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mercredi 13 décembre 2017

Âme bâtée

"On espère. Mais on déchantera", avait phosphoré l'ami Muhayyel, avant de lancer "et si on grillait une cigarette au cimetière ?". Dans les caves de l'univers, au milieu des carcasses humaines, les "choses" les plus nobles que le Créateur ait conçues, leurs esprits fumaient de projets. Crânement. Le pétuneur et le fumaillon dissertaient sur les mirages et la vérité était là, sous leurs pieds, poussière. Ils y étaient allés comme on va au musée, admirer des vestiges et s'émerveiller de la déchéance. La sentence de la mort au cou...

On a beau jeter le regard vers l'horizon le plus lointain, les nuages, les arbres, le bâti. On a beau penser tout ce qu'on peut. On finira dans un trou. Qu'est-ce qu'un grand homme, après tout ? Le cadavre d'une intelligence. Le support d'un esprit qui braque sur la vie des vues d'outre-tombe. Cette créature qui, comme le décrivait Sartre, "réalise un certain concept qui est dans l'entendement divin". L'existence qui dévoile l'essence à pleine bouche. Une chair en transe, une âme en détresse, une ossature en branle...

Saviez-vous que Cioran et Dostoïevski étaient des soufis ? Tout comme Schopenhauer, Mahler, Dvorak, Satie. "Astaghfiroullah", éructa le mollah. "Païen !". "L'archange Gabriel, au chômage technique depuis 1400 ans, fait désormais la navette entre Dieu et ses favoris", avait poursuivi, sans ciller, Muhayyel. Le cheikh, un homme sage mais un être "normal", s'étrangla devant cette sentence. Il essayait de comprendre là où il fallait saisir. "On comprend ce qu'on peut, de ça non plus on ne peut pas en vouloir à quelqu'un", comme dirait Duras...

A quoi se résume l'histoire de l'humanité, au fond ? A l'ensemble des péripéties de la lutte acharnée que se mènent "ceux qui aiment la vie" et "ceux qui aiment le sens de la vie". Les premiers forment le contingent le plus dense car l'erreur a toujours tort en grande pompe. Les seconds forment une pauvre communauté, celle des insomniaques. "Quand on n'a dormi que quatre heures, on n'est pas sentimental. On voit les choses comme elles sont, c'est-à-dire qu'on les voit selon la justice, la hideuse et dérisoire justice", comme dirait Camus... 

Le maître Cioran le dit mieux. "Ceux qui vivent l'irruption de l'esprit mènent une vie dénuée d'attrait, de naïveté et de spontanéité (...). Tout ce qui part vers l'extérieur, ou qui en vient, reste un murmure monocorde et lointain, incapable d'éveiller l'intérêt ou la curiosité. Il vous semble alors inutile de donner votre avis, de prendre position ou d'impressionner quiconque". En somme, les "ivres d'éternité". Les "suspendus". Les "transfigurés". "Saviez-vous qu'un athée peut être un fidèle calife de Dieu ?", susurra Muhayyel à l'oreille du mollah, qui s'était mis à jurer comme un païen...

samedi 9 août 2014

"Ôte-toi de mon soleil"...

Eh ben avec ça,



On se croirait en Suède. Un candidat en train de faire campagne et les sympathisants en train de se pâmer d'admiration. Rien d'anormal. Sauf que quand c'est le "conservateur" Erdogan qui est confronté au drapeau des lesbiennes, gays, bisexuels et trans, on écrase une larme... Non non, ni montage, ni doublage. Un malin gay s'est frayé un passage au milieu de ses "frères" et "sœurs" et a rejoint le devant de la plateforme. Et hop, il a dressé son étendard. Le "gourou" a sans doute jeté un regard de biais qui a dû électriser le jeunot débordant de sève...

C'est qu'en réalité, les militants en question étaient des AKPistes mais les autres AKPistes, barbus, voilées et toute la lyre, ne connaissent heureusement pas le symbole d'une communauté qu'ils abhorrent. Aucun procès d'intention. Mais une forte probabilité : les petits mignons, "démasqués", auraient eu maille à partir. C'est donc avec un énorme emballement qu'on salue, n'est-ce pas, l'audace de ces pionniers. Non franchement, il fallait le faire : donner de l'arc-en-ciel à un leader "ex-islamiste" devant des millions de participants et de téléspectateurs non moins "ex-islamistes". Chapeau... 

Soyons juste envers Erdogan. Il a insulté tout le monde dans ce pays sauf les gays. Jadis, sa ministre des affaires familiales, Selma Aliye Kavaf, avait dit des choses nauséabondes mais elle avait été vite remerciée. Et lorsque des coquins avaient peint les trottoirs du quartier de Cihangir à Istanbul, ni le Premier ni l'édile AKPiste n'avaient insisté : l'arc-en-ciel en avait fait sursauter plus d'un mais quand les citoyens ont mené la fronde, on a laissé faire. Désormais, ça donne cela : 


Et dernièrement, ce sont les uranistes de Dersim qui ont défilé dans une "journée de la fierté". Dersim, chers cocos, ça ne rigole pas, c'est le coin kurde et alévi de la Turquie. Bien à l'Est. Dans ce pays qui rime, allez savoir pourquoi, avec âge brumeux. Et chez les Kurdes et les alévis, les questions d'honneur sont autrement plus "sacrées". Eh bien, aucun incident. Des fois, j'm'demande pourquoi tant de haine dans le monde, peace and love... mais rebelote.  

Oui, rebelote. Parce que la "tolérance", c'est bien beau mais c'est toujours un pipeau. En 2009, une enquête avait révélé que la catégorie de voisins que les Turcs redoutait le plus était les gays, loin devant les alcooliques et les athées... Un jour, le Leader national s'en prend aux tatouages d'un footballeur comme il fustigeait jadis les césariennes, la mixité dans les dortoirs, les programmations des théâtres publics; un autre jour, son adjoint s'en prend aux meufs qui rient à gorge déployée à droite à gauche, un énième jour, ce même adjoint se justifie en déplorant l'existence de femmes qui veulent "grimper sur un poteau" ! Et quand une musulmane born again, ex-chrétienne, apporte son soutien, les bras nous en tombent...

La bienséance. L'ordre moral. La structure familiale turque. Les valeurs traditionnelles. Les nouveaux mottos. Donner des leçons de moralité pour un gouvernement accusé de corruption, ça la fout évidemment mal mais disons qu'il a ce droit. Après tout, une stigmatisation vaut mieux qu'une législation. Et on est habitués, nous autres Turcs. Le "vieux" marmonne sur nos ongles, notre coupe de cheveux, notre collier de barbe, etc. C'est la tête du paterfamilias : vivre par rapport à l'Autre. Un ennemi, un pervers, un traître. Ce n'est pas pour rien que Viktor Orban, Celui de Hongrie, cite la Turquie et la Russie parmi ses modèles. "Démocratie illibérale". La Turquie dans un G3, s'il vous plaît...

samedi 31 mai 2014

Déconstruction

Un des pipeaux les plus tenaces voudrait que les alévis soient des "musulmans libéraux" et les sunnites des barbus qui affolent la planète entière. Un slogan vite construit, vite répandu. L'air du temps, on se spécialise dans ce que l'on connaît le moins bien. Alors vas-y pour des "experts" qui nous sortent cette ânerie à longueur d'articles. Ceux qui manifestent à droite à gauche, à Gezi, en Allemagne contre Erdogan, le feraient par sensibilité pour la défense des droits de l'Homme et des "Lumières". Liberté d'expression, liberté de culte, liberté individuelle. En contrepoint, les sunnites, les "musulmans rétrogrades", seraient les suppôts du démon, des orthodoxes au sens politique du terme. Du blabla, évidemment...

Lorsque le premier ministre turc, Tayyip Erdogan, a évoqué un courant "alévi sans Ali" en Allemagne, il a été rapidement vilipendé. Incitation à la haine religieuse, ont braillé des nunuches. Comme si l'alévisme n'était pas une nébuleuse, une croyance singulière où se croisent des musulmans, des agnostiques voire des athées. Il ne s'agit pas seulement, comme le pensent béatement certains, de glorifier "l'amour d'Ali", le gendre et le cousin du Prophète qui aurait dû, selon les alévis, devenir calife. Dit en passant, comment les partisans d'une succession héréditaire peuvent devenir les chantres de la démocratie, comprends pas. Celui qui se donne la peine de naître dans la famille de Mouhammad doit lui succéder. "Libéraux", m'ouais...

L'islam ne rejette pas le soufisme, Dieu merci. Cette "école de la sagesse" qui va au-delà du formalisme imposé par le dogme. Par exemple, les mevlévis sont des musulmans, ils prient, ils vont à La Mecque, ils jeûnent ET ils s'adonnent à des pratiques spirituelles avec ney et danse giratoire, entre autres. Idem pour les naqshis, ils font tout ce que leur demande le Coran ET rajoutent le zikr, la récitation des attributs de Dieu. Or, un certain alévisme n'ajoute pas à l'islam, il retranche. Tellement qu'on se demande s'il fait toujours partie de la sphère islamique. A force de rejeter les cinq prières quotidiennes, le pèlerinage, le jeûne du mois de Ramadan, on ne se demande pas s'ils sont libéraux ou non, mais s'ils sont musulmans ou non... 

Et ce n'est pas faire offense aux suiveurs de cette spiritualité que de souligner cela. Chacun fait ce qu'il veut avec les moyens qu'il veut. Il s'agit seulement de mettre les points sur les "i". Pourquoi les forcer à se définir par rapport à l'islam ? Tiens, le vice-premier ministre, Emrullah Isler, n'a-t-il pas argué de cette "prémisse" pour déclarer le plus sérieusement du monde, "les 'cemevi' (lieux de rassemblement des alévis) ne sont pas des lieux de culte puisque les alévis sont musulmans et les musulmans n'ont qu'un lieu de prière, c'est la mosquée" ! Un ministre d'une République qui se prétend laïque fait une leçon de théologie pour rejeter un droit ! Dans sa tête de musulman, il a ses raisons mais en tant que responsable politique, il a tort. 

Il a tort mais c'est parce-que les musulmans ont tort. Ils essaient, coûte que coûte, d'intégrer l'alévisme dans l'islam. Rien ne les unit, même pas leur "Livre sacré", tant pis, on fait comme si. Et quand on fait comme si, tout le monde en pâtit. Certes, le gouvernement prépare pour la vingtième fois un "paquet" de réformes en direction des alévis et leur promet formation des "dede" et financement de leurs édifices. C'est très bien mais cela ne règle pas le fond du problème. La perception d'une "arrogance" sunnite et d'une victimisation alévie. Et quand vous êtes victimes, on ne vous accable pas, on vous plaint. Tout comme les bouddhistes. Qui connaît la position du bouddhisme sur les femmes ? Personne. Pour l'heure, on le défend contre l'arrogance chinoise...

"Alors, faisons un pas de plus", m'a soufflé l'ami Muhayyel. "Plus on considère les alévis comme des musulmans, plus on considère les sunnites comme des parias. Car, les alévis sont taxés de "libéraux" par rapport à la pratique assidue des sunnites et plus ils s'éloignent des canons religieux, plus ils se voient tresser des couronnes. Si l'alévisme quitte l'islam, on essaiera de l'analyser comme une religion à part entière. Et on se rendra compte que, loin d'être une voie séraphique, il peut avoir aussi, comme le sunnisme, des incohérences. C'est un peu vache mais c'est comme ça : d'une pierre, deux coups : rétablir les droits des alévis et restaurer l'image des sunnites". Ouah, le diable y perdrait son latin...

vendredi 13 septembre 2013

De profundis...

