Affichage des articles dont le libellé est Linguistique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Linguistique. Afficher tous les articles

mardi 31 mars 2020

À bâtons rompus...

Ses "califes" omeyyades, abbassides, ottomans montaient des palais et descendaient des hommes à qui mieux mieux. Si, le Jour du jugement, le Prophète ne leur crache pas à la figure, alors je n'ai rien compris à l'islam.
---
Soumettre des peuples, conquérir des terres au nom d'Allah, voilà bien des aventures étrangères à son dessein. Les procès d'outre-tombe des sultans ottomans, de leurs cheikh ul-islam et de leurs astrologues seront d'un régal voluptueux pour les figurants de l'Histoire que nous sommes.


---
Tous les Turcs dévots tiennent pour acquis le droit qu'a leur leader tant adulé de bâtir un palais et d'ériger une mosquée-cathédrale pour rayonner dans le concert des nations. Entretenir le prestige du pays n'a jamais été un pilier de l'islam, ce me semble. Ou alors Muhammed était bien naïf.
---
L'appel à la prière retentit dans une mosquée d'Allemagne, le bigot turc pleure. Un être humain crie à l'injustice dans son propre pays, le bigot turc zappe. La forme l'émeut, le fond l'enrage. La définition même d'une vie gaspillée en marge du Coran.
---
A-t-on vraiment besoin de mosquées magnifiquement décorées ? La réponse fut tellement évidente que le prophète de l'islam ne s'était jamais posé la question. Pensez comme lui et vous serez lynché.
---
L'islam est une religion, ni une culture ni, encore moins, une civilisation.
---
On vit à une époque où l'accès au codex est immédiat et l'accès au Message, médiat. On psalmodie le Coran comme on fredonnerait une chanson chinoise; le son est tout, le sens est rien.
---
La religion est une corvée pour beaucoup. Si ce n'était qu'il faut être reçu au paradis, ils s'en débarrasseraient avec une crânerie inouïe.
---
La mère turque, à rebours des idéologies en vogue, ne vit que pour deux choses : sa couvée et son foyer. Sa maxime préférée ? "Tu verras quand tu seras parent !". Sa crainte ultime ? "Que vont dire les autres ?". Sa monomanie incurable ? "T'es où ?". Sa sainte parole ? "Yavrum".
---
Une mère n'oublie jamais. Un malheur pour elle, un bonheur pour l'enfant.
---
Le Temps s'écoule pour ceux qui aiment la vie, il s'écroule pour ceux qui aiment l'au-delà.
---
Heureusement que les barbus vénèrent Alija Izetbegovitch sans le lire. S'ils se mettaient à feuilleter ses écrits, ils le répudieraient aussi vite qu'ils l'ont adoré.
---
Le mouvement Gülen a été, dans l'histoire, la première tentative des musulmans de monter un lobby islamique à l'échelle planétaire. Comme tout lobby, il a fauté; comme tout musulman, il a péché.
---
Les gülenistes et les islamistes sont les deux faces d'une même pièce; ils ont en commun de prendre trop au sérieux la vie d'ici-bas. Leur seule différence réside dans le tempérament : les premiers sont des sectateurs à l'âme caudataire, les seconds sont des fonceurs à l'esprit sommaire.
---
Le Turc a cela de particulier qu'il est un séide avant d'être un individu. À défaut de se forger des opinions, il embrasse des passions. Qu'il soit erdoganiste, güleniste, islamiste, kemaliste ou nationaliste, il préfère l'ivresse du groupe à la rudesse de la conscience. Chacune de ces chapelles est une bande organisée.
---
La couardise est la plus grande caractéristique du Français. Il aime rouspéter mais seulement dans l'anonymat d'une foule.
---
Dans un débat d'idées, celui qui professe ses convictions de manière tapageuse est un fanatique qui a peur de sa liberté.
---
Pauvre Jésus, s'il lui prenait l'envie d'accélérer la parousie, il se pâmerait d'épouvante à la vue de son vicaire habiter un palais en hiver, un castel en été, ses serviteurs se sodomiser à l'ombre des églises et ses ouailles bricoler une foi rachitique avec un peu de Marie, un morceau de Saint-Suaire et beaucoup de mythologie...
---
Si 1/10è des crimes commis par les prêtres l'avait été par les adeptes d'une "secte", la face du monde en eût été changée...
---
Qu'est-ce qu'un grand romancier, au fond ? C'est un styliste qui enfante des métaphores pour occuper la marmaille humaine.
---
La seule arrogance qui vaille est celle de l'écrivain. Ses sentences nous libèrent.
---
Un Etat laïque est un Etat dans lequel le péché des uns n'est pas un délit pour tous.
---
L'anglais revigore. Le français épuise.
---
Dans une démocratie, le peuple est invité à tourner les pages, non à les noircir.
---
L'amour n'est rien d'autre que le désir bestial en costume de bal.
---
L'homme qui déflore une femme est toujours son dernier amant.

jeudi 14 septembre 2017

La nièce de l'oncle...

"Milli olmak". "Devenir national". Un euphémisme. C'est ce que décrète le boutonneux lorsque, las des "cartes de géographie", si tu vois ce que je veux dire, il goûte pour la première fois de sa vie aux délices de la chair. S'il est marié, il ne s'en vantera pas. L'entourage n'aura pas besoin qu'on lui fasse un dessin pour comprendre que priape s'est ébouriffé toute la nuit, affamé qu'il était. S'il est forniqueur, il jubilera. Il aura savouré un don de Dieu dans les bras du diable...

"Bozmak". "Abîmer", "casser", "défaire", "vicier". Un autre euphémisme. C'est ce que décrète le mâle lorsqu'il a troussé sa mie. Qui n'est plus "fraîche". Et qui commence à allumer dans sa tête les flambeaux de l'hymen. Comme si son homme allait tenir sa promesse. C'est le drame des Turques : "se faire avoir" par la gent masculine. "Kandırılmak". Un énième euphémisme dans le pays des "non-dits"...  

Et alors qu'on vivait ainsi, paisiblement, en bons catholiques, avec nos cachotteries "bénignes" et nos peccadilles, voilà que, tout à coup, la nation a découvert le degré de pourriture qu'elle était capable de couver. Ah oui alors, une "cochonceté" sans pareil qui a fait dégorger des millions. Le présentateur vedette, Murat Başoğlu, s'est fait choper en train de, sauf votre respect, baisoter sa propre nièce !


Aïe, aïe, aïe... Et vas-y pour une polémique colossale sur nos moeurs. Une chroniqueuse s'est aventurée à prétendre que 40% des Keturs pratiquaient l'inceste, des juristes positivistes nous ont assuré qu'aucun code n'avait été enfreint, les commentateurs se sont écharpés sur les pourcentages de bassesse, etc. etc. Et nous autres, incarnation de la moralité la plus éthérée, avons été ébaubis. Tout le monde s'est mis à accabler l'oncle, ce pervers qui n'a pas su baisser son regard, comprimer son ardeur, ou, pourquoi pas, jeûner pour dompter ses désirs. Le salop...

Et on a fini par se calmer. Après tout, l'Occident était certes "dépravé" (tiens, désormais les bambins vont apprendre le clitoris), mais l'Orient ne l'était pas moins. N'est-ce pas. Le premier vit à visage découvert, le second, cèle. L'un glorifie l'épanouissement individuel, l'autre suffoque sous le qu'en-dira-t-on. Et vas-y ensuite pour des pâmoisons superflues. Un exemple ? Bah, le pauvre leader nationaliste de Sivas. De la race de ces phallocrates qui impriment dans leur démarche leur caractère viril. Haha, il s'est fait attraper dans le lit d'un adolescent. Rien d'illégal, la majorité sexuelle ayant été atteinte par l'éphèbe en question. Mais scandale quand même. Il se la jouait nationaliste et conservateur, voyons...


C'est avec une ferveur renouvelée qu'on s'est mis alors à dénicher toute nouvelle déclinaison de ces "orgies de sainteté", comme dirait Huysmans. On a ainsi appris que le père qui avait tué le violeur de sa fille de 13 ans avait lui-même jeté son dévolu sur une adolescente syrienne, qu'un grand-père accusé d'attouchements envers ses petites-filles avait été gentiment renvoyé chez lui où vivaient lesdites petites-filles, qu'un mari avait cassé le dos de sa femme qui avait refusé l'acte sexuel,  qu'un voisin s'était jeté sur une femme en lui disant qu'il allait psalmodier des prières chez elle, qu'un participant à une émission de mariage s'était fait attraper dans le cadre d'une affaire de proxénétisme, que l'actrice Sibel Kekilli avait carrément bloqué ses followers de Turquie parce qu'elle était inondée de messages obscènes, qu'un directeur d'école, qu'un entraîneur sportif, avaient... etc. etc. Last but not least. Un imam avait proposé à un mari en instance de divorce de convaincre sa femme de l'épouser. "Comme ça, tu ne paies pas de pension, et moi, j'obtiens la femme"...

Frustration sexuelle. Hypocrisie. Effet d'amplification. Avec un "donc" sous-entendu à chaque fois. Ah oui, j'oubliais. Vous savez comment une jeune nunuche déclare à sa très chère daronne qu'elle est désormais une jeune fille ? En lui susurrant, "halam geldi". "Ma tante est arrivée". Le sang bouillonne et la mère n'a plus le choix, elle lui inflige une baffe phénoménale. Car la tante annonce l'oncle. Un prédateur comme les autres. Le qualificatif "salop" en sus...

dimanche 3 janvier 2016

Reductio ad Hitlerum...

Il ne manquait plus que ça. On aurait presque envie d'en rire, mais le sujet est sérieux, on s'en abstiendra. Le raïs turc qui distribue le label "terroriste" à qui l'empêche de dormir la nuit, se retrouve lui-même associé, volens nolens, à tout ce qui condense l'abjection : Daesh et Hitler. Et avec sa dernière étreinte, on doit ajouter Israël, un "Etat terroriste dont la brutalité a dépassé celle d'Hitler", comme il l'avait jadis décrété. Pour celui qui avait "corrigé" un citoyen qui le conspuait à Soma en l'accablant d'un "semence d'Israël", c'est un grand pas. Désormais, "la Turquie a besoin d'Israël". Eh ben avec ça, même le barbu broussailleux, celui qui n'a jamais eu le temps de devenir curieux et de réfléchir deux secondes, ne sait plus quoi dire, Erdogan l'a engorgé...



