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dimanche 28 avril 2019

(1) Chroniques du règne de Recep Ier. Les oignons de la colère : octobre-novembre 2018

La disparition d'un gazetier saoudien
Près de quinze ans après son sacre, le trône du Sultan-Calife, Sa Majesté Recep Ier, en vint à vaciller. Ce fut en tout cas l’avis général, rapidement effacé de l’esprit des gens devant l’humeur rebourse de l’Ombre d’Allah. “Il n’y a point de crise en mon Empire”, avait-il décrété et personne n’osa broncher. Mieux, tout le monde applaudit. 

Le Gendre, le Damat-ı Hazreti Şehriyari de sa titulature officielle, ne s’en démena pas moins pour assommer une crise qui n’existait pas. Le poupin, dont le nom de la dynastie était le Drapeau blanc, tout de noir vêtu, le visage envahi de gouttelettes de sueur, avait défendu sa politique : une invitation adressée à un cabinet de conseil américain pour venir fouiller dans les cartons du sultanat afin, avait-il dit, de “dresser un bilan et contrôler notre action”. Le sang de Sa Grandeur ne fit qu’un tour. 

A l’occasion d’une harangue devant ses esclaves, il fustigea le royaume des Etats-Unis, chassa de ses terres ledit cabinet et lança l’une de ses bluettes fétiches : “Nous nous suffirons à nous-mêmes !”. Le lendemain, Monsieur le Damat, toute honte bue, réapparut devant les caméras. Magnanime, il annonça un train de mesures pour lutter contre l’inflation. Les sujets furent ravis, le pouvoir avait décidé de lancer des soldes, comme en France. Au moins 10% et plus, si on aimait son pays. 

Le même jour, le lieutenant d’Allah sur terre, promut des gueux dans les différents offices de son énormissime palais. L’un d’eux, Mehmet Ali Yalçındağa, fut le responsable d’un journal de centre gauche qui passait pour être le navire amiral de la presse turque. Il était également un ami de M. le Damat. Sa correspondance avec ce dernier avait permis de constater à quel point le palais mettait son grain de sel dans la ligne de ladite gazette. M. Yalçındağa fut ainsi remercié pour avoir si savamment censuré Hürriyet. 

Un gazetier saoudien, lui, disparut de la terre le jour où il mit les pieds dans le consulat de son royaume. Le Sultan-Calife en fut très troublé. Il ordonna une enquête et défendit mordicus la liberté de la presse. La masse en fut ébaubie. 

Habitué à spolier les habitants de l’Empire, le Sultan décida un beau matin de faire main basse sur les parts sociales d’une banque que le défunt Empereur, Mustafa Kemal Ier, avait léguées à sa ligue. Le parti des nationalistes, mené par le chef de clan M. Bahçeli, s’empressa d’apporter tout son concours. 

Il faut dire que l’Empire était habitué à ce genre de manèges. Après la tentative de révolution deux ans auparavant, Sa Grandeur avait décidé de nationaliser des milliers de biens. On apprit le même jour que la justice avait nommé deux administrateurs à deux maisons closes à Adana. Monsieur le juge avait décidé de laisser à l’administration des impôts le loisir de désigner ces deux fonctionnaires. Une drôle de ligne dans la carrière de ces serviteurs de l’Etat. 

L'évaporation d'un pasteur américain 

La patrie avait pu souffler un grand coup avec la libération d’un pasteur américain, tenu aux fers pour avoir salué des Kurdes et des partisans du séide Fethullah Gülen. La justice de Son Immensité décida de le condamner pour la forme et de le libérer juste après. Les apparences étaient sauves. Et il fallait bien justifier le nombre des mois passés en geôle. La tactique fut grandiose, notre Grand Seigneur fut ravi de cette trouvaille. Un temps, il avait promis que le pasteur Brunson ne serait pas libéré tant que l’imam Gülen, en exil dans un tekké en Pennsylvanie, ne lui serait pas remis. Ce n’était pas la première fois qu’il fulminait ainsi pour ravaler ensuite sa calotte mais les masses applaudirent quand même. 

L’onde de choc fut tel que les partisans de Sa Majesté se mirent à faire ce qu’ils avaient soigneusement cessé de faire depuis des lustres : réfléchir. Les réseaux sociaux furent remplis de ronchons qui se demandaient pourquoi notre Leader avait retenu ce pasteur si c’était pour le relâcher sans contrepartie. Devant ces interrogations, le porte-parole du clan de Recep Ier, le sieur Ömer Celik, déclara devant les micros : “Le dictateur de Washington ne peut en aucun cas donner l’impression d’avoir fait pression sur notre Sultan-Calife pour libérer son esclave. Notre patrie est un grand Etat de droit. Notre patrie est l’héritière d’une grande civilisation. Et toc !”. 

Entre-temps, alors que le sieur donnait des leçons de démocratie à un chef d’Etat étranger à partir du siège de son clan perdu dans une ruelle d’Ankara, ledit pasteur avait pris l’avion, direction l’Allemagne. Il allait, nous avait-on dit dans les gazettes, faire des examens médicaux avant de s’envoler pour le royaume des Etats-Unis. Le sieur Celik parle de quoi ?, s’interrogèrent en chœur les grandes plumes de l’Académie Twitter. Le Sultan-Calife déclara tout sourire au monarque américain, “Voyez, notre justice est indépendante”. Et l’affaire fut enterrée. Ce dernier promit un avenir radieux entre les deux pays. 

Le mystère de la chambre jaune 

Peu enclin à s'épancher sur ses revirements, le Calife se rendit à Kayseri pour inaugurer la mosquée que le pacha Hulusi Akar avait fait bâtir sur ses deniers personnels. Il récita tellement bien le Coran que la masse oublia l’épisode Brunson et fut une nouvelle fois épatée par la piété de l’Ombre de Dieu. 

La police de Sa Majesté fit son entrée au consulat du royaume wahhabite pour trouver le sieur Kashoggi, devenu poussière depuis deux semaines. On attendit d'elle qu'elle dénoue ce nouveau mystère de la chambre jaune. Elle n'avait toujours pas élucidé l'assassinat de Hrant Dink de 2007 mais tant pis. 

Alors qu'il devenait de plus en plus certain que le gazetier fut assassiné par les séides du monarque wahhabite, le consul Muhammed el Oteybi acheta un billet et s'enfuit dans son pays. “Que voulez-vous, il a l'immunité diplomatique”, déclara le porte-parole de l’AKP, Ömer Bey. Qui annonça également que le Sultan avait décidé, dans un élan de magnanimité digne de Dieu, de retirer sa plainte contre des étudiants de l’ODTÜ qui avaient eu l'audace de l’affubler de noms d'animaux sur une pancarte déployée lors de la cérémonie de fin d’études. Sa Majesté les invita même en son palais. 

De son côté, le fameux pasteur Brunson apparut sur une chaîne de télévision américaine pour s’épancher sur ses mois de prison. Il se plaignait d’avoir partagé une cellule avec 20 musulmans dévots. “On se croyait dans une mosquée”, éructa le malheureux. Une mosquée ! Ne savait-il pas que ces félons gülenistes fussent des traîtres ! Parlant de gülenistes, on apprit le même jour que le sieur Nurettin Veren, ancien compagnon de route de l’imam devenu transfuge, fut viré du journal Yeni Akit. Il eut en effet une attitude vile en critiquant sans arrêt l'entourage de Sa Grandeur. Il adorait affubler tout passant de “membre de FETÖ” à tel point qu'on craignait qu’il eut pu traiter le Sultan lui-même de güleniste. Fort heureusement, on lui tordit le cou au bon moment. 

Le monde entier était toujours à la recherche du sieur Khashoggi. Les mauvaises langues dirent qu’il fut démembré, vivant s’il-vous-plaît. Pile à ce moment, on apprit avec grande tristesse le trépas du photojournaliste Ara Güler. Sujet arménien, il était un inconditionnel du Sultan-Calife dont il disait admirer l’opiniâtreté. 

Le rebiffement du Conseil d'Etat 

Le Conseil d’Etat prit une décision fort intéressante. Il annula l'abrogation du serment des élèves de primaire qui, chaque matin, criaient au monde entier qu'ils étaient fiers d’être turcs. C'est le Sultan en personne qui l'avait enterré en 2013 pour contenter ses chiourmes kurdes. Aujourd'hui, il appréciait davantage les nationalistes. Le revirement de politique s’accompagna ainsi fort opportunément d'une décision de justice qui seyait à l'air du temps. 

Adepte d'allocutions quotidiennes, le Calife se rendit à une université d’Izmir pour prononcer le discours inaugural de l'année universitaire. “Comment se fait-il qu'aucune université turque ne figure parmi les 500 premières ?”, tonna-t-il. Le même jour, on entendit le président de l'université Katip Çelebi, Saffet Köse, déclarer : “C'est quoi les droits de l'homme ? Ça vient de l’Occident”. Le pourquoi du comment. Le même jour dans la même ville. 

Les hautes autorités de l'Etat expédièrent en enfer l'Arménien orthodoxe Ara Güler dont le cercueil, enveloppé du drapeau rouge au croissant et à l'étoile, fut inhumé avec de la terre provenant de Giresun, ville de ses ancêtres. 

Autre événement macabre : le royaume wahhabite reconnut que le gazetier Khashoggi fut tué dans son consulat à la suite d'une rixe avec d'autres Saoudiens. Les affaires du monde imposèrent de croire à cette version. 

Adepte du ballon rond, le calife inaugura un stade à Diyarbakir, la ville de ses sujets kurdes, si prompts à lever les boucliers. Ironie de la situation, l’équipe locale, Amedspor, ne fut pas conviée à la cérémonie, histoire de ne pas troubler les nerfs de Sa Majesté. 

Poussé par son partenaire de coalition, le sieur Bahçeli, de voter une amnistie pour libérer les chefs de bande, le Sultan-Calife lança, à l’occasion de l’inauguration d’une ligne de métro, “certains veulent une amnistie, quelle amnistie ! Nous ne voulons pas passer pour un gouvernement qui libère des drogués !”. Une sentence qui ulcéra M. Bahçeli qui se fendit d’un communiqué sur Twitter où il appela à plus d’intégrité et de politesse. Ce fut là le paradoxe suprême : grand mal embouché devant l’Eternel, le sieur Bahçeli appela à un ton plus respectueux. Mais, dès le lendemain, il fit montre d'une férocité verbale étonnante et déclara morte l'alliance aux élections municipales. 

Sa Grandeur Suprême haussa également le ton et rappela qu’il était contre l'amnistie et le rétablissement du serment de l’élève. Il tira à boulets rouges contre la haute robe du Conseil d’Etat qui s’obstinait à ne pas enterrer le serment. “Que faites-vous depuis 5 ans ? C'est nous qui devons rendre des comptes au peuple”, lança-t-il aux magistrats présents. Qui se trouvaient au palais impérial pour un symposium sur, précisément, le Conseil d’Etat. 