Les foyers qui pleurent un mort se transforment toujours en charniers. L'occasion est unique : on accumule les morts. A tire-larigot. Car ceux qui ressentent le besoin de soutenir les proches du défunt déballent leurs propres nécrologies. Une transe collective, une élégie diffuse. L'affliction ne dure qu'un temps et l'affluence atténue volens nolens ce sentiment de vacuité qui se profile. Alors chacun y va de son expérience douloureuse. Le deuil se noie dans l'amertume des souvenirs. Et c'est tellement bien...

On pense aux morts; pas à la mort. Quoi qu'on dise, elle effraie le commun des mortels. Or, la mort, c'est le point de départ lorsqu'on veut se forger une conception de la vie. L'idée de finitude dessèche l'âme. Elle fait "rentrer dans le rang". Pour le croyant s'entend; l'autre pense qu'il n'a pas de compte à rendre, il n'a qu'une morale à satisfaire autant dire macache. Plus on avance dans l'âge, plus les démons s'ameutent, ils nous prêtent leurs pensées, on voyage dans leurs rêves. Et c'est tellement bon...

"Toucher le cadavre de son père est une véritable action purificatrice", m'a soufflé le cousin. "Je le sais", ai-je répondu. L'inhumer est une autre histoire. Déposer un linceul à même la terre, aux bras des fourmis, au sein des bestioles, des serpents peut-être, au bon plaisir des canidés et aller recueillir les condoléances comme si de rien n'allait se passer. Un monde s'écroule, un monde s'écoule. Deux mots de réconfort, une pensée passe-partout font l'affaire. Les larmes "publiques" sont déjà taries...

La religion islamique nous apprend qu'à peine enterré, le trépassé voit arriver deux anges soucieux d' "arracher" les bonnes réponses à leurs questions. La tradition veut que l'imam reste quelque temps pour les lui souffler. Le temps des soliloques. "Oh ! Untel, fils d'unetelle ! Dis qu'il n'y a de dieu qu'Allah, que Mouhammed est son Prophète, etc. etc.". Un pré-examen qui augure de la suite des événements; entre-temps, les proches serrent des mains et zyeutent les processionneurs. Un nid de bourdons...

Dans une maison endeuillée, la malséance n'est plus une singularité. L'instinct de vie reprend le dessus; seulement trois jours de peine sont demandés, c'est déjà trop. Les petits comités se forment, les recoins sont occupés. On cancane. On sourit. On s'esclaffe. Personne n'a l'idée d'allumer le téléviseur, heureusement. La dernière vergogne qui nous reste. Chaque convive entre l'air grave, se déride vite et s'en va naturel. Une voix rogue blâme parfois la "dégradation" des valeurs. On l'étouffe...

Inanité de la vie. Ah oui, c'est le dévot qui prend la parole. Un être humain, ce n'est qu'un cerveau de quelques cm² qui ne commence à se réveiller que quelques années après sa naissance et qui finit souvent par s'éteindre quelques années avant sa mort. Et il n'y a pas plus misérable qu'un tel cerveau qui se sente légitime pour lancer des sentences sur la Création, toujours là quand il sera poussière. Quelle prétention ! Quelle torpeur ! Quel flegme ! La gaieté, au fond, c'est une forme de vulgarité...

dimanche 16 décembre 2012

Le ton fait la musique


"L'une nous apprend à vivre, l'autre nous apprend à mourir", disait l'ami Muhayyel, du haut de sa double affiliation. La mentalité occidentale d'une part, la mentalité orientale d'autre part. Savourer la vie d'un côté; endurer l'existence de l'autre. Lorsqu'une catastrophe touche les Occidentaux, la question "pourquoi ?" s'échappe en premier. Lorsqu'elle atteint les Orientaux, c'est la réponse "parce-que" qui fuse au premier chef. Car l'idée de la mort est omniprésente; une des prières que tout musulman fait avec ferveur est : "Mon Dieu, donne-moi une belle mort !". Une "belle mort" ? Oui, celle qui vous enlève avant d'être alité ou maltraité. Encore un avantage de l'appartenance à la double culture occidentale et orientale. On sait pleurer quand d'autres se figent, on sait sourire quand d'autres s'énervent et on sait se taire quand d'autres vagissent. 

C'est la "mode" ici : on meurt dans les hôpitaux, loin des siens, dans les bras des tiers. On "maquille" nos morts, on débourse de l'argent pour qu'un spécialiste, un thanatopracteur, rend "présentable" notre défunt. On "maquille" nos mots aussi, un gus fait un carnage dans une école, on dépêche des psychologues pour expliquer aux autres enfants, les vivants d'ailleurs et les survivants de là-bas, ce qu'est la disparition de son copain. On craint tous la finitude comme dirait le philosophe, alors on fait des enfants. Un bout de soi jeté dans le siècle. Sous d'autres cieux, on "autorise" la mort, on ne la souhaite pas mais on l'intègre dans sa vie. C'est sans doute la radicalité identitaire entre les deux mondes : l'espoir d'une vie meilleure en Occident, l'espérance d'un au-delà meilleur en Orient. Quand on est riche, on aime la vie; quand on est pauvre, on aime l'au-delà...  

François Mitterrand avait coutume de dire : "ce n'est pas de mourir que j'éprouverai un gros souci. C'est de ne plus vivre". Une formule bien littéraire (comme il se doit) qui revenait simplement à dire qu'il avait bien peur de la mort. Comme à peu près tous les êtres humains. Tous les êtres vivants, plutôt. Je dis bien "à peu près" puisqu'il existe une catégorie de personnes qui, sincèrement, voient la mort comme un palier qui pour une réincarnation qui pour une résurrection. A ce point que le mystique Rûmî parlait même de la "nuit de noces".  Il allait rejoindre le Bien-Aimé et atteindre le ravissement. Quand on tombe en extase devant Dieu, on abolit l'espace et le temps. Du coup, on ne vit plus, on plane; on se voit dérouler un tapis et on se projette dans l'éternité. La mort n'a plus de signification, elle n'est même pas une étape puisqu'il n'y a pas de stades, elle est pas; un pas de plus dans l'immortalité...

Nos sociétés modernes sont jouisseuses et c'est presque anormal de s'attendre à autre chose. Alors quand une voix qui vient du fin fond des siècles nous annonce la fin du monde, on commence à trembler. C'est quand d'ailleurs, cette fin du monde ? On n'en sait rien. Lorsqu'un croyant demanda au prophète Muhammad s'il connaissait l'Heure, celui-ci rétorqua : "qu'as-tu préparé ?". Rien, évidemment. C'est juste qu'on veut savoir et c'est tout. La logique voudrait qu'on se prépare à l'inéluctable. La passion nous conjure de le faire. On sait qu'on va mourir mais on préfère l'oublier pendant, allez, 60 ans. Après, les signes précurseurs, les maladies, nous pointent l'horizon. On demande alors l'euthanasie. Du coup, on n'affronte jamais la mort... Et quand un enseignant demande à ses élèves de composer sur le suicide, on s'évanouit. Comme si l'adolescent qui saisit l'inanité de la vie perd quelque chose. Il gagne tout, en réalité. Il devient "existentialiste" comme dirait l'autre.  

Plus on a la rage de vivre, moins on a la résilience pour vivre. C'est bien le paradoxe de l'amour, on se sent fort et on est faible au plus haut degré. A force d'écarter la jeunesse de la mort, on lui retire la qualité de son âge : comprendre le monde et constater qu'il n'existe pas; qu'il n'existe pas, qu'il est donc inutile de s'y investir. Il ne sert à rien de savoir vivre, il faut savoir s'éteindre. Car il y a de l'éternité. Une âme pour ceux qui croient, un corps pour les sceptiques, une parole pour tous. Nous ne sommes, au fond, qu'une parole. Même pas une image, non; une simple parole, des lettres, une pensée. Ce n'est pas la mort qui me fait peur; c'est l'éternité. L'éternité du mot qui me définira ici-bas. L'éternité du mot qui m'accueillera dans l'au-delà. Il suffit d'y réfléchir quelques secondes pour que les poils se hérissent. Penser à la mort, c'est la seule morale qui nous reste car elle nous pousse non pas à établir une convention sociale mais à nous définir nous-mêmes.  C'est se déposer une couronne sur la tête ou remplir la bouche des autres. Quand j'y pense, ça serait un chapitre pertinent du cours de morale laïque. Il faudra bien faire des dissertations...

samedi 10 novembre 2012

Graver, c'est grever...

Hier, de Gaulle. Aujourd'hui, Atatürk. 42 ans pour le grand homme, 74 pour le génie. Sobriété voire indifférence pour le premier, éclat voire pompe pour le second. Tombe au fin fond d'un village pour le "premier des Français", mausolée au coeur d'une capitale pour le "père des Turcs". L'un définitivement déposé, l'autre éternellement regretté. Une destinée presque semblable, pourtant. Guerre, combats, défaite, occupation, résistance, chef de la France libre, chef de la Turquie libre, théorie du glaive et du bouclier, obstination et un "isme" au bout du compte. Gaullisme et kémalisme = souveraineté populaire et indépendance nationale. Deux principes fanés, dit en passant...



"Deux corps" aussi : le Résistant et le Politique. Respecter l'un est un devoir, discuter l'autre un droit. Les historiens français discutent volontiers, les collègues turcs forment chapelle. Le Français se gardera de magnifier, le Turc ira sanctifier. Le chercheur, le vrai,  boude les adjectifs qualificatifs pour les personnages de l'Histoire. Ce n'est ni sa fonction ni sa vocation; il établit des faits, des connexions, et laisse aux autres le soin de s'extasier ou de se rembrunir. L'oeuvre peut être prodigieuse, la lutte valeureuse, la vision audacieuse,  la louange du spécialiste restera malencontreuse. Qui dit messé dit fixé. Qui dit mussé dit serré...

Les écrans de télévision sont pleins et vides; on raconte trop, on analyse peu. L'historien s'emballe, s'émeut et s'évanouit; le téléspectateur entre en transe. Pourtant, il est un fait que tous les spécialistes reconnaissent : aucune biographie sérieuse de Mustafa Kemal Atatürk n'a été écrite par des Turcs ! Il y a quantité d'instituts sur Atatürk et ses réformes, des séminaires sur la Turquie républicaine, des départements d'histoire mais rien de sérieux sur lui ! Seuls les étrangers ont su produire des livres de qualité. Car le Turc est trop sentimental, trop attaché au "guide", il justifie plus qu'il n'explique. Subtilité qui échappe au "mémorialiste"...

Il faut dire qu'avec des mémoires, on aboutit forcément à des hagiographies. Unetelle a dit qu'Atatürk était athée, hop, on l'invente dévot; untel a dit qu'Atatürk était dictateur fieffé, hop, on le fait sacré démocrate. Ce n'est pas tant cet activisme qui dérange, c'est ce BESOIN de purifier. Comme si un Atatürk ivrogne, athée, coquin, ne mériterait pas le respect dû à un sauveur de la patrie. Comme si sa vie privée annule son héroïsme. Tout Turc, à l'exception des plus extrêmes comme les Kaplanci, respecte Mustafa Kemal, le pacha résistant. Mais tout Turc n'a pas le devoir d'adorer le Mustafa Kemal politicien. Comme on peut être gaulliste de gauche.   

