Affichage des articles dont le libellé est Atatürk. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Atatürk. Afficher tous les articles

dimanche 12 avril 2020

(2) Chroniques du règne de Recep Ier. Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens !

Depuis que Sa Majesté l'Empereur Recep Ier avait expédié des masques et des flacons d'eau de Cologne à chacun de Ses sujets, le virus en prit pour son grade sur les terres du Grand Turc. Tout le monde se mit à prier pour l'âme du Sultan; sans aller à la mosquée, naturellement, tous les temples du royaume étant cadenassés. Les mécréants, eux, se débattaient comme ils pouvaient. Dieu leur avait infligé l'une de ces calamités qu'ils connaissaient si bien de leur livre à demi sacré. Pour une fois que l'occasion s'y prêta, on ne bouda pas son plaisir et on railla à satiété les nations européennes, d'ordinaire si policées, qui en étaient à quémander des bouts de tissu, à chiper les pièces d'étoffe du voisin et à fricasser les économies qu'elles n'avaient même pas.


Chaque jour, le ministre de la santé, Koca Fahrettin pacha, égrenait le nombre de morts, de malades et de guéris. Les yeux bouffis et rougis d'extrême fatigue, il restait fidèle au poste. Il commençait même à devenir un véritable phénomène; tel un authentique homme d'État, il parlait chiffres à l'appui. Toute idée de polémique lui était indifférente. Médecin de formation, il exhortait la populace à respecter ces fameux gestes barrières. Le gouvernement de Sa Majesté n'avait certes pas encore imposé un confinement général mais il restreignit la liberté de circulation des enfants et des vieux. Cette stratégie des "deux bouts" visait à tarir la propagation de la bête invisible.


Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il apprit que le sinistre de l'intérieur, Süleyman pacha dit le Noble, décréta un couvre-feu de deux jours dans la grande majorité du pays à minuit pétant. L'arrêté fut publié à 21h. Paniquées, les masses se ruèrent dans les échoppes. La nation assista, médusée, à des scènes de furie, d'indiscipline et de pugilat. Les efforts de "distanciation sociale" furent ruinés en moins de deux heures. Chose inédite, les populistes de droite se mirent à insulter le peuple avec le même entrain que le firent jadis les populistes de gauche. La patrie rendit un hommage unanime à feu Aziz Nesin, écrivain qui, le premier, avait proclamé que 60% des Turcs étaient stupides. Acculé, le premier flic de l'Empire fit son mea culpa et démissionna dans la foulée. Mais Sa Magnanimité refusa son retrait et le confirma dans ses fonctions.


De leurs côtés, les parlementaires les plus vaillants continuèrent à siéger. Ils n'avaient qu'un seul ordre du jour : vider les geôles du royaume. Car les taulards avaient beau être des scélérats, ils n'en restaient pas moins des êtres humains. Et, comme tout homme, leur dignité appelait un peu de miséricorde face à une épidémie qui fauchait tout sur son passage. Sa Grandeur avait néanmoins fixé des lignes rouges : les délinquants sexuels, les assassins et les terroristes furent écartés de l'amnistie. Dieu merci, on avait opportunément qualifié de terroristes, des dizaines de milliers d'opposants, d'universitaires, de professeurs, de femmes au foyer, de journalistes et de bienfaiteurs. Fort ironiquement, on apprit au même moment qu'un gueux dénommé Emre Günsal fut envoyé en détention pour avoir cru faire de l'humour en dépeignant le Sultan des Sultans Kemal Ier comme un alcoolique.


L'un des plus féroces détracteurs de Son Immensité, le député Gergerlioglu Bey, remua l'assemblée comme il put. À chaque séance, il brandit des photos de détenus à la tribune; il mobilisa l'académie Twitter; il supplia ses collègues mais en vain. Une élue du clan au pouvoir, Zengin Khanum, s'indigna de tant de commisération et ne put retenir sa colère : "Que voulez-vous ? Qu'on libère les putschistes et les terroristes du PKK ?". Elle fut rapidement rencognée dans son extravagance. Une parlementaire de la ligue kurde se demanda si on voulait que le député captif Baluken Bey mourût dans les fers, on entendit des rangs de la majorité, "qu'il meure !". Comme un écho à la réponse du directeur-adjoint chargé des affaires sociales de Constantinople qui avait lancé un "Crève !" effroyable à une gitane qui se plaignait de ne pas pouvoir mendier pour nourrir sa marmaille. Il fut démis. 

Ce fut sans doute là l'extériorisation d'un sentiment de démonisation, cher à cette géographie du monde. Celui d'anéantir physiquement l'opposant. Opposant qui ne fait que geindre alors que la Providence lui a offert le Roi des Rois. Ce genre de dialectique avait, depuis fort longtemps, infesté tout l'Orient au point qu'un adversaire se transformait rapidement en traître, en sous-homme et, finalement, en virus, perdant ainsi toute dignité. On en fut l'amer témoin dans le sandjak de Diyarbekir, lorsqu'une mère reçut les ossements de son fils dans un colis. L'expéditeur en était le gouverneur de Tunceli, où ce coupeur de route, membre du PKK, avait été abattu. Face au tollé, il assura que la réglementation avait été respectée... 

dimanche 28 avril 2019

(1) Chroniques du règne de Recep Ier. Les oignons de la colère : octobre-novembre 2018

La disparition d'un gazetier saoudien
Près de quinze ans après son sacre, le trône du Sultan-Calife, Sa Majesté Recep Ier, en vint à vaciller. Ce fut en tout cas l’avis général, rapidement effacé de l’esprit des gens devant l’humeur rebourse de l’Ombre d’Allah. “Il n’y a point de crise en mon Empire”, avait-il décrété et personne n’osa broncher. Mieux, tout le monde applaudit. 

Le Gendre, le Damat-ı Hazreti Şehriyari de sa titulature officielle, ne s’en démena pas moins pour assommer une crise qui n’existait pas. Le poupin, dont le nom de la dynastie était le Drapeau blanc, tout de noir vêtu, le visage envahi de gouttelettes de sueur, avait défendu sa politique : une invitation adressée à un cabinet de conseil américain pour venir fouiller dans les cartons du sultanat afin, avait-il dit, de “dresser un bilan et contrôler notre action”. Le sang de Sa Grandeur ne fit qu’un tour. 

A l’occasion d’une harangue devant ses esclaves, il fustigea le royaume des Etats-Unis, chassa de ses terres ledit cabinet et lança l’une de ses bluettes fétiches : “Nous nous suffirons à nous-mêmes !”. Le lendemain, Monsieur le Damat, toute honte bue, réapparut devant les caméras. Magnanime, il annonça un train de mesures pour lutter contre l’inflation. Les sujets furent ravis, le pouvoir avait décidé de lancer des soldes, comme en France. Au moins 10% et plus, si on aimait son pays. 

Le même jour, le lieutenant d’Allah sur terre, promut des gueux dans les différents offices de son énormissime palais. L’un d’eux, Mehmet Ali Yalçındağa, fut le responsable d’un journal de centre gauche qui passait pour être le navire amiral de la presse turque. Il était également un ami de M. le Damat. Sa correspondance avec ce dernier avait permis de constater à quel point le palais mettait son grain de sel dans la ligne de ladite gazette. M. Yalçındağa fut ainsi remercié pour avoir si savamment censuré Hürriyet. 

Un gazetier saoudien, lui, disparut de la terre le jour où il mit les pieds dans le consulat de son royaume. Le Sultan-Calife en fut très troublé. Il ordonna une enquête et défendit mordicus la liberté de la presse. La masse en fut ébaubie. 

Habitué à spolier les habitants de l’Empire, le Sultan décida un beau matin de faire main basse sur les parts sociales d’une banque que le défunt Empereur, Mustafa Kemal Ier, avait léguées à sa ligue. Le parti des nationalistes, mené par le chef de clan M. Bahçeli, s’empressa d’apporter tout son concours. 

Il faut dire que l’Empire était habitué à ce genre de manèges. Après la tentative de révolution deux ans auparavant, Sa Grandeur avait décidé de nationaliser des milliers de biens. On apprit le même jour que la justice avait nommé deux administrateurs à deux maisons closes à Adana. Monsieur le juge avait décidé de laisser à l’administration des impôts le loisir de désigner ces deux fonctionnaires. Une drôle de ligne dans la carrière de ces serviteurs de l’Etat. 

L'évaporation d'un pasteur américain 

La patrie avait pu souffler un grand coup avec la libération d’un pasteur américain, tenu aux fers pour avoir salué des Kurdes et des partisans du séide Fethullah Gülen. La justice de Son Immensité décida de le condamner pour la forme et de le libérer juste après. Les apparences étaient sauves. Et il fallait bien justifier le nombre des mois passés en geôle. La tactique fut grandiose, notre Grand Seigneur fut ravi de cette trouvaille. Un temps, il avait promis que le pasteur Brunson ne serait pas libéré tant que l’imam Gülen, en exil dans un tekké en Pennsylvanie, ne lui serait pas remis. Ce n’était pas la première fois qu’il fulminait ainsi pour ravaler ensuite sa calotte mais les masses applaudirent quand même. 

L’onde de choc fut tel que les partisans de Sa Majesté se mirent à faire ce qu’ils avaient soigneusement cessé de faire depuis des lustres : réfléchir. Les réseaux sociaux furent remplis de ronchons qui se demandaient pourquoi notre Leader avait retenu ce pasteur si c’était pour le relâcher sans contrepartie. Devant ces interrogations, le porte-parole du clan de Recep Ier, le sieur Ömer Celik, déclara devant les micros : “Le dictateur de Washington ne peut en aucun cas donner l’impression d’avoir fait pression sur notre Sultan-Calife pour libérer son esclave. Notre patrie est un grand Etat de droit. Notre patrie est l’héritière d’une grande civilisation. Et toc !”. 

Entre-temps, alors que le sieur donnait des leçons de démocratie à un chef d’Etat étranger à partir du siège de son clan perdu dans une ruelle d’Ankara, ledit pasteur avait pris l’avion, direction l’Allemagne. Il allait, nous avait-on dit dans les gazettes, faire des examens médicaux avant de s’envoler pour le royaume des Etats-Unis. Le sieur Celik parle de quoi ?, s’interrogèrent en chœur les grandes plumes de l’Académie Twitter. Le Sultan-Calife déclara tout sourire au monarque américain, “Voyez, notre justice est indépendante”. Et l’affaire fut enterrée. Ce dernier promit un avenir radieux entre les deux pays. 

Le mystère de la chambre jaune 

Peu enclin à s'épancher sur ses revirements, le Calife se rendit à Kayseri pour inaugurer la mosquée que le pacha Hulusi Akar avait fait bâtir sur ses deniers personnels. Il récita tellement bien le Coran que la masse oublia l’épisode Brunson et fut une nouvelle fois épatée par la piété de l’Ombre de Dieu. 

