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dimanche 28 avril 2019

(1) Chroniques du règne de Recep Ier. Les oignons de la colère : octobre-novembre 2018

La disparition d'un gazetier saoudien
Près de quinze ans après son sacre, le trône du Sultan-Calife, Sa Majesté Recep Ier, en vint à vaciller. Ce fut en tout cas l’avis général, rapidement effacé de l’esprit des gens devant l’humeur rebourse de l’Ombre d’Allah. “Il n’y a point de crise en mon Empire”, avait-il décrété et personne n’osa broncher. Mieux, tout le monde applaudit. 

Le Gendre, le Damat-ı Hazreti Şehriyari de sa titulature officielle, ne s’en démena pas moins pour assommer une crise qui n’existait pas. Le poupin, dont le nom de la dynastie était le Drapeau blanc, tout de noir vêtu, le visage envahi de gouttelettes de sueur, avait défendu sa politique : une invitation adressée à un cabinet de conseil américain pour venir fouiller dans les cartons du sultanat afin, avait-il dit, de “dresser un bilan et contrôler notre action”. Le sang de Sa Grandeur ne fit qu’un tour. 

A l’occasion d’une harangue devant ses esclaves, il fustigea le royaume des Etats-Unis, chassa de ses terres ledit cabinet et lança l’une de ses bluettes fétiches : “Nous nous suffirons à nous-mêmes !”. Le lendemain, Monsieur le Damat, toute honte bue, réapparut devant les caméras. Magnanime, il annonça un train de mesures pour lutter contre l’inflation. Les sujets furent ravis, le pouvoir avait décidé de lancer des soldes, comme en France. Au moins 10% et plus, si on aimait son pays. 

Le même jour, le lieutenant d’Allah sur terre, promut des gueux dans les différents offices de son énormissime palais. L’un d’eux, Mehmet Ali Yalçındağa, fut le responsable d’un journal de centre gauche qui passait pour être le navire amiral de la presse turque. Il était également un ami de M. le Damat. Sa correspondance avec ce dernier avait permis de constater à quel point le palais mettait son grain de sel dans la ligne de ladite gazette. M. Yalçındağa fut ainsi remercié pour avoir si savamment censuré Hürriyet. 

Un gazetier saoudien, lui, disparut de la terre le jour où il mit les pieds dans le consulat de son royaume. Le Sultan-Calife en fut très troublé. Il ordonna une enquête et défendit mordicus la liberté de la presse. La masse en fut ébaubie. 

Habitué à spolier les habitants de l’Empire, le Sultan décida un beau matin de faire main basse sur les parts sociales d’une banque que le défunt Empereur, Mustafa Kemal Ier, avait léguées à sa ligue. Le parti des nationalistes, mené par le chef de clan M. Bahçeli, s’empressa d’apporter tout son concours. 

Il faut dire que l’Empire était habitué à ce genre de manèges. Après la tentative de révolution deux ans auparavant, Sa Grandeur avait décidé de nationaliser des milliers de biens. On apprit le même jour que la justice avait nommé deux administrateurs à deux maisons closes à Adana. Monsieur le juge avait décidé de laisser à l’administration des impôts le loisir de désigner ces deux fonctionnaires. Une drôle de ligne dans la carrière de ces serviteurs de l’Etat. 

L'évaporation d'un pasteur américain 

La patrie avait pu souffler un grand coup avec la libération d’un pasteur américain, tenu aux fers pour avoir salué des Kurdes et des partisans du séide Fethullah Gülen. La justice de Son Immensité décida de le condamner pour la forme et de le libérer juste après. Les apparences étaient sauves. Et il fallait bien justifier le nombre des mois passés en geôle. La tactique fut grandiose, notre Grand Seigneur fut ravi de cette trouvaille. Un temps, il avait promis que le pasteur Brunson ne serait pas libéré tant que l’imam Gülen, en exil dans un tekké en Pennsylvanie, ne lui serait pas remis. Ce n’était pas la première fois qu’il fulminait ainsi pour ravaler ensuite sa calotte mais les masses applaudirent quand même. 

L’onde de choc fut tel que les partisans de Sa Majesté se mirent à faire ce qu’ils avaient soigneusement cessé de faire depuis des lustres : réfléchir. Les réseaux sociaux furent remplis de ronchons qui se demandaient pourquoi notre Leader avait retenu ce pasteur si c’était pour le relâcher sans contrepartie. Devant ces interrogations, le porte-parole du clan de Recep Ier, le sieur Ömer Celik, déclara devant les micros : “Le dictateur de Washington ne peut en aucun cas donner l’impression d’avoir fait pression sur notre Sultan-Calife pour libérer son esclave. Notre patrie est un grand Etat de droit. Notre patrie est l’héritière d’une grande civilisation. Et toc !”. 

Entre-temps, alors que le sieur donnait des leçons de démocratie à un chef d’Etat étranger à partir du siège de son clan perdu dans une ruelle d’Ankara, ledit pasteur avait pris l’avion, direction l’Allemagne. Il allait, nous avait-on dit dans les gazettes, faire des examens médicaux avant de s’envoler pour le royaume des Etats-Unis. Le sieur Celik parle de quoi ?, s’interrogèrent en chœur les grandes plumes de l’Académie Twitter. Le Sultan-Calife déclara tout sourire au monarque américain, “Voyez, notre justice est indépendante”. Et l’affaire fut enterrée. Ce dernier promit un avenir radieux entre les deux pays. 

Le mystère de la chambre jaune 

Peu enclin à s'épancher sur ses revirements, le Calife se rendit à Kayseri pour inaugurer la mosquée que le pacha Hulusi Akar avait fait bâtir sur ses deniers personnels. Il récita tellement bien le Coran que la masse oublia l’épisode Brunson et fut une nouvelle fois épatée par la piété de l’Ombre de Dieu. 

La police de Sa Majesté fit son entrée au consulat du royaume wahhabite pour trouver le sieur Kashoggi, devenu poussière depuis deux semaines. On attendit d'elle qu'elle dénoue ce nouveau mystère de la chambre jaune. Elle n'avait toujours pas élucidé l'assassinat de Hrant Dink de 2007 mais tant pis. 

Alors qu'il devenait de plus en plus certain que le gazetier fut assassiné par les séides du monarque wahhabite, le consul Muhammed el Oteybi acheta un billet et s'enfuit dans son pays. “Que voulez-vous, il a l'immunité diplomatique”, déclara le porte-parole de l’AKP, Ömer Bey. Qui annonça également que le Sultan avait décidé, dans un élan de magnanimité digne de Dieu, de retirer sa plainte contre des étudiants de l’ODTÜ qui avaient eu l'audace de l’affubler de noms d'animaux sur une pancarte déployée lors de la cérémonie de fin d’études. Sa Majesté les invita même en son palais. 

De son côté, le fameux pasteur Brunson apparut sur une chaîne de télévision américaine pour s’épancher sur ses mois de prison. Il se plaignait d’avoir partagé une cellule avec 20 musulmans dévots. “On se croyait dans une mosquée”, éructa le malheureux. Une mosquée ! Ne savait-il pas que ces félons gülenistes fussent des traîtres ! Parlant de gülenistes, on apprit le même jour que le sieur Nurettin Veren, ancien compagnon de route de l’imam devenu transfuge, fut viré du journal Yeni Akit. Il eut en effet une attitude vile en critiquant sans arrêt l'entourage de Sa Grandeur. Il adorait affubler tout passant de “membre de FETÖ” à tel point qu'on craignait qu’il eut pu traiter le Sultan lui-même de güleniste. Fort heureusement, on lui tordit le cou au bon moment. 

Le monde entier était toujours à la recherche du sieur Khashoggi. Les mauvaises langues dirent qu’il fut démembré, vivant s’il-vous-plaît. Pile à ce moment, on apprit avec grande tristesse le trépas du photojournaliste Ara Güler. Sujet arménien, il était un inconditionnel du Sultan-Calife dont il disait admirer l’opiniâtreté. 

Le rebiffement du Conseil d'Etat 

Le Conseil d’Etat prit une décision fort intéressante. Il annula l'abrogation du serment des élèves de primaire qui, chaque matin, criaient au monde entier qu'ils étaient fiers d’être turcs. C'est le Sultan en personne qui l'avait enterré en 2013 pour contenter ses chiourmes kurdes. Aujourd'hui, il appréciait davantage les nationalistes. Le revirement de politique s’accompagna ainsi fort opportunément d'une décision de justice qui seyait à l'air du temps. 

Adepte d'allocutions quotidiennes, le Calife se rendit à une université d’Izmir pour prononcer le discours inaugural de l'année universitaire. “Comment se fait-il qu'aucune université turque ne figure parmi les 500 premières ?”, tonna-t-il. Le même jour, on entendit le président de l'université Katip Çelebi, Saffet Köse, déclarer : “C'est quoi les droits de l'homme ? Ça vient de l’Occident”. Le pourquoi du comment. Le même jour dans la même ville. 

Les hautes autorités de l'Etat expédièrent en enfer l'Arménien orthodoxe Ara Güler dont le cercueil, enveloppé du drapeau rouge au croissant et à l'étoile, fut inhumé avec de la terre provenant de Giresun, ville de ses ancêtres. 

Autre événement macabre : le royaume wahhabite reconnut que le gazetier Khashoggi fut tué dans son consulat à la suite d'une rixe avec d'autres Saoudiens. Les affaires du monde imposèrent de croire à cette version. 

Adepte du ballon rond, le calife inaugura un stade à Diyarbakir, la ville de ses sujets kurdes, si prompts à lever les boucliers. Ironie de la situation, l’équipe locale, Amedspor, ne fut pas conviée à la cérémonie, histoire de ne pas troubler les nerfs de Sa Majesté. 