Le drame de Mustafa Kemal Atatürk est précisément d'être devenu l'exact contraire de ce qu'il voulait être. Il aspirait à devenir autre chose. Un leader et pas un dieu. Un révolutionnaire et pas un acharné. Un visionnaire et pas un routinier. Celui qui a fermé les édifices religieux pour, précisément, idolâtrie repose aujourd'hui dans un mausolée grandiose. On lui écrit des lettres, on lui soumet des doléances, on l'appelle au secours, on lui demande sa bénédiction. Comme on le faisait pour les tombes des cheikhs ! Et les plus hautes autorités de l'Etat s'y soumettent. Sortir des veillées funèbres, la quintessence du kémalisme; bafouée à qui mieux mieux. On croyait dresser les consciences en dressant un mausolée, on a abouti à une pathologie diffuse. Quand on ne demande rien, on est toujours mal compris...

lundi 6 février 2012

Les Jeunesses Tayyipiennes...

Une comédie. La semaine dernière, le Premier ministre turc, l'islamo-terroristo-chariatiste comme on le sait, avait pourtant avoué : "en tant que parti conservateur, nous souhaitons voir grandir des générations pieuses, c'est notre droit". Et cinq jours plus tard, 75 ans jour pour jour après l'adoption de la laïcité, le même islamo-terroristo-ahmadinejado-chariatiste publie une ode à la laïcité : "La laïcité rassemble, ne clive pas; la laïcité libère, n'opprime pas; la laïcité tolère, n'harmonise pas". Une pensée antinomique, s'il en est. Mais tout à fait ordinaire puisque "les" Erdogan n'ont pas l'heur de se synchroniser souvent. Le vrai, celui qui est grand et moustachu, aime "parler au courant de sa propre plume". Les autres, les scribes officiels, s'occupent d'arrondir les angles, de pondre de la phraséologie. Du coup, la "génération pieuse" est une improvisation erdoganienne et la "positivité de la laïcité" est une formule d'usage ministérielle. Et tant pis s'il y a comme une odeur d'insincérité. Merci quand même...

Il faut lui reconnaître un mérite à ce Monsieur. C'est un orfèvre hors pair. Il possède un véritable sens politique. L'affaire est simple : les élèves des "lycées d'imams et de prédicateurs" sont soumis à un coefficient pénalisant au concours d'entrée à la fac. S'ils ne choisissent pas le département de théologie, on leur retranche automatiquement des points; de peur qu'ils colonisent d'autres branches prestigieuses du type droit et sciences politiques et qu'ils envahissent, un jour, que Dieu Tout-Puissant nous en garde, la Haute administration. Évidemment, l'AKP essaie chaque année de supprimer ce coefficient. Le Conseil d'Etat rebuffe à chaque fois. En développant une jurisprudence qui fait rougir tout étudiant de première année. Eh bien, puisque la tradition l'exige, le gouvernement et son bras administratif, le YÖK (le Conseil de l'enseignement supérieur) ont retenté cette année de faire sauter le verrou. Évidemment, un parti de gauche, épris de justice et d'égalité n'est-ce pas, aurait applaudi et félicité en personne le gouvernement et son YÖK. Pour avoir, précisément, mis fin à la rupture d'égalité manifeste. "Aurait". Sauf que...

Le CHP, ce fameux parti de gauche qui "aurait dû" etc., n'a malheureusement pas failli à sa coutume; déranger le Conseil d'Etat. Et quand vous saisissez la énième fois la haute juridiction, eh ben le peuple ne comprend pas. Car sans être un adepte de la liberté et de l'égalité, ce peuple est plutôt conservateur. Et du coup, vous tendez la perche à un Premier ministre qui, hasard de chez hasard, est de la même trempe : "Mais qu'est-ce que vous avez contre les dévots ? Pourquoi ça vous gêne tant l'existence de ces lycées ? Nous, nous voulons des générations pieuses ! Vous, vous voulez des générations d'athées ?".

Et boum ! Car comme le disait Molière, "vous tournez les choses d'une manière, qu'il semble que vous avez raison; et cependant, il est vrai que vous ne l'avez pas". Car si ce propos n'est pas directement contraire à la laïcité (puisque simple parole), il est tout bonnement stigmatisant. Un Etat n'a pas à définir le calibre religieux des citoyens. Quoi alors ! Est-il dangereux d'être athée dans une société démocratique ? D'être un musulman non pratiquant ? D'être un non-musulman ? Quelle est cette drôle d'idée qui permet à l'Etat de décréter "le" chemin à suivre ? Et qui est cette personne qui se permet de penser ainsi ? A-t-on déjà vu un serviteur imposer ses vues à ses maîtres ? La classe politique turque a tellement peur de se mettre à dos le "peuple profond" qu'il n'est venu à l'idée de personne de poser ces simples questions ! Même pas au CHP qui ne voulait surtout pas passer pour le défenseur des athées ! Le chef du groupe parlementaire de ce parti s'est même armé d'un verset du Coran pour critiquer l'hypocrisie du gouvernement ! Il faut sans doute rappeler qu'Atatürk en personne, dans sa phase opportuniste des années 1920, avait appelé de ses voeux, "un peuple plus dévot"...

Et comme si le contraire de "pieux" était "athée". Comme si les élèves de ces lycées étaient pieux. Car sans vouloir être méchant, j'ai parfois des doutes sur les capacités "professionnelles" des imams qui sortent diplômés de ces écoles. Ces derniers forment le bas clergé dans la théoriquement-inexistante-hiérarchie-cléricale-islamique. Du type catégorie B, niveau Bac (les muftis doivent obtenir, eux, une licence). Et ils y entrent tous, presque tous, par la force de leurs parents. Et ce qui se passe dans les dortoirs des séminaires d'apprentissage du Coran, hum hum...

L'école publique fait depuis des décennies, la "propagande" de Mustafa Kemal Atatürk. On apprend ses principes, on lit sa version de l'histoire, on disserte sur ses exploits, on prête le serment de se sacrifier pour la patrie, on récite son "adresse à la jeunesse". Moi-même, j'avais eu l"honneur" de la lire devant tout le monde un jour de fête nationale. La rançon de l'intelligence, que voulez-vous... Malgré ces grands moyens, le parti de celui-ci, le CHP, n'a jamais percé lors des élections. Est-ce à dire que le peuple ne l'apprécie pas ? Un sentier risqué, je ne m'y aventure pas... En tout cas, si l'AKP réforme cette école publique infestée d'idéologie kémaliste pour, in fine, y substituer la sienne, on est "mal barré". Un gouvernement démocratique abolit les entraves qui empêchent les parents d'éduquer leurs enfants conformément à leurs convictions religieuses, il ne se met pas à "produire" lui-même des cerveaux orientés. Car on appelle les pays qui ont des "Jeunesses", des pays totali... voilà, tout compris.

Et si c'est un argument plus massif qu'il faut apporter, on se contentera, précisément, de citer le Livre de ces "plus pieux" : "Rappelle-toi que ton rôle se limite à transmettre le Message" (Coran 3; 20), "Et si ton Seigneur l'avait voulu, tous les hommes peuplant la Terre auraient, sans exception, embrassé Sa foi ! Est-ce à toi de contraindre les hommes à devenir croyants" (10; 99); "Prophète ! Tu ne peux remettre dans le droit chemin un être que tu aimes. Mais seul Dieu dirige qui Il veut, car Il est le mieux à même de connaître ceux qui sont les bien-guidés" (28; 56). Allah qui "recadre" son Prophète un peu trop zélateur; et vous, vous disiez donc ?

dimanche 18 septembre 2011

"Rêvons, c'est l'heure" (Verlaine)

On raconte qu'Aziz Nesin, un athée et donc un humaniste en théorie, n'en avait pas moins un péché mignon, pour le coup, irrationnel; une aversion pour les Arabes. En marge d'un colloque organisé au Caire, l'intellectuel turc ambulait dans les ruelles de la capitale pour respirer un peu, et peut-être se désencroûter, qu'il ne s'empêcha d'éructer : "heureusement qu'on a perdu ces terres", "pourquoi donc Maître ?", "t'imagines, ces types seraient aujourd'hui nos concitoyens !"... Effectivement. Une calembredaine que SOS Racisme version turque (si ça existe) n'aurait pas hésité à vulgariser en "connerie". D'autres auraient tenu un discours plus apaisant, du genre, il ne faut pas s'en prendre à Nesin mais raisonner sur la base du "Nesin idéal-typique". Celui qui méprise l'Arabe pour ce qu'il est ou supposé être. Un fataliste, un fanatique, un phallocrate, un indolent, un bâté, un sagouin. Celui qui ne mérite pas la démocratie car trop attaché à sa religion obscurantiste. Celui qui n'a pas eu l'heur de trouver sur son chemin, un Mustafa Kemal prêt à couper les ponts avec la "tradition". Celui qu'il faut conseiller au plus vite de peur qu'il s'enfonce trop dans sa religion, nécessairement lèse-liberté et étouffe-raison.

Même le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, pourtant un islamo-fascisto-terroristo-iranophilo-chariatiste comme on le sait, s'est amusé à singer le kémaliste mandarinal. Au Caire même. C'est qu'il a, tout bonnement, conseillé aux Égyptiens d'adopter la laïcité. "La laïcité, ce n'est pas l'athéisme, c'est l'égalité de traitement de toutes les religions; j'espère que l'Egypte adoptera une Constitution laïque", dixit. Voilà donc un "islamiste repenti" en train de promouvoir la laïcité. Pas n'importe laquelle, la sienne, la turque. Devant un auditoire médusé. Car le mot laïcité, ilmaniya, écorcherait l'oreille arabe. Du coup, la jeunesse égyptienne qui avait joué des coudes pour boire les paroles du musulman mais néanmoins démocrate Erdogan, a eu l'air tout chose. Les Turcs ont une expression pour souligner l'absurdité d'un discours qui n'a aucune chance d'être compris dans une enceinte, car trop allogène : "vendre des escargots dans un quartier musulman" (müslüman mahallesinde salyangoz satmak). Activité inane puisque les musulmans ne mangent pas d'escargot... (Obiter dictum : les Turcs étant musulmans hanafites, dans leur esprit, tous les musulmans sont soumis à cette interdiction alors qu'en réalité les musulmans malikites ne le sont pas).

Et surtout Erdogan donne des verges pour se faire fouetter. Car s'il pouvait appliquer cette définition (incomplète mais exacte) dans son propre pays avant d'en être le VRP en Egypte, en Tunisie et en Libye, ç'aurait été tellement mieux. La laïcité a trois composantes : d'abord, la séparation organique de l'Etat et des autorités spirituelles ce qui induit une égalité de traitement vis-à-vis de toutes les croyances et convictions; ensuite, la séparation matérielle de la législation étatique d'avec un quelconque droit religieux; enfin, la garantie de la liberté de conscience (et pas seulement de la liberté de religion car l'athéisme a également droit de cité). Malheureusement, la Turquie est un "État laïque au rabais". Les deux tiers de la laïcité sont malmenés. Déclinaison : l'Etat contrôle l'islam par le biais du Diyanet et rétribue les seuls imams, il s'immisce dans l'administration des patriarcats orthodoxe et arménien, il interdit aux étudiantes musulmanes de porter un voile à l'université, il défend aux enfants musulmans de moins de 12 ans de s'inscrire dans les écoles coraniques, il prohibe par une disposition constitutionnelle les congrégations religieuses, il se mêle de savoir si le "cemevi" des alévis est un lieu de culte ou non, il promeut le sunnisme hanafite dans les cours de religion, etc. etc. Paradoxe illogique, aucun groupe religieux n'est satisfait de cette laïcité. Les musulmans dévots sont stigmatisés, le patriarche orthodoxe se sent "prisonnier à Constantinople", les Arméniens sont sur le qui-vive et les alévis se font insulter du matin jusqu'au soir. C'est le même Erdogan qui, lors des meetings préélectoraux, faisait huer par la foule, le président du CHP Kemal Kiliçdaroglu dont il jetait en pâture l'appartenance à l'alévisme, comme si c'était une tare. Dernièrement, c'est le vice-président de l'AKP qui lia le silence de Kiliçdaroglu sur ce qui se passe en Syrie à une "connivence religieuse". Kiliçdaroglu l'alévi devait bien soutenir Al-Asad l'alaouite. Drame dans le drame, tragédie dans la tragédie, certains alévis précipiteux voulurent se défendre en anathématisant à leur tour les alaouites (les Nusayrites), des "égarés" puisqu'érigeant Ali en Dieu. Et cette fois-ci, ce furent les Nusayrites de Turquie qui rouspétèrent et appelèrent à plus de respect ! La laïcité turque, garantie de l'esprit de concorde ? M'ouais...