Le même jour, il vola la vedette au prince héritier des Saoud en déclarant que le meurtre du gazetier était planifié et que le lieu d'enterrement du corps avait même été prévu la veille. 

La levée des sanctions sataniques 

Le Sultan annonça que les forces impériales étaient prêtes à foncer sur Manbij. Son Altesse fut très comblé d'accueillir le Tsar de toutes les Russie, le roi de France et la chancelière allemande à Istanbul. Les quatre leaders discutèrent de la situation en Syrie, où le satrape Bachar al-Assad et ses opposants se faisaient la guéguerre depuis 7 ans. On papota, on se serra les mains et on se dit à bientôt. Le roi Emmanuel Ier taquina le chef de la oumma en lui disant qu'il avait entendu dire que ce palais d'Istanbul devait être la résidence du Premier ministre mais qu'il se l'était appropriée. Sa Grandeur rétorqua en bombant le torse : “Nous sommes passés au système impérial absolu”. 

C’est avec un bonheur bien mérité que le Sultan-Calife inaugura en ce jour du 95e anniversaire de la proclamation de l’Empire le troisième aéroport d’Istanbul. Le peuple fut heureux de pouvoir admirer un nouveau bijou architectural qui ferait le malheur des adversaires de Sa Majesté. Lorsqu’on vit le roi du Soudan, Omar el-Béchir, s’asseoir à la gauche de l’Empereur, le bonheur en fut décuplé. Une obscure cour pénale internationale le recherchait pour génocide mais que nenni, il était un bon roi aux yeux de l’Ombre d’Allah. La journée se passa très bien et chacun put retrouver ses pénates, le cœur rempli de gratitude envers le lointain successeur de feu l’Empereur Mustafa Kemal Ier. 

Le président de l'université de Harran, Ramazan Taşaltın, provoqua une polémique en déclarant sur la chaîne Akit Tv, "l'obéissance à l'Empereur Erdogan est une obligation divine pour chaque individu". Le sieur, ingénieur, fit pourtant ses classes au Royaume-Uni. Personne ne comprit cette sortie décérébrante et même le parti de Sa Majesté condamna une telle conception.

Le parquet d’Istanbul publia enfin un communiqué dans lequel il indiqua que le gazetier avait été étranglé dès son entrée au consulat d’Istanbul et que son corps fut démembré. 

Le Sultan, lui, lança les travaux pour la réalisation d’un système de défense anti-aérien, baptisé SIPER.

Il envoya son vice, Fuat Oktay, expliquer au parlement que 1004 entreprises étaient dirigées par des administrateurs. Des sociétés dont la valeur atteignait près de 55 milliards de livres soit près de 8.6 milliards d’euros. Un trésor.

L'apaisement avec l’Empire américain conduisit à la levée réciproque des sanctions contre les ministres de l'intérieur et de la justice, Süleyman Soylu et Abdülhamit Gül ainsi que Kirstjen Nielsen et Jeff Sessions. Un mauvais souvenir de l’affaire Brunson. On apprit même que Washington exemptait la Turquie de l'interdiction de commercer avec l'Iran. Ce fut une nouvelle lune de miel. 

La députée en grève de la faim

Le Sultan déclara qu’il ne pensait pas que le roi saoudien Selman eut donné l'ordre de tuer le gazetier Khashoggi mais pointa des “hautes sphères du gouvernement saoudien”. Le même jour, son avocat Hüseyin Aydın intenta une action contre le sieur Kılıçdaroğlu qui avait eu le malheur de déclarer à la télévision que Sa Majesté était complice des assassins de Khashoggi. Le chef de l'opposition parlait si méchamment qu’il était sans arrêt condamné pour insulte à l’Empereur. Il dut vendre sa villa pour payer les réparations.

Le 3 novembre fut le 16e anniversaire de l'arrivée au pouvoir de L’AKP. Tout le pays était en extase. Extase rembrunie par une Excellence. L’ambassadrice en Ouganda, Sedef Yavuzalp, fut rappelée d'urgence car elle commit l’impair de se déguiser en Hélène de Troie lors de la cérémonie du 29 octobre. C’était à se demander de quelle race elle fut. 

Le calife redit son opposition au serment des écoliers, “le produit de ceux qui avaient imposé le ezan en turc”. Il lança aux jeunes de préférer les prêts à taux zéro aux bourses car cela leur permettrait de ne pas s'habituer au gratuitisme. 

Le vice-président de la Cour des comptes chargé des contrôles, Fikret Çöker, fut remplacé par Zekeriya Tüysüz. Le rapport de la Cour avait mis sur la place publique les irrégularités des seigneurs de l’AKP. 

Le royaume des Etats-Unis décida de mettre à prix la tête de trois dirigeants du PKK, Murat Karayilan, Cemil Bayik et Duran Kalkan (12 millions de dollars), une drôle de nouvelle dans un contexte où les YPG étaient les alliés des Américains en Syrie. “Ils ne peuvent pas nous leurrer”, avait d’emblée prévenu le porte-parole de l’Empereur, Ibrahim Kalin. 

L’ancien gouverneur de Constantinople, Hüseyin Avni Mutlu, vit son appel rejeté. Il fut donc déposé à la prison d’Edirne pour purger le restant de sa peine de 3 ans, c’est-à-dire un an. Grand inquisiteur des “çapulcu” (vandales) de Gezi, il fut à son tour condamné pour appartenance à une organisation terroriste. Personne ne s’en offusqua.

Autre information qui vint du fin fond d’une cellule de prison et qui n’intéressa personne, la décision de la députée kurde Leyla Güven de se lancer dans une grève de la faim pour protester contre ses conditions de détention. 

Le saut impérial à Paris

Lors du 80e anniversaire du trépas de feu Sa Majesté Mustafa Kemal Ier, la nation fit montre encore une fois d’un amour inconditionnel pour le premier sultan de la dynastie. Son Gigantissime Roi des rois alla lui rendre hommage au mausolée d’Anitkabir, comme le voulait la coutume. Peu de temps après, il informa le pays que des munitions avaient explosé dans le sud-est provoquant la mort de 7 soldats. Ce fut un accident et non une attaque terroriste, on respira un grand coup. 

Erdogan Ier déclara également qu’il avait remis aux royaumes de Washington, de Paris, de Berlin et de Londres des enregistrements pris lors de l’assassinat du gazetier saoudien, Jamal Khashoggi, avant de prendre l’avion et de s’envoler en France pour célébrer, le lendemain, le 100e anniversaire de la fin de la Première guerre mondiale. On apprit le même jour que le Cheikh ul islam rendit visite à un fou qui passait pour être un historien, Kadir dit Fils d’Egypte. Un drôle de gus.

Le Sultan se rendit donc à Paris pour écouter le roi de France, Emmanuel Ier, discourir sur la Première guerre mondiale. Il s’assoupit auprès de l’impératrice qui, vêtue d’un caftan, épata les autres gueux. Mais les Turcs de France lui firent fête dans les rues. 

A peine était-il rentré en Turquie que le Sultan-Calife fut accusé par le ministre des affaires étrangères de la France, le duc de Bretagne, Jean-Yves Le Drian, de “jouer un jeu politique” dans l’affaire de l’assassinat du gazetier Khashoggi. Sa Majesté avait en effet déclaré que des enregistrements sur l’assassinat avaient été remis, entre autres, à la France. “Il a un jeu politique particulier dans cette affaire”, osa oraliser le félon. Oust tonna le palais, dans la minute. Elhamdulillah.

Sur les traces de Gogol

Du côté des gülenistes, beaucoup de choses se passèrent. Les ennemis jurés de Sa Grandeur s’étaient mis à chercher des traîtres encastrés à l’intérieur de leur confrérie. Un gazetier du nom d’Ahmet Dönmez écrivit que des pontes du mouvement avaient voulu provoquer des émeutes dans les prisons turques. Tout le monde se mit à papoter de cette possibilité mais le cheikh Gülen garda le silence, comme à son habitude.

Au palais présidentiel, devant un parterre de juristes, le Roi des rois lança : “Nous n’avons besoin de magistrats au service non pas de tel ou tel groupe mais de l’Etat et de notre peuple”.

Sitôt dit, sitôt fait. Deux universitaires de renom, le juriste Turgut Tarhanlı et la mathématicienne Betül Tanbay, ainsi que dix autres personnes furent arrêtés dans le cadre de l’enquête sur Gezi et Osman Kavala. Ils furent relâchés le lendemain, au milieu de nombreuses protestations. 

Lors d’un forum Halifax sur la sécurité au Canada, le ministre de la défense, le maréchal Hulusi Akar, interrogé sur ces arrestations, déclara : “S’ils sont innocents, ils le prouveront devant le juge”. 

Peu soucieux de toute idée de justice sur Terre, le Sultan préféra les festivités. Ilfut le témoin de mariage d’Ilker Ayci, le PDG de la Turkish Airlines. Juste avant, il participa à la cérémonie de mariage de la fille du maire de Fatih, Hasan Suver, Bilge Betül Suver. A Istanbul, il en profita pour visiter à l’hôpital une certaine Nazmiye Balci, 100 ans et lui baisa tendrement la main.

Le Sultan accueillit le tsar de toutes les Russies, Vladimir Ier, pour la cérémonie d’achèvement du Turkish Stream. Il lui offrit un livre de l’idéologue du régime, Alev Alatli, intitulé Gogol’ün izinde, Sur les traces de Gogol.

Le Kurde embastillé

La cour de l’Empire européen ordonna à la Turquie de libérer le coupeur de routes Selahattin Demirtas que le Sultan avait soigneusement écarté de la scène. “Une décision politique”, clama-t-elle. Erdogan Ier répondit comme un homme : “Leurs décisions ne nous contraignent pas !”. 

Ces jours-là, les forces de l’ordre de l’Empire en étaient à perquisitionner des dépôts où des tonnes d’oignons étaient stockés dans un but spéculatif. 

On apprit que le professeur des sciences spatiales, Mehmet Karli, avait démissionné de son poste de doyen de la faculté à l’université de Konya. Il avait suscité une indignation en déclarant à l'Académie Twitter qu’il ne voterait jamais pour une femme qui devait surtout s’occuper de sa famille. 

Son Altesse Impériale, le prince Abdülhamid Kayihan Osmanoglu, un prince de la précédente dynastie, se lança en politique dans le parti islamiste Refah, relancé par Fatih Erbakan, le fils du feu Premier ministre, Necmettin Erbakan. 

Erdogan Ier présenta au public certains des candidats de son parti aux élections municipales. Le sieur Bahçeli permit au Sultan de respirer un peu en déclarant que son propre parti ne présenterait pas de candidats aux mairies d’Istanbul, Ankara et Izmir.