C'est que le beau parleur, à peine le prompteur retiré, dit ce qu'il pense. Et comme son verbe, tonitruant mais souvent inconsistant, n'arrive pas à la cheville de celui de son mentor Erbakan (capable de décimer ses adversaires en moins de deux), les ministères et le secrétariat général de la présidence de la République doivent publier des communiqués pour nous apprendre ce que le chef a voulu dire sans avoir eu l'air de le dire tout en voulant le dire.  Et on comprend, Erdogan a beau être un parfait harangueur, il n'est pas une "foudre d'éloquence". Des phrases sans complément d'objet aux verbes sans sujet, la vie politique n'a pas connu pire président en matière linguistique. Même le "paysan" Demirel avait fini par s'imposer en as de la langue turque...

Gaffer est une chose, merdoyer en est une autre. La Première ministre Tansu Ciller, par exemple, dégorgeait à tel point de billevesées qu'elle avait réussi à lancer à une foule conservatrice : "je vous confie Dieu" au lieu de "je vous confie à Dieu"... Avec tout le respect qui s'impose, disons que le président Erdogan est un peu fatigué ces temps-ci. Les traitements, les "guerres d'Indépendance", les "insomnies", c'est humain. Il ne dort pas 7 heures d'affilée comme vous et moi, n'est-ce pas. Alors, à un journaliste qui lui demandait si le système présidentiel pouvait être compatible avec un Etat unitaire, il a dit le plus sérieusement du monde qu'il y avait de tels exemples dans le monde entier et même dans l'histoire, "dans l'Allemagne d'Hitler", par exemple...

Et patatras ! Tout le monde s'est évidemment fourvoyé puisque le palais présidentiel a "recomposé" le discours du raïs. Mais une fois n'est pas coutume, ils ont raison, cette fois-ci. Car, quand on écoute le chef de l'Etat, il ne faut pas se concentrer sur la lettre de ce qu'il dit mais sur l'esprit. Et quand on relit le passage incriminé, on comprend bien qu'il veut dire quelque chose de sensé mais il formule tellement mal que la presse internationale le lance immédiatement comme celui qui veut "prendre pour exemple le régime d'Hitler" ! Un emballement qui s'explique en partie par les préjugés et l'incompétence. Il n'a débité qu'une lapalissade : on retrouve des systèmes présidentiels partout et tout le temps, "le plus important, c'est que dans son fonctionnement, il ne porte pas préjudice au peuple et à la justice"...

Le présidentialisme, la grande passion d'Erdogan. Son conseiller-constitutionnaliste Burhan Kuzu a beau jurer que ce système va enchanter les adversaires du raïs tant il va grignoter ses pouvoirs (!), on se demande si, là-bas, tout le monde comprend la même chose. Il aura fait le tour du monde, le Sieur Erdogan. Des Etats-Unis à la France en passant par le Mexique et le Royaume-Uni (sic !). Pour aboutir in fine au "système à la turque". Et c'est là que le bât blesse : on ignore les modalités du régime qui le hante. "Hitlérien !", disent quelques cornichons, adeptes de la loi de Godwin. Erdogan, hitlérien ? Pfff. "Pas encore", disent ceux qui ont la pétoche. Un leader qui n'apprécie pas l'avis contraire, qui n'hésite pas à traiter à la schlague ses ennemis, certes. Mais il ne tue pas. Et c'est déjà ça dans une région qui regorge d' "excellences-assassins". Une "démocratie hégémonique", plutôt. Un bon sujet de thèse quand j'y pense...

dimanche 22 mars 2015

Sexologique

"Sur Google, les deux recherches en arabe les plus fréquentes sont 'scandale sexuel' et 'danse orientale hot'. Notre obsession pour le sexe n'a d'égale que l'hypocrisie qui environne le sujet", nous a appris Mohammed Aqua, le créateur de Sheno Ya3ni. Eh ben avec ça ! Arabe, sexe, danse, obsession, hot, hypocrisie. Il a tout compris, voudrais-je avancer tout penaud mais n'étant pas arabe, je ne voudrais vexer personne. Sûrement pas la "race noble". Je sais seulement qu'une amie avait coutume de dire, "un Nordique ferait un bon mari, un Arabe un bon amant". C'est qu'il "priapiserait". "Ah ouais, ça veut dire quoi ?", avais-je osé, érubescent... 

"Sexuel", je comprends. Le gaillard a besoin de se défouler mais sa société lui plaque des règles. "Fais pas ci, fais pas ça !". Et, franchement, va trouver des filles qui courent les rues, qui sortent après les cours, qui embrassent sans obtenir au préalable une promesse de mariage ! "Mon esprit cabriole et chahute, comme dirait Paul Léautaud", "arrrrêeeete !"... C'est comme ça. Le mâle ne penserait qu'à elle, elle ne penserait qu'au foyer. Le mâle arabe, ou allez disons oriental, lui, ne penserait qu'à la bagatelle. Nous autres Occidentaux sommes habitués à nous rincer l’œil du matin jusqu'au soir, al hamdoulillah. Regarde l'affiche du métro de la ligne 14; une donzelle place sa main sur le galbe fessier de son ami. "Quelle paillardise !", a lâché un blédard qui passait par là... 

Donc "sexuel", d'accord. Mais "scandale", comprends pas. Chez nous, le type "affamé" tapote, j'chais pas moi, Tinder par exemple. Et il court s'ébattre au coin de la rue. Car il a beau être mineur, à partir de 15 ans, il est majeur sexuel. L'autre, l'Arabe donc, tapote "scandale sexuel" ! Comme si la "chose" devait être forcément épicée de brutalité, d'obscénité. Ca se fait parce-que ça doit se faire. "Et l'affection, la tendresse, les sérénades, pépère ?". "Des trucs de tapette, pff !". Ah, je comprends maintenant, l'histoire du Nordique et de l'Arabe. Le blond serait trop lisse, carré, rangé, velouté. On s'ennuie vite. Le Rebeu, lui, serait un mâle, un phallocrate, il déconnerait, il défouraillerait dru. Ca fait vibrer, à n'en pas douter... Ce n'est pas pour rien qu'il "enlève" les belles Françaises..

Et pourquoi ce sont les Orientaux qui ont inventé la "danse du ventre", d'ailleurs ? Sortir en bonne et due forme, interdit. Baver devant un écran, un "sport" national ! Et le gus écrit bien danse orientale "hot". Comme si on gambille avec des robes à fanfreluches qui n'en finissent pas de se déployer. "Oh le polisson, il s'y connait !". Oh que non, c'est qu'en Turquie aussi, avant l'arrivée au pouvoir de l'islamo-réactionnaro-fascisto-chariatiste AKP, toutes les chaînes misaient sur les "oryantal" Asena, Didem et compagnie. Aujourd'hui, c'est autre chose, mon cher. On s'offusque lorsqu'un jouvenceau s'attarde à se tripoter sous la couverture dans une émission de télé-réalité...

Alors quand la Société de langue turque (Türk Dil Kurumu), une sorte d'Académie française avec le prestige en moins, ajoute à la définition de l'adjectif "müsait" (littéralement, "disponible"), "se dit d'une femme qui flirte facilement", ça fait sursauter les foules. Le pauvre mot qui menait une existence paisible depuis des décennies, devient le porte-étendard de la cause féministe. Une femme turque müsait ! Mon diyö ! Alors que dans cette contrée, lorsqu'une fille se fait violer, elle reçoit, la première, une baffe. C'est qu'elle a dû "remuer la queue" selon l'expression populaire... Et dire qu'en France, des féministes ont saisi LE ministre de l'Education pour mettre fin à la vieille règle grammaticale, définie par le jésuite Dominique Bouhours au 17è, selon laquelle "lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte"...

En Suisse, on se demande sérieusement s'il ne faut pas diffuser des "films interdits aux moins de 18 ans" à des moins de 18 ans, justement. Histoire de former des générations saines. En Turquie, par exemple, des étudiants en photo-vidéo avaient décidé de "monter" un film porno en guise de "thèse de fin d'études". Ah oui alors, un scandale à l'époque. En 2011. Les profs du jury avaient été virés, les étudiants traînés devant les tribunaux pour obscénité. Eh ben, ce n'est qu'en janvier 2015 que les pauvres taquins ont été relaxés... "Ce procès n'aurait jamais dû avoir lieu", a avancé l'avocat l'air grave "car il s'agissait d'une étude savante". Mieux vaut tard que jamais. Ah oui, en Turquie, les deux recherches les plus fréquentes sont Facebook et Youtube. Comme en Europe. Coquine Turquie...

dimanche 28 décembre 2014

Précieuses pierres...

Après tout, sans le latin, les petits Européens se démiellent bien, n'est-ce pas. C'est quoi le latin, d'abord ! L'option que les familles rusées s'arrachent au collège. Histoire de faire partie de la "Cour des grands", de la classe chic, celle des damoiseaux. Rosa, rosa, rosam, rosae, rosae, rosa. Rosae, rosae, rosas, rosarum, rosis, rosis. Que c'est beau et propret ! Et, franchement, qui désire, désormais, lire et comprendre les "trucs" écrits sur les frontons. Du genre, "D.O.M SVB. INVOCAT S. MAR. MAGDALENAE"... Un "gaspillage ostentatoire", comme dirait Bourdieu...

"Oui mais coco, si tu veux devenir historien, il faut maîtriser le latin !", m'avait soufflé M. Hugon, mon prof d'histoire, en 6è. Je l'aimais tellement que j'obtempérai. "Si tu veux devenir intellectuel, aussi", m'avait averti Mme Lamare, ma prof de latin, en 5è. Je l'appréciais tellement que je continuai. "Idem pour être linguiste", en 4è. Rebelote. "Et même juriste", m'avait-elle éperonné, en 3è. Résultat :  18 de moyenne. Et je décidai tranquillement d'arrêter au lycée... La grande erreur de ma vie. Ah oui alors, je fis des études de droit et d'histoire...

Oui mais alors le blédard de base, il n'a pas besoin de connaître cette langue ? Bien sûr que non, a toujours tenté de répondre le ministère. Si bien qu'il fut une époque où on se demandait sérieusement s'il ne fallait pas supprimer cette option. Les savants dégainèrent leurs plumes pour contrer l'attaque et pondirent un livre : Sans le latin... : "ne pas apprendre le latin, c'est tout bonnement désapprendre le français", "langue morte, mais restant éternellement vivant d'avoir été", "la connaissance du latin permet de mieux savoir le français, dont le vocabulaire en est issu dans son écrasante majorité", etc.

Heureusement, on n'a pas besoin de latin quand on veut lire Molière. Un recul de 4 siècles, s'il vous plaît. Paraît-il que l'Anglais lit Shakespeare aussi aisément que l'Allemand lit Goethe. L'Iranien, lui, se pâme encore d'admiration devant Ferdowsî. 10 siècles après ! Et le pauvre Turc, qui n'aime déjà pas bouquiner, n'est pas "foutu" de lire les pierres tombales datant du début du 20è ! C'est ce qui a fait bondir le président Erdogan, un savant. Le décret est tombé : dorénavant, on apprendra l'osmanlica, cette langue écrite en arabo-persan et mâtinée de vocabulaire turco-arabo-persan...

