jeudi 26 mai 2011

"Polythéisme des valeurs"

Les coquineries des députés turcs continuent de provoquer des dégâts. On croit vraiment rêver. L'an dernier, c'était Deniz Baykal, la figure de proue des kémalistes, qui disparaissait du devant de la scène politique. Aujourd'hui, ce sont les caciques du parti nationaliste, le MHP, qui démissionnent à tour de bras. Le secrétaire général Cihan Paçacı (un des rares nationalistes qui trouvaient grâce à mes yeux); Mehmet Ekici, le député de Yozgat (ma circonscription en Turquie) et le retors en chef du parti, l'ex-diplomate Deniz Bölükbaşı (et surtout fils d'Osman Bölükbaşı, une légende du nationalisme turc).

"L'immoralité" des uns se mêle à la mesquinerie d'autres. Une "cassette" est diffusée sur internet par on ne sait trop qui, l'Autorité des télécommunications bloque immédiatement l'accès, des zigotos affirment avoir contourné l'interdiction et visionné les vidéos et les députés concernés dénient les accusations d'adultère en même temps qu'ils démissionnent. Tintamarresque. Le journaliste Oray Eğin, un gay qui aurait lui-même fait l'objet d'un chantage pour une cassette compromettante, a même poussé l'exercice jusqu'à faire une analyse sociologique de la sexualité de nos élus. Ainsi, ils ne seraient pas très performants, ne sachant ni caresser ni rouler des pelles ni "consommer". Ce qui, selon lui, serait très dommageable pour l'avenir de notre pays.

Eh bien, il faut le reconnaître, il a bien raison. Il est bon de le savoir, les décideurs de demain, les jeunes d'aujourd'hui, sont tellement cernés par des interdictions et des tabous qu'ils en oublient l'essence même de la sexualité : l'épanouissement. Celle-ci devient alors un accouplement mécanique à remplir dans les bras de l'autre certes, mais si possible chacun dans son coin... Une jeunesse qui ne sait pas faire l'amour, disent les spécialistes, est une génération perdue dans le gouvernement d'un pays. Frustration entraîne renfermement qui cause lui-même irritation, éruption et finalement violence. Le romantisme, chers amis, une panacée tangible ! Merci Messieurs les députés d'avoir donné l'occasion de dispenser la leçon...

Le député Ekici (dont le nom signifie, ironie de l'histoire, "planteur", "semeur" !) a adopté une autre ligne de défense; "c'est ma seconde femme", a-t-il tout bonnement lâché ! Eh oui, une spécialité turque. Un mariage civil avec l'une, un mariage religieux avec une ou plusieurs autres (quatre, au plus). Un argument qui, ipso facto, l'absout. Car la "population profonde" tolère la polygynie mais pas l'adultère ! Ça ne rigole pas... Or quelle est la différence entre ces deux états ? Rien, si ce n'est la prière sacramentelle devant un imam. C'est bien la raison pour laquelle Sibel Üresin, une conseillère conjugale et familiale d'un quartier d'Istanbul qui a profité de l'occasion pour demander la légalisation de la polygynie, a raison. "C'est le meilleur moyen de protéger les coépouses et les maîtresses", a-t-elle dit. Ou éructé, pour certains. Ceux qui s'entêtent à ne voir dans cette proposition qu'une "résurgence chariatiste".

On s'en souvient, dans une affaire portée devant la Cour européenne, une femme turque qui invoquait son mariage religieux pour obtenir les droits sociaux (pension de réversion et sécurité sociale) de son "mari" défunt avait été déboutée (affaire Şerife Yiğit, 12/11/2010). Elle avait pourtant six enfants avec cet homme, devenu juridiquement un étranger du jour au lendemain. La Cour européenne avait donné raison au gouvernement qui invoquait, dans sa défense, le principe de laïcité et la protection de la femme. Le gouvernement avait attiré l’attention sur le contexte turc : « Si le mariage religieux devait être considéré comme légal, il faudrait en reconnaître toutes les conséquences religieuses, par exemple le fait qu'un homme peut épouser quatre femmes. Le seul moyen d'éviter cela est de promouvoir le mariage civil et de ne pas attacher de droits au statut du mariage religieux » (§ 62). La Cour s'était laissé convaincre et avait présenté le mariage religieux comme « une tradition du mariage qui place la femme dans une situation nettement désavantageuse, voire dans une situation de dépendance et d'infériorité, par rapport à l'homme » (§ 81).

La décision avait été rendue à l’unanimité des 17 juges mais deux juges avaient émis une opinion concordante pour préciser leurs points de vue. Ainsi, le juge grec Rozakis releva que « (…) compte tenu des nouvelles réalités sociales qui se dessinent peu à peu dans l'Europe d'aujourd'hui, se manifestant par un accroissement progressif du nombre de relations stables hors mariage et remplaçant l'institution traditionnelle du mariage sans nécessairement saper la structure de la vie familiale, je me demande si la Cour ne devrait pas commencer à revoir sa position quant à la distinction justifiable qu'elle admet dans certains domaines entre le mariage, d'un côté, et d'autres formes de vie familiale, de l'autre, même lorsqu'il s'agit de droits de sécurité sociale et de droits analogues ». Le juge russe Kovler se montra, quant à lui, particulièrement critique : « ce que je ne peux pas accepter dans le texte de l'arrêt, ce sont les jugements de la Cour sur le mariage en vertu du droit islamique. Je pense qu'il aurait été plus sage de s'abstenir de toute appréciation de la complexité des normes du mariage islamique, plutôt que d'en donner une image réductrice et par excellence subjective (…) Le langage des politiciens et des ONG n'est pas toujours approprié pour des textes adoptés par une instance judiciaire internationale »...

Pour ceux qui savent encore réfléchir sereinement, le paradoxe apparaît comme le nez au milieu de la figure : l’imam réputé Ali Riza Demircan avait déclaré à la suite de cet arrêt : « cette décision viserait à protéger les femmes ; il faudrait m’expliquer comment on protège Şerife Yiğit en lui refusant le droit à la pension et le droit à la sécurité sociale ! ». Dans un pays où le mariage religieux est une réalité dans certaines régions, il est légitime de s’interroger sur la pertinence d’une telle politique. Au nom, précisément, de la protection des femmes.

Il faut surtout se débarrasser de cette manie qu'a l'Etat de vouloir définir l'ordre familial qui doit s'imposer à tous. A partir du moment où tous les protagonistes sont d'accord, la polygamie est légitime. Aussi bien la polyandrie que la polygynie. Et je ne dis pas cela en guise d'expédient pour faire mieux passer la pilule de la polygynie au nom de l'islam (je suis de ceux qui pensent que le verset sur la polygynie est, aujourd'hui, abrogé puisque sa raison d'être n'existe plus) mais parce-que je le pense profondément. Il ne faut pas avoir peur du dérèglement moral pour la simple et bonne raison que le concept même de morale est caduc à mes yeux. La polygamie n'est pas une question qui concerne la société ou l'Etat mais seulement le couple. L'Etat n'a pas à promouvoir un modèle familial, il doit s'adapter aux différents modes de vie et envisager juridiquement toutes les situations possibles. Car c'est l'individu qui prime; l'Etat n'est qu'un instrument de satisfaction des orientations du peuple, rien d'autre.

Le penchant polygamique n'ayant pas vocation à disparaître, il est tout bonnement démagogique (et comique) de vouloir lutter contre. C'est bien la raison pour laquelle l'adultère n'est plus, en France, un délit et n'est même plus une cause péremptoire de divorce. Il faut en prendre acte et agencer le droit. C'est simple : pourquoi l'Etat se mêle du choix des individus ? Le libéralisme nous l'apprend : les histoires en dessous de la ceinture des uns, les chaînes de mariages des autres, peu nous en chaut. Il suffit seulement de se débarrasser des habitudes de pensée et des pesanteurs culturelles et morales. A chacun son système de valeurs et son éthique. Amoralisme, dit-on, je crois. Une bonne philosophie, quand j'y pense...

mercredi 18 mai 2011

Trou de la serrure

Il l'avait annoncé, pourtant : "femme, argent, judéité". Les trois lances que ses adversaires pourraient pointer en sa direction. Il n'avait sans doute pas imaginé que les agaceries seraient couplées aux deux autres. La totale. Une chambre à 3 000 dollars la nuit et une femme "musulmane pratiquante". Le seigneur contre la domestique, le prédateur contre la gazelle et le juif contre la musulmane. Il ne manquerait plus qu'al-Qaida prît la défense de la "soeur musulmane" comme elle aime le faire pour les "soeurs coptes converties" mais séquestrées dans des monastères. Malheureusement, on veut en faire un événement religieux, les insinuations se font de plus en plus libres : les juifs derrière lui, les musulmans derrière elle...


La justice nous apprendra la vérité ou plus précisément la version définitive qui fera autorité. On sait seulement que là-bas, on parle d' "auteur présumé" (d'où le "perp walk") et ici, d' "innocent présumé". Et on admire au passage le politiquement correct des déclarations du genre "on respecte la présomption d'innocence de DSK mais également la victime présumée". Personne ne relevant que la deuxième partie de la phrase est en totale contradiction avec la première... Il faut sans doute le rappeler : à ce stade, il y a une accusatrice et un accusé, lui, présumé innocent ! C'est la procédure judiciaire qui confirmera ou renversera la donne et non la légende polissonne de l'un ni le portrait poignant de l'autre.


Nous voilà en tout cas, nous Français, accusés d'un penchant cryptique. Admirez la critique : "pourquoi vous ne déballez pas la vie privée des hommes politiques ?", "pourquoi les journalistes ne lancent-ils pas des manchettes enflammées ?", "pourquoi vous ne révélez rien ?", "pourquoi vous ne cassez pas du politique ?", "pourquoi ceci ?", "pourquoi cela ?". On a envie de répondre, "mais parce-qu'on est bien élevés, ma pauvre biche" ! En France, nous sommes plus sereins, car comme le dit Madame Strauss-Kahn, "ces choses peuvent arriver dans la vie de tous les couples" (avec mention spéciale pour les hommes)... Chez nous, heureusement, les galipettes des hommes connus n'est pas un "débat d'intérêt général". On dit, pardon, "vie privée"...


Certains s'évertuent à présenter le peuple français comme un peuple dépravé qui accepte toutes sortes de coucheries et d'infidélités. Du jour au lendemain, la France qui a offert à la littérature mondiale le "french kiss" et le romantisme à la française devient l'incarnation du stupre ! D'ailleurs, ne dirait-on pas "relation non exclusive" pour la bonne vieille "aventure extraconjugale" ! Et vas-y pour passer d'une susceptibilité strictement juridique à une question largement morale. Il n'y a qu'à lire les journaux, on ne parle plus que de cela. Notre "présumé innocent" fait jaser sur nos moeurs; le bras de fer juridique est devenu un crêpage de chignons...


Et si seulement ils étaient vraiment ce qu'ils essaient de nous vendre, les Américains ! Des puritains, soi-disant. Avec un président et ses séances de fellation, un juge à la Cour suprême et son passé de harceleur, on devrait déjà commencer à gerber. Mais on ne voudrait surtout pas oublier le brave Bob Livingston qui fut un des fervents pourchasseurs de Bill avant de démissionner pour, précisément, adultère, ou le dégueulasse John Edwards qui trompait sa femme qui, elle, ferraillait contre un cancer, ou encore Eliot Spitzer, le grand Monsieur qui était célèbre pour sa lutte sans merci contre la prostitution jusqu'à ce qu'un jour on apprenne que..., vous m'avez compris. Ils sont puritains, donc. C'est bien. En France, on préfère rester olé olé si c'est cela le puritanisme.


Même par rapport à la Malaisie, on fait pâle figure, c'est dire. On s'en souvient; on avait déballé la vie privée d'Anwar Ibrahim. Une fois, il était condamné pour sodomie, une autre fois, on le chopait dans les bras d'une prostituée. Tout cela en Malaisie, s'il-vous-plaît. En France, nous eûmes au plus, une histoire de viol mais dans les marges. Chez Phillipe de Villiers. Un de ses fils accusait son frère de viol. Le père soutenait, si j'ai bien compris, l'accusé; histoire sans doute d'étouffer et de ne pas embraser. Depuis, il a disparu du paysage... En Turquie aussi, le canonique Deniz Baykal, l'éternel chef des kémalistes avait été mis hors jeu par une cassette. Depuis, il a démissionné et fait profil bas.