La gazette impériale, Sabah, annonça au pays que l’homme d’affaires philanthrope Osman Kavala avait des liens financiers avec le filou juif, le sieur Soros. Une information qui démontra, si besoin était, que Kavala était un traître à la patrie. Parlant de traître, le chef de la ligue nationaliste, Bahçeli, s’en pris violemment à l’alliance de la crapulerie formée par les kémalistes, les nationalistes dissidents et les kurdistes en vue des municipales. 

Le Sultan catapulta l’ancien édile de Kayseri, Mehmet Özhaseki, à la candidature de la province d’Ankara, la capitale. Son ancien ministre de l’économie, Nihat Zeybekçi, fut, lui, envoyé à l’assaut d’Izmir, le bastion de la gauche. 

Pour se dégourdir les neurones, il alla boire un thé vert avec un homologue, l’émir du Qatar et tira à boulets rouges contre l’Occident. “Quand c’était Gezi, tout le monde donnait des leçons et là, Paris brûle mais le monde est muet”, lança-t-il en pleine figure des Croisés. C'est que des bandits dénommés Gilets jaunes écumaient les routes de la capitale française et donnaient des sueurs froides au Roi Emmanuel. 

Comme il détestait les répits, Recep Ier organisa un forum international réunissant les monarques islamiques. Face à ses homologues, le Sultan prit encore une fois fait et cause pour la Palestine. "Une goutte de pétrole ne vaut pas une goutte de sang", lança-t-il à la cantonade. 

Au même moment, dans les coulisses, on évoqua un bras de fer entre Damat Bey et le président de l’Assemblée, Binali Yildirim, pressenti pour Istanbul. Son Altesse le Gendre voulut imposer ses candidats aux districts mais le chef des députés réussit, disait-on, à repousser ses assauts.

Alors que Sa Grandeur s’envola en Argentine pour participer au Sommet du G-20, le chef de l’opposition, le sieur Kiliçdaroglu, fut à nouveau condamné à une amende pour diffamation. Il prétendit que le Sultan-Calife et la famille impériale cachaient des milliards dans l’île de Man. La justice lui envoya une facture d’un million de livres à payer à Son Immensité. 

Le procureur de l’affaire dite Ergenekon lut son réquisitoire et reconnut que l’existence d’une organisation terroriste Ergenekon n’avait pu être démontrée. Onze ans après son lancement, l’affaire qui décima la vie de dizaines de personnes était sur le point d'être envoyée dans les poubelles de l'histoire. 


En ce dernier jour du mois de novembre, l’explosion du prix de l’oignon poussa le maire de Seyhan, à Adana, à distribuer gratuitement des kilos de cette plante à ses administrés. Les Kurdes, eux, pleurèrent sans avoir épluché d'oignons. Un tribunal refusa la libération de leur guide, Selahattin Demirtas, malgré l'arrêt de la Cour européenne. “Nous prendrons une contre-mesure”, avait annoncé l’Empereur en son temps. Il avait eu raison. Comme toujours...

dimanche 1 septembre 2013

Malédiction urbi et orbi

Payé à réfléchir sur le monde dans un amphi quand il était professeur de relations internationales, le ministre turc des affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, fit rager de jalousie ses collègues universitaires lorsqu'il fut nommé chef de la diplomatie. Trilingue, il incarnait à merveille cette fonction. Et gentillet, gracieux, cultivé, il était, par-dessus le marché. Et surtout théoricien; il avait écrit un livre sur le redéploiement turc sur la scène internationale. Il comptait fermement sur son idéal et ses deux principes cardinaux : le "zéro problème" avec les voisins et la "réaction proactive" dans les affaires extérieures [si bien que des rieurs n'avaient pas manqué le jeu de mots en turc, "dışişleri" (affaires étrangères) et "düşişleri" (affaires chimériques)]. Le Premier ministre Erdoğan, qui ne baragouinait même pas l'anglais, pouvait donc moelleusement se reposer sur lui. Pouvait...

C'est que le Premier ministre qui avait le tempérament carabiné d'un sentimental et la délicatesse éprouvée d'un éléphant n'entendait pas demeurer coi. Il avait des électeurs à galvaniser et surtout une conscience à apaiser. Comme tout homme ordinaire. Mais voilà : ses conseillers oublièrent de lui "révéler" qu'il n'était pas un plébéien encore moins un charretier. Il était chef du gouvernement d'un État qui avait nécessairement des intérêts à sauvegarder. Certes, on ne lui demandait pas de se transformer en Kissinger qui trouvait conforme à ces mêmes intérêts, de penser que "if they put Jews into gas chambers in the Soviet Union, it is not an American concern. Maybe a humanitarian concern". C'était dégueulasse, assurément, et abject venant d'un juif... Il suffisait de savoir ajuster le profil comme il l'avait déjà fait quand il accueillit Omar al Bachir, 200 000 morts sur le dos...

Alors tout le monde en prit pour son grade. Alliés ou pas, les taiseux subirent ses foudres. A commencer par le grand-frère Obama. Lui qui périphrasait pour éviter "coup d'Etat" et coupes financières qui en découlaient fut une "déception" pour Erdoğan. D'autant plus qu'il soutenait Israël alors que le Turc savait que ce pays était derrière le putsch égyptien. "Savait ?" Oui oui, il avait entendu parler Bernard Henri Lévy lors d'un colloque. "Et alors ?" Bah, c'est que le philosophe bénissait une intervention militaire face à l'emprise islamiste. "Et alors ?" Bah, le Turc en concluait que... voilà quoi. Une autre dégueulasserie, chercher le juif là où il doit nécessairement se trouver, dans le complot. Notre BHL fut vif dans la réponse comme l'a été le porte-parole états-unien. Erdoğan ne manqua pas de taquiner son allié : "J'accuse Israël, c'est les États-Unis qui me répondent !". Bah bonjour...

Au suivant, donc. Ce fut le tour du secrétaire général de l'OCI (Organisation de la coopération islamique) d'être torturé. Ce Sieur, un Turc natif du Caire, le professeur Ekmeleddin Ihsanoğlu, un historien des sciences qui devait son siège précisément à l'activisme du gouvernement turc, avait dû avouer son incapacité à trouver un article idoine des statuts pour ouvrir la bouche. "Alors toi, là-bas, cornichon ! A quoi tu sers ?", avait à peu près lancé le bras droit du Premier ministre. "C'est qu' les statuts m'interdisent de parler !", "pouah ! en voilà un rigolo !", "bah, vous êtes membre de l'OCI, vous pouvez appeler à une réunion urgente", "laisse tomber, il n'y a que des corrompus !"... Le pauvre Turc, mis au pilori et appelé à la démission par les autorités turques. Ou comment montrer à la face du monde entier qu'un État qui prétend être une puissance régionale n'est même pas capable d'être, avant tout, futée...

Qui disait OCI, disait "oumma". Ou "le monde musulman". L'UE, on passait, le Turc avait déjà une dent contre elle; et il s'épata en lui hurlant, "relis tes critères de Maastricht et autres conneries ! et ne parle plus de démocratie et de droits de l'Homme, ok ? allez ciao !". La oumma, elle, avait le devoir de "commander le bien et d'interdire le mal" selon le Coran. Autrement dit, un devoir de défendre la justice. Erdoğan fustigea cet ensemble islamique qui n'avait fait qu'abandonner Mursi, le Joseph des temps modernes balancé dans le puits. Par qui ? Le Roi d'Arabie Saoudite, s'il vous plaît, gâteux certes mais "serviteur des deux lieux saints" (le fameux titre "khâdimu'l harameyn" chipé aux Ottomans). Le Président de l'Iran, chiite certes mais acteur incontournable. Et les cheikhs des Emirats Arabes Unis et du Koweït, bien conservateurs quand il faut certes mais bien riches quand il ne faut pas. Le Yémen était trop pauvre pour s'occuper de ces affaires et l'Oman n'avait pas voix au chapitre. Le Liban ne savait naturellement pas ce qu'il en pensait, etc. etc. 

Et concernant la Syrie, le Premier ministre n'avait pas oublié la Russie qui défendait ses intérêts si crânement. La Chine défendait les positions de la Russie comme à son habitude; les mauvaises langues disaient que ce pays de plus d'un milliard d'habitants n'avait pas de prétentions internationales alors elle suivait une autre autocratie, les intérêts devant bien être identiques... Silence radio, partout. Même le grand Imam d'Al Azhar fut blâmé. Même la presse allemande (sic !). Même le Comité Nobel. Même le Nobel Al Baradei. Même le Conseil de Sécurité. Et ce qui devait arriver arriva : un conseiller du Premier ministre inventa un nouveau concept; out le "zéro problème" avec les voisins puisqu'ils étaient tous salauds. Le Royaume-Uni avait eu jadis son "splendide isolement". Eh bien la Turquie aurait sa "précieuse solitude" ! Un oxymore objectif dans le nom, subjectif dans l'adjectif. Voilà où avait abouti cet effort de théorisation là où il fallait toujours un "dédoublement" au nom du principe d'utilité. Car "la véritable finesse est la vérité dite quelquefois avec force, et toujours avec grâce" (Choiseul). Histoire de rester dans le jeu. Défendre le juste a sa grandeur, oui. Mais nul besoin de se lancer dans les antonymes qui disqualifient...

mardi 16 août 2011

Jésuitisme

En ces jours de Ramadan, il est conseillé de (re)mâcher la littérature religieuse. Soit pour se remémorer les données classiques perdues de vue tout au long de l'année (un conseil de lecture en passant, La prière en Islam d'Eva de Vitray-Meyerovitch) soit pour trouver des rabais qui nous auraient échappé, histoire d'adoucir les pesantes exigences de la religion. Il y a aussi ceux qui cherchent au contraire des haies de semonces et objurgations religieuses qui endurcissent la vie, ceux qui vivent avant tout pour et par le formalisme mais ils sont marginaux. Heureusement, j'ai envie de dire mais on me rappelle à l'ordre; chacun sa vie, en effet...

Il est ainsi habituel, en ces jours donc, d'entendre parler de l'ijtihâd. Cet "effort cognitif" qui vise à refouiller dans les cartons pour trouver de nouvelles poussières. 14 siècles plus tard, on a évidemment droit à des tornades de moutons. Précisons pour rester savant et pédagogue (n'est-ce pas), qu'en réalité, l'ijtihâd n'a pas été "conçu comme principe d'évolution du fiqh" mais comme un "outil de mise au jour des statuts légaux". Gare donc ! Mise au jour et non mise à jour (Eric Chaumont, "Quelques réflexions sur l'actualité de la question de l'ijtihâd", in Lectures contemporaines du droit islamique sous la direction de Franck Frégosi, p. 78). Distinguo fondamental. Mais bon, passons, nous ne sommes pas à l'amphi.