Le "grand Atatürk", dans sa manie de tout dévaster pour reconstruire, se réveilla un beau matin et décida de changer l'alphabet. Ça passe encore. Mais il profita de l'apathie de ses courtisans pour changer aussi le vocabulaire. A tel point que son discours prononcé devant le roi de Suède n'avait été compris par personne, à commencer par son "complice" Ismet Inönü. J'ai beau lire et relire le texte, ça me flanque à chaque fois des migraines... L'Académie de la langue turque (Türk Dil Kurumu) essaie tant bien que mal de la bousiller encore plus pour en faire du "n'importe quoi"... 

Bien sûr que l'osmanlica doit être obligatoire. Il a raison, le raïs. Certes, il croit que tout un chacun serait capable de déchiffrer les monuments funéraires mais passons. "Ah bah, ça'z voit qu'il méconnaît lui-même c'qu'il impose d'apprendre !". Chut malin ! Il ne faut pas le braquer. C'est un omniscient. Regarde, il vient de faire une "thèse honoris causa" et se faire acclamer par les pontes du fameux TÜBITAK (le CNRS turc) en disposant : "on ne saurait faire de la philosophie avec le turc moderne !". Et vlan dans les dents ! "On ne cherche pas un traducteur à la tête de l'Etat !", avait tonné Erdogan contre son adversaire polyglotte Ekmeleddin Ihsanoglu. On a eu un linguiste...

Et voilà qu'on apprend que les os du prince Mehmet Orhan Efendi, mort et enterré à Nice, ont été "jetés" dans une "fosse commune". "Déposés" dans un "ossuaire", quand on veut rester poli. L'ex-futur Sa Majesté Impériale le sultan-calife Mehmed VII repose désormais tel un gueux. La stèle funéraire en bois, qui indiquait au moins S.A.I (Son Altesse Impériale) Prince Mehmed Orhan, n'est plus. La famille ne s'en est pas occupée, la Consule turque non plus. Et la "Nouvelle Turquie" impose de lire les pierres tombales... Tu es une pierre et sur cette pierre, nous bâtirons une nouvelle civilisation ! Inchallah...

 

dimanche 8 décembre 2013

Prêchi-prêcha...

"Ne lisez pas de romans, mes agneaux ! Ça ne sert à rien, ça bouffe votre temps et ça m'énerve !", pontifia l'imam ex cathedra, lors de la prière du vendredi. "Dévorez les livres sur la religion et vous serez sauvés !". Lui, lisait jusqu'à minuit, ah oui alors, il était vieux, il n'avait pas le luxe de ronfler 8 heures. Et il faut dire que c'est un mufti en retraite, une sorte d'archevêque qui, normalement, est dispensé d'assurer la prière quotidienne dans une mosquée. Un "hiérarque" payé pour délivrer ces fameuses "fatwas" derrière de belles portes capitonnées, un homme de bureau, quoi... Et claironner sa bibliophagie et donc sa pénétration et sa fatuité était un comportement qui seyait particulièrement à un homme de religion, n'est-ce pas...

Éblouis étaient les orants au sortir de la mosquée. Car on leur avait dit "ne lisez pas", ça délivrait de la besogne. "Tu vois, on avait raison, la lecture est une mauvaise action, c'est l'imam ayant rang de mufti qui le dit !", "euh, ce n'est pas exactement ce qu'il a dit", "mais si mais si, on a tous entendu !". Le "privilège" de l'ignare, l'abolition des nuances. Il n'est rien de moins tronquée que la parole dite en public... Ça ressemblait fort à cette malice du "dede" bektachi (sorte de guide chez les alévis) qui répondait à qui le critiquait : "le verset 43 de la sourate 4 dit : 'ne priez pas !', je ne fais qu'appliquer le Coran". Sauf qu'il escamotait la proposition subordonnée circonstancielle : "ne priez pas lorsque vous êtes ivres (...)"...

Ébaubis étaient les deux professeurs de lettres, présents dans l'assistance. Papivores comme il se doit. "C'était ubuesque", s'empressa le premier; "quelle capucinade ! quelle outrecuidance ! quelle connerie !" s'enfiévra le second. Le bon Turc ne lisait certes déjà pas, mais là, c'était du jamais-vu. Un imam disait le plus sérieusement du monde qu'il ne fallait pas lire de la fiction ! "Et si on lui parlait des résultats de l'enquête PISA, qu'est-ce t'en penses ?", "comme dirait Rûmî, 'il n'est pas possible qu'un enfant qui tète, mange', laisse tomber !". Le sermonnaire n'avait pas pu s'empêcher de venir les saluer, les grands esprits allaient se rencontrer mais les profs lâchèrent de conserve : "allez, à la revoyure !"...

Heureusement que les dévots n'écoutent généralement pas les prédicants. On vient se débourrer le crâne, se conformer à la tradition ou faire la liste des absents, histoire de jaser par la suite. Et même s'ils prêtent l'oreille, les Turcs n'aiment pas lire, ce n'est pas un mystère. Ils ne savent donc pas saisir le sens d'une phrase, comme le montre l'enquête. Un cousin philosophe, formé en France, avait préféré enseigner en Turquie. "Allez, sortez les copies, dissertation surprise !", s'était-il enthousiasmé. Et le chœur de dire : "c'est quoi !"... Comme quoi, Celal Şengör a raison quand il affirme qu'il n'y a pas d'université en Turquie mais seulement quelques universitaires formés à l'étranger...

Mais il y a un autre drame pour les volontaires, la diglossie. Certes, la langue turque est en soi difficile (utilisation abondante du passif, verbe en fin de phrase, etc.), mais elle est surtout devenue du "n'importe quoi". L'activisme de l'Académie de la langue turque (Türk Dil Kurumu) a contribué à créer une nouvelle langue qui ne serait pas comprise par nos arrière-grands-parents. Dilleri var bizim dile benzemez comme dirait le pro-renouveau Cevdet Kudret. Les nouvelles générations ne savent pas lire l'ottoman, pourtant écrit sur les pierres tombales, les frontons, les archives, etc. Elles ne comprennent même pas un discours de 1960 ! Pas de littérature, pas de vocabulaire, pas de style, pas de pensée, pas d'avis. Comme dirait l'expression turque, quand l'imam vente, les ouailles défèquent...

lundi 4 novembre 2013

"Oh ! la grande fatigue que d'avoir une femme !" (Molière)

Dans la vie, mon cher, il n'y a que deux catastrophes : la mort et le sexe. Des synonymes, diront les connaisseurs en "petite mort". Connaisseurs essentiellement mâles. Car la science nous enseigne que l'homme a, disons pour faire simple, une facilité naturelle en la matière. Une "mécanique" pour monsieur alors que ma pauvre abeille doit mendier toutes sortes de blandices pour, peut-être, espérer... Bref, la Nature en a décidé ainsi, tant mieux ou tant pis. D'aucuns diront encore que ce sont toujours les hommes qui sont chouchoutés par elle. Que veux-tu; on subit. Ne pas bouder son plaisir, dit-on quand on a tout compris. Car le délice qui y est attaché est tellement exquis que même l'immensurable poète islamiste Necip Fazıl Kısakürek (1904-1983) avait composé dans sa prime (et païenne) jeunesse le plus beau poème consacré à l'onanisme...  

Et la Mère Nature a aussi "demandé" aux hommes d'assumer leur penchant. Si bien que même les hommes policés comme les monarques ne demandent qu'à blanchir sous le jupon. Louis XIV, lui, c'était un peu partout et tout le temps; la pauvre Madame de Maintenon n'en pouvant plus, demanda même à l'évêque de Chartres si elle devait encore, à cet âge, remplir le "devoir conjugal". Oh que oui, lui répondit Monseigneur, tout enfiévré, enfin j'imagine. Napoléon III, idem, ne "pensait qu'à cela". Et comme par hasard, l'impératrice Eugénie aussi avait l'air rétive. Cette même Eugénie qui ne trouvait rien à redire dans les bras du Sultan ottoman Abdülaziz; à tel point que la "Valide Sultan" (Reine Mère) dut la rabrouer : "t'as pas un mari toi, ma cocotte, rentre chez toi !"... La pauvre. C'est bizarre, trois fois "pauvre" pour trois femmes...

Chez les Turcs donc, la pudeur empêche de "serrer" la "sœur" d'un autre. Du coup, on va voir les "sœurs" d'on ne sait trop qui. Dans les "genelev" ou "kerhâne" (déformation du mot persan كارخانه qui signifie simplement "usine" ou du mot mi-arabe mi-persan كره خانه qui signifie "lieu de répugnance"). Les "maisons closes". Une tradition nationale qui pousse le mâle à apprendre là où il n'y a pas d'honneur à sauver, n'est-ce pas. Mâle qui apprend si bien que, Turc ou pas, il ressent le besoin d'y retourner pour, cette fois-ci, "vivre des expériences". Car comme dirait Zola, "les hommes, souvent, se marient pour une nuit, la première et puis les nuits se suivent, les jours s'allongent, toute la vie, et ils sont joliment embêtés" (L'Assommoir)... Heureusement, cela dit, que le premier "sexe shop halal" a ouvert son site Internet en Turquie. Désormais, les couples vont s'éclater entre eux. Mais si je connais bien les hommes,...

L'Empire, en son temps, avait préféré réglementer la profession. Un Etat théoriquement d'inspiration islamique. Mais il avait dû comprendre que décréter une nouvelle nature à l'homme serait, au-delà d'être impossible, une faute (Saint Paul ayant préféré croire que l'annulation du génésique marcherait). Il en profita même pour aller au-delà, très au-delà, en créant des "civelek taburları", des "bataillons d'éphèbes". Chargés d'accompagner les vaillants guerriers à droite à gauche pour le truc, comment dire, voilà quoi. Et celui qui ne rougit pas en lisant le livre Osmanlı'da Seks (Le sexe chez les Ottomans), je le taille en marbre... Les mêmes prémisses conduisant au même syllogisme, la République a préféré garder le statu quo. Jadis, quand j'étais ado, on entendait souvent parler à la télévision de Matild Manukyan, une Turque arménienne qui avait fait fortune dans le proxénétisme jusqu'à devenir la plus grosse contribuable d'Istanbul avant de se convertir à l'islam vers la fin de sa vie et faire bâtir une mosquée ! Celle dont la vie aurait fait un bon roman...