Évidemment, l'opportune "conversion" d'Erdogan a surpris tout le monde. Le président d'un parti qui avait été sanctionné en 2008 par la Cour constitutionnelle pour activités contraires à la laïcité se fait le chantre de celle-ci, il y a de quoi ! Sapristi ! Les laïcistes turcs doutent et extravaguent, eux qui avaient tout misé sur la stratégie d'affolement; les islamistes du pays émettent des réserves ou se lancent dans des interprétations absolvantes, du genre "mais non, il a voulu donner des gages aux Occidentaux en assurant vouloir protéger les minorités religieuses, c'est tout, Erdogan laïque, ça ne colle pas ! Astaghfiroullah...". Et surtout, les Frères musulmans se sont inscrits en faux : "chaque pays a sa propre expérience". La laïcité dans un pays arabe, franchement ! Même un régime laïque comme celui de Saddam Hussein, n'avait pas résisté à la tentation de présenter l'orthodoxe Michel Aflaq comme un musulman. Un nationaliste arabe ne pouvait qu'être musulman, n'est-ce pas ! Il fut enterré selon l'usage islamique au nez et à la barbe de sa famille chrétienne !

Et la laïcité est-elle possible sans un minimum de sécularisation ? Comment expliquer à un vieillard qu'il ne pourra plus répudier sa femme au motif que le nouveau code civil ne le permet plus ? "Pourquoi un nouveau Prophète est arrivé ?", "bah non, vieux, on est laïque dorénavant !", "et la Loi de Dieu ?", "euh..., j't'explique, le monde musulman doit passer à la conception mutazilite, tu sais celle qui dit que le Coran n'est pas incréé", "d'accord mais la Loi de Dieu ?", "bah..., c'est que... elle n'est plus, comment dire...", "vade retro satana !"... Ce fut le défi d'Atatürk, une laïcité autoritaire qui devance la sécularisation; et malheureusement, ça n'a pas marché. Car en anatolie profonde, les mariages et les divorces se font souvent conformément au droit islamique (notamment s'agissant de la dot, de la tutelle, de la restitution de la dot en cas de non consommation du mariage). Et les plus conservateurs demandent conseil aux imams pour régler leurs successions.

Et ce qui devait arriver, arriva. Le CNT libyen a annoncé que la charia serait "la source principale de la législation". Comme en Egypte. Et comme en Tunisie en réalité, car la charia est une source matérielle en droit de la famille. La "colactation" est un empêchement au mariage conformément au fiqh, le délai de viduité après un décès ou un divorce que doit respecter l'épouse est le même que celui fixé par ledit fiqh, la dot est une condition de validité du mariage comme en dispose encore une fois le fiqh, l'époux reste le chef de famille comme nous l'enseigne ce même fiqh, le régime de droit commun en matière matrimoniale reste la séparation des biens (la communauté réduite aux acquêts étant facultative) comme le prévoit encore et toujours le fiqh et ce n'est qu'en 2009 que la Cour de cassation tunisienne a décidé que l'empêchement du mariage entre une Tunisienne musulmane et un non-musulman (même Tunisien) était illégal. Mais il s'avère qu'aucun officier n'accepte de célèbrer une telle union car l'immuable fiqh s'y oppose (c'est notre professeur de droit de la famille, une Tunisienne, qui nous l'avait soufflé) ! En outre, les quote-parts en matière de succession viennent tout droit de cet inépuisable fiqh (s'il y a des enfants, le mari hérite du quart des biens de sa femme alors que celle-ci hérite du huitième des biens de celui-là). Enfin, la filiation naturelle n'est pas clairement reconnue. Conformément à..., c'est bien, tout compris...

Bref, tant que le fiqh sera vu comme un élément de la foi par les musulmans, la laïcité et la démocratie resteront incomprises et inacclimatables. Car elles postulent l'absence de discrimination, que le droit musulman, lui, institue. Ca ne sert à rien qu'un Eveillé, un progressiste, un humaniste, tout ce qu'on veut, se mette à affirmer qu'un droit qui s'inspire du Coran ne devrait plus être une option. Car la pratique sociale saura très bien contourner les canons "importés". Pratique sociale qui est le fruit du patriarcat et de l'illétrisme rémanents. La solution, alors ? Une laïcité à coups de serpe ? Non plus. La laïcité autoritaire ne sert à apaiser que ceux qui ont besoin d'être apaisés, et c'est tout. Car le "peuple profond" reste attaché au droit musulman (cf. Pierre-Jean Luizard, Laïcités autoritaires en terres d'islam).

Les "essentialistes" n'ont pas raison mais ils n'ont pas entièrement tort non plus; changement de paradigme appelle maturation; maturation implique déconstruction théorique (mutazilisme/acharisme; Coran créé/incréé; expérience existentielle du monothéisme/phénoménologie historique). "C'est tout à la fois affaire de temps et de volonté. Le volontarisme excessif n'apporte aucun résultat; le facteur temporel, lui, pose problème" (Hichem Djaït, La crise de la culture islamique, p. 330). Que disait-il déjà le sage qui nous a quittés l'an dernier : "Rien ne se fera sans une subversion des systèmes de pensée religieuse anciens et des idéologies de combat qui les confortent, les réactivent et les relaient. Actuellement, toute intervention subversive est doublement censurée: censure officielle par les Etats et censure des mouvements islamistes". Les candidats à la "subversion" ne se bousculent pas, ne se bousculent plus. Takfîr et imprécations pleuvent... Rêvons quand même.

mardi 16 août 2011

Jésuitisme

En ces jours de Ramadan, il est conseillé de (re)mâcher la littérature religieuse. Soit pour se remémorer les données classiques perdues de vue tout au long de l'année (un conseil de lecture en passant, La prière en Islam d'Eva de Vitray-Meyerovitch) soit pour trouver des rabais qui nous auraient échappé, histoire d'adoucir les pesantes exigences de la religion. Il y a aussi ceux qui cherchent au contraire des haies de semonces et objurgations religieuses qui endurcissent la vie, ceux qui vivent avant tout pour et par le formalisme mais ils sont marginaux. Heureusement, j'ai envie de dire mais on me rappelle à l'ordre; chacun sa vie, en effet...

Il est ainsi habituel, en ces jours donc, d'entendre parler de l'ijtihâd. Cet "effort cognitif" qui vise à refouiller dans les cartons pour trouver de nouvelles poussières. 14 siècles plus tard, on a évidemment droit à des tornades de moutons. Précisons pour rester savant et pédagogue (n'est-ce pas), qu'en réalité, l'ijtihâd n'a pas été "conçu comme principe d'évolution du fiqh" mais comme un "outil de mise au jour des statuts légaux". Gare donc ! Mise au jour et non mise à jour (Eric Chaumont, "Quelques réflexions sur l'actualité de la question de l'ijtihâd", in Lectures contemporaines du droit islamique sous la direction de Franck Frégosi, p. 78). Distinguo fondamental. Mais bon, passons, nous ne sommes pas à l'amphi.

Il est donc sain de faire chauffer les méninges. Car tout le monde pose, chaque année, les mêmes questions en espérant intérieurement tomber cette fois-ci sur des réponses "renouvelées". Mais voilà que la masse des théologiens fait de la résistance. Aucune évolution, même subreptice. Dieu merci, quelques-uns essaient de relever le gant et d'inviter leurs pairs à des débats (munâzara) et les fidèles à des abandons rituels. Et nous, les simples croyants, nous redoublons d'attention; car après tout, personne n'a le luxe de bouder les soldes...

Même le croyant non pratiquant, est ravi; car chose étrange, les non pratiquants sont en Turquie, ceux qui sont les plus en pointe dans la promotion de la "Réforme" si bien que ça devient un concours. L'un demande la fixation du Ramadan au mois de septembre ou de mars, histoire d'équilibrer les heures creuses et les heures bouffies. Un autre appelle à prier désormais en langue turque (toujours pédagogue, je révèle au passage que les prières se font en langue arabe partout dans le monde islamique même si personne n'y comprend rien). Même l'armée s'y était mise; c'est qu'Atatürk avait imposé cette nouvelle orientation. Atatürk, un homme qui n'était pas, disons pour rester correct, très minutieux dans la pratique (et sa prière mortuaire fut faite en turc).

D'autres se mêlent de l'iftar (repas de rupture du jeûne) gargantuesque que certains musulmans-nouveaux-riches n'hésitent pas à organiser et vont jusqu'à planter des tentes devant les salles de réception pour protester. Et ces frondeurs ne sont pas des vieux de la vieille, les véritables pieux, des barbus jusqu'au thorax, des voilées jusqu'aux dents, les plus conservateurs qui s'opposent à toute forme de démonstration et de gaspillage, non non, ce sont des "déjeûneurs" socialistes et athées... Comme le dit une personne d'esprit, ce sont les "professeurs du département d'islamophobie de la faculté de théologie de Cihangir" ou encore ceux qui perroquettent "je n'ai pas besoin du formalisme, mon coeur est pur" ("gerçek İslam’ın kendi temiz kalplerinde yaşadığını düşünmekten büyük zevk alırlar. Tabii bu büyük paye için hiçbir şey yapmak zorunda olmamaktan da")... Des cocards, comme le dirait un homme sensiblement mal élevé. Je déteste les hommes grossiers...

Pourquoi s'amuser à barber les hommes de religion pour leur arracher des fatwas libérales alors qu'on peut soi-même s'absoudre ? Bonne question. D'autant plus que dans l'islam, point d'autorité religieuse. Mais c'est assez éreintant, pour tout dire. Apprendre l'arabe (le littéraire s'il-vous-plaît !), ouvrir le Coran (parole de Dieu donc), les recueils de hadiths (paroles et gestes du Prophète), les livres d'exégèse (paroles des savants), dégager un temps fou pour l'herméneutique et enfin arriver à une conclusion. Originale si possible. Sinon on tourne en rond. Mais le fait de frapper à la porte des oulémas, c'est aussi plus rassurant. Car les oulémas sont "ceux qui lient et délient" dans la phraséologie islamique, ils endossent LA responsabilité, celle de mener le troupeau. Et on préfère toujours avoir un avis religieux sous la main lorsque Dieu établira le Tribunal dans l'au-delà. "C'est pas de ma faute, Seigneur, c'est lui qui m'a dit que je pouvais...". Tiens, par exemple, dans l'empire ottoman, Mehmet II avait estimé qu'il lui fallait tuer ses frères afin d'assurer "l'ordre public"; mais comme même un débile pouvait lui rétorquer qu'il violerait alors les lois divines, il bâtit sa Loi (kânun) sur le roc et décréta : "Quel que soit celui de mes fils à qui doit échoir le sultanat, il convient qu'il tue ses frères pour assurer l'ordre du monde. La majorité des oulémas l'approuvent. Qu'il en soit fait ainsi" (Nicolas Vatin et Gilles Veinstein, Le Sérail ébranlé. Essai sur les morts, dépositions et avènements des sultans ottomans XIVè-XIXè siècle, p. 152). Je le note sur mon calepin; là-bas, si les audiences sont publiques, je voudrais bien participer aux procès de ces oulémas si astucieux...