La police de Sa Majesté fit son entrée au consulat du royaume wahhabite pour trouver le sieur Kashoggi, devenu poussière depuis deux semaines. On attendit d'elle qu'elle dénoue ce nouveau mystère de la chambre jaune. Elle n'avait toujours pas élucidé l'assassinat de Hrant Dink de 2007 mais tant pis. 

Alors qu'il devenait de plus en plus certain que le gazetier fut assassiné par les séides du monarque wahhabite, le consul Muhammed el Oteybi acheta un billet et s'enfuit dans son pays. “Que voulez-vous, il a l'immunité diplomatique”, déclara le porte-parole de l’AKP, Ömer Bey. Qui annonça également que le Sultan avait décidé, dans un élan de magnanimité digne de Dieu, de retirer sa plainte contre des étudiants de l’ODTÜ qui avaient eu l'audace de l’affubler de noms d'animaux sur une pancarte déployée lors de la cérémonie de fin d’études. Sa Majesté les invita même en son palais. 

De son côté, le fameux pasteur Brunson apparut sur une chaîne de télévision américaine pour s’épancher sur ses mois de prison. Il se plaignait d’avoir partagé une cellule avec 20 musulmans dévots. “On se croyait dans une mosquée”, éructa le malheureux. Une mosquée ! Ne savait-il pas que ces félons gülenistes fussent des traîtres ! Parlant de gülenistes, on apprit le même jour que le sieur Nurettin Veren, ancien compagnon de route de l’imam devenu transfuge, fut viré du journal Yeni Akit. Il eut en effet une attitude vile en critiquant sans arrêt l'entourage de Sa Grandeur. Il adorait affubler tout passant de “membre de FETÖ” à tel point qu'on craignait qu’il eut pu traiter le Sultan lui-même de güleniste. Fort heureusement, on lui tordit le cou au bon moment. 

Le monde entier était toujours à la recherche du sieur Khashoggi. Les mauvaises langues dirent qu’il fut démembré, vivant s’il-vous-plaît. Pile à ce moment, on apprit avec grande tristesse le trépas du photojournaliste Ara Güler. Sujet arménien, il était un inconditionnel du Sultan-Calife dont il disait admirer l’opiniâtreté. 

Le rebiffement du Conseil d'Etat 

Le Conseil d’Etat prit une décision fort intéressante. Il annula l'abrogation du serment des élèves de primaire qui, chaque matin, criaient au monde entier qu'ils étaient fiers d’être turcs. C'est le Sultan en personne qui l'avait enterré en 2013 pour contenter ses chiourmes kurdes. Aujourd'hui, il appréciait davantage les nationalistes. Le revirement de politique s’accompagna ainsi fort opportunément d'une décision de justice qui seyait à l'air du temps. 

Adepte d'allocutions quotidiennes, le Calife se rendit à une université d’Izmir pour prononcer le discours inaugural de l'année universitaire. “Comment se fait-il qu'aucune université turque ne figure parmi les 500 premières ?”, tonna-t-il. Le même jour, on entendit le président de l'université Katip Çelebi, Saffet Köse, déclarer : “C'est quoi les droits de l'homme ? Ça vient de l’Occident”. Le pourquoi du comment. Le même jour dans la même ville. 

Les hautes autorités de l'Etat expédièrent en enfer l'Arménien orthodoxe Ara Güler dont le cercueil, enveloppé du drapeau rouge au croissant et à l'étoile, fut inhumé avec de la terre provenant de Giresun, ville de ses ancêtres. 

Autre événement macabre : le royaume wahhabite reconnut que le gazetier Khashoggi fut tué dans son consulat à la suite d'une rixe avec d'autres Saoudiens. Les affaires du monde imposèrent de croire à cette version. 

Adepte du ballon rond, le calife inaugura un stade à Diyarbakir, la ville de ses sujets kurdes, si prompts à lever les boucliers. Ironie de la situation, l’équipe locale, Amedspor, ne fut pas conviée à la cérémonie, histoire de ne pas troubler les nerfs de Sa Majesté. 

Poussé par son partenaire de coalition, le sieur Bahçeli, de voter une amnistie pour libérer les chefs de bande, le Sultan-Calife lança, à l’occasion de l’inauguration d’une ligne de métro, “certains veulent une amnistie, quelle amnistie ! Nous ne voulons pas passer pour un gouvernement qui libère des drogués !”. Une sentence qui ulcéra M. Bahçeli qui se fendit d’un communiqué sur Twitter où il appela à plus d’intégrité et de politesse. Ce fut là le paradoxe suprême : grand mal embouché devant l’Eternel, le sieur Bahçeli appela à un ton plus respectueux. Mais, dès le lendemain, il fit montre d'une férocité verbale étonnante et déclara morte l'alliance aux élections municipales. 

Sa Grandeur Suprême haussa également le ton et rappela qu’il était contre l'amnistie et le rétablissement du serment de l’élève. Il tira à boulets rouges contre la haute robe du Conseil d’Etat qui s’obstinait à ne pas enterrer le serment. “Que faites-vous depuis 5 ans ? C'est nous qui devons rendre des comptes au peuple”, lança-t-il aux magistrats présents. Qui se trouvaient au palais impérial pour un symposium sur, précisément, le Conseil d’Etat. 

Le même jour, il vola la vedette au prince héritier des Saoud en déclarant que le meurtre du gazetier était planifié et que le lieu d'enterrement du corps avait même été prévu la veille. 

La levée des sanctions sataniques 

Le Sultan annonça que les forces impériales étaient prêtes à foncer sur Manbij. Son Altesse fut très comblé d'accueillir le Tsar de toutes les Russie, le roi de France et la chancelière allemande à Istanbul. Les quatre leaders discutèrent de la situation en Syrie, où le satrape Bachar al-Assad et ses opposants se faisaient la guéguerre depuis 7 ans. On papota, on se serra les mains et on se dit à bientôt. Le roi Emmanuel Ier taquina le chef de la oumma en lui disant qu'il avait entendu dire que ce palais d'Istanbul devait être la résidence du Premier ministre mais qu'il se l'était appropriée. Sa Grandeur rétorqua en bombant le torse : “Nous sommes passés au système impérial absolu”. 

C’est avec un bonheur bien mérité que le Sultan-Calife inaugura en ce jour du 95e anniversaire de la proclamation de l’Empire le troisième aéroport d’Istanbul. Le peuple fut heureux de pouvoir admirer un nouveau bijou architectural qui ferait le malheur des adversaires de Sa Majesté. Lorsqu’on vit le roi du Soudan, Omar el-Béchir, s’asseoir à la gauche de l’Empereur, le bonheur en fut décuplé. Une obscure cour pénale internationale le recherchait pour génocide mais que nenni, il était un bon roi aux yeux de l’Ombre d’Allah. La journée se passa très bien et chacun put retrouver ses pénates, le cœur rempli de gratitude envers le lointain successeur de feu l’Empereur Mustafa Kemal Ier. 

Le président de l'université de Harran, Ramazan Taşaltın, provoqua une polémique en déclarant sur la chaîne Akit Tv, "l'obéissance à l'Empereur Erdogan est une obligation divine pour chaque individu". Le sieur, ingénieur, fit pourtant ses classes au Royaume-Uni. Personne ne comprit cette sortie décérébrante et même le parti de Sa Majesté condamna une telle conception.

Le parquet d’Istanbul publia enfin un communiqué dans lequel il indiqua que le gazetier avait été étranglé dès son entrée au consulat d’Istanbul et que son corps fut démembré. 

Le Sultan, lui, lança les travaux pour la réalisation d’un système de défense anti-aérien, baptisé SIPER.

Il envoya son vice, Fuat Oktay, expliquer au parlement que 1004 entreprises étaient dirigées par des administrateurs. Des sociétés dont la valeur atteignait près de 55 milliards de livres soit près de 8.6 milliards d’euros. Un trésor.

L'apaisement avec l’Empire américain conduisit à la levée réciproque des sanctions contre les ministres de l'intérieur et de la justice, Süleyman Soylu et Abdülhamit Gül ainsi que Kirstjen Nielsen et Jeff Sessions. Un mauvais souvenir de l’affaire Brunson. On apprit même que Washington exemptait la Turquie de l'interdiction de commercer avec l'Iran. Ce fut une nouvelle lune de miel. 

La députée en grève de la faim

Le Sultan déclara qu’il ne pensait pas que le roi saoudien Selman eut donné l'ordre de tuer le gazetier Khashoggi mais pointa des “hautes sphères du gouvernement saoudien”. Le même jour, son avocat Hüseyin Aydın intenta une action contre le sieur Kılıçdaroğlu qui avait eu le malheur de déclarer à la télévision que Sa Majesté était complice des assassins de Khashoggi. Le chef de l'opposition parlait si méchamment qu’il était sans arrêt condamné pour insulte à l’Empereur. Il dut vendre sa villa pour payer les réparations.

Le 3 novembre fut le 16e anniversaire de l'arrivée au pouvoir de L’AKP. Tout le pays était en extase. Extase rembrunie par une Excellence. L’ambassadrice en Ouganda, Sedef Yavuzalp, fut rappelée d'urgence car elle commit l’impair de se déguiser en Hélène de Troie lors de la cérémonie du 29 octobre. C’était à se demander de quelle race elle fut. 

Le calife redit son opposition au serment des écoliers, “le produit de ceux qui avaient imposé le ezan en turc”. Il lança aux jeunes de préférer les prêts à taux zéro aux bourses car cela leur permettrait de ne pas s'habituer au gratuitisme. 

Le vice-président de la Cour des comptes chargé des contrôles, Fikret Çöker, fut remplacé par Zekeriya Tüysüz. Le rapport de la Cour avait mis sur la place publique les irrégularités des seigneurs de l’AKP. 

Le royaume des Etats-Unis décida de mettre à prix la tête de trois dirigeants du PKK, Murat Karayilan, Cemil Bayik et Duran Kalkan (12 millions de dollars), une drôle de nouvelle dans un contexte où les YPG étaient les alliés des Américains en Syrie. “Ils ne peuvent pas nous leurrer”, avait d’emblée prévenu le porte-parole de l’Empereur, Ibrahim Kalin. 

L’ancien gouverneur de Constantinople, Hüseyin Avni Mutlu, vit son appel rejeté. Il fut donc déposé à la prison d’Edirne pour purger le restant de sa peine de 3 ans, c’est-à-dire un an. Grand inquisiteur des “çapulcu” (vandales) de Gezi, il fut à son tour condamné pour appartenance à une organisation terroriste. Personne ne s’en offusqua.

Autre information qui vint du fin fond d’une cellule de prison et qui n’intéressa personne, la décision de la députée kurde Leyla Güven de se lancer dans une grève de la faim pour protester contre ses conditions de détention. 

