jeudi 20 mai 2010

Bay bay...

C'est grandiose, tout de même. Le CHP, parti de "gauche" nationaliste turc, explose en direct. On s'en souvient, son leader, Deniz Baykal, avait quitté la scène politique après qu'une vidéo le montrant en plein adultère, avait été diffusée. Dans la foulée, un député en vue, Kemal Kılıçdaroğlu a annoncé sa candidature à la présidence.


Chose étonnante, le vieillard en titre du parti, l'indéboulonnable secrétaire général, Önder Sav, a lâché Baykal, son ami, son collaborateur, son alter ego, son confident de 40 ans. Le "maire du palais" a décidé de soutenir Kemal Kılıçdaroğlu. Immédiatement le conseil de direction du parti s'est réuni pour lancer un appel solennel à Baykal afin qu'il reprenne les rênes du parti. On apprend que la réunion a été houleuse, Önder Sav ayant été honoré du classique "agent de la CIA" par un cerveau brûlé; celui-ci a immédiatement quitté la salle et s'est présenté devant les caméras de télévision pour railler les dirigeants du conseil de direction ! Un déchirement interne ! Le trésorier du parti, de son côté, a pris la parole pour lire la déclaration du conseil et appeler Önder Sav à la démission; ce dernier l'a invité à aller se faire voir... Et comme l'opportunisme n'a jamais tué personne, les 2/3 des députés et la quasi-unanimité des présidents de fédérations ont fait acte d'allégeance au candidat Kemal Kılıçdaroğlu !


Pour ceux qui suivent la vie politique turque, c'est tout bonnement révolutionnaire, le vieux lion a été évincé; il est vrai qu'un homme immoral n'aurait plus été crédible; même moi qui suis très très indulgent dans les affaires de moeurs, j'aurais sans doute éclaté de rire si je voyais Deniz Baykal prendre son air sérieux et défendre le droit des femmes, par exemple... Désolé. Ce n'est pas tant le fait qu'il a trompé sa femme qui me trouble, c'est l'état dans lequel on le voit dans la vidéo. Ce sentiment qui, quoi que l'on fasse, ne s'effacera jamais. C'est vraiment dommage. D'ailleurs, le Premier ministre Erdogan a déjà commencé les insinuations : "alors que nous nous démenions au Parlement pour changer la Constitution et améliorer les standards démocratiques de notre pays, Monsieur Baykal était occupé à faire autre chose..."


Baykal qui avait fait semblant de se retirer et qui attendait sagement les supplications des CHPistes pour revenir, a l'air tout chose : les CHPistes se sont illico détournés de lui ! Même Önder Sav, un Tcherkesse par-dessus le marché, l'a poignardé, lui, Baykal, un autre Tcherkesse. Il a soutenu Kemal Kılıçdaroğlu, un alévi ! On rêve. Car c'est une tradition, en Turquie : tout fonctionne par communautarisme ou esprit de clocher : la justice est aux mains des alévis, la diplomatie aux mains des Sabbataïstes, la police et les renseignements aux mains des Tcherkesses. Le CHP était, quant à lui, le parti des alévis mais Baykal avait toujours pris soin de ne pas en faire un parti d'alévis.


Kemal Kılıçdaroğlu que ses partisans appellent Gandhi Kemal est surtout connu pour ses bourdes : lorsque le sinistre Onur Öymen avait dit des choses sur Dersim (massacre des Kurdes alévites), il l'avait appelé à démissionner avant de se raviser le jour d'après; lorsqu'il avait voulu "coincer" le ministre des finances en révélant que sa soeur avait bénéficié d'un passe-droit pour obstenir l'allocation de pauvreté et que le ministre avait tout bonnement saisi l'occasion pour rappeler qu'à l'AKP contrairement au CHP lorsqu'une personne devenait ministre, toute sa famille ne s'enrichissait pas et que, effectivement, sa soeur était dans le besoin, il avait dû platement s'excuser... Il est connu aussi pour dénicher des dossiers de corruption contre les membres de l'AKP sans que personne ne le prenne trop au sérieux. Voilà donc le futur Premier ministre de la Turquie, un amateur.


