Il avait pirouetté sur Dersim, il a pirouetté sur le voile, il pirouette sur le problème kurde. Il promettait une amnistie générale pour les rebelles du PKK mais a ravalé cette promesse, la seconde d'après. Ah ces Kurdes ! Un peuple sur lequel on s'acharne depuis des décennies et personne n'est "foutu" de trouver une issue honorable. Dit en passant, s'il y a bien une formulation quasi-parfaite en matière de droits de l'Homme, c'est celle de la Déclaration d'Indépendance des Etats-Unies : "We hold these truths to be self-evident, that all men are created equal, that they are endowed by their Creator with certain unalienable Rights, that among these are Life, Liberty and the pursuit of Happiness". La recherche du bonheur. C'est si simple.
lundi 5 juillet 2010
Protée Kemal...
On avait youyouté, pourtant. Un homme de gauche prenait la tête d'un parti social-démocrate. Il disait "lutte contre la corruption", "pain", "concorde", "emploi". Le vieux de la vieille, Deniz Baykal, rattrapé par une histoire de coucherie, céda le fauteuil de prestige, celui de Mustafa Kemal. Le fougueux Baykal disparaissait (enfin) du décor et le presque rachitique et haillonneux Kiliçdaroglu s'intronisait. La base l'avait porté à la présidence. La presse louait sa sincérité. Les conservateurs de l'AKP pleuraient Baykal, l'éternel perdant, celui dont l'existence était, en soi, signe de victoire pour eux. Les gérontes et viragos du CHP étaient relégués dans l'armoire aux reliques...
Sauf un. Le tombeur de Deniz Baykal, le secrétaire général du parti, le canonique Önder Sav. On comprend petit à petit que ce souffleur qui aurait pu passer pour légitime auprès d'un leader inexpérimenté, est, en fait, le tireur de la marionnette Kiliçdaroglu. Si bien que lorsque ce dernier fait une déclaration, on a pris l'habitude d'attendre le lendemain avant de le prendre au sérieux; c'est qu'il rectifie toujours les propos qu'il a tenus la veille...
Nous avons donc affaire à un Premier ministrable qui maille ses intentions. Plus les jours passent, plus on se rend compte que c'est un homme de paille qui, loin d'avoir un programme, ne sait même pas réfléchir en bonne et due forme. C'est qu'il ne sait même pas défendre un argument. On s'en souvient : le mois dernier, invité sur un plateau de télévision, on avait eu un avant-goût de sa flagrante incompétence. Il s'était retrouvé à devoir expliquer sa position sur le voile à l'université. Lorsque le gouvernement tenta de résoudre le problème, le Sieur, qui n'était alors que simple député du CHP, avait été de ceux qui avaient déféré la loi à la Cour constitutionnelle. Les journalistes ont donc demandé : "est-ce que vous êtes toujours contre le port du voile dans les universités ?", "je pense que ce problème va trouver un dénouement lorsqu'on sera au pouvoir", "c'est-à-dire ? Vous allez voter la même loi que vous avez contribué à faire annuler par la Cour constitutionnelle ?", "non mais cette question ne sera plus une épine", "d'accord, on a compris, mais comment ?", "oh !!! qu'est-ce j'en sais moi ! allons ! il y a une décision de justice, je ne vais quand même pas m'engager à la violer !", "mais vous êtes un homme politique, si un homme politique ne trouve pas de solutions aux problèmes de la société, à quoi bon s'engager en politique ?", "(un peu gêné) rien ne dit que ces filles vont porter le voile ad vitam aeternam, pfff!", "c'est ça votre politique !?", "allez allez une autre question...".
Voilà donc. Sans exagération. Transcription fidèle. Un pauvre type. Tu sais, les voyous disent souvent "tu fais pitié", on avait envie d'être voyou sur le coup... Il croyait réfléchir : si les filles n'insistent plus pour porter ce fichu, il n'y aurait plus de problème ! Un candidat à la direction du pays ! Et cette semaine, lors d'une entrevue, on lui a posé la même question; la réponse fut un peu plus encourageante : "nous allons régler ce problème, je m'y engage !". Le journal a donc, tout naturellement, titré : "les filles voilées auront accès à l'université". La Nation, épatée, fut au bord des larmes. Un homme de gauche parlait de droit de l'homme. La honte qui s'était abattue sur la Turquie allait enfin s'évaporer. Allait. Car Monsieur le Président a envoyé une rectification au journal précisant qu'il ne s'était pas engagé en ces termes. Au XXI è siècle donc, en Turquie, un homme politique qui dirige le parti de Mustafa Kemal, se sent obligé de démentir quand on lui prête des intentions démocrates : "hep hep, je suis toujours fasciste"... Complètement nickelé, le type !
Les idées ne manquent pas, évidemment : établir une zone tampon en Iraq du Nord afin de contenir les attaques du PKK; "et l'Iraq, il est d'accord lui ?", "on s'en fout de l'Iraq !". Ou donner plus de pains, aussi. Les nationalistes de droite et de gauche (et Monsieur est un de ceux-là) insistent : il s'agit là d'un problème purement économique. "Allez ouvre la bouche, attention à la louche !". Le PKK est donc du simple terrorisme; sans profondeur, sans raison, sans raisonnement. Le MHP a trouvé la panacée, lui : rétablir la peine de mort, pendre Öcalan, et décréter l'état d'urgence. Pour les Kurdes de Turquie. Des citoyens. Même les Américains ont compris que ce n'est pas en larguant des bombes qu'on gagne les coeurs...
On l'oublie souvent, mais le bonheur de la personne humaine prime sur les gigantesques principes de l'Etat; ceux qui remplissent bien la bouche mais qui ne dérident personne. Et le nouveau leader du CHP, au lieu de respirer l'espérance, récite les doctrines officielles les plus éculées. Non aux voilées, rien aux Kurdes, niet pour la réforme de la justice. Le programme d'un parti de gauche. "Allez tu m'as convaincu, je lui retire mon soutien, moi", "ouais, c'est que du vent". "Şapşal", disent les Turcs. Benêt, étourdi. On ne devient pas leader, ça nous le confirme au moins; on naît leader... Lui, on le pousse, ça se voit. Ses initiatives sont immédiatement rebutées. De la galerie, en réalité. La nomenklatura kémaliste est droite dans ses bottes; elle commence à sourdre. On a presque pitié pour l'honnête Kiliçdaroglu. Le pif d'Önder Sav apparaît de plus en plus sur les écrans. Un écuyer comme Premier ministre, non merci...
vendredi 25 juin 2010
Récréation...
Voilà. C'est fini. Deux ans. On a passé deux ans de notre vie à suivre cette histoire. Quand je termine un bon roman, un bon film ou une bonne série, j'en suis toujours affecté, moi. J'ai passé du temps avec l'oeuvre, j'ai eu l'occasion de rêver, de pleurer, de me détacher, de m'égayer, de muser et aussi, de me débaucher. Il faut tout connaître, c'est le slogan de ma vie. Tous les sentiments, tous les goûts, toutes les pensées.
Voilà donc. Bihter s'est suicidée, Behlül a pris la fuite, Beşir est mort, Nihal est devenue quasi-folle et la majestueuse Firdevs Hanım est paralysée. Tous dévastés. Adieu la joie, la beauté, le sybaritisme, le luxe, le raffinement, bref la vie. On avait espéré un coup de théâtre jusqu'au dernier moment. Moi, en tout cas. En règle générale, je préfère les histoires où tout se termine mal, nature pessimiste oblige. Une fois, j'avais lu le Nom de la rose, le Crime du Padre Amaro et la Faute de l'abbé Mouret à l'affilée. Que du noir, des dévastations, des vies brisées, des morts.
Dudaktan kalbe aussi s'était terminée ainsi. Un suicide. Là aussi, ça m'avait occupé un instant. J'en faisais encore l'analyse dans le train. Une réussite, assurément. Car réaliste. Ca ne finit pas en beauté où tout le monde se réenchante, s'aime, oublie tout. Les séries-éponges, ce n'est pas mon truc. Il faut des larmes. Des larmes. Mais là, j'aurais voulu une autre fin. La bassesse jusqu'au bout, en somme; la fuite de Bihter et de Behlül pour vivre leur "amour interdit".
Il faut l'avouer, tout de même. L'histoire d' Aşk-ı Memnu était un sujet très grave; dramatique, rare. Un cran en-dessous de la relation incestueuse. La relation incestueuse, par exemple, on ne peut pas la montrer à l'écran en Turquie. Eh bien, on croyait la même chose pour ce genre de relation. Un neveu qui couche (entre autres) avec la femme de son oncle. Ce n'est pas tant cette idée qui dérange puisque cette série avait déjà été adaptée dans les années 1970; c'était le fait de voir des scènes chaudes entre ces deux corps "indignes", "ignobles", "nauséeux". Mais bon, on a tous regardé. Comme quoi...
On ne saura pas ce qui adviendra de la famille Ziyagil après cette tragédie. "Matmazel" (Mademoiselle, la gouvernante) pétillait. Son tour était arrivé, sans doute. On est libre d'imaginer, désormais. C'est Nihal qui me préoccupe le plus, moi. Elle était amoureuse de son cousin (Behlül) depuis sa plus tendre enfance. Celui-ci était un bourreau des coeurs, pourtant. Il multipliait les conquêtes. "Helal olsun, valla". Elle avait patienté. Et elle l'avait obtenu, d'accord grâce aux coups de boutoir de Firdevs Hanım mais au final, elle l'avait; pour elle toute seule. Et patatras ! Après tant d'années passées en cousins, tant de jours en amoureux, paff, le vide. Il faut tout oublier car le dégoût est passé par là. Mais si elle le revoyait des années après, ce serait peut-être négociable, non ? Et Behlül, qu'est-ce qu'il pourrait bien devenir ? Déconsidéré, banni de la haute société, sans un sou. D'ailleurs, il ressemblait à un clochard dans la dernière scène. "Je suis un assassin", il a lâché. Oui, un assassin. Un "briseur" plus exactement. Tant de vies... On peut imaginer, j'avais dit : moi, je le vois comme prostitué aux Etats-Unis, par exemple. Il a le corps pour ça, le désir pour ça, l'absence de repères et surtout le déshonneur pour ce faire. L'homme de la souillure et de l'opprobre jusqu'au bout...
Il ne nous reste plus qu'à prendre position; Behlül a aimé Bihter. On le sentait tout au long de l'histoire. Sur sa tombe, il l'a avoué. Il lui a offert une rose. Il a pleuré, oh que oui, la ménagère et les âmes sensibles avec lui. Il voulait se la jouer résipiscent en épousant sa cousine Nihal. Mais il aimait Bihter. La bouche disait non, le corps brûlait. Ca se voyait tellement; quand un homme ferme les yeux à moitié, colle fermement les lèvres, lève le menton et inhale le parfum de la femme qui se tient près de lui, il ne faut surtout pas le déranger; il est en extase. Or à chaque fois que Bihter se cramponnait à lui, il prenait cette posture. Et sa bouche disait non... On avait compris. Il se nettoyait en épousant Nihal.

Il faut donc prendre position. "Behlüliste-Bihteriste" ou "Nihaliste-Adnaniste". Je suis "behlüliste", pour ma part; on n'arrive pas à lui en vouloir. Il a aimé, au fond. Un lâche, d'accord. Mais il a tellement bien interprété l'amour; et respect pour Bihter. Une "pouffiasse" qu'on a envie de respecter, étrangement. On est dérouté. Tout le monde a ses raisons. Dans l'absolu, on est tous "nihaliste-adnaniste"; mais dans l'absolu. C'est la force de l'art, il nous permet d'être dégueulasse sans mouiller la chemise. On s'est défoulé dans la fiction, la pratique d'une telle relation semble encore plus abjecte. "Tu vois au fond, c'est une oeuvre de salut public et quand j'pense que tout le monde appelait le CSA pour interdire la série, pfff"... Alors ? Nihal toujours amoureuse de Behlül ? Elle aussi, ses yeux disent non... Moi je me suis déjà projeté dans cinq ans dans ma p'tite tête et les scénarios se bousculent... "J'imagine, coco, j'imagine, t'énerve pas"...
dimanche 20 juin 2010
"La jungle dans la villa" ou le philistinisme chez les Elus
On est bien au XXI è siècle. Pas de doute. Les juifs, eux, sont en 5770. Au LVIII è siècle. Mais le nombre des années n'est pas en soi, comme on le sait, un étalon. Au LVIII è siècle donc, en Israël, parce-que la Cour suprême a décidé d'abolir une ségrégation, 100 000 personnes ont halené dans la rue pour exprimer leur colère. On croit rêver. Quand on dégomme une discrimination, rognonner ouvertement est déjà, en soi, scandaleux; de là, à croiser des rouspéteurs fiers de l'être, on se frotte les yeux.