Certes, on s'intéresse tous au nid des autres. La presse "people" vend bien. Les femmes veulent connaître leurs possibles concurrentes, les mâles veulent savoir les femmes que leurs pairs sexuels ont "serrées". Mais on a, au moins, la décence de considérer que tout cela fait partie de la vie privée. Et nous avons l'heureuse surprise de constater que notre libéralisme social n'est pas que théorique. L'indignation ne relève pas d'un quelconque ordre moral mais de la conscience de chacun. Qui sont les véritables individualistes dans cette affaire ? Cocorico...

jeudi 12 mai 2011

Parangon

"Gavés, m'a dit un ami, nous sommes gavés de ce type !". Et moi de ronchonner, en turc évidemment : "hop dedik !". Un coup de boule ou une volée de gnons, me demandais-je. Être "gavé" de François Mitterrand ! Quelle ineptie ! Quelle nigauderie ! Quelle ânerie, au fond ! D'accord France 2 avait commencé à 20h40 pour finir vers 1 heure du matin et d'autres chaînes s'étaient également attardées, les gazettes avaient rappelé des choses, les chroniqueurs avaient rabâché d'autres choses. Mais de là à être "gavé". Comment un cerveau peut-il se lasser de Mitterrand, un des plus beaux romans de la littérature mondiale ? Je ne saisis point...


Les âmes éthérées le savent, la République encorsète, la Monarchie enversaille. Tout compte fait, je crois qu'il faudrait que je m'installe au Royaume-Uni. Car apporter la monarchie en France, c'est impossible. Mieux vaut aller là où il y a déjà une Reine, des princes, des ducs, des comtes, des barons, des palais, des carrosses et des laquais. Tout cela nous permet, à nous, "vile multitude", de rêver. En France, chômage, laïcité, islam, immigration, Guéant, football, Noirs, Rebeus, etc., ça insupporte. Toujours les mêmes concepts, les mêmes déchirements. Nous sommes un pays coincé. Là-bas, une roturière s'encaprice d'un noble et le tour est joué. Ah oui alors ! Dans la vie, il faut être Roi ou Pape. Plus on restreint le collège électoral, plus le prétendant a de la magie. A côté de ces deux souverains, un président de la République élu par le peuple sonne trop ringard.


Mais. On connaît l'exception; la seule : François Mitterrand. Le dernier Roi de France. Homme de gauche, sans doute. En tout cas, statue de marbre; l'incarnation même de celui qui peut et qui doit être le "leader" d'un pays comme la France. Charisme, stature, visage. Distant, imposant, magistral, impérial. On ne devient pas chef par hasard. L'expression du visage, l'allure du corps et la dignité de l'âme sont innées. Marguerite Duras le disait si bien : "Je crois qu'on est pauvre de naissance. Même si je suis riche un jour je resterais avec une sale mentalité de pauvre, un corps, un visage de pauvre, toute ma vie j'aurais l'air comme ça" (L'Amant de la Chine du Nord).





Avoir un physique de chef, c'est sûrement cela. Et c'est ce qui manque en France. Aujourd'hui, il faut faire jeune, gigoter, rire à gorge déployée, étaler son intimité, tutoyer, tapoter des épaules. L'actuel, par exemple. "Il restait secoué en continu par des nervosités. Qui l'a vu fixe et arrêté ? Il ne bougeait que par ressorts (...). Il marchait des épaules, avec une façon personnelle de se dévisser le cou" (Patrick Rambaud, Chronique du règne de Nicolas Ier)... On avait même eu droit à un ministre de l'éducation qui vantait le langage mal ficelé du Président; ça faisait "peuple" !


Alors que lui ! Il écrivait et surtout parlait un français exceptionnel. Or les deux registres ne se charpentent si bien que très rarement. Un bon écrivain n'est pas forcément un bon orateur. Et un bon parleur n'est pas naturellement un bon gendelettre. Lui l'était. Comme de Gaulle, cela dit. Deux des pontes de la langue française. Admirez la réponse que doit lâcher la réalisatrice embêtée par un Mitterrand qui veut savoir pourquoi elle emploie le mot anglais "ok" : "parce-que j'ai tort monsieur le Président"...



Tout le monde lui courut sus, évidemment. C'est qu'il avait une personnalité assez "spé" comme dirait un potache. On lit : "Il a toujours compartimenté son entourage pour ne pas en dépendre. Aucun de ses collaborateurs n'a jamais eu la certitude d'être le seul à traiter une question" (Pierre Péan, Dernières volontés, derniers combats, dernières souffrances, p. 181). "Il y avait chez François Mitterrand une disposition plus affirmée que chez d'autres à adapter les moyens aux fins" (Claude Gubler, Le grand secret, p. 115); "avec François Mitterrand, on ne peut avoir de certitudes. Il pouvait confier à une lointaine relation ce qu'il cachait à ses proches" (p. 167); "la gratitude, un sentiment qu'il éprouva rarement et qu'il n'exprima jamais" (p. 185). "Il était d'un commerce difficile. Dans certaines circonstances, je n'ai jamais vu plus casse-pieds. Le pouvoir absolu doit faire tourner la tête. Outre le mystère qu'il cultivait autour de sa personne, cette façon de brouiller les pistes, ses réactions imprévisibles qui y contribuaient, la part mystérieuse de l'être humain, autrement mystérieuse que le trouble voulu, était chez lui beaucoup plus présente et palpable que chez d'autres" (Daniel Gamba, Interlocuteur privilégié, pp. 154-155). "Mitterrand est passé maître dans l'utilisation des structures pour conquérir le pouvoir réel" (Pierre Péan, Une jeunesse française, François Mitterrand 1934-1947, p. 411).



Eh bien oui ! Les naïfs croient que le peuple veut un Président qui lui ressemble. Archi-faux. Il faut un piédestal. Une physionomie. Le PS en est toujours au stade des éléphants, lions, rossards, caméléons. L'UMP essaie de nous vendre un Président proche des gens. D'autres font je ne sais trop quoi. Et au final, aucun "pharaon" n'émerge. Alors, on en profite pour reglisser : "Mitterrand, Mitterrand, Mitterrand, Mitterrand, connaissez-vous plus bel alexandrin de la poésie politique française ?".

mercredi 4 mai 2011

Goutte de sang dans la mer...

Voilà que le "monde entier" cavalait derrière lui dans les montagnes et les grottes; eh bien, on l'a trouvé dans une villa. Saddam Hussein émergea d'un trou, lui; barbe broussailleuse, tignasse ébouriffée et mine déconfite. On s'en souvient, il n'avait même pas eu l'audace de se suicider. Soi-disant, Osama aurait ordonné à ses gardes de le tuer en cas de pépin. Même lui donc, n'avait pas "osé" faire hara-kiri. Et ses gorilles ont, semble-t-il, rendu l'âme avant de le "saborder"... Résultat : il a été liquidé. Oui c'est bien ça; liquidé. Les Américains, dans un étrange moment de vérité, l'ont concédé : il ne portait pas d'arme. Et vas-y pour un instant d'attendrissement...

Le Président Obama a tenu à rappeler (aux musulmans, sans doute) que le "terroriste en chef" n'était pas "un dirigeant musulman". Un dirigeant, c'est sûr. Musulman, seul Dieu le sait. En islam, la règle est simple : il n'y a pas d'excommunication. Et, a-t-il continué, "sa mort devrait être bien accueillie par tous ceux qui croient en la paix et la dignité humaine". Certes. Mais de là à se réjouir de la mort d'un être humain, il y a un fossé. Il s'avère que je suis opposé à la peine de mort et comme l'a dit Jospin, "je ne suis pas dans la logique du Talion".

"Justice est rendue" nous apprennent les Américains. Sans doute. Nous autres Français et hommes civilisés, n'approuvons pas la méthode; nous avons une conception plus procédurale de la justice. "Les droits de la défense" dit-on, par ici. Là-bas, c'est plus simple : on noie des accusés, on extorque des noms (en l'occurrence le nom du coursier de Ben Laden) et on se réjouit de l'efficacité de la torture... Ça reste donc une "exécution extrajudiciaire" pour un juriste...

Des théories ont immédiatement été mises sur la table : il n'aurait jamais existé (!), il n'aurait pas été tué pardon assassiné, les Américains n'auraient jamais envisagé de lui faire un procès, etc. etc. Comme l'a même écrit un malin, "Ben Laden ne pourra plus nier son implication dans le 11-Septembre". Ouaaawww ! Évidemment, un être simple d'esprit comme moi, benêt, quoi ? d'accord idiot si tu veux, ne hume aucune saveur particulière en lisant ce genre d' "analyses". Il note seulement qu'il y a une "ambivalence musulmane".
On se le rappelle; le Premier ministre turc, Erdogan, avait pondu, dans un de ses moments d'égarement, la sentence que voici : "un musulman ne saurait commettre un génocide". Ah ouais ? Il répondait ainsi à ceux qui dénonçaient le voyage de Bachir en Turquie. Chose étrange, c'est ce même Erdogan qui a sermonné le Raïs égyptien en lui rappelant le Jugement dernier; comme quoi les musulmans pouvaient également être cruels... L'amaurose, dit-on. La cécité mentale. Le défilé : "Il l'a pas fait !", "il n'a pas pu le faire !", "c'est pas lui !", "oui mais il a ses raisons !", "c'est un complot sioniste !", etc.

Comme il fallait bien que les musulmans eussent quelque chose à reprocher aux méchants Américains, la Providence a fait trébucher les grands cerveaux de la Maison Blanche sur un point : l' immersion (ou l'"emmerrissement" ?) du corps. Ces malappris ont tout bonnement jeté le cercueil au fin fond de la mer. "Après avoir respecté les exigences du rite musulman", s'il vous plaît. Mais en bravant la première d'entre elles, le droit à une sépulture... On le sait, en Turquie, le cadavre du plus grand théologien du XXè siècle, Said-i Nursî (le leader spirituel de Fethullah Gülen, imam le plus adulé en même temps que le plus craint de Turquie), avait été balancé d'un hélicoptère, de peur qu'une nouvelle "Kaaba" se constitue autour de son tombeau...

L'article 25 de la Déclaration des droits de l'Homme de l'Organisation de la Conférence islamique, qui est en soi un texte très pauvre, apporte ici une touche particulière : "Dans le cas de guerre, il n’est pas permis de tuer les femmes, les enfants et les vieillards parmi ceux qui ne participent pas à la guerre. Il n’est également pas permis de couper les arbres ou de détruire les bâtiments civils de l’ennemi. Le blessé a droit à la nourriture et à l’asile. Le corps du mort doit être sauvegardé". Osama donc, avec son linceul immaculé, gît quelque part en mer d'Oman. Et si la mer rejetait son corps tel celui de Pharaon (Coran 10 : 92) ?

Certains chroniqueurs turcs prient pour son âme, non pas par sympathie mais par réflexe islamique : "Allah Teala ecrini arttırsın ve taksiratını affeylesin"; en clair que Dieu l'absolve. C'est facile à dire, ça prend quelques secondes, ça n'enlève rien au priant. Mais ça écorche certaines bouches sensibles car viennent à l'esprit, des milliers de victimes (dont des musulmans) et un verset : "quiconque tue un innocent est considéré avoir tué l'humanité tout entière" (5 : 32). Un De Profundis ? Je ne crois pas, non...

lundi 4 avril 2011

Arrêt provisoire; peut-être définitif...

Lorsqu'on me demande d'intervenir auprès des "plus" jeunes pour leur conter mes aventures universitaires, je n'hésite pas un instant. Telle association organise une "journée d'orientation", et moi, chômeur parmi d'autres, je prends place dans la case "droit". Une fois, "monsieur le directeur d'une école de soutien scolaire" m'avait demandé ce qu'il fallait écrire sur le badge de présentation : "chômeur", avais-je dit. On a tout juste éclaté de rire avant de tomber d'accord sur une formulation moins prosaïque : "diplômé en droit".