Poussé par son partenaire de coalition, le sieur Bahçeli, de voter une amnistie pour libérer les chefs de bande, le Sultan-Calife lança, à l’occasion de l’inauguration d’une ligne de métro, “certains veulent une amnistie, quelle amnistie ! Nous ne voulons pas passer pour un gouvernement qui libère des drogués !”. Une sentence qui ulcéra M. Bahçeli qui se fendit d’un communiqué sur Twitter où il appela à plus d’intégrité et de politesse. Ce fut là le paradoxe suprême : grand mal embouché devant l’Eternel, le sieur Bahçeli appela à un ton plus respectueux. Mais, dès le lendemain, il fit montre d'une férocité verbale étonnante et déclara morte l'alliance aux élections municipales. 

Sa Grandeur Suprême haussa également le ton et rappela qu’il était contre l'amnistie et le rétablissement du serment de l’élève. Il tira à boulets rouges contre la haute robe du Conseil d’Etat qui s’obstinait à ne pas enterrer le serment. “Que faites-vous depuis 5 ans ? C'est nous qui devons rendre des comptes au peuple”, lança-t-il aux magistrats présents. Qui se trouvaient au palais impérial pour un symposium sur, précisément, le Conseil d’Etat. 

Le même jour, il vola la vedette au prince héritier des Saoud en déclarant que le meurtre du gazetier était planifié et que le lieu d'enterrement du corps avait même été prévu la veille. 

La levée des sanctions sataniques 

Le Sultan annonça que les forces impériales étaient prêtes à foncer sur Manbij. Son Altesse fut très comblé d'accueillir le Tsar de toutes les Russie, le roi de France et la chancelière allemande à Istanbul. Les quatre leaders discutèrent de la situation en Syrie, où le satrape Bachar al-Assad et ses opposants se faisaient la guéguerre depuis 7 ans. On papota, on se serra les mains et on se dit à bientôt. Le roi Emmanuel Ier taquina le chef de la oumma en lui disant qu'il avait entendu dire que ce palais d'Istanbul devait être la résidence du Premier ministre mais qu'il se l'était appropriée. Sa Grandeur rétorqua en bombant le torse : “Nous sommes passés au système impérial absolu”. 

C’est avec un bonheur bien mérité que le Sultan-Calife inaugura en ce jour du 95e anniversaire de la proclamation de l’Empire le troisième aéroport d’Istanbul. Le peuple fut heureux de pouvoir admirer un nouveau bijou architectural qui ferait le malheur des adversaires de Sa Majesté. Lorsqu’on vit le roi du Soudan, Omar el-Béchir, s’asseoir à la gauche de l’Empereur, le bonheur en fut décuplé. Une obscure cour pénale internationale le recherchait pour génocide mais que nenni, il était un bon roi aux yeux de l’Ombre d’Allah. La journée se passa très bien et chacun put retrouver ses pénates, le cœur rempli de gratitude envers le lointain successeur de feu l’Empereur Mustafa Kemal Ier. 

Le président de l'université de Harran, Ramazan Taşaltın, provoqua une polémique en déclarant sur la chaîne Akit Tv, "l'obéissance à l'Empereur Erdogan est une obligation divine pour chaque individu". Le sieur, ingénieur, fit pourtant ses classes au Royaume-Uni. Personne ne comprit cette sortie décérébrante et même le parti de Sa Majesté condamna une telle conception.

Le parquet d’Istanbul publia enfin un communiqué dans lequel il indiqua que le gazetier avait été étranglé dès son entrée au consulat d’Istanbul et que son corps fut démembré. 

Le Sultan, lui, lança les travaux pour la réalisation d’un système de défense anti-aérien, baptisé SIPER.

Il envoya son vice, Fuat Oktay, expliquer au parlement que 1004 entreprises étaient dirigées par des administrateurs. Des sociétés dont la valeur atteignait près de 55 milliards de livres soit près de 8.6 milliards d’euros. Un trésor.

L'apaisement avec l’Empire américain conduisit à la levée réciproque des sanctions contre les ministres de l'intérieur et de la justice, Süleyman Soylu et Abdülhamit Gül ainsi que Kirstjen Nielsen et Jeff Sessions. Un mauvais souvenir de l’affaire Brunson. On apprit même que Washington exemptait la Turquie de l'interdiction de commercer avec l'Iran. Ce fut une nouvelle lune de miel. 

La députée en grève de la faim

Le Sultan déclara qu’il ne pensait pas que le roi saoudien Selman eut donné l'ordre de tuer le gazetier Khashoggi mais pointa des “hautes sphères du gouvernement saoudien”. Le même jour, son avocat Hüseyin Aydın intenta une action contre le sieur Kılıçdaroğlu qui avait eu le malheur de déclarer à la télévision que Sa Majesté était complice des assassins de Khashoggi. Le chef de l'opposition parlait si méchamment qu’il était sans arrêt condamné pour insulte à l’Empereur. Il dut vendre sa villa pour payer les réparations.

Le 3 novembre fut le 16e anniversaire de l'arrivée au pouvoir de L’AKP. Tout le pays était en extase. Extase rembrunie par une Excellence. L’ambassadrice en Ouganda, Sedef Yavuzalp, fut rappelée d'urgence car elle commit l’impair de se déguiser en Hélène de Troie lors de la cérémonie du 29 octobre. C’était à se demander de quelle race elle fut. 

Le calife redit son opposition au serment des écoliers, “le produit de ceux qui avaient imposé le ezan en turc”. Il lança aux jeunes de préférer les prêts à taux zéro aux bourses car cela leur permettrait de ne pas s'habituer au gratuitisme. 

Le vice-président de la Cour des comptes chargé des contrôles, Fikret Çöker, fut remplacé par Zekeriya Tüysüz. Le rapport de la Cour avait mis sur la place publique les irrégularités des seigneurs de l’AKP. 

Le royaume des Etats-Unis décida de mettre à prix la tête de trois dirigeants du PKK, Murat Karayilan, Cemil Bayik et Duran Kalkan (12 millions de dollars), une drôle de nouvelle dans un contexte où les YPG étaient les alliés des Américains en Syrie. “Ils ne peuvent pas nous leurrer”, avait d’emblée prévenu le porte-parole de l’Empereur, Ibrahim Kalin. 

L’ancien gouverneur de Constantinople, Hüseyin Avni Mutlu, vit son appel rejeté. Il fut donc déposé à la prison d’Edirne pour purger le restant de sa peine de 3 ans, c’est-à-dire un an. Grand inquisiteur des “çapulcu” (vandales) de Gezi, il fut à son tour condamné pour appartenance à une organisation terroriste. Personne ne s’en offusqua.

Autre information qui vint du fin fond d’une cellule de prison et qui n’intéressa personne, la décision de la députée kurde Leyla Güven de se lancer dans une grève de la faim pour protester contre ses conditions de détention. 

Le saut impérial à Paris

Lors du 80e anniversaire du trépas de feu Sa Majesté Mustafa Kemal Ier, la nation fit montre encore une fois d’un amour inconditionnel pour le premier sultan de la dynastie. Son Gigantissime Roi des rois alla lui rendre hommage au mausolée d’Anitkabir, comme le voulait la coutume. Peu de temps après, il informa le pays que des munitions avaient explosé dans le sud-est provoquant la mort de 7 soldats. Ce fut un accident et non une attaque terroriste, on respira un grand coup. 

Erdogan Ier déclara également qu’il avait remis aux royaumes de Washington, de Paris, de Berlin et de Londres des enregistrements pris lors de l’assassinat du gazetier saoudien, Jamal Khashoggi, avant de prendre l’avion et de s’envoler en France pour célébrer, le lendemain, le 100e anniversaire de la fin de la Première guerre mondiale. On apprit le même jour que le Cheikh ul islam rendit visite à un fou qui passait pour être un historien, Kadir dit Fils d’Egypte. Un drôle de gus.

Le Sultan se rendit donc à Paris pour écouter le roi de France, Emmanuel Ier, discourir sur la Première guerre mondiale. Il s’assoupit auprès de l’impératrice qui, vêtue d’un caftan, épata les autres gueux. Mais les Turcs de France lui firent fête dans les rues. 

A peine était-il rentré en Turquie que le Sultan-Calife fut accusé par le ministre des affaires étrangères de la France, le duc de Bretagne, Jean-Yves Le Drian, de “jouer un jeu politique” dans l’affaire de l’assassinat du gazetier Khashoggi. Sa Majesté avait en effet déclaré que des enregistrements sur l’assassinat avaient été remis, entre autres, à la France. “Il a un jeu politique particulier dans cette affaire”, osa oraliser le félon. Oust tonna le palais, dans la minute. Elhamdulillah.

Sur les traces de Gogol

Du côté des gülenistes, beaucoup de choses se passèrent. Les ennemis jurés de Sa Grandeur s’étaient mis à chercher des traîtres encastrés à l’intérieur de leur confrérie. Un gazetier du nom d’Ahmet Dönmez écrivit que des pontes du mouvement avaient voulu provoquer des émeutes dans les prisons turques. Tout le monde se mit à papoter de cette possibilité mais le cheikh Gülen garda le silence, comme à son habitude.

Au palais présidentiel, devant un parterre de juristes, le Roi des rois lança : “Nous n’avons besoin de magistrats au service non pas de tel ou tel groupe mais de l’Etat et de notre peuple”.

Sitôt dit, sitôt fait. Deux universitaires de renom, le juriste Turgut Tarhanlı et la mathématicienne Betül Tanbay, ainsi que dix autres personnes furent arrêtés dans le cadre de l’enquête sur Gezi et Osman Kavala. Ils furent relâchés le lendemain, au milieu de nombreuses protestations. 

Lors d’un forum Halifax sur la sécurité au Canada, le ministre de la défense, le maréchal Hulusi Akar, interrogé sur ces arrestations, déclara : “S’ils sont innocents, ils le prouveront devant le juge”. 

Peu soucieux de toute idée de justice sur Terre, le Sultan préféra les festivités. Ilfut le témoin de mariage d’Ilker Ayci, le PDG de la Turkish Airlines. Juste avant, il participa à la cérémonie de mariage de la fille du maire de Fatih, Hasan Suver, Bilge Betül Suver. A Istanbul, il en profita pour visiter à l’hôpital une certaine Nazmiye Balci, 100 ans et lui baisa tendrement la main.