C'est que 100 000 Askhénazes sont mécontents; la Cour suprême a mis fin à la ségrégation qui existe dans une école religieuse pour filles entre les élèves askhénazes et les élèves séfarades. Car les Askhénazes, les arrogants d'entre les arrogants, ne voulaient pas que leur pure filiation frayât avec les Séfarades, des ploucs, comme on le devine. Culturellement et religieusement inférieurs, apprend-on. Mais quand même éléments du "peuple élu", évidemment. "Élus" face aux goyims, "béotiens" dans la communauté, sont donc les Séfarades. Osons le jeu de mots : les philistins de la judéité...
"A blatant ultra-Orthodox racism", "the racist social norms (...) characterize the entire ultra-Orthodox worldview" dit Haaretz. Quand on critique des juifs, il faut toujours citer un autre juif car personne ne veut perdre sa réputation en courant le risque de se faire taxer d'antisémite. Saramago qui vient de rendre l'âme en savait quelque chose...
"There is no greater consensus in secular Israeli society than hatred for them" nous apprend Gideon Levy. Soit dit en passant, il se demande pourquoi les politiques, la société et les juges ne sont pas aussi audacieux pour s'en prendre aux colons. Encore plus "racistes", "violents", "violateurs du droit", "plus coûteux". C'est lui qui le dit, toujours aussi percutant (mais c'est moi qui souligne) : "The Ashkenazi Haredim treat the Mizrahim abominably. It is racism. But at least it is not violent, like the racism of the settlers toward Palestinians. The Haredim put their women at the back of the bus; the settlers not only bar Palestinians from their buses, but from the entire road at times. The Haredim erect barriers between Ashkenazim and Mizrahim in their schools; the settlers carry out ethnic cleansing under the state's aegis, like that of 25,000 residents of Hebron. So who's the real racist here? Compared to the settlers' hilltop youth, the yeshiva boys are models of morality. But who gets castigated? The Haredi of course. When will the courts come out against settler racism as they have against Haredi racism? They themselves maintain different systems for penalizing Jews and Arabs. When will we hear about the thousands of fictitious civil service positions held by settlers - a salaried security official in every mobile home - in the same way that we hear about the Haredi parasites? And what about the thousands of soldiers who have to guard the settlers, the superfluous roads that have been built to serve them, the electricity and water supplies laid for illegal outposts? All of it, everything, paid by us, more than we pay for Torah study as a Haredi occupation".
"Nothing else can explain the phenomenon of tens of thousands of religious zealots, dressed in black hats and coats, congregating under the glaring midday sun to fight for the right to discriminate against their fellow Jews" dit le Jerusalem Post. Même son de cloche dans Yediot Aharonot : "The haredim may think that the law isn’t fair, but if they go down this path, they will be hurt more than anyone else. After all, unfair laws safeguard their ability to make a living without working, unfair laws enable them to study at yeshivas while our children join the army, and unfair laws safeguard the outrageous possibility to open education networks that put up a wall in the face of a girl whose only sin is being the wrong color".
Certains sont donc plus élus que d'autres. Comble du comble, lorsqu'on visite les forums des juifs de France par exemple, certains ne se focalisent même pas sur l'événement, on trouve des commentaires du type : "ça profite aux antisémites", "c'est une manipulation", "on est la risée du monde", "nos divisions profitent à nos ennemis", etc. On aurait voulu voir : "droits de l'Homme", "dévoiement du judaïsme", ou si on a quelque scrupule, au moins un truc du type "bêtise".... C'est la pathologie universelle, en réalité : sauvegarder l'apparence face aux autres. Des autres qui sont nécessairement des ennemis qui font feu de tout bois. L'individu est noyé dans le vernis du collectif. L'eau dort, l'ennemi ne dort jamais, comme on le sait.
100 000 personnes sont descendues dans les rues pour réclamer la discrimination, en somme. On est en 5770, pourtant. Aux Etats-Unis, ce fut en 1954 que le pas fut franchi. En France, comme on le sait, les écoles privées ne peuvent discriminer à l'entrée. Les Haredims, eux, vivent dans leur bulle. Ils méprisent d'autres êtres humains, en bon français. Des juifs, pourtant. Les filles séfarades rabaisseraient le niveau. Elles sont là, en réalité. Il y a un quota pour elles. La Cour suprême a tout bonnement brisé le raisonnement qui était à la base de ce quota. Des hommes de religion s'en sont émus. Car leur lecture imposait une hiérarchisation. Tout saute; tant d'années, tant de constructions intellectuelles, tant de fatigue, tant d'énergies. Des hommes de religion mais entre guillemets. Car il est difficile d'y voir ne serait-ce qu'un hochement de tête de Dieu à pareille forfaiture.
C'est l'arrogance, encore une fois. L'histoire du judaïsme est présentée dans le Coran comme l'histoire de l'arrogance. La sourate que tout musulman connaît par coeur, c'est la Fâtiha; tous les jours, cette sourate est récitée une trentaine de fois au cours des cinq prières : les musulmans demandent à Dieu de les guider dans le droit chemin et non pas dans le chemin de ceux qui "ont encouru Ta colère (...)"; c'est-à-dire les juifs. Le peuple juif est, comme on le sait, le "premier amour" de Dieu. Il lui a promis des choses; et les juifs ont débarqué après 1800 ans d'absence pour récupérer leur terre promise. Personne n'a bronché à l'époque, sauf les propriétaires de céans. D'ailleurs, ils rouspètent toujours. Comme si c'était un drame. Un imam doit leur rappeler que cette terre est "promise". C'est écrit dans le Coran, voyons...
Les Haredim profitaient de l'argent public pour étudier la Torah et prier pour l'âme d'Israël; les "oratores", en somme. Or, nous disent les spécialistes, Maïmonide disait clairement que celui qui se consacre à l'étude de la Torah en comptant sur la charité, c'est comme s'il profanait le nom du Tout-Puissant et donc se privait de l'au-delà. Voilà qui est dit. On sort souvent des passages du Coran pour "démontrer" à quel point Mahomet détestait les juifs. Sa pratique ne l'aurait-elle pas montré, d'ailleurs. On sait que les chrétiens ont vécu des siècles durant en se forgeant un ennemi; de l'intérieur, de l'extérieur ou même existentiel comme les juifs, les "déicides". On apprend que les écoles religieuses d'Israël apprennent à leur petit la philosophie de Rabbi Kook; celle qui dit que "la différence entre les juifs et les gentils est incommensurablement plus grande que celle entre un gentil et un animal". Merci pour nous. Le Coran est plus "soft", lui : "Ne discute avec les gens du Livre que de la manière la plus courtoise (...). Dites : nous croyons à ce qui est descendu vers nous et à ce qui est descendu vers vous. Notre Dieu qui est votre Dieu est unique et nous lui sommes soumis" (29 : 46).
On doit s'éclater dans les cieux, c'est certain. Les religions célestes sont éclaboussées à qui mieux mieux; salies par les extrémistes. C'est le sort de l'extrémiste : à force de promettre l'enfer aux autres, il finit par bousculer tout le monde et par prendre la tête du cortège. Braise et extase ont partie liée comme on le sait mais, le plus souvent, le ravissement qu'on croit ressentir n'est rien d'autre que les chatouillements du Déchu. Il faut le savoir, chers novices, les "fous de Dieu" forment souvent l'état-major de Satan. "Satanocratique, mon cher, satanocratique..."
mercredi 16 juin 2010
dimanche 13 juin 2010
Emancipation
Les kémalistes ont peur. Leurs copains américains prétendent que la Turquie, sous la direction de son gouvernement fasciste-islamiste-terroriste-obscurantiste-hamasiste-ahmadinejadiste-dictatoriste, va changer de camp et se réfugier dans les bras soyeux de l'islam. Qu'elle va, en somme, se détourner de l'Occident et de ses hautes valeurs. Celles qui existent sur le papier. Une occasion pour féruler les opposants "républicains" et en découdre avec la République laïque. Bref, un glacement en perspective. Nos kémalistes tremblotent. A croire qu'ils n'aiment que cela.
Car les kémalistes ont toujours peur. Il fut un temps où ils aimaient répéter que la Turquie s'"iranise" ou se "malaisise". Tout le monde était mis à contribution. On s'en souvient : les pontes du pouvoir judiciaire refusaient la réforme de la justice parce-qu'ils craignaient une justice "influencée", "sous les ordres", "dépendante" et donc sharaïque. Dieu est grand, vraiment : l'interception illégale de télécommunications entre le vice-président du HSYK (CSM turc) et un ancien ministre de la justice a mis au jour tout un système : Monsieur le ministre donnait des noms à Monsieur le vice-président pour les nominations à la Cour de cassation. Des noms alévis majoritairement puisque tous ces personnages sont des alévis. Ils remplissaient donc la Cour de cassation de "fidèles". Or, c'est ce même vice-président qui, il y a quelques jours, courait dans tous les sens pour alerter la Nation de la perte d'indépendance de la justice à cause du gouvernement AKP...

Il s'avère que c'est celui-là même qui est le premier fossoyeur de cette indépendance. Il prenait directement ses ordres d'un ancien ministre qui partageait sa "conception de la vie". Mais comme avoir honte, c'est quelque chose de naturel, monsieur le vice-président a précisé aux journalistes qui l'interrogeaient : "mais c'est rien, je connais monsieur le ministre depuis longtemps, il n' y a pas mort d'homme s'il m'a soufflé quelques noms, oh, vous en faîtes un plat, allez allez...".
"Il faut les pendre ces gens-là, qu'est-ce t'en penses ?", "arrête de dire ça, c'est un grand homme, un immense juriste, il s'est égaré, c'est tout", "mais alors pourquoi on l'entendait aboyer il y a quelques jours, hein ? Ce sont des menteurs, des malhonnêtes, il faut leur couper la langue !", "oldu ! T'es chariatiste ou quoi !"... Cela dit, on se demande s'il ne faut pas "légaliser les écoutes illégales", on y apprend des choses; car juridiquement ce ne sont pas des preuves. Des "commencements de preuve". Et lorsqu'il n'y a pas d'autres indices, eh bien, elles sautent. Donc on fait comme si on n'avait pas entendu cet échange, une comédie...
Pour être kémaliste, il y a des conditions : être insane, malin, bêcheur, complexé, bilingue. La seconde langue, ici, c'est l'anglais ou le français, évidemment. C'est moderne. Il faut savoir lire son pays de l'extérieur. Murat Bardakçi, un journaliste de renom et un homme très cultivé, avait lancé : "celui qui ne lit pas l'ottoman ne peut pas être considéré comme un intellectuel dans ce pays !". Bronca, évidemment, car les kémalistes détestent l'ottoman. L'alphabet arabe, une horreur. La culture arabe, un drame. L'arabe, une détestation. C'est rétrograde, ça pue, ça ne pense pas. Un jour que je regardais la télévision, un général en retraite papotait avec le correspondant d'un journal arabe à Istanbul : le journaliste critiquait la nature des régimes arabes; notre général bouillonnait : il lui lança : "acceptez la laïcité mon p'tit, vous verrez, vous serez tellement bien !". Le pauvre journaliste ne savait plus où il était. Car, je l'ai oublié, pour être kémaliste, il faut être laïciste. Adorer la raison, le modernisme. Rien de grave, a priori. Mais il faut surtout aimer l'imposer au peuple. Ignare, par définition. Un journaliste turc (Yagmur Atsiz, le fils du très controversé turcologue Nihal Atsiz) avait pu provoquer, une fois : "les kémalistes sont cons, ça c'est sûr, mais je ne sais pas s'il faut être con pour être kémaliste ou s'il faut être d'abord kémaliste pour finir con". C'est lui qui l'a dit, hmm hmm...