Tout ça pour signer le Manifeste "Touche pas à ma pute" ? Voiiilà, tout compris. Certes, Babeth et autres qui refusent sa liberté à la femme voilée car soumise sont là pour défendre la liberté de la pute puisque esclave mais tant pis. Un bon libéral défend l'épanouissement individuel avant tout. Et il dit non à cette obsession immarcescible de la loi qui souhaite sauver l'autre malgré lui. Sur le plan de la liberté, putes et voilées, même combat ! Mais assez étrangement, ceux qui défendent le consentement des premières s'opposent au consentement des secondes. Car les unes vendent leurs "charmes" alors que les autres les cachent. Et ça fait rager l'Occidental... 

A une époque où tout priapise, où tout est lascif, on devrait interdire la conjonction tarifée des voluptés ? Non. Que celui qui souhaite maudire la prostitution et son client, le fasse. Que le législateur qui souhaite bannir la prostitution et blâmer son client, rengaine son sermon. En matière de mœurs, dès lors qu'il n'y a pas de tiers lésé, aucun principe juridique ne doit pouvoir interférer dans l'autonomie personnelle. Que celui qui s'entête à corriger un penchant laisse le droit à sa place et se cramponne à la responsabilisation des familles, mieux à la morale; morale qui nous apprend que, comme le disait encore lui, Zola, "quand on a été bien élevé, ça se voit toujours"...

vendredi 4 octobre 2013

En l'an de grâce 2013...

En 1839, le ministre des affaires étrangères de l'Empire ottoman, Koca Mustafa Reşit Paşa, lut, du fin fond du jardin impérial, le célèbre édit accordant, entre autres, un début d'égalité aux Ottomans non-musulmans, le Tanzimât Fermânı. La blague voulait qu'un gus turc qui écoutait le ministre charabiater, se vit répondre : "rien de difficile mon cher, dorénavant, il est interdit de dire giaour aux giaours !"... En effet, c'est que l'Empire se raffinait; les puissances étrangères poussaient aux réformes. Il eût été grotesque d'appeler "mécréant" un mécréant. Au 19è siècle, ça ne passait plus. Les dirigeants l'avaient si bien compris que ce fut le Vizir des affaires étrangères qui annonça aux Ottomans que Sa Majesté le Sultan s'était, dans sa magnanimité, penché sur leur sort. Comme l'actuel qui avait, seul, voix au chapitre lorsqu'il s'agissait de parler du patriarche de Constantinople, Sa Sainteté Bartholomée. Un Turc, pourtant...

La tradition nationale voulait que ce fût l'Etat qui octroyât des droits aux citoyens. Ces derniers, d'un tempérament peu émeutier, avaient une vénération pour celui-ci. D'où la drôlerie qui avait consisté pour le Premier ministre Erdoğan à préparer en catimini un "paquet de démocratisation", lu comme il se devait du haut d'un pupitre. La Nation, ça passait encore, n'est-ce pas, mais les députés eux-mêmes avaient appris en direct les mesures qu'ils allaient bientôt enregistrer. Démocratie... Le jour suivant, ce fut le président de la République Gül qui fit son dernier "discours du Trône". Sept ans avaient vite coulé, il était temps de faire l'épilogue. Devant la "représentation nationale" mais surtout devant son épouse, la Première Dame qui, en sept ans, avait osé pour la première fois mettre le pied à la loge pour ouïr son homme. Toujours aussi voilée, aussi souriante et aussi urbaine... Et le chef d'état-major, assis à deux pas, ne broncha même pas... Démocratie...

Les deux se targuèrent de diriger un pays qui avançait lentement mais sûrement. Le Premier ministre, futur Président, déclara tout de go qu'il était inconcevable de progresser malgré le peuple; il y avait un degré d'absorption, il ne fallait pas faire papilloter les yeux. Cette théorie bizarre qui soumettait la promotion de droits universels à l'assentiment populaire ne fut, fort heureusement, qu'un style de langage. On ne s'en émut point outre mesure. Le Président, l'actuel, le sortant, eut l'idée de respirer la prud'homie : oui, les forces de l'ordre avaient été brutales lors du "mini printemps turc", alias "parodie turque"; oui, la jeunesse n'avait pas toujours raison mais la société qui la frappait avait toujours tort; oui, il fallait présenter ses condoléances aux proches des victimes. On aurait entendu une mouche voler tant la Nation fut en communion...

Les réformes annoncées étaient sans conteste de bonnes mesures. Les femmes fonctionnaires allaient enfin pouvoir se voiler dans un pays où le taux de voilement atteignait 60 %. Seules la magistrature, la police et l'armée n'allaient pas être concernées. Pourquoi ? on n'en savait rien. Autrement dit, la neutralité de l'agent du service public, une déclinaison de la laïcité, passa à la trappe. Le système électoral allait être remis à plat; la technicité l'emporta, le citoyen n'y comprit rien et se rabattit sur la mesure suivante. Un détail allait, nous disait-on, renforcer la liberté de réunion; lequel, personne ne comprit. Allait-on continuer à gazer, au moins ? Bien sûr... Un Institut sur la langue et la culture tziganes allait voir le jour : on allait donc réfléchir, la Nation banda pour cette annonce; cette même Nation qui félicita chaleureusement le préfet de Bursa qui avait dit tout haut ce que tout le monde pensait tout bas, comme un ministre français...

En outre, l'Etat allait créer une "autorité administrative indépendante" pour lutter contre les discriminations; une HALDE turque. Et le fasciste qui s'aventurerait à inciter à la haine en raison du mode de vie allait croupir en prison non plus un an mais trois berges. Le Premier ministre qui adorait déblatérer contre les buveurs d'alcool (des "alcooliques") et autres jouvenceaux qui se pinçaient en public (des "pervers") était encore une fois dans toute sa cohésion... Il fut vite absout car il supprima ce fameux serment imposé aux écoliers depuis 1933; tous les matins, ils clamèrent ; "je suis Turc, je suis intègre, je suis studieux; mon devoir est de défendre les petits, de respecter les grands, d'aimer ma patrie et mon peuple plus que moi-même; Oh grand Atatürk ! je jure de suivre le chemin que tu as tracé, dans le dessein que tu as fixé; je fais don de ma personne à l'existence turque; Heureux celui qui se dit Turc !". Désormais, le petit Turc n'allait vivre que pour lui et les siens, dans son petit nuage, dans ses propres mots; les offrandes étaient terminées, les autels renversés, le "grand Atatürk" ne dévora plus personne...

Naturellement, la masse attendait les nouveaux droits accordés aux minorités. Rien pour les alévis (sauf le changement de nom pour une université de province), rien pour les orthodoxes (Sa Sainteté n'ayant plus d'espoir pour son collège théologique de Halki) et un bout de monastère rétrocédé aux Syriaques. La "grande minorité" était beaucoup plus chanceuse : les villes et villages kurdes allaient récupérer leurs appellations originelles; l'initiative privée allait pouvoir ouvrir des écoles en langue kurde avec un socle de connaissances en turc. La propagande politique allait désormais pouvoir se faire directement en kurde sans craindre une enquête préliminaire de monsieur le procureur. Et last but not least, les citoyens de la République turque allaient pouvoir utiliser trois lettres interdites jusqu'alors : les lettres q, x, w. Qui ne figuraient pas dans l'alphabet turc, naturellement mais qui menaçaient l'intégrité territoriale puisque membres à part entière de l'alphabet kurde...

Les trois partis d'opposition ne l'entendirent pas de cette oreille. Le CHP, un parti qui se croyait de gauche, ne disait ni oui ni non. Un toilettage, dit-il. Le slogan des libéraux, "insuffisant mais oui !" (yetmez ama evet) devenait ainsi "insuffisant mais non !" (yetmez ama hayır). Autant dire, une farce. Le MHP, de la droite nationaliste, se tenait droit sur ses bottes; c'était naturellement non. Il y avait, à coup sûr, anguille sous roche; le gouvernement allait vendre le pays aux terroristes kurdes. Naturellement, le BDP, parti qui représentait ces derniers justement, devait bien donner raison au MHP en sautant de joie. Eh ben non; il rouspéta dans le diapason le plus élevé; c'était quoi, ça, d'abord ! Un bout de papier ! Où était la libération d'Öcalan ? Le menu peuple, on s'en torchait, on voulait libérer le guide. Pff. Plus ses revendications étaient satisfaites, plus il rageait...

"C'est quoi ce bazar ! Vous n'êtes pas contents ?" criait de son côté le réformateur Erdoğan. Les citoyens qui avaient grappillé des droits ne surent pas trop ce qu'ils devaient en penser. La Turquie était un beau pays, un grand pays, multiculturel et multicultuel. Des modes de vie et des religions et des ethnies à foison. On aurait pu faire d'autres gestes. Distribuer, redonner la nationalité aux descendants des "exilés", des "rescapés", des "bannis", par exemple. Une Nation de 70 millions d'âme devenant 80 millions en moins de deux. Eh bien non. On se contenta du minimum tout en promettant monts et merveilles pour plus tard. Après les élections municipales et présidentielles de 2014, sans doute. Histoire de ne pas étourdir les électeurs, toujours ronchons. Le citoyen posa l'index sur sa joue et le pouce sur le menton et il demanda : "au fond, qu'y a-t-il de spectaculaire dans ce discours ?". Un autre gus répondit : "si j'ai bien compris, les Kurdes pourront porter le voile"... Keh keh keh... Cahin-caha, cahin-caha...

mardi 24 septembre 2013

"Et l'ange jeta sa faucille sur la terre et vendangea la vigne de la terre et il en jeta les grappes dans la grande cuve de la colère de Dieu" (Apocalypse 14, 19)

Naguère, lorsque nous étions à l'amphi de l'Inalco, un de nos professeurs avait l'habitude de ponctuer son cours de grammaire arabe de "yâ chabâb !". Le bien nommé Abdelghani Benali. Le mot, innocent dans sa pauvre existence lexicologique, signifie "les jeunes". Du "chabâb" par un "Benali", ça avait de l'allure, à n'en pas douter...

Personne ne sursautait, évidemment; même pas la doyenne, une septuagénaire qui compulsait les journaux tous les jours et qui aimait dire ses quatre vérités au musulman à bavette qui s'aventurait à la "raisonner" ab inconvenienti. Aujourd'hui, le terme fait partie des "mots bannis", de ceux qui puent le sang, qui suent le péché, comme la "Führung" des Allemands, la pestiférée...

Torches et glaives à la main, des musulmans, ici au Kenya, là au Nigéria, là-bas au Pakistan, ont encore massacré. Musulmans, oui; l'auto-définition est libre dans l'islam. Musulmans qui se repaissent de carnage. Une minorité qui éclabousse plus qu'elle ne définit, certes. Mais une minorité qui brise des existences au nom d'un prétendu dogme, une minorité qui force la majorité à tenir les lampes sépulcrales...