Il est donc sain de faire chauffer les méninges. Car tout le monde pose, chaque année, les mêmes questions en espérant intérieurement tomber cette fois-ci sur des réponses "renouvelées". Mais voilà que la masse des théologiens fait de la résistance. Aucune évolution, même subreptice. Dieu merci, quelques-uns essaient de relever le gant et d'inviter leurs pairs à des débats (munâzara) et les fidèles à des abandons rituels. Et nous, les simples croyants, nous redoublons d'attention; car après tout, personne n'a le luxe de bouder les soldes...

Même le croyant non pratiquant, est ravi; car chose étrange, les non pratiquants sont en Turquie, ceux qui sont les plus en pointe dans la promotion de la "Réforme" si bien que ça devient un concours. L'un demande la fixation du Ramadan au mois de septembre ou de mars, histoire d'équilibrer les heures creuses et les heures bouffies. Un autre appelle à prier désormais en langue turque (toujours pédagogue, je révèle au passage que les prières se font en langue arabe partout dans le monde islamique même si personne n'y comprend rien). Même l'armée s'y était mise; c'est qu'Atatürk avait imposé cette nouvelle orientation. Atatürk, un homme qui n'était pas, disons pour rester correct, très minutieux dans la pratique (et sa prière mortuaire fut faite en turc).

D'autres se mêlent de l'iftar (repas de rupture du jeûne) gargantuesque que certains musulmans-nouveaux-riches n'hésitent pas à organiser et vont jusqu'à planter des tentes devant les salles de réception pour protester. Et ces frondeurs ne sont pas des vieux de la vieille, les véritables pieux, des barbus jusqu'au thorax, des voilées jusqu'aux dents, les plus conservateurs qui s'opposent à toute forme de démonstration et de gaspillage, non non, ce sont des "déjeûneurs" socialistes et athées... Comme le dit une personne d'esprit, ce sont les "professeurs du département d'islamophobie de la faculté de théologie de Cihangir" ou encore ceux qui perroquettent "je n'ai pas besoin du formalisme, mon coeur est pur" ("gerçek İslam’ın kendi temiz kalplerinde yaşadığını düşünmekten büyük zevk alırlar. Tabii bu büyük paye için hiçbir şey yapmak zorunda olmamaktan da")... Des cocards, comme le dirait un homme sensiblement mal élevé. Je déteste les hommes grossiers...

Pourquoi s'amuser à barber les hommes de religion pour leur arracher des fatwas libérales alors qu'on peut soi-même s'absoudre ? Bonne question. D'autant plus que dans l'islam, point d'autorité religieuse. Mais c'est assez éreintant, pour tout dire. Apprendre l'arabe (le littéraire s'il-vous-plaît !), ouvrir le Coran (parole de Dieu donc), les recueils de hadiths (paroles et gestes du Prophète), les livres d'exégèse (paroles des savants), dégager un temps fou pour l'herméneutique et enfin arriver à une conclusion. Originale si possible. Sinon on tourne en rond. Mais le fait de frapper à la porte des oulémas, c'est aussi plus rassurant. Car les oulémas sont "ceux qui lient et délient" dans la phraséologie islamique, ils endossent LA responsabilité, celle de mener le troupeau. Et on préfère toujours avoir un avis religieux sous la main lorsque Dieu établira le Tribunal dans l'au-delà. "C'est pas de ma faute, Seigneur, c'est lui qui m'a dit que je pouvais...". Tiens, par exemple, dans l'empire ottoman, Mehmet II avait estimé qu'il lui fallait tuer ses frères afin d'assurer "l'ordre public"; mais comme même un débile pouvait lui rétorquer qu'il violerait alors les lois divines, il bâtit sa Loi (kânun) sur le roc et décréta : "Quel que soit celui de mes fils à qui doit échoir le sultanat, il convient qu'il tue ses frères pour assurer l'ordre du monde. La majorité des oulémas l'approuvent. Qu'il en soit fait ainsi" (Nicolas Vatin et Gilles Veinstein, Le Sérail ébranlé. Essai sur les morts, dépositions et avènements des sultans ottomans XIVè-XIXè siècle, p. 152). Je le note sur mon calepin; là-bas, si les audiences sont publiques, je voudrais bien participer aux procès de ces oulémas si astucieux...

Revenons à nos moutons donc. Et aux "remises rituelles". On sait au moins une chose. Aucun théologien n'accepte de discuter sur le postulat, l'existence de Dieu, ni même d'essayer d'apporter des preuves. On croit et c'est tout. Nul ne s'aventurera à avancer la thèse aristotélicienne de la nécessité d'un Premier moteur immobile, l'argument cosmologique de Saint-Thomas d'Aquin, l'argument ontologique de Descartes, l'argument sentimental de Pascal, la postulation de Kant, l'argument physico-théologique d'Averroès ou encore la "névrose obsessionnelle universelle" de Freud. Bon c'est vrai qu'il y eut une exception. C'est qu'on avait eu un temps un mufti, c'est-à-dire l'équivalent d'un archevêque dans la théoriquement-inexistante-hiérarchie-cléricale-sunnite, annoncer à brûle-pourpoint qu'il avait trouvé le secret de l'existence : "il n'y a pas de Dieu !". L'ex-mufti Turan Dursun écrit même un réquisitoire contre la religion dont il avait été un temps le serviteur. Un serviteur précieux par-dessus le marché puisque mufti à 24 ans ! Il fut malheureusement assassiné en 1990. Un autre radical, un Égyptien, Mansour Fahmy avait fini sa vie, méprisé par tous après avoir soutenu une thèse à la Sorbonne en 1913, intitulée "la condition de la femme dans l'islam". Il avait commencé par attendrir : "Nous avons voulu être sincère malgré le déchirement que nous éprouvions à la pensée de froisser involontairement les sentiments de personnes qui nous sont chères" (p. 16). Mais il faut s'attendre à ne pas devenir la prunelle des yeux quand on écrit : "Mahomet légifère pour tous et fait exception pour lui-même (...). En une heure où il revint à sa conscience d'homme, il dut s'apercevoir qu'il lui serait difficile à lui-même de se soumettre aux lois qu'il avait promulguées au nom de Dieu" (p. 28). "Mahomet, qui, pour expliquer ses actes, fait volontiers intervenir Dieu, n'a pas manqué de raconter que le choix qu'il fit d'Aïcha lui fut inspiré par le Très-Haut" (p. 33).

D'autres éminences ont préféré brasser les problématiques de façon moins provocante même s'ils ont été très critiqués. Le livre de Vida Amirmokri, L'islam et les droits de l'homme : l'islamisme, le droit international et le modernisme islamique, présente les thèses du Soudanais Abdullah Ahmet An-Na'im (disciple de Mahmoud Mouhammad Taha, pendu faut-il le rappeler) et de l'Iranien Mohammad Mojtahed Shabestari. Mon préféré reste le dernier. "Les finalités et valeurs primaires formaient l'essence de la mission du Prophète. Pour y arriver, il faut adopter la voie de la phénoménologie historique. La mission du prophète était un phénomène historique. Le regard phénoménologique nous fait découvrir deux aspects de sa mission, soit d'un côté, le coeur de la mission prophétique, l'expérience existentielle du monothéisme et de l'autre côté, le cadre socio-historique de la mission (...). Donc, à toute époque et dans toute société, il faut essayer de découvrir les conditions particulières favorables à la réalisation de l'expérience existentielle du monothéisme ou la véritable foi islamique, pour savoir ce à quoi la croyance en l'Islam nous oblige (...)". Il faut donc remplacer certaines normes coraniques par d'autres "normes qui, dans nos sociétés modernes, pourront mieux réaliser l'objectif premier du message" (p. 147).

Les savants turcs préfèrent se diviser sur les grandes thématiques. Ainsi, on sait depuis longtemps qu'il n'y a plus d'obligation d'utiliser l'arabe dans la prière (Yaşar Nuri Öztürk), que le "sacrifice du mouton" est devenu caduc et qu'il peut être remplacé par d'autres bienfaits (Hüseyin Hatemi), que l'interrogatoire des anges Mounkar et Nakir une fois le corps déposé dans la tombe est un "scénario inventé" (Süleyman Ateş), que l'interdiction du prêt à intérêt ne vaut pas pour les musulmans qui achètent leur résidence principale dans le dâru'l harb c'est-à-dire la terre non musulmane (Mustafa Islamoğlu), que l'interdiction du prêt à intérêt ne concerne pas l'intérêt des banques mais seulement l'usure extorquée au pauvre par le méchant riche (Süleyman Ateş), que la prescription du voile est un pipeau (Zekeriya Beyaz), que le jet de pierres aux trois stèles symbolisant le diable lors du pèlerinage est une invention postérieure (Bayraktar Bayraklı), et caetera pantoufle. Cette année, la "ristourne ramadanale" concernait la prière du tarawih. On s'en souvient l'an dernier, Abdülaziz Bayındır avait déjà soulevé la question mais cette année, l'ampleur du débat a poussé le Diyanet à publier un communiqué pour dire tout simplement, "la prière du tarawih existe bel et bien, fermez-là !". Cool cool...

Continuons dans l'hérésie. En master de droit des pays arabes, j'eus un professeur de droit islamique qui médusa toute la salle en déclarant : "dans le Coran, le jeûne n'est pas une obligation, c'est une option laissée au croyant; soit vous jeûnez soit vous ne le faîtes pas, auquel cas vous nourrissez un pauvre; si ce fut une prescription, Dieu n'aurait pas dit à la fin du verset 184 de la sourate 2, 'savez-vous qu'il est préférable pour vous de jeûner ?'. Cela montre bien qu'Il vous laisse en disposer". Il faut dire que ce professeur adorait semer le doute dans l'esprit de ses étudiants. Il fallait bien tomber dans le piège. Chose faite :

Assez étrangement la version anglaise et la version française du Coran, ici, ne correspondent pas: "2.184. Ce jeûne devra être observé pendant un nombre de jours bien déterminé. Celui d'entre vous qui, malade ou en voyage, aura été empêché de l'observer devra jeûner plus tard un nombre de jours équivalant à celui des jours de rupture. Mais ceux qui ne peuvent le supporter qu'avec grande difficulté devront assumer, à titre de compensation, la nourriture d'un pauvre pour chaque jour de jeûne non observé. Le mérite de celui qui en nourrira davantage ne sera que plus grand. Mais savez-vous qu'il est préférable pour vous de jeûner?". En anglais : "2.184 . ( Fast ) a certain number of days ; and ( for ) him who is sick among you, or on a journey, ( the same ) number of other days ; and for those who can afford it there is a ransom : the feeding of a man in need. But whoever does good of his own accord, it is better for him : and that you fast is better for you if only you know". En arabe : وَعَلَى الَّذِينَ يُطِيقُونَهُ ; autrement dit "ceux qui le peuvent" et non "ne le peuvent". Il n'y a pas de négation. Et la racine طوق signifie "être capable de, pouvoir" d'où le verbe أطاق يطيق signifiant "supporter". En turc : "oruca gücü yetenler üzerine bir yoksulu doyuracak fidye gerekir (...) ama oruç tutmaniz sizin için daha hayirlidir" (Mustafa Islamoglu, Kur'an gerekçeli meal-tefsir, pp. 64-65 et surtout note 4). Et voici la traduction de Denise Masson, "ceux qui pourraient jeûner et qui s'en dispensent, devront, en compensation, nourrir un pauvre". Allez en allemand pour la route : "Und denjenigen, die es zu leisten vermögen, ist als Ersatz die Speisung eines Armen auferlegt". Il avait raison ou quoi mon prof ? Ok ok, j'arrête, on va finir apostat...

