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mercredi 27 novembre 2013

Coups de férule

Les Turcs ont une belle expression pour amortir le "choc" quand ils hésitent entre indignation et ricanement : "yurdum insanı". Littéralement, "un homme de mon pays". Du genre "un truc que seul un Turc peut oser faire". Celui qui, par nature ou par construction sociale, se soucie peu de la forme, de l'opinion générale. Celui qui "fait comme il peut". Qui pour se servir d'un câble électrique qui, normalement, ne passe pas par-là; qui pour dire au juge le plus sérieusement du monde qu'elle, bigleuse, ne peut plus supporter son mari laid; qui pour placarder une affiche interdisant aux étudiants d'entrer précisément dans le club étudiant; qui pour placer sa grosse femme à l'arrière du tracteur afin d'équilibrer le devant où il manque un pneu; qui pour transporter sa vache sur son deux-roues comme un panier, etc. etc. 

C'est bien pourquoi, lorsqu'un Européen s'installe un temps en Turquie, il est complètement déboussolé. La facture payée recta, ça saute. La rigidité dans le métro, connais pas. Le respect de la réglementation, inchallah. Une insouciance telle s'empare du néophyte que juste pour ça, il y aurait raison à s'opposer à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne; Union où la taille de la banane et peut-être des pois chiches fait papoter jusqu'à l'aube. Le juridisme tue l'âme de l'Europe, venez en Turquie ! Un slogan que je soumets au ministère du tourisme turc... "Des pays où l'absurdité, l'anormalité, l'aberration ne sont pas illico presto choquantes, doivent bien exister ailleurs !" Bien sûr que oui ! Tout l'Orient en est rempli, mais je persiste, il y a un "plus" typiquement turc. Et ce "plus", le voici (et encore, je reste délicat) :


Voilà le pays où 95 % des habitants sont musulmans. Le pays qui basculerait tous les jours dans la charia. Cette demoiselle est, attachez vos ceintures, une musulmane "pratiquante". "Pouah ! C'est une blague ou une intox ?". Non, c'est une "yurdum insanı". Si si. Elle est une des adeptes du célébrissime Adnan Hoca, alias Harun Yahya, celui qui inonda jadis les écoles françaises de ses livres pro-créationnistes. Ce "savant religieux" passe pour avoir le plus grand réseau de bombasses dans le monde musulman. Et d'adonis, naturellement. Son mouvement (et non sa "confrérie") a le but d'islamiser le monde (oui oui, le monde) car ce Sieur qui est versé dans l'ésotérisme cache à peine sa stature de "Mahdi", celui qui descendrait à la fin des temps pour faire régner la justice. "Comment ? Comment ? Moi aussi ! Moi aussi !". Doucement, tosunum...

La communauté est organisée au cordeau, les critères sont stricts : une crinière luxuriante pour les hommes, une poitrine généreuse pour les femmes; la richesse et la virginité. "Quoi !". Ça existe coco, oui, des femmes jolies, riches et vierges. Mieux, des hommes sexys, riches et vierges. Evidemment, dans une "zone géographique" où la belle poule ou le beau mâle doivent s'exercer à la chose le plus tôt possible pour "profiter de la vie", on ne peut pas comprendre. Il faut être bien élevé pour saisir... Bref, Adnan Hoca donc, sous des dehors de Hugh Hefner, mène sa petite barque islamiste car il a compris ce que personne d'autre ne veut accepter : dorénavant, les religions recrutent de cette manière, en aguichant, en faisant baver. "De la connerie, tout ça !", peut-on s'évanouir. Certes, mais le premier qui jure ne plus regarder... 

  














Et comme les chaines se comptent par centaines en Turquie (où la liberté d'expression n'existe évidemment pas, n'est-ce pas), Adnan Hoca a eu l'idée d'en créer une et de dispenser ses commentaires sur tel ou tel événement. Alors, on y voit ces beaux gosses s'émerveiller sur leurs tours de bras et leurs carrures, ces vénus nous montrer leurs lèvres bien pulpeuses, tout cela rythmé par les indispensables "inşallah" (si Dieu le veut) et "maşallah" (comme Dieu l'a décidé). L'ado se retient pour ne pas rire, la mère se retient pour ne pas lui ficher une baffe, le père appelle évidemment le CSA turc pour dénoncer ce "bordel" et patatras ! Ce "plus" turc échoue sur le bureau du très cul-serré RTÜK. La "jurisprudence" en la matière étant proverbiale,  on peut espérer une "action forte" de l'institution sur, euh... "pour ainsi dire, un nichon, sauf le respect que je dois à madame" (Marcel Pagnol, Topaze)...  

Un jour, j'avais été approché par un "islamiste" pour parler engagement politique. J'ai toujours eu un faible pour les yeux bleus. "Le rapport ?". Attends. Il me déroula un plan de carrière et une rhétorique d'une manière assez efficace. Les yeux en boule de loto, je l'écoutai, j'acquiesçais pour donner mes comptes Facebook et Twitter que je n'avais pas et que je n'avais jamais eus; il parlait et parlait, l'iris bleue avait envahi la pupille noire, le soleil frappait comme pour Meursault, je nageais dans l'océan, oui, me disais-je, il faut l'envoyer chez les Adnan Hoca, il ferait un bon prédicateur et paf, il finit : "alors, ok ?". Ok ? J'avais écouté pendant trois heures, trois heures de ma vie, et un "ok" à la fin; Mitterrand, avait-je pensé, je ne te trahirai pas. Alors, je me jurai de considérer que je n'avais pas perdu trois heures de ma vie pour rien : car, pendant trois heures, chers amis, j'avais admiré de très beaux yeux...    

A l'heure où les barbus avec leur Ahmet le Soutanier sont dans une mauvaise passe, où les intellos avec Fethullah Gülen sont dans une impasse, on attaque nos beautés. Beautés bénies par le cheikh Nazim el Kibrisi, le fou ou le saint, c'est selon. Ah oui, car j'ai oublié de le dire mais Adnan Hoca voue une admiration sans borne à ce fou/saint. Celui qui prétend avoir converti à l'islam le prince Charles. "C'est un monde de dingue !". Bah oui, un autre "yurdum insanı", que veux-tu. Enturbanné comme il se doit, un peu vieux mais toujours babillant. Et spectateur assidu de ces allumeuses. Tarabiscotage de l'islam, auraient crié les justes. Et ils auraient eu raison si nous étions en Iran ou dans un quelconque pays arabe. Mais nous sommes dans le pays des Turcs. Où des mamelues, fessues et lippues pour les unes, chevelus, ossus et membrus pour les autres sont islamistes. Aux chapelets, citoyens !

dimanche 16 décembre 2012

Le ton fait la musique


"L'une nous apprend à vivre, l'autre nous apprend à mourir", disait l'ami Muhayyel, du haut de sa double affiliation. La mentalité occidentale d'une part, la mentalité orientale d'autre part. Savourer la vie d'un côté; endurer l'existence de l'autre. Lorsqu'une catastrophe touche les Occidentaux, la question "pourquoi ?" s'échappe en premier. Lorsqu'elle atteint les Orientaux, c'est la réponse "parce-que" qui fuse au premier chef. Car l'idée de la mort est omniprésente; une des prières que tout musulman fait avec ferveur est : "Mon Dieu, donne-moi une belle mort !". Une "belle mort" ? Oui, celle qui vous enlève avant d'être alité ou maltraité. Encore un avantage de l'appartenance à la double culture occidentale et orientale. On sait pleurer quand d'autres se figent, on sait sourire quand d'autres s'énervent et on sait se taire quand d'autres vagissent. 

C'est la "mode" ici : on meurt dans les hôpitaux, loin des siens, dans les bras des tiers. On "maquille" nos morts, on débourse de l'argent pour qu'un spécialiste, un thanatopracteur, rend "présentable" notre défunt. On "maquille" nos mots aussi, un gus fait un carnage dans une école, on dépêche des psychologues pour expliquer aux autres enfants, les vivants d'ailleurs et les survivants de là-bas, ce qu'est la disparition de son copain. On craint tous la finitude comme dirait le philosophe, alors on fait des enfants. Un bout de soi jeté dans le siècle. Sous d'autres cieux, on "autorise" la mort, on ne la souhaite pas mais on l'intègre dans sa vie. C'est sans doute la radicalité identitaire entre les deux mondes : l'espoir d'une vie meilleure en Occident, l'espérance d'un au-delà meilleur en Orient. Quand on est riche, on aime la vie; quand on est pauvre, on aime l'au-delà...  

François Mitterrand avait coutume de dire : "ce n'est pas de mourir que j'éprouverai un gros souci. C'est de ne plus vivre". Une formule bien littéraire (comme il se doit) qui revenait simplement à dire qu'il avait bien peur de la mort. Comme à peu près tous les êtres humains. Tous les êtres vivants, plutôt. Je dis bien "à peu près" puisqu'il existe une catégorie de personnes qui, sincèrement, voient la mort comme un palier qui pour une réincarnation qui pour une résurrection. A ce point que le mystique Rûmî parlait même de la "nuit de noces".  Il allait rejoindre le Bien-Aimé et atteindre le ravissement. Quand on tombe en extase devant Dieu, on abolit l'espace et le temps. Du coup, on ne vit plus, on plane; on se voit dérouler un tapis et on se projette dans l'éternité. La mort n'a plus de signification, elle n'est même pas une étape puisqu'il n'y a pas de stades, elle est pas; un pas de plus dans l'immortalité...

Nos sociétés modernes sont jouisseuses et c'est presque anormal de s'attendre à autre chose. Alors quand une voix qui vient du fin fond des siècles nous annonce la fin du monde, on commence à trembler. C'est quand d'ailleurs, cette fin du monde ? On n'en sait rien. Lorsqu'un croyant demanda au prophète Muhammad s'il connaissait l'Heure, celui-ci rétorqua : "qu'as-tu préparé ?". Rien, évidemment. C'est juste qu'on veut savoir et c'est tout. La logique voudrait qu'on se prépare à l'inéluctable. La passion nous conjure de le faire. On sait qu'on va mourir mais on préfère l'oublier pendant, allez, 60 ans. Après, les signes précurseurs, les maladies, nous pointent l'horizon. On demande alors l'euthanasie. Du coup, on n'affronte jamais la mort... Et quand un enseignant demande à ses élèves de composer sur le suicide, on s'évanouit. Comme si l'adolescent qui saisit l'inanité de la vie perd quelque chose. Il gagne tout, en réalité. Il devient "existentialiste" comme dirait l'autre.  