Le Sultan accueillit le tsar de toutes les Russies, Vladimir Ier, pour la cérémonie d’achèvement du Turkish Stream. Il lui offrit un livre de l’idéologue du régime, Alev Alatli, intitulé Gogol’ün izinde, Sur les traces de Gogol.

Le Kurde embastillé

La cour de l’Empire européen ordonna à la Turquie de libérer le coupeur de routes Selahattin Demirtas que le Sultan avait soigneusement écarté de la scène. “Une décision politique”, clama-t-elle. Erdogan Ier répondit comme un homme : “Leurs décisions ne nous contraignent pas !”. 

Ces jours-là, les forces de l’ordre de l’Empire en étaient à perquisitionner des dépôts où des tonnes d’oignons étaient stockés dans un but spéculatif. 

On apprit que le professeur des sciences spatiales, Mehmet Karli, avait démissionné de son poste de doyen de la faculté à l’université de Konya. Il avait suscité une indignation en déclarant à l'Académie Twitter qu’il ne voterait jamais pour une femme qui devait surtout s’occuper de sa famille. 

Son Altesse Impériale, le prince Abdülhamid Kayihan Osmanoglu, un prince de la précédente dynastie, se lança en politique dans le parti islamiste Refah, relancé par Fatih Erbakan, le fils du feu Premier ministre, Necmettin Erbakan. 

Erdogan Ier présenta au public certains des candidats de son parti aux élections municipales. Le sieur Bahçeli permit au Sultan de respirer un peu en déclarant que son propre parti ne présenterait pas de candidats aux mairies d’Istanbul, Ankara et Izmir.

La gazette impériale, Sabah, annonça au pays que l’homme d’affaires philanthrope Osman Kavala avait des liens financiers avec le filou juif, le sieur Soros. Une information qui démontra, si besoin était, que Kavala était un traître à la patrie. Parlant de traître, le chef de la ligue nationaliste, Bahçeli, s’en pris violemment à l’alliance de la crapulerie formée par les kémalistes, les nationalistes dissidents et les kurdistes en vue des municipales. 

Le Sultan catapulta l’ancien édile de Kayseri, Mehmet Özhaseki, à la candidature de la province d’Ankara, la capitale. Son ancien ministre de l’économie, Nihat Zeybekçi, fut, lui, envoyé à l’assaut d’Izmir, le bastion de la gauche. 

Pour se dégourdir les neurones, il alla boire un thé vert avec un homologue, l’émir du Qatar et tira à boulets rouges contre l’Occident. “Quand c’était Gezi, tout le monde donnait des leçons et là, Paris brûle mais le monde est muet”, lança-t-il en pleine figure des Croisés. C'est que des bandits dénommés Gilets jaunes écumaient les routes de la capitale française et donnaient des sueurs froides au Roi Emmanuel. 

Comme il détestait les répits, Recep Ier organisa un forum international réunissant les monarques islamiques. Face à ses homologues, le Sultan prit encore une fois fait et cause pour la Palestine. "Une goutte de pétrole ne vaut pas une goutte de sang", lança-t-il à la cantonade. 

Au même moment, dans les coulisses, on évoqua un bras de fer entre Damat Bey et le président de l’Assemblée, Binali Yildirim, pressenti pour Istanbul. Son Altesse le Gendre voulut imposer ses candidats aux districts mais le chef des députés réussit, disait-on, à repousser ses assauts.

Alors que Sa Grandeur s’envola en Argentine pour participer au Sommet du G-20, le chef de l’opposition, le sieur Kiliçdaroglu, fut à nouveau condamné à une amende pour diffamation. Il prétendit que le Sultan-Calife et la famille impériale cachaient des milliards dans l’île de Man. La justice lui envoya une facture d’un million de livres à payer à Son Immensité. 

Le procureur de l’affaire dite Ergenekon lut son réquisitoire et reconnut que l’existence d’une organisation terroriste Ergenekon n’avait pu être démontrée. Onze ans après son lancement, l’affaire qui décima la vie de dizaines de personnes était sur le point d'être envoyée dans les poubelles de l'histoire. 


En ce dernier jour du mois de novembre, l’explosion du prix de l’oignon poussa le maire de Seyhan, à Adana, à distribuer gratuitement des kilos de cette plante à ses administrés. Les Kurdes, eux, pleurèrent sans avoir épluché d'oignons. Un tribunal refusa la libération de leur guide, Selahattin Demirtas, malgré l'arrêt de la Cour européenne. “Nous prendrons une contre-mesure”, avait annoncé l’Empereur en son temps. Il avait eu raison. Comme toujours...

dimanche 21 juin 2015

"Baba" et baba...

"Baba", aussi, s'est éteint. Süleyman Demirel. Le 9è président turc (1993-2000). 91 balais. Le mômichon que j'étais admirait ce gros Monsieur chauve au feutre vissé sur la tête et au bagou irrésistible. Sa femme, Nazmiye, une paysanne maquillée, était une autre légende. "Baba", c'est-à-dire papa. C'est que le couple n'avait pas d'enfant. Officiellement, en tout cas. Comme Bülent Ecevit. Comme Devlet Bahçeli. Pis (ou mieux), ce dernier n'a même pas une mie, dit en passant... Du coup, la nation turque l'avait honoré en l'appelant père. Il le lui rendit bien : "bon père de famille", il ne pilla pas les caisses de l'Etat...



Un ingénieur d'extraction modeste qui devient chef de l'Etat. La méritocratie républicaine à la turque. Et ça ne rigolait pas hein, imaginez-le gouverner un Etat dont les dirigeants restaient avant tout les descendants des grandes familles ottomanes. Le socialiste Bülent Ecevit (1925-2006) et l'islamiste Necmettin Erbakan (1926-2011), par exemple, deux autres dinosaures, étaient issus de la bourgeoisie. Lui, fils de paysans. Même le légendaire Turgut Özal (1927-1993) appartenait à la classe moyenne supérieure. 


Evidemment, il doit sa longue carrière ("parti 6 fois, revenu 7 fois") à son... "pragmatisme", restons poli. C'est une tradition en Turquie : celui qui vient des marges et se hisse au sommet de l'Etat se métamorphose en gardien sourcilleux de l'ordre établi. Ce que les politologues appellent "ankaralaşma", "ankaraïsation". C'est connu, quand on n'a plus de suffrages à solliciter, on commence à transpirer la sincérité. Alors, le Demirel du centre-droit (il est le premier dirigeant à mettre les pieds dans une mosquée) est devenu, en fin de carrière, celui qui invite les filles voilées, interdites d'université, à étudier en Arabie Saoudite si elles y tiennent beaucoup...



Oh que non, il n'est pas parti en odeur de sainteté, comme un Özal dont le cercueil glissait sur les épaules des citoyens. Mais le mômichon s'en fout, passez l'expression. Le dernier des Mohicans s'en est allé. Une page de l'histoire s'est tournée. N'a-t-on pas le droit de se désoler tout simplement, sans s'interroger sur le sort du défunt dans l'au-delà ? Entre lui et Lui. Que Dieu l'absolve.    


Les Turcs ont enterré deux présidents en moins d'un mois. La momie Kenan Evren, le putschiste de 1980, a été entombé comme un lépreux, en mai dernier. Celui qui avait, précisément, renversé le Premier ministre Demirel. Et "Sülü" a été porté par les militaires, ceux qui l'ont chassé par deux fois du pouvoir. Ironie de l'histoire, son successeur, Ahmet Necdet Sezer, faisait une crise cardiaque au même moment... "N'eût-il pas eu ce malaise, il ne se serait pas déplacé à la cérémonie, j'parie !". Effectivement. Il est bizarre ce Sezer quand j'y pense...



Et Demirel était aussi un grand expert des manœuvres politiques. Il a tout connu, la majorité absolue, les coalitions, le gouvernement minoritaire, l'opposition, la résidence surveillée, l'air libre, l'administration, le parlement et finalement, le palais présidentiel. Encore ironie de l'histoire, la Turquie d'aujourd'hui se cherche un gouvernement et assiste à des pourparlers, comme au bon vieux temps. Sauf que. Le nationaliste Bahçeli, le sans-enfant, n'a pas été tendre. "Tu me donnes ton fils Bilal, je te file le gouvernement !", a-t-il lancé à Erdogan. Bilal, accusé de corruption. Bilal, le fils à papa qui a échappé à la justice. Bilal, monnaie d'échange pour former une alliance. On se croirait dans un film de gangs. Erdogan père, un autre "baba". Ah oui, ce mot signifie aussi "parrain" en turc. Tomber à ce niveau...

dimanche 1 septembre 2013

Malédiction urbi et orbi

Payé à réfléchir sur le monde dans un amphi quand il était professeur de relations internationales, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, fit rager de jalousie ses collègues universitaires lorsqu'il fut nommé chef de la diplomatie. Trilingue, il incarnait à merveille cette fonction. Et gentillet, gracieux, cultivé, il était, par-dessus le marché. Et surtout théoricien; il avait écrit un livre sur le redéploiement turc sur la scène internationale. Il comptait fermement sur son idéal et ses deux principes cardinaux : le "zéro problème" avec les voisins et la "réaction proactive" dans les affaires extérieures [si bien que des rieurs n'avaient pas manqué le jeu de mots en turc, "dışişleri" (affaires étrangères) et "düşişleri" (affaires chimériques)]. Le Premier ministre Erdoğan, qui ne baragouinait même pas l'anglais, pouvait donc moelleusement se reposer sur lui. Pouvait...

C'est que le Premier ministre qui avait le tempérament carabiné d'un sentimental et la délicatesse éprouvée d'un éléphant n'entendait pas demeurer coi. Il avait des électeurs à galvaniser et surtout une conscience à apaiser. Comme tout homme ordinaire. Mais voilà : ses conseillers oublièrent de lui "révéler" qu'il n'était pas un plébéien encore moins un charretier. Il était chef du gouvernement d'un État qui avait nécessairement des intérêts à sauvegarder. Certes, on ne lui demandait pas de se transformer en Kissinger qui trouvait conforme à ces mêmes intérêts, de penser que "if they put Jews into gas chambers in the Soviet Union, it is not an American concern. Maybe a humanitarian concern". C'était dégueulasse, assurément, et abject venant d'un juif... Il suffisait de savoir ajuster le profil comme il l'avait déjà fait quand il accueillit Omar al Bachir, 200 000 morts sur le dos...