Le saut impérial à Paris

Lors du 80e anniversaire du trépas de feu Sa Majesté Mustafa Kemal Ier, la nation fit montre encore une fois d’un amour inconditionnel pour le premier sultan de la dynastie. Son Gigantissime Roi des rois alla lui rendre hommage au mausolée d’Anitkabir, comme le voulait la coutume. Peu de temps après, il informa le pays que des munitions avaient explosé dans le sud-est provoquant la mort de 7 soldats. Ce fut un accident et non une attaque terroriste, on respira un grand coup. 

Erdogan Ier déclara également qu’il avait remis aux royaumes de Washington, de Paris, de Berlin et de Londres des enregistrements pris lors de l’assassinat du gazetier saoudien, Jamal Khashoggi, avant de prendre l’avion et de s’envoler en France pour célébrer, le lendemain, le 100e anniversaire de la fin de la Première guerre mondiale. On apprit le même jour que le Cheikh ul islam rendit visite à un fou qui passait pour être un historien, Kadir dit Fils d’Egypte. Un drôle de gus.

Le Sultan se rendit donc à Paris pour écouter le roi de France, Emmanuel Ier, discourir sur la Première guerre mondiale. Il s’assoupit auprès de l’impératrice qui, vêtue d’un caftan, épata les autres gueux. Mais les Turcs de France lui firent fête dans les rues. 

A peine était-il rentré en Turquie que le Sultan-Calife fut accusé par le ministre des affaires étrangères de la France, le duc de Bretagne, Jean-Yves Le Drian, de “jouer un jeu politique” dans l’affaire de l’assassinat du gazetier Khashoggi. Sa Majesté avait en effet déclaré que des enregistrements sur l’assassinat avaient été remis, entre autres, à la France. “Il a un jeu politique particulier dans cette affaire”, osa oraliser le félon. Oust tonna le palais, dans la minute. Elhamdulillah.

Sur les traces de Gogol

Du côté des gülenistes, beaucoup de choses se passèrent. Les ennemis jurés de Sa Grandeur s’étaient mis à chercher des traîtres encastrés à l’intérieur de leur confrérie. Un gazetier du nom d’Ahmet Dönmez écrivit que des pontes du mouvement avaient voulu provoquer des émeutes dans les prisons turques. Tout le monde se mit à papoter de cette possibilité mais le cheikh Gülen garda le silence, comme à son habitude.

Au palais présidentiel, devant un parterre de juristes, le Roi des rois lança : “Nous n’avons besoin de magistrats au service non pas de tel ou tel groupe mais de l’Etat et de notre peuple”.

Sitôt dit, sitôt fait. Deux universitaires de renom, le juriste Turgut Tarhanlı et la mathématicienne Betül Tanbay, ainsi que dix autres personnes furent arrêtés dans le cadre de l’enquête sur Gezi et Osman Kavala. Ils furent relâchés le lendemain, au milieu de nombreuses protestations. 

Lors d’un forum Halifax sur la sécurité au Canada, le ministre de la défense, le maréchal Hulusi Akar, interrogé sur ces arrestations, déclara : “S’ils sont innocents, ils le prouveront devant le juge”. 

Peu soucieux de toute idée de justice sur Terre, le Sultan préféra les festivités. Ilfut le témoin de mariage d’Ilker Ayci, le PDG de la Turkish Airlines. Juste avant, il participa à la cérémonie de mariage de la fille du maire de Fatih, Hasan Suver, Bilge Betül Suver. A Istanbul, il en profita pour visiter à l’hôpital une certaine Nazmiye Balci, 100 ans et lui baisa tendrement la main.

Le Sultan accueillit le tsar de toutes les Russies, Vladimir Ier, pour la cérémonie d’achèvement du Turkish Stream. Il lui offrit un livre de l’idéologue du régime, Alev Alatli, intitulé Gogol’ün izinde, Sur les traces de Gogol.

Le Kurde embastillé

La cour de l’Empire européen ordonna à la Turquie de libérer le coupeur de routes Selahattin Demirtas que le Sultan avait soigneusement écarté de la scène. “Une décision politique”, clama-t-elle. Erdogan Ier répondit comme un homme : “Leurs décisions ne nous contraignent pas !”. 

Ces jours-là, les forces de l’ordre de l’Empire en étaient à perquisitionner des dépôts où des tonnes d’oignons étaient stockés dans un but spéculatif. 

On apprit que le professeur des sciences spatiales, Mehmet Karli, avait démissionné de son poste de doyen de la faculté à l’université de Konya. Il avait suscité une indignation en déclarant à l'Académie Twitter qu’il ne voterait jamais pour une femme qui devait surtout s’occuper de sa famille. 

Son Altesse Impériale, le prince Abdülhamid Kayihan Osmanoglu, un prince de la précédente dynastie, se lança en politique dans le parti islamiste Refah, relancé par Fatih Erbakan, le fils du feu Premier ministre, Necmettin Erbakan. 

Erdogan Ier présenta au public certains des candidats de son parti aux élections municipales. Le sieur Bahçeli permit au Sultan de respirer un peu en déclarant que son propre parti ne présenterait pas de candidats aux mairies d’Istanbul, Ankara et Izmir.

La gazette impériale, Sabah, annonça au pays que l’homme d’affaires philanthrope Osman Kavala avait des liens financiers avec le filou juif, le sieur Soros. Une information qui démontra, si besoin était, que Kavala était un traître à la patrie. Parlant de traître, le chef de la ligue nationaliste, Bahçeli, s’en pris violemment à l’alliance de la crapulerie formée par les kémalistes, les nationalistes dissidents et les kurdistes en vue des municipales. 

Le Sultan catapulta l’ancien édile de Kayseri, Mehmet Özhaseki, à la candidature de la province d’Ankara, la capitale. Son ancien ministre de l’économie, Nihat Zeybekçi, fut, lui, envoyé à l’assaut d’Izmir, le bastion de la gauche. 

Pour se dégourdir les neurones, il alla boire un thé vert avec un homologue, l’émir du Qatar et tira à boulets rouges contre l’Occident. “Quand c’était Gezi, tout le monde donnait des leçons et là, Paris brûle mais le monde est muet”, lança-t-il en pleine figure des Croisés. C'est que des bandits dénommés Gilets jaunes écumaient les routes de la capitale française et donnaient des sueurs froides au Roi Emmanuel. 

Comme il détestait les répits, Recep Ier organisa un forum international réunissant les monarques islamiques. Face à ses homologues, le Sultan prit encore une fois fait et cause pour la Palestine. "Une goutte de pétrole ne vaut pas une goutte de sang", lança-t-il à la cantonade. 

Au même moment, dans les coulisses, on évoqua un bras de fer entre Damat Bey et le président de l’Assemblée, Binali Yildirim, pressenti pour Istanbul. Son Altesse le Gendre voulut imposer ses candidats aux districts mais le chef des députés réussit, disait-on, à repousser ses assauts.

Alors que Sa Grandeur s’envola en Argentine pour participer au Sommet du G-20, le chef de l’opposition, le sieur Kiliçdaroglu, fut à nouveau condamné à une amende pour diffamation. Il prétendit que le Sultan-Calife et la famille impériale cachaient des milliards dans l’île de Man. La justice lui envoya une facture d’un million de livres à payer à Son Immensité. 

Le procureur de l’affaire dite Ergenekon lut son réquisitoire et reconnut que l’existence d’une organisation terroriste Ergenekon n’avait pu être démontrée. Onze ans après son lancement, l’affaire qui décima la vie de dizaines de personnes était sur le point d'être envoyée dans les poubelles de l'histoire. 


En ce dernier jour du mois de novembre, l’explosion du prix de l’oignon poussa le maire de Seyhan, à Adana, à distribuer gratuitement des kilos de cette plante à ses administrés. Les Kurdes, eux, pleurèrent sans avoir épluché d'oignons. Un tribunal refusa la libération de leur guide, Selahattin Demirtas, malgré l'arrêt de la Cour européenne. “Nous prendrons une contre-mesure”, avait annoncé l’Empereur en son temps. Il avait eu raison. Comme toujours...

mercredi 6 février 2019

Vir ill

C'était au Moyen-Âge. Chez les musulmans. Sous Omar (634-644), l'argent coulait à flots. L'État engloutissait des terres et remplissait ses caisses. La classe moyenne s'embourgeoisait. Les femmes, en bonnes commerçantes, commencèrent à exiger des dots ("mahr") plus conséquentes. Soucieux d'entraver une inflation des "tarifs", l'émir des croyants osa fixer ex cathedra un plafond. Alors qu'il venait d'annoncer sa résolution, une femme de l'assistance se leva et, hérissée, lança à celui qui dirigeait au nom de Dieu : "Comment oses-tu limiter ce que ni Allah ni son Messager n'ont limité ! N'as-tu pas entendu le verset 'Si vous voulez changer d'épouse, ne reprenez pas les tonnes de biens que vous avez données à la première' !". Acculé, le calife, d'ordinaire sanguin, indomptable, impétueux, battit en retraite : "Omar a tort, cette femme a raison !"...

Nul n'eut l'idée de déverser des gardes du corps dans l'enceinte pour déloger la redresseuse de torts. Nul ne fut ébahi par l'audace de "l'opposante". Ni ne fut offusqué de cet "outrage au chef de l'État". La Révélation était passée par là. Le Coran avait restauré la dignité et nul rescapé de l'ancien monde n'avait l'intention d'abdiquer la liberté que Dieu en personne avait octroyée à chacune de ses créatures. Personne n'aurait imaginé que des siècles de poussière plus tard, leurs descendants pussent à ce point se fourvoyer...

Au XXIè siècle, l'Orient est infesté de despotes. Là où le soleil se lève, l'oriens, la liberté est prise entre deux feux, la violence et la vilenie. L'autocrate qui tient le knout n'est autre qu'un primus inter pares. Un phallocrate retors juché sur les épaules des phallocrates butors. Chaque strate reproduit le même schéma : un homme soumis face au plus fort, un homme viril face aux siens. À l'école, à l'usine, à l'armée, il reçoit des baffes. À la maison, il répercute. Il doit faire étalage de ses testicules. Et chaque humiliation de ses supérieurs devient un supplice de plus pour ses subordonnés...

"L’accueil du féminin peut contribuer à dissoudre l’injonction viriliste, à faire que le masculin s’enrichisse loin du bruit et des turbulences surmâles, et que l’homme se libère du fardeau qu’il s’est imposé à lui-même", dixit la philosophe. Avec une mère qui donne toujours raison à son bout de chou brutal ? En réalité, le vir oriental est à plaindre. Sa génitrice le croit dieu, elle l'élève monstre. Cette "ana", "mader", "oum", la grande bâtisseuse de l'ordre viriliste. Cette descendante de Aïcha qui restaure le patriarcat, naguère renversé par l'Envoyé. Cette mal mariée qui adore le fruit de ses entrailles au point de sacrifier l'exigence de justice. Cette soumise qui façonne de futurs vainqueurs, de futurs mâles, de futurs despotes. Cette dévote qui, inconsciente, milite pour un fiqh obsolète qui pérennise sa servitude...