Plus on a la rage de vivre, moins on a la résilience pour vivre. C'est bien le paradoxe de l'amour, on se sent fort et on est faible au plus haut degré. A force d'écarter la jeunesse de la mort, on lui retire la qualité de son âge : comprendre le monde et constater qu'il n'existe pas; qu'il n'existe pas, qu'il est donc inutile de s'y investir. Il ne sert à rien de savoir vivre, il faut savoir s'éteindre. Car il y a de l'éternité. Une âme pour ceux qui croient, un corps pour les sceptiques, une parole pour tous. Nous ne sommes, au fond, qu'une parole. Même pas une image, non; une simple parole, des lettres, une pensée. Ce n'est pas la mort qui me fait peur; c'est l'éternité. L'éternité du mot qui me définira ici-bas. L'éternité du mot qui m'accueillera dans l'au-delà. Il suffit d'y réfléchir quelques secondes pour que les poils se hérissent. Penser à la mort, c'est la seule morale qui nous reste car elle nous pousse non pas à établir une convention sociale mais à nous définir nous-mêmes.  C'est se déposer une couronne sur la tête ou remplir la bouche des autres. Quand j'y pense, ça serait un chapitre pertinent du cours de morale laïque. Il faudra bien faire des dissertations...

vendredi 17 février 2012

Les moines répondent comme l'abbé chante...

"J'aimerais tellement que dans la vie politique, à gauche comme à droite, on arrête avec ces propos blessants". Ceux de Vanneste sur la déportation des homosexuels. Dixit le Président de la République. Celui qui déclarait une semaine auparavant : "des propos de bon sens" pour ceux de Guéant sur la hiérarchie des civilisations... Il y a donc une évolution. On ne va plus blesser. Les homosexuels, s'entend. Parole présidentielle. Pour les musulmans, on attendra encore un petit bout de temps. Comme je l'ai formidablement théorisé, la France s'en prend tous les 100 ans à une communauté particulière; les protestants, les catholiques, les juifs. Aujourd'hui, ce sont les musulmans qui trinquent. En 2112, quand j'aurai très exactement 128 ans et serai un ambassadeur de France en retraite voire un ancien ministre des affaires étrangères, nous taquinerons les mormons. J'écrirai un livre du type "Indignez-vous !", nan je blague...

Je pensais à Christine, aussi. Boutin, celle qui se croit catholique en profitant des deniers publics. Et à l'ancien ministre de la Défense. Non, il faut bien renarder pour obtenir des places pour les législatives, d'accord, il faut "faire style", annoncer sa candidature, faire quelques déplacements, mobiliser un appareil, même rachitique, pour trouver les parrainages. Et quand les négociations aboutissent quelque part là-haut, dans les bureaux du Palais, il faut trouver dans le programme de celui qu'on faisait semblant de narguer jusqu'alors, des mots, des morceaux de phrases, des points-virgules qui correspondent à ses propres valeurs. Si bien que des Guéant, Boutin et Morin arrivent à défendre un même corpus. On ne s'en étonne pas, évidemment, car on comprend : les législatives, les listes, les financements. Celle qui écrivait un rapport avec des chauffeurs, collaborateurs et une dizaine de milliers d'euros par mois, a vendu la mèche; évidemment, les convictions sont primordiales mais les 100 candidats ne sont pas non plus si adventices. Mais comme le Seigneur est Tout-Puissant, on avait dans la même phrase, les fameuses convictions et le résultat du marchandage :"Nicolas Sarkozy reprend à son compte ces valeurs que je porte et qui ont toujours été celles de la droite : il a clairement affirmé sa volonté de préserver la famille, de respecter toute personne en fin de vie, de refonder l’école et d’assumer notre histoire et nos racines judéo-chrétiennes. (...) Nicolas Sarkozy est d'accord pour que le Parti chrétien-démocrate ait une place dans la vie politique française et il y aura donc 100 candidats portant les couleurs du Parti chrétien-démocrate aux prochaines législatives".

Et puis Rama Yade de déclarer : "C'est la proximité avec Vanneste qui m'a fait quitter l'UMP". Que lui ! Je ne sais pas moi, il doit y avoir d'autres UMPistes, non ? Enfin, moi, je n'en sais rien, n'est-ce pas, je n'ai pas de conscience politique. Je sais seulement que pendant cinq ans, le musulman a été trop souvent blessé. Et Rama Yade est une "musulmane pratiquante", mais c'est spécifiquement Christian Vanneste qui l'a dérangée. Bon. D'autant plus que ce Sieur a obtenu gain de cause à la Cour de cassation alors qu'un autre avait été tancé pour injure raciale par une cour d'appel qui avait dû le déclarer "hors de cause" pour une question de procédure...

Un autre "musulman pratiquant" s'il en est, recevait pour sa part, les "insignes de chevalier de la Légion d'honneur". Et les musulmans de France... s'en foutaient, passez l'expression. Asta'firoullah. Car, avec tout le respect que nous avons pour ce maître de conférences en mathématiques élu ou nommé par on ne veut plus savoir qui, son "Conseil" ne représente rien du tout. Alors, qu'il soit comparé à Averroès (qu'aucun musulman normalement constitué n'a jamais lu), n'enthousiasme personne. On prend note et c'est bien tout. Les musulmans de ce pays mnémonisent tout ce qu'ils ont subi depuis un lustre et leur auto-proclamé représentant reçoit des rubans; précisément parce-qu'il joue l'amnésique. "La polémique est close". D'accord. Nan t'inquiète, valla.

Non, on ne rêve toujours pas; oui, l'archevêque de Paris, Monseigneur Trente-et-Un, tout beau avec son Jésus au cou et son insigne d'officier de la Légion juste au-dessus, était tout sourire. Le Président venait de souligner les "vieilles racines chrétiennes" de la France et cela se fêtait. Et tant pis pour l'épisode des Roms et le "climat malsain". L'Église ne boude personne, sûrement pas un Président plutôt conservateur. Et c'est un honneur que d'être décoré, n'est-ce pas. Ce ne sont pas les rubans qui manquent pour un ecclésiastique. Jésus Christ, à la droite du Père, doit être comblé. Nan, sans rire. Valla.


Quand j'y repense, le grand maître de l'Ordre de la Légion d'honneur, a loué un Mathématicien qui incarne un islam "ancré dans la société, respectueux de nos usages et de nos lois, respecté par tous les Français". Moi je trouve que c'est poétique, personnellement; il y a un rythme, une cadence, une allitération en [r], une assonance en [e]. Et j'ai bien aimé les possessifs, "nos usages", "nos lois". Et que dire de l'hyperbole, "respecté par tous les Français" ! J'écrase une larme. Nan, c'est vrai. Valla.

Et puis, le futur président socialiste n'est pas en reste. Il promet de copier-coller la loi de 1905 dans la Constitution. Mais comme tout le monde sait que la France est encore concordataire dans certains départements, le président nous apaise, enfin ceux qui ont besoin de cela là-bas, en Alsace : "je suis très attentif à ce qui se pratique en Alsace-Moselle dans le cadre du dialogue interreligieux, y compris avec les religions non concordataires (notamment l’islam et le bouddhisme), car la République laïque se doit de toujours veiller à ce que chacun puisse pratiquer sa religion dans un esprit de concorde, de tolérance et de compréhension mutuelle. C’est la force de la laïcité, non seulement de respecter la liberté de conscience et de croyance, mais aussi de garantir son plein épanouissement". Moi je n'ai pas spécialement compris la démonstration; il a plutôt l'air de dire que ce qui se passe en Alsace-Moselle est conforme à l'esprit de la laïcité qui garantit l'épanouissement de la liberté de conscience. On a envie de demander l'application du Concordat à toute la France pour le coup. Peut-être que les mères enturbannées, les femmes niqabées, les assistantes maternelles voilées, les scientologues respireront un peu... allais-je dire qu'une mouche m'a piqué.

Comme Mitterrand savait bien dire les choses ! On peut donc pasticher : "plutôt que de présenter leur candidature, ils auraient mieux fait de présenter leurs excuses". Comme je suis un type très protocolaire, j'irai quand même voter. Pour qui, je ne sais point. Peut-être pour cette phrase; faire une mini-dissertation dans l'isoloir, par exemple. C'est que j'ai pris ma résolution : en avril, je vais voter en Français de religion musulmane. Et non en Français d'origine turque, comme nous l'ont demandé officieusement les représentants de la diaspora turque après le fameux épisode. Comme on l'a remarqué, les "pratiquants" susvisés ont fait leur choix et pioché dans le sac des honneurs. Et comme on le sait également, la gauche n'aime pas forcément tout ce qui est "pratiquant". Rationalisme oblige. Ça nous fait une belle jambe; eh bien on obviera, hein ? C'est qu'on y croit, à brebis tondue, Dieu mesure le vent...

mardi 1 novembre 2011

Sa Majesté Impériale le Sultan, peh peh peh...

Quel drame, mon Dieu ! Quel papotage infini ! Quel gâchis ! Quel vil entrain ! Voilà que, par respect aux soldats tués par le PKK et aux victimes du séisme, les autorités ont opté pour la mesure dans la célébration de l'anniversaire de la République que les "obsédés" ont repris leurs futiles interrogations. Pourquoi le gouvernement islamo-terroristo-fasciste d'Erdogan et son suppôt au palais présidentiel auraient-ils annulé les festivités ? Voudraient-ils subrepticement instaurer leur "agenda caché" ? Basculerait-on ? Vont-ils nous mettre sous voile ? Vont-ils nous imposer barbes hirsutes de jais et calottes en dentelle verdâtres ? Que Dieu nous en garde, va-t-on aller en file indienne prier dans les mosquées à coups de fouet ? "Va-t-on abolir la République ?", se demandait même un journaliste turc excessivement républicain. Le chef-d'oeuvre du poncif... mais inchallah quand j'y pense...


Les "excessivement républicains" sont appelés, en Turquie, "kémalistes". De la race de ceux qui voient des ennemis partout, des atteintes à l'ordre laïque partout, des tentatives de restauration de la charia tout le temps mais qui refusent obstinément de prendre rendez-vous chez un psychiatre. Du coup, leur dinguerie personnelle rejaillit sur la santé du corps social dans son ensemble. C'est à l'aune de ce "sentiment" de peur que le camp laïque bloque toute démocratisation et toute normalisation accélérées. Et nous autres, non-kémalistes c'est-à-dire les majoritaires, devons attendre que ces "malades" recouvrent leur santé. Tout en mâchonnant cette formidable phrase de Mitterrand dégainée contre je ne sais plus qui, "plus tard, dès qu'on aura le temps, on prendra pitié d'eux !"...


"Maiiis si j'te dis, blaireau ! Ils veulent déraciner Mustafa Kemal de nos coeurs ! Notre chef éternel qui nous a dessillé les yeux en 1923, notre philosophe des Lumières qui nous a laïcisés au bon moment !". Hum hum. Avoir de la sympathie pour Mustafa Kemal, je comprends. Et je le souhaite, assurément. Prier pour le repos de son âme, ça passe toujours; lui porter un sentiment de gratitude aussi, c'est une évidence. Mais comment cet homme a pu devenir une idole intouchable, de l'espèce de ces cheikhs qu'il a combattus toute sa vie ? Pourquoi toute mesure de "dékémalisation", pourtant impérieuse au nom de la démocratie, achoppe-t-elle sur la résistance des fidèles de sa confrérie ? Quand va-t-on enfin nous laisser sortir de la chapelle ardente ? Comment expliquer dès lors l'inculture de ses partisans les plus "cramés" qui croient fêter les 88 ans de la République "laïque" ! Qui ne savent même pas encore que c'est la République qui a 88 ans et non la laïcité ! L'article 2 de la Constitution reconnaissait l'islam comme religion d'Etat ! Un Mustafa Kemal chariatiste gêne tellement qu'on préfère escamoter la réalité des faits...