Alors tout le monde en prit pour son grade. Alliés ou pas, les taiseux subirent ses foudres. A commencer par le grand-frère Obama. Lui qui périphrasait pour éviter "coup d'Etat" et coupes financières qui en découlaient fut une "déception" pour Erdoğan. D'autant plus qu'il soutenait Israël alors que le Turc savait que ce pays était derrière le putsch égyptien. "Savait ?" Oui oui, il avait entendu parler Bernard Henri Lévy lors d'un colloque. "Et alors ?" Bah, c'est que le philosophe bénissait une intervention militaire face à l'emprise islamiste. "Et alors ?" Bah, le Turc en concluait que... voilà quoi. Une autre dégueulasserie, chercher le juif là où il doit nécessairement se trouver, dans le complot. Notre BHL fut vif dans la réponse comme l'a été le porte-parole états-unien. Erdoğan ne manqua pas de taquiner son allié : "J'accuse Israël, c'est les États-Unis qui me répondent !". Bah bonjour...

Au suivant, donc. Ce fut le tour du secrétaire général de l'OCI (Organisation de la coopération islamique) d'être torturé. Ce Sieur, un Turc natif du Caire, le professeur Ekmeleddin Ihsanoğlu, un historien des sciences qui devait son siège précisément à l'activisme du gouvernement turc, avait dû avouer son incapacité à trouver un article idoine des statuts pour ouvrir la bouche. "Alors toi, là-bas, cornichon ! A quoi tu sers ?", avait à peu près lancé le bras droit du Premier ministre. "C'est qu' les statuts m'interdisent de parler !", "pouah ! en voilà un rigolo !", "bah, vous êtes membre de l'OCI, vous pouvez appeler à une réunion urgente", "laisse tomber, il n'y a que des corrompus !"... Le pauvre Turc, mis au pilori et appelé à la démission par les autorités turques. Ou comment montrer à la face du monde entier qu'un État qui prétend être une puissance régionale n'est même pas capable d'être, avant tout, futée...

Qui disait OCI, disait "oumma". Ou "le monde musulman". L'UE, on passait, le Turc avait déjà une dent contre elle; et il s'épata en lui hurlant, "relis tes critères de Maastricht et autres conneries ! et ne parle plus de démocratie et de droits de l'Homme, ok ? allez ciao !". La oumma, elle, avait le devoir de "commander le bien et d'interdire le mal" selon le Coran. Autrement dit, un devoir de défendre la justice. Erdoğan fustigea cet ensemble islamique qui n'avait fait qu'abandonner Mursi, le Joseph des temps modernes balancé dans le puits. Par qui ? Le Roi d'Arabie Saoudite, s'il vous plaît, gâteux certes mais "serviteur des deux lieux saints" (le fameux titre "khâdimu'l harameyn" chipé aux Ottomans). Le Président de l'Iran, chiite certes mais acteur incontournable. Et les cheikhs des Emirats Arabes Unis et du Koweït, bien conservateurs quand il faut certes mais bien riches quand il ne faut pas. Le Yémen était trop pauvre pour s'occuper de ces affaires et l'Oman n'avait pas voix au chapitre. Le Liban ne savait naturellement pas ce qu'il en pensait, etc. etc. 

Et concernant la Syrie, le Premier ministre n'avait pas oublié la Russie qui défendait ses intérêts si crânement. La Chine défendait les positions de la Russie comme à son habitude; les mauvaises langues disaient que ce pays de plus d'un milliard d'habitants n'avait pas de prétentions internationales alors elle suivait une autre autocratie, les intérêts devant bien être identiques... Silence radio, partout. Même le grand Imam d'Al Azhar fut blâmé. Même la presse allemande (sic !). Même le Comité Nobel. Même le Nobel Al Baradei. Même le Conseil de Sécurité. Et ce qui devait arriver arriva : un conseiller du Premier ministre inventa un nouveau concept; out le "zéro problème" avec les voisins puisqu'ils étaient tous salauds. Le Royaume-Uni avait eu jadis son "splendide isolement". Eh bien la Turquie aurait sa "précieuse solitude" ! Un oxymore objectif dans le nom, subjectif dans l'adjectif. Voilà où avait abouti cet effort de théorisation là où il fallait toujours un "dédoublement" au nom du principe d'utilité. Car "la véritable finesse est la vérité dite quelquefois avec force, et toujours avec grâce" (Choiseul). Histoire de rester dans le jeu. Défendre le juste a sa grandeur, oui. Mais nul besoin de se lancer dans les antonymes qui disqualifient...

jeudi 25 octobre 2012

Chacun sa marotte...

Le jour où le musulman remettait sa blouse était arrivé. Il devait perpétuer la "jurisprudence" d'Abraham; certes, les théologiens n'étaient pas unanimes, comme d'habitude, mais la voix de la dissidence était encore trop inaudible pour se risquer à renier une "prescription". Chez les Hanafites, une des quatre écoles juridiques du sunnisme, on hésitait entre "wâjib" et "sounna". Le maître éponyme, Abû Hanîfa, avait estimé que le Sacrifice était une obligation (wâjib), ses disciples, une habitude du Prophète (sounna). Alors, le commun des mortels préféra ne pas pousser l'analyse; d'ailleurs, on ne lui demandait pas de s'interroger, trop risqué. Il devait obtempérer. Il s'exécuta. Il se rendit à la mosquée et l'expédition commença...

Et il devait encore se justifier. Car musulman en terre occidentale. Et terre occidentale fortement sécularisée. Alors quand il vivait sa religion, d'autres lui en voulaient. Le syndrome de celui qui vit mal sa sécularisation : celui qui coule rêve de voir tout le monde couler; si Dieu existe, ils serreront les rangs. Oui mais le musulman s'en fichait; dans son coin, il voulait honorer son Dieu. Et il était convaincu que Celui-ci lui demandait de sacrifier un animal tous les ans pour renouveler sa soumission. Cure-dent dans la bouche, l'homme sécularisé protesta. Un "carnage", une "barbarie" ! Mais le musulman ne prit pas la mouche. Après tout, dans le pays du foie gras et des salles de torture que sont les salles de gavage, il n'était pas à la première sensibilité près, inventée spécialement contre les musulmans. L'usage...

BB, comme de coutume, dénonça tout abattage; elle fustigea "rituels religieux archaïques d’égorgements douloureux", "tradition musulmane sanglante", "barbarie", "abominations", "tradition atroce". De l'avis général, elle aurait eu raison si elle n'avait pas opposé encore une fois les "nous" et "eux" : "la France est un pays civilisé, un état laïque", "pour moi, et pour une immense partie de la population française, ce jour de l’Aïd est un cauchemar". Mais pour la corrida, on ne retrouva pas les grands mots du genre "la France est un pays civilisé" ou "pour une immense partie de la population française". C'est que dans cette dernière affaire, il n'y avait pas de musulmans à stigmatiser...

La sauvagerie des uns devenait exotisme pour d'autres. Les présidents américains avaient beau gracier une dinde, les autres étaient exécutées. Les Français avaient beau rouspéter pour le "mouton", ils dégustaient à 80 % du foie gras lors des fêtes. Ainsi allait le monde : on tuait des animaux. L'article de loi avait beau demander un étourdissement préalable, on l'étouffa d'exceptions. Des centaines de milliers de chasseurs. Des centaines de milliers de pêcheurs. Des milliers d'adeptes de la tauromachie. Et des collectionneurs d'insectes. Les "barbares" étaient devenus la règle, les civilisés, l'exception. On avait même inventé des tue-mouches, c'est dire. Sans crier gare, on tuait. Des mouches. Sans étourdissement préalable...

Il fallait dire que le musulman s'attendait à ces vagues, à ces pâmoisons d'usage. "Qu'arrive-t-il quand une de nos actions cesse d'être spontanée pour devenir automatique ? La conscience s'en retire" disait Bergson. Chacun déballait ses habitudes de pensée. On réagissait par réflexe. En revanche, il fut encore plus pathétique : le mufti de Turquie avait fixé la date du Sacrifice au jeudi 25 octobre.  Et il s'en alla au pèlerinage à La Mecque. Les autorités saoudiennes avaient opté pour le vendredi 26 octobre, pour leur part. Comme la plupart des pays musulmans, d'ailleurs. On était donc dans le burlesque : le mufti allait fêter, un vendredi et ses ouailles, un jeudi. Du haut de son hôtel mecquois, il fit une conférence de presse pour rappeler le motif du décalage. Le même motif. Une histoire de décompte. Ainsi allait le monde musulman : la vigile et le jeûne pour les uns sur le mont Arafat, la fête et la bombance pour les autres sur les plaines anatoliennes. Une habitude. Une énième. Avec un grand mufti devenu pèlerin selon le "calendrier musulman saoudien", et pécheur selon le "calendrier musulman turc". La cerise sur le gâteau...

mercredi 7 décembre 2011

De la stigmatisation des musulmans

Si j'ai à soutenir le droit que nous avons de stigmatiser les femmes voilées et leurs maris, frères et fils barbus, voici ce que je dirai :

Les peuples d'Europe ayant enquiquiné les protestants et exterminé les juifs, c'était au tour des musulmans de servir de curée à leur inextinguible besoin d'avoir des ennemis.

La vie serait morne, si l'on ne faisait pas disserter les intellectuels sur des sujets aussi graves que le périmètre d'un bout de tissu.

Celles dont il s'agit sont voilées de la tête au cou; et elles ont des dents si jaunes qu'il est presque impossible de les plaindre.

On ne peut se mettre dans l'esprit que Rousseau, qui est un Etre très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout enveloppé.

On ne peut se mettre dans l'esprit non plus que Badinter, féministe en chef du pays, qui lutte vigoureusement contre l'interdiction de la prostitution au nom de la liberté des femmes, finisse sans raison prohibitionniste lorsqu'il s'agit de la liberté des femmes voilées.