Un kémaliste, c'est un homme qui aime l'opéra, la poésie, la littérature modernes mais qui a horreur du classique. Ca tombe bien il ne sait pas lire l'ottoman; la poésie classique, par exemple, demande un investissement singulier : chercher chaque mot dans le dictionnaire, comprendre la forme particulière. Un vieux monsieur qui était l'ami de mon père et qui composait de temps à autre m'avait filer un livre sur la poésie. Je n'y comprends pas grand chose à vrai dire; mais il faut bien avoir un avis sur tout. Je m'y suis donc mis; j'en souffre. Fâilâtün fâilâtün fâilâtün fâilün... Mefâilün mefâilün mefâilün mefâilün... Müfteilün müfteilün fâilün... Le fameux "aruz". Un travail d'orfèvre. La musique classique ottomane, par exemple, me semble être plus adaptée pour les vieux que pour les jeunes. Quoique j'ai un faible pour le "yaylı tanbur". Bref, l'enseignement de cette musique avait été interdit de 1926 à 1976; en 1934, il avait même été interdit, pendant huit mois, de la diffuser à la radio. On voulait être moderne...
Le basculement de la Turquie, donc. N'a-t-on pas vu le ministre des affaires étrangères être comme cul et chemise avec les représentants des pays arabes; il rêve encore une fois : créer une zone de libre circulation des personnes et des biens. Les kémalistes ont eu peur, encore une fois. C'est qu'ils ont lu la presse étrangère. Ils connaissent l'histoire qu'à partir de 1919. Avant, c'est un trou. Noir de préférence. "T'as d'jà vu un trou rose toi ?"... Et voilà que le Premier ministre Erdogan vient de déclarer sa flamme aux Arabes; par un poème (en le lisant maladroitement) de Mehmet Akif Ersoy : "un Turc ne vit pas sans l'Arabe. Celui qui le prétend est fou. De l'Arabe, le Turc est l'oeil droit et la main droite".
Aimer ses voisins, c'est devenu un drame. La Turquie ne peut tourner le dos à l'Iran. C'est impossible. Historiquement, culturellement, politiquement. Tout comme les Turcs ne peuvent être antisémites. Leur histoire, leur religion et leur intérêt leur interdisent de l'être. Qui se souvient des Khazars ? La treizième tribu; des Turcs juifs...
Le ministre des affaires étrangères, un professeur de relations internationales, l'a dit, pourtant; la Turquie a un axe mouvant, elle ne change pas d'axe, elle bouge dans l'axe. La Turquie reste donc impériale. Fidèle à l'Ouest et à l'Est. C'est la profondeur historique. Le tombeur de Constantinople, Mehmed II, n'était-il pas un empereur de la Renaissance ?
Le monde change. The "Post American world", nous dit-on. La Turquie se défait de ses haillons. Le larbinisme prend fin. Mais les kémalistes ont peur; le CHP ne vient-il pas d'exprimer ses craintes. Or, quel est le mot le plus topique de Mustafa Kemal sinon l'indépendance ? Les prêtres du Temple sont, comme toujours, les premiers infidèles...
jeudi 10 juin 2010
Les mains dans le sac...
Non, non, on ne rêve pas. Le ministre de l'Intérieur veut sanctionner les "polygames de fait" qui arnaquent la CAF et empochent des prestations familiales indues. Il fait cette proposition au Président de la République, évidemment. Pas au Parlement. Ca sera après, quand le Président aura donné son accord. Le vote au Parlement, c'est connu, n'étant qu'une formalité... Détourner des fonds, voler l'argent des autres, dépouiller les caisses de l'Etat et donc du peuple, méritent, évidemment, sanctions. Les plus graves, d'ailleurs, car s'il y a bien une "corruption de l'âme", c'est bien celle-ci : profiter des deniers publics.
On le sait tellement bien en France que les hommes politiques en sont, en général, les premiers accusés. Ils voleraient subrepticement. Indemnités par-ci, traitements par-là, logements et voitures de fonction, cuisiniers, etc. Tout cela pour nos dirigeants. C'est qu'ils représentent la grandeur française. Et surtout, il faut les tenir éloignés de toute sollicitation mercantile; il faut donc qu'ils vivent plantureusement. Il nous faut les soigner comme la prunelle de nos yeux. A-t-on déjà entendu un tel argument : "on s'octroie de hauts salaires parce-qu'on a peur de se faire acheter" ! C'est donc pour le bien public, on a compris. Et ils travaillent beaucoup, aussi. C'est vrai qu'être ministre et, en parallèle, maire, conseiller régional, général, municipal, président d'agglomération, etc., ça prend du temps. L'agenda doit exploser, à coup sûr. "Arrête de faire le savantasse, tu n'y connais rien !"...
La moralité publique, disent certains. Des populistes, assurément. Des démagogues. Quoi alors, un conseiller d'Etat peut-il gagner plus qu'un ministre ! Le Président de la République française pouvait-il gagner moins que son Premier ministre ! ou moins que ses homologues ! Notre leader avec des chaussettes trouées, des chemises achetées à Noz dans un sommet international, t'imagines frérot ! Même les dirigeants communistes de la planète s'habillent coquettement. Il faut donc du pognon pour tenir son rang. Quoique notre Président avait avoué avoir honte de sa montre devant DSK. Comme un "pasteur méthodiste", s'était-il senti. Avec un salaire de 20 000 euros. Chapeau. Qu'est-ce qu'on peut bien faire avec tant d'argent ? "Arrête de faire le bouffon"...
En général, on croit savoir que les hommes de gauche sont moins consciencieux que les conservateurs; c'est qu'ils ne croient pas à une puissance supérieure, regardante. Des matérialistes dans tous les sens du terme. Pas de comptes à rendre sinon à sa propre conscience autant dire une farce. Tout est donc permis. C'est juste une croyance, évidemment. Mendès-France, Jospin ne sont-ils pas des hommes de gauches ? Et Christine Boutin croit en Dieu, elle. En tout cas, c'est ce que j'ai crû comprendre. Il griffonne des choses dans ses carnets, le Très-Haut, elle doit le savoir. Tu vas me dire, avec un pape qui vit dans des palais en fonction des saisons de l'année, on ne doit pas s'attendre à croiser des ouailles qui vivent sous des tentes. Victor Hugo aussi était démagogue, n'est-ce pas : "Qui êtes-vous ? Vous êtes un évêque, un prince de l’Eglise, un de ces hommes dorés, armoriés… et qui roulent en carrosse au nom de Jésus-Christ qui allait pieds nus !".

Madame s'occupait donc d'une mission. Elle devait réfléchir sur les "effets de la mondialisation". Avec quatre collaborateurs, un chauffeur, un bureau et un salaire de 9 500 euros. On croit à sa mission, évidemment. Là n'est pas le problème. On se demande juste pourquoi elle l'a acceptée. Car c'est un sujet technique et on a, dans ce pays, des universitaires, des chercheurs, des hauts fonctionnaires, des énarques, une Cour des comptes, un Conseil économique et social et toute une ribambelle de spécialistes qui vivent déjà aux crochets de l'Etat pour mener de telles études. Pourquoi Christine Boutin ? A-t-elle un diplôme dans ce domaine ? Une expérience particulière ? Si oui, pourquoi a-t-elle des collaborateurs pour ce faire ? Pourquoi Madame, pourquoi ? Surtout vous. Pourquoi ne peut-on pas compter sur un politique dans ce pays ? Pourquoi faut-il toujours que l'on découvre qu'il est aussi compromis sinon pourri que les autres ? Je ne la plains pas parce-qu'elle a volé l'argent public, non; mais parce-qu'elle pouvait, et c'était le moment idoine, donner des leçons de moralité à celui qui lui a proposé cette mission. Elle aurait pu faire économiser de l'argent. Une goutte, je le sais bien mais il reste qu'en matière de dépenses publiques, les bouts de chandelle sont des bouts de chandelle ! Rédemption disent les chrétiens, je crois... L'Etat tente, entre-temps, de déchoir de leur nationalité, les nouveaux Français qui volent. Et les "anciens" ? "Ah ouais alors, il faudrait envoyer celle-là en exil au Vatican", "t'as raison, le palais apostolique est immense"...
Vraiment pathétique : l'une nomme son fils à la tête d'une institution qui dépend de son ministère, l'un pleurt parce-qu'il en a marre d'être trop Francilien en perdant du temps dans les embouteillages, une autre déclare avoir honte d'ouvrir les portes de son logement aux préfets et sous-préfets qui, eux, comme on le devine, sont mieux logés, une autre prête son logement de fonction à sa parentaille, etc. etc.
Même débat en Turquie : le nouveau chef du parti kémaliste, Kemal Kiliçdaroglu, s'en prend lui aussi, à l'enrichissement spectaculaire du Premier ministre Erdogan. Un millionnaire, il serait devenu. Autrefois, c'était le Président de la République Süleyman Demirel (1993-2000) qui était fustigé; sa famille était devenue une famille d'industriels alors que personne n'en voyait la raison objective. Aujourd'hui, le Sieur Demirel dont le propre neveu était en prison pour s'être trop rapidement enrichi, est considéré comme la Voix de la Raison face aux obscurantistes de l'AKP. Ironie du sort...
Kiliçdaroglu a promis d'avance, lui : "je le jure, je ne vais pas m'enrichir; je ne vais pas habiter dans des villas avec piscine, je ne vais jamais mettre les pieds dans les hôtels 5 étoiles !". Voilà donc pour un candidat; un futur Premier ministre. Il promet le dépouillement. A peine avait-il lâché le micro qu'un flash parut : Monsieur portait une chemise qui coûte 200 euros. "Je ne savais pas" a immédiatement répondu Kiliçdaroglu. On le croit. Mais... Voilà quoi... La population turque veut rêver; une mère et un père n'ont d'autre objectif dans la vie que de voir leur progéniture vivre dignement sinon richement; qu'il vive dans une villa, qu'il voyage, qu'il s'habille bien. Mais le leader du CHP promet un nivellement par le bas : "on va tous être pauvres, je vous le garantis !". Soyons juste : il est sincère mais sa formulation et sa méthode sont par trop rebutantes. C'est tout.
Personne ne s'indigne de voir un homme politique mener grand train s'il en a les moyens personnels; l'ancien Premier ministre "islamiste", Necmettin Erbakan, avait une fortune colossale et vivait cossument mais même son adversaire politique, le très social-démocrate Bülent Ecevit, avait coupé court aux soupçons de corruption en lançant : "comment voulez-vous qu'il ait amassé cette fortune grâce à la soi-disante corruption, en 40 ans de carrière, il n'a occupé des fonctions ministérielles que pendant trois et demi !". Et c'est son lieutenant Hikmet Sami Türk qui avait porté sa voix à l'assemblée...
L'angle d'attaque est donc mauvais. Si demander des comptes sur l'origine de la fortune d'Erdogan est légitime, critiquer son mode de vie dans les palais, les hôtels de luxe, les duplex, est de la basse politique. La rhétorique de la pauvreté n'émerveillera pas, à mon humble avis, la population. Il faut bien distinguer la lutte contre la corruption du dédain contre la richesse. Car le but de la justice sociale n'est pas d'écorcher tout le monde mais de rehausser le confort. Le président du CHP attaque la fortune du Premier ministre en soi, ce qui est dérangeant sinon dangereux. Il essaie de "se la jouer" populaire mais tombe dans le populisme. Pourquoi mettre la prévarication et le mode de vie dans le même panier ?
On dérobe comme on peut. D'ailleurs les Turcs ont inventé un aphorisme : "devletin mali deniz, yemeyen keriz" (du genre, l'Etat est une vache à lait, celui qui n'en profite pas est sot). Les citoyens travaillent au noir et perçoivent le RSA, ils font tout pour échapper au fisc, les hommes politiques confondent un certain nombre de poches; on ne s'est pas approprié l'Etat, en réalité. L'Etat c'est un autre qu'il faut pincer, pressurer. On est ainsi. On a toujours, comme le disait Tocqueville, "le souci de se mettre à l'aise aux dépens du Trésor public". Il est entouré de véreux; et lorsqu'ils se font attrapper, certains sont placés en garde à vue alors que d'autres continuent à péter dans la soie. C'est si simple; mais ça demande de l'art. Les gros poissons ont toujours une immunité de fait.
"T'as remarqué ?", "quoi ?", "Ilyès, Christine et Erdogan", "bah alors ?", "ce sont des punaises de sacristie, soi-disant, keh keh keh...", "hahaha, bien vu, satan n'était-il pas un ange (ou un djinn dans la version islamique)!"
samedi 5 juin 2010
Wanted
On savait déjà qu'il était indomptable. Autant Chirac était un professionnel du guindage, autant Erdogan est un adepte de l'authenticité. Surtout lorsqu'on retire le "prompter". Il dit, alors, ce qu'il pense. Or, il est de complexion à taper sur Israël, souvent. La crise diplomatique assurée, en général. Ca s'appelle un "leader". Un "populiste" disent certains. Je ne crois pas car un populiste ne croit pas aux choses qu'il débite. Erdogan y croit. Trop, d'ailleurs, et là est le problème. Il vient encore de fustiger Israël; il croit attendrir ses interlocuteurs en lisant la Bible. En turc : "öldürmeyeceksin"; en anglais ensuite, au cas où ils n'auraient pas compris : "you shall not kill". Il a terminé sa comédie en hébreu, enfin : "Lo Tir'tsach".