C'est ainsi. Des quasi-renégats demandent une réforme de l'islam, des américains agnostiques se déclarent soufis, des musulmans non pratiquants se réfugient dans l'islam du coeur, les ouailles défient les théologiens qui se crêpent, eux, la calotte, le Diyanet confirme le tarawih mais met en avant le côté coutumier et socio-culturel, etc. etc. Chacun campe sur ses positions, chacun défend mal ses thèses et nous autres, brebis ignares, attendons conciles, disputatio et autres sentences fixées une fois pour toute. Et non ! On récolte des encyclopédies. A écrit un tafsir de 2 volumes, B va jusqu'à 12 volumes alors que C fait un pied de nez avec 22 volumes ! Tout cela pour un livre, le Coran... Et vas-y pour ne pas donner raison à Rousseau qui écrivait à Voltaire dans une lettre en date du 10 septembre 1755 : "Recherchons la première source des désordres de la société, nous trouverons que tous les maux des hommes leur viennent de l'erreur bien plus que de l'ignorance et que ce que nous ne savons point nous nuit beaucoup moins que ce que nous croyons savoir". Et quand on sait que le Prophète a déclaré "les divergences d'opinion au sein de ma communauté sont une source de miséricorde". Euh... ouais... Avec 2+12+22 volumes ? Des divergences in petto, on aurait compris mais lorsque chaque mollah fait des trouvailles après 14 siècles, on se dit que ce n'est plus la vérité qu'il recherche mais son heure de gloire. Chacun défend sa soi-disant contribution, dans son coin, dans sa chronique, dans son émission de télé. Islam déficelé, islam défait, islam éparpillé. Le fanatisme se trouve précisément chez les savants. "Ceux qui lient et délient", "ceux qui lisent et délitent". C'est bien cela. Voilà où on a abouti...

dimanche 16 janvier 2011

Men daqqa douqqa مَنْ دَقَّ دُقَّ


On l'avait croisé à Bodrum, le Raïs. En Turquie. L'été dernier. Avec sa légendaire femme. Un yacht loué à 20 000 dollars la journée. Ah oui, hein; puisqu'il faut dire du mal des sortants. Aujourd'hui, le clan a explosé, chacun essayant de trouver un point de chute. Les Tunisiens sont ingrats, mon cher. Ben Ali avait "déposé" Bourguiba, le "père de l'indépendance", pourtant. Le fameux article 57 de la Constitution. Celui qui a permis, avant-hier, au président de l'assemblée d'être "président par intérim". Le pauvre premier ministre n'a pu être président que pendant 24 heures. Il s'était rabattu sur l'article 56, lui. Moins massif. Ça ne fait rien, une petite place dans les livres d'histoire honorera son nom et sa famille. Il sera le "Abdülhalik Renda" de la Tunisie; ce dernier fut président de la République de Turquie par intérim, un jour durant, du 10 novembre au 11 novembre 1938, à la mort d'Atatürk.

Déposer le "père de la Tunisie", ç'aurait été comme chasser le "père des Turcs". Inimaginable. Astagfirullah, d'ailleurs. Que Dieu nous préserve d'avoir de telles pensées. Ils sont ingrats, on l'a dit. Alors que le père Bourguiba était celui qui avait interdit la polygamie et la répudiation. Bon, il était lui-même bigame un certain temps et avait répudié sa seconde épouse mais ça ne faisait rien, le peuple devait suivre ses réformes, pas sa "sunna". Dit en passant, la femme répudiée s'appelait Wassila Ben Ammar, arrière-grand-mère de Madame Besson. Bourguiba avait apporté la modernité; il buvait de l'eau en plein ramadan, il arrachait les voiles, il déconseillait le jeûne. Mais il se targuait en même temps de l'islamité de sa première femme, une française. Il l'avait récompensé pour "tout ce que tu as fait pour faire de mon fils un Tunisien et un musulman". Émotion...

Le père Ben Ali a fini comme le Chah d'Iran. Mais personne n'était là pour le supplier de rester. La figure du fameux pilote qui s'était jeté aux pieds du Chah a été supplantée, ici, par celle d'un pilote qui a refusé d'embarquer la famille Trabelsi qui s'affairait à s'enfuir. Les mauvaises langues disent, en effet, que Madame la Présidente et sa tribu, pompaient avec entrain, les ressources du pays.

Il avait parlé en dialectal, pourtant, Ben Ali. Histoire de communiquer avec son peuple. Après tout, il se devait de descendre à leur niveau; nécessairement bas. Car la masse ignore l'arabe littéraire. Elle l'écoute au journal télévisé et essaie de la lire dans la presse écrite. Mais ça serait tout. C'est bien pour ça qu'ils ne se comprennent pas. La faute au téléphone arabe. Le bouche-à-oreille. La phrase initiale n'a rien à voir avec la phrase d'arrivée. Et on appelle cela une nation. On a envie de hurler, évidemment. Le franco-arabe est devenu le dialecte tunisien. Encore un effet néfaste de la colonisation. N'a-t-on pas vu des pancartes en français ? Un peuple qui s'exprime dans une langue étrangère dans un moment si national, si historique, si mémorable, si intime...

On s'en souvient; en France, un député socialiste avait demandé au ministre de l'éducation de tout faire pour que le président Sarkozy ne parle plus en français "dialectal". "L'actuel président de la République française semble éprouver maintes difficultés à pratiquer la langue française. Il multiplie les fautes de langage, ignorant trop souvent la grammaire, malmenant le vocabulaire et la syntaxe, omettant les accords. Afin de remédier sans délai à ces atteintes à la culture de notre pays et à sa réputation dans le monde", M. le député demandait au ministre "de bien vouloir prendre toutes les dispositions nécessaires pour permettre au président de la République de s'exprimer au niveau de dignité et de correction qu'exige sa fonction".

Et Monsieur le ministre de l'éducation lui répondit en "français littéraire" : "En ces temps de complexité et de difficulté, le président de la République parle clair et vrai, refusant un style amphigourique et les circonvolutions syntaxiques qui perdent l'auditeur et le citoyen. Juger de son expression en puriste, c'est donc non seulement lui intenter un injuste procès, mais aussi ignorer son sens de la proximité. Ses paroles relèvent de la spontanéité et, au contraire d'un calcul, sont le signe d'une grande sincérité".

Eh ben dis-donc ! Merdoyer devient un mérite, maintenant. Car le peuple mériterait un tel langage; sincérité oblige. Et c'est spontané, coco. C'est un peu le Georges Marchais qui faisait sciemment des fautes de français pour exprimer sa "proximité" avec les Français. Merci pour nous... Même Chirac faisait exprès de parler correctement en public afin d'épater la masse. Et il réussissait. Laissons de côté de Gaulle et surtout Mitterrand, les dieux de la langue française. Et soyons juste : Jean-Marie Le Pen est le dernier dinosaure qui sait encore manier le bon français...

En réalité, Ben Ali souhaitait partir en 2014. Il l'avait dit, à son peuple : "je vous ai compris mais vous aussi, comprenez-moi !". Un rab de trois ans pour amasser plus, sans doute. Le temps idoine pour s'octroyer un article de la Constitution, peut-être. Ou le temps que sa promesse s'oublie. Eh non ! Une manoeuvre donc, il a déguerpi le jour d'après. Ultime paradoxe : le président du pays le plus sécularisé et le plus laïcisé du monde arabe a trouvé refuge en Arabie Saoudite... Un vendredi, en plus, un jour saint...

L'Arabie a l'honneur d'être un havre pour les dictateurs, comme on le sait. C'est commode : il n'y a pas de presse susceptible d'enquiquiner, ni une société civile qui appellerait à leur couper la main. Condamné à la prison à vie, Nawaz Sharif, était en exil en Arabie. Idi Amin Dada, dictateur ougandais, également. Khaleda Zia, la première ministre bangladaise, qui devait bien avoir quelque chose à se reprocher, de même. D'autres pays arabes démocratiques s'étaient également bousculés pour honorer le droit d'asile. Les Émirats arabes unis avaient accueilli Pervez Musharraf et Bénazir Bhutto en son temps, le Qatar, l'ancien putschiste mauritanien Ould Taya, le Sénégal, Hissène Habré, l'Egypte, Nimeiry (celui qui avait pendu le réformiste musulman Mahmoud Mouhammed Taha).

La France fait son coq, dorénavant. Elle a "lâché" Ben Ali; sa famille, en vacances à Paris, a été soigneusement expédiée. C'est pathétique; la France prend les mesures pour "bloquer les mouvements financiers suspects". Il y a encore un jour, la ministre des affaires étrangères insistait pour envoyer les forces françaises de sécurité dont le professionnalisme pouvait aider les forces de l'ordre tunisiennes à mater dans la dentelle...

Tous les exilés tunisiens se mettent à rêver sur le dos des "fauteurs de trouble", aussi. Les "opposants historiques" commencent à faire entendre leur programme politique et leurs recettes de là où ils sont. Les "nouveaux résistants" de l'intérieur se découvrent des c... . Les médias ne savent pas comment évoquer ce qui se passe; c'est qu'ils étaient habitués à faire des ronds de jambes. N'est pas résistant qui veut... On se souvient du fils du chah d'Iran lorsque les manifestations faisaient craindre une chute de la République islamique en 2009. Reza Pahlavi, pas l'autre, le cadet, celui qui s'est suicidé dernièrement. Reza espérait un retour. Il déclarait être en réserve; au cas où. Comme si le mot République était souillé pour un bon moment et qu'il fallait une monarchie. Cela dit, les Pahlavi ne sont qu'une dynastie toute récente. Et je pense que les Kadjars ou mieux, les Safavides ont beaucoup plus de légitimité pour monter sur le trône. "Un roi doit avoir les mêmes souvenirs que ses sujets" (Jean-Paul Sartre, Les Mouches). C'est mon côté royaliste qui s'agite...

Car vouloir la restauration de la monarchie n'a rien de répréhensible, c'est un régime politique. Et il n'a aucune raison de "puer". La famille ottomane, par exemple. Elle serait bien à la tête de la Turquie, non ? Quoique ses membres sont trop modernes pour la société qu'ils seront chargés de diriger. Tant pis; on préfèrerait la sultane Neslişah aux kémalistes complexés (un pléonasme, d'ailleurs)...

