafa Kemal trône en plein coeur du pays mais c'est une exception. La seule confrérie autorisée étant, comme on le devine, celle du kémalisme. Le mausolée de Mustafa Kemal attire touristes (comme on assiste aux "séances" des derviches tourneurs), pathologiques (comme on accroche un ruban sur la tombe d'un saint pour avoir un bébé) ou fidèles (comme on vient visiter la tombe du saint dans un seul dessein religieux).


On y dépose des gerbes, on écrit des choses dans un livre d'honneur, on vient pleurer, on vient se réconforter, etc. Bref, ce que l'on fait pour un sanctuaire normal... Sauf que le cheikh, ici, c'est Mustafa Kemal en personne; celui qui était contre toute forme d'obscurantisme... Il doit se retourner dans sa tombe, pas de doute. C'est que quelques écervelés en ont fait une idole, un saint, un dieu. D'ailleurs, à l'occasion de la journée internationale des femmes, les épouses des généraux se seraient massées au "monothéon"; histoire de remercier le "Père des Turcs". Lui n'entend rien, évidemment; c'est qu'il est mort. C'est la parodie la plus grotesque : ceux qui taxent d'obscurantistes les dévôts qui fréquentent assidûment les tombeaux des saints se retrouvent dans la même configuration ! Bravo...


Une fois n'est pas coutume, les gazouillards du CHP ont protesté et annoncé des sanctions contre ces furieuses. Si elles avaient pu comprendre Mustafa Kemal au ras de sa pensée, elles ne se seraient pas tant égarées, à coup sûr. C'est que le lémure tutélaire de la Turquie républicaine, s'il a commis pas mal d'impairs, n'a jamais rien décrété sur la vêture des femmes. Il a imposé le chapeau aux hommes, c'est tout. C'est déjà ça.


Evidemment, chacun son délire; tout le monde peut déchirer ce qu'il veut dans la rue tant qu'il n'y a pas violence contre autrui. Mais passer ses heures, ses journées, ses années à tenter de sauver les autres, c'est aussi une maladie. C'est précisément cette obsession que l'on appelle le kémalisme. Où se trouve l'aliénation, franchement ? Du côté de celles qui épuisent dans leur coin leur bout d'existence ou du côté de celles qui, enragées, vivent les yeux chasseurs ? Sauf votre respect Mesdames, vous faites pitié...

samedi 6 mars 2010

"Secret pontifical"

Je ne voudrais surtout pas m'acharner. Mais ça commence à aller dans tous les sens. Ca déflagre. Les affaires de moeurs de l'Eglise catholique, voyons. Maintenant c'est l'épiscopat allemand qui a dû courber l'échine. Un grand pardon pour les crimes odieux; des crimes. Commis par des "pères". Tu sais ceux qui donnent l'impression de ne penser qu'à abuser des âmes et des corps les plus frêles. Si bien qu'on se demande s'il ne faut pas rétablir au sein de l'administration vaticane, une "intendance des menus plaisirs". C'est qu'il faut monnayer les larmes après coup et ça coûte cher; les mauvaises langues disent que l'Eglise américaine est en quasi-faillite à force de casquer des millions de dollars pour chaque larmoiement...


Encore lui, évidemment. Hans Küng. Le célèbre théologien chrétien. Il clarifie les choses, en réalité : les abus sexuels, qui sont devenus un cachet de l'Eglise catholique comme on le sait, seraient directement liés, selon lui, à la règle qui pose le célibat des prêtres; règle qui date, nous l'apprend-il, du 11è siècle. Voilà qui est dit. Evidemment, la simple jugeotte permet de subsumer qu'il pourrait effectivement y avoir une connexion. Cause-effet. L'abstinence est une bonne chose, nous apprennent les théologiens chrétiens. D'accord. Mais seulement quand elle est pratiquée par des hommes sincères; sinon, ça déraille et on en vient à rêver de chèvres coiffées ou à se défouler sur ce qu'on a sous la main, des enfants...



Le professeur Küng est ainsi. Il trucule, s'étouffent ses contempteurs. Il aime taquiner le professeur Ratzinger. Il n'y a que chez les théologiens où les crêpages sont succulents; c'est que Dieu est censé se trouver quelque part par-là. Chacun le prétend. Dans toutes les religions, évidemment, sans exception. Ceux qui ont la foi vacillante sombrent définitivement, ceux qui ont une foi de charbonnier préfèrent s'éloigner de peur d'avoir à réfléchir, ceux qui s'intéressent à ce genre de joutes sont les plus comblés, de nouvelles perspectives s'ouvrent et les athées et compagnies trouvent argument pour dénoncer avec encore plus de véhémence. Une religion trop lisse, trop monocolore ne séduit qu'un temps. Il faut de la dispute interne pour appâter une nouvelle clientèle. Mais de là à dire blanc à ce qu'un autre canoniste dit noir, c'est tout de même bizarre. Deux religions en une.


Il n'y va pas par quatre chemins, Hans Küng : il provoque. L'actuel Pape n'était-il pas à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi pendant deux décennies ? "Et alors ?". C'est que c'est précisément cet organe qui était chargé d'étouffer les affaires. Son Préfet donc; le cardinal Ratzinger. Sa sainteté, aujourd'hui. Le désormais Infaillible. Tant mieux pour Lui. Donc donc : lorsqu'une affaire commencait à se déployer, le fameux "chut !" venait d'ici. Evidemment pour un homme qui se prétend être homme de Dieu ou pour un homme doté simplement de ce que l'on appelle encore une "conscience", c'est gênant. "Ouais mais le Saint-Esprit n'a pas hésité à le désigner Pape quand même, alors arrêtez votre odieuse campagne, Dieu ne peut choisir que les bons", "l'ange Gabriel peut se tromper hein, regarde, dans l'islam certains chiites prétendent que l'archange a confondu Ali et Muhammad et a transmis la révélation à ce dernier alors qu'il devait la confier au premier". Une faute professionnelle, cela s'appelle. Ca pourrait donc arriver.

Le professeur Küng ne propose pas une révolution; l'approche est sensée : retour vers le "catholicisme primitif". A la pureté originelle. Le rêve de toute religion qui a eu le malheur de s'installer dans le monde. Les "salafis" partagent ce même souhait. Le salafisme d'Afghani et d'Abduh bien sûr, pas celui des wahhabites. Bref, la cure est partout la même : un retour. Ce fameux mot qui fait sursauter plus d'un laïcard en Turquie : "irtica".