Colère écrue. Normal. 9 morts. Tous, des Turcs. Tous les coins de la Turquie ont été touchés. Les "prières mortuaires par défaut" (giyabi cenaze namazi) se sont multipliées dans les mosquées turques du monde entier. Même dans les nôtres, en France. Il s'agit d'accomplir une prière pour un mort absent c'est-à-dire distant de là où se fait la prière. Comme quand le Prophète avait dirigé une telle prière lorsque le Négus d'Abyssinie était mort.
On parle de "basculement". Comme on le sait, l'alliance israélo-turque était en fait un mariage blanc. Sans profondeur. Imposée par les militaires turcs au gouvernement "islamiste" d'Erbakan. Car, au fond, il n'y avait aucune raison de tomber amoureux l'un de l'autre. La Turquie voulait se rapprocher des Etats-Unis, Israël voulait se faire un ami musulman. Et le temps passait comme il se doit avec des exercices militaires communs, des ventes d'armes, etc. Et patatras ! L'alliance s'était déjà fissurée avec les coups de colère d'Erdogan, le Défenseur des Palestiniens. Shimon Peres avait été insulté de dirigeant d'un Etat qui "sait bien tuer". En direct. Devant tout le monde. Devant le secrétaire de la Ligue arabe qui n'en revenait toujours pas; il avait même bondi de son fauteuil pour saluer Erdogan avant que Ban Ki-Moon lui "ordonne" de se rasseoir... On avait alors compris "la marge de manoeuvre" du monde arabe.
Les Turcs attendent des excuses. Tout naturellement. Ils réussissent toujours à les arracher, cela dit. Après le "one minute", Peres avait regretté avoir haussé le ton; après "l'incident du fauteuil trop bas" provoqué par Ayalon, l'Etat israélien s'était excusé en bonne et due forme. Il faut savoir diriger un Etat quand on a la chance d'en avoir un. C'est évident.
Erdogan a poursuivi les salves. Il l'a dit; on ne peut plus clair : "je ne considère pas le Hamas comme un mouvement terroriste, c'est un mouvement de résistance". Hayda... Choquant, a priori. Inacceptable. Mais il faut connaître l'histoire pour amortir le "choc". Dans cette contrée, tout le monde est criminel; le sang dégouline de partout. Arafat était un terroriste; Menahem Begin, aussi; Yitzhak Shamir, aussi; Tzipi Livni l'était aussi, en famille en plus. En Palestine, on ne passe pas par l'ENA pour entrer dans la vie politique, ce sont les dépouilles qui vous exhaussent... Il est donc pour le moins naïf de taxer les uns de terroristes et les autres de héros. Car ces deux postures ont partie liée. C'est comme ça. Bernard Kouchner n'avait-il pas avoué que l'Etat français avait des contacts avec le Hamas ? Un ancien Premier ministre français ne reconnait-il pas qu'il faut impliquer le Hamas ? Depuis quand a-t-on des contacts avec des terroristes ?
Le Premier ministre turc est allé encore plus loin : "le sort de Jérusalem n'est pas différent du sort d'Istanbul; le sort de Gaza est le sort d'Ankara". Hoppala... Autrefois, le célèbre Théodore Herzl "agressait" le sultan ottoman pour qu'il ouvre les portes de la Palestine aux juifs. L'historien turc Vahdettin Engin vient de publier un livre sur la base de nouveaux documents qu'il a trouvés dans les archives ottomanes. L'historiographie turque classique nous apprenait que le sultan panislamiste Abdulhamid II avait immédiatement rembarré Herzl car cette proposition l'avait hérissé. Pas tant que cela nous dit le Professeur Engin : le titre de son livre révèle tout : "Marchandage" (Pazarlik). Sa thèse est la suivante : le sultan a voulu profiter de Herzl et de ses fonds pour éponger les dettes de l'empire et pour faire la propagande ottomane en Europe. Sa contrepartie ? La Mésopotamie. Oui, le nord de l'Iraq. Abdulhamid II, le héros des islamistes, des conservateurs, des dévots, des nationalistes, a tout bonnement proposé une installation dispersée des juifs en Iraq contre des sous ! La fin de l'histoire : Herzl a refusé, Abdulhamid II a quand même réussi à éponger ses dettes mais grâce à ses mérites personnels...
Les israéliens ont déjà commencé les contre-attaques; la propagande va s'amplifier : "la Turquie bascule dans le camp des islamistes, oyez oyez !". Lieberman parle déjà d'iranisation de la Turquie. Même le nonagénaire Bernard Lewis qui tirait la sonnette d'alarme il y a quelques jours, est mis à contribution. Les laïcistes de Turquie ont encore plus peur dans ces cas-là. C'est qu'ils ne connaissent leur propre pays que par le biais des analyses de la presse étrangère... Même notre BHL "national" (quoique) s'est lancé; comme à son habitude, il joue l'autorité morale dont l'objectivité émerveille tout le monde : "la branche turque des Frères musulmans, voire tel parti de gouvernement en Turquie, à l’origine de cette provocation". Il suffisait juste de consulter la liste des passagers et de constater qu'il y avait même un rescapé de l'Holocauste... Au moins lui, on sait; il se renseigne comme-ci comme-ça avant d'émettre un avis. C'est prouvé.
D'autres en sont aux comparaisons : "et si d'autres activistes faisaient la même chose pour les Kurdes !". Le sort des Kurdes n'est certes pas reluisant. Beaucoup de crimes ont été commis. C'est la raison pour laquelle la justice s'occupe de ce réseau appelé Ergenekon. Mais de là à comparer les Kurdes et les Gazaouis, il faut être sacrément malin et surtout largement inculte. Le jour où le Président d'Israël, le ministre de l'Intérieur d'Israël, un quart des députés seront des Arabes, on en rediscutera. Car celui qui a dirigé la Turquie pendant dix ans en tant que Premier ministre et Président de la République (Turgut Özal), celui qui était à la tête des services secrets turcs en tant que ministre de l'Intérieur pendant plus de sept ans (Abdulkadir Aksu), le premier vice-président du parti gouvernemental AKP (Demir Mir Mehmet Firat) ne sont autres que des Kurdes... La réflexion, ça ne s'improvise pas, assurément.
Comme on l'a remarqué, le monde arabe est atone. Les dictateurs lâchent la bride pour laisser leurs peuples clabauder contre Israël certes, mais ça ne mange pas de pain. Les institutions arabes sont largement inertes. Les bourrades des ONG sont largement ignorées. Les coups de semonce turcs ont au moins eu le mérite d'étendre le doute quant à l'efficacité du blocus. Qui sait, peut-être qu'ils démissionneront aussi le gouvernement Nétanyahou...

Il suffit d'avoir une intelligence moyenne pour comprendre que la Turquie ne sera jamais un "ennemi juré" d'Israël. Personne n'est "taré" en Turquie. Elle veut juste réparation. Aujourd'hui, on apprend que la justice turque a lancé des enquêtes. On se souvient, Tzipi Livni n'avait pas pu se rendre au Royaume-Uni à cause du risque d'être arrêtée. A force, les dirigeants israéliens demandent des garanties avant de poser le pied dans un autre pays. Ils finiront bien par se demander ce qu'ils peuvent faire pour empêcher le harcèlement judiciaire. Car on ne dirige pas un Etat du haut de sa résidence officielle; il faut bouger dans les autres pays. Ce que la diplomatie n'a pas réussi, la justice est-elle en train de le faire ? "Bah oui coco, c'est bien pour ça que les Etats européens s'échignent, un par un, à adoucir la justice universelle, i faut pas trop déranger tu sais, les Grands ont un privilège de juridiction, seul Dieu s'en chargera..."
mardi 1 juin 2010
Fusillade
Ca y est. Enfin. J'ai passé le dernier examen de ma vie d'étudiant. L'examen commençait à 10h. On était tous fatigués, évidemment : depuis une semaine, révision, nervosité, veille. Le sujet de droit international des pays arabes qu'a concocté notre professeur (M. Slim Laghmani) s'intitulait : "quels sont les effets de la question palestinienne sur le système institutionnel des Etats arabes et sur leurs engagements en matière de droits de l'Homme ?"... Le chagrin a augmenté d'un cran.
On ne pouvait pas tomber mieux pour déverser notre colère. Mais du droit et des relations internationales, il fallait parler, pas de notre humeur. Et des "effets", pas des "causes de la question palestinienne". C'est qu'on avait appris le matin, le massacre israélien. Une sorte d'intifada en mer : les billes contre les armes... On s'attendait à une réplique, évidemment. Un arraisonnement. Il a eu lieu, d'ailleurs. Mais le sang a coulé aussi. Les militants jetaient des billes, pourtant. Tant pis, la soldatesque israélienne préféra mettre la matraque. On est bien obligé de dire "israélien" mais on se comprend : les dirigeants israéliens. Les fous. Netanyahou, Lieberman et autres.
L'armée israélienne a fini par diffuser ses propres images pour montrer à quel point ses reîtres furent harcelés par les passagers. Un peu comme si un cambrioleur diffusait, comme pièce à conviction, une vidéo qui montre comment le maître de maison l'a gourdiné et comment il a donc été obligé de le tuer ! Evidemment, la première réaction du juge serait : "vous vous foutez de moi ?". Car c'est le simple bon sens; "on a frappé mes soldats" a voulu se justifier Bibi. "Mais que faisaient vos soldats dans un bateau qui naviguait dans les eaux internationales, Monsieur ? Vous vous foutez de nous ?"
Les morts sont pour la plupart des humanitaires turcs. "Non non des terroristes" veulent nous faire gober les autorités israéliennes. La Turquie a naturellement remué le monde entier. On peut le dire, elle a rugi. Le ministre turc des affaires étrangères était furieux au conseil de sécurité; "allez c'est bien, tu peux rentrer chez toi", lui a gentiment dit la communauté internationale; c'est-à-dire les Etats-Unis. Toujours aussi disponibles. D'autres, aussi, vont se réunir : OTAN, UE, LEA, OCI. La paperasse sera abondante, assurément.
En réalité, les mots ont perdu leur sens depuis déjà belle lurette. On le croyait, en tout cas. Le discours du Premier ministre turc était enflammé : "terrorisme d'Etat", "inhumanité", "massacre", "piraterie", "bassesse"; ses sentences étaient crues : "même les voyous ont une morale, il serait donc élogieux de les qualifier de 'voyous', ils sont plus bas", "nous en avons marre de vos mensonges", "ils ont perdu toute humanité", "une politique d'Etat fondée sur le mensonge et l'effronterie", "si l'amitié de la Turquie est précieuse, son inimitié est d'autant plus véhémente; perdre l'amitié de la Turquie est en soi un tribut", "ils doivent arrêter cette insolence qui vise à noyer les critiques légitimes en invoquant l'argument de la sécurité et en soulevant immédiatement le risque de l'antisémitisme", "ça suffit maintenant !", "j'avais dit autrefois qu'ils savaient bien tuer [à Davos], eh bien ils nous l'ont encore une fois prouvé", "chaque erreur entraîne un prix à payer", "je le dis haut et fort aux gouvernants israéliens et à ceux qui les soutiennent subrepticement que la Turquie ne va pas se laisser faire", "comment croire qu'ils sont pour la paix, ils ne respectent même pas la dignité humaine", "ils attisent la haine et la rancune", "nous n'avons pas besoin de rappeler que nous distinguons bien les dirigeants de leur peuple, les juifs en général et les responsables de ce massacre car notre histoire a sur ce point aucune tache", "ils ont choisi l'isolement", "je le dis encore une fois, si tout le monde se tait, si tout le monde ferme les yeux et tourne le dos, eh bien, nous, la Turquie, nous continuerons à soutenir la Palestine, Gaza et à tonner ce soutien partout"...
On ne pouvait pas tomber mieux pour déverser notre colère. Mais du droit et des relations internationales, il fallait parler, pas de notre humeur. Et des "effets", pas des "causes de la question palestinienne". C'est qu'on avait appris le matin, le massacre israélien. Une sorte d'intifada en mer : les billes contre les armes... On s'attendait à une réplique, évidemment. Un arraisonnement. Il a eu lieu, d'ailleurs. Mais le sang a coulé aussi. Les militants jetaient des billes, pourtant. Tant pis, la soldatesque israélienne préféra mettre la matraque. On est bien obligé de dire "israélien" mais on se comprend : les dirigeants israéliens. Les fous. Netanyahou, Lieberman et autres.