La Tunisie méritait ce changement; comme tout pays "occupé" par un autocrate, évidemment. J'avais eu quelques professeurs tunisiens à la fac. Et j'avais énormément lu la doctrine tunisienne. Ce qui m'a toujours frappé, c'est cette très belle écriture qui caractérise les francophones d'Afrique. Par exemple, lire le Sénégalais Kéba Mbaye (paix à son âme) est un vrai délice. Écouter un intellectuel africain est un des plus beaux exercices au monde. Mes professeurs parlaient peu de politique, évidemment. On les comprenait. Et on avait pitié pour eux; de si grands juristes, avait donné la Tunisie. Mais elle leur faisait peur. Il y a aussi, les Charfi, les Ben Achour, les Djaït; les grandes familles intellectuelles du pays. Yadh ben Achour, je l'ai déjà dit, est une sommité, pour moi.

Tous les dictateurs des pays arabes, qui ont tous, à y regarder de près, la même teinture de cheveux, ne pourront plus ronfler tranquillement, dorénavant. Ils ne dormaient déjà que d'un oeil. Dictature oblige : "la puissance qui s'acquiert par la violence n'est qu'une usurpation et ne dure qu'autant que la force de celui qui commande l'emporte sur celle de ceux qui obéissent" (Diderot, Encyclopédie, article "autorité publique"). C'est une jurisprudence quasi-constante : ça finit mal. Saddam, Ceaucescu, Ben Ali, Dadis Camara, Mengistu, Mobutu, etc. etc. Si bien que la seule question que tout le monde se pose quand un dictateur s'installe, c'est : "comment va-t-il finir ?". Hein Moubarak ? Hein Bachir ? Hein Khaddafi ? De son côté, le secrétaire général de l'OCI, qui doit sûrement siroter un diabolo fraise avec Ben Ali, à Djedda, affirme "sa solidarité avec le peuple tunisien". Merci bien.

Il faut avoir une pensée pour Mohammed Bouazizi qui, un beau jour, avec son étal, a renversé un régime qui a su tenir moins d'un mois. Il s'est sacrifié, que dire de plus. Ce n'est pas rien que de faire basculer tout un peuple du soliloque à la "causerie nationale". La Tunisie est malade. "Il y a plusieurs médecins à son chevet, modernes, traditionnels, chacun propose ses remèdes, l'avenir est à celui qui obtiendra la guérison. Si cette révolution triomphe, les mollahs devront se transformer en démocrates; si elle échoue, les démocrates devront se transformer en mollahs" (Amin Maalouf, Samarcande). Ce n'est peut-être pas si simple, si tranché. C'est pourquoi, ceux qui ont des entrailles pour la Tunisie n'ont qu'une simple prière à la bouche : bon courage.

samedi 20 mars 2010

Des regrets au moins !

Il faut savoir s'exprimer, assurément. Le bon diplomate est celui qui dit une chose grosse de plusieurs choses; l'un doit comprendre oui, l'autre non et le tiers, peut-être. Et c'est ainsi que les affaires de ce monde avancent; grâce à des subtilités. Une hypocrisie organisée. Mais tout le monde est content car la vérité passe mieux lorsqu'elle n'est pas enfermée dans une phrase classique sujet+verbe+complément. En politique, c'est autre chose; il faut être clair quitte à ne pas répondre principalement à la question posée : c'est ce que l'on appelle la "langue de bois". Mais il faut bien se faire comprendre; on ne parle pas à son peuple dont on considère que l'intelligence est moyenne comme on parlerait à la tribune de l'assemblée générale des Nations-Unies.


C'est que le Premier ministre turc a voulu dire des choses; sensées selon lui mais abjectes selon tout le monde. A un journaliste de la BBC qui l'invitait à déclamer la colère classique des Turcs en pleine saison des reconnaissances du "génocide arménien", il a lâché en plus : "bon, ça commence à bien faire maintenant, nous avons 100 000 Arméniens d'Arménie qui vivent sans papiers et qui travaillent au noir en Turquie, si ça continue, ce sont eux qui vont en pâtir, on pourrait les renvoyer chez eux" !


Tayyip Erdogan semble être une chance pour la Turquie. Il essaie de démocratiser. Mais il divague aussi; c'est que lorsqu'il n'a pas ses notes devant lui, il est rien. Il a la malchance de penser par lui-même et de débiter des bêtises en branche. "Si tu n'aimes pas ta patrie tu dégages" pour les Kurdes (alors qu'il venait tout juste de reconnaître que, dans le passé, la Turquie avait eu une politique fascisante à leur égard), "les musulmans ne sauraient faire de génocide" pour soutenir Omar (alors qu'il venait de lancer son fameux "one minute" à la face du président d'un Etat dont il avait dénoncé le "terrorisme d'Etat" et même le "génocide" contre les Palestiniens), "il faut se débarrasser de l'idéologie unioniste" ("ittihatçı zihniyet") en référence aux partisans du Comité Union et Progrès assimilé à un mouvement autoritaire alors qu'il soutient directement leur politique en refusant d'exprimer au nom de l'Etat turc des regrets non pas pour ce qu'aurait fait l'empire ottoman (comme le dit la référence dans ce domaine, Nicolas Sarkozy, "on ne peut pas demander aux fils de s'excuser des fautes de leurs pères") mais pour avoir refusé si vivement de reconnaître la faute des Unionistes. Et voilà donc cette nouvelle perle qui prend sa place dans le chapelet.


Bon et mauvais, il est. Aucune constance. Deniz Baykal, lui, on sait : il est mauvais. Un doyen de la politique, aime-t-on le qualifier. Mais il n'a rien apporté à son pays sinon la désolation et les crises permanentes qu'il suscite. Erdogan apparait souvent comme plus volontariste. Il semble faire de la politique pas pour faire carrière mais pour apporter quelque chose à son pays. Jadis Turgut Özal, le premier ministre et président de la République libéral, respectivement de 1983 à 1989 et de 1989 à 1993, l'avait dit clairement : "si je perds les élections, j'arrête la politique, je n'ai pas de temps à perdre dans l'opposition". Erdogan avait affirmé la même chose il y a quelques semaines; il envisageait plutôt de diriger une fondation que de ne rien faire dans l'opposition.


Heureusement Deniz Baykal n'a goûté que quelques mois du pouvoir. Il a fait carrière dans l'opposition. C'est déjà un exploit : dans les pays démocratiquement matures, quand on perd des élections tout le temps, on quitte la présidence du parti sinon la vie politique. Le Sieur Baykal perd tout le temps mais ne s'en va jamais. Il a reculé une seule fois; mais on a compris par la suite qu'il ne faisait que prendre de l'élan...


Une perspective d'expulsion, donc. Une bourde, cela s'appelle. Une bêtise. Une inhumanité. Une ignominie même. Exploiter la misère des citoyens d'Arménie sur le sol turc pour "troquer". Réfléchir à une nouvelle "déportation", en somme. Un joli message pour le centenaire. Le détestable Onur Öymen proposait également de donner une raclée à l'Arménie et la non moins sinistre Canan Arıtman revendique la "maternité" de ce projet d'expulsion; Öymen et Aritman sont de gauche, juste pour rappel...


Le célèbre journaliste Cengiz Çandar (il appartient à une des plus vieilles familles de l'empire ottoman, les Çandarlılar qui étaient déjà là à sa fondation au 14è siècle), qui en bon libéral soutient fréquemment le gouvernement, a demandé au Premier ministre de formuler des excuses pour ces derniers propos. Celui-ci vient de lui répondre : "vendu ! T'es l'avocat de quelle partie hein, dis-le !"... "La ferme !" vient de lancer au Premier ministre l'autre grand journaliste libéral Ahmet Altan : "t'es qui toi, Tayyip Erdoğan !"... Bonne question. On attend la réponse-injure du Premier ministre.


Quand on dirige un Etat, on a le droit d'être lunatique; on dort mal, le bureau est rempli de dossiers, il faut satisfaire l'épouse qui demande des câlins de temps en temps, etc. Mais on n'a pas le droit d'être versatile; le pays n'ayant pas besoin d'un Premier ministre AKP qui s'aligne sur les positions du CHP (un parti de gauche mais à la Öymen et Arıtman) et MHP (parti de droite nationaliste). Il y a l'original pour cela, point besoin de la copie. Il a prouvé qu'il avait au moins une conscience. C'est déjà ça. Il ne reste plus qu'à nous prouver qu'il a une vision. Et on sera content de se souvenir de lui comme d'un "homme d'Etat".

jeudi 31 décembre 2009

"Sur les cimes du désespoir"

L'on termine donc l'année 2009 comme d'habitude; peurs, pleurs, cris, violences. L'espoir s'est donc affalé sur 2010. Comme il fera de même tous les 31 décembres, en réalité; un monde "meilleur", nous souhaitons tous. Pas un monde où le Bonheur, la Justice, la Vertu, l'Abondance se détacheraient du monde des Idées pour devenir les plus beaux fleurons de la terrestréité. Ca n'existe pas. Le vice guide toujours les hommes, un seul diablotin suffit à troubler l'eau. Pessimisme. Ou réalisme, son synonyme.


Evidemment la liste est longue : chacun se cherche une cause à défendre : la majorité cagnarde, les musulmans ont leur dada, la cause palestinienne; les plus romantiques ne jurent que par le Dalaï-lama; les plus têtus écrasent une larme pour l'Afrique; les plus oisifs se soucient des droits des transsexuels; seul le Pape semble se désoler d'une manière indiscriminée.


L'Iran est la toute première cause de l'année 2010. La plus "fraîche". Celle que l'on a héritée de 2009. Les Iraniens s'agitent en ce moment; depuis juin, plutôt. Au nom de la Liberté et de la Justice. J'ai une attention particulière pour ce peuple si fascinant, un des plus instruits et cultivés de la planète; un simple pâtre adossé contre un arbre serait capable de réciter par coeur Ferdowsi ou Hafez, nous dit-on.


Ils viennent d'inhumer leur conscience vivante: Montazeri; le grand Montazeri. L'éminentissime. Une "source d'imitation", un marja-e taqlid. Le Déchu, aussi. En 1989, on avait choisi (Rafsandjani avait réussi à imposer, plus précisément) un "petit", Ali Khamenei, élevé en une nuit à la "dignité" d'ayatollah (âyatollâh = signe d'Allah). Un religieux qui n'avait d'autre mérite que de porter un turban noir (les "sayyid", descendants de Hussein, petit-fils du Prophète, ont ce privilège, les autres portant un turban blanc). Ali Montazeri révélait trop de choses; Khomeini n'appréciait pas. Il fut renvoyé à ses chères études...