Moi j'en suis toujours à ma proposition initiale : interdire l'Eglise catholique. Après tout, tout le monde se bousculait pour chiper une pelle à l'enterrement de l'Eglise de scientologie parce-qu'elle avait soi-disant "arnaqué" trois benêts... "Bah alors moi je propose de déchirer le Coran aussi !", "t'as bien raison Jeannot, il faudrait interdire les trois livres, leur contenu peut tomber aujourd'hui sous le coup de l'incitation à la haine religieuse, tout à fait d'accord"... C'est que les choses sont si simples : les grandes ou vieilles religions ont une immunité de fait; dans notre inconscient. Même si ce morceau de loi n'avait pas été abrogé, une procédure d'interdiction d'exercer ses activités ne serait jamais intentée contre l'Eglise, elle est trop vieille pour être dérangée. Les bizarreries des nouvelles religions sont, elles, immédiatement pourchassées. Le droit pénal est à leurs trousses...


La faute à Grégoire VII; c'est lui qui a brisé la nature humaine. Le sexe, comme on le sait ou on doit le savoir, est la plus belle activité au monde. C'est du scientifique. Equilibre, épanouissement, joie, tout vient de là. Minauder, faire des clins d'yeux, recevoir tendresse, un des plus passionnants passe-temps, n'est-ce-pas ? Eh bien, NAN avait dit Grégoire en son temps. Même celui qui passe pour être le plus "coincé", Saint Paul n'avait pas été aussi loin. Les hommes de Dieu devaient donc s'abstenir de toute bestialité. Résultat un millénaire plus tard : ça pue. Et tous les jours, on apprend des choses effarantes : le fondateur de la Légion du Christ aurait été marié, pis pédophile, pis incestueux; excusez du peu ! un protégé du futur saint Jean-Paul II... Cacher, encore une fois. Protéger.


Qu'est-ce qu'il reprochait déjà le Coran aux gens du Livre ? Sourate 2, verset 146 : "Ceux à qui Nous avons donné le Livre, le reconnaissent comme ils reconnaissent leurs enfants. Or une partie d'entre d'eux cache la vérité, alors qu'ils la savent !"; Sourate 3, verset 71 : "pourquoi mêlez-vous le faux au vrai et cachez-vous sciemment la vérité ?"; Sourate 5 verset 66 : "(...) Il y a parmi eux un groupe qui agit avec droiture; mais pour beaucoup d'entre eux, comme est mauvais ce qu'ils font !". La constance, cela s'appelle : cacher. L'égarement continue. Malheureusement. L'islam rime avec terrorisme, le judaïsme avec misogynie, le catholicisme avec cochonceté. Les trois grandes religions. "Eh ben, ils doivent s'éclater, les démons..."

mercredi 24 février 2010

Eloge du soufisme

C'est qu'il y a un tremblement de terre, en Turquie. La justice s'est "emparée" de quelques officiers d'importance. Les anciens chefs des armées de l'air et de la marine et toute une kyrielle de généraux. Encore une fois à cause de leurs rêveries putschistes. Ils sont donc en garde-à-vue. Et le chef d'état-major des armées s'est enfermé dans le quartier général avec tous ses généraux d'armée. La Turquie a eu peur un instant : vont-ils faire un coup d'Etat ? Chacun tente de désamorcer. Un énorme pas, en tout cas.


Ainsi est l'Histoire. Il y a 13 ans, le 28 février 1997, l'armée avait fait ce qui est désormais convenu d'appeler "un coup d'Etat post-moderne" en forçant le Premier ministre islamo-conservateur à démissionner. C'est que les Turcs avaient eu peur voyant défiler des hordes d'aczimendis dans les rues. Des musulmans liés à une confrérie, portant turban, crosse et soutane. Evidemment, la République laïque ne pouvait que froncer les sourcils face à ce déferlement illégal; c'est qu'ils bravaient la loi de 1925 qui impose le port du chapeau (une autre comédie) et la loi de 1934 qui interdit le port de vêtements religieux dans l'espace public. Eh bien bonne nouvelle : la Cour européenne des droits de l'Homme vient de condamner la Turquie : l'affaire Ahmet Arslan et autres contre Turquie (23 février 2010, arrêt non définitif) :

- § 34 : "la Cour estime établi que les requérants ont été sanctionnés au pénal pour leur manière de se vêtir dans des lieux publics ouverts à tous comme les voies ou places publiques".

- § 35 : "la Cour admet que le fait de condamner les requérants pour avoir porté ces vêtements tombe sous l'empire de l'article 9 de la Convention, qui protège, entre autres, la liberté de manifester des convictions religieuses".

- § 48 : "la Cour relève d'abord que les requérants sont de simples citoyens : ils ne sont aucunement des représentants de l'Etat dans l'exercice d'une fonction publique ; ils n'ont adhéré à aucun statut qui procurerait à ses titulaires la qualité de détenteur de l'autorité de l'Etat. Ils ne peuvent donc être soumis, en raison d'un statut officiel, à une obligation de discrétion dans l'expression publique de leurs convictions religieuses".

- § 50 : "La Cour relève enfin qu'il ne ressort pas du dossier que la façon dont les requérants ont manifesté leurs croyances par une tenue spécifique constituait ou risquait de constituer une menace pour l'ordre public ou une pression sur autrui".

- seul le juge serbe Popovic a émis une opinion dissidente eu égard au "cadre remarquablement complexe de la vie sociale de l'État défendeur". Toujours le même refrain : l'ordre institutionnel turc serait menacé par le fondamentalisme. Faux, évidemment. Il n'est tout de même pas mieux placé que Mme Işıl Karakaş, la juge turque qui n'a rien trouvé à redire... Un petit salut aux laïcistes français s'impose. Adieu loi contre le niqab... (même si la Cour serait "cap" de nous surprendre si un jour...).


L'Etat turc, dans ce genre d'affaires, ressort toujours le même argument : les confréries sont dangereuses. Elles veulent renverser le régime laïque. Un bobard. Ce n'est pas la dangerosité qui gêne l'Etat, c'est l'islam confrérique. Pas très moderne. Et comme un bon républicain turc a toujours honte du voile, de la barbe, du chapelet, notamment face aux Européens, il est méprisant. Car lui, il est moderne. "Çağdaş". La modernité étant jaugé, dans sa petite tête, à l'aune de la vêture. C'est comme ça.


Qui dit confrérie (tariqa) dit soufisme. Et personne ne me convaincra du fait qu'un soufi authentique puisse être un fanatique. Etre musulman, en réalité, c'est entrer dans une "carrière". Profession : musulman. C'est qu'il faut lever les yeux vers le haut, ne pas se contenter de sa "station" actuelle. Le "maqam" disent les soufis. Il faut s'élever. Ca tombe bien, il n'y a pas de plafond de verre dans l'islam.


Evidemment, l' "ascension" demande effort. Bûcher. Vouloir, c'est pouvoir. En matière de religion, l'ancienneté n'a, en soi, aucune vertu. Comme on le sait, le bonheur est l'autre nom de l'islam. Si si. C'est comme ça. Nanik, d'ailleurs. Heureux celui qui se dit musulman. Evidemment. Mais malheureusement, nous, musulmans, sommes restés trop "formalistes" : prière, jeûne, pèlerinage. Presque personne ne s'intéresse au Mystère. Le Miel. Beaucoup de fronts "munâfiq" souillent les tapis des mosquées.