Après tout, la vieille dame peut avoir 88 ans, peu m'en chaut. La République n'est qu'un régime parmi d'autres et j'attache plus d'importance à la démocratie qu'au régime proprement dit. Ou pour être plus précis, parmi les régimes existants, c'est la monarchie constitutionnelle qui a mon suffrage. A l'époque où l'on vit, il est d'usage de railler les camelots. "Hangi dangalak hala saltanati ister !", "quel âne bâté peut-il encore vouloir la restauration de la monarchie !". Une exclamation d'autorité qui vise à intimider, évidemment. Comme si la République était acquise à jamais, qu'elle représentait LA normalité, qu'elle constituait une avancée indéboulonnable. Il s'avère que je suis borné : moi ! Je persiste et signe, dans le contexte turc pluriethnique et multilingue, il faut que le Chef d'Etat soit une figure qui rassemble et non un candidat vulgairement élu par le peuple divisé en factions.


C'est bien pourquoi trois jours après la grand-messe des "républicains", on enchaîne avec le deuil des royalistes. Il s'avère que nous célébrons, aujourd'hui même, l'abrogation de la monarchie ottomane, le 1er novembre 1922. Malheureusement. Une des plus vieilles dynasties au monde, les Ottomans, perdait la Couronne pour ne garder que le "tarbouche" califal pour quelques mois. C'est que les Turcs n'étaient pas attachés de manière identique aux "deux corps" de l'Empereur. Le Calife importait plus que le Sultan. Mustafa Kemal s'était donc résolu à garder le Califat quelque temps après la proclamation de la République, le temps d'écraser toute forme d'opposition. Et sa hargne fut terrible : Abdul-Madjid, le Calife du monde musulman qui faisait l'honneur de siéger à Constantinople et qui était Turc, fut traité fort maladroitement et expulsé comme un sans-papier. Gaston Jessé-Curely, conseiller d'ambassade français, avait noté : "Hier à six heures du soir Muhittin Bey, directeur de la Sûreté publique arrivé d'Ankara, était porteur du décret de déchéance de Sa Majesté le Calife. Vers 7 heures, un détachement d'infanterie a cerné le palais de Dolmabahçe appuyé par un fort détachement de police (...). Le Calife se trouvait à ce moment-là dans le Harem. Il a été invité à venir à la salle du Califat (...). Le Vali Haydar Bey, après lui avoir lu l'ordre de sa déchéance, s'est approché de lui et l'a invité à quitter le trône califal et à s'asseoir sur une simple chaise en lui disant cette phrase simple : 'la parole est au vainqueur'. En outre, il lui a été signifié qu'il devait avoir quitté la ville à 5 heures du matin (...). Abdul Medjid n'étant plus en fonction, les autorités turques lui ont refusé un passeport diplomatique" (J-L Bacqué-Grammont, "Regards des autorités françaises et de l'opinion parisienne sur le califat d'Abdülmecid Efendi", in La question du Califat, Les annales de l'autre islam n° 2, 1994, pp. 137-139).




J'avoue qu'étant partisan de Ali Abderrazik dans ce domaine, le Calife ne me manque pas; et pour être franc, le prétendant actuel au trône impérial et donc califal n'a rien de "califal" justement, la famille ottomane étant plutôt moderne. D'ailleurs, le dernier calife était lui-même un passionné de littérature française, d'opéra et de peinture. Rien de très grave en soi mais des penchants pas très "canoniques" aux yeux d'un croyant lambda... Une fenêtre de tir quand j'y pense, pourquoi les kémalistes seraient opposés à une famille royale à la pointe de la modernité, modérément pratiquante et, à ce titre, gage de la laïcité ? Et pourquoi la monarchie puerait ? A cause du kémalisme ? Non, voyons, cette doctrine repose sur la souveraineté populaire, "hâkimiyet-i milliye" et tout bon démocrate respecte le résultat des urnes, n'est-ce pas; il ne reste plus qu'à convaincre la population. Si les "excessivement républicains" nous donnent du répit et respectent le jeu démocratique, évidemment. Et, au fait, en attendant, histoire de se cultiver, le chef actuel de la Maison impériale s'appelle Osman Beyazit Efendi; 87 ans et de nationalité américaine. Emouvant. Il est temps, non ? De lui accorder la nationalité turque, je veux dire...


lundi 12 septembre 2011

Goutte de moralité repêchée de l'océan d'immoralité...

Lu dans Lire, numéro 398, septembre 2011, p. 11 : "José Eduardo Cardozo, ministre de la Justice brésilien, a introduit une législation qui devrait inciter les prisonniers à devenir d'endurants lecteurs. A chaque fois qu'ils passeront douze heures dans la salle de lecture, ils bénéficieront d'une remise de peine d'une journée". Et juste en bas, sans transition : "Sadullah Ergin, ministre de la Justice turc, a assigné l'éditeur Irfan Sanci pour avoir choisi de publier La machine molle de l'écrivain américain William S. Burroughs. Un sort partagé avec le traducteur de l'oeuvre. (...) Selon le code pénal turc, certains passages du roman sont trop osés, voire indécents. Ce n'est pas une première pour Irfan Sanci. Il a connu le même sort l'an dernier quand il a voulu éditer Les exploits d'un jeune don juan de Guillaume Apollinaire".


Bien. Commençons par faire notre Angelo Rinaldi, ça peut porter chance. Celui qui s'amusa à relever les fautes de français du lettré François Mitterrand dans sa Lettre à tous les Français ["faire rentrer dans l'ordre des velléités", les armées française et allemande "s'interpénètrent", la recherche va devenir "l'enfant chéri de la République", etc. (Plumes de l'ombre. Les nègres des hommes politiques, E. Faux, T. Legrand, G. Perez, p. 39)] et qui finit académicien... Mentionnons les erreurs qu'un magazine comme Lire ne devrait pas faire : un ministre n'introduit pas une législation (quelle mocheté !), un ministre n'assigne pas un éditeur (non non je t'assure, même en Turquie) et un code pénal ne trouve pas "osés" certains passages d'un roman. Nous n'en sommes pas encore arrivés là; ores, il ne fait que disposer une règle de droit et c'est le magistrat qui estime souverainement que tel passage est contraire à tel article. Non mais, franchement : "selon le code pénal turc, certains passages du roman sont trop osés". Un patafouillis de français. Dans une revue spécialisée. Et pour défendre la littérature, s'il-vous-plaît...


Passons et félicitons chaleureusement Monsieur Cardozo. Qui rêve de transformer des taulards en rats de bibliothèque. C'est qu'il a tout compris l'honorable ministre; la découverte de l'écrit et de la pensée ne peut qu'atténuer le sentiment de dépouillement. Et avec une dose musclée de douze heures par jour, on peut espérer voir émerger d'ici une décade, des docteurs en philosophie, psychologie, littérature ou, je ne sais pas moi, en droit (ça existe, coco; dois-je tuer quelqu'un pour, enfin, commencer une thèse ?). Une cadence à la Bernard Pivot ne peut faire que des miracles. Je n'ai pu atteindre que 9 heures, pour ma part. "Bouhhh, t'es un nul !". Au-delà, c'est un cerveau et des yeux en compote. Et je n'ai pas une latitude temporelle à volonté non plus, la recherche d'emploi est une activité à plein temps, j't'jure il faut piocher dur et ça encombre pesamment l'esprit. Alors qu'eux. Les embastillés. Ils ont assommé le Temps; vivre au rythme du pendule est une vraie souffrance quand j'y repense. Du moins pour ceux qui ont maille à partir avec cette dévorante obsession, l'écoulement du Temps...


"Embastillés" oui car toute prison est une bastille. Elle détruit à petit feu l'être humain que reste un coupable et l'avilit. Abolition alors ? A discuter. On le sait, le désoeuvrement ne fait qu'amplifier la frustration sexuelle des détenus et éperonner leur propension à la violence. Ah ce n'est pas moi qui le dis, je n'ai aucune expérience carcérale, c'est Jacques Lesage de La Haye, un ancien prisonnier devenu docteur en psychologie, qui l'affirme : "le fait d'être frustré sexuellement pendant des années n'améliore pas l'individu. Cela n'a d'autre résultat que d'aggraver ses faiblesses" (La Guillotine du sexe. La vie affective et sexuelle des prisonniers, p. 219). Le prisonnier lutte comme il peut, contre les cris de son corps. Par la lecture ou le sport. C'est que la geôle reste un lieu où la sexualité est brimée, et on ne peut que citer ce qu'il en résulte, une humiliation orchestrée par l'institution : "l'intimité est partagée de fait avec les codétenus lors des masturbations qui accompagnent le silence religieux de la diffusion du film pornographique" (Arnaud Gaillard, Sexualité et prison. Désert affectif et désirs sous contrainte, p. 96), "parmi les recettes depuis longtemps expérimentées, citons la reconstitution du vagin féminin par l'utilisation d'un gant de toilette rempli de pâtes chaudes, ou bien la pénétration d'un matelas percé d'un orifice savamment étudié" (p. 105), "en prison, l'homosexualité est représentée comme nécessairement douloureuse. La répartition des rôles entre pénétrants et pénétrés se résume à faire mal ou avoir mal" (p. 181), "résister à l'homosexualité est ainsi souvent présenté comme un défi, que seule une force de caractère peut permettre de relever" (p. 202), "les hommes arborent un pantalon de jogging, sans ceinture ni bouton ni fermeture éclair à ouvrir. L'accès aux parties génitales est ainsi facilité, tandis que les manoeuvres de repli pour éviter une sanction sont plus vite réalisées. Les femmes quant à elles, se munissent d'un manteau ample dont la vocation première est de servir de rideau, ou de paravent. Elles portent aussi des jupes amples qui permettent de cacher l'enchevêtrement des corps quand les amants décident une pénétration en position assise" (p. 248). Et quand je pense que j'étais à deux doigts de passer le concours de "directeur des services pénitentiaires" avant de me rappeler que j'étais un abolitionniste...


Merci Monsieur le Ministre. Même si une présence de 12 heures n'équivaut pas forcément à une lecture effective pendant ce laps de temps. Ça ne fait rien. Ils liront, ils rêveront, ils prendront des notes, ils jouteront, ils se dégourdiront les jambes et les idées. C'est déjà ça. Une obligation de moyen et non de résultat. Ça tombe bien, personne n'appuie sur votre tête dans les vraies bibliothèques, non plus. On regarde à droite à gauche, on rêvasse, on admire des choses (hum hum) et on lit de temps en temps. Surtout quand le lieu incarne à lui-même la promiscuité. Je ne voudrais discréditer personne n'est-ce pas, mais franchement, la bibliothèque la plus riche de France en ouvrages juridiques, celle de Cujas, est un étouffoir. On est serrés comme des sardines, on étrangle, on suffoque. Et le jour où on comprend le sens de l'expression "commenter les oeuvres de Cujas", on n'arrive plus à rester sérieux, un Dalloz dans les bras...