Même Shîrîn Ebâdi a pleuré pour le Grand Ayatollah Montazeri; elle lui a attribué le titre de "père des droits de l'Homme en Iran" ("peder huqûq beşer Irân": پدر "حقوق بشر" ایران ) et s'est adressée à lui : "Je te demande pardon, père ! Je ne t'ai pas soutenu contre le Shah (...); je te demande pardon, père ! Je ne suis pas venue à ta visite lorsque tu as recouvré la liberté ! (...); je te demande pardon, père ! Je n'ai pas prêté l'oreille à tes dénonciations en 1987-1988 (...). Je te dis père car c'est de toi que j'ai appris à défendre les prisonniers politiques. Tu étais à ce point engagé que tu as repoussé les plus hautes fonctions de la République. Je te dis père car c'est de toi que j'ai appris comment défendre l'opprimé sans recourir à la violence (...), tu as des millions d'enfants et de disciples...". Un vibrant hommage, ça s'appelle. Une grande voix, assurément. Un grand théologien.


De son côté, la Chine s'est encore une fois manifestée en mal. L'on sait que la Chine déteste les ingérences. Comme tous les pays, d'ailleurs. Mais elle a une particularité dans ce domaine : c'est que, sincèrement, elle ne comprend pas ce qui peut bien pousser des étrangers à s'ingérer dans son intimité. Au nom de quoi ? Alors, l'on tente de lui expliquer la théorie classique : la souveraineté des Etats n'a rien d'absolue, elle doit se conjuguer avec l'attention légitime que pourrait porter les autres en matière de respect des droits de l'Homme. Mitterrand l'avait mieux dit, comme d'habitude : "l'obligation de non-ingérence s'arrête à l'endroit précis où naît le risque de non-assistance". Joli.


La Chine gronde en général dans ces moments. L'on se souvient de la tournée du dalaï-lama; en France, le président Sarkozy croyait pouvoir faire ce qu'il voulait chez lui. Pas de bol, la Chine avait haussé le ton. Et dégaîné la liste des contrats aussi. Alors, plus de rendez-vous. Ou des entretiens en catimini. Idem pour les "émeutes" de Lhassa, l'insurrection ouïgoure au Xinjiang. (Même le Turc Recep Tayyip Erdogan avait fait profil bas; pourtant, on trouve la ville de Kashgar dans la région; celle de Mahmud, le célèbre Kasgarli Mahmud, rédacteur d'un dictionnaire turc, le Divanü Lugati't Türk au XIè siècle). Derniers épisodes : les dissidents ouïgours sont pendus, le dissident Liu Xiaobo parlait beaucoup, on lui a promis onze ans de prison; un Anglais s'amusait à vendre de la drogue, malade mental qu'il était, on l'a exécuté. Brown n'était pas content, évidemment. Les Chinois s'en fichent : "souveraineté de la justice chinoise"... Une nouvelle grande puissance arrogante est née. La roguerie des Grands, un fléau.


De leurs côtés, les terroristes font toujours frémir; ceux qui se réclament de l'islam. Mais ceux que les musulmans rejettent. D'autres veulent absolument les qualifier de "musulmans"; une occasion rêvée pour taper sur du musulman, évidemment. "Pourquoi on se ment, hein ! C'est un dogme de l'islam que de tuer, reconnaissons-le, c'est un complot mondial !"... D'accord, je l'avoue : le milliard musulman se réunit tous les cinq ans quelque part dans le monde; en catimini; on prend nos décisions là-bas, on planifie des choses et on passe à l'acte le moment venu. Je l'avoue. Et à La Mecque aussi, tous les ans, en tournant autour de la Kaaba, vous ne pouvez pas savoir tout ce que l'on se murmure. Je l'avoue. Nous sommes mauvais, nous sommes dangereux, nous aimons le sang, nous adorons les cadavres, nous nous contentons des explosions ici ou là. Je l'avoue. Ca nous fait une belle jambe, comme on l'aura remarqué.


On a peur. On entre en 2010. On en sortira dans le même état. C'est ainsi. L'important est de rêner nos révoltes internes. Il y a bien quelque chose, quelque part pour entendre les hurlements des opprimés. Si l'on pouvait troquer nos rêves avec ceux des Gazaouis, des Tamouls, des Darfouris, l'on aurait compris un certain nombre de choses... Anna Tibaijuka, sous-secrétaire générale de l'ONU avait vu juste : "en Afrique, est pauvre celui qui est menacé de mort; en Europe, celui qui a du mal à payer son emprunt immobilier"... Un abîme. Pour comprendre la vie, il n'y a rien de mieux que de visiter les cimetières. Chaque année, on ne fait que déshabiller l'Espoir pour le monder et le rhabiller de ses haillons. Et on se souhaite bonne année. Bonne année, donc. Qu'elle soit joyeuse. Que l'on rie beaucoup. Que l'on s'éclate. "Tchin tchin, mon ami !"...

samedi 28 novembre 2009

Subreptice accoutumance

Faut-il commencer à s'inquiéter, c'est la question que je me pose. Quoique l'article 10 de la Déclaration des droits de l'Homme est là, bien ancré, droit dans ses bottes : "Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi". Mais l'on a bien compris que l'on ne se situe plus dans la sphère purement normative. La stigmatisation a commencé; tranquillement, sans indignation, en douce, petit à petit. Une indolore mise en mouvement.

L'on a le droit d'être contre le voile; de "rétrograder" sa valeur religieuse, de repenser sa légitimité à notre époque, de pleurer sur le sort des "folles" qui le portent, de fustiger les phallocrates qui l'adorent, etc etc. Mais l'on n'a pas le loisir de porter atteinte au droit de celles qui ont décidé de le porter par conviction religieuse. C'est que la liberté religieuse est une des plus sacrées, c'est comme cela. Le fait est que le monde compte plus de théistes que d'athées. Et les premiers n'ont pas encore atteint l'état d'éveil des seconds; ils comptent donc sur des fables, des principes, des règles transcendantales pour mener leur barque. Et il s'avère que leur Créateur leur a imposé quelques devoirs; ce n'est pas qu'ils ne savent pas vivre et qu'ils n'ont pas envie de faire la fête sans arrêt, de forniquer à tout bout de champ, de balancer par-dessus bord toute rigidité, bref de s'installer dans ce monde; c'est que l'au-delà, l'hypothétique les préoccupe plus; d'autres se contentent d'être pascaliens et de réprimer leur naturelle insoumission "au cas où". Résultat : certains vivent "soumis" à Dieu et se concentrent sur leurs obligations vis-à-vis de Lui.

Il est vrai qu'en France, il est de tradition de pyrrhoniser; et les racines du concept de tolérance ne se perdent pas dans les tréfonds. Une histoire de greffe, parfois ça ne tient pas. L'Histoire de France n'a jamais été irisée. La mentalité n'est donc pas instinctivement portée vers la tolérance de l'Autre. Martine a beau jurer; dorénavant le Parti socialiste va reprendre du poil de la bête, nous dit-elle, il va se reconcentrer sur les valeurs de gauche dont le projet d'intégration est un des chapitres. Bien.

Mais comment changer ce qu'il y a dans la tête des gens. Les esprits guinguets existent aussi, il faut faire avec. Lorsque l'on disait burqa (ou niqab plutôt), il fallait en réalité comprendre, voile. Ce fichu qui symbolise la soumission de la femme. Et comme l'hypocrisie n'a jamais ruiné personne, l'on se complaisait à commencer chaque phrase par le distinguo classique entre le voile, nécessairement respecté, et le voile intégral, évidemment honni. Les hommes sensés ne sont pas en voie de disparition certes, mais l'on sent bien que quelque chose bascule. Renaud Denoix de Saint-Marc, vice-président du Conseil d’Etat de 1995 à 2007, pouvait déclarer tout naïvement : « le milieu de l’enseignement public est très anti-religieux, très intolérant sur le plan religieux, alors qu’il est laxiste sur ce qui touche à la tenue vestimentaire des élèves. Je n’ai jamais compris, pour ma part, comment on laisse entrer des gamins avec des casquettes vissées de travers sur la tête ou des gamines avec des mini-jupes et le nombril à l’air, et qu’on se pâme de fureur à la simple vue d’un mouchoir sur la tête d’une jeune fille qui ne se livre à aucune provocation ni à aucun prosélytisme » (Droit et société 68/2008, p. 209). Dorénavant, l'on commence à préparer les esprits à une grande offensive; l'on essaie de légitimer les discussions les plus illégitimes, les plus dangereuses.

L'on rêve, en réalité; ça doit être ça. Des référendums sur des minarets par-ci ! Des députés qui crient haro sur le voile en plein hémicycle par-là ! Alors que Lubna al Hussein ne cache pas son désir de voir un jour une Mecque où les femmes ne seront plus voilées, l'on apprend qu'une Canan Aritman version française, commence à émerger. Madame la députée Françoise Hostalier. Furieuse. Enragée que l'on puisse venir aux portes du temple pour braver spécialement la République. Fanatisme. L'on se souvient encore du respect que les députés de la République avaient manifesté à l'égard d'un de leurs anciens collègues, un abbé.


Il fut un temps en Turquie où le Premier ministre social-démocrate Bülent Ecevit avait littéralement foutu dehors une députée qui avait eu le tort de porter un voile; voilée non pas du jour au lendemain mais depuis les origines. Elle avait été élue par le peuple dans cet état. Une impolitesse qui ne seyait pas à Ecevit, un Monsieur pourtant. Fanatisme.

Dernièrement, c'était en Belgique que l'on essayait d'enquiquiner une députée voilée. Echec. Elle triompha.

Madame la députée Hostalier, nous dit-on, avait rédigé une proposition de loi en vertu de laquelle le voile serait interdit "dans tous les établissements où est exercée une activité de service public"; comprenez l'espace public. L'on y arrive petit à petit. Et elle serait inconsolable sur la loi de 2004, elle aurait préféré que les universités aussi entrent dans son champ d'application... Le mérite des musulmans dans ce pays, c'est qu'ils contribuent à la définition de l'identité nationale; une contribution en creux, c'est déjà ça. "Cétait bien le temps où ils étaient dans leurs caves hein ?", "ouais franchement, plus ils sont visibles, plus ils nous narguent j'ai l'impression !","on les aura un jour ou l'autre tu verras, ils s'excuseront eux-mêmes d'être musulmans, les valeurs de la République, c'est ça mon ami, du vent, ça débarrasse...", "et d'ailleurs, s'ils ne sont pas contents, ils n'ont qu'à activer la hijra, hein, qu'est-ce t'en penses ?", "bah oui tiens, qui a dit que l'on ne pouvait pas fuir la patrie des droits de l'Homme ?"...

dimanche 22 mars 2009

Vulgum pecus contra papam ergo Deum

C'est connu, il est difficile pour un chef d'Etat de dire à son hôte ses quatre vérités devant tout le monde. Il faut avoir une langue diplomatique; ne pas blesser, ne pas heurter, ne pas bousculer. Maudire dans les couloirs, se taire en public. Ou insinuer en public et atténuer en privé. Il faut éviter les ruptures diplomatiques, cela se comprend : adieu contrats, alliances, influences...