D'où l'importance du soufisme. Craindre mais aimer Dieu. "Un au-delà de la simple foi" comme le dit Eric Geoffroy (Le soufisme. Voie intérieure de l'islam). Les Turcs connaissent tous Rûmî. Le fameux Mevlana. Le maître. La saveur que procure la lecture du Mathnawi est un fait. Et que dire de Rabia Adawiyya, celle qui veut brûler le paradis et éteindre le feu de l'enfer. Elle a tout compris. Et Hallaj, le martyr : "je suis le Réel" c'est-à-dire Dieu ! Evidemment ces choses ne se comprennent pas avec un cure-dent dans la bouche. Le Temps, encore une fois. C'est qu'on oppose souvent "fuqaha" (juristes) et "fuqara" (pauvres). Les "pauvres", ceux qui veulent percer l'énigme. Ceux qui "voient" des choses, en somme. Des "fous". Ce n'est pas un hasard si en turc, "deli" (fou) et "veli" (ami de Dieu) ont partie liée. Ceux qui soudent le "moi" au "Haqq".


Bref, des choses étranges; compliquées; voire hérétiques. Mais avoir peur des soufis, voilà bien une mauvaise analyse. Au-delà de l'inculture, il y a désinformation. On assimile souvent soufisme au pouvoir sans borne du cheikh, à l'alcool (sic !), à des cérémonies étranges. Le musulman qui n'aspire pas à être soufi en "fin de carrière" n'a rien saisi. Le séidisme est l'attribut d'autre chose; pas du soufisme.

samedi 20 février 2010

Comédie

Toutes les analyses montrent qu'en Turquie, la plupart des juges n'ont d'yeux que pour les intérêts de l'Etat. Défendre l'idéologie kémaliste. A n'en pas douter, si Mustafa Kemal ressuscitait, il ne pourrait pas faire partie de ce club qui porte son nom. C'est que les kémalistes sont soit hypocrites soit ignares. Il n'y a rien de plus facile que de faire parler les morts, comme on le sait. Alors, toute la vie politique, économique, institutionnelle de la Nation est agencée en fonction des "hadiths" de Mustafa Kemal. La Turquie est un pays où le Conseil d'Etat peut, par exemple, estimer qu'une privatisation s'oppose à "la conception kémaliste de l'économie". Rien que ça...


Dans le cadre de l'affaire Ergenekon, on s'en souvient, on avait embarqué intellectuels, professeurs, journalistes et même militaires. Nous voilà dans une nouvelle phase : on touche aux juges. Une affaire pour le moins romanesque : un procureur de la République d'Erzurum (le "petit") a placé en garde à vue le procureur général d'Erzincan (le "grand") ! Excusez du peu. Motif : lien avec l'organisation Ergenekon. Mais comme ce procureur d'Erzincan avait diligité une enquête préliminaire contre une confrérie religieuse auparavant, les kémalistes nous ressortent la même "salade" : le gouvernement veut décimer ceux qui luttent contre l'obscurantisme. On aurait compris si le juge du siège n'avait pas accepté de placer le procureur d'Erzincan en détention provisoire ! Parquet et siège sont donc de mèche et travaillent pour le gouvernement, comme on l'a compris...


Evidemment, Monsieur Baykal soutient les accusés; comme d'habitude. Et on a eu droit à une cascade de déclarations. D'ailleurs le CSM turc, le HSYK, a immédiatement démis de ses attributions toute une palette de procureurs. Le Président de la Cour de cassation a dit des choses, le Conseil d'Etat est à coup sûr dans les mêmes eaux. Et, s'il vous plaît, le Procureur général près la Cour de cassation, celui qui passe son temps à ficeler des réquisitoires pour enterrer le plus de partis politiques possible, a pondu une déclaration : son excellence a décidé de se pencher sur la question. Motif : dénigrement de l'institution judiciaire. Il a donc déjà forgé son analyse à laquelle il devrait normalement aboutir après enquête... Un bon départ.


C'est tout de même bizarre. Quelque chose cloche. Le HSYK s'est immédiatement réuni pour examiner la question et après avoir ni entendu le petit procureur ni diligenter une enquête préalable, il a décidé au vu des éléments dont il disposait c'est-à-dire rien (ou de la presse peut-être, la reine des preuves comme on le sait), d'écarter le "petit" et quelques uns de ses substituts trop turbulents. En France, quand les juges interprètent mal la loi, ce n'est pas le CSM qui leur saute dessus, c'est la Cour de cassation qui régule... Mais quand on ignore ce qu'est un Etat de droit, évidemment, ça part en c....... comme dirait un homme forcément grossier. Allez, voici la clé de compréhension : c'est que le petit juge (ou le "bon juge d'Erzurum" ?) s'apprêtait à interroger le général de la troisième armée, celui qui a, d'emblée, averti qu'il ne saurait être à la disposition de la justice... "Ah, elle doit s'éclater la doctrine dans ce pays !". Ben voyons. Comment un général d'armée en exercice (on avait compris pour les retraités) peut-il être attrait devant la justice de droit commun ! Hasbiyallah...


Les seigneurs de la République sont dérangés un par un. Bien. C'est qu'il faut gémir pour enfanter. La démocratie arrive. Le HSYK qui est censé garantir l'indépendance des magistrats et qui est théoriquement composé de pointures en droit, se révèle être un organe qui chasse les juges qui dérangent trop. En 2005, un procureur avait été démis de ses fonctions et interdit d'exercer la profession d'avocat en sus pour avoir osé évoquer dans une ordonnance de renvoi, le chef d'état-major de l'armée de terre. Et en été dernier, on avait assisté à de houleux débats entre les membres du HSYK (qui sont choisis par les Cours suprêmes dont les membres sont eux-mêmes nommés par le HSYK, voilà bien une logique) et le ministre de la justice, président de droit de cet organe. C'est que les juges du HSYK voulaient absolument débarquer les juges en charge de l'affaire Ergenekon...