Celle de Nanterre reste un paradis. Nostalgie...





Un expédient qu'il faudrait importer en Turquie, voulais-je oser. "Impossible, on censure dans ce pays !", allait-on me répondre. Sans doute. Mais surtout, on ne lit pas dans ce pays. Alors le fait que le ministre de la justice s'acharne sur un éditeur, on s'en fout royalement, pardonnez-moi (d'ailleurs, ce n'est pas le ministre qui est à l'oeuvre dans cette vieille histoire). Pour ma part, je n'ai toujours pas lu le livre incriminé. Et que fait-on quand on meurt d'envie de donner un avis sur une oeuvre qu'on n'a pas lue ? Eh bien, toute honte bue, on se rabat sur les commentaires de ceux qui l'ont feuilletée. En voici un, chopé sur le site Amazon : "Cet ouvrage, extrêmement singulier, n'est pas classable. Très pénible à lire, les phrases n'étant qu'une suite de mot, souvent sans verbe, sans accord, sans sens apparent. Burroughs écrit exactement comme il ordonne sa pensée aux pires moments de sa défonce. On en ressort des impressions, des odeurs rémanentes, une tension malsaine palpable et même une idée de saleté dont on aimerait se débarrasser au fil des pages, mais qui colle au texte, inlassablement. Culte pourquoi? Parce que novateur, dérangeant, impensable ! Est-ce un livre agréable à lire ? Certainement pas. C'est une référence, et il est intéressant à plus d'un titre : c'est notamment la plongée dans le cerveau d'un toxico homosexuel au cours de ses digressions dans un monde où les frontières entre la réalité et l'hallucination ou la paranoïa sont pleines de sang, de sperme et de coups". Ouah ! Du genre à secouer ! Je vais donc le lire...


Elif Şafak, une romancière turque qui vend bien (juste après Orhan Pamuk) et que je n'ai toujours pas lue non plus, avait pris la plume pour critiquer cette censure. Veto qui émane, nous y voilà, du "Comité de protection des mineurs contre les publications obscènes" (Küçükleri Muzır Neşriyattan Koruma Kurulu). Étrange la procédure, tout de même. Un comité de protection des mineurs formule une observation sur un livre destiné aux adultes... Qui plus est un aréopage de non-initiés puisqu'y siègent, un haut fonctionnaire, un procureur, un commissaire, un médecin, un universitaire en sciences sociales, un théologien musulman (tiens tiens), un journaliste et ouf !, deux membres du Conseil national des programmes du ministère de l'Education nationale et un diplômé des beaux-arts. Bref, à tout casser, seulement 3 des 10 membres ont un titre de compétence pour discuter de littérature. C'est bien pourquoi, le Comité a divagué en estimant le plus sérieusement du monde que le livre de Burroughs "n'est pas de la littérature" : il n'y a pas d'unité narrative, c'est trop bordélique, argotique et décousu. Et, évidemment, immoral : "yazar hiçbir değer sistemini dikkate almayan, disiplinsiz anti sosyal bir seks bağımlısı tipi ile şahsiyetleştirdiği "yumuşak makine" isimli kitapta bir konu bütünlüğü olmadığı, gelişigüzel kaleme alınarak anlatım bütünlüğüne de riayet edilmediği, genelde argo ve amiyane tabirlerle kopuk anlatım tarzının benimsendiği, özellikle erkek erkeğe cinsel ilişkilerin zaman ve yer tasvirleriyle ar ve hayâ duygularını rencide edecek ölçüde anlatıldığı, zaman zaman tarihi mitolojik unsurların yaşam tarzlarından örnekler vererek kişisel ve objektif olmayan gerçek dışı yorumlarda bulunduğu anlaşılmaktadır. Mezkûr kitabın bu haliyle edebi eser niteliği taşımadığı, okuyucu haznesine ilave katkısının olmayacağı, kriminolojik açıdan da kitapta, insanın bayağı, adi, zayıf yönlerinin işlenmesinin okuyucu üzerinde suça izin verici tavırları geliştirmektedir". La maison d'édition avait eu scrupule à rappeler aux "sages" que ce qu'ils appelaient de la merde était précisément un courant littéraire et le cachet de Burroughs. Le courant "Beat Generation" et la méthode "cut-up". Eh bien, on l'aura appris. Messieurs les censeurs, merci !


Chaque nation a ses penchants. Certains pays s'enthousiasment pour "la rentrée littéraire", d'autres accueillent avec délectation "la nouvelle saison des séries". Ce n'est pas faire offense au peuple turc (de Turquie, devrait-on dire pour rester politiquement correct) que de décrire le nez au milieu de la figure : la lecture est une détestation nationale (si bien qu'on se gausse en cherchant non pas le nombre de livres qu'un Turc lit dans l'année mais le nombre d'années qu'il met pour lire un bouquin !). Orhan Pamuk, par exemple, l'a tellement bien compris qu'il préfère écrire ses réflexions sur la littérature en anglais; les Turcs peuvent attendre car ils attendront, vraiment. Personne ne se bouscule pour une simple nouvelle, de là à lire des "réflexions" sur la littérature ! Qui, dit en passant, sont souvent vaseuses; quand on compulse une étude sur un livre qu'on vient de fermer, on ne le comprend plus...


La fameuse "moralité turque", encore une fois. Ou la sacro-sainte "structure familiale" qu'il faudrait protéger. Un opuscule de rien du tout la menacerait. Ainsi parle le Comité. La justice n'a pas encore tranché, ça sera le mois prochain. Evidemment, on ne parle même pas de la légitimité qu'a un Etat, même turc, de définir la moralité. Eût-il eu ce droit, de quelle moralité parle-t-on ? Celle qui laisse des millions de gamin(e)s admirer comment Behlül a défouraillé l'épouse de son oncle, Bihter ? Celle qui tient en haleine toute la patrie sur la scène de viol de Beren Saat ? Celle qui impose aux présentatrices d'assurer quasi-nues des émissions de grande écoute ? Celle qui incite à se pâmer devant la scène de lit de Kivanç Tatlitug dans sa nouvelle série ? Celle qui "twitte" sur la torridité du corps sculpté de celui-ci ? Celle qui s'impatiente d'analyser la nouvelle version du viol d' Iffet pour la comparer à celle d'il y a 30 ans ? Celle qui suit avidement les chroniques de Serdar Turgut, un des journalistes impudiques les plus lus du pays ? Celle qui ne perd pas une miette des aventures de la diva transsexuelle, Bülent Ersoy, avec ses minets épousés en moins de deux et "répudiés" au quart de tour ?


Allô ! "Protéger la moralité turque" ? Où ça ? Comment ? Grâce aux gardiens d'une pureté qui n'existe plus sur les écrans que tout le monde regarde et qui devrait exister sur un livre que personne ne va lire ? Nous sommes en Turquie et les remparts sont tombés en ruine depuis belle lurette; adieu les rondes, adieu le knout, adieu les mouches du coche. On coule. Gaiement. Et l'Etat en est toujours à la pêche des âmes. Coups de menton de l'imam du comité ? Non ! La Turquie est un Etat laïque, voyons...

jeudi 31 mars 2011

Responsabilité de... se ménager


Nous sommes donc fixés. Les Etats-Uniens sont en Libye, nous a annoncé le Président Obama, pour défendre leurs valeurs. D'accord, il a rajouté "et nos intérêts" mais les experts le jurent, c'était pour apprivoiser les républicains qui n'ont que faire des interventions humanitaires. La vie n'est que recette ou dépense, pour eux. Le Président devait donc absolument avancer un argument beaucoup plus massif, c'est-à-dire ahumain. D'ailleurs, les "craintes" n'ont pas tardé à émerger : "jure-le qu'tu vas pas nous aventurer dans d'autres contrées, y a plus de pognon, guy !".


Dennis McDonough, le conseiller diplomatique de l'Empereur, a mis les points sur les i : "Nous ne prenons pas de décision en fonction d'un précédent ou d'un souci de cohérence, mais sur ce qui avance le mieux nos intérêts". Voilà bien un diplomate qui sait manier la langue du peuple. Tout est clair, aucune nuance, aucune porte de sortie "au cas où". La realpolitik réduite à sa plus simple expression. Le saint patron de cette "conception", n'est autre que le Sieur Kissinger. Celui qui incarne le cynisme complet, flanqué quand même d'un prix Nobel. Celui qui, confronté à la question de la persécution des juifs (ses coreligionnaires) en URSS, disait le plus naturellement du monde, attention pour les estomacs sensibles : "And if they put Jews into gas chambers in the Soviet Union, it is not an American concern. Maybe a humanitarian concern"... Maybe...


Kissinger, un vieux de la vieille, pourtant. Celui que Golda Meir avait calmé en moins de deux; alors que cette dernière demandait à Kissinger d'honorer sa judéité et d'aider Israël, il répondit : "je suis d'abord Américain, ensuite Autrichien, enfin juif". Golda Meir, un cerveau puissant, rétorqua au tac-au-tac : "ça tombe bien, chez nous, on lit de droite à gauche !". Ouahhh ! Ah oui hein, ça existe les répliques célèbres. Mustafa Kemal, par exemple. Alors qu'il recevait un ambassadeur important et qu'il voulait lui démontrer le degré de modernité que son peuple avait atteint, le domestique turc renversa la boisson sur le convive; un geste qui glaça l'ambiance. Le servant, tête baissée, tout penaud, s'attendit à une remontrance publique. L'ambassadeur savourait ce moment de gêne. Atatürk lui lança : "Milletim herşeyi bilir de, bir uşaklığı bilmez", "Excellence, mon peuple est capable de tout sauf la domesticité", en jouant sur les deux sens du mot "uşak" signifiant à la fois "servant" et "laquais"...


On sauve donc des vies humaines. Et on pense à l'avenir, aussi. C'est précisément le métier d'un diplomate. Et nulle honte à retourner sa veste. Les intérêts de la Nation priment sur toute chose. La Turquie, par exemple. Elle a pris la sage habitude d'agencer son discours officiel aux variations du vent. Ben Ali s'est enfui ? Le ministre des affaires étrangères jure qu'il ne demandait que cela. Moubarak vacille ? Le Premier ministre dispense un cours de théologie, rappelant au vieux lion qu'il y a un au-delà et des comptes à rendre. Khaddafi massacre ses sujets ? Le Président de la République se targue de n'avoir jamais invité le Criminel en visite officielle. Heureusement, Ahmadinajad n'avait pas cligné des yeux, la diplomatie turque n'a pas eu à s'adapter... De même pour l'autre "frère", Bachar Al-Asad, occupé à passer l'éponge, mais rien de grave pour le moment. Pas besoin de dégainer les grands principes...