Le Pape a ce formidable privilège de parler sans tordre ses pensées; il n'a de compte à rendre qu'à Dieu. D'ailleurs, ça tombe bien, jusqu'à la confrontation, il s'est déclaré infaillible. Le Saint-Esprit est donc convoqué à chacune de ses réflexions; et sa parole devient, de fait, celle de Dieu. Et il peut ouvrir la bouche sans ressentir la crainte de se faire savonner par ses conseillers; le Vatican n'a sans doute pas trop de soucis à se faire côté contrats commerciaux.


En ce moment, il est en Afrique; un continent épuisé. La bonne parole, voilà une petite amusette utile pour réconforter le mal-en-point. Eh bien, il a tenté : "c'est toujours nous que vous grondez" a dû rouspéter Omar, celui du Soudan. Définition donc de la démocratie : "Le respect et la promotion des droits de l'homme, un gouvernement transparent, une magistrature indépendante, des moyens de communication sociale libres, une administration publique honnête, un réseau d'écoles et d'hôpitaux fonctionnant de manière adéquate et la ferme détermination, basée sur la conversion des coeurs, d'éradiquer, une fois pour toutes, la corruption. " A la face du Président angolais, entouré de toute sa bureaucratie et du corps diplomatique. "Oui oui, c'est bon, tous ces principes sont respectés au Zimbabwe, allez venez nous aider, le peuple se meurt, j'ai dépensé mes derniers sous pour acheter une maison à Hongkong", s'écrie Robert, de son côté.

"Franchement, c'est impressionnant, nan ? T'as vu, il a des c... au c... !", "Moi, je boude le Pape, il ne dit pas ce que je veux entendre ! Je veux avortement, capote, liberté, mariage des prêtres, danse dans les églises, hein". Démocratie, le cadet des soucis. La tenaillante vie quotidienne fait du discours démocratique un sujet de luxe. L'on préfère l'éradication des soucis plus oppressants. Normal.

Les discussions ont repris de plus belle sur le dogmatisme du Saint-Père. "Toujours avec ses normes figées, même le Christ aurait été excommunié, j'parie, pfff" se lancent certains; "ah oui alors, t'as bien raison, mon grand, c'est quoi ce Pape, pourquoi il nous dit ce que Dieu dit, nous, nous voulons qu'il dise à Dieu ce que nous, nous voulons". "Mais Moïse n'est plus...", "on s'en fout, qu'il négocie quand même !" Que disait George Sand dans Pauline : "toutes les nuances possibles se trouvent dans les religions vieillies; tant de siècles les ont modifiées, tant d'hommes ont mis la main à l'édifice, tant d'intelligences, de passions et de vertus y ont apporté leurs trésors, leurs erreurs ou leurs lumières, que mille doctrines se trouvent à la fin contenues dans une seule et milles natures diverses y peuvent puiser l'excuse ou le stimulant qui leur convient. C'est par là que ces religions s'élèvent, c'est aussi par là qu'elles s'écroulent"...

Même Juppé, pourtant "respectueux des valeurs chrétiennes" (nouvelle expression pour éviter de se prononcer sur le degré de piété, sans doute), se dit choqué; "ah qu'il m'énerve ce lourdaud, reviens sur terre, vieux !". Mais Sa Sainteté continue d'entonner : "humanisation de la sexualité", "non à l'avortement thérapeutique", "dangerosité du préservatif", etc. Et le café du pauvre, hein, qu'est-ce que t'en fais ? Il en a marre le type : pas de démocratie, pas de pain, pas d'eau, plus de santé, pas de sexe... quoi alors, vivre comme un pape ? Même ça, ils n'en ont pas les moyens. "Hérétiques ! Pensez au monde éternel !" C'est vrai que la frange la plus indignée n'est pas celle qui peuple les églises. Mais quand la religion est en cause, il est de bon ton de donner son avis; toujours dissident, en l'occurence. Le Parti communiste va distribuer des préservatifs place Jean-Paul II; aux Français qui en sont déjà gavés mais bon, il faut bien protester...

Mais comme la fonction du Pape requiert surtout de rester connecter avec le Ciel plus que de satisfaire les desiderata de la masse des croyants, on comprend sa rugosité. C'est une des rares croyances où même les fidèles ne cessent de demander des aménagements; et de lancer des ultimatums surtout : t'évolues ou j'te quitte. "Bah attend, il ne va tout de même pas aller distribuer des préservatifs, non plus, arrête tes conneries, toi aussi" a voulu dire Christine. Boutin. Promotion de la débauche. Par un Pape !

Pourquoi s'en prendre à lui et pas à ceux qui, en Afrique, le suivent aveuglément ? Les "humanistes laïques" devraient plutôt éclairer les "suiveurs"; un évangélisme à l'envers. "Ah bah, t'es bien marrant, toi, comment dessiller les yeux à ceux qui sont pétris de convictions ? Ils donneraient leurs vies pour leur religion !" Eh bien voilà le hic : la croyance religieuse est une histoire de logique, pas un loisir que l'on délaisse quand de graves questions de survie se posent; il faut de l'expérience spirituelle pour comprendre ces choses-là; "il n'est pas possible qu'un enfant qui tète, mange" (Rûmi)... Seul un croyant peut comprendre et "tolérer" son propre aveuglement... n'en déplaise aux bonnes consciences généreuses. Certains se sentent gênés à l'idée de violer une loi de l'Eglise (juste ou non, peu importe), on n'y peut rien, c'est comme ça. Et l'on respecte, l'on doit respecter. Le "postulat de la rationalité du croyant" nous apprenait Durkheim.

La position du Pape est claire : le dogme dit cela, à vous de choisir. L'on ne va tout de même pas fustiger un homme qui ne fait que son métier : dire à ceux que ça intéresse les vérités de leur foi. Et paradoxalement, ce sont les non-croyants ou les indifférents qui s'indignent en premier. Des théologiens, on aurait compris. Allez comprendre, une querelle de famille qui fait jaser la planète entière... Il ne manquerait plus que l'on élise le Pape démocratiquement !

jeudi 11 décembre 2008

"Fleur de civilisation"

Hier, c'était le 10 décembre. L'Anniversaire. Comme il se doit, nous honorons la Déclaration universelle des droits de l'Homme, la DUDH pour les intimes. Mon sujet d'examen, l'an dernier. A vrai dire, un phare bien plus qu'un pilier. Et on rediscute du titre : "j'pense qu'il faut plutôt dire droits humains, c'est plus englobant, qu'est-ce t'en penses ?", la personne la plus autorisée parle, on se tait : "Ce texte est gravé dans le marbre et l'égalité de tous y est proclamée sans aucune ambiguïté !". Stéphane Hessel, le dernier dinosaure.


Le Conseil des droits de l'Homme s'est permis une coquetterie, une nouvelle coupole :


L'artiste Miquel Barcelo explique : "cet espace, c'est un peu de la science-fiction. C'est comme un Conseil intergalactique, avec des gens et des langues tellement différents, avec des opinions si opposées". En effet. Ban Ki-moon, aussi, était là; il a passé son message : "les couleurs apparaissent différemment selon l'endroit où vous êtes assis, de la même manière que les pays et les peuples ont des perspectives différentes sur les défis que nous devons affronter". Multilatéralisme, évidemment.


Bien sûr l'état de la planète n'est pas, pour autant, reluisant; un classique. D'ailleurs, personne n'a jamais rêvé; on se connaît trop bien. Et la France est morne, aussi. Rama Yade, notre "secrétaire d'Etat aux droits de l'Homme" rêve d'autres postes "parisiens", Bernard Kouchner reconnaît qu'une telle fonction ne sert pas à grand chose, "elle a bien fait son boulot, mais... tu sais, en fait, elle ne faisait pas grand chose, hein !" La réponse du diplomate à la diplomate...


"Un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère..." Le chemin parcouru est sans doute glorieux mais le voeu reste d'actualité.


Notre Président va presque rougir en serrant la main du Dalaï-lama; du coup, on ne sait plus qui trompe qui : le ministère des affaires étrangères rappelle qu'ils n'ont jamais rien promis aux Chinois : "ce ne sont pas les Chinois qui tiennent l'agenda de notre Président, pfff", "alors, Nicolas, on te savait plus docile; Bush, Merkel et Brown, ça passe, mais pas toi, carpette !", "arrête de dire la vérité ! en plus, regarde, je vais te revendre des armes, allez, on se réaime ?"...


Robert, celui du Zimbabwe, qui avait soigneusement tendu la sébile à la communauté internationale pour surmonter l'épidémie de choléra, est fou de rage : "alors Robert, si tu veux de l'oseille ou de l'assistance, tu dois partir; ça suffit, on ne veut plus de Toi, allez, penses-y", "bouche calamiteuse, caquet dégoûtant, bouffon, anti-démocrate", "calme Robert calme, tu dois dégager maintenant", "allez, on n'a plus besoin de vous, le Zimbabwe maîtrise officiellement l'épidémie". Et al-Bachir dont on ne sait plus la situation "juridique" ! Notre Président a décidé, seul comme à son habitude, de "négocier" avec lui, le Procureur Moreno-Ocampo s'époumone à réfuter tout arrangement; mais bon la politique a l'honneur de toujours primer.


La terreur est déjà partout; le Congo déploie l'étendard, les Etats-Unis mènent déjà une guerre précisément contre la terreur; effet paradoxal, elle renforce la terreur. "Mais arrête de bombarder les civils afghans, nom de dieu !", "poussez-vous, bande de sauvages, qu'est-ce que vous foutez dans une zone en guerre, hein ? Il faut tout leur dire à ces wisigoths !", "mais les guerriers sont ailleurs !", "allez on s'excuse mais ne recommencez pas, vous aussi..."


La misère : un milliard de sous-alimentés, d'inanitiés, d'affamés, d'assoiffés. L'insécurité : la Corée du Nord fait le malin, Israël n'attend que l'aval américain pour bombarder l'Iran, l'Inde se pose toujours les mêmes questions sur son voisin nucléarisé. Parler de choses et d'autres est toujours aussi difficile, croire est démodé mais on essaie de faire des choses, etc.


Tiens, la Suisse veut une Cour mondiale des droits de l'Homme, encore une avancée. On n'apprend pas à un vieux sage à faire la grimace. Un voeu, bien sûr. L'inhumanité sortant de l'humain, on ne sait plus espérer. Et maintenant, il faut penser à l'environnement, aux êtres vivants non humains, à la paix, au développement et palabrer encore et encore. Mais c'est déjà ça; l'important, comme le disait Robert Badinter en 1998, c'est de ne pas être un "partisan du silence"...