Tant pis. On l'accepte quand même. Un peu benêt, pas charismatique du tout, malheureux candidat à la mairie d'Istanbul. Ca ne fait rien. Tant qu'il ne ressorte pas les salades du type "la laïcité est en danger", "on bascule", "j'étouffe", etc., il est digne d'être soutenu. Mais lorsque sa première déclaration, c'est de proposer la candidature de Deniz Baykal à la présidence de la République en 2012, on s'évanouit...


Le CHP est officiellement un parti de gauche. Un parti de gauche qui n'a jamais eu une rhétorique de gauche. Un parti de gauche rempli d'ambassadeurs en retraite. Un parti de gauche dont le cheval de bataille est le maintien du statu quo. Un parti de gauche qui reste atone sur l'explosion de la mine de charbon. Un parti de gauche qui freine les tentatives de "réhabilitation" des Kurdes. Un parti de gauche qui ignore le concept de droits de l'Homme. Un parti de gauche qui est sur le point de se faire expulser de l'Internationale. Un parti de gauche qui est soutenu par les grands industriels du pays. Avec Gandhi Kemal, espérons que les anciens schémas seront abolis, que nous ne serons plus "laïcs-obscurantistes" mais "corrompus-intègres", "privilégiés-exploités", "délinquants-victimes". De la sauce gauche, enfin. Bülent Ecevit, le seul vrai social-démocrate d'envergure que la Turquie a connu, peut dormir en paix... Gandhi Kemal arrive... Yes you can !

mercredi 12 mai 2010

Rideau tombé ? Rideau tiré ? Rideau levé ?

Il est parti. Il a jeté l'éponge. Dépité. Deniz Baykal, le président du CHP, parti républicain du peuple. Le parti de Mustafa Kemal. Un parti, aujourd'hui, ancré à gauche; en tout cas, on se leurre ainsi. Même l'Internationale se demande s'il faut toujours héberger une telle formation. Mais bon.


Le fringant, pimpant, "bogosse" et néanmoins septuagénaire Baykal a été pris la main dans le sac. Une vidéo le montrant nu en charmante compagnie a été mise en ligne par on ne sait trop qui. Les masses se sont effondrées, évidemment. Car qu'on l'aime ou non, Baykal a une marque de fabrique : son intégrité. Personne n'a encore entendu parler de népotisme, favoritisme, piston ou autre malhonnêteté.


Baykal a attendu quatre jours avant d'annoncer sa démission, lundi. Il a excipé d'un "complot". Il n'a pas renié le "fond"; il a fustigé la "forme". Il a accepté, en somme. Bien. Evidemment, tout le monde fait semblant de s'indigner tout en se léchant les babines; et mourant d'envie de savoir les détails. On apprend donc que Madame qui figure sur cette vidéo a été "créée" députée alors qu'elle n'était que la conseillère de Baykal.


Les gérontes du CHP lui ont supplié de rester. Sans Baykal, ils ont peur d'avoir l'air encore plus vieux. Baykal faisait jeune, au moins. Mais le sinistre Onur Öymen, le fossile Önder Sav, l'imbuvable Mustafa Özyürek vont désormais "dégager", passez l'expression. La vitrine va donc changer, théoriquement.


Une page de l'histoire se tourne. D'ailleurs, Baykal a terminé sa défense par le classique "hakkinizi helal edin", "pardonnez toutes les fautes que j'ai pu commises"... C'est bizarre mais la réplique tout aussi classique et habituellement automatique qu'est "helal olsun" ("je t'absous") sort difficilement de la bouche. C'est frustrant d'un côté; il ne devait pas quitter la scène politique de cette manière...