L'idée de vivre-ensemble qui s'accommode très bien des insultes des caricaturistes et des comédiens à l'encontre des valeurs religieuses de leurs concitoyens, ne peut qu'exiger des femmes musulmanes qu'elles consentent à quelques sacrifices mineurs en ôtant leur fichu de la vue de leurs très chers concitoyens.

Il est si naturel de penser que c'est la chevelure à l'air qui constitue l'essence de l'humanité, que les peuples d'Asie et d'Afrique, qui les voilent et les violent, privent toujours les femmes voilées du rapport qu'elles ont avec nous d'une façon plus marquée.

Une preuve que les femmes voilées n'ont pas le sens commun, c'est qu'elles font plus de cas d'un hypothétique au-delà que d'une vie digne ici-bas, qui, chez les nations policées, est d'une si grande conséquence.

Il est inélégant d'invoquer une obscure loi de 1905 qui assure la liberté de conscience, au début d'un nouveau siècle où socialistes et droitistes se rejoignent enfin sur l'urgence de chasser les femmes vêtues de foulard.

Il est impossible que nous supposions que ces femmes-là soient des êtres humains; parce-que, si nous les supposions des êtres humains, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes rousseauistes.

De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux musulmans. Car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des Laborde, Richard, Glavany et consorts, qui font tant de lois inutiles, d'en faire une générale en faveur de la décence et de la liberté ?


mardi 27 septembre 2011

Placer le clocher au milieu de la paroisse...

"Remplissez les églises, bande de cornichons ! Les musulmans débordent des mosquées, inondent les rues, envahissent les espaces, machallah !", aurais-je dit, franco, si j'étais Benoit XVI. "Y en a marre à la fin, on vous supplie de jeter ne serait-ce qu'un regard à l'église et on jure qu'on ne va plus vous toucher, allez, bougez-vous !". Je me serais emballé. Des gestes à la Jean-Paul II, une intonation à faire exploser les coeurs, des mots simples et des allitérations qui accrochent l'oreille. Et paf ! Rien ! La classique platitude. Certes dans un Parlement allemand qui est laid au plus haut point, il était bel homme. Mais le fond, toujours pareil. Canonique, poussiéreux, sibyllin. Tu m'étonnes que les gens préfèrent les églises évangéliques où on finit toujours dans une ambiance disco...


Quoi, c'est vrai ! Le "roi du Vatican" veut aguicher mais il n'y arrive pas; il est "trop pape". Les ouailles boudent, ils veulent des rabais; même le président de l'Allemagne aurait voulu batailler pour faire sauter l'interdiction de la communion aux divorcés-remariés (comme lui, évidemment). Le souverain pontife n'a pas cligné des yeux; il a sorti son vieux papier qu'il a écrit il y a un siècle, l'a lu, a parlé de Dieu et de ses immuables commandements. Un peu de concepts par-ci, un peu de théologie spéculative par-là. Et comme tout le monde n'a pas le niveau de Saint Augustin, bah ma foi, personne ne veut insister. Si bien qu'un chrétien "de routine" en arrive à demander à un musulman comme moi, "de routine" également : "en fait, chez nous, le Prophète, il est Dieu en même temps, c'est ça ?", "j'en sais rien écouuute ! Je n'y ai jamais rien compris, va demander à un curé"...

En tout cas, il a raison de gémir, Benoît XVI. Je le comprends. Il a une mission à remplir : garder le troupeau; il doit être alerte. Le Saint-Esprit l'a précisément choisi pour cela (même s'il a pris la méchante habitude de choisir un vieux lorsque son prédécesseur a assuré un long pontificat); et non pour qu'il passe les saisons dans différents palais. "Représentant de Dieu sur terre" certes, mais responsable des ressources humaines, aussi. L'agrandir aurait été tellement mieux d'accord, le troupeau je veux dire; mais on sait depuis longtemps qu'un pape n'est plus dans l'exaltation, il est sur la défensive. Celui-ci, particulièrement. Ça tombe bien, en France, d'autres "soumis" à Dieu (le même, rappelons-le) ne rentrent plus dans les mosquées, pleines à craquer. C'est la poussade. Elhamdulillah, aurait dit un provocateur. C'est que la robustesse de la foi musulmane n'est plus à démontrer, comme on le sait. Face à la tiédeur de la "foi" christiano-sceptico-athéiste. Du coup, on se demande s'il ne faudrait pas désaffecter des églises pour les "rebaptiser". Mais non c'est une blague, hihi ! Ne tremble pas...

C'est qu'ils avaient les rues, les musulmans. Ils les occupaient. Paisiblement. Alors, les journalistes se mettaient à photographier et filmer une horde de costumés-cravatés s'affairant à trouver un bout de tapis pour poser le front. Les vieux, alias "hadj", s'étaient déjà nichés dans un coin douillet, eux. Le jeune se love, par la force des choses, priorité au "sage". Celui qui n'entend plus, souffre d'une hernie discale, et a le luxe de patienter lorsque tout le monde se bouscule à la sortie. Eh bien dorénavant, tout le monde dedans. Non non, ils ne vont pas s'empiler ou se prosterner sur le dos des uns des autres (pratique acceptée quand une mosquée est bondée). C'est que les pouvoirs publics se sont démenés pour créer en moins de deux, des endroits disponibles. Merci Madame Le Pen qui s'était, comme on s'en souvient, attendrie de cette situation. Du coup, Monsieur le ministre de l'Intérieur et des Cultes, soucieux lui aussi qu'il est, du bien-être des musulmans, comme on le sait aussi, avait remué ciel et terre pour ravir salles, casernes et autres espaces vides. Comme quoi quand on veut... Et voilà qu'on apprend que le parlement grec a autorisé la construction d'une mosquée à Athènes ! Mon Dieu ! Qu'est-ce ? Une cascade de bonnes nouvelles ! Attachez les ceintures, la fin des temps approche. Délire aigu...

Les musulmans à qui il arrive de prier dans les mosquées, le savent. C'est un paradis et un enfer. "Enfer et mosquée, euh... !". C'est vrai. Il faut toujours périphraser quand on parle des religions. Mais j'insiste. Un paradis pour celui qui s'y sent bien et l'enfer pour le claustro et le délicat. Un ami uraniste m'avait dit un jour : "le paradis des mignons, c'est la mosquée". "Oh lo lo ! Le mécréant!" m'étais-je volcanisé. "Calme, calme ! T'as remarqué que la mixité des sexes est interdite en islam sauf à La Mecque, là où se trouve l'édifice le plus sacré, la Maison de Dieu ! Tout le monde se frôle, se touche, se bouscule dans la joie et la bonne humeur, non ?". Trop fort, évidemment, comme argument. "Quel intellectuel, tu es ! Mais c'est quoi le rapport avec...", "bah, c'est que Dieu est beaucoup plus flexible qu'on ne le pense, il nous crée des occasions pour se rincer l'oeil, c'est déjà ça !"...

Sans doute. Et tant mieux pour lui. En tout cas, mosquée signifie avant tout sérénité et concentration. Pas de statues, pas d'icônes, pas de talons, pas de chuchotements. On se souvient de cette mosquée dont le "design intérieur" avait été conçu par Zeynep Fadillioglu. Avec un mimber-toboggan et un mihrab-tréfonds, on se perdait en interprétations. Et on ne priait plus. "Alors oui, mon coeur, c'est la représentation d'un livre qui vient tout droit du Ciel (toboggan), profond (gouffre), lumineux (couleurs douces) et captivant (les pages du Coran sur les murs)". Ça s'appelle un commentaire d'image...



Mais avec tout le respect que j'ai pour mes coreligionnaires, je dois bien avouer qu'une mosquée "oecuménique" n'a aucune chance d'aboutir. Les Arabes et les Turcs n'ont pas forcément la même approche de l' "adab" à l'intérieur. Des convenances. Un Turc ne s'allonge jamais, n'y mange jamais, n'y papote jamais, n'y dort ô grand jamais !, ne tient jamais le Coran en-dessous de son nombril. Les Arabes sont plus "peinards". Du coup la "pollution visuelle" (ressentie comme telle, mille pardons) empêche tout rapprochement. C'est bien la raison pour laquelle, beaucoup restent opposés aux projets de construction portés conjointement par des associations arabes, turques, pakistanaises, noires, etc. Ça finit toujours pas capoter.

Bien. Merci donc à tous ceux qui ont réfléchi longuement pour créer des conditions dignes. Les mosquées pullulent, s'érigeront encore et encore et s'inscriront dans le paysage architectural français. Tiens, la mosquée des Ulis. Ou deux nouvelles mosquées au Havre. Ici, là-bas, là-haut. D'ailleurs, c'est un islamophobe qui tient le registre. Ça sert au moins à quelque chose... Il ne nous reste plus que le souci du minaret. Cette tour qui devrait être invisible ou "visible grâce à l'effort"; comme les illusions d'optique. Du genre, on s'installe face à ce "truc", on devine ce que ça peut bien être. Les architectes font des miracles, un minaret qui n'en est absolument pas un quand on regarde de loin et qui en devient un quand on y a pointé son regard de plus près. Mais les musulmans rabaissent souvent le caquet pour ne pas indisposer Monsieur le Député-Maire ou Monsieur le Préfet. Alors que c'est un droit qui découle de la liberté de religion (une des composantes de la laïcité, mille fois expliqué). Et non une provocation qui signifierait "la prochaine étape dans l'islamisation de la France". Dans un État laïque, les adeptes d'une croyance ne devraient pas se justifier, encore moins s'excuser, quand ils veulent construire un édifice conformément aux canons esthétiques de leur religion. Oui oui, je vais ressortir ma citation, la seule qui existe dans ce domaine : "Quand s'érigera, au-dessus des toits de la ville, le minaret que vous allez construire, il ne montera vers le beau ciel de l'Ile-de-France qu'une prière de plus, dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses" (Maurice Colrat). Pour l'amour du Ciel, n'est-ce pas beau ?

lundi 5 septembre 2011

Et notre première pensée va à...