Le but est de pousser les "fils d'immigrés" à envisager des études longues. Le message est clair : "n'ayez pas froid aux yeux, voilà ceux qui ont réussi". Parmi les Turcs, il y a très peu d'étudiants en droit. On les trouve en finance, en ingénierie, en économie mais rarement en histoire, en droit, en philosophie ou encore sociologie. Lorsque j'étais "petit", les premières semaines en droit, j'avais connu de loin, un Français d'origine turque qui s'essayait dans une faculté de philosophie (il est aujourd'hui doctorant), et j'avais un cousin étudiant en sociologie (également doctorant). Ils m'épataient car je vais faire une confidence, je n'ai jamais "adoré" le droit. Je rêvais d'être professeur d'histoire. Au collège, d'abord; au lycée, ensuite; à l'université, enfin. Mais je ne sais pourquoi, en terminale, j'ai formulé mes options dans cet ordre : 1-droit, 2-histoire, 3-philosophie.




Oui philosophie. Car comme le disait Cioran (qui a fini par dédaigner la philosophie), "le jargon philosophique flattait ma vanité et me faisait mépriser quiconque usait du langage normal". Être abscons, pensif, omniscient, donc bêcheur donc envié. D'ailleurs, lorsque je voyais la soeur de ce Turc-philosophe (lui, je ne le connaissais pas encore), je lui demandais tout bêtement, "c'est bien de vivre avec un philosophe ?", "ouais ! C'est comme un psy, il écoute, analyse et t'apaise". Ouah, le trip ! Je n'ai jamais franchi le pas, je ne me suis jamais inscrit en philo mais j'en ai gardé une complexion d'esprit. En histoire, je l'ai fait.




Puisqu'il faut être sincère, je peux l'avouer, maintenant. En septembre 2002, ma première rentrée universitaire, j'ai donc commencé mes études de droit. Mais comme on le sait, le système universitaire permet de se réorienter à la fin du premier semestre c'est-à-dire en janvier. Eh bien, je le dis : en janvier 2003, après avoir débité avec mes condisciples, des discours d'adieu vantant nos mérites réciproques, j'ai quitté le droit pour rejoindre la fac d'histoire ! Mais j'ai eu la sage attitude de valider mon premier semestre en droit. Et j'ai terminé l'année 2002-2003 en histoire.




Mais voilà. Ma mère voulait absolument que je devinsse avocat. Non pas qu'elle soit elle-même fille d'une dynastie de juristes, mais pour le prestige. Elle boudait, la miss. En bon stakhanoviste que j'étais à l'époque (aujourd'hui, je suis tout au plus studieux), je me suis réinscrit en première année de droit en septembre 2003, tout en poursuivant ma deuxième année d'histoire. Et l'aventure continua en septembre 2004, avec une deuxième année de droit et une troisième année d'histoire. En septembre 2005, ma licence d'histoire en poche, je n'ai continué qu'en licence de droit et pas du tout lorgné une maîtrise d'histoire, j'étais épuisé...




Au final donc, licence de droit à Orléans, maîtrise à Nanterre, un master recherche (ex-DEA) à Paris-II et un autre master recherche à Paris-I. Comblé, je le suis, pas de doute. C'est donc tout naturellement que les organisateurs se sont tournés vers moi pour la promotion du cursus de droit. Les lycéens m'ont posé des questions, donc. "Combien d'années d'études pour devenir avocat ?", "4", "comment se déroule un procès ?", "aucune idée, je n'ai jamais mis les pieds dans un palais de justice !", "pour être juge, il faut connaître toutes les branches du droit privé ?", "bah logiquement oui". Des questions très pertinentes, très sages. Un moment, j'ai eu l'audace d'avancer la "philosophie du droit" et "l'anthropologie juridique". Des yeux en boules de loto, j'ai remarqués. Une question m'a rapidement calmé : "on gagne combien là-dedans ?"...




Bon d'accord, j'avais travaillé la question avant le grand oral. Mais je me suis rendu compte que je n'avais qu'un lien très ténu avec le droit ou plutôt l'environnement judiciaire. Car j'ai toujours voulu enseigner le droit, jamais l'appliquer. Et quand on se fixe un but aussi catégoriquement, on perd la sagacité de se ménager une porte de sortie, en cas d'échec. Il faut toujours diversifier sa curiosité.




Plus je déclamais les branches du droit, plus j'avais mal à la tête. "Alors mes petits, on parle de summa divisio, c'est-à-dire la distinction fondamentale droit public/droit privé. Ensuite le droit public, c'est le droit constitutionnel, le droit administratif, le droit fiscal, les finances publiques (un délire), le droit international public. Le droit privé, c'est pis : droit de la famille, droit des obligations, droit des biens, droit du travail, droit des sûretés (une horreur), droit des affaires, droit commercial, droit international privé, droit pénal, etc. etc.". Et j'en suis arrivé à plaindre ceux qui voulaient entamer des études de droit...




Mais je me suis rattrapé : "faites du droit mes amis, car vous apprenez à raisonner, à écrire et à parler. Et surtout, vous devenez "conseil" pour vos proches, du moins pour ceux que ça intéresse". Moi, personnellement, j'ai toujours été un mauvais juriste. Un bon étudiant en droit certes (Assas et Sorbonne, s'il-vous-plaît) mais un mauvais juriste. Bon en dissertation et commentaire d'arrêt, nul en cas pratique. J'aurais perdu tous mes procès, j'aurais donné l'enfant au père après le divorce, condamné un voleur à des stages de citoyenneté à côté des femmes en niqab, je me serais trompé dans le calcul de l'impôt sur les sociétés, et je n'ai jamais rien compris au droit pénal. Et avec tout cela, j'avais "osé" préparer le concours de l'École nationale de la magistrature, moi un "publiciste". Je pleurais dans l'amphi, ah oui hein. "La solidarité dans le contrat", "l'impérialisme du droit pénal français", "les salaires dans les régimes matrimoniaux", "l'équité en droit civil". Depuis, j'ai un immense respect pour les avocats et les magistrats. J'admire toujours ceux qui s'occupent de choses qui dépassent mon entendement...




Heureusement, me suis-je dit, que personne ne s'est aventuré à me demander ce que je faisais aujourd'hui. D'ailleurs, on avait trouvé la parade avec le directeur, j'allais dire "je me prépare aux concours". Et s'il disait "lesquels ?", "tu diras diplomatie", "ok". Abdülhak Şinasi Hisar, dans son roman "Fahim Bey ve Biz", racontait l'histoire d'un monsieur très urbain et très cultivé, qui sortait tous les matins pour aller travailler. Il avait un bureau. Mais personne n'avait encore vu entrer un seul client. Et il donnait des conseils d'investissement très juteux à ses proches. On le remerciait, car il participait à leur essor. Il se terrait sous une pile de dossiers, créait des entreprises, tenait des conseils d'administration, écrivait les procès-verbaux, etc. Il travaillait dans sa tête, dans ses rêves. Il vivait par procuration. Il ne gagnait rien mais il louait des locaux, ajustait la production, empruntait aux banques. Tout cela dans son cerveau. Dernier conseil que j'avais donné aux lycéens : "ne naviguez jamais à vue, ayez rapidement un but professionnel, faites des stages, apprenez des langues, participez à des procès, à des concours de plaidoiries !". Une mère turque m'avait lancé : "teşekkürler Sami Bey !", "merci Monsieur Sami" (en turc, avant le nom appellatif "bey", on place le prénom et non le nom). J'ai ressenti un pincement; "Sami Bey"... Le syndrome "Fahim Bey"...




Et mon cousin sociologue m'a gentiment rappelé à l'ordre : "il faut se bouger pour trouver un travail, maintenant; et attention à ne pas trop t'exposer sur un blog, ça peut rebuter un employeur !". Il m'a énervé, évidemment. Je lui en veux de m'avoir réveillé. Mais il a raison. Voilà donc. Je le déclare solennellement : j'abjure toutes les idées que j'ai pu exposer dans cet espace dès lors qu'elles sont de nature à entraver ma future carrière. La "vraie" vie serait ainsi; et je m'y plie. En faisant patte de velours. Merci à toutes à tous, à bientôt, au revoir, à un de ces jours, adieu...

jeudi 31 mars 2011

Responsabilité de... se ménager


Nous sommes donc fixés. Les Etats-Uniens sont en Libye, nous a annoncé le Président Obama, pour défendre leurs valeurs. D'accord, il a rajouté "et nos intérêts" mais les experts le jurent, c'était pour apprivoiser les républicains qui n'ont que faire des interventions humanitaires. La vie n'est que recette ou dépense, pour eux. Le Président devait donc absolument avancer un argument beaucoup plus massif, c'est-à-dire ahumain. D'ailleurs, les "craintes" n'ont pas tardé à émerger : "jure-le qu'tu vas pas nous aventurer dans d'autres contrées, y a plus de pognon, guy !".


Dennis McDonough, le conseiller diplomatique de l'Empereur, a mis les points sur les i : "Nous ne prenons pas de décision en fonction d'un précédent ou d'un souci de cohérence, mais sur ce qui avance le mieux nos intérêts". Voilà bien un diplomate qui sait manier la langue du peuple. Tout est clair, aucune nuance, aucune porte de sortie "au cas où". La realpolitik réduite à sa plus simple expression. Le saint patron de cette "conception", n'est autre que le Sieur Kissinger. Celui qui incarne le cynisme complet, flanqué quand même d'un prix Nobel. Celui qui, confronté à la question de la persécution des juifs (ses coreligionnaires) en URSS, disait le plus naturellement du monde, attention pour les estomacs sensibles : "And if they put Jews into gas chambers in the Soviet Union, it is not an American concern. Maybe a humanitarian concern"... Maybe...


Kissinger, un vieux de la vieille, pourtant. Celui que Golda Meir avait calmé en moins de deux; alors que cette dernière demandait à Kissinger d'honorer sa judéité et d'aider Israël, il répondit : "je suis d'abord Américain, ensuite Autrichien, enfin juif". Golda Meir, un cerveau puissant, rétorqua au tac-au-tac : "ça tombe bien, chez nous, on lit de droite à gauche !". Ouahhh ! Ah oui hein, ça existe les répliques célèbres. Mustafa Kemal, par exemple. Alors qu'il recevait un ambassadeur important et qu'il voulait lui démontrer le degré de modernité que son peuple avait atteint, le domestique turc renversa la boisson sur le convive; un geste qui glaça l'ambiance. Le servant, tête baissée, tout penaud, s'attendit à une remontrance publique. L'ambassadeur savourait ce moment de gêne. Atatürk lui lança : "Milletim herşeyi bilir de, bir uşaklığı bilmez", "Excellence, mon peuple est capable de tout sauf la domesticité", en jouant sur les deux sens du mot "uşak" signifiant à la fois "servant" et "laquais"...


On sauve donc des vies humaines. Et on pense à l'avenir, aussi. C'est précisément le métier d'un diplomate. Et nulle honte à retourner sa veste. Les intérêts de la Nation priment sur toute chose. La Turquie, par exemple. Elle a pris la sage habitude d'agencer son discours officiel aux variations du vent. Ben Ali s'est enfui ? Le ministre des affaires étrangères jure qu'il ne demandait que cela. Moubarak vacille ? Le Premier ministre dispense un cours de théologie, rappelant au vieux lion qu'il y a un au-delà et des comptes à rendre. Khaddafi massacre ses sujets ? Le Président de la République se targue de n'avoir jamais invité le Criminel en visite officielle. Heureusement, Ahmadinajad n'avait pas cligné des yeux, la diplomatie turque n'a pas eu à s'adapter... De même pour l'autre "frère", Bachar Al-Asad, occupé à passer l'éponge, mais rien de grave pour le moment. Pas besoin de dégainer les grands principes...


La diplomatie turque pouvait, pourtant, invoquer la "doctrine Sarkozy" et se reposer pour un bon moment. Celle-ci nous enseigne que l'ancien colonisateur ne doit pas se lancer à corps perdu dans la dénonciation des violations des droits de l'Homme dans ses anciennes dépendances. Histoire de ne pas donner des verges pour se faire fouetter, car la pratique démontre que ces dernières s'emparent immédiatement de l'occasion pour fustiger le "néocolonialisme". Eh bien, ça tombait à pic pour le Grand Turc : les révoltes éclatent en Algérie, en Tunisie, en Egypte, en Libye, en Syrie, au Yémen, en Jordanie et au Bahreïn. L'ancienne terre ottomane (les Turcs ne parlent jamais de colonies)...