Chacun agit par réflexe, en réalité. Personne ne va au fond des choses. La superficialité est de mise, c'est l'humeur et les présupposés idéologiques qui déterminent la réaction. En réalité tout le monde peut se mettre d'accord sur un fait : la justice n'est pas impartiale. Même le très étatiste CHP qui défend aujourd'hui le HSYK avait produit des rapports en ce sens. Le problème est que les kémalistes ne veulent pas que les réformes soient assurées par le gouvernement AKP car ils doutent de sa sincérité. Certes, toute personne est présumée innocente; mais de là à nier d'emblée la possibilité d' "embarquer" un juge, c'est inacceptable. L'infaillibilité n'appartient qu'au Saint-Père. Et encore je suis gentil...

vendredi 12 février 2010

Fouaillement

Et Ni Putes Ni Soumises a décidé de porter plainte contre le NPA; bien. Enfin. Puisque ce parti gauchiste (donc féministe) a décidé de présenter une voilée aux élections régionales. Ca s'appellerait un scandale. Evidemment. La femme voilée ne pouvant faire de la politique; la théorie voudrait qu'elle soit soumise et donc casanière. Qu'elle ponde beaucoup et s'occupe gentiment de sa marmaille. Puisque les philosophes et autres réfléchisseurs en avaient décidé ainsi. C'est qu'ils sont intelligents, eux. Et tout à coup, une femme voilée redressa la tête et commença à rêver... "tiens, j'vais m'mettre à oeuvrer pour le bien de mon pays, j'ai un cerveau après tout", "doucement, malheureuse; la théorie est plus importante que la petite bulle que tu as au-dessus de la tête, soit tu te défroques et tu es admissible soit tu te voiles et tu restes à la maison; couds par exemple, j'sais pas moi".


Une star est née. Et l'association NPNS qui, comme on le sait, a une représentativité à faire pâlir tous les syndicats ouvriers réunis, est l'interlocutrice légitime dans ces moments-là. La réalité est plus prosaïque : une coquille vide qui vit grâce aux bakchichs de l'Etat et des organismes publics mais qui n'arrive pas à mettre ne serait-ce qu'un doigt de pied dans les cités... Une assemblée de femmes déprimées qui tirent à boulets rouges sur le voile. Symbole de soumission, d'infériorité, d'abaissement, de chosification de la femme. La phallocratie. Les hommes, encore une fois. Ou Dieu, le misogyne. Celui qui n'a créé la femme qu'en guise d'accessoire; pour apaiser le mâle qui vient de passer une rude journée à chasser. Dès fois, je me demande si les gens ne confondent pas Bible et Coran... Ou l'inconscient, peut-être. Le petit truc qui est resté dans la mémoire malgré toutes nos tentatives d'épuration. Un cerveau imbibé de judéo-christianisme mêlé à la tradition grecque pense automatiquement en fonction de sa propre épistémè : la femme est une diablesse, elle est à l'origine du péché originel, Pandore, Eve, la prière du matin "merci Dieu de ne pas m'avoir fait femme", etc. Bref, "de quoi devenir marteau jusqu'à la fin de sa vie", comme le dirait le petit believer.


Et Fadela devait également réagir; personnellement, je ne comprends pas grand chose quand elle ouvre la bouche. Un peu confus. Et très mal exprimé. Mais Madame est ministre de la République. Et ancienne militante. Elle refuse voile intégral et voile. Elle refuse la liberté de conscience, en somme. Une ministre. Soit dit en passant, entre Fadela et Son altesse royale, il n'y a pas photo; l'une est ministre de République, l'autre est fille de Roi. La princesse Adelah bint Abdallah d'Arabie Saoudite est la plus droit-de-l'hommiste, étrangement : "Quant au voile qui cache le visage, pourquoi cela pose-t-il un problème si c'est un choix ? Mais il ne peut être autorisé dans les endroits où l'on doit s'identifier pour des raisons de sécurité". Merci princesse. Merci Alain Gresh aussi. C'est que l'hypocrisie est une spécialité de la classe politique.


Les Turcs, jadis, avaient élu une députée voilée; mais les seigneurs de l'Assemblée, qui aiment se rappeler de temps en temps le principe d'égalité entre les sexes, l'avaient refoulée. Elle n'avait donc pu prêter serment. Et comme il fallait trouver une base juridique à cette comédie, on découvrit que Madame le Député avait accepté la nationalité américaine sans s'en référer aux autorités turques. Ouf ! "Vous n'êtes plus turque, madame, et par voie de conséquence, vous n'êtes plus éligible et donc plus députée, hadi canım, circule..." Quand je pense que moi non plus je n'ai pas informé la Turquie de ma nationalité française...

Les Belges, eux, ont tant bien que mal, réussi à "accepter" une députée voilée. Mais discussion, il y a eu, évidemment. Car comme on le sait désormais par coeur grâce aux incultes, le voile rime avec atteinte à la dignité des femmes. Et comme la République aime à défendre la dignité de temps à autre, notamment lorsque des élections sont en vue, elle n'hésite pas, par le biais de ses représentants, à fustiger les musulmanes voilées. Et bien sûr, Obama qui a une enturbannée comme conseillère aux affaires interconfessionnelles, n'a pas, à coup sûr, atteint le niveau d'intelligence pour se rendre compte qu'il est en train de promouvoir indirectement l'inégalité des sexes. "Mais comment il peut ignorer, lui, que le voile, c'est un sacrilège, une ignominie !". Ben voyons. Relire et afficher le discours du Caire doit être un de nos premiers réflexes...

La mode est ainsi : insulter les femmes voilées. Les ladres des temps modernes. On s'en éloigne dans la rue. Le grand Fazıl Say aussi a cette "habitude de pensée". Il avait dit des choses; c'est qu'il est tellement mieux quand il ne parle pas. Tiens, mercredi au théâtre des Champs-Elysées, sublime. On s'envolait avec lui. Mais faire de la politique, ça ne lui sied pas. Il ne maîtrise pas le sujet. "Ah qu'on l'a applaudi alors ! Comme des malades !"...

Il n'y a pas à tourner autour du pot : on assiste bel et bien à une escalade de l'intolérance. On le sait désormais : quand on entend un politique parler de l'islam, on sait qu'il ne maîtrise pas son sujet... Ce qui est le plus inquiétant, c'est qu'à part quelques voix émergeant des Verts (même Mélenchon a dérapé), personne n'a retenu l'essentiel, le principal, le primordial : "nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses..."

dimanche 7 février 2010

Nuagerie

Les Turcs de France (pour faire court) ont une grande chance, en réalité; c'est que leurs deux pays se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Pas le niveau de développement ni le standard démocratique, évidemment; que nenni ! Les préoccupations sont identiques. C'est que ce sont les deux seuls pays qui prennent trop au sérieux le regretté Rousseau. Un lémure.

Le Premier ministre turc nous a appris dernièrement que son épouse qui voulait rendre visite à un malade illustre, le comédien Nejat Uygur, qui avait été admis en 2007 à l'hôpital militaire, avait reçu un "veto" de la part des médecins. Des médecins-officiers. La raison est évidente : Madame n'entrait pas dans les "canons" de la "femme voilée" promue par le régime kémaliste. Puisque comme on le sait, les grands prêtres du kémalisme ont inventé un distinguo qui classe les femmes voilées en deux catégories : celles qui portent un "turban" qui cache le cou et celles qui portent un "foulard" posé grossièrement sur la tête et noué à la va-vite au-dessous du menton. Le turban est banni car vu comme le symbole de l'obscurantisme (malgré les travaux de Nilüfer Göle, les militaires croient dur comme fer qu'il s'agit d'un signe réactionnaire) et le foulard encensé car traditionnel; "le fichu que portaient nos grands-mères" va même jusqu'à déclarer la vulgate officielle. Il s'avère que ce fichu sonne démodé pour une jeune fille de 20 ans ou une dame d'un certain niveau. Seules les campagnardes en ont l'apanage et Sa Majesté la reine Elisabeth II...