"Qu'Allah donne la victoire à Al-Qaïda partout où il se trouve, n'en déplaise aux hypocrites, aux défaitistes, aux efféminés, aux blâmeurs, aux complotistes, aux apostats, aux traîtres et aux mécréants en général" a bien pondu l'autre bâté, "l'émir" de je ne sais quel site odieux. Celui qui touche sans s'en formaliser le RSA, argent d'un État "mécréant". L'inauguration de la nouvelle loi contre "l'apologie d'actes de terrorisme" devait bien revenir à un musulman, n'est-ce pas...

Islamisme, islam rigoriste, islam radical. Ces verrues qui visent des innocents, qui abattent et qui jouissent. Camps d'entraînement, kamikazes, bombes, voitures piégées, le maximum de dommages humains. Le vocabulaire des Assassins imposé à la "religion de la paix" ! Les cris d'épouvante sont unanimes. Mais on entend surtout la tonitruance de ceux "qui ne croient en rien". Et ceux qui croient aux comptes d'outre-tombe croupissent sur place...

Maudire l'Etat qui lui permet de vivre avec madame. Il est tentant de penser que là où il y a musulman, il y a désir de vivre aux dépens de l'argent public. Des types qui obtiennent à l'usure des "droits" à la Sécu ou ailleurs, ça existe. Dans une religion qui impose dans l'au-delà la fameuse "quittance" (helallik en turc), c'est un contre-sens. Reverser ses quelques bonnes œuvres à 65 millions de Français en guise de "répétition de l'indu", ça devrait donner des frissons à un "émir"...

Tout cela pour la charia. Un droit pénal qui fouette, qui coupe, qui lapide; un droit familial qui distingue, qui cloisonne, qui inquiète. Et la morale ? Surtout pas. La formule que le Prophète avait délivré à un bédouin peu enclin au formalisme, par-dessus bord : "crois en un seul Dieu et sois le plus juste possible !". Une religion qui interdit, en cas de conflit armé, d'arracher les arbres, de détruire les moissons et le bétail, de tuer les civils et les prisonniers. Être le plus juste possible, pff...

Célèbre épisode : le Prophète envoya Khâlid ibn al Walîd auprès de la tribu des Bânu Jadhima en vue de leur conversion. Ce qu'ils firent mais le bouillant Khâlid, le "Glaive de Dieu", voulut venger la mort de l'oncle du Prophète due à cette tribu, il "les fit lier et les fit mettre à mort l'un après l'autre. Le Prophète, informé de l'action de Khâlid, fut très affligé; il se tourna vers la Ka'ba et s'écria : "Ô Dieu ! Je suis innocent de ce qu'a fait Khâlid !" (Tabari, Histoire des Prophètes et des rois, éditions de la Ruche, 2006, p. 569).

Dieu dit dans le Coran : "Que la haine pour un peuple ne vous incite pas à être injuste" (Sourate 5, verset 8). Et "n'injuriez pas ceux qu'ils invoquent en dehors d'Allah car par agressivité, ils injurieraient Allah dans leur ignorance" (sourate 6, verset 108). Une sourate qui résume bien l'erreur, la misère et la faute de ces va-t-en-guerre baveux car fielleux. Ah oui, et sourate qui porte bien son nom : "les bestiaux"...

samedi 29 décembre 2012

"L'art de se taire"

Les bibliothèques sont pleines de livres. On ne les lira jamais, c'est sûr. Si on en lit deux par semaine, ça ne fait "que" 100 livres par an. Soit entre 5000 et 6000 dans la vie. Autant dire, rien. Chaque rentrée littéraire déverse sa charretée, pas moins de 600 livres ! Et je me demande toujours comment font ces "académiciens", bibliophages fussent-ils, pour avaler, digérer, crachoter. Et décerner une palme. Je n'en sais rien, je pense à Pierre Assouline et je ferme les yeux...

Les parents, les professeurs, les grands, les anciens, les Bac+2, les concierges disent tous la même chose au môme qui passe avec ses billes :"lis !". Et c'est tout. Ni "pourquoi ?", ni "quoi ?", ni "comment ?". L'adolescent, épris de liberté malgré ses boutons qu'il n'arrive pas à chasser, rejette souvent la proposition. Lui, il veut regarder la nature. Le sexe opposé, en général. Alors, lire les misères de Jeanne, de Cosette, de Quasimodo, etc., il s'en moque. Ça fatigue les yeux, ça embrume le cerveau et, surtout, ça fait réfléchir. L'ado ne réfléchit pas, n'est-ce pas. Il agit, il séduit, il jouit. Il ne "pense" qu'à ça.

Les professeurs de lettres se plaignent toujours de la "dégradation du niveau en français". "Ils ont raison", disent ceux qui font déjà le barbon (ça a plus d'allure quand on prétend, jeune; vieux, ça fait rétro). La littérature signifie style et récit. L'essai signifie style et savoir. Le style n'existe plus, nous sommes tous d'accord. Le père Céline avait dit quelque part, "c'est rare un style, monsieur ! Un style, il y en a un, deux, trois par génération. Et il y a des milliers d'écrivains; ce sont des pauvres cafouilleux, des aptères ! Ils rampent dans les phrases, ils répètent ce que l'autre a dit". De l'orfèvrerie...

C'est vrai qu'il y a 40 Académiciens (35 plus concrètement). La théorie nous impose de les considérer comme les plus éminentes plumes de notre pays. Et Céline parle de trois génies à tout casser. Ce n'est pas parole d’évangile certes, mais il y a comme un début de vérité. Qui sont ces génies aujourd'hui ? Moi, je n'en sais rien. Je me fie à Amin Maalouf et je ferme les yeux... 

Ou alors, il faut se contenter de la "méthodologie Pierre Bayard". Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? Un professeur de littérature à l'université, le Sieur ! Oua oua oua... La recette ? Bah il faut le lire... Force est de reconnaître que le récit et le savoir sont également en voie de disparition. A part Michel Serres qui intervient de temps en temps pour plaquer de grandes idées sur de petits mots et Alain Finkielkraut qui a l'air de mériter le Prix Nobel de philosophie à chaque fois qu'il ouvre la bouche, il n'y a plus aucun "grand" nom qui émerge en sciences sociales. Oui, c'est prétentieux, je sais. C'est tellement jouissant d'écrire des sentences. Mais il y a espoir; c'est Dumézil qui l'affirme, on s'incline et on attend alors, "rien n'est jamais perdu des propositions d'avenir : elles attendent seulement dans l'immensité, dans l'éternité des bibliothèques, la flânerie ou l'inquiétude d'un esprit libre".  

Et tous ceux qui lisent ont, par la force des choses, envie d'écrire. Pour en rajouter une couche. Nul ne peut communiquer sa pensée de manière exacte, c'est comme ça. Mais on écrit. On raconte tous quelque chose, ici, là-bas, sur un réseau. Le problème est que personne n'écoute ni ne lit, pour le coup. Il faut sermonner de la banalité pour être audible. On se dit bonjour, on parle météo et on fait exprès de réfléchir à un sujet grave pendant, allez, 10 minutes; chacun récite sa leçon ou se forge rapidement une miette de pensée, on chiquenaude et on se sépare. Paradoxe : avec les amis, on parle moins bien qu'avec des tiers, le temps presse, il faut rire... Ah Jorge de Burgos, Te saluto 

"Arrête de raconter ta vie !", lâche souvent le potache avant de quérir les détails de ladite vie sur Facebook. "Tout ou presque a été pensé, dit et écrit" lâche souvent le savant avant de disserter en long et en large sur sa propre affirmation. C'est que l'habitude a pris le pas sur le discernement; il FAUT dire pour garder un rang. Et pour dire, il faut ressasser. Bah oui, ma pauvre ! Ressasser, c'est de l'orgueil, en somme. L'Abbé Dinouart donc : "Jamais l'homme ne se possède plus que dans le silence : hors de là, il semble se répandre, pour ainsi dire, hors de lui-même, et se dissiper par le discours, de sorte qu'il est moins à soi, qu'aux autres". Plus rien à dire. Jusqu'à nouvel ordre. Au revoir...

vendredi 18 novembre 2011

L'histoire nationale est un bloc

Un jour que nous nous "prenions la tête" à essayer de déchiffrer le persan et suppliions en douce notre professeure de réformer l'alphabet rien que pour nous et sur-le-champ, Leili Anvar fit sa conservatrice et nous renvoya à notre chère besogne : "les Persans ont adopté l'alphabet de leur envahisseur certes, certains disent même qu'il ne correspond pas à leur phonétique mais moi, je reste opposée à la réforme de l'alphabet; les Turcs l'ont fait et ils ne savent plus lire leurs documents d'avant 1928 !". Et toc ! Je l'assure, ça en bouche une. "Ah ! Ah ! T'as raison ma soeur !", voulais-je hululer mais je suis timide, moi... Et cette dame n'est pas une enturbannée, chariatiste, arriérée ou nationaliste. Non. Normalienne, agrégée d'anglais, docteure en littérature, maître de conférences en persan. Et (surtout) charmante et moderne de son état. Belle et intelligente. Avec tout cela, moi, je m'évanouis...

Imaginons cette scène en Turquie, où les universitaires les plus modernes voudraient par exemple, non pas le retour à l'ancienne écriture, il ne faut pas rêver, mais du moins l'instauration de cours obligatoires d'osmanli. Tout bonnement im-pen-sable. Car ceux qui se croient les "plus modernes" se targuent justement de ne plus maîtriser l'alphabet arabe, l'alphabet de l'engeance obscurantiste, l'alphabet des musulmans rétrogrades, l'alphabet des sultans autocrates et des méchants Ottomans. Car on leur a appris qu'il fallait passer par cette phase nécessairement douloureuse pour se hisser à un niveau élevé de civilisation, conformément au souhait de Mustafa Kemal. Comme les Japonais et les Chinois, par exemple, qui ont grimpé à ce niveau en troquant leur alphabet avec celui du monde occidental, comme on le sait....

Résultat des courses : on n'est pas plus moderne que les Iraniens et dorénavant, on prend un dictionnaire pour lire un roman des années 1920 alors que ces derniers lisent Ferdowsi dans le texte. Ferdowsi ? Xè siècle... Toute l'histoire de la modernisation turque n'est que superficialité et reculade. Si à l'époque, le nom même de la réforme se disait en osmanli, Harf Inkilâbi (deux mots d'origine arabe !), aujourd'hui une politique de purification (soi-disant, un retour au turc ancien) a appauvri considérablement le vocabulaire. Si bien que les nuances de sens qui prévalaient pour le mot "ouvert" sont passées à la trappe; de "alenî, bâriz, âşikâr, ayan, bedîhî, vâzıh, sarih, müstehcen, münhâl, üryan, meftuh, defisiter", on est arrivé au seul "açık".

