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lundi 12 mars 2012

Craquèlement

Il est une "coutume" que les musulmans qui viennent de se rencontrer, doivent respecter : non non, pas les salamalecs. Cette formule de salutation commence à concerner dorénavant tout le monde et plus spécifiquement les musulmans. Notre "coutume" est beaucoup plus doctorale et beaucoup moins quiète : il s'agit tout bonnement de s'écharper sur les prescriptions de la religion...

Celui qui a lu trois hadiths et deux sourates de plus prend les allures d'un puits de science, il lance des phrases toutes faites, chipées à droite à gauche et espère troubler l'esprit nécessairement étriqué de ses interlocuteurs. Celui qui préfère vivre aux crochets de la tradition sans se soucier de la réflexion primaire que demande toute adhésion à une doctrine, se dresse immédiatement sur ses ergots. Il rétorque à sa manière, en décochant tous les arcs que lui a préventivement procurés son maître (ou starets ou cheikh ou imam ou tout ce qu'on veut car, faut-il le rappeler, le bon musulman est avant tout un suiveur; qui a lu le Coran en entier, franchement, avant de se déclarer musulman ? Personne. Chacun suit un exégète et s'en contente). Enfin, dans ce groupe où le "docte" (l'avocat du diable, donc) et le conservateur se chamaillent, il y a toujours un tiers indécis; celui qui se range d'emblée aux côtés du conservateur avant de basculer, au fil de la discussion, vers les vues de l'hérésiarque et de revenir in fine sur ses premières pensées, au cas où, mais avec, à chaque fois, une conviction un peu plus entamée. Et ces trois types sont, en théorie, les adeptes d'une seule et même religion...

Dans ces moments précis, on a envie de compatir avec Dieu. Comment ne pas le faire, franchement ! Il en voit tellement des vertes et pas mûres qu'on ne peut s'empêcher de se figurer un dieu passablement mal à l'aise avec les scènes auxquelles il est témoin. Alors vas-y quand les femmes arabes de l'ère post-révolutionnaire supplient à leurs nouveaux gouvernants "islamistes" de ne pas appliquer la charia ! Des musulmans donc, demandent le plus sérieusement du monde, de ne pas transcrire dans les faits les prescriptions de leur Dieu auquel ils se disent pourtant très attachés ! Et ce n'est pas une simple revendication, il y a des larmes, des supplications, des avertissements, des peurs. Peur du Coran !

Évidemment, le benêt rétorquera : "t'as rien compris, dégage, ces femmes ne sont pas contre l'application de la charia, elles sont contre la notion même de charia, elles pensent que l'islam ne renferme pas de code juridique prêt à l'emploi !". Oui, ça, je le sais. Merci. Mais ce n'est pas ce point de vue qui m'intéresse. Je parle de Dieu. Une partie de ses créatures se déclarent contre l'application de son Livre sacré ! Car d'autres en ont monopolisé le sens ! Imaginons, des gens qui promeuvent l'inégalité entre les sexes, des types qui croient que couper des mains et des pieds relève de la normativité islamique passent pour ses plus fidèles lieutenants ! En somme, ils croient que dire à tout un peuple (par exemple tunisien), "allez, on revient en arrière, depuis 1956 on vit dans le péché !" est tout simplement une exigence de leur religion. Islam et réaction ! Le monde moderne a octroyé des droits aux femmes ? tant pis, Dieu veut la discrimination ! Le monde moderne a interdit tout traitement dégradant et les peines corporelles ? tant pis, Dieu veut la barbarie, des mains arrachées, des femmes lapidées !

Dieu veut, Dieu demande, Dieu impose... Dieu doit être gêné, c'est clair. Pour un sanguinaire, il passe, excusez du peu. Comment partage-t-on une même religion avec deux conceptions aussi radicalement opposées ? L'un dit "ferme application", l'autre dit "phénoménologie historique". Deux approches ou deux religions différentes ? Car ce n'est pas de la simple spéculation théologique qu'on peut faire bien au chaud, un verre de thé dans la main, des surligneurs et des tonnes de livres sous les yeux. On touche, là, à une notion fondamentale, la justice. Il ne peut y avoir de gris, c'est soit blanc soit noir. Soit la femme hérite moins que l'homme comme nous l'enseigne le Coran du VIIè siècle soit elle hérite au même niveau que lui comme nous l'ordonne l'esprit du Coran au XXIè siècle.

Si les femmes en sont toujours à des "appels pour la dignité et l'égalité" auprès de leurs gouvernements "islamistes", c'est qu'il faut pleurer. La religion révélée au Prophète pour, justement, rétablir la dignité et l'égalité, se voit rappeler à l'ordre, 14 siècles après ! Car elle est devenue le symbole de la barbarie et de l'injustice ! La conception de la justice du VIIè reste le modèle pour certains, comme si le cran n'avait pas été rehaussé depuis 14 siècles. Il faut être fixé une fois pour toute sur "notre" religion. Un des deux groupes a forcément tort. La déviation peut-elle continuer à demeurer une "des" conceptions de l'islam ? Une épuration est impérieuse. Une redéfinition de l'islam est nécessaire. Des démissions sont indispensables. Car quand mon soi-disant coreligionnaire défend la lapidation et le sang à tout prix, moi je ne comprends plus rien. Je suis de sa religion ? On s'est trompés quelque part. Nous ou eux. Il faut des excommunications, assurément.

Il s'avère que Dieu n'intervient plus depuis belle lurette et les savants ont dépouillé l'islam. Il ne reste plus que le "chacun pour soi" et le discernement. Le Prophète avait dit : "l'islam est né à l'étranger. Il finira comme il a commencé : en exil. Bienheureux sont ceux qui s'expatrient". S'expatrient dans leur for intérieur. Voilà la solution. La foi du charbonnier, les musulmans "culturels" et faussement conservateurs, par-dessus bord. Il nous faut des mystiques car comme le disait Ibn Arabi, "la Certitude jaillit des profondeurs du coeur". L'islam sera spirituel ou ne sera plus, en somme. Car on n'est plus dans les querelles d'exégèses ou dans les bienfaits de la pluralité, on est dans la recherche d'un dénominateur commun. Autant dire, au stade où il faut s'affoler...

dimanche 18 septembre 2011

"Rêvons, c'est l'heure" (Verlaine)