Revenons à nos moutons donc. Et aux "remises rituelles". On sait au moins une chose. Aucun théologien n'accepte de discuter sur le postulat, l'existence de Dieu, ni même d'essayer d'apporter des preuves. On croit et c'est tout. Nul ne s'aventurera à avancer la thèse aristotélicienne de la nécessité d'un Premier moteur immobile, l'argument cosmologique de Saint-Thomas d'Aquin, l'argument ontologique de Descartes, l'argument sentimental de Pascal, la postulation de Kant, l'argument physico-théologique d'Averroès ou encore la "névrose obsessionnelle universelle" de Freud. Bon c'est vrai qu'il y eut une exception. C'est qu'on avait eu un temps un mufti, c'est-à-dire l'équivalent d'un archevêque dans la théoriquement-inexistante-hiérarchie-cléricale-sunnite, annoncer à brûle-pourpoint qu'il avait trouvé le secret de l'existence : "il n'y a pas de Dieu !". L'ex-mufti Turan Dursun écrit même un réquisitoire contre la religion dont il avait été un temps le serviteur. Un serviteur précieux par-dessus le marché puisque mufti à 24 ans ! Il fut malheureusement assassiné en 1990. Un autre radical, un Égyptien, Mansour Fahmy avait fini sa vie, méprisé par tous après avoir soutenu une thèse à la Sorbonne en 1913, intitulée "la condition de la femme dans l'islam". Il avait commencé par attendrir : "Nous avons voulu être sincère malgré le déchirement que nous éprouvions à la pensée de froisser involontairement les sentiments de personnes qui nous sont chères" (p. 16). Mais il faut s'attendre à ne pas devenir la prunelle des yeux quand on écrit : "Mahomet légifère pour tous et fait exception pour lui-même (...). En une heure où il revint à sa conscience d'homme, il dut s'apercevoir qu'il lui serait difficile à lui-même de se soumettre aux lois qu'il avait promulguées au nom de Dieu" (p. 28). "Mahomet, qui, pour expliquer ses actes, fait volontiers intervenir Dieu, n'a pas manqué de raconter que le choix qu'il fit d'Aïcha lui fut inspiré par le Très-Haut" (p. 33).

D'autres éminences ont préféré brasser les problématiques de façon moins provocante même s'ils ont été très critiqués. Le livre de Vida Amirmokri, L'islam et les droits de l'homme : l'islamisme, le droit international et le modernisme islamique, présente les thèses du Soudanais Abdullah Ahmet An-Na'im (disciple de Mahmoud Mouhammad Taha, pendu faut-il le rappeler) et de l'Iranien Mohammad Mojtahed Shabestari. Mon préféré reste le dernier. "Les finalités et valeurs primaires formaient l'essence de la mission du Prophète. Pour y arriver, il faut adopter la voie de la phénoménologie historique. La mission du prophète était un phénomène historique. Le regard phénoménologique nous fait découvrir deux aspects de sa mission, soit d'un côté, le coeur de la mission prophétique, l'expérience existentielle du monothéisme et de l'autre côté, le cadre socio-historique de la mission (...). Donc, à toute époque et dans toute société, il faut essayer de découvrir les conditions particulières favorables à la réalisation de l'expérience existentielle du monothéisme ou la véritable foi islamique, pour savoir ce à quoi la croyance en l'Islam nous oblige (...)". Il faut donc remplacer certaines normes coraniques par d'autres "normes qui, dans nos sociétés modernes, pourront mieux réaliser l'objectif premier du message" (p. 147).

Les savants turcs préfèrent se diviser sur les grandes thématiques. Ainsi, on sait depuis longtemps qu'il n'y a plus d'obligation d'utiliser l'arabe dans la prière (Yaşar Nuri Öztürk), que le "sacrifice du mouton" est devenu caduc et qu'il peut être remplacé par d'autres bienfaits (Hüseyin Hatemi), que l'interrogatoire des anges Mounkar et Nakir une fois le corps déposé dans la tombe est un "scénario inventé" (Süleyman Ateş), que l'interdiction du prêt à intérêt ne vaut pas pour les musulmans qui achètent leur résidence principale dans le dâru'l harb c'est-à-dire la terre non musulmane (Mustafa Islamoğlu), que l'interdiction du prêt à intérêt ne concerne pas l'intérêt des banques mais seulement l'usure extorquée au pauvre par le méchant riche (Süleyman Ateş), que la prescription du voile est un pipeau (Zekeriya Beyaz), que le jet de pierres aux trois stèles symbolisant le diable lors du pèlerinage est une invention postérieure (Bayraktar Bayraklı), et caetera pantoufle. Cette année, la "ristourne ramadanale" concernait la prière du tarawih. On s'en souvient l'an dernier, Abdülaziz Bayındır avait déjà soulevé la question mais cette année, l'ampleur du débat a poussé le Diyanet à publier un communiqué pour dire tout simplement, "la prière du tarawih existe bel et bien, fermez-là !". Cool cool...

Continuons dans l'hérésie. En master de droit des pays arabes, j'eus un professeur de droit islamique qui médusa toute la salle en déclarant : "dans le Coran, le jeûne n'est pas une obligation, c'est une option laissée au croyant; soit vous jeûnez soit vous ne le faîtes pas, auquel cas vous nourrissez un pauvre; si ce fut une prescription, Dieu n'aurait pas dit à la fin du verset 184 de la sourate 2, 'savez-vous qu'il est préférable pour vous de jeûner ?'. Cela montre bien qu'Il vous laisse en disposer". Il faut dire que ce professeur adorait semer le doute dans l'esprit de ses étudiants. Il fallait bien tomber dans le piège. Chose faite :

Assez étrangement la version anglaise et la version française du Coran, ici, ne correspondent pas: "2.184. Ce jeûne devra être observé pendant un nombre de jours bien déterminé. Celui d'entre vous qui, malade ou en voyage, aura été empêché de l'observer devra jeûner plus tard un nombre de jours équivalant à celui des jours de rupture. Mais ceux qui ne peuvent le supporter qu'avec grande difficulté devront assumer, à titre de compensation, la nourriture d'un pauvre pour chaque jour de jeûne non observé. Le mérite de celui qui en nourrira davantage ne sera que plus grand. Mais savez-vous qu'il est préférable pour vous de jeûner?". En anglais : "2.184 . ( Fast ) a certain number of days ; and ( for ) him who is sick among you, or on a journey, ( the same ) number of other days ; and for those who can afford it there is a ransom : the feeding of a man in need. But whoever does good of his own accord, it is better for him : and that you fast is better for you if only you know". En arabe : وَعَلَى الَّذِينَ يُطِيقُونَهُ ; autrement dit "ceux qui le peuvent" et non "ne le peuvent". Il n'y a pas de négation. Et la racine طوق signifie "être capable de, pouvoir" d'où le verbe أطاق يطيق signifiant "supporter". En turc : "oruca gücü yetenler üzerine bir yoksulu doyuracak fidye gerekir (...) ama oruç tutmaniz sizin için daha hayirlidir" (Mustafa Islamoglu, Kur'an gerekçeli meal-tefsir, pp. 64-65 et surtout note 4). Et voici la traduction de Denise Masson, "ceux qui pourraient jeûner et qui s'en dispensent, devront, en compensation, nourrir un pauvre". Allez en allemand pour la route : "Und denjenigen, die es zu leisten vermögen, ist als Ersatz die Speisung eines Armen auferlegt". Il avait raison ou quoi mon prof ? Ok ok, j'arrête, on va finir apostat...

C'est ainsi. Des quasi-renégats demandent une réforme de l'islam, des américains agnostiques se déclarent soufis, des musulmans non pratiquants se réfugient dans l'islam du coeur, les ouailles défient les théologiens qui se crêpent, eux, la calotte, le Diyanet confirme le tarawih mais met en avant le côté coutumier et socio-culturel, etc. etc. Chacun campe sur ses positions, chacun défend mal ses thèses et nous autres, brebis ignares, attendons conciles, disputatio et autres sentences fixées une fois pour toute. Et non ! On récolte des encyclopédies. A écrit un tafsir de 2 volumes, B va jusqu'à 12 volumes alors que C fait un pied de nez avec 22 volumes ! Tout cela pour un livre, le Coran... Et vas-y pour ne pas donner raison à Rousseau qui écrivait à Voltaire dans une lettre en date du 10 septembre 1755 : "Recherchons la première source des désordres de la société, nous trouverons que tous les maux des hommes leur viennent de l'erreur bien plus que de l'ignorance et que ce que nous ne savons point nous nuit beaucoup moins que ce que nous croyons savoir". Et quand on sait que le Prophète a déclaré "les divergences d'opinion au sein de ma communauté sont une source de miséricorde". Euh... ouais... Avec 2+12+22 volumes ? Des divergences in petto, on aurait compris mais lorsque chaque mollah fait des trouvailles après 14 siècles, on se dit que ce n'est plus la vérité qu'il recherche mais son heure de gloire. Chacun défend sa soi-disant contribution, dans son coin, dans sa chronique, dans son émission de télé. Islam déficelé, islam défait, islam éparpillé. Le fanatisme se trouve précisément chez les savants. "Ceux qui lient et délient", "ceux qui lisent et délitent". C'est bien cela. Voilà où on a abouti...

dimanche 24 juillet 2011

"Turquie profonde"

Les Turcs sont connus pour leur hospitalité, comme on le sait. C'est bien vrai. Allez au fin fond de l'Anatolie, amusez-vous à vous y perdre et vous verrez qu'une main bienveillante sera toujours là pour vous secourir, vous héberger et vous nourrir. Vous gorger même, car la maisonnée n'hésitera pas un instant à sacrifier une volaille en votre honneur. Et si vos hôtes sont trop pauvres pour vous dérouler un festin, vous aurez droit au plus gros morceau du pain, quitte aux autres à dîner par coeur. "On vient tout juste de manger nous, allez-y vous, je vous en prie. Afiyet olsun". Et cinq minutes plus tard, out le "vousailles". On se tutoiera si possible. Sans vous commander, évidemment; ça vient naturellement. Et la maîtresse de maison, yeux charbonneux, teint exsangue, éreintée par le labour, se démènera pour vous faire sentir comme chez vous. Mais. Ce soin n'est pas, loin de là, une invite au batifolage. Du genre, plaisanteries crues, privautés de langage et de mains.