Quand Erdogan confisque les paquets de cigarettes, quand Bourguiba ôte le voile des vieilles femmes qui l'entourent, quand Atatürk impose le chapeau, aucun mâle ne bronche. C'est un soliveau. Un ectoplasme. Une chose. Le caractère, la personnalité, l'individualité sont broyés par l'autorité. A ce stade, ce n'est plus du respect. C'est de l'obséquiosité. De la dépersonnalisation. De la trouille. Un abus de virilité qui dénote, comme le disait Romain Gary, une "dévirilisation profonde, une angoisse qui se manifeste à l'extérieur par le machisme, et par des fanfaronnades de virilité, une recherche de substituts virils"...

"Allah est doux et il aime la douceur en toute chose", nous apprend le Prophète. "Doux", "yumuşak", en turc. Une "tapette", dans son sens familier. On s'apitoie tous sur la "question des femmes" en terre d'islam, n'est-ce pas ? Or, c'est celle des "chochottes", des "eunuques" qui est prégnante. Une psyché qui a dévasté et dévastera des générations... Le Prophète a sans doute fourni la clé de compréhension : "Vos dirigeants sont à l'image de ce que vous êtes". Des âmes serviles, des esprits claniques, des réflexes tribaux, des attitudes primitives, il ne sortira jamais de "démocratie", mais seulement des "régimes". De la Constitution de Médine aux autocraties actuelles, que de chemin parcouru...

lundi 23 octobre 2017

A la va-comme-je-te-pousse

Il est des régimes où il fait bon être diplomate. On défend un pays relativement distingué, une culture enviée et des valeurs élevées. On se chamaille certes dans les enceintes internationales, mais la fonction a un côté charmeur. L'ambassadeur de Sa Sainteté, par exemple; c'est le doyen du corps diplomatique et son air débonnaire apaise d'emblée. On connait déjà sa réplique à la moindre question : "peace and love". L'ambassadeur de la Gaule, aussi, est sollicité et scruté. Celui de l'Amérique, lui, est la Pythie incarnée. Qu'on l'aime ou qu'on l'abhorre, on doit lire sur ses lèvres...

Et puis il y en a d'autres qui sont franchement moins bien lotis. Les envoyés de la Corée du Nord, notamment, doivent laisser un membre de la famille au pays. Au cas où. Si Son Excellence se réfugie quelque part, on a au moins un corps à torturer. En Iran et en Russie, les enfants les plus malins de la famille humaine, on défend avant tout une civilisation et une tradition. On ne se fâche pas, on prend des notes. Monsieur l'ambassadeur assure sans ciller que son pays est un parangon dans tous les domaines et que, lui, évidemment n'est pas un portier...

Et il y a le pays des Turcs. Là où les diplomates ressemblaient un peu aux deux sus-cités. Jusqu'à récemment. Désormais, on sait qu'il sont... en dépression. Oui, abattus. Car, contrairement à leurs collègues russes et iraniens, ils ne croient plus à ce qu'ils disent... C'est que, avec un chef de l'Etat qui parle comme au café du commerce, un ministre des affaires étrangères qui parle comme un ministre de la défense et un premier ministre qui ne saurait citer, allez, au moins deux pays voisins, les représentants de la République sont gênés aux entournures. Ils ne savent plus où se trouve l'axe...

Ils ont bien conscience de devoir relayer les sornettes, les revirements, la prose d'un "régime" et non de l'Etat. Cet Etat millénaire, qui avait en son temps empaumé l'Orient et caressé l'Occident. Cet Etat millénaire, qui avait ensuite délaissé l'Orient pour étreindre l'Occident. Les diplomaties ottomane et kémaliste avaient un mérite : elles avaient l'ambition de leurs moyens. "Paix dans la patrie. Paix dans le monde", un slogan certes nunuche mais hautement réaliste. C'était l'ère des fameux "monşer", ces diplomates falots qui avaient peur de prendre des initiatives. Qui géraient surtout les crises...

Et en 2002, un professeur de relations internationales polyglotte, islamiste, conservateur, ottomaniste, enfourcha une lubie : "rendre à la Turquie sa grandeur d'antan". Armé d'un livre-programme indigeste, il secoua le cocotier et prôna la "diplomatie pro-active". L'axe était désormais mouvant. On était en Occident ET en Orient. La Turquie était un "grand pays" et son chef, un "leader mondial". Haute technologie ? Néant. Influence culturelle ? Néant. Marques universelles ? Néant. En plantant un palais kitsch au milieu de nulle part, en exhumant d'anciennes tenues ottomanes et seldjoukides, en marchant comme un empereur, on devint magnanime...

Et un beau jour de printemps, on se lança à corps perdus dans la guerre civile syrienne au nom des "valeurs". On était la voix des opprimés. On garantissait la dignité. La doctrine avait évolué : de la "diplomatie pro-active" qui postulait "zéro problème avec les voisins", on passa à la "précieuse solitude" qui se résumait au "zéro voisin et les problèmes en plus"...

Israël ? Un "Etat terroriste" mais... "incontournable". Mavi Marmara ? On s'en fout, passez l'expression, fallait pas s'aventurer à Gaza. Avait-on demandé au raïs ! Les procès contre les militaires ayant tué dix Turcs ? On les a enterrés contre 20 millions de dollars. Les rescapés de l'assaut ? On a endossé la responsabilité. Les Turcs doivent désormais intenter des actions contre leur propre Etat, une blague...

La Russie  ? Un "Etat voyou" dont les avions violent sans arrêt notre espace aérien mais qui achète aussi... nos tomates. Le bombardier russe visé ? Les excuses de la République arrondiront les angles. Depuis, on s'adore. On achète leurs S-400 mais on oublie de préciser qu'on veut également un transfert de technologie. Moscou fait la sourde oreille. La Turquie se retrouve avec une facture de deux milliards à honorer...

La Syrie ? Un pays dirigé par un "président cruel et sanguinaire". Davutoglu avait déroulé les plans pour aller "prier dans la mosquée des Omeyyades". Un vendredi, si possible. Avant de braquer la loupe sur la carte : ah mince, il y a des Kurdes ! Résultat des courses : la Triple alliance avec Moscou et Téhéran pour sauver la peau d'Assad, 3 millions de Syriens dans les rues d'Istanbul et de l'Anatolie, un embryon d'Etat kurde à notre frontière méridionale...

Les Etats-Unis ? "Partenaire stratégique" qui... ne délivre plus de visas. Et qui nous enquiquine avec le procès Reza Zarrab. On avait si bien enterré et enseveli sous mille épaisseurs les affaires de corruption et voilà qu'elles rejaillissent là-bas, aux pieds de l'ennemi, Fethullah Gülen... Et leur ambassadeur est d'ailleurs un type "effronté", il jacasse sans fin...

Barzani ? Un pote qui... nous a planté un coup de poignard dans le dos. Kirkouk tombe ? On fait la fête. On a chassé les peshmergas et installé les séides du "Daesh chiite", Hachd al-Chaabi. Mais on est content. Résultat : on a contourné Bagdad (Al Abadi n'était pas de son "carat") pour fraterniser avec Erbil, qu'on a bâtie de A à Z et, maintenant, Abadi est notre allié... Aucun fonctionnaire, même de catégorie C, n'avait prévu que Barzani pût rêvasser d'indépendance... L'Iran ? Un voisin qui prône un "expansionnisme chiite" mais dont a besoin en Syrie pour... approfondir cet expansionnisme... 

Last but not least. On exige des diplomates qu'ils fassent le service après-vente des rapts de gülenistes dans le monde entier. Et il faut aussi fermer des écoles en Afrique. Il faut expliquer à un interlocuteur doué d'une raison élémentaire que des "partisans Bac+5 d'un imam vivant en Pennsylvanie ont patiemment noyauté les administrations publiques turques grâce à des djinns et des billets de 1 dollar en guise de régiments supplétifs et d'amulettes pour imposer à terme la charia grâce au soutien de la CIA protestante et du Mossad juif". Un conte à dormir debout. Mais un pilier de la politique étrangère...

G 20. Conseil de l'Europe. Union européenne. Organisation de la coopération islamique. Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Organisation de coopération de Shanghai. Alliance des civilisations. "Ey Batı !", "Eh l'Occident !". "Hans a dit ceci, Georges a dit cela, ça rentre d'une oreille pour en sortir de l'autre"...

Incontrôlable, impulsif, le raïs instrumentalise les ressentiments populaires envers des fantômes bien connus : "les sionistes", "l'intelligence supérieure", "les forces obscures". Résultat : la Turquie est devenue un des rares pays au monde à ne pas avoir de politique étrangère. Mais la photo de l'ancien Premier ministre Bülent Ecevit face à un Bill Clinton, le postérieur adossé sur la banquette, reste le symbole répulsif de l' "ancienne Turquie". Celle qui avait au moins un cap...



L'étoile polaire de la politique étrangère ? Les obsessions du raïs, le sauvetage de Zarrab et le coffrage de Gülen, et, surtout, son humeur primesautière. Il hurle, renverse la table, claque les portes. Et les diplomates s'éreintent à revenir au statu quo ante "engueuladum". "Diplomatie pro-active", "précieuse solitude", "damage control". "Nous, nous sommes la République de Turquie, nous ne sommes pas un Etat tribal", aime à répéter le sieur Erdogan. S'est-on seulement demandé pourquoi le président de cette République était affublé d'une référence tribale, "reis"...

mercredi 8 mars 2017

De l'art d'être traître à sa patrie...

L'Etat, c'est lui. Jadis, il l'abhorrait. Il le fustigeait. Il visitait les capitales européennes pour s'en plaindre. C'est qu'il était une victime du système en place. Un paria. Parmi d'autres. Les barbus et les voilées en ont avalé des couleuvres. Les premiers étaient, selon le canon officiel, des arriérés; avec leurs chaussettes blanches et leurs chaussures laissées sur le seuil de la porte. Les secondes puaient. Leur bout de tissu menaçait l'ordre républicain. Le dieu Mustafa Kemal n'avait rien révélé en la matière mais peu importait. On déterminait la valeur des citoyens en fonction de leur garde-robe...

Ses compagnons de route avaient tant souffert. Les étudiantes en foulard, dont l'épouse du futur président Abdullah Gül, étaient bannies des universités. La députée voilée Merve Kavakçi avait été éjectée de l'Assemblée sous le regard lâche des millions de citoyens. Le parti islamiste Refah, au pouvoir, était détrôné sans coup férir. Le "maître", Necmettin Erbakan, éphémère Premier ministre, déboulonné en moins de deux. Les mères anatoliennes, grandes pourvoyeuses de "martyrs", étaient écartées des casernes. Les officiers, issus de leur ventre, se la jouaient "hors-sol". Ainsi allait l'ancienne Turquie...