Une victime collatérale ou une affidée raboteuse ? La question que je me pose. La famille Qadhâfî se démembre, s'éparpille en direct mais c'est cette femme qui m'intrigue le plus. Oui, au fait, c'est une rescapée ou une partisane, cette dame ? Car le tableau est navrant sinon déchirant. Une tragédie. Être l'épouse d'un fou, un vrai. Être la mère de petits monstres, hautains, violents, cruels à qui fera mieux que l'autre. Être une femme qui pleure la mort de ses fils. Être une femme qui célèbre la naissance d'une petite-fille, le premier jour de son exil. Être une folle, sans doute. Après tout, la dinguerie familiale l'a, peut-être, touchée. La matriarche du clan. Issue d'une famille catholique originaire de Mostar, petite-fille d'un inspecteur croate de l'Education nationale austro-hongroise (tout cela, au conditionnel), infirmière de profession, mère de philosophe, d'avocate, d'officiers, de footballeur et de médecins. Femme de dictateur. Voici Madame Safia Kadhafi...




Elle n'a ni l'élégance d'une Cheikha Mozah, ni le charisme d'une Suzanne Moubarak, ni l'arrogance d'une Leïla Ben Ali, ni la modestie d'une Lalla Salma, ni l'assurance d'une Asma el-Asad ou d'une Rania de Jordanie. On ne l'a vue que très peu, on ne l'a jamais entendue, on l'a rarement admirée. Les mauvaises langues disent qu'elle n'en a pas moins amassé une fortune; peut-être. Elle n'en demeure pas moins aujourd'hui, une mère meurtrie. On se rappelle tous Sadjida Talfah, épouse de Saddam, autre mère talée. Deux fils et un petit-fils tués, deux gendres assassinés. Son triste sort aurait poussé Safia Kadhafi à convaincre son mari d'arrêter son programme nucléaire. Aujourd'hui, c'est son tour. Qui convoque-t-on dans ces moments-là ? "Dieu ?". Non, Victor Hugo : "Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,/ Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends./ J'irai par la forêt, j'irai par la montagne./ Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps./ Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,/ Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,/ Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,/ Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit./ Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,/ Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,/ Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe/ Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur." (Les Contemplations).


Une Première Dame donc qui débarque avec ce qu'elle a pu recueillir de sa famille, en Algérie. On la laisse se reposer... Madame Bouteflika en a sans doute été touchée, pouvions-nous penser que nous devons nous raviser. C'est que l'Algérie n'a pas de Première Dame. Ou plus exactement de Première Dame visible. Car le Sieur Bouteflika la cache, comme le faisait en son temps le Roi du Maroc et comme le fait actuellement le Roi d'Arabie Saoudite (et comme ne l'a jamais fait Ahmadinejad, dit en passant). Bouteflika l'aurait épousée, Madame Amal Triki donc, sur le tard, dans les années 90. Quand il était cinquantenaire. Et cela pour pouvoir se présenter à l'élection présidentielle, paraît-il, car la Constitution algérienne exige dans son article 73 que le conjoint du candidat ait la nationalité algérienne, autrement dit que le Président soit marié. On sait au moins qu'en cas de pépin, elle n'aura pas à fuir le pays puisqu'elle ne vivrait pas en Algérie mais à Paris. On la laisse se délasser l'esprit...


Sur les forums algériens, certains de ses compatriotes préfèrent ne pas trop réfléchir sur cette configuration. Une drôle de vie de famille, reconnaissons-le. C'est qu'on a peur de découvrir des choses sur le Président, du genre il était très attaché à sa mère, il n'a jamais eu d'enfant, c'est donc bien qu'il se peut qu'il soit, etc... Un "rebeu" gay, tout ce qui fait fantasmer les Occidentaux. "Qu'on le laisse tranquille ! On n'a pas à connaître la vie privée de nos dirigeants !" disent les plus gênés. Ah ouais ? Pourquoi donc ? N'est-ce pas normal de savoir ce que devient la femme de son Président ? En Turquie, par exemple, la vie privée de Mustafa Kemal est soigneusement tue. Non non, ce ne sont pas les écrits et les témoignages qui manquent, c'est l'autocensure qui prévaut. C'est vrai qu'un de ses plus féroces dissidents avait prétendu qu'il était bisexuel; on sait aujourd'hui qu'il a fiellé par rancune et par jalousie. Ses propos restent très agressifs et ses mémoires qui les contiennent sont toujours interdits de publication en Turquie. En France, non; en voilà donc un extrait qui met si mal à l'aise que je ne le traduis pas, débrouillez-vous : "Müthiş bir ayyaştır. Her gece sabaha kadar içer, körkütük olur. Bütün ömrü öyledir. Gençliği de böyle içki ve fuhuş ile geçmiştir. Recûliyeti yoktur, fakat şehvete pek düşkündür. Fuhşun kadın, erkek, fail, mef'ul her nev'ini yapar. Bu sebepten veya anası fahişe olduğundan olacak ki, bütün milletten namus ve iffeti kaldırmağa çalışır" (Dr. Rıza Nur, Hayat ve Hatıratım, cild 4, s. 1517).


Il reste que les mémoires de sa femme Latife Hanim (nièce de l'écrivain Halid Ziya Uşaklıgil, oui oui celui qui a écrit Aşk-ı Memnu) restent cadenassés dans les coffres de la Société d'histoire turque (Türk Tarih Kurumu). Et aucun historien ne s'aventure à papoter sur les relations d'Atatürk avec Fikriye Hanim dont certains disent qu'elle lui a donné un fils, alors que la vulgate officielle fait de lui, un homme de marbre, sans femme et enfants, dévoué à sa seule passion, sa république; dans ces "certains", il y a tout de même le neveu de Latife Hanim, Mehmet Sadık Öke. Qui prétend, en outre, qu'il avait également eu un fils d'une non-musulmane mais que la famille préférerait ne pas trop s'étendre là-dessus... On les laisse tous reposer en paix.


Parlant de Mustafa Kemal, on ne peut passer sous silence son engagement en Libye, il y a exactement un siècle. C'est qu'il était un officier ottoman qui tentait de faire face aux Italiens pour garder la province. Une implication ottomane si hardie (malgré la défaite) qu'en 1918, c'est le Cheikh Sanussi de Libye qui dirigea la cérémonie impériale du pèlerinage à Eyüp. En effet, dans la tradition ottomane, l'intronisation du nouveau sultan commence par son cülus (la montée sur le trône), se poursuit par le serment d'allégeance (la bey'at) et se termine (en tout cas à partir du XVIIè siècle) à la mosquée d'Eyüp où l'impétrant est ceint du sabre (kılıç kuşanma). Cet épisode du rite est normalement assuré par le Nâkibül'eşraf (le chef de la famille des descendants du Prophète qui est donc un Arabe chaféite) ou le Şeyhül'islam (le plus haut dignitaire religieux de l'empire).


Eh bien, l'histoire retiendra que la dernière "cérémonie du sabre" de l'empire ottoman a été confiée à un Cheikh libyen reconnaissant. Tellement reconnaissant que le neveu de ce dernier, devenu Idriss Ier, émir puis roi de Libye, appela au poste de Premier ministre, un sous-préfet turc, Sadullah Koloğlu (dont le fils est un journaliste célèbre, Orhan Koloğlu). Ah oui alors, les deux nations sont très proches. La preuve récente en est que la fameuse réplique par laquelle Saïf ul islâm a envoyé dinguer le monde entier avec sa Cour pénale internationale ( طز في المحكمة الدولية ) contenait un mot turc; "tuz" (طز) c'est-à-dire "sel". Un mot turc devenu gros mot en arabe vulgaire, une étymologie qui remonte aux taxations du sel égyptien par l'administration ottomane. Répétons donc, quand quelqu'un nous enquiquine, on ne dit plus "va te faire ..." mais "Tuz !". Ca fait distingué...


Il était arrivé balbutiant; déjà fou. Il s'en va barjo fieffé. Le roi Idriss Ier était en Turquie quand il a été déposé par Kadhafi. Celui-ci a été renversé mais sa voix radiophonique se fait entendre de Syrie. Le prince Muhammad As-Sanussi est présent, lui; il a soutenu son peuple (comme l'a fait, hier, le prétendant au trône d'Egypte), est revenu en mars 2011 après tant d'années d'exil et a enfin "avoué" qu'il était prêt à monter sur le trône. Voilà donc où on en est arrivé de fil en aiguille, du coq à l'âne, de-ci, de-là. La Providence, que veux-tu. Je ne voudrais pas "m'ingérer dans les affaires intérieures" de la Libye maiiis... voilà quoi. Notre première pensée va donc à...

mercredi 4 mai 2011

Goutte de sang dans la mer...

Voilà que le "monde entier" cavalait derrière lui dans les montagnes et les grottes; eh bien, on l'a trouvé dans une villa. Saddam Hussein émergea d'un trou, lui; barbe broussailleuse, tignasse ébouriffée et mine déconfite. On s'en souvient, il n'avait même pas eu l'audace de se suicider. Soi-disant, Osama aurait ordonné à ses gardes de le tuer en cas de pépin. Même lui donc, n'avait pas "osé" faire hara-kiri. Et ses gorilles ont, semble-t-il, rendu l'âme avant de le "saborder"... Résultat : il a été liquidé. Oui c'est bien ça; liquidé. Les Américains, dans un étrange moment de vérité, l'ont concédé : il ne portait pas d'arme. Et vas-y pour un instant d'attendrissement...

Le Président Obama a tenu à rappeler (aux musulmans, sans doute) que le "terroriste en chef" n'était pas "un dirigeant musulman". Un dirigeant, c'est sûr. Musulman, seul Dieu le sait. En islam, la règle est simple : il n'y a pas d'excommunication. Et, a-t-il continué, "sa mort devrait être bien accueillie par tous ceux qui croient en la paix et la dignité humaine". Certes. Mais de là à se réjouir de la mort d'un être humain, il y a un fossé. Il s'avère que je suis opposé à la peine de mort et comme l'a dit Jospin, "je ne suis pas dans la logique du Talion".