La diplomatie turque pouvait, pourtant, invoquer la "doctrine Sarkozy" et se reposer pour un bon moment. Celle-ci nous enseigne que l'ancien colonisateur ne doit pas se lancer à corps perdu dans la dénonciation des violations des droits de l'Homme dans ses anciennes dépendances. Histoire de ne pas donner des verges pour se faire fouetter, car la pratique démontre que ces dernières s'emparent immédiatement de l'occasion pour fustiger le "néocolonialisme". Eh bien, ça tombait à pic pour le Grand Turc : les révoltes éclatent en Algérie, en Tunisie, en Egypte, en Libye, en Syrie, au Yémen, en Jordanie et au Bahreïn. L'ancienne terre ottomane (les Turcs ne parlent jamais de colonies)...


Encore plus flagrant : la Turquie, comme on le sait, avait horreur du mot "Kurdistan". Non pas pour qualifier sa propre zone géographique (qu'on appelle, depuis la République, le Sud-Est) mais pour parler de l'espace irakien. Alors les diplomates s'éreintaient à imposer une expression précise : "le Nord de l'Iraq". Et sûrement pas, "l'Iraq du Nord". Nuance. Eh bien, on apprend que tout ce pinaillage n'est que du passé. C'est que les intérêts sont passés par-là. On l'a dit, les pépètes n'ont pas d'odeur. Si bien que le Premier ministre de la République de Turquie se rend officiellement au Kurdistan irakien pour inaugurer l'aéroport d'Erbil, construit par les entreprises turques. Barzani qui était, hier, "un coupeur de routes" est devenu entre-temps, "Monsieur le Président"...


On n'oublie point la France, évidemment. Le Président l'a énoncé de manière beaucoup plus relevée : "pour la France, ce qui se joue, ce sont les relations avec les pays arabes pour les décennies qui viennent". Certes, on avait raté le coche en Tunisie et quelques diplomates, usant de "pseudos", comme les adolescents, avaient dénoncé l'amateurisme de la France. Nous eûmes même une ministre des affaires étrangères qui avait honte de sortir à l'étranger. Et pour couronner le tout, notre ambassadeur en Tunisie, le bouillant Boris qui épate tous les arabisants de l'Inalco, avait piétiné tout ce qui faisait les "valeurs tunisiennes" rabrouant journalistes et exposant son magnifique corps. Il avait dû s'excuser.


Bon ça pouvait arriver les dérapages. On avait vu plus grossier. Tzipi Livni, la ministre israélienne, disait fièrement en 2007 : "je suis avocate mais je suis contre le droit, surtout le droit international !". On avait vu plus candide, aussi; le Tunisien, un diplomate de carrière, qui était tombé dans les bras de MAM à sa première visite en France : "c'était le rêve de ma vie de vous voir Madame, je suis comblé". Bah, il avait été remercié à peine le pied posé sur le sol tunisien... Et on vient de voir plus, comment dire, impardonnable : le chef de la diplomatie libyenne vient tout bonnement de fausser compagnie au Guide et de se réfugier au Royaume-Uni; ça ne s'invente pas...


Sous Nasser, l'ambassadeur de Turquie, Fuad Tugay, avait fait parler de lui, aussi. Il était marié à une princesse égyptienne et pas de bol, la famille régnante avait été expédiée en 1952. La presse, exacerbée par les autorités, se mit à colporter des rumeurs de mauvaise vie concernant sa femme, restée en Egypte en tant que Madame l'Ambassadrice. Eh bien Fuad Tugay ne s'est pas démonté, un jour que le corps diplomatique fût invité à une soirée, le Turc, pour protester contre ces insinuations qui pleuvaient sur sa femme-princesse, refusa de serrer la main à Nasser : "je ne serre la main qu'aux seuls gentlemen". Le show fut court, Son Excellence, déclaré illico "persona non grata", dut plier bagage et "payer" : expédié comme un bandit, il fut soigneusement fouillé à l'aéroport en violation de la tradition diplomatique. Il faut dire qu'il l'avait cherché...

Jadis, Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général de l'ONU, avait fait un rêve : "la question de l'action internationale doit se poser lorsque les États (...) contreviennent aux principes fondamentaux de la Charte et lorsque, loin d'être les protecteurs de la personne humaine, ils en deviennent les bourreaux". Mitterrand avait trouvé une bonne formule, aussi : "aucun Etat ne peut être tenu pour propriétaire des souffrances qu'il engendre ou qu'il abrite". Des prises de position très généreuses, comme on le constate. Tellement surréalistes qu'on a envie de continuer par un "et si nos intérêts en venaient à s'accorder avec ladite action, ça ne serait que pure fortuité"...




Point besoin de tirer des plans sur la comète; c'est cruel mais c'est ainsi : dans les relations internationales, les larmes se monnayent. Car les guerres, les mouchoirs, les pansements coûtent chers. Et chaque dirigeant jette d'abord un coup d'oeil sur l'état de ses finances et sur le "revenant-bon" de l'action humanitaire. Les considérations d'humanité sont mécaniquement tempérées par le cadre prosaïque des capacités et des espoirs de pétrole et de gaz de chacun. Car, on veut l'escamoter, mais le président d'un Etat doit penser à sa réélection. Et nous autres, citoyens de cet Etat, ne sommes pas si généreux qu'on voudrait le croire. La responsabilité de protéger et de se ménager. Rarement l'une sans l'autre. Tiens, l'Afrique du Sud par exemple, la locomotive de l'Union africaine, elle a béni l'intervention; alors que l'UA est partagée. C'est qu'elle rêve de chiper un siège de membre permanent au Conseil de sécurité... Et, pardon, pense d'abord aux victimes libyennes. Officiellement...

lundi 7 mars 2011

Quand Jules Ferry rêvait : "Les questions de liberté de conscience ne sont pas des questions de quantité : ce sont des questions de principe"...

C'est donc ainsi. "Héritage chrétien" et "racine juive". Voilà l'ADN de la France. Monsieur le Président de la République l'a dit en personne. Et il a raison. Politiquement, historiquement, économiquement et culturellement. On ne va tout de même pas inventer à la Nation, une branche musulmane. Les musulmans d'Algérie n'étaient pas citoyens, on ne va pas prétendre le contraire. Non non, ça serait pure démagogie. Quoiqu'on ne sait jamais avec le Président. Il aime distribuer des "louanges de circonstances". L' "héritage chrétien", c'était devant les catholiques et la "racine juive" devant le CRIF. Peut-être que devant le CFCM, un jour,...


Le ministre de l'Intérieur allemand y est allé franco, lui : "Der Islam gehört nicht zu Deutschland". Et le représentant des Turcs d'Allemagne a immédiatement sorti les gants de boxe : "Wenn der Innenminister den Streit sucht, wird er ihn bekommen". Un béotien, assurément. Heureusement pour la France, les musulmans de céans sont plus lisses. Le CFCM s'excuse de devoir publier de temps en temps des communiqués pour rappeler le principe de laïcité ou demander de cesser de nous stigmatiser, nous autres citoyens FRANÇAIS mais musulmans. Ça arrive...


Depuis le temps pourtant, on avait compris. D'accord, la "culture" islamique ne fait pas partie de l'identité profonde de notre pays. En France, effectivement, les femmes voilées restent cloîtrées, on les dénomme "soeurs" et on leur voue un très grand respect. Du coup, quand leurs "consoeurs" musulmanes descendent dans les rues pour acheter du pain, les Français, les vrais, ceux de souche, de l'histoire longue et des sépultures, sont choqués. Oui, les Français, les authentiques, ne se perdent pas dans des salamalecs quand ils se croisent dans l'ascenseur; un simple "bonjour" et un hypocrite "au revoir" suffisent. Oui, les Français, les purs, sont des gens polis et ne comprennent pas l'hostilité de certains barbus à la mixité des sexes; les femmes et les hommes vivent en bonne intelligence, en toute égalité, dans les conseils d'administrations des plus grandes sociétés françaises, dans les assemblées parlementaires et surtout dans les foyers. Les études ont beau avancer le terrible chiffre de 80 % pour souligner la proportion des femmes dans les tâches ménagères, c'est du pipeau. Seulement 20 % des femmes occuperaient des postes de direction dans l'administration et 10 % dans les entreprises. C'est une farce. Oui, les Français, les canoniques, ne comprennent pas comment un livre saint peut autoriser la polygamie; car dans le pays, l'adultère est toujours un délit pénal et une cause péremptoire de divorce. Et surtout les Mitterrand et autres célébrités qui entretiennent maîtresses et assimilées ont, sans aucun doute, une ascendance islamique. Et l'assemblée nationale n'a nullement honoré, par une minute de silence, un des siens qui avait tué sa maîtresse...


Et surtout, les Français, les idéaux-typiques, sont pour la plupart athées et agnostiques. Résultat : on vit sous l'empire de la loi de séparation de 1905 mais avec l'état d'esprit de 1904 (cf. Jean Baubérot, L'intégrisme républicain contre la laïcité, pp. 161-174). Car les Français de souche reprochent aux musulmans de croire dur comme fer à cette fameuse laïcité de 1905. Alors que celle de 1904, celle du père Combes, sied plus à l'air du temps. Ce qu'on reproche aux musulmans français, c'est, au fond, de casser cette harmonie née du désenchantement. On doit tous êtres pécheurs, histoire de souder les rangs, face à un probable Dieu. C'est la psychologie du laïciste athée, un croyant comme les autres, en réalité : "je suis un croyant comme toi mais moi je pèche, alors toi aussi pèche, j'ai peur de me retrouver seul devant Dieu !". Combes n'était-il pas un séminariste...


Et on en vient légitimement à s'interroger sur la place de l'islam dans cette configuration, une religion si lointaine aux "moeurs républicaines", la fameuse "religion civile". Des gens se prosternent le fessier en l'air, jeûnent, vont se perdre dans les déserts en Arabie pour tourner autour d'un cube noir avec des millions de blancs, jaunes et noirs et en reviennent requinqués ! Quelle drôle de religion ! Alors que la Raison, fille des Lumières, mère de l'Idée-République, devrait suffire. Ces musulmans sont animés par l'instinct grégaire, par-dessus le marché. Les études ont beau démontré que les mariages mixtes explosent, que le nombre de lycées musulmans est inférieur à celui des lycées catholiques et juifs, que les parents fuient les banlieues pour assurer un meilleur avenir à leurs enfants et que les listes communautaires n'ont jamais percé lors des élections. Tronquées, assurément.


Un ministre de la République en vient à interdire aux mères voilées de prendre part aux sorties scolaires (décidément, on ne les aime que cloîtrées, dans ce pays). Motif : elles deviennent fonctionnaires pour une poignée de minutes. Donc ? Bah il faut que Madame Al-Hasnaoui, par exemple, "se la joue" fonctionnaire neutre. Elle est sans doute la femme de l'épicier du coin, tout le monde la connaît, toutes les maîtresses, tous les parents d'élèves, toutes les associations de parents la connaissent. Mais le directeur va quand même lui dire, toute honte bue, qu'elle ne pourra plus être "des leurs"; qu'elle ne pourra plus distribuer des boissons et des gâteaux, tenir la main aux écoliers, dont elle a beau connaître les prénoms par coeur puisque du même quartier. Désormais, elle pue. Au nom de la laïcité nouvelle version.