Erbakan et compagnie avaient immédiatement saisi la Cour européenne et alerté la communauté internationale. On les brimait, il fallait bien que les nations policées fussent au courant. Cependant, à l'époque, il n'était venu à l'idée de personne de déblatérer contre des "traîtres" ou "des vendus qui crachent sur leur patrie". Des êtres humains avaient été broyés dans leur existence et allaient s'épancher hors de leur pays. C'était normal. Car il s'agissait de dénoncer des injustices, tous les moyens étaient bons. Voir un islamiste invoquer la démocratie dans le prétoire strasbourgeois ne pouvait donc rien avoir de baroque...

Peu à peu, une vague de fond a tout soufflé. La "contre-révolution" l'a emporté. L'année 2002 est, en réalité, la date charnière dans l'histoire millénaire des Turcs. Ces derniers ont pris le pouvoir... pour la première fois. Les Anatoliens, ignorés sous l'empire, méprisés sous la république, se sont permis de traîner leurs sabots dans les allées du pouvoir. Le pays réel et le pays légal se sont rabibochés. Mais lui, le meneur avide de revanche, a finalement décidé de créer ses propres souffre-douleur. Il a polarisé à outrance, comme ses anciens tortionnaires. Car, au fond, l'Etat-nation n'est ni un Etat ni une nation; celui qui s'installe à Ankara chipe le knout...



Aujourd'hui, il trône. Même sa démarche a changé. Plus assuré, il voit désormais des perfides partout. Ses sectateurs ont trouvé la parade. Le critiquer, c'est trahir l'Etat turc. Le nouveau dogme. Tous ceux qui le contredisent font de la "propagande terroriste". L'ivresse du pouvoir. La vengeance des "domestiques", des "ploucs", des "croquants", des "Turcs noirs". L'Anatolien pieux est ravi. Personne ne le vexe désormais. Une volupté sans pareil. A tel point qu'il en perd son âme. Vous lui parlez de "valeurs", de "droits de l'Homme", de "justice", il vous répond comme un païen. "Droits sociaux", "hôpitaux", "routes", "ponts", "allocations"...  

C'est le triomphe du formalisme religieux. On prie, on se voile, on jeûne, on tourne autour de La Kaaba. Une piété rachitique fondée sur le seul rituel, sans essence, une croyance sans certitude, sans combat pour la vérité et la justice, inonde les cœurs. Les conservateurs, au pouvoir depuis 2002 (iktidar), ont pris le pouvoir en 2011 (muktedir). Depuis, le pays sombre. Pour lui, il brille. Malgré les coups de boutoir de la CIA, du Mossad, du Vatican, de l'Allemagne, des Illuminatis, des "salauds" du monde entier. Des histoires à dormir debout. Une mythologie tout droit sortie d'un cerveau humain; avec ses aventures, ses rebondissements. Et après, on s'étonne de la force d'affabulation des Grecs et des Romains...

Un patriotisme creux hante également les Franco-Turcs. Celui qui ne connaît ni l'histoire ni la culture de l'ère ottomane, celui qui ne sait même pas déchiffrer une phrase rédigée en osmanlica, celui qui n'a jamais entendu parler de Fuzuli, celui qui ne sait même pas distinguer un tapis turc d'un tapis persan, celui qui n'a jamais prêté l'oreille à la musique classique turque, celui qui n'a jamais connu de frissons en écoutant le "yayli tambur", celui qui n'a jamais feuilleté Atsiz, Güngör ou Safa, celui qui adore le ney parce qu'il n'y comprend rien, celui qui aime le Mehter parce que ça fait du bruit, cette engeance donne des leçons de patriotisme. Et ostracise tous ceux qui l'embêtent.

L'Etat, c'est lui. Le Bien, c'est lui. L'islam, c'est lui. La patrie, c'est lui. Tout le monde rêve d'un pays arrosé de bonheur ? Que nenni. Lui seul bâtit, satisfait, donne. Il ferme une parenthèse. Celle de "l'alcoolique dépravé". C'est un bon rousseauiste, au fond. Comme celui qu'il veut absolument enterrer. On espérait que les "ex-victimes" fussent plus humains. On croyait que les pratiquants seraient plus justes. Ils ont tout renié. Car guidés par l'humiliation et la vendetta. Si un ancien rescapé du système vous affuble des mots "félon" ou "vendu", ayez pitié de lui. Il ne fait que se consoler d'avoir trahi ses propres idéaux. C'est que "les trois quarts des traîtres sont des martyrs manqués"...

mardi 7 février 2017

Révérence parler...

Qu'on s'ennuie ferme dans une république, alors. Surtout quand on n'a même pas de First Lady. Bernadette, elle, savait faire les choses. Elle avait fait une de ces révérences devant Elisabeth II qu'on se rappela qu'elle se prétendait aristo. Sans l'être, évidemment. Comme Dominique de Villepin ou Valéry Giscard d'Estaing. Alors que Sarkozy, lui, était un vrai noble hongrois, de Nagy-Bocsa, s'il vous plaît...

Et les incartades "présumées", comme dirait un journaliste inculte, de la future Première Dame nous barbifient encore davantage. Comme si le "souci de se mettre à l'aise aux dépens du Trésor public" quand on se dit chrétien pratiquant relève de l'exotisme. Christine aussi, qui croyait en Dieu et donc à ses carnets d'outre-tombe, avait réfléchi jadis sur les "effets de la mondialisation" avec quatre collaborateurs, un chauffeur, un bureau et un salaire de 9 500 euros... "Pénéloper" entrera à coup sûr dans la 10e édition du dictionnaire de l'Académie, vers 2060, en tant que synonyme de "boutiner", euh pardon, "butiner"...

Dans une monarchie, l'ambiance eût été autre, n'est-ce pas. Qui dit royauté, dit esthétique. Qui dit royauté, dit raffinement. Qui dit royauté, dit têtes blondes. La magnificence vaut bien une part d'inégalité. Et quand on vole dans un royaume, ça a de l'allure. Ces gens qui n'ont jamais connu les rangs serrés dans un métro, la queue pour acheter une baguette, la résiliation de la ligne téléphonique, les ronchonnements dans une salle d'attente ou simplement la réplique "excusez-moi". Il n'en reste pas moins qu'une famille qui sort du fin fond de l'Histoire est le symbole de la concorde nationale, de la permanence. C'est comme ça...

"Qu'avons nous [sic] besoin de parler un dialecte arabe, alors que le [sic] plupart des jeunes ne savent ni lire ni écrire le français en sixième ? Et l'on se rend compte que le multiculturalisme est un leurre dangereux, dont le résultat serait une 'bouillabaisse' sans espoir et l'éradication des racines de notre civilisation". Dixit, Monseigneur le comte de Paris, duc de France. Avec deux fautes de français pour retranscrire ses propos, s'il vous plaît. Un goujat aurait dit que Son Altesse Royale est un coquecigrue mais nous détestons les malappris, n'est-ce pas...

Nous autres royalistes turcs (ou plus exactement "impérialistes") sommes orphelins depuis 1922. Le pacha en avait décidé ainsi. Depuis, la famille est divisée en deux : la branche occidentale et la branche orientale. Et jusqu'alors, une règle non écrite voulait que ses membres se tussent. Dorénavant, c'en est fini. C'est que Son Altesse Impériale la princesse Nilhan Osmanoglu, "Devletlû İsmetlû Nilhan Sultan Âliyyetüş'şân Hazretleri" pour les plus rigoureux, s'est lancée dans la campagne référendaire pour faire de son "sujet" Recep Tayyip Erdogan un "président exécutif". "On en a assez du régime parlementaire", a-t-elle soupiré. Son arrière-arrière-grand-père, Abdülhamid II, n'en pensait pas moins, il avait tout bonnement suspendu la première assemblée de l'histoire turque...





Madame est l'une des 17 "sultanes" vivantes. Sultane, c'est-à-dire princesse impériale. Descendante de Mehmed II le Conquérant, de Hürrem, de Kösem, de Soliman le Magnifique, etc. etc. Autant dire, une perle rare. Et le frère de son grand-père est désormais le chef de la Maison impériale. Osman Bayazid Efendi vient de rejoindre ses illustres aïeux dans l'au-delà et le flambeau est passé à la branche orientale. Celle qui n'a connu que les régimes autocratiques du Proche-Orient. La Turquie devient pour le coup un summum dans leur univers un brin étriqué... Que peuvent bien se dire par exemple Nilüfer sultane et Nilhan sultane dans les réunions de famille ? Rien puisqu'elles n'ont même pas en commun une langue pour jaser. De là à se lancer dans des ferrailleries politiques...

"Le parlementarisme a entravé l'action de tous les grands leaders turcs", a-t-elle également analysé. "Napoléon avait dit qu'il y avait deux monarques riches : lui et Abdülhamid II", a-t-elle aussi pondu. Napoléon Ier a vécu de 1769 à 1821. Napoléon III a régné de 1852 à 1873. Abdülhamid II est monté sur le trône en 1876. Hum hum... "Heureusement que l'empire n'existe plus, on aurait dû verser un salaire à cette cervelle et lui montrer en plus du respect", s'est emportée une politologue... "Quand on pense que son grand-père parlait plusieurs langues, avait 30 000 livres dans sa bibliothèque et jouait du piano", s'est désolé un autre, kémaliste pur sucre... "Elle a perdu une occasion de se taire", avait éructé un goujat qui passait par-là. Mais nous détestons les malappris, n'est-ce pas...

mercredi 16 novembre 2016

Nurullah dans le pays des Turcs...

Nurullah et Solmaz. Un bon gaillard turc, brun ténébreux comme il faut, et une coquette bohémienne, seins et hanches prêts à se mobiliser comme il se doit. Deux célèbres inconnus qui se chamaillent, s'enlacent, se maudissent dans une émission de mariage. Jadis, les marieurs s'entremettaient pour trouver une laide à un malbâti. D'ores, la beauté du soupirant gémine de loin celle de la convoitée. Alors que rien qu'en remuant leurs mains, ils auraient 50 prétendant(e)s à leurs trousses... 

Bref. Donc monsieur, un brin phallocrate, aime la demoiselle; mais celle-ci est une danseuse. Un tendron qui adore les mouvements de bassin et de poitrine et qui refuse les diktats de son futur ex ou ex-futur, on ne sait plus trop. Alors, vas-y pour les remontrances du mâle qui craint la concupiscence de ses pairs sexuels. Et Solmaz, "celle qui ne fane jamais" en turc, le veut, ce type, Nurullah, "la lumière d'Allah", celui dont l'allure priapise mais la mentalité rebute. "Qu'on s'en fout, alors !". Eh bien non, justement...   


Car, je voudrais le dire, qui veut connaître les Turcs doit se focaliser sur le tour de force qu'ils ont réussi. Non pas celui d'être la seule nation démocrate dans l'aire arabo-musulmane (que veux-tu) mais celui d'être la seule nation musulmane à suivre avec respect les dogmes de l'islam et avec passion les canons de la modernité. Autrement dit, un pays qui glisse vers la charia ? Sociologiquement impossible...