On raconte qu'Aziz Nesin, un athée et donc un humaniste en théorie, n'en avait pas moins un péché mignon, pour le coup, irrationnel; une aversion pour les Arabes. En marge d'un colloque organisé au Caire, l'intellectuel turc ambulait dans les ruelles de la capitale pour respirer un peu, et peut-être se désencroûter, qu'il ne s'empêcha d'éructer : "heureusement qu'on a perdu ces terres", "pourquoi donc Maître ?", "t'imagines, ces types seraient aujourd'hui nos concitoyens !"... Effectivement. Une calembredaine que SOS Racisme version turque (si ça existe) n'aurait pas hésité à vulgariser en "connerie". D'autres auraient tenu un discours plus apaisant, du genre, il ne faut pas s'en prendre à Nesin mais raisonner sur la base du "Nesin idéal-typique". Celui qui méprise l'Arabe pour ce qu'il est ou supposé être. Un fataliste, un fanatique, un phallocrate, un indolent, un bâté, un sagouin. Celui qui ne mérite pas la démocratie car trop attaché à sa religion obscurantiste. Celui qui n'a pas eu l'heur de trouver sur son chemin, un Mustafa Kemal prêt à couper les ponts avec la "tradition". Celui qu'il faut conseiller au plus vite de peur qu'il s'enfonce trop dans sa religion, nécessairement lèse-liberté et étouffe-raison.

Même le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, pourtant un islamo-fascisto-terroristo-iranophilo-chariatiste comme on le sait, s'est amusé à singer le kémaliste mandarinal. Au Caire même. C'est qu'il a, tout bonnement, conseillé aux Égyptiens d'adopter la laïcité. "La laïcité, ce n'est pas l'athéisme, c'est l'égalité de traitement de toutes les religions; j'espère que l'Egypte adoptera une Constitution laïque", dixit. Voilà donc un "islamiste repenti" en train de promouvoir la laïcité. Pas n'importe laquelle, la sienne, la turque. Devant un auditoire médusé. Car le mot laïcité, ilmaniya, écorcherait l'oreille arabe. Du coup, la jeunesse égyptienne qui avait joué des coudes pour boire les paroles du musulman mais néanmoins démocrate Erdogan, a eu l'air tout chose. Les Turcs ont une expression pour souligner l'absurdité d'un discours qui n'a aucune chance d'être compris dans une enceinte, car trop allogène : "vendre des escargots dans un quartier musulman" (müslüman mahallesinde salyangoz satmak). Activité inane puisque les musulmans ne mangent pas d'escargot... (Obiter dictum : les Turcs étant musulmans hanafites, dans leur esprit, tous les musulmans sont soumis à cette interdiction alors qu'en réalité les musulmans malikites ne le sont pas).

Et surtout Erdogan donne des verges pour se faire fouetter. Car s'il pouvait appliquer cette définition (incomplète mais exacte) dans son propre pays avant d'en être le VRP en Egypte, en Tunisie et en Libye, ç'aurait été tellement mieux. La laïcité a trois composantes : d'abord, la séparation organique de l'Etat et des autorités spirituelles ce qui induit une égalité de traitement vis-à-vis de toutes les croyances et convictions; ensuite, la séparation matérielle de la législation étatique d'avec un quelconque droit religieux; enfin, la garantie de la liberté de conscience (et pas seulement de la liberté de religion car l'athéisme a également droit de cité). Malheureusement, la Turquie est un "État laïque au rabais". Les deux tiers de la laïcité sont malmenés. Déclinaison : l'Etat contrôle l'islam par le biais du Diyanet et rétribue les seuls imams, il s'immisce dans l'administration des patriarcats orthodoxe et arménien, il interdit aux étudiantes musulmanes de porter un voile à l'université, il défend aux enfants musulmans de moins de 12 ans de s'inscrire dans les écoles coraniques, il prohibe par une disposition constitutionnelle les congrégations religieuses, il se mêle de savoir si le "cemevi" des alévis est un lieu de culte ou non, il promeut le sunnisme hanafite dans les cours de religion, etc. etc. Paradoxe illogique, aucun groupe religieux n'est satisfait de cette laïcité. Les musulmans dévots sont stigmatisés, le patriarche orthodoxe se sent "prisonnier à Constantinople", les Arméniens sont sur le qui-vive et les alévis se font insulter du matin jusqu'au soir. C'est le même Erdogan qui, lors des meetings préélectoraux, faisait huer par la foule, le président du CHP Kemal Kiliçdaroglu dont il jetait en pâture l'appartenance à l'alévisme, comme si c'était une tare. Dernièrement, c'est le vice-président de l'AKP qui lia le silence de Kiliçdaroglu sur ce qui se passe en Syrie à une "connivence religieuse". Kiliçdaroglu l'alévi devait bien soutenir Al-Asad l'alaouite. Drame dans le drame, tragédie dans la tragédie, certains alévis précipiteux voulurent se défendre en anathématisant à leur tour les alaouites (les Nusayrites), des "égarés" puisqu'érigeant Ali en Dieu. Et cette fois-ci, ce furent les Nusayrites de Turquie qui rouspétèrent et appelèrent à plus de respect ! La laïcité turque, garantie de l'esprit de concorde ? M'ouais...

Évidemment, l'opportune "conversion" d'Erdogan a surpris tout le monde. Le président d'un parti qui avait été sanctionné en 2008 par la Cour constitutionnelle pour activités contraires à la laïcité se fait le chantre de celle-ci, il y a de quoi ! Sapristi ! Les laïcistes turcs doutent et extravaguent, eux qui avaient tout misé sur la stratégie d'affolement; les islamistes du pays émettent des réserves ou se lancent dans des interprétations absolvantes, du genre "mais non, il a voulu donner des gages aux Occidentaux en assurant vouloir protéger les minorités religieuses, c'est tout, Erdogan laïque, ça ne colle pas ! Astaghfiroullah...". Et surtout, les Frères musulmans se sont inscrits en faux : "chaque pays a sa propre expérience". La laïcité dans un pays arabe, franchement ! Même un régime laïque comme celui de Saddam Hussein, n'avait pas résisté à la tentation de présenter l'orthodoxe Michel Aflaq comme un musulman. Un nationaliste arabe ne pouvait qu'être musulman, n'est-ce pas ! Il fut enterré selon l'usage islamique au nez et à la barbe de sa famille chrétienne !