On avait presque pitié pour lui tout au long de son discours; mais lorsqu'à la fin, il a accusé le gouvernement d'être derrière cette manoeuvre, la nature a repris le dessus. Il aura réussi à se faire détester jusqu'au bout. Il a même profité de l'occasion pour, chose bizarre, disculper le mouvement Gülen. Mouvement de Fethullah Gülen, l'imam le plus populaire et le plus respecté de Turquie qui vit en exil aux Etats-Unis et qui fait figure de chef spirituel du plus vaste mouvement civil turc. Mais mouvement dont les kémalistes ont horreur car soi-disant subversif et infiltré dans les administrations les plus sensibles du pays. Baykal a donc coupé court à toutes les spéculations qui auraient pu naître sur l'origine de cette diffusion.


En réalité, coucher avec sa secrétaire est plus qu'un cliché. Les grands hommes d'Etat ne sont pas de bois, ils désirent aussi. Mitterrand, Clinton, Berlusconi et même Tiger Woods. Même en Turquie, les politiques les plus conservateurs ont eu des maîtresses. Mustafa Kemal, lui aussi, était un juponnier. Il est mort de l'hépatite B. Le célèbre Premier ministre démocrate, Adnan Menderes, avait deux familles, aussi. Après le coup d'Etat qui l'a renversé en 1960, il avait été traduit devant un tribunal suprême. Le substitut l'avait humilié en balançant une culotte et insinuant que celle-ci appartenait à une jeune fille. Ceux qui savaient encore rougir avaient rougi... En Turquie, les atteintes à la moralité ne rendent pas plus tendres leurs auteurs. Surtout lorsqu'il s'avère que la relation a été une monnaie d'échange...


L'intègre Baykal. Cette image qui restait dans l'esprit de ceux qui l'apprécient peu s'est évaporée. Il n'est plus excusable. Il n'est pas corrompu mais il est indigne. Un bon parleur, il était. Comme Erbakan; comme Demirel. Tout le monde s'accorde sur ce point : autant Erdogan est inculte et "bavard" autant Baykal est distingué et orateur.


Evidemment les théories de complot vont bon train : l' "Etat profond" aurait ainsi évincé son "avocat", Deniz Baykal. Des vidéos plus compromettantes seraient en attente. D'ailleurs, ce sont les journalistes les plus kémalistes qui ont, les premiers, exigé sa démission. Histoire de profiter du scandale pour se débarrasser de lui... Vive le clan !



Mais Baykal n'est pas du genre à se laisser faire. On ne sait donc pas s'il s'agit de la fin ou du début de quelque chose. La comédie a même commencé : on se demande déjà s'il ne va pas se représenter au congrès de son parti dans quelques jours. Les supplications ont déjà commencé, "reviens" crient en choeur les CHPistes, les larmes ont inondé le quartier général, des grèves de la faim ont même été lancées par le mouvement des jeunes CHPistes !


C'est dommage pour lui et pour les valeurs élémentaires qui fondent une société. Il aurait dû rester s'il se sait "innocent" (dans le sens moral). Il sait faire les manoeuvres, c'est un vieux de la vieille, peut-être qu'il reviendra. Espérons seulement qu'il ne se suicide pas, entre-temps; une tradition lorsque l'honneur est en cause. "Aman Allah korusun..."


Le CHP est complètement déboussolé. Plus de leader. Un drame dans le contexte turc où le président incarne tout le parti. Le porte-parole du parti a immédiatement précisé que le CHP n'allait pas bouger d'un iota de son sillon idéologique. Etrange comme déclaration. Comme si le président avait embarqué avec lui le programme du parti. On ne pouvait trouver mieux pour décrire ce qu'est un président de parti en Turquie : le concepteur, l'instigateur, le leader. Sans lui, le parti n'est rien.