Ainsi quelque trois ans en-deçà, des militaires dont le chef est hiérarchiquement soumis au Premier ministre avaient barré la route à l'épouse de ce dernier. Il n'a révélé cet incident qu'aujourd'hui. "Histoire de ne pas attiser les haines à l'époque" se justifie-t-il. Ca ne passe pas, visiblement. Maladif, encore une fois. Une erreur. Même Nuray Mert, celle qui avait fait papoter la Turquie pendant quelques jours avec sa théorie de la "dictature civile", en est indignée; il faut dire qu'elle a toujours soutenu les droits de l'Homme. Elle tresse des couronnes à la "Second Lady", Emine Erdoğan : une "femme républicaine", elle serait. Peut-être. Et classieuse, aussi. En tout cas, comparée aux anciennes Dames du pays telles que l'ombre Madame Demirel, la squelettique Madame Ecevit (une vraie femme de gauche pour le coup, elle mange peu, ne se farde jamais et s'habille comme un sac) ou l'inconnue Madame Baykal, il n'y a pas photo...



Et en 2002, lorsque l'actuel Président de la République était Premier ministre, le général qui assurait le secrétariat du Conseil de sécurité nationale lui avait "quémandé" de bien ôter le voile de sa femme; et celui-ci avait alors répondu : "c'est son choix". Un homme urbain, assurément, il daigne répondre à cette ineptie. "Je lui aurais foutu une patate, moi !". Mais ce fut une "réponse virile" à en croire un communiqué de la Présidence. Gül a tenu à le préciser; histoire de ne pas confondre politesse et servilité. D'ailleurs, les généraux boudent toujours les cérémonies qui se déroulent au Palais présidentiel lorsque les épouses sont invitées; non non leurs femmes sont bien modernes, là n'est pas le souci; c'est que la maîtresse de maison, Madame la Présidente, est trop voilée, oh là là... "En plus elle avait balancé son pays à la Cour européenne cette garce !", "elle a raison, c'est fait pour balancer son pays, la Cour européenne"...


C'est que les femmes voilées, qui sont entre parenthèses les mères des soldats qui sont appelés au martyre pour défendre la Patrie contre les terroristes kurdes, sont considérées comme des épouvantailles. Le citoyen lambda a le coeur serré, évidemment, devant la haine des militaires mais il ne peut rien; c'est que la conscience démocratique ne naît que dans les cerveaux "boostés" (je sais mon brave, je suis en tort) par un estomac bien rempli. Elles ne peuvent pas mettre les pieds dans les casernes; par exemple, pour les cérémonies de fin d'année ou de mariage. C'est comme ça. Le seul lieu où l'on croise militaire et mère voilée bras dessus bras dessous, c'est à l'occasion des prières mortuaires des martyrs...

La France aussi a décidé de s'intéresser de plus près au fichu des dames musulmanes. On a sorti les règles, compas et autres instruments; on a ouvert les livres de fiqh aussi; et la République, toute joyeuse d'avoir fourré son nez dans un codex religieux, a pu décréter le plus sérieusement du monde que le voile intégral n'était pas une obligation de l'islam. On s'occupe comme on peut. Les élections approchent, les Français ont peur, les politiques se doivent de reprendre les verges. On botte les musulmans, comme d'habitude. Ces derniers n'osent pas trop répondre; il faut "apaiser" leur a-t-on sommer; par les instances représentatives des musulmans elles-mêmes. Dès lors qu'un citoyen français musulman veut exprimer son exaspération, il est rattrappé par son affiliation confessionnelle. On entend alors un grand chut ! qui vient du CFCM. "Doucement waladi, il ne faut pas susciter la peur"...

On ne demande jamais à ceux qui ont peur, aux peureux, d'aller consulter, par exemple. De faire une thérapie. Si les Français tremblent à la vue d'un barbu ou d'une voilée, il leur appartient de se calmer. Pas de demander à l'Autre de disparaître du décor... On n'a pas atteint la maturité démocratique, assurément. On se préoccupe toujours de la vêture, du physique des uns. On le voit en Turquie : les militaires sont prêts à bombarder des mosquées, à déclencher des conflits internes pour sauvegarder "leur" conception de la laïcité, qui n'en est pas une en réalité. Or l'Etat n'a pas à qualifier la relation qu'une femme a avec sa chevelure; "c'est dingue tout de même !"

Les politiques auraient pu être, comment dire, un peu plus énergiques; un "ça va chabler !" aurait été tellement joli à entendre. "Laissez les musulmans, à la fin !", par exemple. Quand la judéité est prise à parti, c'est la bronca immédiate ; le Premier ministre Fillon a fulminé et dénoncé "les mots qui blessent, qui trahissent la vulgarité de la pensée". Je n'en suis pas jaloux, non non, j'en suis fier. Mais si on pouvait s'indigner plus équitablement... C'est qu'on a entendu Brice, Nadine, Pascal, André et même Jean-Claude avant Georges... Des "déclarations malencontreuses" a seulement lâché le Sieur Besson.

Le Comité des ministres du Conseil de l'Europe avait pondu une déclaration le 1er juillet 2009 : "Déclaration sur les droits de l'homme dans des sociétés culturellement diverses". Des choses intéressantes, on y lit; "la diversité appelle la tolérance et l'interdiction de la discrimination, et elle ne peut être invoquée pour justifier des atteintes aux droits de l'Homme"; "aucune pratique ni tradition culturelle, religieuse ou autre, ne peut être invoquée pour empêcher des individus d'exercer leurs droits fondamentaux (...)". De la paperasse, assurément...

Qu'est-ce que nous sommes, nous autres musulmans ? Des invités qui s'attardent ? Des parents pauvres ? On mendie le respect... Une femme voilée (simple voile) se présente à la députation et voilà que la République lui marche dessus; j'avais dit que la prochaine étape serait d'insulter le simple voile. On y est. Il y a un "sentiment de menace" comme dirait l'autre. Eh bien osons : nous, musulmans, nous nous sentons également menacés, apaisez-nous. Pour une fois...

jeudi 28 janvier 2010

Liberté pour le niqab !

C'est que le petit père Copé insiste. Il veut une loi. Et 190 députés portent sa livrée. Il est content. Non pas parce-qu'il fait avancer une quelconque cause mais parce-qu'il montre tout simplement à celui qu'il envie le plus, Nicolas Sarkozy, qu'il a des biceps. Démonstration de force. Le Nargueur. Pure politique. Mais c'est une liberté qui est appelée à trinquer...