Encore plus flagrant : la Turquie, comme on le sait, avait horreur du mot "Kurdistan". Non pas pour qualifier sa propre zone géographique (qu'on appelle, depuis la République, le Sud-Est) mais pour parler de l'espace irakien. Alors les diplomates s'éreintaient à imposer une expression précise : "le Nord de l'Iraq". Et sûrement pas, "l'Iraq du Nord". Nuance. Eh bien, on apprend que tout ce pinaillage n'est que du passé. C'est que les intérêts sont passés par-là. On l'a dit, les pépètes n'ont pas d'odeur. Si bien que le Premier ministre de la République de Turquie se rend officiellement au Kurdistan irakien pour inaugurer l'aéroport d'Erbil, construit par les entreprises turques. Barzani qui était, hier, "un coupeur de routes" est devenu entre-temps, "Monsieur le Président"...


On n'oublie point la France, évidemment. Le Président l'a énoncé de manière beaucoup plus relevée : "pour la France, ce qui se joue, ce sont les relations avec les pays arabes pour les décennies qui viennent". Certes, on avait raté le coche en Tunisie et quelques diplomates, usant de "pseudos", comme les adolescents, avaient dénoncé l'amateurisme de la France. Nous eûmes même une ministre des affaires étrangères qui avait honte de sortir à l'étranger. Et pour couronner le tout, notre ambassadeur en Tunisie, le bouillant Boris qui épate tous les arabisants de l'Inalco, avait piétiné tout ce qui faisait les "valeurs tunisiennes" rabrouant journalistes et exposant son magnifique corps. Il avait dû s'excuser.


Bon ça pouvait arriver les dérapages. On avait vu plus grossier. Tzipi Livni, la ministre israélienne, disait fièrement en 2007 : "je suis avocate mais je suis contre le droit, surtout le droit international !". On avait vu plus candide, aussi; le Tunisien, un diplomate de carrière, qui était tombé dans les bras de MAM à sa première visite en France : "c'était le rêve de ma vie de vous voir Madame, je suis comblé". Bah, il avait été remercié à peine le pied posé sur le sol tunisien... Et on vient de voir plus, comment dire, impardonnable : le chef de la diplomatie libyenne vient tout bonnement de fausser compagnie au Guide et de se réfugier au Royaume-Uni; ça ne s'invente pas...


Sous Nasser, l'ambassadeur de Turquie, Fuad Tugay, avait fait parler de lui, aussi. Il était marié à une princesse égyptienne et pas de bol, la famille régnante avait été expédiée en 1952. La presse, exacerbée par les autorités, se mit à colporter des rumeurs de mauvaise vie concernant sa femme, restée en Egypte en tant que Madame l'Ambassadrice. Eh bien Fuad Tugay ne s'est pas démonté, un jour que le corps diplomatique fût invité à une soirée, le Turc, pour protester contre ces insinuations qui pleuvaient sur sa femme-princesse, refusa de serrer la main à Nasser : "je ne serre la main qu'aux seuls gentlemen". Le show fut court, Son Excellence, déclaré illico "persona non grata", dut plier bagage et "payer" : expédié comme un bandit, il fut soigneusement fouillé à l'aéroport en violation de la tradition diplomatique. Il faut dire qu'il l'avait cherché...

Jadis, Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général de l'ONU, avait fait un rêve : "la question de l'action internationale doit se poser lorsque les États (...) contreviennent aux principes fondamentaux de la Charte et lorsque, loin d'être les protecteurs de la personne humaine, ils en deviennent les bourreaux". Mitterrand avait trouvé une bonne formule, aussi : "aucun Etat ne peut être tenu pour propriétaire des souffrances qu'il engendre ou qu'il abrite". Des prises de position très généreuses, comme on le constate. Tellement surréalistes qu'on a envie de continuer par un "et si nos intérêts en venaient à s'accorder avec ladite action, ça ne serait que pure fortuité"...




Point besoin de tirer des plans sur la comète; c'est cruel mais c'est ainsi : dans les relations internationales, les larmes se monnayent. Car les guerres, les mouchoirs, les pansements coûtent chers. Et chaque dirigeant jette d'abord un coup d'oeil sur l'état de ses finances et sur le "revenant-bon" de l'action humanitaire. Les considérations d'humanité sont mécaniquement tempérées par le cadre prosaïque des capacités et des espoirs de pétrole et de gaz de chacun. Car, on veut l'escamoter, mais le président d'un Etat doit penser à sa réélection. Et nous autres, citoyens de cet Etat, ne sommes pas si généreux qu'on voudrait le croire. La responsabilité de protéger et de se ménager. Rarement l'une sans l'autre. Tiens, l'Afrique du Sud par exemple, la locomotive de l'Union africaine, elle a béni l'intervention; alors que l'UA est partagée. C'est qu'elle rêve de chiper un siège de membre permanent au Conseil de sécurité... Et, pardon, pense d'abord aux victimes libyennes. Officiellement...

dimanche 20 mars 2011

Au malheureux fait confort d'avoir compagnie dans son sort

"Les Français, à force d'immigration incontrôlée, ont parfois le sentiment de ne plus être chez eux ou bien ils ont le sentiment de voir des pratiques qui s'imposent à eux et qui ne correspondent pas aux règles de notre vie sociale". "Nos compatriotes veulent choisir leur mode de vie, ils ne veulent pas qu'on leur impose un mode de vie".


Voilà ce qu'en pense Monsieur le ministre de l'Intérieur. Alias, le cardinal Guéant. Avec un peu de retard, il rejoint enfin son collègue d'outre-Rhin qui avait dit des choses semblables mais de manière plus franche : "L'islam n'appartient pas à l'Allemagne". Le nôtre opte pour un langage diplomatique : "à force d'immigration incontrôlée". On a l'impression que Monsieur le Ministre de la République française parle des "boat people" qui déferlèrent sur le sud de la France avec boubous et voiles, cheveux crépus et barbes. Mais ça ne serait qu'une impression. Car le contexte n'orienterait pas vers cette interprétation.


M. Guéant voudrait signifier par-là, les musulmans. Il faudrait se mettre à la place d'un électeur du FN (que certains diffament en écrivant FHaine) pour comprendre la sentence. Le public visé devient alors, les immigrés et leurs descendants. Autrement dit, ces ouvriers qui furent appelés pour participer à la reconstruction de la France. C'est tout de même étrange car toutes les études montrent que les immigrés de la première génération se sont précisément fait un point d'honneur de rester discrets, histoire de ne pas bousculer la "cohésion nationale".


Monsieur le ministre ne parle pas de cette masse, non plus. Il parlerait de nous, des "descendants". Ce qu'il appelle "immigration incontrôlée" ne serait donc que les Français d'origine étrangère. Autrement dit, jusqu'à nouvel ordre, ses compatriotes. Lorsqu'on continue l'exégèse, on se rend compte que ce qu'il appelle "mode de vie" n'est rien d'autre que la religion de ces nouveaux Français. Et les pratiques qui s'imposent aux Français de souche, de culture catho-athée, ce sont les voiles, les barbes, les mosquées, des couleurs et des couleurs. Et "les robes longues", depuis peu... Les Français d'origine étrangère, donc. Ceux qui sont "communautariser" par un ministre de la République (toujours le même d'ailleurs, celui de l'Intérieur) et à qui on reproche ensuite d'entretenir un certain communautarisme. Bref, "l'altérité ne semble pas aller de soi pour ceux désignés comme "autres", en demande d'invisibilité et d'indifférence, à qui elle apparaît comme un moyen pour exclure du corps social, les empêchant de se fondre de façon individuelle et anonyme parmi les Français "normaux" par un effet de survisibilité négatif ou positif" (Leyla Arslan, Enfants d'Islam et de Marianne, p. 9).


Jadis, Nadine Morano avait déjà envoyé des messages : "le jeune musulman ne doit pas parler verlan et mettre sa casquette à l'envers". Pascal Clément aussi, avait dit une évidence : "le jour où il y aura autant de minarets que de cathédrales, ça ne sera plus la France". Brice Hortefeux, on connaît. Jean-Claude Gaudin fait également partie de la liste avec "le déferlement musulman". Françoise Hostalier aussi, avait eu son heure de gloire; elle ne comprenait pas, et nous avec elle, comment une femme pouvait assister aux débats de l'assemblée nationale avec un voile sur la tête. La "nargueuse" aurait dû être mise à la porte. Et Madame Hostalier s'était interrogée, et nous avec : "Mais comment une chose pareille peut-elle intervenir dans le temple des valeurs républicaines, dont l'un des piliers est la laïcité et l'autre, l'égalité entre hommes et femmes ?". Elle avait raison, Françoise. Même si j'eus préféré "l'égalité entre les femmes et les hommes"...


Le jeu continue. D'autres preux se lâchent. "C'est l'histoire d'un Arabe...". Ha ha, que c'est rigolo. Un Arabe parasite, vivant aux crochets de la société, avec sa CMU, son RSA, son APL et ses allocations familiales. Bah c'est vrai quoi. Chirac avait déjà relevé ce fait quand il était encore immature: "Notre problème, ce n'est pas les étrangers, c'est qu'il y a overdose. C'est peut-être vrai qu'il n'y a pas plus d'étrangers qu'avant la guerre, mais ce n'est pas les mêmes et ça fait une différence. Il est certain que d'avoir des Espagnols, des Polonais et des Portugais travaillant chez nous, ça pose moins de problèmes que d'avoir des musulmans et des Noirs […] Comment voulez-vous que le travailleur français qui habite à la Goutte-d'or où je me promenais avec Alain Juppé il y a trois ou quatre jours, qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15 000 francs, et qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50 000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler ! [applaudissements nourris] Si vous ajoutez à cela le bruit et l'odeur [rires nourris], eh bien le travailleur français sur le palier devient fou. Et il faut le comprendre, si vous y étiez, vous auriez la même réaction. Et ce n'est pas être raciste que de dire cela".


Et quand on lit que "les candidats UMP aux cantonales espèrent tirer profit de la sortie de Guéant", bah, ma foi, on relit la phrase. Et pour les enquiquiner, ces candidats UMP, on se demande s'il nous faut pas voter FN. Ah oui, tiens. Voter FN. Le candidat FN du canton de Montargis est très présentable, en plus. Au premier tour, il faut toujours voter pour un physique. Une théorie que je me suis faite... Et il faut choisir l'original à la copie. D'ailleurs, Marine Le Pen lui a lancé un bulletin d'adhésion à M. le ministre. Un honneur. Ça ne s'oublie pas dans une carrière politique...

On apprend en même temps que l'UMP vient de créer son "Union des Français musulmans", le groupement de ceux qui seraient en intelligence avec Monsieur le Président. Le Sieur Boubaker y figure-t-il, me suis-je immédiatement demandé. Instinctivement. C'est étrange comme réflexe... Un grand chapeau à la déclaration du MJS; très drôle : "Le FN l'a rêvé, l'UMP l'a fait : la création de la nationalité musulmane". Nous étions des Français musulmans; l'UMP nous a fait des Franco-musulmans. Notre ami UMPiste a mal rédigé, c'est bon, on ne va pas en faire un plat. Qu'il se cultive d'abord, ok. Rue la Béotie, des erreurs peuvent arriver. Le texte a d'ailleurs été retiré. Rue la Béotie...


Tiens, la Cour européenne participerait aussi de son côté, au débat sur le "mode de vie". Elle avait dit dans l'arrêt Dahlab contre Suisse (15/02/2001), s'agissant d'une institutrice voilée, que : "le Tribunal fédéral a justifié la mesure d’interdiction de porter le foulard prise à l’égard de la requérante uniquement dans le cadre de son activité d’enseignement, d’une part, par l’atteinte qui pouvait être portée aux sentiments religieux de ses élèves, des autres élèves de l’école et de leurs parents et par l’atteinte au principe de neutralité confessionnelle de l’école. (...) La Cour admet qu’il est bien difficile d’apprécier l’impact qu’un signe extérieur fort tel que le port du foulard peut avoir sur la liberté de conscience et de religion d’enfants en bas âge. En effet, la requérante a enseigné dans une classe d’enfants entre quatre et huit ans et donc d’élèves se trouvant dans un âge où ils se posent beaucoup de questions tout en étant plus facilement influençables que d’autres élèves se trouvant dans un âge plus avancé. Comment dès lors pourrait-on dans ces circonstances dénier de prime abord tout effet prosélytique que peut avoir le port du foulard dès lors qu’il semble être imposé aux femmes par une prescription coranique qui, comme le constate le Tribunal fédéral, est difficilement conciliable avec le principe d’égalité des sexes. Aussi, semble-t-il difficile de concilier le port du foulard islamique avec le message de tolérance, de respect d’autrui et surtout d’égalité et de non-discrimination que dans une démocratie tout enseignant doit transmettre à ses élèves".