L'armée israélienne a fini par diffuser ses propres images pour montrer à quel point ses reîtres furent harcelés par les passagers. Un peu comme si un cambrioleur diffusait, comme pièce à conviction, une vidéo qui montre comment le maître de maison l'a gourdiné et comment il a donc été obligé de le tuer ! Evidemment, la première réaction du juge serait : "vous vous foutez de moi ?". Car c'est le simple bon sens; "on a frappé mes soldats" a voulu se justifier Bibi. "Mais que faisaient vos soldats dans un bateau qui naviguait dans les eaux internationales, Monsieur ? Vous vous foutez de nous ?"
Les morts sont pour la plupart des humanitaires turcs. "Non non des terroristes" veulent nous faire gober les autorités israéliennes. La Turquie a naturellement remué le monde entier. On peut le dire, elle a rugi. Le ministre turc des affaires étrangères était furieux au conseil de sécurité; "allez c'est bien, tu peux rentrer chez toi", lui a gentiment dit la communauté internationale; c'est-à-dire les Etats-Unis. Toujours aussi disponibles. D'autres, aussi, vont se réunir : OTAN, UE, LEA, OCI. La paperasse sera abondante, assurément.
En réalité, les mots ont perdu leur sens depuis déjà belle lurette. On le croyait, en tout cas. Le discours du Premier ministre turc était enflammé : "terrorisme d'Etat", "inhumanité", "massacre", "piraterie", "bassesse"; ses sentences étaient crues : "même les voyous ont une morale, il serait donc élogieux de les qualifier de 'voyous', ils sont plus bas", "nous en avons marre de vos mensonges", "ils ont perdu toute humanité", "une politique d'Etat fondée sur le mensonge et l'effronterie", "si l'amitié de la Turquie est précieuse, son inimitié est d'autant plus véhémente; perdre l'amitié de la Turquie est en soi un tribut", "ils doivent arrêter cette insolence qui vise à noyer les critiques légitimes en invoquant l'argument de la sécurité et en soulevant immédiatement le risque de l'antisémitisme", "ça suffit maintenant !", "j'avais dit autrefois qu'ils savaient bien tuer [à Davos], eh bien ils nous l'ont encore une fois prouvé", "chaque erreur entraîne un prix à payer", "je le dis haut et fort aux gouvernants israéliens et à ceux qui les soutiennent subrepticement que la Turquie ne va pas se laisser faire", "comment croire qu'ils sont pour la paix, ils ne respectent même pas la dignité humaine", "ils attisent la haine et la rancune", "nous n'avons pas besoin de rappeler que nous distinguons bien les dirigeants de leur peuple, les juifs en général et les responsables de ce massacre car notre histoire a sur ce point aucune tache", "ils ont choisi l'isolement", "je le dis encore une fois, si tout le monde se tait, si tout le monde ferme les yeux et tourne le dos, eh bien, nous, la Turquie, nous continuerons à soutenir la Palestine, Gaza et à tonner ce soutien partout"...
Il y a une cassure. C'est normal, des citoyens turcs ont été tués. Ce n'est pas d'une protestation d'usage dont il s'agit; c'est la chair turque qui est touchée. L'Etat turc hausse le ton pour ses propres citoyens. Et nous savons que le colmatage ne joue jamais dans ce cas de figure. En tout cas, la confiance ne reviendra pas de sitôt. Il y a à peine un siècle Théodore Herzl quémandait au sultan ottoman, quelques morceaux de terre en palestine; aujourd'hui, Israël joue le coq.
L'horreur, l'indifférence, la braverie se nichent à chaque déclaration gouvernementale. D'ailleurs, ils n'ont jamais tort, eux. Tout le monde est évidemment contre eux. Le monde entier veut la perte d'Israël. La communauté internationale est obtuse, elle ne comprend rien; leurs bains de sang sont si légitimes... Mais quelle prétention ! Quel égo ! Nous sommes face à un pays qui n'hésite jamais à manigancer sur le dos de ses alliés : l'incident du USS Liberty en 1967, les attentats de Beyrouth en 1983, l'incident des passeports falsifiés. Le délire obsidional.
Heureusement, en Israël, les commentaires sont mitigés; la conscience existe toujours : alors que Jerusalem Post pouvait écrire ceci : "Although so much remained to be clarified, there could be no doubt that the injury and loss of life were a premeditated act not by Israeli armed forces, who had been repeatedly told to exercise restraint, but by those on the Mavi Marmara", Haaretz osait : "The decision makers' negligence is threatening the security of Israelis, and Israel's global status. Someone must be held responsible for this disgraceful failure".
On pouvait sans doute faire une ouverture à la fin de notre dissertation : la question palestinienne profite, en réalité, aux extrémistes de tous bords : un alibi pour l'immobilisme dans les pays arabes, mais également un motif d'inaction pour les fanatiques israéliens. Chacun se cramponne comme il peut à l'attentisme; en règle générale, et c'est une expérience humaine, quand quelqu'un crie au secours, on ne l'accable pas, on essaie de faire quelque chose; mais voilà : le cri, la plainte, l'appel n'entraînent plus compassion; le cérébralisme prime : on fait les colonnes du pour et du contre, ensuite on avise, enfin on négocie. Et en général, quand on s'apprête à intervenir, on n'est plus utile : ceux qui hurlaient ont succombé depuis bien longtemps. Nous sommes donc des êtres humains ? "Sensiblerie que tout cela, allez allez..."
On pouvait sans doute faire une ouverture à la fin de notre dissertation : la question palestinienne profite, en réalité, aux extrémistes de tous bords : un alibi pour l'immobilisme dans les pays arabes, mais également un motif d'inaction pour les fanatiques israéliens. Chacun se cramponne comme il peut à l'attentisme; en règle générale, et c'est une expérience humaine, quand quelqu'un crie au secours, on ne l'accable pas, on essaie de faire quelque chose; mais voilà : le cri, la plainte, l'appel n'entraînent plus compassion; le cérébralisme prime : on fait les colonnes du pour et du contre, ensuite on avise, enfin on négocie. Et en général, quand on s'apprête à intervenir, on n'est plus utile : ceux qui hurlaient ont succombé depuis bien longtemps. Nous sommes donc des êtres humains ? "Sensiblerie que tout cela, allez allez..."
samedi 29 mai 2010
Blasphème
C'est vraiment étrange. On s'en souvient, le président de la République décrétait que le voile intégral n'était pas le bienvenu en France, le ministre de l'intérieur créait le concept de "prototype arabe", la secrétaire d'Etat chargée, dit-on, des banlieues crachait ses sentences contre toute forme de voile. Tous, des membres de l'exécutif français. Et voilà que Rama Yade a également ouvert la bouche. On lit : "Si le projet de loi du gouvernement pose des problèmes juridiques, je préconise qu'on en passe par un référendum. (...). La question de l'égalité homme-femme, la préservation du principe de laïcité qui fondent notre vivre-ensemble et qui font que la France est la France doivent prévaloir sur tout le reste" (La Croix, 28 mai 2010, p. 9). Un joli commentaire de texte à soumettre aux étudiants en droit...
Diplômée de Sciences-Po, Madame. Ancienne secrétaire d'Etat aux droits de l'Homme, aussi. Et au final, deux billevesées qui prouvent qu'elle a encore beaucoup à apprendre. Même si le Conseil d'Etat avait estimé que les étudiants de sciences-po étaient bien équipés pour passer les examens du centre régional de formation professionnelle d'avocats. Le CRFPA pour les intimes. Il y eut une fronde des professeurs de droit, pourtant; selon eux, les étudiants de sciences-po ne connaissaient pas assez le droit. "Mais non, mais non" avait dit le Conseil d'Etat. Cela dit en passant, les professeurs se sont fait rabrouer par le Conseil d'Etat dans une autre affaire d'importance, celle de la suspension de l'état d'urgence décrété en 2005. La crème de la crème, pourtant, avait saisi la haute juridiction : la civiliste Soraya Amrani-Mekki (l'idole des "gens" de la banlieue), l'internationaliste Hervé Ascensio, les théoriciens du droit Pierre Brunet et son maître Michel Troper, les publicistes Gwenaële Calvès, Véronique Champeil-Desplats, Frédérique Coulée (ma prof de droit international à Orléans), Jean-Pierre Dubois (président de la ligue des droits de l'Homme), Olivier de Frouville, Gilles Guglielmi, Geneviève Koubi (deux références en droit du service public), la légendaire Danièle Lochak (la "mère" des arrêts Gisti au Conseil d'Etat), l'activiste Sylvia Preuss-Laussinotte (ma prof de libertés fondamentales à Nanterre), le bouillant Frédéric Rolin (mon prof de droit parlementaire à Nanterre, l'un des plus passionnants professeurs de droit (avec Jean-Marie Denquin) que j'ai croisés; dans la vidéo, à partir de 9:30 minutes, il débat avec la présidente de NPNS), le militant Serge Slama, etc. Tous, des professeurs de droit. "Allez allez" leur avait, derechef, dit le Conseil d'Etat...
Je m'égare. Rama Yade, donc. Un référendum sur une liberté fondamentale et le refrain sur la laïcité. Bien sûr, dans une démocratie, se référer au peuple n'a rien de révulsant. Mais il est pour le moins répugnant de sombrer dans le populisme le plus total sur une question de ce type. Comment le dire, on ne sait plus ! Ce n'est pas difficile, pourtant : on ne peut pas soumettre à référendum un sujet touchant aux libertés fondamentales ! C'est la raison pour laquelle un référendum sur les minarets, un référendum sur les vêtements des uns, un référendum sur les boissons alcoolisées des autres, est normalement i-nen-vi-sa-geable ! La démocratie, ce n'est pas l'imposition de la conception majoritaire, c'est avant tout le respect des droits de la minorité ! Car oui, le port de la burqa est l'exercice d'une liberté fondamentale, a réitéré Thomas Hammarberg, le commissaire aux droits de l'Homme du Conseil de l'Europe : "l'interdiction pourrait aller à l'encontre des normes établies en matière de droits de l'homme, en particulier le droit au respect de la vie privée et à l'identité personnelle, et la liberté de manifester sa religion ou sa conviction".
Il est dangereux de penser ainsi; dans une enquête réalisée en Turquie, on apprend que les Turcs sont favorables, entre autres, à la restriction des droits des homosexuels et des droits des athées à hauteur de 53 % et 37 % respectivement. Et si le parti gouvernemental argüait justement de ce soutien pour, par exemple, interdire les relations homosexuelles ? On avait eu cette configuration en Californie où le peuple avait interdit le mariage homosexuel par référendum alors que la Cour suprême de l'Etat venait tout juste de reconnaître ce droit. "Je respecte le choix du peuple" aurait sans doute dit Mme Yade...
Cette tendance à vouloir s'adosser sur le peuple fait peur, à force. Jadis, le général de Gaulle avait organisé un référendum sur l'élection du président de la République au suffrage universel. Tous les juristes étaient unanimes pour considérer la base juridique de ce référendum comme contraire à la Constitution. Mais le Conseil constitutionnel avait estimé qu'il "résulte de l'esprit de la Constitution (...) que les lois que la Constitution a entendu viser dans son article 61 sont uniquement les lois votées par le Parlement et non point celles qui, adoptées par le Peuple à la suite d'un référendum, constituent l'expression directe de la souveraineté nationale". C'est précisément cette dernière phrase qui cloche. Pourquoi le peuple aurait le droit de violer la Constitution ? Car en matière de droits de l'Homme, on ne doit pas compter sur la "sagesse" su peuple. C'est cette idée qui inspire le refus du "libertarianism".
Verbiager n'est pas forcément un crédit en politique. Les dérapages de nos dirigeants, ça commence à faire beaucoup. Le sarkozysme, disait aussi Madame, c'est ne pas baisser les bras. Impossible n'est pas sarkozyste. Le message est donc clair : "ne vous inquiétez pas, on va tout faire pour violer le droit". On est dans une nouvelle ère, celle où on enlève les suffrages à l'esbroufe. On met de côté les principes fondamentaux pour satisfaire sa base. Une base qui a peur de ce qu'elle ne connaît pas. Personne ne souhaite la réconforter, au contraire, on s'empresse d'attiser ses craintes car on a peur que Le Pen le fasse avant nous et empoche la mise... Et le peuple succombe; 70 % des Français se disent favorables à une telle interdiction.