La société turque est profondément quadrillée par un ensemble de commandements. Ainsi, on ne discutera pas plus avant avec une dame mariée, on ne la touchera évidemment pas, on ne s'assiéra pas à côté d'elle notamment dans un bus (dans le métro, on ne s'y collera pas). Du coup, "la place reste vide et le voyageur debout, plutôt que de s'asseoir à côté d'une femme" (Necla Kelek, Plaidoyer pour la libération de l'homme musulman, p. 19; un livre très contestable sur certains points, cela dit). Enfin, on ne rira pas à gorge déployée en public et on devra effacer, pour les plus enjoués, le sourire automatique qui se déclenche à la place d'un bonjour ou d'un merci. Comme le notait Marie Jégo à propos de la Russie, "sourire, en Russie, est souvent interprété comme un aveu de faiblesse de la part de celui qui l'esquisse, ou, pire encore, comme le signe de quelque requête à venir. Il faut le savoir : la méfiance du Moscovite de base est d'autant plus en éveil que vous vous évertuez à faire apparaître vos dents. (...) Pour un Occidental, sourire ou dire bonjour est une façon de manifester ses bonnes intentions. En Russie, une telle attitude est suspecte. La règle, ici, c'est l'indifférence." (Le Monde, 20 juillet 2011).


C'est pareil, en Turquie. Le principe de Pollyanna, on n'y croit pas. On guette le moindre "dérapage". Le mari croit que tout le monde zieute sa femme, la femme croit que tous les hommes sont des brutes qui rêvent d'elle, la mère croit qu'on va kidnapper son gosse, etc. etc. Une tension qui vient de la frustration sexuelle généralisée, allais-je dire en bon freudien mais j'ai changé d'avis. Oublions ou plutôt lisons Madame Kelek, sociologue allemande d'origine turque, qui croit avoir tout compris et qui s'est naturellement convertie au christianisme, religion de l'Amour, n'est-ce pas : "les garçons musulmans (sic !) grandissent sans amour. Dans leur socialisation, ce qui compte avant tout, c'est d'affronter avec succès l'épreuve de la vie, d'obéir à Dieu et de faire en sorte qu'on leur obéisse à eux" (p. 150)...


Il n'en reste pas moins que le sourire esquissé vous fait passer pour un bouffon et le sourire appuyé pour un pervers (sapık). Et si c'est un homme ignare de tout cela qui s'aventure à faire risette à un autre homme (par exemple, le chauffeur de bus ou le fonctionnaire), le voilà classé dans la catégorie "yumuşak", autrement dit dragueur gay. Donc pervers derechef... Gare aux conséquences... Assez paradoxalement pour une société qui a horreur des insinuations, ce sont les hommes qui s'enlacent, marchent bras dessus bras dessous et qui se font la bise. Il sera donc capital de veiller à s'étreindre avec l'homme et à saluer de loin la femme. De loin oui, sauf si celle-ci tend la main. Car il est rare qu'un homme et une femme, même voisins de palier, même âgés, même laids, même tout ce qu'on veut, s'effleurent. "Oust ! Je ne suis ni maquignonne ni entremetteuse" avait lâché ma mère conservatrice. "Bon ok, calme calme"...


Donc bonté turque, oui, cela existe. Avec les quelques réserves énoncées ci-dessus. Cependant il faut introduire ici, le hic. Celui que toutes les enquêtes d'opinions sur le voisinage s'entêtent à mettre en vedette. Les Turcs sont certes accueillants, mais ils ne sont pas là pour sympathiser ad vitam aeternam. Selon les résultats d'une recherche menée par l'université Bahçeşehir sur les "valeurs en Turquie en 2011", 62 % des interrogés disent ne pas faire confiance aux non-musulmans, 55 % estiment qu'un athée ne doit pas gouverner le pays, 84 % déclarent ne pas vouloir un voisin homosexuel, 74 % un voisin sidatique, 68 % un couple non marié, 64 % un voisin athée, 48 % un voisin chrétien, 39 % un voisin d'une autre religion, 39 % un voisin immigré, 26 % un voisin dont la fille se promène en short (je n'invente rien !) et 20 % un voisin qui ne jeûne pas au mois de Ramadan.


C'est intéressant de constater que les Turcs ne veulent pas, au premier chef, de voisins gays. Bizarre pour une société qui a porté au pinacle, des homosexuels déclarés ou supposés comme Zeki Müren, Bülent Ersoy, Huysuz Virjin, Cemil Ipelçi, Aydin ou Fatih Ürek. Avec en même temps, la ministre de la famille AKP, Selma Aliye Kavaf, blonde et yeux verts de son état, qui déclarait : "l'homosexualité est une maladie ! Il faut la traiter". Venant de la Turque au profil le plus nordique du pays, on s'en étonna...



Une organisation de défense des "persécutés" (Mazlum-der) préféra publier une déclaration de soutien à Madame le Ministre... Et seulement deux ou trois ostrogots avaient protesté, le reste de la population (dont ces fameux 84 %) se scandalisant d'une telle prime à la "perversion": "t'as entendu ce qu'elle a dit cette dame !", "quoi ? Raconte doucement !", "elle a dit que les homo sont des malades mentaux !", "eh ben ?", "bah, c'est ignoble !!!", "non !!! Toi aussi, t'es...". Ah oui, rappelons aussi que l'homosexualité permet d'échapper au service militaire. Il suffit "seulement" d'apporter quelques photographies où votre compagnon vous biiip... Et tant pis pour les gays sans mec(s)... Si bien que l'état-major a la plus grande collection de porno gay en Turquie, disent les mauvaises langues...


La méfiance contre les sidéens, pour ma part, je n'ai pas compris. Soit on a peur de recevoir un postillon et de se retrouver gay, euh pardon, atteint du Sida, soit on a peur de succomber à ce joli garçon et de devenir gay, pour de bon cette fois-ci. Bref, c'est la peur de découvrir sa véritable identité sexuelle qui pousse, sans doute, les Turcs à placer l'homosexualité en tête de leur mésestime...


A vrai dire, la peur de se retrouver à papoter avec un voisin en concubinage est un sentiment incompréhensible, vu de France; vu d'Europe, disons plutôt. Puisque plus de la moitié des bébés sont nés, ici, dans une famille de concubins. Des fornicateurs, pour un bon Turc de base. Bouhhh. Il faut dire que les trois premiers mots que votre copine turque vous sort lorsque vous commencez à lui toucher, on va dire, les cheveux, ce sont : "après le mariage !". Destuuur... C'est un "trip" des méditerranéennes, elles croient encager leur homme par les liens du mariage. Véridique, la passion du mariage. Et Jules dit rapidement oui, la passion de la femme et celle de l'épouse étant confondue chez un homme normalement constitué... Et la matriarche turque ne veut absolument pas passer pour la mère de la "pétasse" du quartier; les "daronnes" méditerranéennes, des imprésarios hors pair...


Pour les voisins athées, chrétiens, juifs, bouddhistes, que sais-je encore, protestants, voire alévis, c'est déjà connu et mille fois analysé. L'histoire turque (du moins jusqu'au siècle des nationalismes) suffit à montrer que l'Autre a toujours eu le droit à la vie. Mais c'est bien tout. On existait chacun dans son coin. Sans mariage, sans fête, sans baptême, sans jeûne communs. Au XXè siècle, on est passés aux persécutions physiques. Malheureusement. Le siècle des "guerres civiles turques". Les Arméniens ont été déportés et aujourd'hui, dire "Arménien" à quelqu'un est devenu une insulte. On s'en souvient : quand Canan Aritman, une député fasciste du CHP, avait "révélé" que le Président Gül avait des origines arméniennes, celui-ci publia une déclaration en catastrophe pour déclarer qu'il allait porter plainte pour... insulte ! Le chef de l'Etat, s'il-vous-plaît...


Istanbul, Izmir et l'Anatolie main dans la main, pour une fois. Dans les grandes villes occidentalisées, on est donc réservés à l'idée d'avoir un voisin ethniquement et confessionnellement différent; en Anatolie, les "ploucs" suivent leurs grands frères kémalistes, (théoriquement chics, modernes et humanistes) en séparant, eux, carrément les villages : un village caucasien ou kurde ne contient pas de Turcs, un village alévi n'abrite aucune famille sunnite (si, celle de l'imam envoyé par l'Etat !) et un quartier orthodoxe ou juif est déjà un monde à part. Les fameux "sabataist" (sabbatéens) font encore et toujours, jaser dru. Et il arrive de temps en temps, de déplorer des assassinats (Hrant Dink), égorgements (les missionnaires à Malatya) et pogroms (les alévis brûlés vifs à Sivas). Mais ça va passer; évidemment. Regarde, le grand mufti de Turquie vient de déclarer que les sunnites pouvaient bien manger les repas préparés par leurs voisins alévis. Ceux-là même qui sont soupçonnés d'organiser des orgies et des partouzes en famille dans le cadre de leur rituel "mum söndü". Du genre, on éteint les bougies et chacun attrape la femelle qu'il peut; qui sa fille, qui sa mère...


Le récurage prendra du temps, certes. Pour ma part, ma prophylaxie est prête : élisons un Président d'origine arménienne, nommons un chef d'état-major grec orthodoxe, qui plus est, gay et des ministres alévis, forçons les responsables politiques turcs à inaugurer des églises et synagogues. Et quand les "sünnetsiz" (les non-circoncis) occuperont également la haute administration, on pourra liquider une fois pour toute ces considérations phallistiques. Pour le short de la gamine du voisin, il suffira sans doute ne pas tourner les yeux. Ou de consulter. Un "essai psychanalytique sur le fétichisme du short". Car même pour cela, Freud a une explication : "le fétichisme sexuel est lié au traumatisme durant l'enfance, symbolisé par l'angoisse de castration". Sic ! Valla...

lundi 7 mars 2011

Quand Jules Ferry rêvait : "Les questions de liberté de conscience ne sont pas des questions de quantité : ce sont des questions de principe"...

C'est donc ainsi. "Héritage chrétien" et "racine juive". Voilà l'ADN de la France. Monsieur le Président de la République l'a dit en personne. Et il a raison. Politiquement, historiquement, économiquement et culturellement. On ne va tout de même pas inventer à la Nation, une branche musulmane. Les musulmans d'Algérie n'étaient pas citoyens, on ne va pas prétendre le contraire. Non non, ça serait pure démagogie. Quoiqu'on ne sait jamais avec le Président. Il aime distribuer des "louanges de circonstances". L' "héritage chrétien", c'était devant les catholiques et la "racine juive" devant le CRIF. Peut-être que devant le CFCM, un jour,...


Le ministre de l'Intérieur allemand y est allé franco, lui : "Der Islam gehört nicht zu Deutschland". Et le représentant des Turcs d'Allemagne a immédiatement sorti les gants de boxe : "Wenn der Innenminister den Streit sucht, wird er ihn bekommen". Un béotien, assurément. Heureusement pour la France, les musulmans de céans sont plus lisses. Le CFCM s'excuse de devoir publier de temps en temps des communiqués pour rappeler le principe de laïcité ou demander de cesser de nous stigmatiser, nous autres citoyens FRANÇAIS mais musulmans. Ça arrive...