Le voile de l'institutrice aurait des effets négatifs sur des enfants en bas âge. Mais quand il s'agit du crucifix, symbole beaucoup plus européen, la Cour nous surprend en changeant complètement de rhétorique. Et du coup, fait jaser. La célèbre affaire Lautsi contre Italie. L'histoire d'une mère athée qui voulait soustraire au regard de ces deux enfants de 11 et 13 ans, le crucifix qui trônait dans la salle de classe. "Contraire à mes convictions et donc à celles de mes enfants", avait-elle dit. Car l'article 2 du protocole n°1 à la CEDH assure : "Nul ne peut se voir refuser le droit à l'instruction. L'Etat, dans l'exercice des fonctions qu'il assumera dans le domaine de l'éducation et de l'enseignement, respectera le droit des parents d'assurer cette éducation et cet enseignement conformément à leurs convictions religieuses et philosophiques".

Le gouvernement italien se la jouait anthropologue : "mais non, la croix, c'est le signe de l'identité italienne, allez allez". Dans un arrêt du 18 mars 2011, la Grande chambre vient de lui offrir une épaule : "Il n'y a pas devant la Cour d'éléments attestant l'éventuelle influence que l'exposition sur des murs de salles de classe d'un symbole religieux pourrait avoir sur les élèves; on ne saurait donc raisonnablement affirmer qu'elle a ou non un effet sur de jeunes personnes, dont les convictions ne sont pas encore fixées" (§ 66). La Cour a bien conscience qu'elle ne peut pas mettre sous le boisseau l'arrêt Dahlab. Elle rappelle donc que "l'affaire Dahlab concernait l'interdiction faite à une institutrice de porter le foulard islamique dans le cadre de son activité d'enseignement, laquelle interdiction était motivée par la nécessité de préserver les sentiments religieux des élèves et de leurs parents et d'appliquer le principe de neutralité confessionnelle de l'école consacré en droit interne. Après avoir relevé que les autorités avaient dûment mis en balance les intérêts en présence, la Cour a jugé, au vu en particulier du bas âge des enfants dont la requérante avait la charge, que lesdites autorités n'avaient pas outrepassé leur marge d'appréciation" (§ 73). Comprenne qui pourra...


L'arrêt de chambre en date du 3 novembre 2009 avait, pourtant, donné raison à Madame Lautsi, car il s'alignait tout simplement sur la jurisprudence Dahlab : "La Cour reconnaît que, comme il est exposé, il est impossible de ne pas remarquer le crucifix dans les salles de classe. Dans le contexte de l'éducation publique, il est nécessairement perçu comme partie intégrante du milieu scolaire et peut dès lors être considéré comme un « signe extérieur fort » (Dahlab c. Suisse (déc.), no 42393/98, CEDH 2001-V). La présence du crucifix peut aisément être interprétée par des élèves de tous âges comme un signe religieux et ils se sentiront éduqués dans un environnement scolaire marqué par une religion donnée. Ce qui peut être encourageant pour certains élèves religieux, peut être perturbant émotionnellement pour des élèves d'autres religions ou ceux qui ne professent aucune religion" (§ 54-55) et "La Cour estime que l'exposition obligatoire d'un symbole d'une confession donnée dans l'exercice de la fonction publique relativement à des situations spécifiques relevant du contrôle gouvernemental, en particulier dans les salles de classe, restreint le droit des parents d'éduquer leurs enfants selon leurs convictions ainsi que le droit des enfants scolarisés de croire ou de ne pas croire. La Cour considère que cette mesure emporte violation de ces droits car les restrictions sont incompatibles avec le devoir incombant à l'Etat de respecter la neutralité dans l'exercice de la fonction publique, en particulier dans le domaine de l'éducation" (§ 57).



Non non, je rassure : je suis favorable à l'arrêt de la Grande chambre. Car je suis pour une totale liberté des signes et symboles religieux dans les administrations. Là n'est pas la question. J'ai toujours été opposé à la théorie de l'apparence. Dahlab était une mauvaise décision. L'arrêt de chambre, aussi. Effectivement, la croix peut être l'identité de l'Italie et elle devrait rester dans les salles de classe à partir du moment où il n'y a aucune pression sur les enfants. Le juge maltais Bonello, dans son opinion concordante à l'arrêt de grande chambre, a raison : "C'est à chaque Etat d'opter ou non pour la laïcité et de décider si – et, le cas échéant, dans quelle mesure – il entend séparer l'Eglise et la conduite des affaires publiques. Ce que l'Etat ne doit pas faire, c'est priver quiconque de sa liberté de religion et de conscience" (§ 2.3) et "en Europe, la laïcité est facultative ; la liberté de religion ne l'est pas" (§ 2.5). Ce Monsieur Bonello avait également participé à la décision Dahlab. Mais comme cette dernière était une décision d'irrecevabilité, le détail du vote n'est pas indiqué. C'eût été intéressant de voir s'il avait soutenu Mme Dahlab ou non. Dommage.


Ce qui dérange est cette "impression" de double standard. Les mauvaises langues vont encore souligner l'incohérence de la Cour pour une problématique qui est, en somme, identique dans les deux affaires : signe religieux ou pas, en classe ? Dans l'arrêt Lautsi, deux juges (sur 17) ont contesté la décision des majoritaires. Le juge suisse est allé plus loin; il a estimé que la présence du crucifix est beaucoup plus critiquable que le voile de l'enseignante : "La présence du crucifix dans les écoles est même de nature à porter plus gravement atteinte à la liberté religieuse et au droit à l'éducation des élèves que les signes vestimentaires religieux que peut porter, par exemple, une enseignante, comme le voile islamique. Dans cette dernière hypothèse, l'enseignante en question peut en effet se prévaloir de sa propre liberté de religion, qui doit également être prise en compte, et que l'Etat doit aussi respecter. Les pouvoirs publics ne sauraient en revanche invoquer un tel droit. Du point de vue de la gravité de l'atteinte au principe de la neutralité confessionnelle de l'Etat, celle-ci est donc moindre lorsque les pouvoirs publics tolèrent le voile à l'école que lorsqu'ils y imposent la présence du crucifix" (§ 6).


Bref, ce sont ces décisions, déclarations, agitations qui insufflent, qu'on le veuille ou non, un doute dans l'esprit des musulmans. Et vas-y pour une "impression" de "réserve" anti-musulmane. Il est sain de le savoir; lorsqu'on attaque régulièrement un élément de l'identité d'une personne, combien même cet élement reste insignifiant aux yeux de cette personne, celle-ci développe instinctivement un sentiment de défense. Même ceux qui sont fermement opposés aux groupes, clans, chapelles, etc. succombent et se mettent à serrer les rangs. Ceux qui s'entêtent à ne pas comprendre cette phrase de DSK ont maintenant un élément de réponse. Qu'avait-il dit : "Je me lève tous les matins en me demandant ce que je peux faire pour Israël". L'antisémitisme pousse tout juif qui se respecte à défendre coûte que coûte la seule institution qui apparaît pour lui, comme une émanation de son identité, l'Etat d'Israël. Eh bien, c'est le même réflexe pour les musulmans. Plus on les stigmatise, plus ils font bloc. Un ami me l'avait susurré : "DSK, c'est le candidat naturel des musulmans; on mange à la même écuelle". Je viens tout juste de comprendre...

lundi 7 mars 2011

Quand Jules Ferry rêvait : "Les questions de liberté de conscience ne sont pas des questions de quantité : ce sont des questions de principe"...

C'est donc ainsi. "Héritage chrétien" et "racine juive". Voilà l'ADN de la France. Monsieur le Président de la République l'a dit en personne. Et il a raison. Politiquement, historiquement, économiquement et culturellement. On ne va tout de même pas inventer à la Nation, une branche musulmane. Les musulmans d'Algérie n'étaient pas citoyens, on ne va pas prétendre le contraire. Non non, ça serait pure démagogie. Quoiqu'on ne sait jamais avec le Président. Il aime distribuer des "louanges de circonstances". L' "héritage chrétien", c'était devant les catholiques et la "racine juive" devant le CRIF. Peut-être que devant le CFCM, un jour,...


Le ministre de l'Intérieur allemand y est allé franco, lui : "Der Islam gehört nicht zu Deutschland". Et le représentant des Turcs d'Allemagne a immédiatement sorti les gants de boxe : "Wenn der Innenminister den Streit sucht, wird er ihn bekommen". Un béotien, assurément. Heureusement pour la France, les musulmans de céans sont plus lisses. Le CFCM s'excuse de devoir publier de temps en temps des communiqués pour rappeler le principe de laïcité ou demander de cesser de nous stigmatiser, nous autres citoyens FRANÇAIS mais musulmans. Ça arrive...


Depuis le temps pourtant, on avait compris. D'accord, la "culture" islamique ne fait pas partie de l'identité profonde de notre pays. En France, effectivement, les femmes voilées restent cloîtrées, on les dénomme "soeurs" et on leur voue un très grand respect. Du coup, quand leurs "consoeurs" musulmanes descendent dans les rues pour acheter du pain, les Français, les vrais, ceux de souche, de l'histoire longue et des sépultures, sont choqués. Oui, les Français, les authentiques, ne se perdent pas dans des salamalecs quand ils se croisent dans l'ascenseur; un simple "bonjour" et un hypocrite "au revoir" suffisent. Oui, les Français, les purs, sont des gens polis et ne comprennent pas l'hostilité de certains barbus à la mixité des sexes; les femmes et les hommes vivent en bonne intelligence, en toute égalité, dans les conseils d'administrations des plus grandes sociétés françaises, dans les assemblées parlementaires et surtout dans les foyers. Les études ont beau avancer le terrible chiffre de 80 % pour souligner la proportion des femmes dans les tâches ménagères, c'est du pipeau. Seulement 20 % des femmes occuperaient des postes de direction dans l'administration et 10 % dans les entreprises. C'est une farce. Oui, les Français, les canoniques, ne comprennent pas comment un livre saint peut autoriser la polygamie; car dans le pays, l'adultère est toujours un délit pénal et une cause péremptoire de divorce. Et surtout les Mitterrand et autres célébrités qui entretiennent maîtresses et assimilées ont, sans aucun doute, une ascendance islamique. Et l'assemblée nationale n'a nullement honoré, par une minute de silence, un des siens qui avait tué sa maîtresse...


Et surtout, les Français, les idéaux-typiques, sont pour la plupart athées et agnostiques. Résultat : on vit sous l'empire de la loi de séparation de 1905 mais avec l'état d'esprit de 1904 (cf. Jean Baubérot, L'intégrisme républicain contre la laïcité, pp. 161-174). Car les Français de souche reprochent aux musulmans de croire dur comme fer à cette fameuse laïcité de 1905. Alors que celle de 1904, celle du père Combes, sied plus à l'air du temps. Ce qu'on reproche aux musulmans français, c'est, au fond, de casser cette harmonie née du désenchantement. On doit tous êtres pécheurs, histoire de souder les rangs, face à un probable Dieu. C'est la psychologie du laïciste athée, un croyant comme les autres, en réalité : "je suis un croyant comme toi mais moi je pèche, alors toi aussi pèche, j'ai peur de me retrouver seul devant Dieu !". Combes n'était-il pas un séminariste...


Et on en vient légitimement à s'interroger sur la place de l'islam dans cette configuration, une religion si lointaine aux "moeurs républicaines", la fameuse "religion civile". Des gens se prosternent le fessier en l'air, jeûnent, vont se perdre dans les déserts en Arabie pour tourner autour d'un cube noir avec des millions de blancs, jaunes et noirs et en reviennent requinqués ! Quelle drôle de religion ! Alors que la Raison, fille des Lumières, mère de l'Idée-République, devrait suffire. Ces musulmans sont animés par l'instinct grégaire, par-dessus le marché. Les études ont beau démontré que les mariages mixtes explosent, que le nombre de lycées musulmans est inférieur à celui des lycées catholiques et juifs, que les parents fuient les banlieues pour assurer un meilleur avenir à leurs enfants et que les listes communautaires n'ont jamais percé lors des élections. Tronquées, assurément.