Évidemment, la politique linguistique visait à couper les ponts avec le passé ottoman. Il fallait créer une Nation et pour ce faire, cracher dans la soupe. Les crachats n'ont pas disparu. Il est de bon aloi de s'indigner quand l'Etat commémore officiellement quoi que ce soit qui a trait à l'empire et au Sultan. Et comme le CHP, parti qui se dit et se croit de gauche, n'a rien d'autre à faire que de jeter en pâture ces "collaborationnistes", on se prend pour des intellectuels en train de débattre de sujets d'une particulière importance. Alors que c'est simple et bête : le Parlement organise un symposium international sur le sultan Abdülmecid (1839-1861) et on a, tous, les yeux rivés sur la clique kémaliste. C'est un tic. Quelle forme va prendre leur protestation ? Des hommes de gauche, pourtant. Des humanistes qui devraient défendre les droits des rescapés de Van, demander des comptes au gouvernement pour le traitement infligé aux Kurdes et aux minorités ethniques et religieuses; remuer ciel et terre pour produire des rapports sur la violence faite aux femmes et les mauvais traitements dans les locaux de la police et dans les prisons. Eh bien non ! Le "coeur de métier" se trouve ailleurs; Muharrem Ince, vice-président du groupe parlementaire, se saisit ainsi du micro de l'assemblée pour exprimer son effarement sur un sujet qui préoccupe les 70 millions de Turcs, un par un : pourquoi les invitations envoyées à l'occasion de la commémoration de la mort du sultan Abdülmecid sont de dimension plus grande que celles imprimées pour la mort d'Atatürk, une semaine auparavant ?!?


Le Président de l'Assemblée nationale, un homme-lige du Premier ministre et donc un terroristo-réctionnaire, a beau faire un distinguo entre l'invitation à une réunion académique s'agissant du Sultan et la publication d'un communiqué à l'occasion de la mort du Président-Pacha, aucun CHPiste n'écoute. C'est que personne n'attendait une réponse, c'est une trépidation d'usage destinée à rasséréner la base kémaliste qui s'affole de devoir se remémorer un Padichah. Initiateur, pourtant, du modernisme ottoman : musique classique, opéra, théâtre, droits des minorités. Et la réunion n'est pas une cérémonie élégiaque, c'est un colloque scientifique. Dans le palais qu'il a fait construire, Dolmabahçe (oui oui, là où Atatürk est mort).


Et comme si le Sultan en question était l'empereur du Japon. Comme si la République devait jeter un voile sur ce qui existait avant elle. Comme si l'histoire des Turcs commençait en 1923. Comme si l'Assemblée nationale de 1920 n'était pas l'assemblée impériale d'Istanbul. Ce sont les députés d'Istanbul, ce qu'il en reste en tout cas, qui ont été rapatriés à Ankara. Car Mustafa Kemal, en parfait opportuniste, avait compris qu'il devait placer son mouvement sous la figure tutélaire du Sultan-Calife pour prospérer. Sinon, personne ne l'aurait suivi. C'est après qu'il a "arnaqué" tout le monde en faisant sa propre révolution sans demander à personne...

Un lycée Abdulhamid II, une rue Vahdettin, un aéroport Abdülmecid. Un voeu. Rien de plus légitime et de plus ordinaire. Si les rues, bustes, places "Atatürk" laissent un peu de place, évidemment. Mustafa Kemal "pacha" mérite un grand respect et une profonde admiration; il a accéléré la résistance, fédéré les mouvements et finalement bouté les ennemis hors du territoire. Mais on a le doit de ne pas partager les idées politiques du Pacha. Autrement dit, on a le droit de ne pas soutenir le Mustafa Kemal-homme politique. Le droit d'être en somme un "kémaliste de droite" (conservateur, royaliste ou libéral) comme on peut être un "gaulliste de gauche". Soldat et/ou homme d'Etat. Voilà la question. Celle que les "kémalistes de gauche" ont beaucoup de mal à saisir. Mustafa Kemal Atatürk n'est certes pas un "détail de l'histoire turque" mais il n'est pas non plus le seul héros du panthéon turc. L'écriture ne commence pas en 1928...

samedi 15 octobre 2011

"Notre Messi, c'est Özil" (Horst Hrubesch)

Les origines des uns et des autres. C'est irrationnel sans doute, peut-être fautif, mais on s'y intéresse. Instinctivement. Il faut dire que les occasions ne manquent pas. Lorsque le Président Sarkozy déclara qu'il était un "Français de sang mêlé", on s'emballa. Les Turcs rappelèrent qu'il était d'origine ottomane par sa mère comme ils l'avaient fait en son temps pour Balladur(ian) qui, heureusement, ne s'en cacha pas, 16:10 ("Balla dur" signifiant littéralement en turc, "ne cesse de mieller !", à l'impératif). Ou encore Marc Lévy et Françoise Giroud. Bon, c'est vrai que parfois, c'est "capilotracté" mais bon; ainsi, le Prophète Muhammed s'est vu inventer des origines turques puisque descendant d'Abraham, lui-même Sumérien donc Turc. Le "grand Sinan" aussi avait été d'origine turque un instant, le temps qu'Afet Inan, fille adoptive de Mustafa Kemal, soit comblée. Après, on s'était ravisé. Et quand certains se sont mis à discuter de la turcité d'Atatürk (les Turcs blonds n'étant malheureusement pas légion), on s'est indigné; "arrête de broncher, c'est un Turcoman pur sucre ! Alévi par-dessus le marché". Bon bon...


Les Turcs sont d'ordinaire nationalistes; nombrilistes. De l'homme de gauche, théoriquement internationaliste, à l'islamiste, théoriquement oummatiste. Le monde entier leur veut du mal, l'univers les envie. C'est vrai que leur histoire a de la branche, il serait grotesque de ne pas s'en targuer. Ce n'est pas l'Islande ni l'île de Crète ni même l'Indonésie ou le Brésil. C'est la Turquie. "Ce n'est pas rien que d'être Français" avait dit Chirac en 1995. Et "ce n'est pas rien que d'être Turc", vais-je ajouter comme les grands hommes. Alors quand on est Français et Turc, on s'exalte à tire d'aile. Ya Rabbi şükür... Il faut dire que la légitime fierté prend parfois des allures de butorderie. N'est-ce pas une "certaine" jeunesse qui avait déplié la pancarte "Istanbul since 1453" lors d'un match Fenerbahçe-Panathinaïkos. Le message était clair, on a chouravé votre ville, VOTRE ville et on s'en gausse. Étrange aveu : on "occupe" votre ville...




Steeve Jobs meurt, on se bouscule ; on s'attendrit puisque son père biologique est un Syrien, on pleure puisque sa mère adoptive est une Arménienne "échappée" de l'empire ottoman. Arnaud Montebourg parle de son grand-père "Arabe" (et non "pied noir" s'il vous plaît) pour défendre l'Etat palestinien, Manuel Valls préférant justifier son attachement éternel à Israël par la religion de sa femme. Chacun, se fondant sur ce bout d'identité et de "sang", monte sur ses grands chevaux pour avoir une conception des choses et la défendre coûte que coûte. Et le menu citoyen respire, il a découvert de nouvelles origines, de celles qui justifient un engagement bien ancré. Après tout, il faut également des tripes pour faire de la politique, les raisonnements froids, bien construits, par trop cérébraux vont un temps... Et Valéry Gergiev et Tugan Sokhiev sont des chefs d'orchestre d'origine ossète aussi, je voudrais le dire, n'est-ce pas. Suis-je pour autant un abonné des salles de concert ? Non. Ça coûte cher. Mais j'en suis fier et c'est comme ça...


Évidemment, on aime nos co-originaires que quand ils sont reconnaissants. Il faut bien qu'ils soutiennent un peu le bled. Les "vendus" du type Mesut Özil sont voués aux gémonies. Non mais ! Ce footballeur allemand d'origine turque, on s'en souvient, avait préféré l'équipe nationale allemande, mon dieu qu'on l'avait hué, sifflé, insulté ! Et il est talentueux en plus, ça m'éneeeeerve ! On pleurait de rage, il marquait des buts contre la Turquie. Sa pauvre mère, devenue millionnaire du jour au lendemain avec sa mentalité du village, n'habitait sûrement plus le quartier mais elle devait souffrir, la pauvre ! Et le père, il devait en engranger des affronts ! Vah vah, leur fils, quel ingrat était-il ! Un vendu, oui oui. Les potinières n'avaient sans doute pas failli à leur mission, écraser, humilier la famille. Elle avait forfait aux devoirs envers la patrie, la seule, la turque. Après tout, ils n'étaient en Allemagne que pour gagner de l'argent, toucher le chômage, profiter des prestations sociales, apprendre un peu sa langue mais diantre, pas pour s'y intégrer et perdre son âme !


C'est tragi-comique, toutes les familles turques que je connais et qui votent MHP en Turquie, le parti nationaliste, ont accueilli bon gré mal gré des brus françaises. Ça n'a pas suffi à les fléchir, à les humaniser surtout. C'est toute la problématique qui s'est abattue sur les primo-arrivants : comment embrasser la francité sans perdre un bout de son identité, pis, de sa religion. "Oğlun gavur mu oldu !" disait-on, jadis. "Ton fils est devenu impie, hein !". Raison : avoir adopté la nationalité française ! Le stade suprême serait d'adopter des prénoms français mais vraiment français, pas hybrides du genre "Mikail", "Suzan", "Jame", "Césaire", "Adam", "Céline", "Myriam" ou encore "Cybèle". Quand les Français tombent amoureux de Franco-Turques, ils se convertissent à la turcité et donc à l'islam, ils changent souvent de prénom même s'ils portent des prénoms islamo-compatibles comme Gabriel, Marie, Joseph, Abraham, Michel, etc. De là à espérer qu'un jour les Franco-Turcs franchiront le pas ! Et moi je ne promets rien non plus, mes prénoms sont déjà prêts, pas touche : "Serfiraz" et "Dürrüşehvar". La théorie, c'est pour les autres...


La double appartenance n'est pas facile, ah oui alors. Le service militaire, un casse-tête. La Turquie ne reconnaît malheureusement pas la journée d'appel de la préparation à la défense; on a beau prouver qu'on a fait notre "service" en France, ils nous rabrouent, "höst, s...tir lan !". Du coup, on doit se caserner là-bas aussi, oh c'est rien, c'est juste 21 jours. Mais il faut débourser également la bagatelle de 5000 euros. Pardon, il faut d'abord se rendre au consulat turc, croquer le marmot, faire 25 photocopies de tous les papiers qu'un adulte aura vus dans sa vie, 10 photos, obtenir des signatures infinies, etc. etc. Un jour que j'attendais paisiblement depuis 30 minutes dans la queue avec ma paperasse, un type se mit à déverser sa bile, "c'est qui ce vieux ! Trois heures pour signer !". Intrigué, j'allongeai le pas et la tête et que ne vis-je ? Le Consul en personne faisait de la calligraphie, "chut ayol ! C'est le Consul !"...