Lamartine disait avant l'élection du président en 1848 : "Si le peuple se trompe, s’il se retire de sa souveraineté (...), s’il veut abdiquer sa sûreté, sa dignité, sa liberté entre les mains d’une réminiscence d’empire (...), s’il nous désavoue et se désavoue lui-même, eh bien ! tant pis pour le peuple !" On a que ce que l'on mérite, assurément... Il faudra alors s'attendre à un retour de la manivelle; car consentir à la violation d'un droit d'autrui n'est rien d'autre, au fond, que reconnaître que sa propre dignité est toute relative...
samedi 22 mai 2010
Facticité
Et rebelote. Les revoilà ensemble. Behlül et Bihter. Les deux protagonistes de la série la plus "salace" de la télévision turque. Retombés dans les bras l'un de l'autre. Alors que toute la Turquie s'était apaisée et attendait cette fin macabre que le roman prévoit. La série "Ask-i memnu". "L'amour interdit".

Ca confirme qu'un homme reste un homme et qu'une femme reste une diablesse. Madame (Bihter) est la jeune femme de son oncle (Adnan), épousée en secondes noces. Un oncle riche; un décor qui fait rêver : maison spatieuse, domestiques, chauffeurs, gouvernante, belles femmes, belles vêtures, etc. Mais le neveu (Behlül) est trop beau, aussi. Madame en tombe amoureuse. Ils n'hésitent pas, oh que non, ils couchent. Evidemment goûter un homme que tout le monde s'arrache est une réjouissance sans pair. Et comme Behlül est un savoureur... Mais Behlül est loin d'être un bélître, il décide alors de décharger sa conscience en "quittant" sa maîtresse-tante et en se fiançant avec sa cousine, la fille de son oncle. Ironie : behlûl, en ottoman signifie "celui qui rit beaucoup, celui qui est bon"; dans le dictionnaire arabe, je trouve plutôt "buhlûl" : "pître, bouffon". Et dans le dictionnaire arabe-français-anglais, on rajoute "stupide". Bref, l'idiot.
Les Turcs étaient en colère, pourtant. Ils voulaient absolument que cette relation infâme cessât. Un gus avait même intenté une action en justice; c'est que cette série l'énervait. Et comme il ne voulait pas zapper, il fit l'idiot, lui aussi. Il n'y est pas allé de main morte : cette série heurte la conception turque de la famille; elle viole la Constitution qui impose à l'Etat de protéger la famille et elle est contraire à la dignité humaine et aux droits de l'Homme... Le procès est en cours. Entre-temps, il suit la série... Car, avouons-le, c'est une des séries turques les plus réussies. La musique, le casting, les plans, l'histoire.
"Il m'énerve ce type, m'a dit mon amie, il est trop canon; tu sais quoi ? Je l'ai violé ! Avec mes yeux !", "c'est ça, oui, calme calme"... Behlül (Kivanç Tatlitug dans la "vraie vie") fait fantasmer. Même Gülben Ergen, une chanteuse relativement connue, le crie sur tous les toits : "c'est le type le plus beau de la planète". Derek Keeling et Brandi Burkhardt sont sous le charme, aussi. Mais lui, il est timide; lorsque le présentateur lui pose des questions sur sa vie amoureuse, il rougit presque. Des perles de sueur éclosent. "Je suis vraiment gêné de répondre à ces questions, mes parents regardent l'émission, tu sais". Oh qu'il est pudique en plus. "Ay canim yerim seni yerim", "sus kiz, alirim ayagimin altina"...
Voilà un début de réponse à tous ceux qui m'envoient des courriels pour les traductions, potins, confidences et autres jacasseries. Je constate toutes les semaines que les Arabes sont complètement absorbées par les séries turques. Burak Hakki, Murat Yildirim, Kivanç Tatlitug, Kenan Imirzalioglu.
Et vas-y pour faire le psychologue; véridique : "je vais divorcer d'avec mon mari, il m'énerve, il me laisse pas regarder les séries turques", "bah oui ma p'tite dame, il a peut-être raison nan ? euh...", "comment je peux savoir la suite de la série", "bah en regardant toutes les semaines", "ha ha, allez lâche la suite", "c'est ça ouais, je me tape une série de 2 heures avec des pauses publicitaires de 10 minutes toutes les 20 minutes, j'en morfle moi, à votre tour"... J'ai eu même droit à une fille qui me croyait producteur de toutes ces séries qui inondent le monde arabe ! Mais je suis bien obligé de faire la fine bouche : amies arabes, ne rêvez pas trop, la série "Amour interdit" a déjà du mal à passer en Turquie, elle ne sera jamais diffusée dans vos contrées ! Désolé ma belle...
Dans un roman turc, Korkuyu beklerken (un grand merci à celle qui me l'a fait découvrir), l'auteur Oguz Atay disait : "ben bu sarisinlarda çig bir sey, pismemis bir hava sezerim" (p. 106.). Du genre, je trouve chez les blonds un côté "vert", "immature", "inaccompli". Magnifique, quand même ! Les "beurettes" vont protester à ma porte, à coup sûr. Les brunes aiment les blonds, les blonds aiment les brunes (d'ailleurs les filles qui ont eu le privilège de partager l'alcôve de Kivanç sont toutes brunes aux yeux marrons, youppi demi kiz).
Blondeur rime avec yeux en couleur et peau relativement blanche. C'est pour cela que pour Louis-Ferdinand Céline, une personne qui a mal dormi ressemble à un Suédois mort... Mais au-delà de ce physique trop "coloré" qui disqualifie la virilité, les hommes occidentaux ne semblent pas virils non plus car ils sont épanouis, libérés sexuellement, ils n'ont pas à faire des démonstrations de force, ils n'ont pas à afficher une gravité dans la démarche et dans le verbe. En Orient, ils sont complexés, cernés par des interdictions, des pressions sociales et utilisent donc leurs corps et leurs manières pour affirmer leur présence. D'un côté, presque une confusion des genres, de l'autre, une radicalité bien identifiée. L'Occidentale succombe à l'un, l'Orientale s'entiche de l'autre.
Ca fait un peu "parler avec la suffisance d'un adolescent boutonneux après sa première conquête" (Max Gallo, Les Fanatiques) comme le rappelle mon ami Muhayyel; mais non, mon brave. Aha da yaziyorum : "un aveugle, on l'aide à traverser les rues ! Pourquoi n'aidera-t-on pas celui que la passion frappe d'une cécité aussi totale que l'autre ?" (Henri Troyat, L'Araigne). Juste une mise en garde : garde ton mari, ta famille, ta mentalité et ton mode de vie, amie inconnue : c'est juste une fiction. Respire un bon coup; et vira bismillah... Le "soft power" turc fait des dégâts, ils avaient raison ou quoi les cheikhs qui jetaient l'anathème sur celles qui bavaient devant ces séries ? "Contente-toi de ton mari, saloperie...", "pfff"...

Ca confirme qu'un homme reste un homme et qu'une femme reste une diablesse. Madame (Bihter) est la jeune femme de son oncle (Adnan), épousée en secondes noces. Un oncle riche; un décor qui fait rêver : maison spatieuse, domestiques, chauffeurs, gouvernante, belles femmes, belles vêtures, etc. Mais le neveu (Behlül) est trop beau, aussi. Madame en tombe amoureuse. Ils n'hésitent pas, oh que non, ils couchent. Evidemment goûter un homme que tout le monde s'arrache est une réjouissance sans pair. Et comme Behlül est un savoureur... Mais Behlül est loin d'être un bélître, il décide alors de décharger sa conscience en "quittant" sa maîtresse-tante et en se fiançant avec sa cousine, la fille de son oncle. Ironie : behlûl, en ottoman signifie "celui qui rit beaucoup, celui qui est bon"; dans le dictionnaire arabe, je trouve plutôt "buhlûl" : "pître, bouffon". Et dans le dictionnaire arabe-français-anglais, on rajoute "stupide". Bref, l'idiot.
Les Turcs étaient en colère, pourtant. Ils voulaient absolument que cette relation infâme cessât. Un gus avait même intenté une action en justice; c'est que cette série l'énervait. Et comme il ne voulait pas zapper, il fit l'idiot, lui aussi. Il n'y est pas allé de main morte : cette série heurte la conception turque de la famille; elle viole la Constitution qui impose à l'Etat de protéger la famille et elle est contraire à la dignité humaine et aux droits de l'Homme... Le procès est en cours. Entre-temps, il suit la série... Car, avouons-le, c'est une des séries turques les plus réussies. La musique, le casting, les plans, l'histoire.
"Il m'énerve ce type, m'a dit mon amie, il est trop canon; tu sais quoi ? Je l'ai violé ! Avec mes yeux !", "c'est ça, oui, calme calme"... Behlül (Kivanç Tatlitug dans la "vraie vie") fait fantasmer. Même Gülben Ergen, une chanteuse relativement connue, le crie sur tous les toits : "c'est le type le plus beau de la planète". Derek Keeling et Brandi Burkhardt sont sous le charme, aussi. Mais lui, il est timide; lorsque le présentateur lui pose des questions sur sa vie amoureuse, il rougit presque. Des perles de sueur éclosent. "Je suis vraiment gêné de répondre à ces questions, mes parents regardent l'émission, tu sais". Oh qu'il est pudique en plus. "Ay canim yerim seni yerim", "sus kiz, alirim ayagimin altina"...
Voilà un début de réponse à tous ceux qui m'envoient des courriels pour les traductions, potins, confidences et autres jacasseries. Je constate toutes les semaines que les Arabes sont complètement absorbées par les séries turques. Burak Hakki, Murat Yildirim, Kivanç Tatlitug, Kenan Imirzalioglu.
Et vas-y pour faire le psychologue; véridique : "je vais divorcer d'avec mon mari, il m'énerve, il me laisse pas regarder les séries turques", "bah oui ma p'tite dame, il a peut-être raison nan ? euh...", "comment je peux savoir la suite de la série", "bah en regardant toutes les semaines", "ha ha, allez lâche la suite", "c'est ça ouais, je me tape une série de 2 heures avec des pauses publicitaires de 10 minutes toutes les 20 minutes, j'en morfle moi, à votre tour"... J'ai eu même droit à une fille qui me croyait producteur de toutes ces séries qui inondent le monde arabe ! Mais je suis bien obligé de faire la fine bouche : amies arabes, ne rêvez pas trop, la série "Amour interdit" a déjà du mal à passer en Turquie, elle ne sera jamais diffusée dans vos contrées ! Désolé ma belle...
Dans un roman turc, Korkuyu beklerken (un grand merci à celle qui me l'a fait découvrir), l'auteur Oguz Atay disait : "ben bu sarisinlarda çig bir sey, pismemis bir hava sezerim" (p. 106.). Du genre, je trouve chez les blonds un côté "vert", "immature", "inaccompli". Magnifique, quand même ! Les "beurettes" vont protester à ma porte, à coup sûr. Les brunes aiment les blonds, les blonds aiment les brunes (d'ailleurs les filles qui ont eu le privilège de partager l'alcôve de Kivanç sont toutes brunes aux yeux marrons, youppi demi kiz).
Blondeur rime avec yeux en couleur et peau relativement blanche. C'est pour cela que pour Louis-Ferdinand Céline, une personne qui a mal dormi ressemble à un Suédois mort... Mais au-delà de ce physique trop "coloré" qui disqualifie la virilité, les hommes occidentaux ne semblent pas virils non plus car ils sont épanouis, libérés sexuellement, ils n'ont pas à faire des démonstrations de force, ils n'ont pas à afficher une gravité dans la démarche et dans le verbe. En Orient, ils sont complexés, cernés par des interdictions, des pressions sociales et utilisent donc leurs corps et leurs manières pour affirmer leur présence. D'un côté, presque une confusion des genres, de l'autre, une radicalité bien identifiée. L'Occidentale succombe à l'un, l'Orientale s'entiche de l'autre.
Ca fait un peu "parler avec la suffisance d'un adolescent boutonneux après sa première conquête" (Max Gallo, Les Fanatiques) comme le rappelle mon ami Muhayyel; mais non, mon brave. Aha da yaziyorum : "un aveugle, on l'aide à traverser les rues ! Pourquoi n'aidera-t-on pas celui que la passion frappe d'une cécité aussi totale que l'autre ?" (Henri Troyat, L'Araigne). Juste une mise en garde : garde ton mari, ta famille, ta mentalité et ton mode de vie, amie inconnue : c'est juste une fiction. Respire un bon coup; et vira bismillah... Le "soft power" turc fait des dégâts, ils avaient raison ou quoi les cheikhs qui jetaient l'anathème sur celles qui bavaient devant ces séries ? "Contente-toi de ton mari, saloperie...", "pfff"...
jeudi 20 mai 2010
Bay bay...