Alors, on regarde le télé-théologien Nihat Hatipoglu pour savoir si le doigt mouillé qu'on enfonce, révérence parler, dans le fion pour se nettoyer après la grosse commission est de nature à briser le jeûne. Mais le matin, on avait suivi, sur pas moins de trois chaînes, les aventures sentimentales des gens qui se croient ordinaires. Et le soir, on se délassera devant les séries échauffantes, thé et pipasses en guise de pousse-café...

En Anatolie profonde, une bru qui s'aventure à minauder devant son mari en plein salon, ça n'existe évidemment pas. Elhamdulillah, comme qui dirait. Respect dû d'abord au daron puis à la daronne. La fameuse "structure familiale turque" avait, un temps, presque condamné les séries Muhtesem Yüzyil et Ask-i Memnu, l'un peignant un empereur tronchant les gazelles de son harem, l'autre célébrant le cocuage quasi incestueux. Qu'il embrassait bien Behlül, valla... 😘 

Dieu n'avait pas puni ses créatures mais le régime avait cru trembler dans ses fondements. On avait alors entendu tonner le raïs qui criait à la débauche et à la falsification de l'histoire. Heureusement, les Turcs s'étaient accrochés à leur seul luxe. Et là est le hic : on se prétend conservateur, on se voit pieux mais on zyeute le stupre autant qu'on peut. Du genre, le père en train d'appeler le CSA turc, le regard torve. Après tout, Atatürk était passé par là...

Et quand d'autres guettent le prix Goncourt, les Anatoliens attendent, eux, les nouveaux feuilletons. Tiens, Kivanç Tatlitug réapparaît avec la déesse Tuba Büyüküstün, évidemment qu'on se cale dans un fauteuil. Ou le couple Bergüzar Korel et Halit Ergenç dans la même fiction. Comment le sultan Soliman s'est-il transformé en soldat félon ? Voilà une histoire à tenir en haleine. Ce n'est pas pour rien qu'on regarde la télévision 6h par jour et qu'on consacre seulement une minute à la lecture. C'est comme ça... 




Si l'INSEE local savait que chaque Turc est, en soi, un roman, il n'aurait pas pris la peine de mesurer cette donnée. Et dans un pays où on compte trois chroniqueurs littéraires à tout casser (le dinosaure Dogan Hizlan, l'affable Besir Ayvazoglu et le passionné Selim Ileri), c'est quoi, lire, d'abord ? La solitude, le doute, la patience. Nous, on aime l'esprit grégaire, on aime les papotages en famille, on aime les pleurnicheries en meute. La lecture ! Unturkish...  

Et l'ami Muhayyel, toujours aussi nunuche, se raboule en lançant : "J'ai envie de faire une thèse sur les paroles des personnages chez Orhan Pamuk et Ahmet Altan au regard des règles de la ponctuation" ! Ma pauvre abeille. "Les guillemets, les points de suspension, les parenthèses et le discours indirect libre, un régal", qu'il me dit. Keh keh keh... 

J'oubliais, d'après les sondages, 92% des Turcs n'ont jamais lu le... Coran. Et les "écoles coraniques" bourdonnent dans tout le pays. Et les lycées religieux "imam hatip" inondent les quatre coins de la patrie. Et le voile est devenu une véritable marque de turcité. Et les mosquées sont pleines à craquer les vendredis. Et dix siècles qu'ils sont "musulmans". Ah oui, un des noms de leur Livre sacré est précisément la "lumière" de Dieu (4, 174). "Nurullah", quoi. La boucle est bouclée...

mardi 3 novembre 2015

Er-do-gan, Er-do-gan, Er-do-gan...

Ah ouais alors, il a maravé les gülenistes sionistico-américano-arméniens, ces fils de Soros. Le raïs leur a flanqué une de ces taloches qu'on qualifie, et ça tombe évidemment bien, d'ottomanes. On respire tellement mieux. Car, je voudrais le dire, nous, la nation souveraine, étions malades à l'idée de le voir déchu voire décapité. On a prié comme des fous ma parole, la Palestine, la Bosnie, l'Egypte, la Syrie, il y avait aussi le Soudan, j'crois. Dieu est grand, Allahu ekber...

Calife, mon frère, calife, il doit être. J'sais pas moi du genre... pas calife ottoman. Le dernier, c'était presque un impie. Il jouait du piano, il composait, pis, il brossait des tableaux. Comme les païens de la Renaissance, s'taghfiroullah. Le nôtre est allé à la squémo Eyüp Sultan pour remercier Dieu. Les vendus laïco-kémalistes ont pété un câble. Fallait voir. On les a enterrés, alhamdulillah...



Et un autre zigoto nous annonce le chaos. On serait le premier pays au monde à voter pour le parti au pouvoir quand tout va mal, wesh. Quoi alors ! On aurait dû voter pour les terroristes du HDP ? Ils veulent quoi ces crypto-Arméniens ? Une égale dignité, qu'ils disent. Pfff. Vas-y, et ta grand-mère, elle fait de la planche à voile ?  

Les traîtres gülenistes aussi, ils pleurent. Ils ont la rage, ma daronne ! Style, "on veut justice !" et gnangnan. On est assiégé par les sionistes, leurs suppôts américains et le New York Times et compagnie. Comme ils l'ont fait au sultan Abdülhamid Han. On mène une lutte d'indépendance et l'autre dit "droits de l'homme". Droits des pédés pendant qu't'y es. Un autre bouffon pond, "les préoccupations du citoyen lambda l'ont emporté sur les considérations abstraites de libertés". Wesh. Qu'est-ce j'en ai à secouer de ses libertés ! Il a pas qu'à dire du mal de la Turquie...

Non wallah, il condense les attributs de Dieu, le raïs. La galiba illallah, c'est le Coran qui le dit. Regarde comment il a psalmodié. Et j'aime bien sa démarche. C'est pas comme la tapette Kemal. C'est un frère qui m'l'a dit, le 2 novembre 1922, les mécréants, ils ont renversé le sultan. Au 1er novembre 2015, on l'a rétabli. Machallah...

Il a fait des chaussés pour nos carrosses.  Il a dit à Peres que c'était un assassin. Il a payé notre dette au FMI. Il a ouvert les portes des cliniques aux pauvres. C'est bon, laissez-le travailler, lâchez nos basquettes. On va le faire président et sultan, vous allez voir. Recep Tayyip Erdoğan, salli ala Muhammed. Megri megri...

dimanche 28 décembre 2014

Précieuses pierres...

Après tout, sans le latin, les petits Européens se démiellent bien, n'est-ce pas. C'est quoi le latin, d'abord ! L'option que les familles rusées s'arrachent au collège. Histoire de faire partie de la "Cour des grands", de la classe chic, celle des damoiseaux. Rosa, rosa, rosam, rosae, rosae, rosa. Rosae, rosae, rosas, rosarum, rosis, rosis. Que c'est beau et propret ! Et, franchement, qui désire, désormais, lire et comprendre les "trucs" écrits sur les frontons. Du genre, "D.O.M SVB. INVOCAT S. MAR. MAGDALENAE"... Un "gaspillage ostentatoire", comme dirait Bourdieu...

"Oui mais coco, si tu veux devenir historien, il faut maîtriser le latin !", m'avait soufflé M. Hugon, mon prof d'histoire, en 6è. Je l'aimais tellement que j'obtempérai. "Si tu veux devenir intellectuel, aussi", m'avait averti Mme Lamare, ma prof de latin, en 5è. Je l'appréciais tellement que je continuai. "Idem pour être linguiste", en 4è. Rebelote. "Et même juriste", m'avait-elle éperonné, en 3è. Résultat :  18 de moyenne. Et je décidai tranquillement d'arrêter au lycée... La grande erreur de ma vie. Ah oui alors, je fis des études de droit et d'histoire...

Oui mais alors le blédard de base, il n'a pas besoin de connaître cette langue ? Bien sûr que non, a toujours tenté de répondre le ministère. Si bien qu'il fut une époque où on se demandait sérieusement s'il ne fallait pas supprimer cette option. Les savants dégainèrent leurs plumes pour contrer l'attaque et pondirent un livre : Sans le latin... : "ne pas apprendre le latin, c'est tout bonnement désapprendre le français", "langue morte, mais restant éternellement vivant d'avoir été", "la connaissance du latin permet de mieux savoir le français, dont le vocabulaire en est issu dans son écrasante majorité", etc.

Heureusement, on n'a pas besoin de latin quand on veut lire Molière. Un recul de 4 siècles, s'il vous plaît. Paraît-il que l'Anglais lit Shakespeare aussi aisément que l'Allemand lit Goethe. L'Iranien, lui, se pâme encore d'admiration devant Ferdowsî. 10 siècles après ! Et le pauvre Turc, qui n'aime déjà pas bouquiner, n'est pas "foutu" de lire les pierres tombales datant du début du 20è ! C'est ce qui a fait bondir le président Erdogan, un savant. Le décret est tombé : dorénavant, on apprendra l'osmanlica, cette langue écrite en arabo-persan et mâtinée de vocabulaire turco-arabo-persan...

Le "grand Atatürk", dans sa manie de tout dévaster pour reconstruire, se réveilla un beau matin et décida de changer l'alphabet. Ça passe encore. Mais il profita de l'apathie de ses courtisans pour changer aussi le vocabulaire. A tel point que son discours prononcé devant le roi de Suède n'avait été compris par personne, à commencer par son "complice" Ismet Inönü. J'ai beau lire et relire le texte, ça me flanque à chaque fois des migraines... L'Académie de la langue turque (Türk Dil Kurumu) essaie tant bien que mal de la bousiller encore plus pour en faire du "n'importe quoi"... 

Bien sûr que l'osmanlica doit être obligatoire. Il a raison, le raïs. Certes, il croit que tout un chacun serait capable de déchiffrer les monuments funéraires mais passons. "Ah bah, ça'z voit qu'il méconnaît lui-même c'qu'il impose d'apprendre !". Chut malin ! Il ne faut pas le braquer. C'est un omniscient. Regarde, il vient de faire une "thèse honoris causa" et se faire acclamer par les pontes du fameux TÜBITAK (le CNRS turc) en disposant : "on ne saurait faire de la philosophie avec le turc moderne !". Et vlan dans les dents ! "On ne cherche pas un traducteur à la tête de l'Etat !", avait tonné Erdogan contre son adversaire polyglotte Ekmeleddin Ihsanoglu. On a eu un linguiste...

Et voilà qu'on apprend que les os du prince Mehmet Orhan Efendi, mort et enterré à Nice, ont été "jetés" dans une "fosse commune". "Déposés" dans un "ossuaire", quand on veut rester poli. L'ex-futur Sa Majesté Impériale le sultan-calife Mehmed VII repose désormais tel un gueux. La stèle funéraire en bois, qui indiquait au moins S.A.I (Son Altesse Impériale) Prince Mehmed Orhan, n'est plus. La famille ne s'en est pas occupée, la Consule turque non plus. Et la "Nouvelle Turquie" impose de lire les pierres tombales... Tu es une pierre et sur cette pierre, nous bâtirons une nouvelle civilisation ! Inchallah...