Nous vivons dans un des rares pays où l'on se permet de "réfléchir" avec ardeur et bonne humeur sur la violation de la liberté religieuse (rappelons-nous la presque désolation nationale lorsque nos députés avaient abrogé "par inadvertance" le texte qui aurait permis la dissolution de l'Eglise de scientologie). Un délire national. Chacun gourmande comme il peut. C'est qu'il faut apaiser le "peuple". Celui qui fixe du regard la femme trop voilée qui passe par-là, celui qui pense sincèrement défendre la dignité de la femme, ou encore celui pour qui l'islam est une bête d'aversion. Le débat sur l'identité nationale nous a permis, elhamdulillah, de constater que nombre de nos concitoyens non-musulmans n'étaient en réalité que des démocrates de carton-pâte. On a vendu de l'anti-musulman sur la voie publique. Et personne n'a sifflé la fin de la récréation. Adieu Monsieur Sarkozy. "Tiens, j'voterai en musulman à la prochaine élection", "arrête de dire ça, c'est contraire à la Constitution, pas de communautarisme coco, tu me fais peur"...


Des politiques nous ont arrosés de "bourdes" tellement mémorables que l'on s'est demandé s'il ne fallait pas creuser un peu plus du côté de l'inconscient; des philosophes ont dit des choses. Evidemment. Ils sont payés pour tenter de plaquer leur théorie sur la vie des gens. Les "amis de la sagesse". D'autres "spécialistes" s'amusaient à discourir sur la psychologie de ces femmes, nécessairement soumises par le mari ou le frère ou le père et subjuguées par l'imam du coin, un intégriste, fondamentaliste, salafiste, wahhabite. Bref, les fameux "testeurs de la République".

Evidemment, "l'objet" du crêpage, les femmes niqabées, n'ont pas eu à ouvrir la bouche; c'est que précisément, elles n'étaient pas libres. Et quand Kenza la Niqabée assuma un choix individuel, personne n'écouta, on parla immédiatement d' "exception"; histoire de ne pas remettre en cause notre belle théorie, un gagne-pain... Nul besoin donc d'interroger une bête. Les "Républicains" les défendaient. Un joli parterre : féministes, laïcistes, racistes. Et le meilleur pour la fin, les membres de la mission d'information, ont fini en beauté : en s'écharpillant eux aussi. Les Myard, Gerin, Raoult, Glavany, etc. Les socialistes se sont rendus compte que le débat ("légitime") sur le voile intégral était pollué par celui ("ignoble") sur l'identité nationale. Bien. Et s'il y a bien, aujourd'hui, une mode pour la droite, c'est de se dire laïque quand l'islam est en cause...


Tout le monde est donc d'accord : on doit aimer la République. Ca ne me botte pas. Je n'ai évidemment rien contre la République (même si le système monarchique avait mes faveurs dans ma tendre jeunesse) mais je m'oppose à son adoration. Je suis partisan d'un Etat qui n'a aucune coloration, aucun penchant idéologique (si ce n'est le libéralisme politique qui doit être la "fitra" de toute société); un Etat sans inconscient. C'est l'individu qui prime pour moi, son épanouissement, pas des concepts. Concept de République dont, d'ailleurs, les principaux piliers sont malmenés : la Liberté fait doucement rire dans un pays où la moitié de la population a connu la garde-à-vue. L'Egalité n'est plus prise au sérieux depuis bien longtemps. Et on reparlera de la Fraternité quand les clochards ne mourront plus dans les rues...


La liberté individuelle prime. Et je persiste à rappeler le modèle américain où "la règle générale est que le citoyen dont la sensibilité est blessée par une expression politique (un drapeau piétiné, ou mutilé, ou brûlé) ou religieuse (un foulard, un turban, une kippa), voire raciste (les incendies de croix du Ku Klux Klan, pour autant qu'ils soient pratiqués sur un terrain privé) n'a aucun droit à être protégé dans ses émotions (par opposition à sa vie, à sa liberté ou à sa propriété qui, elles, doivent être protégées par l'Etat contre les atteintes des tiers); en matière de tort psychologique, c'est à lui de se protéger lui-même en n'y prêtant pas attention et en restant indifférent" (Elisabeth Zoller, "Les rapports entre les Eglises et les Etats aux Etats-Unis : le modèle américain de pluralisme religieux égalitaire", in Gérard Gonzalez (dir.), Laïcité, liberté de religion et Convention européenne des droits de l'homme, Bruylant, 2006, p. 45).


A partir du moment où une femme décide, conformément à sa propre lecture coranique, de porter librement le niqab, elle mérite aussitôt le respect au nom de la liberté de religion. Toujours en vigueur dans ce pays. Mais ce n'est pas parce-qu' il y a trois femmes qui le portent par la contrainte que l'on doit interdire ce vêtement. Ca revient à prohiber la vie commune parce-qu'il y a des violences conjugales ! Personne n'est obligé de vivre selon ce qu'Elisabeth a dit, ce que Caroline a souhaité, Dounia rêvé, Rousseau prévu...

Dire que c'est une atteinte à la dignité humaine voudrait dire que c'en est une dans tous les coins de la planète; tous les recoins de l'universel. Sauf à considérer que la dignité en France ne saurait être la même que celle conçue dans d'autres pays. Les pays dont les habitants n'ont pas pu "entrer dans l'histoire" par exemple. Du relativisme à l'envers ! J'imagine les diplomates à la tribune du Conseil des droits de l'Homme ou de l'Assemblée générale des Nations-Unies; à n'en pas douter, la délégation française se fera huer... Tiens, parlant de dignité, il faudrait mettre sur pied une mission pour savoir comment on peut "sauver" les moines silencieux de la Grande-Chartreuse aussi, ils sont privés de parole, c'est inhumain tout de même ! Mais personne ne bougera le petit doigt, bien sûr : ils font partie de l'identité française... On est même en extase devant ce sacrifice, c'est dire...

C'est tout de même ubuesque : tout le monde est unanime pour affirmer qu'une interdiction générale et absolue du voile intégral serait retoquée par le Conseil constitutionnel ou la Cour européenne au nom des libertés fondamentales mais tout le monde insiste quand même pour trouver une "astuce" et l'interdire ! C'est la première fois que l'on assiste en direct aux "travaux préparatoires" de la violation d'une liberté fondamentale, la liberté de conscience ! Nous sommes en pleine cuisine liberticide ! On rêve ! "Allez arrête de chialer pour ces femmes ! Regarde, même en Egypte on ne les considère plus, ce n'est pas ici, en France, qu'on va verser des larmes !"...