Pourquoi des réserves ? Nous sommes nés ici, nous sommes Français non ? "Ouaich". C'est vrai que j'ai ma petite théorie, moi. Nous ne sommes, au fond, pas plus Turcs que Français. Car pour appartenir à un groupe, il faut en apprendre les codes et la langue. Les malheureux ne parlent ni français ni turc, convenablement. "Je mangea", "ils croivent", "je te fais montrer !". Of ! Özil nous a "dépucelés". Personne au monde ne souffre plus que les fils d'immigrés, oui, eux, ceux de la deuxième génération; la main gauche là-bas, la main droite ici, la sépulture là-bas, le berceau ici, un prénom de là-bas, un mode de vie d'ici. Nous, deuxième génération, ayons le "privilège" du déchirement, de la schizophrénie, de l'indécision. Le messie, c'est Özil. Le messie de la troisième génération. Nous, nous ne pourrions être ni francs ni massifs... Au fait, mon caveau de famille se trouve très exactement à Poyrazli, Yozgat/Turquie. Oui oui, c'est mon testament; je l'ai dit, la théorie, c'est pour les suivants.

vendredi 7 octobre 2011

Tartuferie

Certes, ce n'était pas difficile. Il fallait juste savoir lire. Le règlement intérieur de l'Assemblée nationale ne demande pas aux députés de réciter par coeur le texte qui tient lieu de serment de fidélité à la Constitution devant le "grand peuple turc". Il faut juste le déclamer. Sans détonner si possible. Et sans faute, naturellement. Mais il fallait une Leyla Zana, version 2011, pour complexifier la situation. Dieu merci, son "erreur", cette fois-ci, n'a excité personne. C'est que personne n'a voulu prêter trop d'attention à Madame. Comme une sorte de "réticence dolosive", de pâmoison, qui s'est abattue sur tous les députés, même nationalistes. La Turquie aurait donc franchi le cap des tempêtes ?

1991 : la trentenaire est élue députée (sur la liste du parti social-démocrate c'est-à-dire le CHP de l'époque, impensable aujourd'hui !). A la séance des serments, elle monte à la tribune, baisse la tête pour lire, se fait immédiatement huer (elle a un serre-tête aux couleurs kurdes assimilées au PKK), reste de marbre, continue et termine en kurde par un voeu de paix entre les "peuples" turc et kurde. Les esprits s'échauffent, on entend les claquements de pupitres et des beuglements si bien que le président de séance, un Kurde (le petit-fils du Cheikh Saïd, fomentateur d'un soulèvement kurde en 1925), doit la rappeler pour qu'elle renouvelle sa prestation. Une Zana hargneuse, des députés révulsés et un président "bon père de famille" qui essaie d'apaiser. "Dursana kız !", "attends petite !"... Une comédie qui a envoyé la "passionaria" en prison pour une décade et a reporté d'autant de temps, le nécessaire déniaisement des seigneurs turcs. Une provocation qui a mal tourné. Un gâchis pour tout le monde.

2011 : les députés kurdes du BDP mettent fin à leur bouderie "entamée" dès le résultat des élections de juin. Ils viennent siéger et jurer fidélité à la Constitution qu'ils détestent tant. Ils serrent les dents, tous, Leyla Zana un peu plus visiblement puisqu'elle achoppe cette fois-ci sur l'expression "devant le grand peuple turc". Le regard supérieur, presque patricien, lancé à une assemblée, espérons-le, un peu émue, elle a juré devant le "grand peuple de Turquie". "De Turquie" et non "turc". Un distinguo que les Kurdes souhaitent depuis les origines. Mais personne n'a tiqué. N'a voulu tiquer. La "provocatrice" de 1991, lorgnonarde, tout de noir vêtue, venait de réussir son coup; comme une lettre à la poste...




Tout le monde avait bien vu, entendu, compris, "grand peuple de Turquie", pourtant. Seuls les journalistes ont décortiqué, personne n'a suivi. Ils ont insisté, histoire de remplir les chroniques, et la présidence de l'assemblée a publié un communiqué dans lequel elle confirme (!) que Leyla Zana a bien dit "grand peuple turc". L'intéressée reconnaissant pourtant avoir dit "grand peuple de Turquie" mais par inadvertance... Avec une expression du type "le grand peuple turc", il y avait de quoi irriter une Kurde. Les qualificatifs et substantifs aussi mélioratifs ne figurent, en général, que dans les Constitutions des pays complexés, petits, ignorés du monde, peu démocratiques. Pourquoi promouvoir la grandeur du peuple turc en direction des Turcs, précisément ? Qui nargue-t-on ? Qu'essaie-t-on de prouver ?


Au lieu de s'interroger sur ces questions, certes théoriques mais vitales, la Turquie préfère se mêler de relations internationales. Se faire le porte-voix des peuples opprimés du monde entier peut-il avoir un sens alors que près de trois millions de Kurdes, les électeurs du BDP, rouspètent dans le pays ? Qui est qui, qui veut quoi, ça fait longtemps qu'on ne suit plus. On sait seulement qu'il y a un problème. Même un modéré comme Ahmet Türk appelle à l'insurrection. Son nom de famille montre à lui seul que ce qu'il faut apurer est profond. La Turquie doit solder des comptes. "L'Etat devra s'excuser un jour ou l'autre" a, pour sa part, décrété Hasan Cemal, un journaliste de renom qui réfléchit sur ces problèmes. Peut-être.


"Un peuple, six Etats" a rêvé le président Gül, de son côté. Lors d'un sommet des Etats turcophones, il a introduit la nouvelle devise de la politique étrangère. Jadis, le Président Demirel parlait sans arrêt d' "un peuple et de deux Etats" pour la Turquie et l'Azerbaïdjan. L'an dernier, une autre conférence turcique avait effectivement réuni la Turquie, l'Azerbaïdjan, le Kazakhistan, le Turkménistan, l'Ouzbékistan et le Kirghizistan. Malheureusement, on parlait plus russe que turc. "Un peuple, six Etats". M'ouais. Comme un pied de nez. On a l'impression d'entendre les Kurdes crier de là-haut, "p'tain, ils ont rien compris, on parle de deux peuples, un Etat pour la Turquie, voilà que le Président du pays rêve d'une union turcique !".

Ah oui hein, c'est comme ça, dorénavant. On jette un regard aux Kurdes ou à ceux qui sont censés les représenter, avant d'ouvrir la bouche. "Dès fois, j'me dis mon frère, vaut mieux être nationaliste, pas de questions à se poser, pas de neurones à se triturer, on reste catégorique !". La facilité, quoi. Avec des nationalistes turcs et kurdes véhéments à qui mieux mieux, on sait au moins une chose : il faut paniquer. Parce-que si chacun se met à retourner le poignard dans le coeur de l'autre partie à la moindre occasion, on aboutira de sitôt à la formule "deux peuples, deux Etats". "Ah t'es contre alors ?", "nan c'est pas ce que j'ai voulu dire, valla"... C'est ainsi : le combat de nègres dans le tunnel continue car sans le dire, le marchandage se fait sur le sort d'Abdullah Öcalan, un terroriste pour la justice, un leader pour une partie des Kurdes. L'aménagement de ses conditions de détention voire sa libération est devenu LE facteur implicite du retour au calme. Malheureusement. La logique seigneuriale a pris en otage les légitimes doléances du peuple kurde. Et nous, nous parlons de droits individuels ! Pfff... Le rebelle en chef essaie de sauver sa peau. Tout simplement.

lundi 12 septembre 2011

Goutte de moralité repêchée de l'océan d'immoralité...

Lu dans Lire, numéro 398, septembre 2011, p. 11 : "José Eduardo Cardozo, ministre de la Justice brésilien, a introduit une législation qui devrait inciter les prisonniers à devenir d'endurants lecteurs. A chaque fois qu'ils passeront douze heures dans la salle de lecture, ils bénéficieront d'une remise de peine d'une journée". Et juste en bas, sans transition : "Sadullah Ergin, ministre de la Justice turc, a assigné l'éditeur Irfan Sanci pour avoir choisi de publier La machine molle de l'écrivain américain William S. Burroughs. Un sort partagé avec le traducteur de l'oeuvre. (...) Selon le code pénal turc, certains passages du roman sont trop osés, voire indécents. Ce n'est pas une première pour Irfan Sanci. Il a connu le même sort l'an dernier quand il a voulu éditer Les exploits d'un jeune don juan de Guillaume Apollinaire".


Bien. Commençons par faire notre Angelo Rinaldi, ça peut porter chance. Celui qui s'amusa à relever les fautes de français du lettré François Mitterrand dans sa Lettre à tous les Français ["faire rentrer dans l'ordre des velléités", les armées française et allemande "s'interpénètrent", la recherche va devenir "l'enfant chéri de la République", etc. (Plumes de l'ombre. Les nègres des hommes politiques, E. Faux, T. Legrand, G. Perez, p. 39)] et qui finit académicien... Mentionnons les erreurs qu'un magazine comme Lire ne devrait pas faire : un ministre n'introduit pas une législation (quelle mocheté !), un ministre n'assigne pas un éditeur (non non je t'assure, même en Turquie) et un code pénal ne trouve pas "osés" certains passages d'un roman. Nous n'en sommes pas encore arrivés là; ores, il ne fait que disposer une règle de droit et c'est le magistrat qui estime souverainement que tel passage est contraire à tel article. Non mais, franchement : "selon le code pénal turc, certains passages du roman sont trop osés". Un patafouillis de français. Dans une revue spécialisée. Et pour défendre la littérature, s'il-vous-plaît...


Passons et félicitons chaleureusement Monsieur Cardozo. Qui rêve de transformer des taulards en rats de bibliothèque. C'est qu'il a tout compris l'honorable ministre; la découverte de l'écrit et de la pensée ne peut qu'atténuer le sentiment de dépouillement. Et avec une dose musclée de douze heures par jour, on peut espérer voir émerger d'ici une décade, des docteurs en philosophie, psychologie, littérature ou, je ne sais pas moi, en droit (ça existe, coco; dois-je tuer quelqu'un pour, enfin, commencer une thèse ?). Une cadence à la Bernard Pivot ne peut faire que des miracles. Je n'ai pu atteindre que 9 heures, pour ma part. "Bouhhh, t'es un nul !". Au-delà, c'est un cerveau et des yeux en compote. Et je n'ai pas une latitude temporelle à volonté non plus, la recherche d'emploi est une activité à plein temps, j't'jure il faut piocher dur et ça encombre pesamment l'esprit. Alors qu'eux. Les embastillés. Ils ont assommé le Temps; vivre au rythme du pendule est une vraie souffrance quand j'y repense. Du moins pour ceux qui ont maille à partir avec cette dévorante obsession, l'écoulement du Temps...