"Justice est rendue" nous apprennent les Américains. Sans doute. Nous autres Français et hommes civilisés, n'approuvons pas la méthode; nous avons une conception plus procédurale de la justice. "Les droits de la défense" dit-on, par ici. Là-bas, c'est plus simple : on noie des accusés, on extorque des noms (en l'occurrence le nom du coursier de Ben Laden) et on se réjouit de l'efficacité de la torture... Ça reste donc une "exécution extrajudiciaire" pour un juriste...

Des théories ont immédiatement été mises sur la table : il n'aurait jamais existé (!), il n'aurait pas été tué pardon assassiné, les Américains n'auraient jamais envisagé de lui faire un procès, etc. etc. Comme l'a même écrit un malin, "Ben Laden ne pourra plus nier son implication dans le 11-Septembre". Ouaaawww ! Évidemment, un être simple d'esprit comme moi, benêt, quoi ? d'accord idiot si tu veux, ne hume aucune saveur particulière en lisant ce genre d' "analyses". Il note seulement qu'il y a une "ambivalence musulmane".
On se le rappelle; le Premier ministre turc, Erdogan, avait pondu, dans un de ses moments d'égarement, la sentence que voici : "un musulman ne saurait commettre un génocide". Ah ouais ? Il répondait ainsi à ceux qui dénonçaient le voyage de Bachir en Turquie. Chose étrange, c'est ce même Erdogan qui a sermonné le Raïs égyptien en lui rappelant le Jugement dernier; comme quoi les musulmans pouvaient également être cruels... L'amaurose, dit-on. La cécité mentale. Le défilé : "Il l'a pas fait !", "il n'a pas pu le faire !", "c'est pas lui !", "oui mais il a ses raisons !", "c'est un complot sioniste !", etc.

Comme il fallait bien que les musulmans eussent quelque chose à reprocher aux méchants Américains, la Providence a fait trébucher les grands cerveaux de la Maison Blanche sur un point : l' immersion (ou l'"emmerrissement" ?) du corps. Ces malappris ont tout bonnement jeté le cercueil au fin fond de la mer. "Après avoir respecté les exigences du rite musulman", s'il vous plaît. Mais en bravant la première d'entre elles, le droit à une sépulture... On le sait, en Turquie, le cadavre du plus grand théologien du XXè siècle, Said-i Nursî (le leader spirituel de Fethullah Gülen, imam le plus adulé en même temps que le plus craint de Turquie), avait été balancé d'un hélicoptère, de peur qu'une nouvelle "Kaaba" se constitue autour de son tombeau...

L'article 25 de la Déclaration des droits de l'Homme de l'Organisation de la Conférence islamique, qui est en soi un texte très pauvre, apporte ici une touche particulière : "Dans le cas de guerre, il n’est pas permis de tuer les femmes, les enfants et les vieillards parmi ceux qui ne participent pas à la guerre. Il n’est également pas permis de couper les arbres ou de détruire les bâtiments civils de l’ennemi. Le blessé a droit à la nourriture et à l’asile. Le corps du mort doit être sauvegardé". Osama donc, avec son linceul immaculé, gît quelque part en mer d'Oman. Et si la mer rejetait son corps tel celui de Pharaon (Coran 10 : 92) ?

Certains chroniqueurs turcs prient pour son âme, non pas par sympathie mais par réflexe islamique : "Allah Teala ecrini arttırsın ve taksiratını affeylesin"; en clair que Dieu l'absolve. C'est facile à dire, ça prend quelques secondes, ça n'enlève rien au priant. Mais ça écorche certaines bouches sensibles car viennent à l'esprit, des milliers de victimes (dont des musulmans) et un verset : "quiconque tue un innocent est considéré avoir tué l'humanité tout entière" (5 : 32). Un De Profundis ? Je ne crois pas, non...

lundi 14 février 2011

"Les Frères juifs"

C'est vraiment étrange. Le peuple égyptien fait une révolution mais personne n'est content. Personne, les dirigeants étrangers, je veux dire. On les voit défiler, pourtant. Les risettes sont bien là, les félicitations fusent, quelques hourras s'entendent. Mais il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Non, ils ne pleurent pas le départ de Moubarak. Ça au moins, on le sait. Ils ont besoin de son ombre, pas de lui physiquement. Ils n'ont pas tous mal dormi non plus au même moment, ça ne colle pas. Hmm. Elles restent crispées, pourtant, les bouilles.

La patience, mes petits. Il suffit juste d'attendre la fin des discours pour tout comprendre. "C'est bien, bande de bouseux, vous avez bien fait, vous allez apprendre à jouer à la démocratie, vous le méritez, évidemment, sans doute, c'est dans l'ordre naturel des choses, c'est bien, on est contents pour vous hein, mais... euh... c'est qu'il faut nous le jurer maintenant, d'accord, ah qu'ils sont mignons !, hahaha, allez dites-le, vous n'allez pas envahir Israël hein ?"...

Ahhh ok ! Israël. La passion occidentale. J'avoue qu'on avait le droit de ne pas penser spécialement à la sécurité d'Israël dans ce moment de liesse. Ça me rappelle l'ancien premier ministre turc, Necmettin Erbakan, et sa fameuse réplique quand la classe politique traditionnelle lui disait qu'on ne pouvait rien faire à Chypre sans l'onction des Américains : "Bana ne Amerika'dan !". "Je m'en fous de l'Amérique". C'est étrange, on a envie de dire "on s'en fout d'Israël" mais on ne le dit pas évidemment; on est bien élevés. Et on ne veut surtout pas passer pour un "renieur" de l'Etat d'Israël et corrélativement pour un antisémite...

Mais on vit dans des pays qui ont malheureusement décimé des millions de juifs et qui font tout, aujourd'hui, pour se faire pardonner. Fallait y penser. La dame Merkel, par exemple, elle se devait d'être ferme. Son pays a commis un crime qu'un cerveau humain n'arrive toujours pas à concevoir : brûler des êtres humains d'une manière mécanique...

La souffrance du peuple égyptien sous la dictature, peu importait. L'essentiel, c'était la stabilité donc la sécurité d'Israël; comme si une Egypte islamiste allait forcément embraser la région. On a déjà eu des talibans en Afghanistan, on a toujours les mollahs en Iran et les wahhabites en Arabie Saoudite. Israël est toujours là. Elhamdulillah cela dit. Mais c'est le basculement égyptien qui fait le plus sursauter. C'est comme ça. Ça plombe l'ambiance, évidemment. Car du coup, on se rend compte que la soi-disant seule démocratie de la région fait sa lippe. Une sorte de discourtoisie.

C'est connu : lorsqu'on confie la bride à un peuple musulman, il la refile aux extrémistes. L'Iran en 1979. La Palestine en 2007. Et en forçant les traits, et pour faire jouir les laïcistes turcs, la Turquie en 1950. Car le dogme musulman ne saurait prévoir la démocratie. Des élections libres, non mais ! Des lois faites par les hommes ! Astaghfiroullah... Il faut les "dresser", les musulmans. C'est que leur Livre, qu'ils disent sacré, est systématiquement brandi comme la meilleure Constitution possible. Tu veux du droit pénal ? Tout y est. Tu veux du droit commercial ? Des détails à foison. Du droit civil ? Plus épais que le code civil français. De la science politique ? Allahu ekber...

Voilà donc ce qu'on pourrait voir si les islamistes arrivent au pouvoir en Egypte :
- La tyrannie de la majorité musulmane.
- Un système multijuridique en fonction de la confession des citoyens.
- Des tribunaux propres pour les religieux, disons les oulémas.
- Une discrimination officielle et officieuse contre les minorités ethniques et religieuses.
- Des discours de haine et des appels à la discrimination notamment s'agissant de la location de logements aux juifs.
- Une délégitimisation assurée de l'Etat d'Israël.
- Des racistes décomplexés, membres de la coalition gouvernementale.
- Des obstructions aux activités des organisations de défense des droits de l'Homme.
- Impossibilité de contracter un mariage civil donc mixte.
- Une liberté de ton illimitée pour les oulémas.
- Occupation de territoires voisins.
- Autorisation donnée aux religieux de faire circuler des bus où les femmes sont soigneusement logées à l'arrière.
- Un serment de fidélité à un État islamique.
- Les critères de nationalité définis en fonction de la religion donc par les oulémas.
- Une pression sociale pour le respect des règles religieuses en public.
- Une pression politique sur les journalistes.

Il suffit juste de remplacer "oulémas" par "rabbis", "musulman" et "islamique" par "juif", "Israël" par "Palestine" et "juif" par "arabe". Vous avez bien compris : on parle bien de la situation actuelle de l'Etat d'Israël, "la seule démocratie dans la région". Cette fameuse "villa dans la jungle", chère à Ehoud Barak. Les "Frères" sont déjà au pouvoir, en réalité. Là-bas, oui; et ils ont peur de voir leurs affidés percer en Egypte. On en rit ou en pleure, au fait ?

dimanche 16 janvier 2011

Men daqqa douqqa مَنْ دَقَّ دُقَّ


On l'avait croisé à Bodrum, le Raïs. En Turquie. L'été dernier. Avec sa légendaire femme. Un yacht loué à 20 000 dollars la journée. Ah oui, hein; puisqu'il faut dire du mal des sortants. Aujourd'hui, le clan a explosé, chacun essayant de trouver un point de chute. Les Tunisiens sont ingrats, mon cher. Ben Ali avait "déposé" Bourguiba, le "père de l'indépendance", pourtant. Le fameux article 57 de la Constitution. Celui qui a permis, avant-hier, au président de l'assemblée d'être "président par intérim". Le pauvre premier ministre n'a pu être président que pendant 24 heures. Il s'était rabattu sur l'article 56, lui. Moins massif. Ça ne fait rien, une petite place dans les livres d'histoire honorera son nom et sa famille. Il sera le "Abdülhalik Renda" de la Tunisie; ce dernier fut président de la République de Turquie par intérim, un jour durant, du 10 novembre au 11 novembre 1938, à la mort d'Atatürk.