C'est grandiose, tout de même. Le CHP, parti de "gauche" nationaliste turc, explose en direct. On s'en souvient, son leader, Deniz Baykal, avait quitté la scène politique après qu'une vidéo le montrant en plein adultère, avait été diffusée. Dans la foulée, un député en vue, Kemal Kılıçdaroğlu a annoncé sa candidature à la présidence.

Chose étonnante, le vieillard en titre du parti, l'indéboulonnable secrétaire général, Önder Sav, a lâché Baykal, son ami, son collaborateur, son alter ego, son confident de 40 ans. Le "maire du palais" a décidé de soutenir Kemal Kılıçdaroğlu. Immédiatement le conseil de direction du parti s'est réuni pour lancer un appel solennel à Baykal afin qu'il reprenne les rênes du parti. On apprend que la réunion a été houleuse, Önder Sav ayant été honoré du classique "agent de la CIA" par un cerveau brûlé; celui-ci a immédiatement quitté la salle et s'est présenté devant les caméras de télévision pour railler les dirigeants du conseil de direction ! Un déchirement interne ! Le trésorier du parti, de son côté, a pris la parole pour lire la déclaration du conseil et appeler Önder Sav à la démission; ce dernier l'a invité à aller se faire voir... Et comme l'opportunisme n'a jamais tué personne, les 2/3 des députés et la quasi-unanimité des présidents de fédérations ont fait acte d'allégeance au candidat Kemal Kılıçdaroğlu !
Pour ceux qui suivent la vie politique turque, c'est tout bonnement révolutionnaire, le vieux lion a été évincé; il est vrai qu'un homme immoral n'aurait plus été crédible; même moi qui suis très très indulgent dans les affaires de moeurs, j'aurais sans doute éclaté de rire si je voyais Deniz Baykal prendre son air sérieux et défendre le droit des femmes, par exemple... Désolé. Ce n'est pas tant le fait qu'il a trompé sa femme qui me trouble, c'est l'état dans lequel on le voit dans la vidéo. Ce sentiment qui, quoi que l'on fasse, ne s'effacera jamais. C'est vraiment dommage. D'ailleurs, le Premier ministre Erdogan a déjà commencé les insinuations : "alors que nous nous démenions au Parlement pour changer la Constitution et améliorer les standards démocratiques de notre pays, Monsieur Baykal était occupé à faire autre chose..."
Baykal qui avait fait semblant de se retirer et qui attendait sagement les supplications des CHPistes pour revenir, a l'air tout chose : les CHPistes se sont illico détournés de lui ! Même Önder Sav, un Tcherkesse par-dessus le marché, l'a poignardé, lui, Baykal, un autre Tcherkesse. Il a soutenu Kemal Kılıçdaroğlu, un alévi ! On rêve. Car c'est une tradition, en Turquie : tout fonctionne par communautarisme ou esprit de clocher : la justice est aux mains des alévis, la diplomatie aux mains des Sabbataïstes, la police et les renseignements aux mains des Tcherkesses. Le CHP était, quant à lui, le parti des alévis mais Baykal avait toujours pris soin de ne pas en faire un parti d'alévis.
Kemal Kılıçdaroğlu que ses partisans appellent Gandhi Kemal est surtout connu pour ses bourdes : lorsque le sinistre Onur Öymen avait dit des choses sur Dersim (massacre des Kurdes alévites), il l'avait appelé à démissionner avant de se raviser le jour d'après; lorsqu'il avait voulu "coincer" le ministre des finances en révélant que sa soeur avait bénéficié d'un passe-droit pour obstenir l'allocation de pauvreté et que le ministre avait tout bonnement saisi l'occasion pour rappeler qu'à l'AKP contrairement au CHP lorsqu'une personne devenait ministre, toute sa famille ne s'enrichissait pas et que, effectivement, sa soeur était dans le besoin, il avait dû platement s'excuser... Il est connu aussi pour dénicher des dossiers de corruption contre les membres de l'AKP sans que personne ne le prenne trop au sérieux. Voilà donc le futur Premier ministre de la Turquie, un amateur.
Tant pis. On l'accepte quand même. Un peu benêt, pas charismatique du tout, malheureux candidat à la mairie d'Istanbul. Ca ne fait rien. Tant qu'il ne ressorte pas les salades du type "la laïcité est en danger", "on bascule", "j'étouffe", etc., il est digne d'être soutenu. Mais lorsque sa première déclaration, c'est de proposer la candidature de Deniz Baykal à la présidence de la République en 2012, on s'évanouit...
Le CHP est officiellement un parti de gauche. Un parti de gauche qui n'a jamais eu une rhétorique de gauche. Un parti de gauche rempli d'ambassadeurs en retraite. Un parti de gauche dont le cheval de bataille est le maintien du statu quo. Un parti de gauche qui reste atone sur l'explosion de la mine de charbon. Un parti de gauche qui freine les tentatives de "réhabilitation" des Kurdes. Un parti de gauche qui ignore le concept de droits de l'Homme. Un parti de gauche qui est sur le point de se faire expulser de l'Internationale. Un parti de gauche qui est soutenu par les grands industriels du pays. Avec Gandhi Kemal, espérons que les anciens schémas seront abolis, que nous ne serons plus "laïcs-obscurantistes" mais "corrompus-intègres", "privilégiés-exploités", "délinquants-victimes". De la sauce gauche, enfin. Bülent Ecevit, le seul vrai social-démocrate d'envergure que la Turquie a connu, peut dormir en paix... Gandhi Kemal arrive... Yes you can !
lundi 17 mai 2010
mercredi 12 mai 2010
Rideau tombé ? Rideau tiré ? Rideau levé ?
Il est parti. Il a jeté l'éponge. Dépité. Deniz Baykal, le président du CHP, parti républicain du peuple. Le parti de Mustafa Kemal. Un parti, aujourd'hui, ancré à gauche; en tout cas, on se leurre ainsi. Même l'Internationale se demande s'il faut toujours héberger une telle formation. Mais bon.

Le fringant, pimpant, "bogosse" et néanmoins septuagénaire Baykal a été pris la main dans le sac. Une vidéo le montrant nu en charmante compagnie a été mise en ligne par on ne sait trop qui. Les masses se sont effondrées, évidemment. Car qu'on l'aime ou non, Baykal a une marque de fabrique : son intégrité. Personne n'a encore entendu parler de népotisme, favoritisme, piston ou autre malhonnêteté.
Baykal a attendu quatre jours avant d'annoncer sa démission, lundi. Il a excipé d'un "complot". Il n'a pas renié le "fond"; il a fustigé la "forme". Il a accepté, en somme. Bien. Evidemment, tout le monde fait semblant de s'indigner tout en se léchant les babines; et mourant d'envie de savoir les détails. On apprend donc que Madame qui figure sur cette vidéo a été "créée" députée alors qu'elle n'était que la conseillère de Baykal.
Les gérontes du CHP lui ont supplié de rester. Sans Baykal, ils ont peur d'avoir l'air encore plus vieux. Baykal faisait jeune, au moins. Mais le sinistre Onur Öymen, le fossile Önder Sav, l'imbuvable Mustafa Özyürek vont désormais "dégager", passez l'expression. La vitrine va donc changer, théoriquement.
Une page de l'histoire se tourne. D'ailleurs, Baykal a terminé sa défense par le classique "hakkinizi helal edin", "pardonnez toutes les fautes que j'ai pu commises"... C'est bizarre mais la réplique tout aussi classique et habituellement automatique qu'est "helal olsun" ("je t'absous") sort difficilement de la bouche. C'est frustrant d'un côté; il ne devait pas quitter la scène politique de cette manière...
On avait presque pitié pour lui tout au long de son discours; mais lorsqu'à la fin, il a accusé le gouvernement d'être derrière cette manoeuvre, la nature a repris le dessus. Il aura réussi à se faire détester jusqu'au bout. Il a même profité de l'occasion pour, chose bizarre, disculper le mouvement Gülen. Mouvement de Fethullah Gülen, l'imam le plus populaire et le plus respecté de Turquie qui vit en exil aux Etats-Unis et qui fait figure de chef spirituel du plus vaste mouvement civil turc. Mais mouvement dont les kémalistes ont horreur car soi-disant subversif et infiltré dans les administrations les plus sensibles du pays. Baykal a donc coupé court à toutes les spéculations qui auraient pu naître sur l'origine de cette diffusion.
En réalité, coucher avec sa secrétaire est plus qu'un cliché. Les grands hommes d'Etat ne sont pas de bois, ils désirent aussi. Mitterrand, Clinton, Berlusconi et même Tiger Woods. Même en Turquie, les politiques les plus conservateurs ont eu des maîtresses. Mustafa Kemal, lui aussi, était un juponnier. Il est mort de l'hépatite B. Le célèbre Premier ministre démocrate, Adnan Menderes, avait deux familles, aussi. Après le coup d'Etat qui l'a renversé en 1960, il avait été traduit devant un tribunal suprême. Le substitut l'avait humilié en balançant une culotte et insinuant que celle-ci appartenait à une jeune fille. Ceux qui savaient encore rougir avaient rougi... En Turquie, les atteintes à la moralité ne rendent pas plus tendres leurs auteurs. Surtout lorsqu'il s'avère que la relation a été une monnaie d'échange...
L'intègre Baykal. Cette image qui restait dans l'esprit de ceux qui l'apprécient peu s'est évaporée. Il n'est plus excusable. Il n'est pas corrompu mais il est indigne. Un bon parleur, il était. Comme Erbakan; comme Demirel. Tout le monde s'accorde sur ce point : autant Erdogan est inculte et "bavard" autant Baykal est distingué et orateur.
Evidemment les théories de complot vont bon train : l' "Etat profond" aurait ainsi évincé son "avocat", Deniz Baykal. Des vidéos plus compromettantes seraient en attente. D'ailleurs, ce sont les journalistes les plus kémalistes qui ont, les premiers, exigé sa démission. Histoire de profiter du scandale pour se débarrasser de lui... Vive le clan !
Mais Baykal n'est pas du genre à se laisser faire. On ne sait donc pas s'il s'agit de la fin ou du début de quelque chose. La comédie a même commencé : on se demande déjà s'il ne va pas se représenter au congrès de son parti dans quelques jours. Les supplications ont déjà commencé, "reviens" crient en choeur les CHPistes, les larmes ont inondé le quartier général, des grèves de la faim ont même été lancées par le mouvement des jeunes CHPistes !
C'est dommage pour lui et pour les valeurs élémentaires qui fondent une société. Il aurait dû rester s'il se sait "innocent" (dans le sens moral). Il sait faire les manoeuvres, c'est un vieux de la vieille, peut-être qu'il reviendra. Espérons seulement qu'il ne se suicide pas, entre-temps; une tradition lorsque l'honneur est en cause. "Aman Allah korusun..."
Le CHP est complètement déboussolé. Plus de leader. Un drame dans le contexte turc où le président incarne tout le parti. Le porte-parole du parti a immédiatement précisé que le CHP n'allait pas bouger d'un iota de son sillon idéologique. Etrange comme déclaration. Comme si le président avait embarqué avec lui le programme du parti. On ne pouvait trouver mieux pour décrire ce qu'est un président de parti en Turquie : le concepteur, l'instigateur, le leader. Sans lui, le parti n'est rien.
Comme si le parti navigue à vue et que c'est le chef qui jette l'ancre à droite ou à gauche. C'est ahurissant, vraiment; le porte-parole a précisément déclaré : "nous allons rester ferme dans notre positionnement; nous n'allons pas devenir un parti libéral" !!! Mais heureusement Monsieur, fallait-il lui rappeler, puisque vous êtes (théoriquement) de gauche ! Pourquoi cette précision ? C'est grotesque. Une "culture démocratique" avec des "irremplaçables", voilà ce à quoi nous avons droit. Un parti de gauche qui assure ne pas basculer dans l'autre camp parce-que le leader a délaissé le gouvernail. Et quand on pense que Mustafa Kemal nous l'avait juré : "la Turquie ne peut pas être un pays de cheikhs, de derviches, des confréries et des couvents..." Ben voyons, la confrérie CHP vient de lancer "c'est ça ouais !" à son fondateur illustre. Le cheikh Baykal salue Mustafa Kemal...
vendredi 7 mai 2010
Révération
Comme on le sait, la plupart des nations du monde vont faire fête aux mères, ce dimanche 9 mai. Et comme c'est une fête "païenne", l'imam a consciencieusement rappelé dans son sermon du vendredi, de ne pas tomber dans ce genre de commémorations factices, à la limite débiles et nécessairement étrangères à notre "culture". Le refrain habituel : dans l'islam, la mère doit être honorée, exaltée chaque jour. Un argument qui ne fait plus vraiment sens à notre époque, assurément. D'ailleurs, lui-même, après avoir balancé l'index, a consacré son homélie au respect dû aux parents et surtout aux mères... Acculturation, cela s'appelle, sans doute.