Comme si le parti navigue à vue et que c'est le chef qui jette l'ancre à droite ou à gauche. C'est ahurissant, vraiment; le porte-parole a précisément déclaré : "nous allons rester ferme dans notre positionnement; nous n'allons pas devenir un parti libéral" !!! Mais heureusement Monsieur, fallait-il lui rappeler, puisque vous êtes (théoriquement) de gauche ! Pourquoi cette précision ? C'est grotesque. Une "culture démocratique" avec des "irremplaçables", voilà ce à quoi nous avons droit. Un parti de gauche qui assure ne pas basculer dans l'autre camp parce-que le leader a délaissé le gouvernail. Et quand on pense que Mustafa Kemal nous l'avait juré : "la Turquie ne peut pas être un pays de cheikhs, de derviches, des confréries et des couvents..." Ben voyons, la confrérie CHP vient de lancer "c'est ça ouais !" à son fondateur illustre. Le cheikh Baykal salue Mustafa Kemal...

vendredi 7 mai 2010

Révération

Comme on le sait, la plupart des nations du monde vont faire fête aux mères, ce dimanche 9 mai. Et comme c'est une fête "païenne", l'imam a consciencieusement rappelé dans son sermon du vendredi, de ne pas tomber dans ce genre de commémorations factices, à la limite débiles et nécessairement étrangères à notre "culture". Le refrain habituel : dans l'islam, la mère doit être honorée, exaltée chaque jour. Un argument qui ne fait plus vraiment sens à notre époque, assurément. D'ailleurs, lui-même, après avoir balancé l'index, a consacré son homélie au respect dû aux parents et surtout aux mères... Acculturation, cela s'appelle, sans doute.


Evidemment, les féministes boudent ce jour-là. Une mère, c'est une femme, avant tout. Le fait de mettre en avant sa maternité, conduirait insidieusement à rétrograder sa féminité. Et qui, d'ailleurs, a inventé cet "instinct maternel", hein ! Les hommes, sans doute, pour soumettre les femmes. Pour insinuer qu'une femme est avant tout un océan de sensibilité, de tendresse, de délicatesse, de bonté, de compassion, etc. Un tissu d'âneries, selon elles. Car il faut absolument que les hommes et les femmes soient de même composition. Ils doivent être égaux. "Oui mais biologiquement on est différents, quand même, nan ?", "salaud, arrête de dire la vérité !"...


La pollution a tellement pris de chemin. Je parlais avec une amie "moderne" sur ces choses-là. Et elle insistait. "J'pense que la femme ne doit pas être perçue avant tout comme une mère, elle a une vie aussi, une carrière, des loisirs, des amies, non non, elle doit rester femme même si elle est mère". Ca m'agaçait, moi. Car c'est du verbalisme, rien d'autre. "Mais moi je veux une mère, je veux qu'elle soit ma mère avant d'être une femme, avant d'être la femme de mon père, la soeur de trucmuche, j'ai besoin de son giron, laissez ma mère tranquille nom de Dieu, elle m'a mis au monde, elle n'est plus une, c'est terminé !" Işte o kadar ! Et il fallait bien la placer : "quand je me sens mal, c'est ma mère que je vais étreindre, pas mon père !". L'argument fait toujours mouche, elle me répondit, mon amie : "ouais c'est vrai, ah ma mère !"...


Quand quelqu'un dit : "je suis père, moi !", on a envie de lui rétorquer "et alors ?". Cette invocation n'a pas et ne saurait avoir la puissance d'un "je suis mère, moi !". Là, on s'arrête; c'est terminé, le débat est clos quand une mère s'introduit. C'est instinctif. Personne ne bronche (sauf celles qui s'échinent à démontrer en paroles ce qu'elles s'empressent de renier en actes). C'est sacré. On est bien transpiration et extase du père ("oh l'cochon, comment i parle !") mais on est surtout endurance de la mère. Lorsqu'un enfant parle de l'avenir et qu'il rêve de devenir riche, il achète toujours le premier et le majestueux cadeau à sa mère, c'est comme ça Babeth...


Quand un Turc est souffrant, il dit automatiquement "vay anam" pour appeler sa mère au secours; "maman !", même s'il est devenu lui-même un vieillard. On appelle la mère, celle qui a autant de vies que d'enfants, celle qui est TOUJOURS disponible, celle qui essuie les larmes en même temps qu'elle en verse. L'éternelle. C'est quand on perd sa mère, que l'on grandit. Même si on a déjà 70 ans; c'est comme ça.