Déposer le "père de la Tunisie", ç'aurait été comme chasser le "père des Turcs". Inimaginable. Astagfirullah, d'ailleurs. Que Dieu nous préserve d'avoir de telles pensées. Ils sont ingrats, on l'a dit. Alors que le père Bourguiba était celui qui avait interdit la polygamie et la répudiation. Bon, il était lui-même bigame un certain temps et avait répudié sa seconde épouse mais ça ne faisait rien, le peuple devait suivre ses réformes, pas sa "sunna". Dit en passant, la femme répudiée s'appelait Wassila Ben Ammar, arrière-grand-mère de Madame Besson. Bourguiba avait apporté la modernité; il buvait de l'eau en plein ramadan, il arrachait les voiles, il déconseillait le jeûne. Mais il se targuait en même temps de l'islamité de sa première femme, une française. Il l'avait récompensé pour "tout ce que tu as fait pour faire de mon fils un Tunisien et un musulman". Émotion...

Le père Ben Ali a fini comme le Chah d'Iran. Mais personne n'était là pour le supplier de rester. La figure du fameux pilote qui s'était jeté aux pieds du Chah a été supplantée, ici, par celle d'un pilote qui a refusé d'embarquer la famille Trabelsi qui s'affairait à s'enfuir. Les mauvaises langues disent, en effet, que Madame la Présidente et sa tribu, pompaient avec entrain, les ressources du pays.

Il avait parlé en dialectal, pourtant, Ben Ali. Histoire de communiquer avec son peuple. Après tout, il se devait de descendre à leur niveau; nécessairement bas. Car la masse ignore l'arabe littéraire. Elle l'écoute au journal télévisé et essaie de la lire dans la presse écrite. Mais ça serait tout. C'est bien pour ça qu'ils ne se comprennent pas. La faute au téléphone arabe. Le bouche-à-oreille. La phrase initiale n'a rien à voir avec la phrase d'arrivée. Et on appelle cela une nation. On a envie de hurler, évidemment. Le franco-arabe est devenu le dialecte tunisien. Encore un effet néfaste de la colonisation. N'a-t-on pas vu des pancartes en français ? Un peuple qui s'exprime dans une langue étrangère dans un moment si national, si historique, si mémorable, si intime...

On s'en souvient; en France, un député socialiste avait demandé au ministre de l'éducation de tout faire pour que le président Sarkozy ne parle plus en français "dialectal". "L'actuel président de la République française semble éprouver maintes difficultés à pratiquer la langue française. Il multiplie les fautes de langage, ignorant trop souvent la grammaire, malmenant le vocabulaire et la syntaxe, omettant les accords. Afin de remédier sans délai à ces atteintes à la culture de notre pays et à sa réputation dans le monde", M. le député demandait au ministre "de bien vouloir prendre toutes les dispositions nécessaires pour permettre au président de la République de s'exprimer au niveau de dignité et de correction qu'exige sa fonction".

Et Monsieur le ministre de l'éducation lui répondit en "français littéraire" : "En ces temps de complexité et de difficulté, le président de la République parle clair et vrai, refusant un style amphigourique et les circonvolutions syntaxiques qui perdent l'auditeur et le citoyen. Juger de son expression en puriste, c'est donc non seulement lui intenter un injuste procès, mais aussi ignorer son sens de la proximité. Ses paroles relèvent de la spontanéité et, au contraire d'un calcul, sont le signe d'une grande sincérité".

Eh ben dis-donc ! Merdoyer devient un mérite, maintenant. Car le peuple mériterait un tel langage; sincérité oblige. Et c'est spontané, coco. C'est un peu le Georges Marchais qui faisait sciemment des fautes de français pour exprimer sa "proximité" avec les Français. Merci pour nous... Même Chirac faisait exprès de parler correctement en public afin d'épater la masse. Et il réussissait. Laissons de côté de Gaulle et surtout Mitterrand, les dieux de la langue française. Et soyons juste : Jean-Marie Le Pen est le dernier dinosaure qui sait encore manier le bon français...

En réalité, Ben Ali souhaitait partir en 2014. Il l'avait dit, à son peuple : "je vous ai compris mais vous aussi, comprenez-moi !". Un rab de trois ans pour amasser plus, sans doute. Le temps idoine pour s'octroyer un article de la Constitution, peut-être. Ou le temps que sa promesse s'oublie. Eh non ! Une manoeuvre donc, il a déguerpi le jour d'après. Ultime paradoxe : le président du pays le plus sécularisé et le plus laïcisé du monde arabe a trouvé refuge en Arabie Saoudite... Un vendredi, en plus, un jour saint...

L'Arabie a l'honneur d'être un havre pour les dictateurs, comme on le sait. C'est commode : il n'y a pas de presse susceptible d'enquiquiner, ni une société civile qui appellerait à leur couper la main. Condamné à la prison à vie, Nawaz Sharif, était en exil en Arabie. Idi Amin Dada, dictateur ougandais, également. Khaleda Zia, la première ministre bangladaise, qui devait bien avoir quelque chose à se reprocher, de même. D'autres pays arabes démocratiques s'étaient également bousculés pour honorer le droit d'asile. Les Émirats arabes unis avaient accueilli Pervez Musharraf et Bénazir Bhutto en son temps, le Qatar, l'ancien putschiste mauritanien Ould Taya, le Sénégal, Hissène Habré, l'Egypte, Nimeiry (celui qui avait pendu le réformiste musulman Mahmoud Mouhammed Taha).

La France fait son coq, dorénavant. Elle a "lâché" Ben Ali; sa famille, en vacances à Paris, a été soigneusement expédiée. C'est pathétique; la France prend les mesures pour "bloquer les mouvements financiers suspects". Il y a encore un jour, la ministre des affaires étrangères insistait pour envoyer les forces françaises de sécurité dont le professionnalisme pouvait aider les forces de l'ordre tunisiennes à mater dans la dentelle...

Tous les exilés tunisiens se mettent à rêver sur le dos des "fauteurs de trouble", aussi. Les "opposants historiques" commencent à faire entendre leur programme politique et leurs recettes de là où ils sont. Les "nouveaux résistants" de l'intérieur se découvrent des c... . Les médias ne savent pas comment évoquer ce qui se passe; c'est qu'ils étaient habitués à faire des ronds de jambes. N'est pas résistant qui veut... On se souvient du fils du chah d'Iran lorsque les manifestations faisaient craindre une chute de la République islamique en 2009. Reza Pahlavi, pas l'autre, le cadet, celui qui s'est suicidé dernièrement. Reza espérait un retour. Il déclarait être en réserve; au cas où. Comme si le mot République était souillé pour un bon moment et qu'il fallait une monarchie. Cela dit, les Pahlavi ne sont qu'une dynastie toute récente. Et je pense que les Kadjars ou mieux, les Safavides ont beaucoup plus de légitimité pour monter sur le trône. "Un roi doit avoir les mêmes souvenirs que ses sujets" (Jean-Paul Sartre, Les Mouches). C'est mon côté royaliste qui s'agite...

Car vouloir la restauration de la monarchie n'a rien de répréhensible, c'est un régime politique. Et il n'a aucune raison de "puer". La famille ottomane, par exemple. Elle serait bien à la tête de la Turquie, non ? Quoique ses membres sont trop modernes pour la société qu'ils seront chargés de diriger. Tant pis; on préfèrerait la sultane Neslişah aux kémalistes complexés (un pléonasme, d'ailleurs)...

La Tunisie méritait ce changement; comme tout pays "occupé" par un autocrate, évidemment. J'avais eu quelques professeurs tunisiens à la fac. Et j'avais énormément lu la doctrine tunisienne. Ce qui m'a toujours frappé, c'est cette très belle écriture qui caractérise les francophones d'Afrique. Par exemple, lire le Sénégalais Kéba Mbaye (paix à son âme) est un vrai délice. Écouter un intellectuel africain est un des plus beaux exercices au monde. Mes professeurs parlaient peu de politique, évidemment. On les comprenait. Et on avait pitié pour eux; de si grands juristes, avait donné la Tunisie. Mais elle leur faisait peur. Il y a aussi, les Charfi, les Ben Achour, les Djaït; les grandes familles intellectuelles du pays. Yadh ben Achour, je l'ai déjà dit, est une sommité, pour moi.

Tous les dictateurs des pays arabes, qui ont tous, à y regarder de près, la même teinture de cheveux, ne pourront plus ronfler tranquillement, dorénavant. Ils ne dormaient déjà que d'un oeil. Dictature oblige : "la puissance qui s'acquiert par la violence n'est qu'une usurpation et ne dure qu'autant que la force de celui qui commande l'emporte sur celle de ceux qui obéissent" (Diderot, Encyclopédie, article "autorité publique"). C'est une jurisprudence quasi-constante : ça finit mal. Saddam, Ceaucescu, Ben Ali, Dadis Camara, Mengistu, Mobutu, etc. etc. Si bien que la seule question que tout le monde se pose quand un dictateur s'installe, c'est : "comment va-t-il finir ?". Hein Moubarak ? Hein Bachir ? Hein Khaddafi ? De son côté, le secrétaire général de l'OCI, qui doit sûrement siroter un diabolo fraise avec Ben Ali, à Djedda, affirme "sa solidarité avec le peuple tunisien". Merci bien.

Il faut avoir une pensée pour Mohammed Bouazizi qui, un beau jour, avec son étal, a renversé un régime qui a su tenir moins d'un mois. Il s'est sacrifié, que dire de plus. Ce n'est pas rien que de faire basculer tout un peuple du soliloque à la "causerie nationale". La Tunisie est malade. "Il y a plusieurs médecins à son chevet, modernes, traditionnels, chacun propose ses remèdes, l'avenir est à celui qui obtiendra la guérison. Si cette révolution triomphe, les mollahs devront se transformer en démocrates; si elle échoue, les démocrates devront se transformer en mollahs" (Amin Maalouf, Samarcande). Ce n'est peut-être pas si simple, si tranché. C'est pourquoi, ceux qui ont des entrailles pour la Tunisie n'ont qu'une simple prière à la bouche : bon courage.