De bons chrétiens ont décidé de tenir des conventions sur l'islam. La deuxième religion de France. Monsieur Copé se fait ses petites fiches : par exemple, imposer les prêches en français, ça serait pas mal. Et les vieux de la première génération qui ont toujours du mal avec cette langue, se demanderont ce qu'ils font dans un édifice religieux où ils ne comprennent plus la "langue de travail". Et on sera contents. Un grand pas, assurément. Jadis, l'abbé Grégoire ne disait pas autre chose pour les juifs : "lorsque pour des affaires indispensables de leur religion, ils seront obligés de tenir conseil et de voter, un commissaire royal surveillera ces assemblées où tout sera traité en langue vulgaire" (Danièle Lochak, Le droit et les Juifs, p. 22). La République continuera à garantir, en théorie, le libre exercice du culte; article 1er de la loi de 1905, excusez du peu. Et à chaque fois qu'on verra le Sieur Copé chiper un micro pour exposer une nouvelle idée phare, on se rappellera cette phrase de Claude Chabrol et on apprendra à ne plus le prendre au sérieux : "Je pense qu'il faudrait instituer pour les hommes politiques une punition appropriée, le châtiment corporel élémentaire, autrement dit la fessée. C'est la seule manière d'empêcher les récidivistes de nuire. C'est pire que la peine de mort. Évidemment, la peine de fessée serait prononcée par la justice et par elle seule. Cela peut paraître complètement futile, mais je crois que cette idée restera comme le principal apport de mon existence à la société"... (Le plus drôle de l'humour de Coluche à Jean Yanne, pp. 109-110).


Il faudrait aussi imposer, à mon humble avis, aux associations cultuelles islamiques d'ouvrir leurs portes aux athées, chrétiens, juifs et je dirais même bouddhistes, histoire d'augmenter le "fun". Les appels à la prière sont déjà interdits, ça tombe bien. Il faudrait interdire les cours coraniques, les soutanes des imams, les calottes, les chapelets. Il faudrait déchirer le Coran, d'ailleurs; et sur la place publique. Je propose de faire lire la Constitution française chaque vendredi sur les quelques minarets de France. Quant à la viande halal, il faut, évidemment, supprimer cette bizarrerie. La circoncision, on attendra un peu. Le jour où les juifs seront d'accord, on la supprimera également. Les cantines scolaires qui tournent également avec les impôts des citoyens musulmans, refuseront de servir des plats halal. Idem dans les hôpitaux.


Et nous autres Français musulmans, nous présenterons une adresse à l'assemblée nationale, copiée sur celle des Juifs du 31 août 1789 : "Messeigneurs, nous venons vous prier de mettre fin à la longue oppression d'un peuple entier, en le rappelant aux droits communs d'humanité et de cité (...). Nous vous supplions de nous maintenir dans le libre exercice de nos rites et usages et de conserver nos mosquées, nos imams et nos associations cultuelles"... Ou devrait-on peut-être réunir une convention islamique et lui poser ces fameuses 12 questions que Napoléon avait posées aux Juifs avant de les prendre pour des êtres humains :

1) Est-il licite aux juifs [musulmans] d'épouser plusieurs femmes ?

2) Le divorce est-il permis par la religion juive [musulmane] ? Le divorce est-il valable sans qu'il soit prononcé par les tribunaux, et en vertu de lois contradictoires à celles du Code français ?

3) Une Juive [musulmane] peut-elle se marier avec un Chrétien, et une Chrétienne avec un juif [musulman] ? Ou la loi veut-elle que les Juifs [musulmans] ne se marient qu'entre eux ?

4) Aux yeux des Juifs [musulmans], les Français sont-ils leurs frères, ou sont-ils des étrangers ?

5) Dans l'un et dans l'autre cas, quels sont les rapports que leur loi leur prescrit avec les Français qui ne sont pas de leur religion ?

6) Les Juifs [musulmans] nés en France et traités par la loi comme citoyens français, regardent-ils la France comme leur patrie ? Ont-ils l'obligation de la défendre ? Sont-ils obligés d'obéir aux lois et de suivre toutes les dispositions du Code civil ?

7) Qui nomme les Rabbins [imams] ?

8) Quelle juridiction de police exercent les Rabbins [imams] parmi les Juifs [musulmans] ? Quelle police judiciaire exercent-ils parmi eux ?

9) Ces formes d'élection, cette juridiction de police judiciaire, sont-elles voulues par leurs lois, ou seulement consacrées par l'usage ?

10) Est-il des professions que la loi des Juifs [musulmans] leur défende ?

11) La loi des Juifs [musulmans] leur défend-elle de faire l'usure [d'emprêter de l'argent] à leurs frères ?

12) Leur défend-elle ou leur permet-elle de faire l'usure aux étrangers [d'emprêter aux banques] ?

Madame le Président de la République Marine Le Pen devrait s'affairer à cette tâche dès les premiers jours de son mandat en 2012. C'est donc une manie de la "France éternelle" que de convoquer, une par une, à peu près tous les cent ans, les différentes communautés qui essaient de la composer, pour lui arracher des serments de fidélité. D'un côté, c'est apaisant. En 2111, on rigolera comme on le fait aujourd'hui pour Napoléon et son délire. Ce n'est donc qu'un mauvais moment à passer. Dans un siècle, la victime sera une autre communauté. Qui d'ailleurs ? Les Mormons, peut-être. J'aurais 127 ans en 2111. Je ferais partie d'une religion respectable pour l'époque, nanik...


Régis Debray, un de ceux qui savent encore manier les bonnes formules (et qui, comble du paradoxe, ne siège toujours pas à l'Académie française !), disait jadis : "La démocratie, c'est ce qui reste d'une république quand on éteint les Lumières". Eh bien, nous, nous disons : éteignons les Lumières et permettons à ceux qui le veulent, à commencer par les religieux et religieuses de l'ordre régulier chrétien, de vivre dans leurs cavernes, leurs caves, leurs ténèbres. Car si la démocratie libérale m'honore en me laissant au milieu du gué, la république m'avilit en me prenant pour du bétail. Le choix est vite fait... Nous n'avons pas de cerveau à vendre. Ni bride ni éperon. Respect !
Ah j'oubliais, les Juifs de Paris avaient encore dit en 1789, "un objet unique domine et presse toutes nos âmes; le bien de la Patrie et le désir de lui consacrer toutes nos forces". Nous, musulmans de France, pensons la même chose. Wallâhi. Il suffit juste de nous en donner l' opportunité. Vive la France ! Vive la Démocratie ! ;)


Signé un troglodyte.

dimanche 16 janvier 2011

Men daqqa douqqa مَنْ دَقَّ دُقَّ


On l'avait croisé à Bodrum, le Raïs. En Turquie. L'été dernier. Avec sa légendaire femme. Un yacht loué à 20 000 dollars la journée. Ah oui, hein; puisqu'il faut dire du mal des sortants. Aujourd'hui, le clan a explosé, chacun essayant de trouver un point de chute. Les Tunisiens sont ingrats, mon cher. Ben Ali avait "déposé" Bourguiba, le "père de l'indépendance", pourtant. Le fameux article 57 de la Constitution. Celui qui a permis, avant-hier, au président de l'assemblée d'être "président par intérim". Le pauvre premier ministre n'a pu être président que pendant 24 heures. Il s'était rabattu sur l'article 56, lui. Moins massif. Ça ne fait rien, une petite place dans les livres d'histoire honorera son nom et sa famille. Il sera le "Abdülhalik Renda" de la Tunisie; ce dernier fut président de la République de Turquie par intérim, un jour durant, du 10 novembre au 11 novembre 1938, à la mort d'Atatürk.

Déposer le "père de la Tunisie", ç'aurait été comme chasser le "père des Turcs". Inimaginable. Astagfirullah, d'ailleurs. Que Dieu nous préserve d'avoir de telles pensées. Ils sont ingrats, on l'a dit. Alors que le père Bourguiba était celui qui avait interdit la polygamie et la répudiation. Bon, il était lui-même bigame un certain temps et avait répudié sa seconde épouse mais ça ne faisait rien, le peuple devait suivre ses réformes, pas sa "sunna". Dit en passant, la femme répudiée s'appelait Wassila Ben Ammar, arrière-grand-mère de Madame Besson. Bourguiba avait apporté la modernité; il buvait de l'eau en plein ramadan, il arrachait les voiles, il déconseillait le jeûne. Mais il se targuait en même temps de l'islamité de sa première femme, une française. Il l'avait récompensé pour "tout ce que tu as fait pour faire de mon fils un Tunisien et un musulman". Émotion...

Le père Ben Ali a fini comme le Chah d'Iran. Mais personne n'était là pour le supplier de rester. La figure du fameux pilote qui s'était jeté aux pieds du Chah a été supplantée, ici, par celle d'un pilote qui a refusé d'embarquer la famille Trabelsi qui s'affairait à s'enfuir. Les mauvaises langues disent, en effet, que Madame la Présidente et sa tribu, pompaient avec entrain, les ressources du pays.

Il avait parlé en dialectal, pourtant, Ben Ali. Histoire de communiquer avec son peuple. Après tout, il se devait de descendre à leur niveau; nécessairement bas. Car la masse ignore l'arabe littéraire. Elle l'écoute au journal télévisé et essaie de la lire dans la presse écrite. Mais ça serait tout. C'est bien pour ça qu'ils ne se comprennent pas. La faute au téléphone arabe. Le bouche-à-oreille. La phrase initiale n'a rien à voir avec la phrase d'arrivée. Et on appelle cela une nation. On a envie de hurler, évidemment. Le franco-arabe est devenu le dialecte tunisien. Encore un effet néfaste de la colonisation. N'a-t-on pas vu des pancartes en français ? Un peuple qui s'exprime dans une langue étrangère dans un moment si national, si historique, si mémorable, si intime...

On s'en souvient; en France, un député socialiste avait demandé au ministre de l'éducation de tout faire pour que le président Sarkozy ne parle plus en français "dialectal". "L'actuel président de la République française semble éprouver maintes difficultés à pratiquer la langue française. Il multiplie les fautes de langage, ignorant trop souvent la grammaire, malmenant le vocabulaire et la syntaxe, omettant les accords. Afin de remédier sans délai à ces atteintes à la culture de notre pays et à sa réputation dans le monde", M. le député demandait au ministre "de bien vouloir prendre toutes les dispositions nécessaires pour permettre au président de la République de s'exprimer au niveau de dignité et de correction qu'exige sa fonction".

Et Monsieur le ministre de l'éducation lui répondit en "français littéraire" : "En ces temps de complexité et de difficulté, le président de la République parle clair et vrai, refusant un style amphigourique et les circonvolutions syntaxiques qui perdent l'auditeur et le citoyen. Juger de son expression en puriste, c'est donc non seulement lui intenter un injuste procès, mais aussi ignorer son sens de la proximité. Ses paroles relèvent de la spontanéité et, au contraire d'un calcul, sont le signe d'une grande sincérité".