Depuis le temps pourtant, on avait compris. D'accord, la "culture" islamique ne fait pas partie de l'identité profonde de notre pays. En France, effectivement, les femmes voilées restent cloîtrées, on les dénomme "soeurs" et on leur voue un très grand respect. Du coup, quand leurs "consoeurs" musulmanes descendent dans les rues pour acheter du pain, les Français, les vrais, ceux de souche, de l'histoire longue et des sépultures, sont choqués. Oui, les Français, les authentiques, ne se perdent pas dans des salamalecs quand ils se croisent dans l'ascenseur; un simple "bonjour" et un hypocrite "au revoir" suffisent. Oui, les Français, les purs, sont des gens polis et ne comprennent pas l'hostilité de certains barbus à la mixité des sexes; les femmes et les hommes vivent en bonne intelligence, en toute égalité, dans les conseils d'administrations des plus grandes sociétés françaises, dans les assemblées parlementaires et surtout dans les foyers. Les études ont beau avancer le terrible chiffre de 80 % pour souligner la proportion des femmes dans les tâches ménagères, c'est du pipeau. Seulement 20 % des femmes occuperaient des postes de direction dans l'administration et 10 % dans les entreprises. C'est une farce. Oui, les Français, les canoniques, ne comprennent pas comment un livre saint peut autoriser la polygamie; car dans le pays, l'adultère est toujours un délit pénal et une cause péremptoire de divorce. Et surtout les Mitterrand et autres célébrités qui entretiennent maîtresses et assimilées ont, sans aucun doute, une ascendance islamique. Et l'assemblée nationale n'a nullement honoré, par une minute de silence, un des siens qui avait tué sa maîtresse...


Et surtout, les Français, les idéaux-typiques, sont pour la plupart athées et agnostiques. Résultat : on vit sous l'empire de la loi de séparation de 1905 mais avec l'état d'esprit de 1904 (cf. Jean Baubérot, L'intégrisme républicain contre la laïcité, pp. 161-174). Car les Français de souche reprochent aux musulmans de croire dur comme fer à cette fameuse laïcité de 1905. Alors que celle de 1904, celle du père Combes, sied plus à l'air du temps. Ce qu'on reproche aux musulmans français, c'est, au fond, de casser cette harmonie née du désenchantement. On doit tous êtres pécheurs, histoire de souder les rangs, face à un probable Dieu. C'est la psychologie du laïciste athée, un croyant comme les autres, en réalité : "je suis un croyant comme toi mais moi je pèche, alors toi aussi pèche, j'ai peur de me retrouver seul devant Dieu !". Combes n'était-il pas un séminariste...


Et on en vient légitimement à s'interroger sur la place de l'islam dans cette configuration, une religion si lointaine aux "moeurs républicaines", la fameuse "religion civile". Des gens se prosternent le fessier en l'air, jeûnent, vont se perdre dans les déserts en Arabie pour tourner autour d'un cube noir avec des millions de blancs, jaunes et noirs et en reviennent requinqués ! Quelle drôle de religion ! Alors que la Raison, fille des Lumières, mère de l'Idée-République, devrait suffire. Ces musulmans sont animés par l'instinct grégaire, par-dessus le marché. Les études ont beau démontré que les mariages mixtes explosent, que le nombre de lycées musulmans est inférieur à celui des lycées catholiques et juifs, que les parents fuient les banlieues pour assurer un meilleur avenir à leurs enfants et que les listes communautaires n'ont jamais percé lors des élections. Tronquées, assurément.


Un ministre de la République en vient à interdire aux mères voilées de prendre part aux sorties scolaires (décidément, on ne les aime que cloîtrées, dans ce pays). Motif : elles deviennent fonctionnaires pour une poignée de minutes. Donc ? Bah il faut que Madame Al-Hasnaoui, par exemple, "se la joue" fonctionnaire neutre. Elle est sans doute la femme de l'épicier du coin, tout le monde la connaît, toutes les maîtresses, tous les parents d'élèves, toutes les associations de parents la connaissent. Mais le directeur va quand même lui dire, toute honte bue, qu'elle ne pourra plus être "des leurs"; qu'elle ne pourra plus distribuer des boissons et des gâteaux, tenir la main aux écoliers, dont elle a beau connaître les prénoms par coeur puisque du même quartier. Désormais, elle pue. Au nom de la laïcité nouvelle version.


De bons chrétiens ont décidé de tenir des conventions sur l'islam. La deuxième religion de France. Monsieur Copé se fait ses petites fiches : par exemple, imposer les prêches en français, ça serait pas mal. Et les vieux de la première génération qui ont toujours du mal avec cette langue, se demanderont ce qu'ils font dans un édifice religieux où ils ne comprennent plus la "langue de travail". Et on sera contents. Un grand pas, assurément. Jadis, l'abbé Grégoire ne disait pas autre chose pour les juifs : "lorsque pour des affaires indispensables de leur religion, ils seront obligés de tenir conseil et de voter, un commissaire royal surveillera ces assemblées où tout sera traité en langue vulgaire" (Danièle Lochak, Le droit et les Juifs, p. 22). La République continuera à garantir, en théorie, le libre exercice du culte; article 1er de la loi de 1905, excusez du peu. Et à chaque fois qu'on verra le Sieur Copé chiper un micro pour exposer une nouvelle idée phare, on se rappellera cette phrase de Claude Chabrol et on apprendra à ne plus le prendre au sérieux : "Je pense qu'il faudrait instituer pour les hommes politiques une punition appropriée, le châtiment corporel élémentaire, autrement dit la fessée. C'est la seule manière d'empêcher les récidivistes de nuire. C'est pire que la peine de mort. Évidemment, la peine de fessée serait prononcée par la justice et par elle seule. Cela peut paraître complètement futile, mais je crois que cette idée restera comme le principal apport de mon existence à la société"... (Le plus drôle de l'humour de Coluche à Jean Yanne, pp. 109-110).


Il faudrait aussi imposer, à mon humble avis, aux associations cultuelles islamiques d'ouvrir leurs portes aux athées, chrétiens, juifs et je dirais même bouddhistes, histoire d'augmenter le "fun". Les appels à la prière sont déjà interdits, ça tombe bien. Il faudrait interdire les cours coraniques, les soutanes des imams, les calottes, les chapelets. Il faudrait déchirer le Coran, d'ailleurs; et sur la place publique. Je propose de faire lire la Constitution française chaque vendredi sur les quelques minarets de France. Quant à la viande halal, il faut, évidemment, supprimer cette bizarrerie. La circoncision, on attendra un peu. Le jour où les juifs seront d'accord, on la supprimera également. Les cantines scolaires qui tournent également avec les impôts des citoyens musulmans, refuseront de servir des plats halal. Idem dans les hôpitaux.


Et nous autres Français musulmans, nous présenterons une adresse à l'assemblée nationale, copiée sur celle des Juifs du 31 août 1789 : "Messeigneurs, nous venons vous prier de mettre fin à la longue oppression d'un peuple entier, en le rappelant aux droits communs d'humanité et de cité (...). Nous vous supplions de nous maintenir dans le libre exercice de nos rites et usages et de conserver nos mosquées, nos imams et nos associations cultuelles"... Ou devrait-on peut-être réunir une convention islamique et lui poser ces fameuses 12 questions que Napoléon avait posées aux Juifs avant de les prendre pour des êtres humains :

1) Est-il licite aux juifs [musulmans] d'épouser plusieurs femmes ?

2) Le divorce est-il permis par la religion juive [musulmane] ? Le divorce est-il valable sans qu'il soit prononcé par les tribunaux, et en vertu de lois contradictoires à celles du Code français ?

3) Une Juive [musulmane] peut-elle se marier avec un Chrétien, et une Chrétienne avec un juif [musulman] ? Ou la loi veut-elle que les Juifs [musulmans] ne se marient qu'entre eux ?

4) Aux yeux des Juifs [musulmans], les Français sont-ils leurs frères, ou sont-ils des étrangers ?

5) Dans l'un et dans l'autre cas, quels sont les rapports que leur loi leur prescrit avec les Français qui ne sont pas de leur religion ?

6) Les Juifs [musulmans] nés en France et traités par la loi comme citoyens français, regardent-ils la France comme leur patrie ? Ont-ils l'obligation de la défendre ? Sont-ils obligés d'obéir aux lois et de suivre toutes les dispositions du Code civil ?

7) Qui nomme les Rabbins [imams] ?

8) Quelle juridiction de police exercent les Rabbins [imams] parmi les Juifs [musulmans] ? Quelle police judiciaire exercent-ils parmi eux ?

9) Ces formes d'élection, cette juridiction de police judiciaire, sont-elles voulues par leurs lois, ou seulement consacrées par l'usage ?

10) Est-il des professions que la loi des Juifs [musulmans] leur défende ?

11) La loi des Juifs [musulmans] leur défend-elle de faire l'usure [d'emprêter de l'argent] à leurs frères ?

12) Leur défend-elle ou leur permet-elle de faire l'usure aux étrangers [d'emprêter aux banques] ?

Madame le Président de la République Marine Le Pen devrait s'affairer à cette tâche dès les premiers jours de son mandat en 2012. C'est donc une manie de la "France éternelle" que de convoquer, une par une, à peu près tous les cent ans, les différentes communautés qui essaient de la composer, pour lui arracher des serments de fidélité. D'un côté, c'est apaisant. En 2111, on rigolera comme on le fait aujourd'hui pour Napoléon et son délire. Ce n'est donc qu'un mauvais moment à passer. Dans un siècle, la victime sera une autre communauté. Qui d'ailleurs ? Les Mormons, peut-être. J'aurais 127 ans en 2111. Je ferais partie d'une religion respectable pour l'époque, nanik...


Régis Debray, un de ceux qui savent encore manier les bonnes formules (et qui, comble du paradoxe, ne siège toujours pas à l'Académie française !), disait jadis : "La démocratie, c'est ce qui reste d'une république quand on éteint les Lumières". Eh bien, nous, nous disons : éteignons les Lumières et permettons à ceux qui le veulent, à commencer par les religieux et religieuses de l'ordre régulier chrétien, de vivre dans leurs cavernes, leurs caves, leurs ténèbres. Car si la démocratie libérale m'honore en me laissant au milieu du gué, la république m'avilit en me prenant pour du bétail. Le choix est vite fait... Nous n'avons pas de cerveau à vendre. Ni bride ni éperon. Respect !
Ah j'oubliais, les Juifs de Paris avaient encore dit en 1789, "un objet unique domine et presse toutes nos âmes; le bien de la Patrie et le désir de lui consacrer toutes nos forces". Nous, musulmans de France, pensons la même chose. Wallâhi. Il suffit juste de nous en donner l' opportunité. Vive la France ! Vive la Démocratie ! ;)


Signé un troglodyte.

vendredi 27 août 2010

Aheurtement

La Haute-Botte a changé de visage. Le chef d'état-major vient de partir en retraite; il est content, il va s'installer à Bodrum; une ville du sud, très ensoleillée. Durant ses deux ans de mandat, l'armée a été contestée de toutes parts, des plans de coup d'Etat ont été mis à jour, l'incurie professionnelle des militaires, incapables de protéger des casernes situées bizarrement au nez des terroristes kurdes, a été pointée du doigt, des soupçons de collusion entre officiers et terroristes ont durablement plané mais tant pis; le flandrin Başbuğ va finir ses jours dans une villa. A Bodrum.

Un fonctionnaire part en retraite après une désastreuse carrière. La responsabilité n'existant pas pour les officiers, il ne répondra de rien. Il sirotera sa liqueur. A Bodrum. "Ah il la mérite sa retraite hein !"... C'est une coutume : les généraux en retraite "tiennent garnison" au Sud. A croire qu'ils sont éreintés après une carrière de renoncement et d'acharnement. Les terroristes sont là, eux; depuis trente ans. Les généraux ont tous démérité, eux. Tant pis, la carrière est terminée. "La retraite est un droit, coco !", "je sais, je ne dis rien...".