"Embastillés" oui car toute prison est une bastille. Elle détruit à petit feu l'être humain que reste un coupable et l'avilit. Abolition alors ? A discuter. On le sait, le désoeuvrement ne fait qu'amplifier la frustration sexuelle des détenus et éperonner leur propension à la violence. Ah ce n'est pas moi qui le dis, je n'ai aucune expérience carcérale, c'est Jacques Lesage de La Haye, un ancien prisonnier devenu docteur en psychologie, qui l'affirme : "le fait d'être frustré sexuellement pendant des années n'améliore pas l'individu. Cela n'a d'autre résultat que d'aggraver ses faiblesses" (La Guillotine du sexe. La vie affective et sexuelle des prisonniers, p. 219). Le prisonnier lutte comme il peut, contre les cris de son corps. Par la lecture ou le sport. C'est que la geôle reste un lieu où la sexualité est brimée, et on ne peut que citer ce qu'il en résulte, une humiliation orchestrée par l'institution : "l'intimité est partagée de fait avec les codétenus lors des masturbations qui accompagnent le silence religieux de la diffusion du film pornographique" (Arnaud Gaillard, Sexualité et prison. Désert affectif et désirs sous contrainte, p. 96), "parmi les recettes depuis longtemps expérimentées, citons la reconstitution du vagin féminin par l'utilisation d'un gant de toilette rempli de pâtes chaudes, ou bien la pénétration d'un matelas percé d'un orifice savamment étudié" (p. 105), "en prison, l'homosexualité est représentée comme nécessairement douloureuse. La répartition des rôles entre pénétrants et pénétrés se résume à faire mal ou avoir mal" (p. 181), "résister à l'homosexualité est ainsi souvent présenté comme un défi, que seule une force de caractère peut permettre de relever" (p. 202), "les hommes arborent un pantalon de jogging, sans ceinture ni bouton ni fermeture éclair à ouvrir. L'accès aux parties génitales est ainsi facilité, tandis que les manoeuvres de repli pour éviter une sanction sont plus vite réalisées. Les femmes quant à elles, se munissent d'un manteau ample dont la vocation première est de servir de rideau, ou de paravent. Elles portent aussi des jupes amples qui permettent de cacher l'enchevêtrement des corps quand les amants décident une pénétration en position assise" (p. 248). Et quand je pense que j'étais à deux doigts de passer le concours de "directeur des services pénitentiaires" avant de me rappeler que j'étais un abolitionniste...


Merci Monsieur le Ministre. Même si une présence de 12 heures n'équivaut pas forcément à une lecture effective pendant ce laps de temps. Ça ne fait rien. Ils liront, ils rêveront, ils prendront des notes, ils jouteront, ils se dégourdiront les jambes et les idées. C'est déjà ça. Une obligation de moyen et non de résultat. Ça tombe bien, personne n'appuie sur votre tête dans les vraies bibliothèques, non plus. On regarde à droite à gauche, on rêvasse, on admire des choses (hum hum) et on lit de temps en temps. Surtout quand le lieu incarne à lui-même la promiscuité. Je ne voudrais discréditer personne n'est-ce pas, mais franchement, la bibliothèque la plus riche de France en ouvrages juridiques, celle de Cujas, est un étouffoir. On est serrés comme des sardines, on étrangle, on suffoque. Et le jour où on comprend le sens de l'expression "commenter les oeuvres de Cujas", on n'arrive plus à rester sérieux, un Dalloz dans les bras...



Celle de Nanterre reste un paradis. Nostalgie...





Un expédient qu'il faudrait importer en Turquie, voulais-je oser. "Impossible, on censure dans ce pays !", allait-on me répondre. Sans doute. Mais surtout, on ne lit pas dans ce pays. Alors le fait que le ministre de la justice s'acharne sur un éditeur, on s'en fout royalement, pardonnez-moi (d'ailleurs, ce n'est pas le ministre qui est à l'oeuvre dans cette vieille histoire). Pour ma part, je n'ai toujours pas lu le livre incriminé. Et que fait-on quand on meurt d'envie de donner un avis sur une oeuvre qu'on n'a pas lue ? Eh bien, toute honte bue, on se rabat sur les commentaires de ceux qui l'ont feuilletée. En voici un, chopé sur le site Amazon : "Cet ouvrage, extrêmement singulier, n'est pas classable. Très pénible à lire, les phrases n'étant qu'une suite de mot, souvent sans verbe, sans accord, sans sens apparent. Burroughs écrit exactement comme il ordonne sa pensée aux pires moments de sa défonce. On en ressort des impressions, des odeurs rémanentes, une tension malsaine palpable et même une idée de saleté dont on aimerait se débarrasser au fil des pages, mais qui colle au texte, inlassablement. Culte pourquoi? Parce que novateur, dérangeant, impensable ! Est-ce un livre agréable à lire ? Certainement pas. C'est une référence, et il est intéressant à plus d'un titre : c'est notamment la plongée dans le cerveau d'un toxico homosexuel au cours de ses digressions dans un monde où les frontières entre la réalité et l'hallucination ou la paranoïa sont pleines de sang, de sperme et de coups". Ouah ! Du genre à secouer ! Je vais donc le lire...


Elif Şafak, une romancière turque qui vend bien (juste après Orhan Pamuk) et que je n'ai toujours pas lue non plus, avait pris la plume pour critiquer cette censure. Veto qui émane, nous y voilà, du "Comité de protection des mineurs contre les publications obscènes" (Küçükleri Muzır Neşriyattan Koruma Kurulu). Étrange la procédure, tout de même. Un comité de protection des mineurs formule une observation sur un livre destiné aux adultes... Qui plus est un aréopage de non-initiés puisqu'y siègent, un haut fonctionnaire, un procureur, un commissaire, un médecin, un universitaire en sciences sociales, un théologien musulman (tiens tiens), un journaliste et ouf !, deux membres du Conseil national des programmes du ministère de l'Education nationale et un diplômé des beaux-arts. Bref, à tout casser, seulement 3 des 10 membres ont un titre de compétence pour discuter de littérature. C'est bien pourquoi, le Comité a divagué en estimant le plus sérieusement du monde que le livre de Burroughs "n'est pas de la littérature" : il n'y a pas d'unité narrative, c'est trop bordélique, argotique et décousu. Et, évidemment, immoral : "yazar hiçbir değer sistemini dikkate almayan, disiplinsiz anti sosyal bir seks bağımlısı tipi ile şahsiyetleştirdiği "yumuşak makine" isimli kitapta bir konu bütünlüğü olmadığı, gelişigüzel kaleme alınarak anlatım bütünlüğüne de riayet edilmediği, genelde argo ve amiyane tabirlerle kopuk anlatım tarzının benimsendiği, özellikle erkek erkeğe cinsel ilişkilerin zaman ve yer tasvirleriyle ar ve hayâ duygularını rencide edecek ölçüde anlatıldığı, zaman zaman tarihi mitolojik unsurların yaşam tarzlarından örnekler vererek kişisel ve objektif olmayan gerçek dışı yorumlarda bulunduğu anlaşılmaktadır. Mezkûr kitabın bu haliyle edebi eser niteliği taşımadığı, okuyucu haznesine ilave katkısının olmayacağı, kriminolojik açıdan da kitapta, insanın bayağı, adi, zayıf yönlerinin işlenmesinin okuyucu üzerinde suça izin verici tavırları geliştirmektedir". La maison d'édition avait eu scrupule à rappeler aux "sages" que ce qu'ils appelaient de la merde était précisément un courant littéraire et le cachet de Burroughs. Le courant "Beat Generation" et la méthode "cut-up". Eh bien, on l'aura appris. Messieurs les censeurs, merci !


Chaque nation a ses penchants. Certains pays s'enthousiasment pour "la rentrée littéraire", d'autres accueillent avec délectation "la nouvelle saison des séries". Ce n'est pas faire offense au peuple turc (de Turquie, devrait-on dire pour rester politiquement correct) que de décrire le nez au milieu de la figure : la lecture est une détestation nationale (si bien qu'on se gausse en cherchant non pas le nombre de livres qu'un Turc lit dans l'année mais le nombre d'années qu'il met pour lire un bouquin !). Orhan Pamuk, par exemple, l'a tellement bien compris qu'il préfère écrire ses réflexions sur la littérature en anglais; les Turcs peuvent attendre car ils attendront, vraiment. Personne ne se bouscule pour une simple nouvelle, de là à lire des "réflexions" sur la littérature ! Qui, dit en passant, sont souvent vaseuses; quand on compulse une étude sur un livre qu'on vient de fermer, on ne le comprend plus...


La fameuse "moralité turque", encore une fois. Ou la sacro-sainte "structure familiale" qu'il faudrait protéger. Un opuscule de rien du tout la menacerait. Ainsi parle le Comité. La justice n'a pas encore tranché, ça sera le mois prochain. Evidemment, on ne parle même pas de la légitimité qu'a un Etat, même turc, de définir la moralité. Eût-il eu ce droit, de quelle moralité parle-t-on ? Celle qui laisse des millions de gamin(e)s admirer comment Behlül a défouraillé l'épouse de son oncle, Bihter ? Celle qui tient en haleine toute la patrie sur la scène de viol de Beren Saat ? Celle qui impose aux présentatrices d'assurer quasi-nues des émissions de grande écoute ? Celle qui incite à se pâmer devant la scène de lit de Kivanç Tatlitug dans sa nouvelle série ? Celle qui "twitte" sur la torridité du corps sculpté de celui-ci ? Celle qui s'impatiente d'analyser la nouvelle version du viol d' Iffet pour la comparer à celle d'il y a 30 ans ? Celle qui suit avidement les chroniques de Serdar Turgut, un des journalistes impudiques les plus lus du pays ? Celle qui ne perd pas une miette des aventures de la diva transsexuelle, Bülent Ersoy, avec ses minets épousés en moins de deux et "répudiés" au quart de tour ?


Allô ! "Protéger la moralité turque" ? Où ça ? Comment ? Grâce aux gardiens d'une pureté qui n'existe plus sur les écrans que tout le monde regarde et qui devrait exister sur un livre que personne ne va lire ? Nous sommes en Turquie et les remparts sont tombés en ruine depuis belle lurette; adieu les rondes, adieu le knout, adieu les mouches du coche. On coule. Gaiement. Et l'Etat en est toujours à la pêche des âmes. Coups de menton de l'imam du comité ? Non ! La Turquie est un Etat laïque, voyons...