Un ministre de la République en vient à interdire aux mères voilées de prendre part aux sorties scolaires (décidément, on ne les aime que cloîtrées, dans ce pays). Motif : elles deviennent fonctionnaires pour une poignée de minutes. Donc ? Bah il faut que Madame Al-Hasnaoui, par exemple, "se la joue" fonctionnaire neutre. Elle est sans doute la femme de l'épicier du coin, tout le monde la connaît, toutes les maîtresses, tous les parents d'élèves, toutes les associations de parents la connaissent. Mais le directeur va quand même lui dire, toute honte bue, qu'elle ne pourra plus être "des leurs"; qu'elle ne pourra plus distribuer des boissons et des gâteaux, tenir la main aux écoliers, dont elle a beau connaître les prénoms par coeur puisque du même quartier. Désormais, elle pue. Au nom de la laïcité nouvelle version.


De bons chrétiens ont décidé de tenir des conventions sur l'islam. La deuxième religion de France. Monsieur Copé se fait ses petites fiches : par exemple, imposer les prêches en français, ça serait pas mal. Et les vieux de la première génération qui ont toujours du mal avec cette langue, se demanderont ce qu'ils font dans un édifice religieux où ils ne comprennent plus la "langue de travail". Et on sera contents. Un grand pas, assurément. Jadis, l'abbé Grégoire ne disait pas autre chose pour les juifs : "lorsque pour des affaires indispensables de leur religion, ils seront obligés de tenir conseil et de voter, un commissaire royal surveillera ces assemblées où tout sera traité en langue vulgaire" (Danièle Lochak, Le droit et les Juifs, p. 22). La République continuera à garantir, en théorie, le libre exercice du culte; article 1er de la loi de 1905, excusez du peu. Et à chaque fois qu'on verra le Sieur Copé chiper un micro pour exposer une nouvelle idée phare, on se rappellera cette phrase de Claude Chabrol et on apprendra à ne plus le prendre au sérieux : "Je pense qu'il faudrait instituer pour les hommes politiques une punition appropriée, le châtiment corporel élémentaire, autrement dit la fessée. C'est la seule manière d'empêcher les récidivistes de nuire. C'est pire que la peine de mort. Évidemment, la peine de fessée serait prononcée par la justice et par elle seule. Cela peut paraître complètement futile, mais je crois que cette idée restera comme le principal apport de mon existence à la société"... (Le plus drôle de l'humour de Coluche à Jean Yanne, pp. 109-110).


Il faudrait aussi imposer, à mon humble avis, aux associations cultuelles islamiques d'ouvrir leurs portes aux athées, chrétiens, juifs et je dirais même bouddhistes, histoire d'augmenter le "fun". Les appels à la prière sont déjà interdits, ça tombe bien. Il faudrait interdire les cours coraniques, les soutanes des imams, les calottes, les chapelets. Il faudrait déchirer le Coran, d'ailleurs; et sur la place publique. Je propose de faire lire la Constitution française chaque vendredi sur les quelques minarets de France. Quant à la viande halal, il faut, évidemment, supprimer cette bizarrerie. La circoncision, on attendra un peu. Le jour où les juifs seront d'accord, on la supprimera également. Les cantines scolaires qui tournent également avec les impôts des citoyens musulmans, refuseront de servir des plats halal. Idem dans les hôpitaux.


Et nous autres Français musulmans, nous présenterons une adresse à l'assemblée nationale, copiée sur celle des Juifs du 31 août 1789 : "Messeigneurs, nous venons vous prier de mettre fin à la longue oppression d'un peuple entier, en le rappelant aux droits communs d'humanité et de cité (...). Nous vous supplions de nous maintenir dans le libre exercice de nos rites et usages et de conserver nos mosquées, nos imams et nos associations cultuelles"... Ou devrait-on peut-être réunir une convention islamique et lui poser ces fameuses 12 questions que Napoléon avait posées aux Juifs avant de les prendre pour des êtres humains :

1) Est-il licite aux juifs [musulmans] d'épouser plusieurs femmes ?

2) Le divorce est-il permis par la religion juive [musulmane] ? Le divorce est-il valable sans qu'il soit prononcé par les tribunaux, et en vertu de lois contradictoires à celles du Code français ?

3) Une Juive [musulmane] peut-elle se marier avec un Chrétien, et une Chrétienne avec un juif [musulman] ? Ou la loi veut-elle que les Juifs [musulmans] ne se marient qu'entre eux ?

4) Aux yeux des Juifs [musulmans], les Français sont-ils leurs frères, ou sont-ils des étrangers ?

5) Dans l'un et dans l'autre cas, quels sont les rapports que leur loi leur prescrit avec les Français qui ne sont pas de leur religion ?

6) Les Juifs [musulmans] nés en France et traités par la loi comme citoyens français, regardent-ils la France comme leur patrie ? Ont-ils l'obligation de la défendre ? Sont-ils obligés d'obéir aux lois et de suivre toutes les dispositions du Code civil ?

7) Qui nomme les Rabbins [imams] ?

8) Quelle juridiction de police exercent les Rabbins [imams] parmi les Juifs [musulmans] ? Quelle police judiciaire exercent-ils parmi eux ?

9) Ces formes d'élection, cette juridiction de police judiciaire, sont-elles voulues par leurs lois, ou seulement consacrées par l'usage ?

10) Est-il des professions que la loi des Juifs [musulmans] leur défende ?

11) La loi des Juifs [musulmans] leur défend-elle de faire l'usure [d'emprêter de l'argent] à leurs frères ?

12) Leur défend-elle ou leur permet-elle de faire l'usure aux étrangers [d'emprêter aux banques] ?

Madame le Président de la République Marine Le Pen devrait s'affairer à cette tâche dès les premiers jours de son mandat en 2012. C'est donc une manie de la "France éternelle" que de convoquer, une par une, à peu près tous les cent ans, les différentes communautés qui essaient de la composer, pour lui arracher des serments de fidélité. D'un côté, c'est apaisant. En 2111, on rigolera comme on le fait aujourd'hui pour Napoléon et son délire. Ce n'est donc qu'un mauvais moment à passer. Dans un siècle, la victime sera une autre communauté. Qui d'ailleurs ? Les Mormons, peut-être. J'aurais 127 ans en 2111. Je ferais partie d'une religion respectable pour l'époque, nanik...


Régis Debray, un de ceux qui savent encore manier les bonnes formules (et qui, comble du paradoxe, ne siège toujours pas à l'Académie française !), disait jadis : "La démocratie, c'est ce qui reste d'une république quand on éteint les Lumières". Eh bien, nous, nous disons : éteignons les Lumières et permettons à ceux qui le veulent, à commencer par les religieux et religieuses de l'ordre régulier chrétien, de vivre dans leurs cavernes, leurs caves, leurs ténèbres. Car si la démocratie libérale m'honore en me laissant au milieu du gué, la république m'avilit en me prenant pour du bétail. Le choix est vite fait... Nous n'avons pas de cerveau à vendre. Ni bride ni éperon. Respect !
Ah j'oubliais, les Juifs de Paris avaient encore dit en 1789, "un objet unique domine et presse toutes nos âmes; le bien de la Patrie et le désir de lui consacrer toutes nos forces". Nous, musulmans de France, pensons la même chose. Wallâhi. Il suffit juste de nous en donner l' opportunité. Vive la France ! Vive la Démocratie ! ;)


Signé un troglodyte.

lundi 28 février 2011

Adieu Monsieur le Professeur !

A l'heure où les islamistes seraient sur le point d'arriver au pouvoir dans le monde arabe, leur devancier, celui qui a su intégrer l'islam politique dans le jeu démocratique, "l'islamiste" en chef de la Turquie, a définitivement jeté l'éponge. Un des derniers dinosaures de la scène politique turque vient de rendre l'âme. L'ancien Premier ministre, Necmettin Erbakan. A 85 ans. Terriblement affaibli, il avait tout de même repris le flambeau de l'islamisme en se faisant élire président d'une petite formation, le parti "Saadet" (parti du Bonheur). La veille de sa mort, sur son lit d'hôpital, il discutait encore de programme politique en vue de l'élection de juin. Et il promettait la victoire. Du classique Erbakan ! L'idéal jusqu'au bout. C'est un rescapé du régime kémaliste. Un vrai. Fouetté par trois coups d'Etat ou assimilés (1971, 1980, 1997), il s'est vu interdire quatre de ses partis par une justice partiale et fière de l'être (Milli nizâm, Milli Selâmet, Refah, Fazilet). Il n'avait plus que le "Saadet", parti qu'il voulait "refiler" à son fils. Et il n'a été "que" deux fois vice-premier ministre (dans les années 70) et une fois premier ministre (1996-1997).

Un islamiste bourgeois, accro aux cravates jaunes Versace, il fut. Fils de magistrat, membre d'un clan fortuné, il aurait fait un bon "kémaliste par destination". Erbakan n'a jamais versé dans le populisme pour se faire passer pour un "déshérité" ou pour cacher ou atténuer sa fortune; il avait sans doute compris que c'est en bourgeois que le peuple l'enviait. Sa villa d'Altinoluk, ses 148 kg d'or, ses appartements, terrains, comptes, tout ça faisait jaser dru. La rumeur voulait que la moitié d'Istanbul lui appartînt; l'autre moitié revenant à son frère...


Un islamiste des plus cultivés, raffinés et taquins. Un islamiste professeur en ingénierie mécanique (il a mené le projet sur le char Léopard en Allemagne). Le fameux "professeur du moteur" (motor profesörü). Un islamiste qui est passé par les écoles allemandes. Un islamiste lauréat dans tous les concours et examens qu'il a passés. Tout le monde s'accorde à reconnaître son intelligence débordante. D'ailleurs, tout le monde l'appelait "Hoca", "Professeur". Plus jeune maître de conférences de Turquie (doçent) à l'âge de 27 ans, il devient professeur des universités à 39 ans. Les journalistes le font "professeur agrégé" à 27 ans ce qui dans le contexte turc, ne veut rien dire. Dans le système universitaire turc, après le doctorat, on devient "yardimci doçent" (maître de conférences-adjoint), ensuite "doçent" et enfin "profesör" en rédigeant à chaque fois, une nouvelle thèse. Donc à l'âge où ses semblables bouclaient leur thèse, ou cherchaient un poste de yardimci doçent, Erbakan obtient, lui, le grade de doçent. Et fut professeur à 39 ans, soit la moyenne nationale. On peut même dire assez tardivement par rapport à sa propre situation puisque les maîtres de conférences doivent impérativement attendre 5 ans avant de passer le professorat; or il a attendu 12 ans ! C'est vrai qu'être sacré professeur des universités à 32 ans aurait gêné tant d'universitaires...

A la question de savoir pourquoi, avec un tel cursus, il avait quitté l'université et s'était lancé dans l'arène politique, il répondait : "à l'université, je racontais la théorie, mais dans les faits, dans la pratique de mon pays, il n'y avait pas de moteur; c'était comme une blague ! J'ai compris que tout se dénouait au niveau de la politique. A quoi bon être un professeur renommé si dans mon pays les femmes s'épuisent à laver le linge au bord des rivières !".

Et cette élégance qui le caractérisait. Loin du barbu assoiffé de sang, postillonnant à tout-va, visage morbide et revanchard. Un sourire éternel. Il fut surtout un grand, très grand, immense orateur. Bölükbaşı, Demirel et lui. Les mammouths du verbe.

Ironie de l'histoire : il était né un 29 octobre (date de la proclamation de la République en 1923) et il est mort à la veille du 28 février. Le 28 février 1997, les militaires lui intimèrent de quitter le pouvoir. Ses slogans "l'ordre juste" (âdil düzen) et "vision nationale" (milli görüş) ont toujours fait sursauter le régime. Ses partis ont été interdits à tour de bras. On se rappelle tous l'arrêt Refah Partisi contre Turquie (arrêt de chambre le 31 juillet 2001 où je partage l'opinion dissidente (je note qu'Ergun Özbudun, constitutionnaliste le plus célèbre de Turquie, qui passe aujourd'hui pour un AKPiste, défendait, à l'époque, les positions de l'Etat turc en tant qu' "agent du gouvernement") et l'arrêt de grande chambre du 13 février 2003).