Evidemment, les féministes boudent ce jour-là. Une mère, c'est une femme, avant tout. Le fait de mettre en avant sa maternité, conduirait insidieusement à rétrograder sa féminité. Et qui, d'ailleurs, a inventé cet "instinct maternel", hein ! Les hommes, sans doute, pour soumettre les femmes. Pour insinuer qu'une femme est avant tout un océan de sensibilité, de tendresse, de délicatesse, de bonté, de compassion, etc. Un tissu d'âneries, selon elles. Car il faut absolument que les hommes et les femmes soient de même composition. Ils doivent être égaux. "Oui mais biologiquement on est différents, quand même, nan ?", "salaud, arrête de dire la vérité !"...
La pollution a tellement pris de chemin. Je parlais avec une amie "moderne" sur ces choses-là. Et elle insistait. "J'pense que la femme ne doit pas être perçue avant tout comme une mère, elle a une vie aussi, une carrière, des loisirs, des amies, non non, elle doit rester femme même si elle est mère". Ca m'agaçait, moi. Car c'est du verbalisme, rien d'autre. "Mais moi je veux une mère, je veux qu'elle soit ma mère avant d'être une femme, avant d'être la femme de mon père, la soeur de trucmuche, j'ai besoin de son giron, laissez ma mère tranquille nom de Dieu, elle m'a mis au monde, elle n'est plus une, c'est terminé !" Işte o kadar ! Et il fallait bien la placer : "quand je me sens mal, c'est ma mère que je vais étreindre, pas mon père !". L'argument fait toujours mouche, elle me répondit, mon amie : "ouais c'est vrai, ah ma mère !"...
Quand quelqu'un dit : "je suis père, moi !", on a envie de lui rétorquer "et alors ?". Cette invocation n'a pas et ne saurait avoir la puissance d'un "je suis mère, moi !". Là, on s'arrête; c'est terminé, le débat est clos quand une mère s'introduit. C'est instinctif. Personne ne bronche (sauf celles qui s'échinent à démontrer en paroles ce qu'elles s'empressent de renier en actes). C'est sacré. On est bien transpiration et extase du père ("oh l'cochon, comment i parle !") mais on est surtout endurance de la mère. Lorsqu'un enfant parle de l'avenir et qu'il rêve de devenir riche, il achète toujours le premier et le majestueux cadeau à sa mère, c'est comme ça Babeth...
Quand un Turc est souffrant, il dit automatiquement "vay anam" pour appeler sa mère au secours; "maman !", même s'il est devenu lui-même un vieillard. On appelle la mère, celle qui a autant de vies que d'enfants, celle qui est TOUJOURS disponible, celle qui essuie les larmes en même temps qu'elle en verse. L'éternelle. C'est quand on perd sa mère, que l'on grandit. Même si on a déjà 70 ans; c'est comme ça.
On aime les pères aussi, évidemment. Même si la distance s'impose. La mère est sacrée. On la défend toujours. Mais pour le père, la réaction n'est pas aussi "primitive". Par exemple, chez les Turcs, lancer "fils de pute" à quelqu'un signifie corrélativement "tu peux me tuer"; insulter la mère d'autrui, c'est signer son acte de décès. La colère explose, on ne sait jamais où ça mène. Alors que, en turc, lorsque l'on insulte quelqu'un d'un nom d'oiseau, l'autre répond mécaniquement "o senin babandir !", "c'est plutôt ton père, oui !". Personne ne se "démonte la gueule" pour ce tic verbal.
Lorsque le bédouin venait demander au Prophète qui il devait honorer le plus dans la vie, ce dernier lui dit : "ta mère", ensuite lui demanda le type, il répondit "ta mère", ensuite dit-il, le Prophète dit à nouveau, "ta mère et après ton père". Il est là, le pauvre, on ne l'a pas perdu. Quelque part. La mère est toujours partiale, elle; toujours à la défensive. Toujours les griffes contre les autres. Toujours les lèvres pour son bout de chou. Ca réconforte, n'est-ce pas... L'un des attributs de Dieu n'est-ce pas "Rahim", le Miséricordieux, mot qui vient de la racine RHM : "matrice", "utérus" en arabe...
Ma mère a la prétention de dire que toutes les mères sont naturellement idiotes; salak. Hébétées. Par leurs progénitures. A force de se triturer les méniges : "a-t-il mal ?", "a t-il faim ?", "pourquoi il fait la moue ?", etc. Les mères sont, sans conteste, les plus grandes scénaristes du monde, ça n'arrête pas.
A une cousine qui vient de mettre au monde (quelle expression !), je lui ai demandé presque en direct si ce fameux instinct existait, finalement. "Oh que oui ! Ne m'en parle pas, ma propre mère me fait la leçon maintenant, 'je t'ai comprise maintenant' je lui ai dit"... "C'est indicible", a-t-elle insisté. Indicible. En apparence, le mot qui semble le plus absurde; comment indicible ! Comment ne peut-on pas le dire, décrire, raconter ! J'ai cela en tête et moi, ça me suffit pour me lancer dans les bras de ma mère. Elle est divine donc, puisque ineffable... Salut à celles qui meurent d'envie d'être mères ! Et bouh le Comité national d'éthique, le rabat-joie ! Toujours niet, toujours niet...
dimanche 2 mai 2010
De-ci, de-là...
C'est qu'il est ainsi, mon ami Muhayyel. Il veut tout savoir, tout goûter. "Allez viens, on va voir la cérémonie des moines tibétains du monastère de Nechung", "qu'est-ce ... ?", "oui oui je sais, c'est dangereux, t'as peur de basculer, je sais !", "euh...", "mais t'inquiètes, c'est juste pour respirer un peu", "je suis pauvre moi, tu sais, je préfère garder mon économie pour Joshua Bell", "allez allez"...

Bon bah, allons donc à l'opéra Bastille. C'est plus le mot "respirer" qui m'a attiré, je l'avoue. Une pause, c'est toujours bien. D'autant que, je ne sais pourquoi, j'ai immédiatement fait un lien entre bouddhisme et soufisme; et comme le chant soufi est gracieusement requinquant, j'ai commencé à rêver. Les cérémonies religieuses, ça promet toujours puisque, par définition, l'indicible ravissement est une épiphanie de l'invisible.
Avec tout le respect conventionnel que j'ai pour le bouddhisme, je dois dire que leurs chants m'ont donné des frissons. J'avoue que je me suis pas mal ennuyé. Les moines étaient concentrés, pourtant. J'ai repéré deux-trois jeunes; je les ai bien fixés. Mon côté musulman avait de la peine, évidemment. Voir ces jeunes moines perdre du temps dans ces postures où ils avaient l'air de ressentir des choses spirituelles élevées, un calvaire. "C'est du pipeau !", "chuuuuuut"...
"Ils étaient bons, hein, nos frères bouddhistes ?", "franchement, ça ne m'enchante pas d'être sincère, j'aurais pu répondre par des formules passe-partout mais vraiment leur chant me fait peur", "astagfiroullah !". C'était vrai pourtant : des voix rauques, des objets bizarres balancés à droite à gauche, des acrobaties manuelles sans intérêt apparent, et surtout les horribles "grandes trompes en bronze dung chen" ou les "cloches drilbu"... Akıl fikir ver yâ Rab...
C'est qu'il insistait dans son élan oecuménique, Muhayyel. Et quand le Coran devient argument, on ne peut que tendre l'oreille. La sourate 21, verset 85 évoque "Dhû l-Kifl" et la sourate 95, verset 1 parle du "Tîn", le figuier. Beaucoup de théologiens musulmans voient dans ces deux données, une référence à Bouddha. "Bouddha était appelé "celui de Kapil", ce que signifie précisément Dhû l-Kifl : en effet, la lettre p n'existe pas en arabe, et la plus proche en est le f. Kapil serait donc devenu Kifl (...). Le rapprochement entre Dhû l-Kifl et Bouddha est corroboré par le fait que le "figuier" évoqué dans la sourate 95, verset 1, désignerait l'arbre de la Bodhi sous lequel le Bouddha est parvenu à l'illumination" (M. Ali Amir-Moezzi (dir.), Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, 2007, p. 218, rubrique Dhû l-Kifl, rédigée par Eric Geoffroy).
Comme on le sait, un musulman n'a pas besoin de se convertir au bouddhisme ni au judaïsme ni au christianisme puisqu'il est tout cela à la fois. Si la raison conduit l'homme à croire à un dieu, la logique pousse à être musulman. Pourquoi s'attarder dans les différentes "étapes" alors que l'islam est le point d'aboutissement ? Quel peut être le sens du "dialogue des religions" dans une configuration où l'islam accepte les autres mais où le judaïsme rejette la Vérité chrétienne et le christianisme nie la Vérité islamique ? Des réunions, des serrements de mains, des étreintes protocolaires, des tapotements guindés, etc.
Dans son livre Principes directeurs du droit international privé et conflit de civilisations. Relations entre systèmes laïques et systèmes religieux (un livre que j'ai lu dans le cadre de mes études, évidemment, ce n'est pas du genre à être lu au coin du feu), Marie-Claude Najm est on ne peut plus percutante : "Envisagé comme un facteur de rapprochement de la substance même des doctrines religieuses, le dialogue entre les religions nous paraît largement illusoire, car les religions ne sont pas théologiquement fongibles" (p. 3).
Et Hans Küng veut absolument une "paix mondiale" qui passe par une "paix religieuse"; il a donc écrit un pavé sur l'islam, publié en allemand en 2004 (Der Islam) et en français en avril 2010 (l'Islam). Il n'appelle pas à "une fusion syncrétiste" nous dit-il mais au "respect mutuel" et à "la reconnaissance objective et honnête de ce qui nous sépare et de ce qui nous lie" (p. 13). Il reconnaît la bizarrerie de son entreprise : "ce travail peut paraître provocant, et tout d'abord pour le lecteur musulman : comment un théologien chrétien peut-il oser se mêler d'affaires et de discussions aussi intimes de l'islam ? Mais aussi pour le lecteur chrétien : comment un théologien chrétien peut-il sur beaucoup de points se rapprocher autant des musulmans ?" (p. 17). Et la bonne nouvelle : "d'un point de vue chrétien, l'islam peut être chemin de salut" (p. 100) depuis Vatican II... Merci.
D'un point de vue laïque, l'islam ne peut, évidemment, être chemin de salut. Puisque cette religion brime ses adeptes, comme on le sait. Heureusement qu'elle a quelques siècles sinon on aurait été capable de la taxer de secte et de l'assiéger en lui décochant des articles des différents codes juridiques qui régissent notre pays, comme on sait si bien le faire en France. Les témoins de Jéhovah et les scientologues en savent quelque chose. Quoique la stigmatisation incessante et les provocations périodiques font autant de mal. Mais dans la loi qui va être votée par le Parlement dans quelques semaines, une période de pédagogie serait envisagée; car la République sait que ce qu'elle fait est mauvais. Sinon pourquoi envisager six mois pour convaincre les véritables destinataires, les femmes niqabées. Une loi sur mesure. Les étudiants en droit savent, dès la première année, que les lois sont générales. "C'est de la théorie ça, mon petit bonhomme"...
La République va dire à ces femmes qu'elles doivent abdiquer leur foi pour leur propre bien. Ou au nom de la conception de l'esthétique en vigueur dans ce pays. Elle va leur demander le plus officiellement du monde de renoncer à leur liberté de religion. Même l'Eglise a changé de paradigme, la République s'entête. République dirigée par des politiciens d'une majorité conservatrice, respectueuse des traditions chrétiennes de la France, soi-disant. Et si Sa Sainteté Benoît XVI envoyait une "lettre aux chrétiens de France", histoire de rappeler à ses ouailles que Vatican II, c'était en... 1965. Dieu n'en veut plus aux musulmans et à leur mode de vie, qu'est-ce qui t'arrive à toi, République ? Sana ne oluyor ?
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