Eh ben dis-donc ! Merdoyer devient un mérite, maintenant. Car le peuple mériterait un tel langage; sincérité oblige. Et c'est spontané, coco. C'est un peu le Georges Marchais qui faisait sciemment des fautes de français pour exprimer sa "proximité" avec les Français. Merci pour nous... Même Chirac faisait exprès de parler correctement en public afin d'épater la masse. Et il réussissait. Laissons de côté de Gaulle et surtout Mitterrand, les dieux de la langue française. Et soyons juste : Jean-Marie Le Pen est le dernier dinosaure qui sait encore manier le bon français...

En réalité, Ben Ali souhaitait partir en 2014. Il l'avait dit, à son peuple : "je vous ai compris mais vous aussi, comprenez-moi !". Un rab de trois ans pour amasser plus, sans doute. Le temps idoine pour s'octroyer un article de la Constitution, peut-être. Ou le temps que sa promesse s'oublie. Eh non ! Une manoeuvre donc, il a déguerpi le jour d'après. Ultime paradoxe : le président du pays le plus sécularisé et le plus laïcisé du monde arabe a trouvé refuge en Arabie Saoudite... Un vendredi, en plus, un jour saint...

L'Arabie a l'honneur d'être un havre pour les dictateurs, comme on le sait. C'est commode : il n'y a pas de presse susceptible d'enquiquiner, ni une société civile qui appellerait à leur couper la main. Condamné à la prison à vie, Nawaz Sharif, était en exil en Arabie. Idi Amin Dada, dictateur ougandais, également. Khaleda Zia, la première ministre bangladaise, qui devait bien avoir quelque chose à se reprocher, de même. D'autres pays arabes démocratiques s'étaient également bousculés pour honorer le droit d'asile. Les Émirats arabes unis avaient accueilli Pervez Musharraf et Bénazir Bhutto en son temps, le Qatar, l'ancien putschiste mauritanien Ould Taya, le Sénégal, Hissène Habré, l'Egypte, Nimeiry (celui qui avait pendu le réformiste musulman Mahmoud Mouhammed Taha).

La France fait son coq, dorénavant. Elle a "lâché" Ben Ali; sa famille, en vacances à Paris, a été soigneusement expédiée. C'est pathétique; la France prend les mesures pour "bloquer les mouvements financiers suspects". Il y a encore un jour, la ministre des affaires étrangères insistait pour envoyer les forces françaises de sécurité dont le professionnalisme pouvait aider les forces de l'ordre tunisiennes à mater dans la dentelle...

Tous les exilés tunisiens se mettent à rêver sur le dos des "fauteurs de trouble", aussi. Les "opposants historiques" commencent à faire entendre leur programme politique et leurs recettes de là où ils sont. Les "nouveaux résistants" de l'intérieur se découvrent des c... . Les médias ne savent pas comment évoquer ce qui se passe; c'est qu'ils étaient habitués à faire des ronds de jambes. N'est pas résistant qui veut... On se souvient du fils du chah d'Iran lorsque les manifestations faisaient craindre une chute de la République islamique en 2009. Reza Pahlavi, pas l'autre, le cadet, celui qui s'est suicidé dernièrement. Reza espérait un retour. Il déclarait être en réserve; au cas où. Comme si le mot République était souillé pour un bon moment et qu'il fallait une monarchie. Cela dit, les Pahlavi ne sont qu'une dynastie toute récente. Et je pense que les Kadjars ou mieux, les Safavides ont beaucoup plus de légitimité pour monter sur le trône. "Un roi doit avoir les mêmes souvenirs que ses sujets" (Jean-Paul Sartre, Les Mouches). C'est mon côté royaliste qui s'agite...

Car vouloir la restauration de la monarchie n'a rien de répréhensible, c'est un régime politique. Et il n'a aucune raison de "puer". La famille ottomane, par exemple. Elle serait bien à la tête de la Turquie, non ? Quoique ses membres sont trop modernes pour la société qu'ils seront chargés de diriger. Tant pis; on préfèrerait la sultane Neslişah aux kémalistes complexés (un pléonasme, d'ailleurs)...

La Tunisie méritait ce changement; comme tout pays "occupé" par un autocrate, évidemment. J'avais eu quelques professeurs tunisiens à la fac. Et j'avais énormément lu la doctrine tunisienne. Ce qui m'a toujours frappé, c'est cette très belle écriture qui caractérise les francophones d'Afrique. Par exemple, lire le Sénégalais Kéba Mbaye (paix à son âme) est un vrai délice. Écouter un intellectuel africain est un des plus beaux exercices au monde. Mes professeurs parlaient peu de politique, évidemment. On les comprenait. Et on avait pitié pour eux; de si grands juristes, avait donné la Tunisie. Mais elle leur faisait peur. Il y a aussi, les Charfi, les Ben Achour, les Djaït; les grandes familles intellectuelles du pays. Yadh ben Achour, je l'ai déjà dit, est une sommité, pour moi.

Tous les dictateurs des pays arabes, qui ont tous, à y regarder de près, la même teinture de cheveux, ne pourront plus ronfler tranquillement, dorénavant. Ils ne dormaient déjà que d'un oeil. Dictature oblige : "la puissance qui s'acquiert par la violence n'est qu'une usurpation et ne dure qu'autant que la force de celui qui commande l'emporte sur celle de ceux qui obéissent" (Diderot, Encyclopédie, article "autorité publique"). C'est une jurisprudence quasi-constante : ça finit mal. Saddam, Ceaucescu, Ben Ali, Dadis Camara, Mengistu, Mobutu, etc. etc. Si bien que la seule question que tout le monde se pose quand un dictateur s'installe, c'est : "comment va-t-il finir ?". Hein Moubarak ? Hein Bachir ? Hein Khaddafi ? De son côté, le secrétaire général de l'OCI, qui doit sûrement siroter un diabolo fraise avec Ben Ali, à Djedda, affirme "sa solidarité avec le peuple tunisien". Merci bien.

Il faut avoir une pensée pour Mohammed Bouazizi qui, un beau jour, avec son étal, a renversé un régime qui a su tenir moins d'un mois. Il s'est sacrifié, que dire de plus. Ce n'est pas rien que de faire basculer tout un peuple du soliloque à la "causerie nationale". La Tunisie est malade. "Il y a plusieurs médecins à son chevet, modernes, traditionnels, chacun propose ses remèdes, l'avenir est à celui qui obtiendra la guérison. Si cette révolution triomphe, les mollahs devront se transformer en démocrates; si elle échoue, les démocrates devront se transformer en mollahs" (Amin Maalouf, Samarcande). Ce n'est peut-être pas si simple, si tranché. C'est pourquoi, ceux qui ont des entrailles pour la Tunisie n'ont qu'une simple prière à la bouche : bon courage.

samedi 11 décembre 2010

Démocratie aux oeufs...

Un sacré culot, il faut le reconnaître. Lancer des oeufs aux dirigeants n'est pas une tradition en Turquie. Il est déjà indécent de leur couper la parole. On n'arrive même pas à crier de loin, c'est dire. Une tarte en pleine tronche, jamais. Rien qui devrait fâcher. Pas de bousculade, non plus. Les Turcs ne savent pas manifester pour la bonne raison qu'ils ne savent pas se manifester. Défendre une cause, connaissent pas. Vaut toujours numéroter ses abattis. Ça dégénère à coup sûr; morts et blessés à profusion. Une turquerie. Le général Evren n'avait-il pas justifié son coup d'Etat de 1980 par l'anarchie ambiante et l'effroyable bain de sang qui en était résulté...

En 2001, en pleine crise économique, un commerçant en faillite avait jeté par terre, sa caisse enregistreuse et ce, à quelques mètres du Premier ministre de l'époque, Bülent Ecevit. Le tremblotant Ecevit s'était à peine tourné pour s'en rendre compte; ses gardes du corps étaient déjà à l'oeuvre, pas besoin d'un dessin... En 2006, on s'en souvient encore, les ministres AKPistes qui avaient osé participé aux funérailles du conseiller d'Etat tué par un soi-disant islamiste (aujourd'hui on sait que l'assassin présumé agissait au nom de l'Ergenekon) avaient dû cavaler. C'est que la foule kémaliste voyait dans leur arrivée, un ultime pied de nez; et en direct, les ministres hagards devant, les cameramen ravis à côté, les citoyens enragés derrière, on avait admiré l'état d'avancement de notre démocratie... Le ministre de la justice avait dû, tout bonnement, brûler la politesse...


Eh bien, dorénavant, nous sommes modernes. Des hommes politiques "oeuvés", il nous faut nous habituer à croiser. Pas d'omelette sans casser des oeufs. La démocratie, coco. C'est le président de la Cour constitutionnelle qui a ouvert le bal; un des plus grands démocrates de Turquie, pourtant. Tant pis. Lors d'une conférence, un étudiant dont on n'a toujours pas compris ce qu'il voulait, lui a gentiment lancé des oeufs. Monsieur le Président s'est tu un instant et s'est immobilisé jusqu'à ce que son garde du corps déplie un parapluie blindé.


Et le libéral Kiliç a tenu à détendre l'atmosphère une fois que le trublion fût débarqué, "notre ami a fait usage de sa liberté d'expression mais d'une manière un peu grossière". Et il avait raison; protester est un art. Combattre les idées d'une personne ne signifie et ne saurait signifier insulter cette personne ou le maltraiter physiquement. Encore moins le menacer. De jeunes kémalistes avaient lancé une corde en direction de deux journalistes libéraux qui discutaient dans un panel. Démocratie...


Et il ne manquait plus que les énarques aussi, "fassent l'oeuf". Une conférence est organisée à la faculté des sciences politiques d'Ankara, alias Mülkiye, l'ENA de la Turquie. C'est d'abord le secrétaire général du CHP, le professeur Süheyl Batum, qui tente de parler. Il doit discourir sur la Constitution; mais les escarmouches ne se font pas attendre. Le "social-démocrate" Batum se la joue démocrate un instant; les étudiants en profitent pour électriser encore plus l'ambiance. Le social-démocrate explose, que veux-tu : "Ce que vous faites c'est du fascisme, vous ne me laissez pas parler !". Notons-le, "c'est du fascisme".

Le professeur Batum est remercié et on introduit un autre conférencier, le professeur Burhan Kuzu, député de l'AKP, et président de la Commission des affaires constitutionnelles à l'assemblée; une des figures les plus mesurées et les plus drôles de Turquie. Tant pis. Le social-démocrate avait été simplement enquiquiné; le professeur Kuzu est criblé, bombardé, d'oeufs. Rebelote les parapluies...



Le Sieur Kuzu, fidèle à son tempérament, a préféré lancer :"espèce d'écervelés, si vous aviez mangé ces oeufs, vos cerveaux seraient plus développés !". Et il a appelé le doyen de la fac à la démission; motif : ne pas étouffer l'agitation dans l'oeuf... Le président de l'assemblée nationale s'en est ému, aussi : "quand je pense que ces types sont nos futurs préfets, diplomates et autres hauts fonctionnaires !".