Il était parti sans pleurer. C'est resté célèbre : il aurait même accompli une prière de remerciement à Dieu (şükür namazı !) lorsque la Cour constitutionnelle a interdit le Refah. La pure tradition du respect à l'autorité. Alors qu'il pouvait faire descendre ses troupes dans les rues; son parti comptait à l'époque 4 millions d'encartés (membres et non votants !). C'est ce qu'on appelle un homme d'Etat. On s'en souvient, Ecevit avait pleurniché devant la Turquie entière lorsque le Président de la République lui avait balancé, en plein conseil des ministres, le livret de la Constitution sur la figure. On avait eu la crise économique de 2001 et la victoire de l'AKP en 2002 face à cette classe politique incompétente et passablement corrompue...

Süleyman Demirel, 87 ans, l'ancien Président de la République au moment du 28 février 1997, a salué la mémoire d'un condisciple (même promotion à l'Université technique d'Istanbul) et d'un ami. C'est le dernier "mohican".

Tous ses disciples sont à la tête de l'Etat; en tant que politiciens ou hauts fonctionnaires. Le Président Gül, le Premier ministre Erdogan, le Président de l'assemblée Sahin, le Vice-Premier ministre Arinç. Rappelons que les mairies d'Istanbul et d'Ankara sont, depuis 1994, les chasses gardées de ses anciens fidèles.

Ce n'était donc ni un épouvantail ni un ringard. On se souviendra d'un homme à l'humour exceptionnel. Une de ses prestations où il avait mis à terre les grands pontes de la vie politique de l'époque, Demirel, Erdal Inönü, Mesut Yilmaz, Bülent Ecevit, lors d'une émission télévisée reste dans les mémoires. C'était en 1992. A faire écouter dans toutes les écoles de sciences politiques. Il avait lâché : "notre nouvelle ministre de l'économie a dit à l'assemblée nationale qu'elle avait eu l'honneur de présenter son programme économique au FMI avant de le soumettre au Parlement. Et elle s'en réjouit !". Cette ministre était Tansu Çiller, celle qui allait devenir sa partenaire lors de la coalition gouvernementale en 1996...

Lorsque Sait Paşa mourut, l'historien Abdurrahman Şeref aurait dit : "mais comment peut-on enterrer un tel cerveau !". Eh bien, ces mêmes paroles se trouvent dans toutes les bouches de la Turquie. Car quelle que soit notre propre idéologie, on doit pouvoir dire, sans honte, sans gêne, que Necmettin Erbakan n'a pas démérité et que malheureusement la Turquie n'a pas pu profiter d'un tel cerveau... Cette légende noire que les militaires du 28 février 1997 ont essayé de lui coller a tout détruit. Où sont-ils d'ailleurs, ces militaires ? Quelqu'un se souvient-il de leurs noms ? Ah oui, la moitié en prison dans le cadre de l'affaire Ergenekon, et l'autre moitié vivant, déconsidérée, la peur dans le ventre. Monsieur Erbakan aura, quant à lui, les plus ferventes prières lors de ses funérailles. L'armée ne vient-elle pas de publier une déclaration de condoléances qui loue le calibre scientifique et politique d'Erbakan ! Ultime pied de nez du "Hoca", en pleine vigile du 28 février, fête kémaliste par excellence...

lundi 14 février 2011

"Les Frères juifs"

C'est vraiment étrange. Le peuple égyptien fait une révolution mais personne n'est content. Personne, les dirigeants étrangers, je veux dire. On les voit défiler, pourtant. Les risettes sont bien là, les félicitations fusent, quelques hourras s'entendent. Mais il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Non, ils ne pleurent pas le départ de Moubarak. Ça au moins, on le sait. Ils ont besoin de son ombre, pas de lui physiquement. Ils n'ont pas tous mal dormi non plus au même moment, ça ne colle pas. Hmm. Elles restent crispées, pourtant, les bouilles.

La patience, mes petits. Il suffit juste d'attendre la fin des discours pour tout comprendre. "C'est bien, bande de bouseux, vous avez bien fait, vous allez apprendre à jouer à la démocratie, vous le méritez, évidemment, sans doute, c'est dans l'ordre naturel des choses, c'est bien, on est contents pour vous hein, mais... euh... c'est qu'il faut nous le jurer maintenant, d'accord, ah qu'ils sont mignons !, hahaha, allez dites-le, vous n'allez pas envahir Israël hein ?"...

Ahhh ok ! Israël. La passion occidentale. J'avoue qu'on avait le droit de ne pas penser spécialement à la sécurité d'Israël dans ce moment de liesse. Ça me rappelle l'ancien premier ministre turc, Necmettin Erbakan, et sa fameuse réplique quand la classe politique traditionnelle lui disait qu'on ne pouvait rien faire à Chypre sans l'onction des Américains : "Bana ne Amerika'dan !". "Je m'en fous de l'Amérique". C'est étrange, on a envie de dire "on s'en fout d'Israël" mais on ne le dit pas évidemment; on est bien élevés. Et on ne veut surtout pas passer pour un "renieur" de l'Etat d'Israël et corrélativement pour un antisémite...

Mais on vit dans des pays qui ont malheureusement décimé des millions de juifs et qui font tout, aujourd'hui, pour se faire pardonner. Fallait y penser. La dame Merkel, par exemple, elle se devait d'être ferme. Son pays a commis un crime qu'un cerveau humain n'arrive toujours pas à concevoir : brûler des êtres humains d'une manière mécanique...

La souffrance du peuple égyptien sous la dictature, peu importait. L'essentiel, c'était la stabilité donc la sécurité d'Israël; comme si une Egypte islamiste allait forcément embraser la région. On a déjà eu des talibans en Afghanistan, on a toujours les mollahs en Iran et les wahhabites en Arabie Saoudite. Israël est toujours là. Elhamdulillah cela dit. Mais c'est le basculement égyptien qui fait le plus sursauter. C'est comme ça. Ça plombe l'ambiance, évidemment. Car du coup, on se rend compte que la soi-disant seule démocratie de la région fait sa lippe. Une sorte de discourtoisie.

C'est connu : lorsqu'on confie la bride à un peuple musulman, il la refile aux extrémistes. L'Iran en 1979. La Palestine en 2007. Et en forçant les traits, et pour faire jouir les laïcistes turcs, la Turquie en 1950. Car le dogme musulman ne saurait prévoir la démocratie. Des élections libres, non mais ! Des lois faites par les hommes ! Astaghfiroullah... Il faut les "dresser", les musulmans. C'est que leur Livre, qu'ils disent sacré, est systématiquement brandi comme la meilleure Constitution possible. Tu veux du droit pénal ? Tout y est. Tu veux du droit commercial ? Des détails à foison. Du droit civil ? Plus épais que le code civil français. De la science politique ? Allahu ekber...

Voilà donc ce qu'on pourrait voir si les islamistes arrivent au pouvoir en Egypte :
- La tyrannie de la majorité musulmane.
- Un système multijuridique en fonction de la confession des citoyens.
- Des tribunaux propres pour les religieux, disons les oulémas.
- Une discrimination officielle et officieuse contre les minorités ethniques et religieuses.
- Des discours de haine et des appels à la discrimination notamment s'agissant de la location de logements aux juifs.
- Une délégitimisation assurée de l'Etat d'Israël.
- Des racistes décomplexés, membres de la coalition gouvernementale.
- Des obstructions aux activités des organisations de défense des droits de l'Homme.
- Impossibilité de contracter un mariage civil donc mixte.
- Une liberté de ton illimitée pour les oulémas.
- Occupation de territoires voisins.
- Autorisation donnée aux religieux de faire circuler des bus où les femmes sont soigneusement logées à l'arrière.
- Un serment de fidélité à un État islamique.
- Les critères de nationalité définis en fonction de la religion donc par les oulémas.
- Une pression sociale pour le respect des règles religieuses en public.
- Une pression politique sur les journalistes.

Il suffit juste de remplacer "oulémas" par "rabbis", "musulman" et "islamique" par "juif", "Israël" par "Palestine" et "juif" par "arabe". Vous avez bien compris : on parle bien de la situation actuelle de l'Etat d'Israël, "la seule démocratie dans la région". Cette fameuse "villa dans la jungle", chère à Ehoud Barak. Les "Frères" sont déjà au pouvoir, en réalité. Là-bas, oui; et ils ont peur de voir leurs affidés percer en Egypte. On en rit ou en pleure, au fait ?

mardi 8 février 2011

Vive le Roi !

Une nouvelle révolution, nous dit-on. L'Egypte s'agite, Moubarak semble vaciller, les Frères musulmans semblent percer. Un "étranger" qui se nomme El Baradei apprend à sortir dans les rues égyptiennes et à se faire bousculer dans la bonne humeur tandis qu'un oligarque, Amr Moussa, se la joue démocrate et se fait déjà porter sur les épaules. Celui-là même qui avait dû se rasseoir rapidement sur les instances de Ban Ki-Moon alors que le Turc Erdogan claquait la porte. A Davos. Il faisait "pitié" à l'époque, passez l'expression. Aujourd'hui, comme les dés sont jetés, il gagne en confiance. Les serviteurs de Moubarak rectifient leur titulature, c'est la mode. "Ah non alors ! J'étais ministre de la République égyptienne, pas de Moubarak ! Allez, allez, dans les révolutions, il ne faut pas se poser trop de questions !"...


Tout le monde a les yeux rivés sur la "rue arabe". Et sur le "modèle turc". Car il faut démontrer aux gens affolés que l'islam et la démocratie sont compatibles. Israël pique une rage, par exemple. Il préfère les dictatures; apologie de la laisse. Car il pense d'abord à son peuple, il faut le comprendre. C'est que la démocratie, dans un pays arabe, serait contre-productif : elle laisse le gouvernail aux anti-démocrates, comprenez les islamistes. Et les islamistes veulent assidûment la destruction d'Israël. Les Palestiniens, par exemple. On leur avait dit de voter. Ils l'ont fait, d'ailleurs. Mais mal. Malheur au technocrate qui, un beau jour qu'il s'ennuyait dans son bureau du 15è étage, avait décidé d'exporter la démocratie ! Depuis, la sentence s'est imposée : les Arabes sont immatures...


A Istanbul, l'éternelle capitale de l'Empire, une vieille dame suit, sans doute de très près, la déflagration. La dernière "Première Dame" de la monarchie égyptienne, la princesse Fatma Neslişah. Elle vient d'avoir 90 ans. Épouse du Régent égyptien Muhammed Abdulmümin (1952-1953). Mais surtout, petite-fille du dernier sultan ottoman Vahidettin Mehmet VI, par sa mère (Sabiha Sultan, la femme dont Mustafa Kemal avait demandé la main mais qui avait refusé) et petite-fille du dernier calife Abdülmecid Efendi, par son père. La dernière sultane ottomane à être née sous l'empire et donc mentionnée dans le registre impérial des naissances.


L'Egypte, comme on le sait, a été dirigée par des familles étrangères. Des xénocraties, sans interruption depuis les Pharaons. Ce n'est qu'à partir de Naguib et surtout de Nasser que les Égyptiens ont repris leur destinée. C'est que la dynastie Mehmet Ali était une famille ottomane. On parlait le turc dans la cour du Khédive, devenu un temps Sultan et à partir de 1922, Roi d'Egypte. C'est un peu comme les Bernadotte en Suède. Une famille française. J'ignore si ces derniers parlent toujours le français, la langue de leur ancêtre qui, faut-il le rappeler, a toujours eu du mal à parler le suédois...


Le roi Fârûq (1936-1952) avait fini par abdiquer en faveur de son fils, un bébé de 6 mois, Fouâd II. La Régence fut assurée par le prince Abdulmunim, le mari de la princesse Fatma Neslişah. Elle ne durera qu'un an. Le roi Fouad II vit actuellement en France. Sa tante, Fawzia Shirin, une des plus belles femmes au monde, était la première épouse de Reza Pahlavi. Elle aussi, a 90 ans. Et vit en Egypte.