 

dimanche 7 décembre 2014

La Restauration...

En gros, ils cherchaient un "sénateur" à la tête de la République. Un pondérateur. Un homme ectoplasme. Classique, cultivé, calé. Ah oui alors, quand il pondait une analyse géopolitique sur le Moyen-Orient, on ne pouvait que se taire et écouter. C'est qu'il connaissait la zone mieux que sa poche. Il parlait anglais, arabe, allemand et se débrouillait en français et persan. Et entendre les mots anciens du genre "azîzim" (mon cher), "anayasanın tadilatı" (la révision de la Constitution), "tezyif" (raillerie), quelle succulence, ce fut...

Ekmeleddin Ihsanoglu. Le meilleur président potiche que les Turcs pouvaient dénicher hic et nunc. A un malin, à un écervelé qui lui demandait si les écoles coraniques allaient fermer s'il triomphait (puisque candidat du CHP), il glissa du tac au tac : "si je suis élu, je vais te faire réciter le kıraat-ı aşere" ! Ma parole, le nunuche n'avait pas dû comprendre la réponse... Mais "l'aristo" avait perdu. Il se retira on ne sait trop où, la bouclant à demeure. Et "l'homme du peuple", le candidat de la foule, s'installa dans le fauteuil présidentiel.

Erdogan, d'extraction plébéienne et faubourienne, se fit construire un palais. Les observateurs prétendaient qu'il était le fruit d'un goût raffiné qui combinait touche ottomane et structure seldjoukide. Nous autres béotiens, nous préférâmes croire et admirer. Après tout, la concierge qui avait envoyé le roturier au Palais blanc n'avait jamais eu le temps de se pencher sur la question. Et comme d'autres, moins béotiens, se pâmaient d'admiration devant ce mastodonte, elle se rallia à l'avis des "sachants". Erdo méritait bien cela.



C'eût été bien qu'un journaliste prît la peine d'aller interroger les altesses ottomanes. Celles qui, bien que désormais modestes, n'en avaient pas moins une certaine idée de la munificence. Après tout, le président de la République ne disait pas autre chose : la "nouvelle Turquie" voyait les choses en grand. Il rabroua les misérabilistes qui fustigeaient dépenses pharaoniques et magnificence mal placée. "Espèce de cornichon, le palais ne compte pas 1000 chambres mais plus de 1150, ouah ah  ! ah ! ah !", avait-il lancé au chef de l'opposition...

Jadis, quand il se présenta à je ne sais plus quelle élection législative, il vint à une émission de télévision pour répondre aux questions des citoyens. Une fille "moderne" lui demanda, en anglais s'il vous plaît, la langue qu'il allait utiliser pour papoter avec ses homologues. Et le diablotin Erdogan de lâcher : "je vais communiquer en turc !". Tonnerre d'applaudissements. C'est qu'il ne parlait ni anglais ni français ni même arabe, il maîtrisait la "langue du peuple". Tellement qu'il avait réussi à faire défendre un palais par une concierge...

Oh, ce n'était pas moi qui allais rouspéter. Au contraire, un palais à Ankara, c'était bien. L'héritier des sultans devait éblouir. On n'était ni au Zimbabwe ni en Islande. Mais voilà quoi. Il y avait quelque chose qui clochait. Un palais et une fortune respectable pour celui qui affirma naguère : "si vous entendez qu'un jour Erdogan est devenu riche, c'est qu'il a péché !". Et toute une kyrielle de mesures conservatrices plaquées sur la société. Le père de la Nation appliquait ses recettes pour le bien de tous. Mais ce qui était encore plus affolant, c'est que, contrairement à Atatürk, Erdogan avait le soutien du peuple. Oligarchie kémaliste vs ochlocratie erdoganiste. Voilà où nous aboutîmes...

samedi 29 mars 2014

Artisanal

On savait déjà que l'Etat turc n'avait aucun "chic". Avec un palais présidentiel rose, perdu dans une forêt, euh... Un baraquement, ma parole. Mustafa Kemal ayant choisi ("chipé" disent les mauvaises langues) le lieu, personne n'ose avancer une proposition de changement. De Gaulle aussi s'ennuyait à l'Elysée, nous avec lui. "On ne fait pas l'Histoire dans le 8è arrondissement de Paris", dixit le grand. Un château de Vincennes ou un Hôtel des Invalides aurait fait l'affaire mais là, un "musée"...



Le siège du premier ministre est, révérence parler, une autre "horreur". Rose pâle. Avec des fenêtres d'établissement scolaire. Heureusement que l'actuel, Tayyip Erdogan, a décidé de bâtir une nouvelle résidence. C'est mieux mais voilà quoi, sans plus. Ce n'est pas un palais de Dolmabahçe bis avec du baroque, du néoclassicisme et du rococo. Et les gens de robe sont toujours là pour l'enquiquiner. Un juge administratif a bloqué le projet; raison : zone de protection ! Erdogan a annoncé la bonne nouvelle : "rien à foutre, on continue la construction" !

Quand j'y pense, la porte de la Cour de cassation (Yargıtay) reste la seule dorure de la capitale. Sur fond rose, encore. Avec les très esthétiques unités extérieures des climatiseurs. Et une belle statue de Mustafa Kemal à côté de celle de la Justice... Une porte. Il faut le faire, n'est-ce pas; le seul truc qui brille dans l'architecture ankarienne est une porte. "Mahkeme duvarı" disent les Turcs pour évoquer l'austérité, "le mur d'un tribunal", un peu notre "porte de prison". Vas-y pour un néologisme : "gai comme la porte de Cassation"...


Yeni Başbakanlık ”Selçuklu Misyonu” ile İnşaa Ediliyor




On apprend aujourd'hui que l'Etat turc est par-dessus le marché une "farce". On était presque habitué à entendre la voix des dirigeants papoter avec des membres de leurs familles sur les montagnes de billets à cacher sous le tapis. Et on se faisait à l'idée. Bon allez, ça peut arriver, les démons virevoltent si souvent dans les hautes sphères. Le Premier avait aussi parlé de probables écoutes des téléphones cryptés. Pour la, euh combien déjà, 17è puissance mondiale, ça la foutait mal, passez l'expression, mais c'était comme ça, des mafiosi avaient planté leurs oreilles quelque part là-haut. On le plaignait d'ailleurs; la masse le soutenait même dans sa croisade contre les forces du mal, il avait quadrillé le pays. Personne ne bougeait...

Et paf. Les espions ont divulgué le "brain storming" qui s'est déroulé dans le bureau même du ministre des affaires étrangères. Celui qui siège dans une autre "mocheté sans masque" comme dirait Jean Dutourd, un "paquebot" du type onusien. Ils sont franchement nuls, quand j'y repense... Bref, on écoute le bureau du ministre avec à sa droite, s'il vous plaît, le directeur du service des renseignements (MIT), et à sa gauche, le major général des armées (c'est-à-dire le numéro 2 de l'armée turque). On déroule des scénarios, on dit des âneries, on se coupe la parole et on se fait choper.



Et le major général, complètement à côté de la plaque. "Il faut adresser une note diplomatique à la Syrie, à mon avis", tente Monsieur le général que Monsieur le ministre rétorque, "on l'a déjà fait et plusieurs fois" ! Eh ben avec ça, on dirige un Etat ! L'armée ne sait pas ce que fait le ministère des affaires étrangères en Syrie ! Le directeur du cabinet du ministre se la joue autorité morale en donnant un cours de droit international et d'éthique politique alors que Monsieur le général, fort en gueule, coupe la parole à tout le monde. Et le ministre de parler théorie comme à son habitude...

Et le plus dramatique : le directeur du MIT, le bien dévoué Hakan Fidan, va jusqu'à proposer de faire envoyer des fusées sur le sol turc ou sur le mausolée de Suleyman Shah (enclave turque en Syrie) pour créer un casus belli avec la Syrie ! Un peu comme ces généraux qui avaient été embastillés dans l'affaire Balyoz. Ils avaient prévu de faire sauter deux mosquées. Ma pauvre abeille, le général Cetin Dogan, était devenu la "tête à claques".  Le Sieur Fidan, lui, ne sera pas inquiété. Une loi spéciale le protège. Et il a une "force d'attraction" auprès d'Erdogan qui défie tout entendement.

Et on devine les éclats de risée venant de là-bas, de la Syrie. Du palais de Damas. Des repaires des djihadistes. Mais aussi des capitales du monde entier. YouTube n'est interdit qu'en Turquie, après tout. Ah oui  alors, parce-que le Premier a immédiatement bloqué le site. Question de "sécurité nationale". Tout le monde le sait sauf les Turcs de la profonde Anatolie. Ces braves qui votent pour un charisme et non pour des ragots. Et d'autres nunuches en sont toujours à demander : "qui c'est ? qui c'est le traître ?" Bah, c'est Judas. Le "baiser de Judas", voilà la piste. Toujours dans l'entourage, les félons. Dans l'entourage et dans la garde rapprochée. Suivez le regard...

mercredi 13 novembre 2013

Leçon inaugurale de sociologie, sociographie et sociolâtrie structuralistes turques

Quand le cousin sociologue m'avait invité à sa soutenance de thèse l'an dernier, j'avais d'abord écarquillé les yeux avant de pouffer. Moi, un chasseur de minutes, perdre des heures à écouter une "non-discipline" pour apprendre au bout du compte que dalle ! Car je voudrais le dire, n'est-ce pas, une matière qui n'a pas sa propre agrégation, suivez mon regard, ne peut qu'être une farce. Un truc entre deux portes; un détail superfétatoire d'histoire ou de philosophie; de la jacasserie; bref, de l'inutile. Et l'humeur rebourse, l'érudition primesautière, la "pontife attitude" des professeurs-membres du jury, mon Dieu ! Mais le temps de ronchonner tranquillement, je m'étais retrouvé sur les grands chemins; trois ans passés au quartier latin ne m'avaient servi à rien pour m'y retrouver à la Sorbonne. Trop de couloirs, trop de portes, trop de personnes qui ne savent jamais où se trouve la salle demandée...

Quatre sommités, un presque docteur, une femme fébrile, une assistance grave. Voilà la scène. Alors on s'était mis à écouter, écouter et écouter; on ne comprenait rien, on se demandait s'ils se comprenaient, eux, là-bas, les savants, on réécoutait et on s'ennuyait. Pourtant, il y avait du Mustafa Kemal, du Bonaparte, du Nasser, du Weber, du charisme, etc. Pour ma part, j'aimais bien Schumpeter. "Mais c'est même pas un sociologue, c'est un économiste !" m'avait soufflé quelqu'un dans l'assistance. Pff. Au lycée, on s'en foutait, passez l'expression, qu'il fût économiste; notre professeur de "sciences économiques et sociales" en parlait, c'était tout. Bourdieu et Boudon aussi, j'aimais bien; qu'avaient-ils apporté à la marche de l'humanité, je n'en savais plus grand chose mais c'était Bou Bou. Et quand ça balance entre les deux, c'est tellement craquant... Ah, c'était fini, tout ce beau monde se félicitait, les profanes aussi dissertaient tout haut sur ce que, cinq minutes plus tôt, ils maudissaient tout bas... "Oui, oui, allez, cia ciao cia ciao"...