Et la laïcité est-elle possible sans un minimum de sécularisation ? Comment expliquer à un vieillard qu'il ne pourra plus répudier sa femme au motif que le nouveau code civil ne le permet plus ? "Pourquoi un nouveau Prophète est arrivé ?", "bah non, vieux, on est laïque dorénavant !", "et la Loi de Dieu ?", "euh..., j't'explique, le monde musulman doit passer à la conception mutazilite, tu sais celle qui dit que le Coran n'est pas incréé", "d'accord mais la Loi de Dieu ?", "bah..., c'est que... elle n'est plus, comment dire...", "vade retro satana !"... Ce fut le défi d'Atatürk, une laïcité autoritaire qui devance la sécularisation; et malheureusement, ça n'a pas marché. Car en anatolie profonde, les mariages et les divorces se font souvent conformément au droit islamique (notamment s'agissant de la dot, de la tutelle, de la restitution de la dot en cas de non consommation du mariage). Et les plus conservateurs demandent conseil aux imams pour régler leurs successions.

Et ce qui devait arriver, arriva. Le CNT libyen a annoncé que la charia serait "la source principale de la législation". Comme en Egypte. Et comme en Tunisie en réalité, car la charia est une source matérielle en droit de la famille. La "colactation" est un empêchement au mariage conformément au fiqh, le délai de viduité après un décès ou un divorce que doit respecter l'épouse est le même que celui fixé par ledit fiqh, la dot est une condition de validité du mariage comme en dispose encore une fois le fiqh, l'époux reste le chef de famille comme nous l'enseigne ce même fiqh, le régime de droit commun en matière matrimoniale reste la séparation des biens (la communauté réduite aux acquêts étant facultative) comme le prévoit encore et toujours le fiqh et ce n'est qu'en 2009 que la Cour de cassation tunisienne a décidé que l'empêchement du mariage entre une Tunisienne musulmane et un non-musulman (même Tunisien) était illégal. Mais il s'avère qu'aucun officier n'accepte de célèbrer une telle union car l'immuable fiqh s'y oppose (c'est notre professeur de droit de la famille, une Tunisienne, qui nous l'avait soufflé) ! En outre, les quote-parts en matière de succession viennent tout droit de cet inépuisable fiqh (s'il y a des enfants, le mari hérite du quart des biens de sa femme alors que celle-ci hérite du huitième des biens de celui-là). Enfin, la filiation naturelle n'est pas clairement reconnue. Conformément à..., c'est bien, tout compris...

Bref, tant que le fiqh sera vu comme un élément de la foi par les musulmans, la laïcité et la démocratie resteront incomprises et inacclimatables. Car elles postulent l'absence de discrimination, que le droit musulman, lui, institue. Ca ne sert à rien qu'un Eveillé, un progressiste, un humaniste, tout ce qu'on veut, se mette à affirmer qu'un droit qui s'inspire du Coran ne devrait plus être une option. Car la pratique sociale saura très bien contourner les canons "importés". Pratique sociale qui est le fruit du patriarcat et de l'illétrisme rémanents. La solution, alors ? Une laïcité à coups de serpe ? Non plus. La laïcité autoritaire ne sert à apaiser que ceux qui ont besoin d'être apaisés, et c'est tout. Car le "peuple profond" reste attaché au droit musulman (cf. Pierre-Jean Luizard, Laïcités autoritaires en terres d'islam).

Les "essentialistes" n'ont pas raison mais ils n'ont pas entièrement tort non plus; changement de paradigme appelle maturation; maturation implique déconstruction théorique (mutazilisme/acharisme; Coran créé/incréé; expérience existentielle du monothéisme/phénoménologie historique). "C'est tout à la fois affaire de temps et de volonté. Le volontarisme excessif n'apporte aucun résultat; le facteur temporel, lui, pose problème" (Hichem Djaït, La crise de la culture islamique, p. 330). Que disait-il déjà le sage qui nous a quittés l'an dernier : "Rien ne se fera sans une subversion des systèmes de pensée religieuse anciens et des idéologies de combat qui les confortent, les réactivent et les relaient. Actuellement, toute intervention subversive est doublement censurée: censure officielle par les Etats et censure des mouvements islamistes". Les candidats à la "subversion" ne se bousculent pas, ne se bousculent plus. Takfîr et imprécations pleuvent... Rêvons quand même.

lundi 5 septembre 2011

Et notre première pensée va à...

Une victime collatérale ou une affidée raboteuse ? La question que je me pose. La famille Qadhâfî se démembre, s'éparpille en direct mais c'est cette femme qui m'intrigue le plus. Oui, au fait, c'est une rescapée ou une partisane, cette dame ? Car le tableau est navrant sinon déchirant. Une tragédie. Être l'épouse d'un fou, un vrai. Être la mère de petits monstres, hautains, violents, cruels à qui fera mieux que l'autre. Être une femme qui pleure la mort de ses fils. Être une femme qui célèbre la naissance d'une petite-fille, le premier jour de son exil. Être une folle, sans doute. Après tout, la dinguerie familiale l'a, peut-être, touchée. La matriarche du clan. Issue d'une famille catholique originaire de Mostar, petite-fille d'un inspecteur croate de l'Education nationale austro-hongroise (tout cela, au conditionnel), infirmière de profession, mère de philosophe, d'avocate, d'officiers, de footballeur et de médecins. Femme de dictateur. Voici Madame Safia Kadhafi...




Elle n'a ni l'élégance d'une Cheikha Mozah, ni le charisme d'une Suzanne Moubarak, ni l'arrogance d'une Leïla Ben Ali, ni la modestie d'une Lalla Salma, ni l'assurance d'une Asma el-Asad ou d'une Rania de Jordanie. On ne l'a vue que très peu, on ne l'a jamais entendue, on l'a rarement admirée. Les mauvaises langues disent qu'elle n'en a pas moins amassé une fortune; peut-être. Elle n'en demeure pas moins aujourd'hui, une mère meurtrie. On se rappelle tous Sadjida Talfah, épouse de Saddam, autre mère talée. Deux fils et un petit-fils tués, deux gendres assassinés. Son triste sort aurait poussé Safia Kadhafi à convaincre son mari d'arrêter son programme nucléaire. Aujourd'hui, c'est son tour. Qui convoque-t-on dans ces moments-là ? "Dieu ?". Non, Victor Hugo : "Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,/ Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends./ J'irai par la forêt, j'irai par la montagne./ Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps./ Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,/ Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,/ Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,/ Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit./ Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,/ Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,/ Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe/ Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur." (Les Contemplations).