L'Etat nous délivre des fatwas au mépris flagrant du principe de laïcité. C'est une question de droit de l'homme. Le syllogisme est biaisé dès le départ, nous n'avons pas les mêmes prémisses. On n'a à sauver personne. On a juste à protéger des êtres humains. "Mais qui t'a dit qu'on considérait ces femmes comme des êtres humains, mon petit ! Il ne manquait plus qu' ça ! On réfléchit à leur place"...

dimanche 24 janvier 2010

Re... re... et re...

Il n' y avait pas que Mehmet Ali Ağca qui pût être taxé de "fou" ces derniers jours; on apprit encore une fois que d'autres "dingues" persistaient dans leur désormais délire obsessionnel : les généraux de l'armée turque. Ceux qui sont payés pour défendre les Turcs. Ils élaborent des plans. On compte sur leur sagesse. Des hommes intelligents, donc. Théoriquement. C'est que ceux de la Turquie sont portés vers la chose politique. Ils en viennent donc à méconnaître leur coeur de métier.


Un nouveau plan de coup d'Etat a été révélé. Un bon pavé de 5 000 pages. Bien détaillé. Bien ficelé. Au cordeau. Un livre que la Turquie a l'honneur d'offrir à la littérature militaire mondiale. Evidemment. Les kilos de sang, les futurs ministres, l'endroit des caméras, etc.; un plan orfévré. Le général-concepteur (un pléonasme disent les mauvaises langues) a renié, comme il se doit : "mais nan, ça s'appelle une simulation dans le jargon militaire, c'est un devoir de l'armée que de prévoir, pfff, arrêtez de gémir !". Un devoir donc. Bien. Evidemment militaire et devoir sont deux notions qui s'enlacent légitimement. Harmonieux. "Ce sont des séminaires" nous a appris l'état-major. Des "scénarios". Des "cas d'étude". Rien de grave. Ouf.


Le contenu est donc authentifié. Les rêveries nécessaires que tout bon militaire doit avoir planifiées en cas de guerre. L'on se penche donc sur ce plan; et l'on découvre qu'en cas de guerre donc, nos généraux avaient prévu de faire sauter deux mosquées à Istanbul (un "vendredi" précise bien le document, tant qu'à faire...), de faire tomber un avion turc pour accuser la Grèce et entrer en guerre avec elle, d'arrêter une trentaine de journalistes, de changer le Gouvernement, de changer certains maires, etc. etc. Voilà donc. Evidemment, l'armée dit ne voir là que des plans de défense. Promis, on y croit. De là à bombarder des mosquées quand les forces ennemies débarquent sur le territoire turc, je n'ai toujours pas saisi la connexion. Qui plus est un vendredi alors que les ennemis seraient là à compter d'un lundi, cela dépasse mes capacités. Des généraux, voyons.


Le fait est que cela s'appelle dans la langue verte, un "foutage de gueule". Pour les rustauds, évidemment. Au niveau soutenu, contentons nous d' "impertinence". Un devoir, donc. Faire sauter des mosquées, faire tomber un avion, rafler tout ce qui bouge, etc. sont donc des devoirs. Affaire de conception. Le code pénal est donc une déclinaison de devoirs pour les généraux. Les gens normaux appellent cela, "tentatives d'assassinat".


Il faut réfléchir deux minutes; si tant est que l'on puisse parler de "réflexion" dans cette configuration : ces pachas veulent le pouvoir, on l'a compris. Car ils veulent sauvegarder le principe de laïcité (évidemment la sauvegarde des principes de démocratie ou d'Etat de droit n'est pas suffisante en elle-même pour entraîner coups d'Etat). D'accord. Mais il y a un hic : s'il y avait des raisons objectives, on aurait compris et donc, en bon kémaliste, béni l'intervention militaire, mais il n'y a aucune menace à la laïcité; la preuve : ce sont eux-mêmes qui créent le spectre. Il ne nous reste plus qu'à déverser les qualificatifs : hypocrites, menteurs, rabiques, psychopates. Ils ne sauvent rien, au final. Il n'y a rien à sauver...


Ils ne servent donc qu'à affoler. A tuer. Des militaires. Des généraux. Qu'est-ce qu'un général ? Voilà un bon sujet de thèse en sciences politiques. Celui qui chipe les grades à mesure que la haine contre son propre peuple gonfle. Il faut avoir de la malice pour aller loin. Un bon général, c'est avant tout un homme qui ne rigolle pas. Il le dit si bien Ahmet Altan, le rédacteur en chef de Taraf, journal qui déniche ses plans : "c'est l'institution dans laquelle ces gens-là ont le grade de général que vous appelez armée ?".


Lorsqu'il y a des nouvelles de cet acabit, les médias se tournent automatiquement vers l'ancien chef de l'état-major, le plus "démocrate", Hilmi Özkök. Et comme à son habitude, ce dernier refuse de "balancer" ses anciens potes. Ceux qui voulaient le débarquer pour qu'il ne gêne plus leur dessein. C'est devenu l'oracle de la République. Dès qu'il y a un plan de coup d'Etat qui "gicle", tout le monde est à ses trousses; "c'est vrai ce plan ?", "j'sais pas !", "allez arrête de déconner vieux, dis la vérité !", "mais laissez-moi à la fin, j'envie de vivre le restant de ma vie en grand-père, pas en chef d'état-major en retraite !"... Est-ce si difficile de confirmer ou d'infirmer ?


Tiens, la France a décidé de supprimer le tribunal aux armées de Paris. Justice ordinaire pour tout le monde; et en Turquie, la Cour constitutionnelle vient de déclarer inconstitutionnelle une loi qui élargissait pour certains cas la compétence de la justice "civile" (c'est-à-dire ordinaire) aux militaires. La normalité est donc contraire à la Constitution; ce qu'exige l'Etat de droit est contraire à la Constitution turque. C'est ainsi. C'est un parti de gauche qui avait saisi la Cour; Deniz Baykal. Un homme qui devient de plus en plus piteux, à vrai dire. D'ailleurs, personne ne l'a encore entendu sur cette dernière affaire...


Une armée nationale. Tout le monde a envie de dégorger quand son nom est prononcé. Même un militariste chevronné ne comprend pas. C'est dommage. La Turquie n'a même pas d'armée, en vérité. C'est devenu un parti d'opposition. Il faut donc revenir à l'embranchement. Une prophylaxie s'impose. Assurément. Il faut délaisser le tamis; il faut un plumeau. Et continuer à tympaniser jusqu'à la victoire. Celle de la démocratie et de l'Etat de droit.

jeudi 14 janvier 2010

Bouffonnerie

L'on sait que l'Egypte et Israël, main dans la main, essaient d'étouffer Gaza; c'est qu'ils ont un ennemi commun : le Hamas. Le peuple, passez l'expression, on s'en fout. Hosni n'aime pas l'opposition, comme on le sait. Or il s'avère que les Frères musulmans soutiennent le Hamas. Il faut donc étrangler. Madame son épouse a essayé de l'attendrir en versant quelques larmes, ça ne marche que quelques heures. Et séparer les chambres ne fait plus vraiment effet, il n'est plus très jeune. Voilà donc : un pays arabe et un pays judéo-arabe (donc sémite à 100 %) oppressent un peuple "frère". Il y a de la haine, du mépris, de l'insouciance.