Bref, la sociologie devait bien servir à quelque chose. Pourquoi je n'y comprenais rien malgré ma haute..., euh..., hum. Je cherchai désespérément, je lus des "tables de matières", des "index", des "introductions", pouah, rien à faire. Seul le doyen Carbonnier me séduit mais je me rendis rapidement compte que c'était son style qui m'intéressait, pas le fond. Je refermai tout et continuai à vivre ma vie de gueux. Et un jour,  la révélation : comme une blague, mais c'est vrai; le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, m'a enfin permis de saisir la "chose". Et comme tout débutant, je me suis précipité pour étaler ma science et mon zèle. Ainsi, vais-je faire un cours de sociologie politique à destination des nuls. Car la sociologie et toutes ses déclinaisons m'ont transformé en Adalbéron de Laon. Les Trois ordres, oui ! L'imaginaire féodal mâtiné de sauce turque. Tout a commencé avec les semonces et les coups de boutoir du Premier ministre conservateur-démocrate. "Il met les nerfs de tout le monde en pelote" m'étais-je en train de dire que d'un coup, LE mot apparut : pelote ! Bah oui, qui disait enroulement de fils devait bien dire déroulement c'est-à-dire sociographie...

Erdoğan avait juré en 2002 qu'il respecterait les différents modes de vie dans le pays. Pays à 95 % musulman avec les trois quarts sunnites dont la moitié était pratiquante, l'autre moitié tiède, sans oublier un dixième d'islamistes, un zeste d'indifférents, le quart alévi avec une moitié non musulmane, une autre moitié boudeuse, 5 % de minorités divisées en orthodoxes, Arméniens, Grecs, juifs, syriaques, athées et cetera pantoufle. Bref, un bordel pas possible. Quelques-uns le traitèrent de menteurs, d'autres se forcèrent à le croire et tout le monde se mit à attendre. Si bien que d'année en année, à mesure qu'il dégommait les contre-pouvoirs, on vit le penaud Erdoğan, se transformer en pourfendeur de la relation hors mariage, de la consommation d'alcool, de la vêture féminine trop courte, de la proximité trop flagrante des garçons et des filles sur les bancs publics. Et dernièrement, il fustigea la colocation d'étudiants et d'étudiantes. Une énième, pouvait-on penser mais non; il avait pris une résolution, à savoir légiférer, et surtout fourni une explication : "le peuple veut ainsi !". Bah oui ! Le peuple ! Aucun père et surtout aucune mère turcs ne souhaiteraient voir leur fille cohabiter avec un mâle (sunnite et alévi, même combat !). "Oui mais si les jeunes le souhaitent, qui peut s'immiscer dans leur vie privée ?", bah, le peuple, voyons...

L'erreur des observateurs se trouve ici; ce ne sont pas les données religieuses ou ethniques qui sont instructives pour comprendre la Turquie, c'est la sociologie culturaliste ! Les fameux Trois ordres. Brossons un panorama rapide, idéal-typique comme dirait le Maître, chacun se trouvera un sujet de thèse : 

Les membres de la famille impériale, les aristocrates et les lettrés forment le premier ordre. Ceux qui lisent en ottoman et en turc (en partie pour les princes et princesses actuels nés pour la plupart en exil), souvent en français ou en anglais. Les femmes s'habillent correctement, sans la prétention de vouloir étaler leur chair. La famille impériale se divise elle-même en deux groupes : les Occidentaux qui ne pratiquent pas la religion mais en possèdent une bonne connaissance et les Orientaux qui ne voient aucun problème à courber l'échine devant un cheikh. Les lettrés sont des intellectuels de haut vol qui se croisent dans certains quartiers d'Istanbul (notamment Teşvikiye). Leur signe particulier : le dédain, la critique de l'inculture et de la grossièreté de ceux qui débarquent à Istanbul et qui dénaturent le savoir-vivre ancestral. C'est un club très fermé, très discret. Ils peuvent être de gauche comme de droite. Ils écoutent de la musique classique occidentale et de la musique classique ottomane. Ils ont eu une très grande culture en matière littéraire et artistique, pensent que les couleurs et les goûts sont évidemment discutables  et se targuent d'ignorer le sport.

Les bourgeois, les artistes et les intellectuels de second ordre occupent le deuxième rang. Ceux qui lisent tout sauf la langue et la culture ottomanes. Ils maîtrisent également l'anglais ou le français. Les femmes s'habillent dernier cri; les Occidentales elles-mêmes envient leur "liberté vestimentaire". Ils sont adeptes de la "culture républicaine" qui se borne à perroqueter qu'on doit tout à Mustafa Kemal (cf. le discours de la députée Şafak Pavey qui apprend à la Nation que "la jeune fille, qui porte un voile coloré et met un jean serré, s'embrasse sous les arbres grâce à Atatürk"). L'anniversaire de sa mort est l'occasion de renouveler avec encore plus de vigueur la "profession de foi" kémaliste. Leur signe particulier : le dédain également mais surtout l'exhibition de ce dédain. Ainsi, Ali Koç, un des plus riches héritiers de Turquie, n'aura aucun scrupule à croiser les jambes devant la princesse Neslişah Sultan alors qu'un intellectuel comme Ilber Ortaylı croisera plutôt les mains en signe de respect. C'est LA société (dite "cemiyet"). Ils sont, sans exception, de gauche. Ils écoutent de la musique classique occidentale, courent de concerts en concerts pour apparaître sur les émissions et les magazines. Ils ont une culture qui laisse à désirer, sont d'extraction modeste et font tout pour ne plus sentir le hareng. Ils adorent le golf et aiment se faire élire à la tête des clubs de football. C'est le groupe le plus pathétique au sens psychophysiologique...

Le tiers-état alias le bas peuple ou la "vile multitude" ou encore la piétaille. Ceux qui ne lisent jamais, réfléchissent peu. Les femmes portent très souvent le voile. Ils vivent en Anatolie et ont commencé depuis les années 70 à coloniser Istanbul. La culture "islamique" prévaut (soi-disant). Leurs signes particuliers : l'affabilité, les salamalecs, la non-mixité, l'attention particulière à la moralité. Ils sont plutôt du centre droit. Ils écoutent tout sauf du distingué. Ils n'ont donc aucun goût. Ils ne vivent pas au sens sociologique du terme, ils existent au sens plus biologique. Ils ne vont ni aux concerts ni au théâtre. Ils adorent exclusivement le football. Ils aiment se chamailler pour un oui pour un non et ont un tropisme singulier pour parler des autres, histoire de meubler le temps qui passe. Les deux ordres sus-mentionnés font tout pour éviter leur contact (sauf pour les femmes de ménage) et surtout s'obstinent à ne pas leur reconnaître une dignité particulière.

Bien, maintenant, prenons un exemple. Considérons le fait social le plus typique de la société turque : le voile. Les réactions individuelles découlent de l'ordre d'appartenance des personnes qui les émettent. Quand un Monsieur comme Bülent Ecevit (deuxième ordre même si sa famille appartient à la haute aristocratie ottomane), feu Premier ministre, incarnation même de la civilité et grand critique du "kémalisme de garde-robe"  (c'est son expression) s'explose la voix en 1999 pour virer la députée voilée qui essaie de prêter son serment, ce n'est ni une raison juridique, ni politique, ni idéologique qui le met en transe, c'est un sursaut culturel. C'est ce bout de tiers-état au cœur de l'Etat qui le bouleverse. Quand un islamiste pur sucre comme Mehmet Şevket Eygi (premier ordre), journaliste et écrivain très raffiné du reste, critique le voile à couleurs vives, le voile avec jean serré, le voile avec maquillage, ce n'est ni une raison juridique, ni politique, ni idéologique qu'il invoque, c'est une raison culturelle : la prédominance de la "culture bédouine" (c'est son expression).

Autre exemple : la place de la femme dans la société. Le premier ordre lui donne la possibilité de faire de longues études mais espère toujours qu'elle garde son rang; point de privauté, point d'embrasement. Le qu'en dira-t-on est essentiel. Le deuxième ordre se la joue "cool"; la femme fait également des études mais elle est beaucoup plus libre; elle peut emménager avec son petit-ami au vu et au su de tous. L'épanouissement est essentiel. Le tiers-état est catégorique : l'éducation de la femme est certes souhaitée mais elle n'est pas le premier des soucis. La culture du gynécée prévaut ou demeure tenace. On se souvient tous, n'est-ce pas, du Soliman Aga dont parle Gérard de Nerval dans son Voyage en Orient. Celui dont les sentences d'il y a presque deux siècles résument à merveille la situation actuelle : "Chez nous, les femmes vivent ensemble et les hommes ensemble, c'est le moyen d'avoir partout la tranquillité" ou "n'est-il pas plus agréable de causer avec des amis, d'écouter des histoires et des poèmes, ou de fumer en rêvant, que de parler à des femmes préoccupées d'intérêts grossiers, de toilette ou de médisance ?". La "différenciation" est essentielle (ajoutons la remarque de Nerval : "on doit y voir peut-être moins le mépris de la femme qu'un certain reste du platonisme antique, qui élève l'amour pur au-dessus des objets périssables").

Le fait est que le gouvernement actuel représente ce tiers-état qui adore savoir qui fait quoi, qui vit avec qui, qui lorgne sa fille, qui ne va pas à la mosquée, qui ne porte pas le voile, etc. Ni une critique islamiste (le droit religieux exigeant quatre témoins oculaires au moment de la "pénétration" pour pouvoir parler d'adultère) ni une critique juridique (par exemple, l'article 8 de la CEDH) ni la défection des libéraux ni même quelques vérités historiques dérangeantes ne leur font effet. Ils vivent avec leurs structures de pensée. Et c'est comme ça. Le Premier ministre sait jouer sur cette prémisse. En disant démocratie, il pense sociolâtrie, le culte de la société. Celle qui a une fixation sur la morale. Et je voudrais le dire, chers enfants, le drame est le suivant : que le gouvernement soit islamisant ou gauchisant, il n'a aucun moyen d'échapper à cette vague de fond, à ce structuralisme historique du peuple turc. Et comme on ne peut pas accélérer le mouvement de civilisation et pousser des millions du jour au lendemain dans la première catégorie, on est tout bonnement mal barré. Certes la Turquie ne sera jamais une nomocratie mais elle ne sera pas non plus de sitôt un parangon de démocratie. Où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute. Voilà ce que nous enseigne la sociologie. Merci. (Applaudissements et sifflements dans l'amphi, la statue de Claude Lévi-Strauss semble cligner de l’œil...).