Une Première Dame donc qui débarque avec ce qu'elle a pu recueillir de sa famille, en Algérie. On la laisse se reposer... Madame Bouteflika en a sans doute été touchée, pouvions-nous penser que nous devons nous raviser. C'est que l'Algérie n'a pas de Première Dame. Ou plus exactement de Première Dame visible. Car le Sieur Bouteflika la cache, comme le faisait en son temps le Roi du Maroc et comme le fait actuellement le Roi d'Arabie Saoudite (et comme ne l'a jamais fait Ahmadinejad, dit en passant). Bouteflika l'aurait épousée, Madame Amal Triki donc, sur le tard, dans les années 90. Quand il était cinquantenaire. Et cela pour pouvoir se présenter à l'élection présidentielle, paraît-il, car la Constitution algérienne exige dans son article 73 que le conjoint du candidat ait la nationalité algérienne, autrement dit que le Président soit marié. On sait au moins qu'en cas de pépin, elle n'aura pas à fuir le pays puisqu'elle ne vivrait pas en Algérie mais à Paris. On la laisse se délasser l'esprit...


Sur les forums algériens, certains de ses compatriotes préfèrent ne pas trop réfléchir sur cette configuration. Une drôle de vie de famille, reconnaissons-le. C'est qu'on a peur de découvrir des choses sur le Président, du genre il était très attaché à sa mère, il n'a jamais eu d'enfant, c'est donc bien qu'il se peut qu'il soit, etc... Un "rebeu" gay, tout ce qui fait fantasmer les Occidentaux. "Qu'on le laisse tranquille ! On n'a pas à connaître la vie privée de nos dirigeants !" disent les plus gênés. Ah ouais ? Pourquoi donc ? N'est-ce pas normal de savoir ce que devient la femme de son Président ? En Turquie, par exemple, la vie privée de Mustafa Kemal est soigneusement tue. Non non, ce ne sont pas les écrits et les témoignages qui manquent, c'est l'autocensure qui prévaut. C'est vrai qu'un de ses plus féroces dissidents avait prétendu qu'il était bisexuel; on sait aujourd'hui qu'il a fiellé par rancune et par jalousie. Ses propos restent très agressifs et ses mémoires qui les contiennent sont toujours interdits de publication en Turquie. En France, non; en voilà donc un extrait qui met si mal à l'aise que je ne le traduis pas, débrouillez-vous : "Müthiş bir ayyaştır. Her gece sabaha kadar içer, körkütük olur. Bütün ömrü öyledir. Gençliği de böyle içki ve fuhuş ile geçmiştir. Recûliyeti yoktur, fakat şehvete pek düşkündür. Fuhşun kadın, erkek, fail, mef'ul her nev'ini yapar. Bu sebepten veya anası fahişe olduğundan olacak ki, bütün milletten namus ve iffeti kaldırmağa çalışır" (Dr. Rıza Nur, Hayat ve Hatıratım, cild 4, s. 1517).


Il reste que les mémoires de sa femme Latife Hanim (nièce de l'écrivain Halid Ziya Uşaklıgil, oui oui celui qui a écrit Aşk-ı Memnu) restent cadenassés dans les coffres de la Société d'histoire turque (Türk Tarih Kurumu). Et aucun historien ne s'aventure à papoter sur les relations d'Atatürk avec Fikriye Hanim dont certains disent qu'elle lui a donné un fils, alors que la vulgate officielle fait de lui, un homme de marbre, sans femme et enfants, dévoué à sa seule passion, sa république; dans ces "certains", il y a tout de même le neveu de Latife Hanim, Mehmet Sadık Öke. Qui prétend, en outre, qu'il avait également eu un fils d'une non-musulmane mais que la famille préférerait ne pas trop s'étendre là-dessus... On les laisse tous reposer en paix.


Parlant de Mustafa Kemal, on ne peut passer sous silence son engagement en Libye, il y a exactement un siècle. C'est qu'il était un officier ottoman qui tentait de faire face aux Italiens pour garder la province. Une implication ottomane si hardie (malgré la défaite) qu'en 1918, c'est le Cheikh Sanussi de Libye qui dirigea la cérémonie impériale du pèlerinage à Eyüp. En effet, dans la tradition ottomane, l'intronisation du nouveau sultan commence par son cülus (la montée sur le trône), se poursuit par le serment d'allégeance (la bey'at) et se termine (en tout cas à partir du XVIIè siècle) à la mosquée d'Eyüp où l'impétrant est ceint du sabre (kılıç kuşanma). Cet épisode du rite est normalement assuré par le Nâkibül'eşraf (le chef de la famille des descendants du Prophète qui est donc un Arabe chaféite) ou le Şeyhül'islam (le plus haut dignitaire religieux de l'empire).


Eh bien, l'histoire retiendra que la dernière "cérémonie du sabre" de l'empire ottoman a été confiée à un Cheikh libyen reconnaissant. Tellement reconnaissant que le neveu de ce dernier, devenu Idriss Ier, émir puis roi de Libye, appela au poste de Premier ministre, un sous-préfet turc, Sadullah Koloğlu (dont le fils est un journaliste célèbre, Orhan Koloğlu). Ah oui alors, les deux nations sont très proches. La preuve récente en est que la fameuse réplique par laquelle Saïf ul islâm a envoyé dinguer le monde entier avec sa Cour pénale internationale ( طز في المحكمة الدولية ) contenait un mot turc; "tuz" (طز) c'est-à-dire "sel". Un mot turc devenu gros mot en arabe vulgaire, une étymologie qui remonte aux taxations du sel égyptien par l'administration ottomane. Répétons donc, quand quelqu'un nous enquiquine, on ne dit plus "va te faire ..." mais "Tuz !". Ca fait distingué...