Heureusement, une délégation d'étudiants a rendu visite à ces deux hommes politiques pour leur présenter leurs excuses. Et le Sieur Batum a profité de l'occasion pour virevolter : "je n'ai jamais dit fasciste"; c'est juste qu'on l'a vu prononcer ce mot en direct. Mais on ne s'énerve plus évidemment, les kémalistes sont ainsi. C'est la pratique inaugurée par le nouveau chef, Protée Kemal : il ne faut jamais prendre ses déclarations à chaud; il se rétracte toujours quelques jours plus tard...

En réalité, la colère vient de loin. La semaine dernière, le Premier ministre avait reçu tous les présidents d'université à l'occasion d'un séminaire de travail. Et les étudiants voulurent y participer. Des étudiants. Histoire de mettre de l'ambiance. Et ils avaient des doléances, c'est certain. Mais ils étaient jeunes, bouillants; criailler derrière des banderoles n'était pas triquant. Allez hop agitation et bastonnades des forces de l'ordre. Une jeune femme enceinte a fait une fausse couche. Et elle est devenue l'emblème de la contestation étudiante. En tout cas pour les soixante-huitards et les quelques consciencieux. Le Premier ministre a soutenu "ses" policiers et fustigé les étudiants, "ils ne savent même pas pourquoi ils protestent, la vérité est que ce sont des gauchistes !". Eh ben tant qu'à faire. D'autres en ont profité : "si elle est enceinte, elle n'a qu'à rester chez elle et toc !", "d'abord elle n'a pas à être enceinte à 19 ans !", "ouais, surtout si elle n'est pas mariée, bien fait !"...

On ne va sûrement pas refaire une théorie; la liberté d'expression et de réunion est sacrée; elle peut être limitée certes, mais pas à force de horions; j'eusse été freudien, j'aurais évidemment dit que les flics sont sexuellement frustrés et qu'ils essaient de corriger leur insatisfaction en se défoulant sur tout ce qui bouge; je le suis, évidemment. Freudien, je veux dire. Mais c'est surtout un juriste qu'on a besoin d'entendre : ça tombe bien, l'ancien juge turc à la Cour européenne a pris la peine d'énumérer les articles de la CEDH qui ont été violés : l'article 10 sur la liberté d'expression, 11 sur la liberté de réunion, 5 sur la sûreté et 3 sur la torture et les traitements inhumains ou dégradants. Des têtes tombent dans d'autres pays...

Les jeunes britanniques aussi, manifestent. Contre le triplement des droits universitaires. Ils ont bien raison; ils ont même "touché" la Rolls du prince Charles, occupé à se rendre au théâtre.


Et on a aperçu Camilla prête à jouer la Marie-Antoinette, "qu'est-ce qu'ils se passe ? Une révolution ?", "non poupée, une révolte !"... Personne n'a eu un membre cassé, à notre connaissance. Démocratie; la vraie...

Evidemment, la position personnelle peut être autre; ce n'est pas un mystère, je n'ai aucune sympathie pour les mouvements d'étudiants. Je suis de la génération du 21 avril 2002 et du CPE en 2007 et durant les troubles, "j'ai vécu" comme dirait Pompidou. Aucun engagement. Ni mon tempérament ni un passe-temps. C'est étrange mais les premiers qui mènent la fronde dans ces moments-là sont toujours les mêmes. Typologiquement, je veux dire. En 2002, tout le monde se demandait si la première de la classe qui était, en même temps, une grande humaniste, allait participer aux manifestations. Eh bien, non, présente. En 2007, on faisait cache-cache avec les perturbateurs qui interdisaient l'accès aux amphis; un jour, ils avaient tout bonnement attaqué la salle où notre prof tentait d'assurer son cours; les "manifestants" nous semblaient bien étranges; on les avait croisés certes mais quelque part au fond de la classe... Anecdote, c'est tout. Aucune insinuation...

Churchill aurait dit : "celui qui n'est pas socialiste à 20 ans n'a pas de coeur; celui qui est socialiste à 40 ans n'a pas de tête". C'est étrange mais la présidente du Medef turc vient de dire à peu près la même chose : "la jeunesse, c'est l'opposition". On appelle cela le "thought-terminating cliché". Les moins distingués préfèrent "connerie". Je m'inscrits évidemment en faux contre cette fadaise. Je me vante plutôt d'avoir eu la sagacité de ne pas rêver à 20 ans. Le "romantisme révolutionnaire", c'était à 14 ans. Et d'ailleurs, "vous n'avez pas le monopole du coeur"... Oups ! Pardon Mitterrand. Quoique socialiste, il ne l'a jamais été; ni à 20 ans, ni à 40 ans...

dimanche 7 novembre 2010

Gaguesque

Le pays est en crise, nous dit-on. Économiquement, financièrement, politiquement, socialement. Tout le monde rouspète comme il peut. On faisait grève encore hier. Des menaces terroristes planent sur notre pays. Les ministres ont déjà tout paqueté et attendent la marguerite en main. Bref, du gravissime à chaque coin de rue.

Le Sieur Copé, lui, s'amuse. On fait des blagues, maintenant, à l'assemblée nationale. Comme on le sait, c'est un cumulard. Futur président de la République, aussi. C'est comme ça. Il le veut. Il le sera. Entre-temps, il s'entraîne. Et quand Martin Hirsch a le cran de dénoncer des conflits d'intérêt, on le voit bondir. Député, maire, avocat, le père Copé. J'envie toujours les gens qui arrivent à éventrer le Temps. Et il maîtrise à merveille l'art de se montrer serein et taquin. Et il a des yeux bleus. Si si, je vote toujours pour un physique, je l'avoue. C'est grave, c'est pathologique mais c'est ainsi.


A l'assemblée donc, on s'éclate. Copé et sa troupe se sont amusés à asticoter Martin; le désormais président de l'Agence du service civique. Une coquette somme, ô chômeurs et RSAistes !, près de 9000 euros par mois. En son temps, Christine en avait bavé pour essayer de justifier cette même somme. Elle menait une mission, on s'en souvient. Quelques députés ont introduit un amendement pour diminuer le salaire de Hirsch. Mais ils l'avouent eux-mêmes, c'était juste pour tuer le temps. Même un homme sérieux comme Bernard Debré a disjoncté. Et le fils Giscard d'Estaing aussi s'est prêté à l'exercice, du haut de son château : "ah oui alors, il gagne plus qu'un député ! Scandaleux !"...


Voilà donc ce que nous confit le président Copé : "C'est un amendement d'appel destiné à attirer l'attention du gouvernement". Une nouvelle méthode donc. Non non, c'est bien un député qui dit cela. "Un amendement d'appel". On a envie d'être surréaliste à l'occasion, de chiper une darbouka et de se jeter dans l'hémicycle pour enclencher une danse du ventre et participer à la foire... Je n'ose ouvrir le Dalloz; les professeurs de droit et surtout les thésards en mal de thématiques à traiter (histoire de remplir le CV) palabreront et palabreront. "De la valeur juridique de l'amendement d'appel" ou "de l'influence des amendements d'appel sur l'inflation législative", etc. "Ça ne serait pas pour être voté hein, on joue, d'accord !", "ouais ok, vas-y balance l'amendement !"...

Évidemment, lorsqu'on parle d'argent et d'autorité administrative, mes yeux se tournent vers Mme Bougrab. Elle aurait voulu augmenter l'indemnité de misère qu'elle reçoit en tant que présidente de la Halde. 6000 euros. Elle avait des arguments, aussi : "Moi, parce que je suis une femme, parce que je suis jeune, cela paraît presque indécent que je sois payée". Présidente de la Halde qui dit cela. Oui celle-là même qui avait eu la malchance de vouloir établir une hiérarchie entre la laïcité et la liberté de religion. Tu sais l'affaire de la femme voilée qui travaillait dans une crèche (association type 1901). Son licenciement est une discrimination, avait tranché la Halde au temps de Schweitzer. Eh bien non ! avait crié la nouvelle présidente. Il faut la virer car elle est voilée... euh parce-que la crèche menait une mission de service public; elle devait donc être neutre comme une fonctionnaire. Et elle vient du Conseil d'Etat. Une comédie.


Évidemment quand l'exemple vient d'en-haut, la masse passe à l'acte : une enseignante en retraite avait tout bonnement déchiré le voile d'une touriste émiratie. Elle vient d'être condamnée à un mois de prison avec sursis et 200 euros d'amende. Et c'est tout. Une agression anti-musulmane assumée, résultat : sursis et des centimes. Elle n'avait pas eu honte, cette ex-enseignante : l'agression n'était pour elle qu'un "droit à la dispute". Dans un pays où montrer du doigt un juif est un scandale national (heureusement), infliger des baffes à une musulmane n'émeut personne...

Le président s'amuse, dans son coin. Il pousse Fillon, loue Baroin, caresse Borloo. Et nous, nous sommes là; on regarde, on essaie de suivre. D'ailleurs, on s'en fout, passez l'expression, car c'est son gouvernement. Puisqu'on a élu un Président et un programme, le reste ne devrait pas nous intéresser. C'est une affaire de calculs politiques, de chapelles qui nous dépassent, simples citoyens. Tiens, allez, réponds en cinq secondes, comment s'appelle le secrétaire d'Etat aux anciens combattants ? et le Premier ministre précédent ? et le pénultième ? qui est Benoist Apparu ? Nora Berra ? et Bockel où il était déjà ? et Marleix ? "ça va, ça va".

La vérité est que les noms, peu nous en chaut. Puisque le programme est le même. Le reste n'est que pure politique politicienne. Fillon aurait l'étoffe d'un homme d'Etat. Borloo serait trop décontracté, trop normal, trop ordinaire. A chaque fois que Monsieur le Premier ministre parle, j'ai l'impression d'écouter une machine. Pas d'accent, pas de "euh...", pas de mimiques. Il avait inauguré son mandat par ce retentissant "je suis à la tête d'un État en faillite". Aujourd'hui, c'est toujours le même refrain, "redressement", "politique réformiste". Aux Etats-Unis, c'est devenu une expression : "on fait campagne en poésie mais on gouverne en prose". Fillon et poésie, euh... A-t-il un verbe à transporter les foules ? "Étoffe d'un homme d'Etat", pourtant. Ou alors de Gaulle et Mitterrand n'étaient que des avortons...

Non, on rigole, c'est vrai. Qu'avait-il dit d'ailleurs Hirsch à ses détracteurs : "Ils essaient de frapper à l'argent parce qu'ils sont gouvernés par l'argent". Ah ça plombe, hein ? Tout le monde est gouverné par l'argent, cela dit. On respire, on dépense : la famille, les loisirs, le luxe. Des pépètes. D'ailleurs, nos élus viennent de mettre fin à leur régime de retraite d'exception pour montrer qu'ils ne pensaient pas qu'au blé. On les croit. Mais on les envie toujours, c'est bizarre, non ? Et on n'arrive pas à les croire, j'ai changé d'avis. Évidemment quand le député Copé, président du groupe UMP, avocat, maire, cousu d'or qu'il est, s'en prend à un autre renté qui a osé toucher à sa bourse, il ne faut pas s'étonner que le menu citoyen assume de son côté un certain poujadisme... "Le nerf de la guerre", quelle sublime expression...