Entre-temps, le Turc est toujours en train de "gueuler"; et de se faire respecter. Rappelons-nous : l'an dernier, Erdoğan avait cloué au pilori le vieux Pérès à Davos; résultat, c'est ce dernier qui demanda pardon. Voilà donc un nouvel épisode dans les relations turco-israéliennes. C'est que le vice-ministre des affaires étrangères israélien a humilié patemment l'ambassadeur de Turquie; il l'a fait asseoir sur un fauteuil plus bas que le sien, a refusé de lui serrer la main et a délibéremment omis de faire poser un drapeau turc à côté du drapeau israélien. Tout cela devant les journalistes, appelés spécialement à cet effet. Et il était content, Monsieur le Vice-Ministre; il se tourna vers les journalistes israéliens et dit en hébreu qu'il était bien content d'infliger ce sort à Son Excellence. Autant pour lui. L'ambassadeur est le représentant direct du Chef de l'Etat; il représente donc l'Etat et non le gouvernement. C'est donc le Président Gül qui a dénoncé cette mise en scène et demandé des excuses publiques de la part d'Israël.


Haineux qu'ils sont. Le vice-ministre des affaires étrangères; quand on sait que son ministre de tutelle, Avigdor Lieberman, est un ancien videur, on comprend... Heureusement qu'il existe des gens sensés : "Humiliation is not a policy". Monsieur le ministre s'est donc excusé. Tıpış tıpış. Et qui a ordonné au vice-ministre d'avaler son chapeau ? Pérès, encore une fois. Evidemment, s'en prendre au Grand Turc sans "payer" est impensable. Ce n'est ni le Hamas ni le Liban ni on ne sait quel autre pays. Le Turc est avant tout un héritier; c'est un Ottoman. Le respect est de mise. D'ailleurs, la Turquie ne crée-t-elle pas son propre "réseau" ? Syrie, Iran, Liban. Et Tayyip Erdoğan ne vient-il pas de recevoir le prix international du Roi Faysal. Israël n'a donc pas le luxe de bouder son seul "ami musulman". Un pote.


Pourquoi donc cette nouvelle agitation ? Eh bien, une histoire de séries. Et quand je dis que les séries turques font fureur. Ce fut d'abord celle diffusée sur la chaîne publique, TRT : une série sur le massacre des Palestiniens par les soldats israéliens. Ensuite, une série très populaire "de cape et d'épée" (pour les nationalistes) ou de "mafiosi" (pour les gens normalement constitués) qui évoquait les basses oeuvres du Mossad. Ajouté à cela, les remontrances périodiques du Premier ministre turc. Un cocktail explosif. Evidemment, les autorités israéliennes ont dénoncé rapidement ces séries qui excitent, n'est-ce pas, l'antisémitisme. Les Turcs étaient bien contents de répondre pour une fois de leur vie, "liberté d'expression"...


Un Etat arrogant. C'est que le juge Goldstone avait clairement dit que la guerre de Gaza relevait tout bonnement de la Cour pénale internationale. "Crimes de guerre" de la part d'Israël et du Hamas. Mais personne ne veut brusquer, évidemment. D'ailleurs, le ministre français des affaires étrangères est on ne peut plus clair : "il serait contre-productif de passer par la justice pénale internationale", il faut "privilégier la relance du dialogue politique" (La Chronique, Mensuel d'Amnesty International France, n° 278, janvier 2010, p. 25). Evidemment. Le même ministre qui vient de signer une déclaration avec son collègue Alliot-Marie sur la "création d'un pôle génocides et crimes contre l'humanité au TGI de Paris"... On y entrevoit des notions telles que "valeurs", "histoire", "idéal", j'chai pas moi, je ne comprends plus rien... Le même ministre qui a cédé aux pressions du CRIF et qui a donc remis le prix des droits de l'Homme de la République française au "Réseau des organisations non gouvernementales palestiniennes" non pas au quai d'Orsay comme l'exige la coutume mais à Sciences-Po. Allez comprendre pourquoi...


"Israël n'a de cesse de se présenter comme un pays toujours sur le point de disparaître, renforçant par là-même la culpabilité intériorisée de l'opinion internationale". Ce n'est pas de moi évidemment, puisque je ne suis pas antisémite. C'est juste Esther Benbassa... (Etre juif après Gaza, p. 35). Une autre citation; pour la route : "C'est ce nationalisme-là qui empêche les Israéliens d'aujourd'hui de voir la souffrance d'un autre peuple, les Palestiniens, dont l'itinéraire est pourtant si proche du leur. Ont-ils donc oublié que les fondateurs de l'Etat s'étaient battus pour cette terre, avaient pratiqué le terrorisme, avaient négocié ?" (p. 46)...


Dans les relations internationales, s'il y a bien une coutume, c'est d'essayer de se rabibocher le plus rapidement possible. La France et le Rwanda viennent de replâtrer leur liaison, par exemple, on est bien content; dommage collatéral : le Rwanda a rejoint le Commonwealth et l'anglais a supplanté le français en tant que langue étrangère enseignée en primaire. Les Algériens, eux, doivent attendre; c'est qu'ils veulent absolument que la France s'excuse; la France, elle, ne comprend toujours pas. "De quoi ?", "bah tu nous as fait souffrir quand même, avoue-le !", "n'importe nawak ! Allez j'te donne quelques visas et on s'embrasse", "négociable"...


Les susceptibilités des pays, tout est un programme. La Sublime Porte, voyons. Ni une province ni un quartier. Arracher des excuses de la part d'Israël mérite un prix Nobel en soi. On attend d'autres excuses maintenant; des procès aussi. Je ne sais pas moi, Bush, Blair, Olmert peuvent faire un geste; se suicider par exemple s'ils ne veulent absolument pas affronter la justice. Une victime est une victime. Sauf à considérer que "certains sont plus égaux que d'autres". Un rêve, bien sûr. N'a-t-on pas vu dernièrement le ministre des affaires étrangères du Royaume-Uni nous assurer que la législation sur la justice universelle sera prochainement modifiée; c'est que les juges avaient menacé d'inculper la Dame Tzipi Livni à peine le pied posé sur le sol britannique; Mister Miliband en était même venu à s'excuser pour les "errements" de la justice de son pays. Et nous, nous parlons de Justice. La communauté internationale avait trouvé tout à fait normal de créer un tribunal spécial pour enquêter sur l'assassinat de l'ancien Premier ministre libanais, Rafiq Hariri. Pour une seule personne. Une seule. C'est que les âmes ne sauraient avoir les mêmes honneurs, forcément. "Comment ! Un cul-terreux et un premier ministre ! Mon Dieu"...