Il était arrivé balbutiant; déjà fou. Il s'en va barjo fieffé. Le roi Idriss Ier était en Turquie quand il a été déposé par Kadhafi. Celui-ci a été renversé mais sa voix radiophonique se fait entendre de Syrie. Le prince Muhammad As-Sanussi est présent, lui; il a soutenu son peuple (comme l'a fait, hier, le prétendant au trône d'Egypte), est revenu en mars 2011 après tant d'années d'exil et a enfin "avoué" qu'il était prêt à monter sur le trône. Voilà donc où on en est arrivé de fil en aiguille, du coq à l'âne, de-ci, de-là. La Providence, que veux-tu. Je ne voudrais pas "m'ingérer dans les affaires intérieures" de la Libye maiiis... voilà quoi. Notre première pensée va donc à...

jeudi 31 mars 2011

Responsabilité de... se ménager


Nous sommes donc fixés. Les Etats-Uniens sont en Libye, nous a annoncé le Président Obama, pour défendre leurs valeurs. D'accord, il a rajouté "et nos intérêts" mais les experts le jurent, c'était pour apprivoiser les républicains qui n'ont que faire des interventions humanitaires. La vie n'est que recette ou dépense, pour eux. Le Président devait donc absolument avancer un argument beaucoup plus massif, c'est-à-dire ahumain. D'ailleurs, les "craintes" n'ont pas tardé à émerger : "jure-le qu'tu vas pas nous aventurer dans d'autres contrées, y a plus de pognon, guy !".


Dennis McDonough, le conseiller diplomatique de l'Empereur, a mis les points sur les i : "Nous ne prenons pas de décision en fonction d'un précédent ou d'un souci de cohérence, mais sur ce qui avance le mieux nos intérêts". Voilà bien un diplomate qui sait manier la langue du peuple. Tout est clair, aucune nuance, aucune porte de sortie "au cas où". La realpolitik réduite à sa plus simple expression. Le saint patron de cette "conception", n'est autre que le Sieur Kissinger. Celui qui incarne le cynisme complet, flanqué quand même d'un prix Nobel. Celui qui, confronté à la question de la persécution des juifs (ses coreligionnaires) en URSS, disait le plus naturellement du monde, attention pour les estomacs sensibles : "And if they put Jews into gas chambers in the Soviet Union, it is not an American concern. Maybe a humanitarian concern"... Maybe...


Kissinger, un vieux de la vieille, pourtant. Celui que Golda Meir avait calmé en moins de deux; alors que cette dernière demandait à Kissinger d'honorer sa judéité et d'aider Israël, il répondit : "je suis d'abord Américain, ensuite Autrichien, enfin juif". Golda Meir, un cerveau puissant, rétorqua au tac-au-tac : "ça tombe bien, chez nous, on lit de droite à gauche !". Ouahhh ! Ah oui hein, ça existe les répliques célèbres. Mustafa Kemal, par exemple. Alors qu'il recevait un ambassadeur important et qu'il voulait lui démontrer le degré de modernité que son peuple avait atteint, le domestique turc renversa la boisson sur le convive; un geste qui glaça l'ambiance. Le servant, tête baissée, tout penaud, s'attendit à une remontrance publique. L'ambassadeur savourait ce moment de gêne. Atatürk lui lança : "Milletim herşeyi bilir de, bir uşaklığı bilmez", "Excellence, mon peuple est capable de tout sauf la domesticité", en jouant sur les deux sens du mot "uşak" signifiant à la fois "servant" et "laquais"...


On sauve donc des vies humaines. Et on pense à l'avenir, aussi. C'est précisément le métier d'un diplomate. Et nulle honte à retourner sa veste. Les intérêts de la Nation priment sur toute chose. La Turquie, par exemple. Elle a pris la sage habitude d'agencer son discours officiel aux variations du vent. Ben Ali s'est enfui ? Le ministre des affaires étrangères jure qu'il ne demandait que cela. Moubarak vacille ? Le Premier ministre dispense un cours de théologie, rappelant au vieux lion qu'il y a un au-delà et des comptes à rendre. Khaddafi massacre ses sujets ? Le Président de la République se targue de n'avoir jamais invité le Criminel en visite officielle. Heureusement, Ahmadinajad n'avait pas cligné des yeux, la diplomatie turque n'a pas eu à s'adapter... De même pour l'autre "frère", Bachar Al-Asad, occupé à passer l'éponge, mais rien de grave pour le moment. Pas besoin de dégainer les grands principes...


La diplomatie turque pouvait, pourtant, invoquer la "doctrine Sarkozy" et se reposer pour un bon moment. Celle-ci nous enseigne que l'ancien colonisateur ne doit pas se lancer à corps perdu dans la dénonciation des violations des droits de l'Homme dans ses anciennes dépendances. Histoire de ne pas donner des verges pour se faire fouetter, car la pratique démontre que ces dernières s'emparent immédiatement de l'occasion pour fustiger le "néocolonialisme". Eh bien, ça tombait à pic pour le Grand Turc : les révoltes éclatent en Algérie, en Tunisie, en Egypte, en Libye, en Syrie, au Yémen, en Jordanie et au Bahreïn. L'ancienne terre ottomane (les Turcs ne parlent jamais de colonies)...


Encore plus flagrant : la Turquie, comme on le sait, avait horreur du mot "Kurdistan". Non pas pour qualifier sa propre zone géographique (qu'on appelle, depuis la République, le Sud-Est) mais pour parler de l'espace irakien. Alors les diplomates s'éreintaient à imposer une expression précise : "le Nord de l'Iraq". Et sûrement pas, "l'Iraq du Nord". Nuance. Eh bien, on apprend que tout ce pinaillage n'est que du passé. C'est que les intérêts sont passés par-là. On l'a dit, les pépètes n'ont pas d'odeur. Si bien que le Premier ministre de la République de Turquie se rend officiellement au Kurdistan irakien pour inaugurer l'aéroport d'Erbil, construit par les entreprises turques. Barzani qui était, hier, "un coupeur de routes" est devenu entre-temps, "Monsieur le Président"...


On n'oublie point la France, évidemment. Le Président l'a énoncé de manière beaucoup plus relevée : "pour la France, ce qui se joue, ce sont les relations avec les pays arabes pour les décennies qui viennent". Certes, on avait raté le coche en Tunisie et quelques diplomates, usant de "pseudos", comme les adolescents, avaient dénoncé l'amateurisme de la France. Nous eûmes même une ministre des affaires étrangères qui avait honte de sortir à l'étranger. Et pour couronner le tout, notre ambassadeur en Tunisie, le bouillant Boris qui épate tous les arabisants de l'Inalco, avait piétiné tout ce qui faisait les "valeurs tunisiennes" rabrouant journalistes et exposant son magnifique corps. Il avait dû s'excuser.