Neslişah Sultan est la "grand-mère" des Ottomans. Celle qui, après le décès d'Osman Ertuğrul Efendi, le chef de la maison impériale décédé en 2009, avait conseillé de ne plus parler de "dynastie" mais de "famille" ottomane. En effet, tous les princes actuels sont nés après la République et ne peuvent donc témoigner d'une quelconque connaissance des habitudes impériales. Cette proposition avait provoqué quelque remous au sein de la "dynastie".


Le Roi Fouâd II aurait envoyé un message de soutien au processus de démocratisation en cours. Car, au fond, qui d'autre qu'un monarque peut avoir une franche passion pour le pays. Son pays. A-t-on déjà entendu un dictateur qui attendrit ? Ils sont tous voués au diable. Les dictateurs se suivent. Les princes et princesses demeurent. Tiens; eh si on rétablissait la monarchie en Egypte ? Fouâd II est là. Prêt, sans doute. Il ne va tout de même pas refuser la Restauration. Et il parle arabe, lui. C'est qu'il s'y est mis. Un bel exemple pour les membres de la famille ottomane qui justifient leur méconnaissance du turc par l'exil. Kenizé Mourad disait encore, samedi dernier, qu'elle n'avait pas le temps ! Bouououh... Allez les Ottomans ! Un peu de courage ! C'est que les réunions de famille ont l'air un peu cacophonique...

mardi 1 février 2011

Linguistique

On se rappelle la scène : à l'occasion d'une réunion des patrons européens, le baron Seillière, leur chef, se mit à parler en anglais. Pas de bol, Chirac était également dans l'assistance. Monsieur le Président s'en indigna et décampa sans tambour ni trompette. Histoire de se payer, sans doute, un scandale que les annales retiendront. Et elles le retinrent. Le Français Chirac contre le "vendu" Seillière. Il rouscailla quelque temps, le Président. C'est qu'il s'était créé une consigne : dans une enceinte internationale où les traducteurs sont nécessairement présents, un Français doit parler en français. Même s'il maîtrise à merveille l'anglais. Cette consigne découlait d'une politique typiquement française : lutter contre la suprématie de l'anglais et retarder autant que possible le "naufrage". Avec une pointe d'arrogance, évidemment. Nous sommes tous charmés de voir des dirigeants étrangers parler notre langue; les Elisabeth II, Blair, Barroso, Berlusconi, etc. etc. Les nôtres sont beaucoup plus réservés; même s'ils connaissent la langue de Babeth (et il y en a, à commencer par Chirac), ils préfèrent tonitruer en bon patois, euh, pardon, français.

Le français, cette langue dont tout le monde se plaignait jadis. Jean-François de La Harpe, messires, en 1790 : "Il est démontré que nous n'avons point de déclinaisons; que nos conjugaisons sont très incomplètes; que notre construction est surchargée d'auxiliaires, de particules, d'articles et de pronoms; que nous avons peu de prosodie et peu de rythme; que nous ne pouvons faire qu'un usage très borné de l'inversion (...)" (cité par Gilles Philippe, Le français, dernière des langues. Histoire d'un procès littéraire, p. 12). Madame Dacier en 1711 : "toujours prisonnière dans ses usages" (p. 24). Fénelon en 1714 : "Notre langue manque d'un grand nombre de mots et de phrases" (p. 24). Même d'Alembert en 1773 : "Aucune langue sans exception n'est plus sujette à l'obscurité que la nôtre (...)" (p. 54). Et même Voltaire en 1766 : "Je vois en vous lisant la supériorité que la langue italienne a sur la nôtre; elle dit tout ce qu'elle veut, et la langue française ne dit que ce qu'elle peut" (p.80) ou encore la "langue française, cette gueuse pincée et dédaigneuse, qui se complaît dans son indigence" (p. 179). Rousseau devait bien être dans les parages : "(...) il n'y a ni mesure ni mélodie dans la musique française, parce-que la langue n'en est pas susceptible; le chant français n'est qu'un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue" (p. 217). Enfin, Cioran : "le français est une langue arrêtée" (p. 275). Ernest Renan qui aimait à rester poli pour le français, s'en prenait avec enthousiasme à l'arabe, lui : "L'unité, la simplicité qui distinguent la race sémitique, se retrouvent dans les langues sémitiques elles-mêmes. L'abstraction leur est inconnue; la métaphysique, impossible" (cité par Djamel Kouloughli, "Langues sémitiques et traduction. Critique de quelques vieux mythes", in Les Grecs, les Arabes et nous. Enquête sur l'islamophobie savante, p. 93).

Bref. Chirac avait sans doute raison en tant que président de la République française. Mais sur le plan de la pratique, il fallait absolument que la digue finît par céder. Voilà ce qui est fait. Car dorénavant, les Français apprendront l'anglais à partir de 3 ans. Quoi qu'on dise, l'anglais doit être être enseigné en priorité. Nous ne vivons malheureusement pas dans une bulle. Claude Hagège, lui, préfère commencer par d'autres langues puisque l'apprentissage de l'anglais s'imposera forcément un jour ou l'autre. Par exemple, l'allemand, l'espagnol, le portugais, l'italien. Et il conseille plutôt l'âge de 6 ans et non 3. Il a sans doute raison sur ce dernier point. Il nous apprend en même temps que la date fatidique pour apprendre une langue, sur le plan de la phonétique, c'est 11 ans. Autrement dit, passé cet âge, l'enfant n'est plus capable d'adapter son larynx à la bonne prononciation. Et c'est bien la raison pour laquelle, je pense que c'est l'anglais qui doit être enseigné dès la primaire puisqu'en 6è c'est-à-dire à 12 ans, ça sera phonétiquement trop tard.

Tous ceux qui apprennent ou ont appris des langues le savent; il faut un sacré temps et une bonne méthode. Et la bonne méthode, c'est Claude Hagège qui nous la décrit : "Ainsi, loin qu'il faille enseigner à l'enfant des listes de mots isolés, ce sont, au contraire, des listes de phrases qu'il convient de lui faire apprendre, dès qu'il a atteint le stade de la communication, même élémentaire, dans la langue" (L'Enfant aux deux langues, pp. 66-67). Autrement dit, commencer par des "automatismes lexicaux" et ensuite glisser vers la grammaire et le lexique. On sait qu'il faut à peu près 400 heures pour commencer à parler une langue. Georges Dumézil, lui, le dinosaure, l'ami des Turcs (il parle de Mustafa Kemal, à partir de 5:00), l'ami des Ossètes, l'ami de Tevfik Esenç (dernier oubykh), préférait la méthode intensive (tout comme le polyglotte turc le plus connu, l'historien Ilber Ortayli). Mais il distinguait bien deux choses : le fait de "parler" des langues et le fait de les "manier". On peut lire et comprendre une langue sans forcément la parler. Les Français, par exemple, manient tous tant bien que mal, l'anglais, l'allemand ou l'espagnol puisque tout le monde a étudié une LV1 et une LV2.

Méthode intensive, donc. Prendre, par exemple, un livre en allemand en édition bilingue, et le lire toute la journée. A force, la morphologie saute aux yeux, les mêmes mots reviennent, on transpire, on s'arrache les cheveux mais au final, on "manie" l'allemand... Il faudrait essayer, pas de doute. Libérer tout un dimanche pour apprendre une langue. C'est sans doute vrai puisque Dumézil le dit. Lui qui maniait quelques dizaines de langues. Moi, j'ai plutôt l'impression qu'il fait le modeste; c'est un génie, un cerveau puissant, un stakhanoviste. Car apprendre le vieil islandais, euh, il faut avoir une sacrée motivation...

C'est la définition même de l'intellectuel; par exemple, pour moi, un intellectuel français doit maîtriser le latin et le grec ancien comme l'intellectuel turc doit connaître le vieux turc, l'osmanli. Soit dit en passant, une rareté. On a même vu des historiens ou des professeurs de littérature, patauger. Les "intellectuels" turcs, juristes, professeurs, journalistes, écrivains, sont pour la plupart incapables de lire une lettre que leur grand-père avait écrite à leur grand-mère; de là, à devenir un intellectuel... Car l'osmanli s'écrivait avec l'alphabet arabe version persane et avait emprunté énormément à ces deux langues. Et la République kémaliste ne voulait surtout pas que les jeunes esprits s'embrouillassent avec cette "scorie". Rappelons que l'osmanli n'est même pas enseigné dans les écoles turques, aujourd'hui encore; si bien que les écoliers qui lisent la littérature turque du début du XXè siècle passent par des traductions...

Alors qu'il n'est pas difficile de s'y mettre puisque le Turc ordinaire est déjà en quelque sorte bilingue. Le vieux turc et le turc moderne n'ont rien à voir mais le vieux turc, dans sa version latine désormais, s'écrit et se parle toujours. En tout cas, dans les rares cercles cultivés. Par exemple, un Turc utilise "yüzyıl" pour le siècle mais il se rappelle aussi "asır" qui vient de l'arabe "asr". Toujours en vigueur. Ou encore "etken" (facteur) en même temps que "âmil" (d'origine arabe), "gelenek" (tradition) et "anane" (origine arabe), "ak" (blanc) avec "beyaz" (origine arabe), "zorla" (par la force) avec "cebren" (arabe), "kanıt" (preuve) avec "delil" (arabe), "etkin" (actif) et "faal" (arabe), "yargıç" (juge) et "hâkim" (arabe), "göçmen" (immigré) et "muhacir" (arabe), "öpücük" (bisou) et "buse" (d'origine persane), "kaygı" (inquiétude) et "endişe" (persan), "ay ışığı" (clair de lune) et "mehtap" (persan), etc.

L'anglais, donc. Selon Claude Hagège, c'est une langue complexe. Plus complexe que l'allemand, par exemple. "L'anglais est (...) une langue à très forte dominance de la composante germanique. Il reste que cette triple appartenance celtique, latine et germanique en fait une langue fort composite, et de ce fait assez complexe. D'autre part, la phonétique de l'anglais est très ardue" (Dictionnaire amoureux des langues, p. 177). L'allemand m'a l'air plus difficile, moi, personnellement. Quoique je ne sois pas non plus un as en anglais. Parce-qu'au fond, l'anglais académique ne demande aucun effort de compréhension. C'est du quasi-français. C'est l'anglais littéraire qui pose, effectivement, problème.

En tout cas, je suis bien content d'avoir "reçu" le turc et de ne pas avoir eu à l'apprendre ab initio. Car c'est une langue agglutinante donc très difficile. Je me suis amusé à lire la Méthode de turc de Michel Bozdémir et j'admire vraiment les étudiants de l'INALCO qui s'y collent. Admirez : Parislileştiremediklerimizdensinizdir... Il y a le ı, aussi. Le i sans point. Qui se prononce comme le ы en ossète (et donc en russe). Ca s'appelle, tout simplement, "la voyelle fermée postérieure non arrondie"... Pour la prononcer, il faut "d'une part la légère ouverture des lèvres, d'autre part leur étirement et leur rétraction, enfin la position de la langue à l'arrière du palais" (L'Enfant aux deux langues, p. 172). Très important car le sens change. Michel Bozdémir donne l'exemple de dış (l'extérieur) et diş (la dent) ou encore sınır (la frontière) et sinir (le nerf). Yâ Rabbi şükür...

Malheureusement, les enfants d'immigrés ne mettent pas à profit ce don. Et ce qui est encore plus regrettable, c'est que la plupart ne maîtrisent correctement ni le français ni leur langue d'origine. Résultat : un pataugis qui les disqualifie des deux sociétés dans lesquelles ils doivent vivre et s'intégrer. La lathophobie les enfonce encore plus. Or, leur bi voire trilinguisme est ce qu'ils ont de plus précieux. La langue ouvre à une autre culture et à une mine d'informations. L'échec de l'intégration n'est rien d'autre, en réalité, qu'un échec linguistique. Surtout en France où le "bien parler" et le "bien écrire" sont, au fond, les seuls marqueurs sociaux. Et l'anglais à 3 ans n'aidera, sans doute, pas. Des trilingues en herbe finiront ainsi semi-lingues. Et rebelote, on revient à la case départ : l'échec des politiques d'intégration et l'indolence des familles immigrées; il faut dire ce qui est...