Le haut commandement a changé, aussi. Du coup, des "séances" sont organisées dans les casernes : le partant et l'arrivant font des discours. Le Chef de l'Etat ou les préfets et autres officiels civils sont là. Ils écoutent. Et les généraux, qui se sentent galvanisés par tant de sollicitude, en profitent pour déclamer leurs vues en matière de politique générale et surtout pour répandre les semences de la laïcité. Leur pertinacité est connue. Car personne n'est choqué d'assister, en réalité, à une conférence sur la politique turque; personne ne s'attend, par exemple, à entendre le partant faire un bilan de l'état de ses forces, du ravitaillement, du déploiement, de la haute technologie achetée durant son mandat, etc. Écoutons le nouveau commandant de la première armée basée à Istanbul : "je voudrais spécialement préciser que si les commandants changent, il n'en reste pas moins qu'il n'y a aucun changement dans la position ferme de l'armée de protéger les attributs de notre République que sont l'Etat unitaire, la laïcité, l'Etat social et l'Etat de droit".

Bien. Si le Général se contentait de rappeler que son rôle était de défendre le territoire de la République (et plus précisément la zone de défense d'Istanbul), on aurait compris. Lui veut "protéger la République". L'Etat social, par exemple. Il s'estime compétent pour le protéger. Quel peut être le rapport entre le général qui défend Istanbul et l'Etat social ? Aucun. Pas plus que l'Etat social ou la laïcité ou encore moins l'Etat de droit sont des sujets relevant du chef d'état-major des armées. Imaginons le général Benoît Puga (chef d'état-major particulier du Président Sarkozy) succédant à l'amiral Guillaud (chef d'état-major des armées) nous déclamer une telle prose. Au-delà d'être un scandale, ça serait ridicule. Le Général nous parler par exemple de la laïcité et de l'interdiction du niqab en France ! Eh bien c'est ce qu'il se passe chaque année en Turquie. Un fonctionnaire donne des instructions politiques aux élus. Car un général est un fonctionnaire, au même titre que le directeur général de la police nationale ou de l'office national des forêts ou de la santé. A-t-on déjà croisé un Directeur général de la police nationale parler de laïcité !

La laïcité est un sujet dont tout le monde parle mais dont personne ne comprend l'esprit. On entendait encore hier le CHP clamer sur tous les toits avoir trouvé une solution au problème des filles voilées interdites d'université. Le rapporteur du CHP qui travaille sur cette question, le professeur Sencer Ayata, enseignant à la prestigieuse ODTÜ s'il-vous-plaît, nous donne la recette : on sait que la laïcité turque interdit aux filles voilées d'accéder à l'université; comme on ne peut pas changer cette conception de la laïcité, eh bien on va s'en prendre aux filles voilées. Le Professeur Ayata est content de sa trouvaille : les filles qui montrent un bout de leur chevelure pourront occuper les bancs de la fac ! Voilà l'astuce, donc : défroque-toi et entre...

"Quelques mèches, valla, c'est tout". Mais le Professeur Ayata a bien affûté son plan : pour contrecarrer toute éventuelle dissidence, il a décidé de s'armer de l'avis des oulémas. Il faudra négocier avec eux pour leur "arracher" une fatwa sur le port "partiel" du voile ! Jadis, quand la Cour européenne avait qualifié le voile de signe politique, le Premier ministre Erdogan avait justement gémi : "t'es qui toi pour qualifier le voile ? Seuls les oulémas peuvent le faire !". Et pendant des semaines, le CHP l'avait attaqué bille en tête; le mot "oulémas" faisait peur; la charia était là; on basculait... Et le Professeur Ayata s'en remit également aux oulémas. On se marre, c'est tout... Soit dit en passant, les courants minoritaires au sein des religions ont également droit de cité dans un système démocratique; même si tous les oulémas du monde entier tombent d'accord pour nier la prescription du voile, une croyante, s'appuyant sur sa lecture du Texte sacré, a droit au respect de sa liberté de religion.

Les fascistes restent fascistes; il eut été plus simple d'être intelligent et de lever tout simplement cette interdiction. Les fascistes ont un problème avec Dieu et s'apaisent en s'en prenant à ses ouailles. Les plus grands défenseurs de la laïcité (leur laïcité) sont ceux qui ont un péché à se faire pardonner. Ils veulent donc noyer leurs remords dans le détachement général. Je suis fautif pourquoi tu ne l'es donc pas non plus ? C'est connu, quand quelqu'un, par son comportement ou ses paroles, insinue qu'on vit dans le péché, on se braque. Analysez les tenants de la laïcité-mode de vie, ce sont toujours des personnes qui ont un problème avec la religion.

Les fascistes restent des fascistes; ils veulent soit libérer les femmes voilées malgré elles car, dans leur petite tête, au XXIè siècle, on ne se soumet pas à Dieu soit modeler une partie de la population selon leurs propres goûts esthétiques. Or la laïcité nous impose la sérénité : même si 95 % des femmes vivant en Turquie portaient le niqab, ça serait encore une fois une question de liberté de conscience et non d' "image de la Turquie" ou d' "esthétique en vigueur" ou de "mode contraire à la tradition turque". Car avec l'avènement des droits de l'Homme, la souveraineté des traditions n'a plus cours; l'épanouissement individuel est le seul impératif qui vaille.

On s'en souvient, le président du CHP, Kemal Kiliçdaroglu, avait lui aussi émis une proposition : attendre que la race des filles voilées s'éteigne un jour ! Quand le CHP se penche sur un problème pour le régler, il complique encore plus la donne. D'un côté un leader, de l'autre un professeur d'université. Du barbotage à profusion. "Allez allez, restez comme vous êtes, plus vous prenez les airs d'un parti démocrate, plus les problèmes ont l'air insolubles". Quand le CHP s'emploie à trouver une solution, il crée davantage de problèmes. Allez, merci; ça va aller...

samedi 28 novembre 2009

Subreptice accoutumance

Faut-il commencer à s'inquiéter, c'est la question que je me pose. Quoique l'article 10 de la Déclaration des droits de l'Homme est là, bien ancré, droit dans ses bottes : "Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la Loi". Mais l'on a bien compris que l'on ne se situe plus dans la sphère purement normative. La stigmatisation a commencé; tranquillement, sans indignation, en douce, petit à petit. Une indolore mise en mouvement.

L'on a le droit d'être contre le voile; de "rétrograder" sa valeur religieuse, de repenser sa légitimité à notre époque, de pleurer sur le sort des "folles" qui le portent, de fustiger les phallocrates qui l'adorent, etc etc. Mais l'on n'a pas le loisir de porter atteinte au droit de celles qui ont décidé de le porter par conviction religieuse. C'est que la liberté religieuse est une des plus sacrées, c'est comme cela. Le fait est que le monde compte plus de théistes que d'athées. Et les premiers n'ont pas encore atteint l'état d'éveil des seconds; ils comptent donc sur des fables, des principes, des règles transcendantales pour mener leur barque. Et il s'avère que leur Créateur leur a imposé quelques devoirs; ce n'est pas qu'ils ne savent pas vivre et qu'ils n'ont pas envie de faire la fête sans arrêt, de forniquer à tout bout de champ, de balancer par-dessus bord toute rigidité, bref de s'installer dans ce monde; c'est que l'au-delà, l'hypothétique les préoccupe plus; d'autres se contentent d'être pascaliens et de réprimer leur naturelle insoumission "au cas où". Résultat : certains vivent "soumis" à Dieu et se concentrent sur leurs obligations vis-à-vis de Lui.

Il est vrai qu'en France, il est de tradition de pyrrhoniser; et les racines du concept de tolérance ne se perdent pas dans les tréfonds. Une histoire de greffe, parfois ça ne tient pas. L'Histoire de France n'a jamais été irisée. La mentalité n'est donc pas instinctivement portée vers la tolérance de l'Autre. Martine a beau jurer; dorénavant le Parti socialiste va reprendre du poil de la bête, nous dit-elle, il va se reconcentrer sur les valeurs de gauche dont le projet d'intégration est un des chapitres. Bien.

Mais comment changer ce qu'il y a dans la tête des gens. Les esprits guinguets existent aussi, il faut faire avec. Lorsque l'on disait burqa (ou niqab plutôt), il fallait en réalité comprendre, voile. Ce fichu qui symbolise la soumission de la femme. Et comme l'hypocrisie n'a jamais ruiné personne, l'on se complaisait à commencer chaque phrase par le distinguo classique entre le voile, nécessairement respecté, et le voile intégral, évidemment honni. Les hommes sensés ne sont pas en voie de disparition certes, mais l'on sent bien que quelque chose bascule. Renaud Denoix de Saint-Marc, vice-président du Conseil d’Etat de 1995 à 2007, pouvait déclarer tout naïvement : « le milieu de l’enseignement public est très anti-religieux, très intolérant sur le plan religieux, alors qu’il est laxiste sur ce qui touche à la tenue vestimentaire des élèves. Je n’ai jamais compris, pour ma part, comment on laisse entrer des gamins avec des casquettes vissées de travers sur la tête ou des gamines avec des mini-jupes et le nombril à l’air, et qu’on se pâme de fureur à la simple vue d’un mouchoir sur la tête d’une jeune fille qui ne se livre à aucune provocation ni à aucun prosélytisme » (Droit et société 68/2008, p. 209). Dorénavant, l'on commence à préparer les esprits à une grande offensive; l'on essaie de légitimer les discussions les plus illégitimes, les plus dangereuses.

L'on rêve, en réalité; ça doit être ça. Des référendums sur des minarets par-ci ! Des députés qui crient haro sur le voile en plein hémicycle par-là ! Alors que Lubna al Hussein ne cache pas son désir de voir un jour une Mecque où les femmes ne seront plus voilées, l'on apprend qu'une Canan Aritman version française, commence à émerger. Madame la députée Françoise Hostalier. Furieuse. Enragée que l'on puisse venir aux portes du temple pour braver spécialement la République. Fanatisme. L'on se souvient encore du respect que les députés de la République avaient manifesté à l'égard d'un de leurs anciens collègues, un abbé.


Il fut un temps en Turquie où le Premier ministre social-démocrate Bülent Ecevit avait littéralement foutu dehors une députée qui avait eu le tort de porter un voile; voilée non pas du jour au lendemain mais depuis les origines. Elle avait été élue par le peuple dans cet état. Une impolitesse qui ne seyait pas à Ecevit, un Monsieur pourtant. Fanatisme.

Dernièrement, c'était en Belgique que l'on essayait d'enquiquiner une députée voilée. Echec. Elle triompha.

Madame la députée Hostalier, nous dit-on, avait rédigé une proposition de loi en vertu de laquelle le voile serait interdit "dans tous les établissements où est exercée une activité de service public"; comprenez l'espace public. L'on y arrive petit à petit. Et elle serait inconsolable sur la loi de 2004, elle aurait préféré que les universités aussi entrent dans son champ d'application... Le mérite des musulmans dans ce pays, c'est qu'ils contribuent à la définition de l'identité nationale; une contribution en creux, c'est déjà ça. "Cétait bien le temps où ils étaient dans leurs caves hein ?", "ouais franchement, plus ils sont visibles, plus ils nous narguent j'ai l'impression !","on les aura un jour ou l'autre tu verras, ils s'excuseront eux-mêmes d'être musulmans, les valeurs de la République, c'est ça mon ami, du vent, ça débarrasse...", "et d'ailleurs, s'ils ne sont pas contents, ils n'ont qu'à activer la hijra, hein, qu'est-ce t'en penses ?", "bah oui tiens, qui a dit que l'on ne pouvait pas fuir la patrie des droits de l'Homme ?"...