Bon ça pouvait arriver les dérapages. On avait vu plus grossier. Tzipi Livni, la ministre israélienne, disait fièrement en 2007 : "je suis avocate mais je suis contre le droit, surtout le droit international !". On avait vu plus candide, aussi; le Tunisien, un diplomate de carrière, qui était tombé dans les bras de MAM à sa première visite en France : "c'était le rêve de ma vie de vous voir Madame, je suis comblé". Bah, il avait été remercié à peine le pied posé sur le sol tunisien... Et on vient de voir plus, comment dire, impardonnable : le chef de la diplomatie libyenne vient tout bonnement de fausser compagnie au Guide et de se réfugier au Royaume-Uni; ça ne s'invente pas...


Sous Nasser, l'ambassadeur de Turquie, Fuad Tugay, avait fait parler de lui, aussi. Il était marié à une princesse égyptienne et pas de bol, la famille régnante avait été expédiée en 1952. La presse, exacerbée par les autorités, se mit à colporter des rumeurs de mauvaise vie concernant sa femme, restée en Egypte en tant que Madame l'Ambassadrice. Eh bien Fuad Tugay ne s'est pas démonté, un jour que le corps diplomatique fût invité à une soirée, le Turc, pour protester contre ces insinuations qui pleuvaient sur sa femme-princesse, refusa de serrer la main à Nasser : "je ne serre la main qu'aux seuls gentlemen". Le show fut court, Son Excellence, déclaré illico "persona non grata", dut plier bagage et "payer" : expédié comme un bandit, il fut soigneusement fouillé à l'aéroport en violation de la tradition diplomatique. Il faut dire qu'il l'avait cherché...

Jadis, Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général de l'ONU, avait fait un rêve : "la question de l'action internationale doit se poser lorsque les États (...) contreviennent aux principes fondamentaux de la Charte et lorsque, loin d'être les protecteurs de la personne humaine, ils en deviennent les bourreaux". Mitterrand avait trouvé une bonne formule, aussi : "aucun Etat ne peut être tenu pour propriétaire des souffrances qu'il engendre ou qu'il abrite". Des prises de position très généreuses, comme on le constate. Tellement surréalistes qu'on a envie de continuer par un "et si nos intérêts en venaient à s'accorder avec ladite action, ça ne serait que pure fortuité"...




Point besoin de tirer des plans sur la comète; c'est cruel mais c'est ainsi : dans les relations internationales, les larmes se monnayent. Car les guerres, les mouchoirs, les pansements coûtent chers. Et chaque dirigeant jette d'abord un coup d'oeil sur l'état de ses finances et sur le "revenant-bon" de l'action humanitaire. Les considérations d'humanité sont mécaniquement tempérées par le cadre prosaïque des capacités et des espoirs de pétrole et de gaz de chacun. Car, on veut l'escamoter, mais le président d'un Etat doit penser à sa réélection. Et nous autres, citoyens de cet Etat, ne sommes pas si généreux qu'on voudrait le croire. La responsabilité de protéger et de se ménager. Rarement l'une sans l'autre. Tiens, l'Afrique du Sud par exemple, la locomotive de l'Union africaine, elle a béni l'intervention; alors que l'UA est partagée. C'est qu'elle rêve de chiper un siège de membre permanent au Conseil de sécurité... Et, pardon, pense d'abord aux victimes libyennes. Officiellement...

dimanche 16 janvier 2011

Men daqqa douqqa مَنْ دَقَّ دُقَّ


On l'avait croisé à Bodrum, le Raïs. En Turquie. L'été dernier. Avec sa légendaire femme. Un yacht loué à 20 000 dollars la journée. Ah oui, hein; puisqu'il faut dire du mal des sortants. Aujourd'hui, le clan a explosé, chacun essayant de trouver un point de chute. Les Tunisiens sont ingrats, mon cher. Ben Ali avait "déposé" Bourguiba, le "père de l'indépendance", pourtant. Le fameux article 57 de la Constitution. Celui qui a permis, avant-hier, au président de l'assemblée d'être "président par intérim". Le pauvre premier ministre n'a pu être président que pendant 24 heures. Il s'était rabattu sur l'article 56, lui. Moins massif. Ça ne fait rien, une petite place dans les livres d'histoire honorera son nom et sa famille. Il sera le "Abdülhalik Renda" de la Tunisie; ce dernier fut président de la République de Turquie par intérim, un jour durant, du 10 novembre au 11 novembre 1938, à la mort d'Atatürk.

Déposer le "père de la Tunisie", ç'aurait été comme chasser le "père des Turcs". Inimaginable. Astagfirullah, d'ailleurs. Que Dieu nous préserve d'avoir de telles pensées. Ils sont ingrats, on l'a dit. Alors que le père Bourguiba était celui qui avait interdit la polygamie et la répudiation. Bon, il était lui-même bigame un certain temps et avait répudié sa seconde épouse mais ça ne faisait rien, le peuple devait suivre ses réformes, pas sa "sunna". Dit en passant, la femme répudiée s'appelait Wassila Ben Ammar, arrière-grand-mère de Madame Besson. Bourguiba avait apporté la modernité; il buvait de l'eau en plein ramadan, il arrachait les voiles, il déconseillait le jeûne. Mais il se targuait en même temps de l'islamité de sa première femme, une française. Il l'avait récompensé pour "tout ce que tu as fait pour faire de mon fils un Tunisien et un musulman". Émotion...

Le père Ben Ali a fini comme le Chah d'Iran. Mais personne n'était là pour le supplier de rester. La figure du fameux pilote qui s'était jeté aux pieds du Chah a été supplantée, ici, par celle d'un pilote qui a refusé d'embarquer la famille Trabelsi qui s'affairait à s'enfuir. Les mauvaises langues disent, en effet, que Madame la Présidente et sa tribu, pompaient avec entrain, les ressources du pays.

Il avait parlé en dialectal, pourtant, Ben Ali. Histoire de communiquer avec son peuple. Après tout, il se devait de descendre à leur niveau; nécessairement bas. Car la masse ignore l'arabe littéraire. Elle l'écoute au journal télévisé et essaie de la lire dans la presse écrite. Mais ça serait tout. C'est bien pour ça qu'ils ne se comprennent pas. La faute au téléphone arabe. Le bouche-à-oreille. La phrase initiale n'a rien à voir avec la phrase d'arrivée. Et on appelle cela une nation. On a envie de hurler, évidemment. Le franco-arabe est devenu le dialecte tunisien. Encore un effet néfaste de la colonisation. N'a-t-on pas vu des pancartes en français ? Un peuple qui s'exprime dans une langue étrangère dans un moment si national, si historique, si mémorable, si intime...

On s'en souvient; en France, un député socialiste avait demandé au ministre de l'éducation de tout faire pour que le président Sarkozy ne parle plus en français "dialectal". "L'actuel président de la République française semble éprouver maintes difficultés à pratiquer la langue française. Il multiplie les fautes de langage, ignorant trop souvent la grammaire, malmenant le vocabulaire et la syntaxe, omettant les accords. Afin de remédier sans délai à ces atteintes à la culture de notre pays et à sa réputation dans le monde", M. le député demandait au ministre "de bien vouloir prendre toutes les dispositions nécessaires pour permettre au président de la République de s'exprimer au niveau de dignité et de correction qu'exige sa fonction".

Et Monsieur le ministre de l'éducation lui répondit en "français littéraire" : "En ces temps de complexité et de difficulté, le président de la République parle clair et vrai, refusant un style amphigourique et les circonvolutions syntaxiques qui perdent l'auditeur et le citoyen. Juger de son expression en puriste, c'est donc non seulement lui intenter un injuste procès, mais aussi ignorer son sens de la proximité. Ses paroles relèvent de la spontanéité et, au contraire d'un calcul, sont le signe d'une grande sincérité".

Eh ben dis-donc ! Merdoyer devient un mérite, maintenant. Car le peuple mériterait un tel langage; sincérité oblige. Et c'est spontané, coco. C'est un peu le Georges Marchais qui faisait sciemment des fautes de français pour exprimer sa "proximité" avec les Français. Merci pour nous... Même Chirac faisait exprès de parler correctement en public afin d'épater la masse. Et il réussissait. Laissons de côté de Gaulle et surtout Mitterrand, les dieux de la langue française. Et soyons juste : Jean-Marie Le Pen est le dernier dinosaure qui sait encore manier le bon français...

En réalité, Ben Ali souhaitait partir en 2014. Il l'avait dit, à son peuple : "je vous ai compris mais vous aussi, comprenez-moi !". Un rab de trois ans pour amasser plus, sans doute. Le temps idoine pour s'octroyer un article de la Constitution, peut-être. Ou le temps que sa promesse s'oublie. Eh non ! Une manoeuvre donc, il a déguerpi le jour d'après. Ultime paradoxe : le président du pays le plus sécularisé et le plus laïcisé du monde arabe a trouvé refuge en Arabie Saoudite... Un vendredi, en plus, un jour saint...

L'Arabie a l'honneur d'être un havre pour les dictateurs, comme on le sait. C'est commode : il n'y a pas de presse susceptible d'enquiquiner, ni une société civile qui appellerait à leur couper la main. Condamné à la prison à vie, Nawaz Sharif, était en exil en Arabie. Idi Amin Dada, dictateur ougandais, également. Khaleda Zia, la première ministre bangladaise, qui devait bien avoir quelque chose à se reprocher, de même. D'autres pays arabes démocratiques s'étaient également bousculés pour honorer le droit d'asile. Les Émirats arabes unis avaient accueilli Pervez Musharraf et Bénazir Bhutto en son temps, le Qatar, l'ancien putschiste mauritanien Ould Taya, le Sénégal, Hissène Habré, l'Egypte, Nimeiry (celui qui avait pendu le réformiste musulman Mahmoud Mouhammed Taha).

La France fait son coq, dorénavant. Elle a "lâché" Ben Ali; sa famille, en vacances à Paris, a été soigneusement expédiée. C'est pathétique; la France prend les mesures pour "bloquer les mouvements financiers suspects". Il y a encore un jour, la ministre des affaires étrangères insistait pour envoyer les forces françaises de sécurité dont le professionnalisme pouvait aider les forces de l'ordre tunisiennes à mater dans la dentelle...

Tous les exilés tunisiens se mettent à rêver sur le dos des "fauteurs de trouble", aussi. Les "opposants historiques" commencent à faire entendre leur programme politique et leurs recettes de là où ils sont. Les "nouveaux résistants" de l'intérieur se découvrent des c... . Les médias ne savent pas comment évoquer ce qui se passe; c'est qu'ils étaient habitués à faire des ronds de jambes. N'est pas résistant qui veut... On se souvient du fils du chah d'Iran lorsque les manifestations faisaient craindre une chute de la République islamique en 2009. Reza Pahlavi, pas l'autre, le cadet, celui qui s'est suicidé dernièrement. Reza espérait un retour. Il déclarait être en réserve; au cas où. Comme si le mot République était souillé pour un bon moment et qu'il fallait une monarchie. Cela dit, les Pahlavi ne sont qu'une dynastie toute récente. Et je pense que les Kadjars ou mieux, les Safavides ont beaucoup plus de légitimité pour monter sur le trône. "Un roi doit avoir les mêmes souvenirs que ses sujets" (Jean-Paul Sartre, Les Mouches). C'est mon côté royaliste qui s'agite...

Car vouloir la restauration de la monarchie n'a rien de répréhensible, c'est un régime politique. Et il n'a aucune raison de "puer". La famille ottomane, par exemple. Elle serait bien à la tête de la Turquie, non ? Quoique ses membres sont trop modernes pour la société qu'ils seront chargés de diriger. Tant pis; on préfèrerait la sultane Neslişah aux kémalistes complexés (un pléonasme, d'ailleurs)...

La Tunisie méritait ce changement; comme tout pays "occupé" par un autocrate, évidemment. J'avais eu quelques professeurs tunisiens à la fac. Et j'avais énormément lu la doctrine tunisienne. Ce qui m'a toujours frappé, c'est cette très belle écriture qui caractérise les francophones d'Afrique. Par exemple, lire le Sénégalais Kéba Mbaye (paix à son âme) est un vrai délice. Écouter un intellectuel africain est un des plus beaux exercices au monde. Mes professeurs parlaient peu de politique, évidemment. On les comprenait. Et on avait pitié pour eux; de si grands juristes, avait donné la Tunisie. Mais elle leur faisait peur. Il y a aussi, les Charfi, les Ben Achour, les Djaït; les grandes familles intellectuelles du pays. Yadh ben Achour, je l'ai déjà dit, est une sommité, pour moi.

Tous les dictateurs des pays arabes, qui ont tous, à y regarder de près, la même teinture de cheveux, ne pourront plus ronfler tranquillement, dorénavant. Ils ne dormaient déjà que d'un oeil. Dictature oblige : "la puissance qui s'acquiert par la violence n'est qu'une usurpation et ne dure qu'autant que la force de celui qui commande l'emporte sur celle de ceux qui obéissent" (Diderot, Encyclopédie, article "autorité publique"). C'est une jurisprudence quasi-constante : ça finit mal. Saddam, Ceaucescu, Ben Ali, Dadis Camara, Mengistu, Mobutu, etc. etc. Si bien que la seule question que tout le monde se pose quand un dictateur s'installe, c'est : "comment va-t-il finir ?". Hein Moubarak ? Hein Bachir ? Hein Khaddafi ? De son côté, le secrétaire général de l'OCI, qui doit sûrement siroter un diabolo fraise avec Ben Ali, à Djedda, affirme "sa solidarité avec le peuple tunisien". Merci bien.

Il faut avoir une pensée pour Mohammed Bouazizi qui, un beau jour, avec son étal, a renversé un régime qui a su tenir moins d'un mois. Il s'est sacrifié, que dire de plus. Ce n'est pas rien que de faire basculer tout un peuple du soliloque à la "causerie nationale". La Tunisie est malade. "Il y a plusieurs médecins à son chevet, modernes, traditionnels, chacun propose ses remèdes, l'avenir est à celui qui obtiendra la guérison. Si cette révolution triomphe, les mollahs devront se transformer en démocrates; si elle échoue, les démocrates devront se transformer en mollahs" (Amin Maalouf, Samarcande). Ce n'est peut-être pas si simple, si tranché. C'est pourquoi, ceux qui ont des entrailles pour la Tunisie n'ont qu'une simple prière à la bouche : bon courage.

samedi 1 novembre 2008

Présidences

Les Coréens du Nord rouspètent. Ils ne sont pas contents. Ils en veulent notamment au Japon; un pays dont le Premier ministre n'hésite pas à violer le secret médical de leur guide, Kim Jong-il. "Pourquoi tu balances ?", "Je dis la vérité", "connait pas"... Et que dire des frères d'en-bas ? Ils inondent le Nord de tracts démoralisants. "Pfff et vous êtes des frères !"...


Il serait hospitalisé mais jouirait toujours de toutes ses fâcheuses capacités à prendre des décisions. Il est vivant, le "nain immonde". D'ailleurs les spécialistes nous plombent le moral : sa mort ne changera rien. Ce dynaste n'est pas un tendre; sa vie sentimentale est une autre saga.

On ne le voit plus en public depuis quelque temps; dans un pays où il est coutume d'enclencher illico presto des mouvements de bassin en l'honneur de chaque toussotement du "Cher dirigeant", il est insupportable de ne plus avoir de signes de vie. Et comme la sincère attente de ses ouailles chaut peu à la direction, on ne sait plus rien. On attend. Chacun a ses désirs. Espérance de vie, espérance de mort. Il était content pourtant. Les Etats-Unis venaient de l'enlever de cette fameuse liste; celle qui recense les "Etats soutenant le terrorisme"; un marchandage l'en a extrait. L'Union européenne préfère suivre de loin; à part les droits de l'Homme, elle n'a pas véritablement d'intérêt. Et les droits de l'Homme, voilà quoi. On apprend que la France n'a même pas de relations diplomatiques avec ce pays. Alors on s'enferre dans ce qui est le plus sûr : l'expectative.

Un autre despote en herbe, nous disent certains au sujet de Abdelaziz Bouteflika. Il fait les yeux doux aux parlementaires; la Constitution lui interdit un troisième mandat. Qu'à cela ne tienne : les parlementaires ont déjà tout arrangé; ils ont le compas dans l'oeil, c'est le candidat idéal. Alors, Abdelaziz reprend confiance et nous déclame une leçon de démocratie : "le peuple doit avoir le droit de choisir ses gouvernants". Pourquoi rappeler une évidence ? "Arrête de calomnier, c'est un homme intègre", c'est vrai. D'ailleurs, j'ai toujours été opposé à la limitation du mandat présidentiel. Même en France, dorénavant, on ne pourra plus avoir que des "Présidents décennaux", c'est rond, ça sonne bien mais non. Le Peuple doit pouvoir se balader dans le futur et dans l'histoire avec l'Homme qu'il souhaite.

Un autre peuple qui ne sait plus manier la Constitution : les Palestiniens. On ne sait plus la date de l'élection présidentielle. "Comment ça se lit ça ?", "tourne-la j'te dis". Mahmoud Abbas qui est ravi de voir le Président tunisien Ben Ali "accepter" de se représenter en 2009, essaie de grappiller un an de plus. Théoriquement, le suffrage a lieu en janvier 2009. Mais il faut savoir lire une Constitution; ça ne se lit pas "comme ça". Et c'est parti pour les contorsions, "on préfère réunir présidentielle et législatives, c'est mieux techniquement", "ouais, c'est vrai, comment on fait du coup ? on rapproche les législatives ?", "mais non, blaireau, on reporte la présidentielle !". Alors que les Etats-Unis et Israël sont momentanément occupés, Abbas se rend à Damas recevoir l'onction avant que le Hamas élise "son" Président. Deux Présidents dans un Etat qui n'existe pas encore. La fitna.

L'élection qui a, le plus, une part d'universalité, c'est celle des Etats-Unis. Alors tout le monde se bouscule : les Européens préfèrent Obama; l'Iran et la Syrie aussi, "allez délivre une fatwa", "mais elle n'a pas force juridique là-bas", "on s'en fout, balance !". La Turquie préfère McCain; il est plus martial, plus strict, plus informé sur l'importance stratégique de la Turquie et donc moins porté à utiliser l'expression "génocide arménien"... Chacun ses critères. Al-Qaida aussi serait partisan du Vieux; c'est mieux entre virils. Les intellectuels sont ravis : l'élection de Barack Hussein Obama sera un "pas important vers une société où la race n'est plus autant un sujet de division qu'elle l'a été au cours de l'histoire américaine" (Eric Foner).

Des élections, il y en a en 2009 : Iran, Afghanistan, Israël, Allemagne, Parlement européen, etc. Dans certains pays, les élections sont perçues comme un espoir, l'occasion d'un changement de paradigme et dans d'autres, ça ressemble à présenter des noisettes à ceux qui n'ont plus de dents. Christophe Barbier dit de l'UE qu'elle est "habituée à la démocratie au point d'en bâiller". Une Europe rassasiée. Ca tombe bien, le baillement a la particularité d'être contagieux.