On aime les pères aussi, évidemment. Même si la distance s'impose. La mère est sacrée. On la défend toujours. Mais pour le père, la réaction n'est pas aussi "primitive". Par exemple, chez les Turcs, lancer "fils de pute" à quelqu'un signifie corrélativement "tu peux me tuer"; insulter la mère d'autrui, c'est signer son acte de décès. La colère explose, on ne sait jamais où ça mène. Alors que, en turc, lorsque l'on insulte quelqu'un d'un nom d'oiseau, l'autre répond mécaniquement "o senin babandir !", "c'est plutôt ton père, oui !". Personne ne se "démonte la gueule" pour ce tic verbal.


Lorsque le bédouin venait demander au Prophète qui il devait honorer le plus dans la vie, ce dernier lui dit : "ta mère", ensuite lui demanda le type, il répondit "ta mère", ensuite dit-il, le Prophète dit à nouveau, "ta mère et après ton père". Il est là, le pauvre, on ne l'a pas perdu. Quelque part. La mère est toujours partiale, elle; toujours à la défensive. Toujours les griffes contre les autres. Toujours les lèvres pour son bout de chou. Ca réconforte, n'est-ce pas... L'un des attributs de Dieu n'est-ce pas "Rahim", le Miséricordieux, mot qui vient de la racine RHM : "matrice", "utérus" en arabe...


Ma mère a la prétention de dire que toutes les mères sont naturellement idiotes; salak. Hébétées. Par leurs progénitures. A force de se triturer les méniges : "a-t-il mal ?", "a t-il faim ?", "pourquoi il fait la moue ?", etc. Les mères sont, sans conteste, les plus grandes scénaristes du monde, ça n'arrête pas.


A une cousine qui vient de mettre au monde (quelle expression !), je lui ai demandé presque en direct si ce fameux instinct existait, finalement. "Oh que oui ! Ne m'en parle pas, ma propre mère me fait la leçon maintenant, 'je t'ai comprise maintenant' je lui ai dit"... "C'est indicible", a-t-elle insisté. Indicible. En apparence, le mot qui semble le plus absurde; comment indicible ! Comment ne peut-on pas le dire, décrire, raconter ! J'ai cela en tête et moi, ça me suffit pour me lancer dans les bras de ma mère. Elle est divine donc, puisque ineffable... Salut à celles qui meurent d'envie d'être mères ! Et bouh le Comité national d'éthique, le rabat-joie ! Toujours niet, toujours niet...

dimanche 2 mai 2010

De-ci, de-là...

C'est qu'il est ainsi, mon ami Muhayyel. Il veut tout savoir, tout goûter. "Allez viens, on va voir la cérémonie des moines tibétains du monastère de Nechung", "qu'est-ce ... ?", "oui oui je sais, c'est dangereux, t'as peur de basculer, je sais !", "euh...", "mais t'inquiètes, c'est juste pour respirer un peu", "je suis pauvre moi, tu sais, je préfère garder mon économie pour Joshua Bell", "allez allez"...




Bon bah, allons donc à l'opéra Bastille. C'est plus le mot "respirer" qui m'a attiré, je l'avoue. Une pause, c'est toujours bien. D'autant que, je ne sais pourquoi, j'ai immédiatement fait un lien entre bouddhisme et soufisme; et comme le chant soufi est gracieusement requinquant, j'ai commencé à rêver. Les cérémonies religieuses, ça promet toujours puisque, par définition, l'indicible ravissement est une épiphanie de l'invisible.


Avec tout le respect conventionnel que j'ai pour le bouddhisme, je dois dire que leurs chants m'ont donné des frissons. J'avoue que je me suis pas mal ennuyé. Les moines étaient concentrés, pourtant. J'ai repéré deux-trois jeunes; je les ai bien fixés. Mon côté musulman avait de la peine, évidemment. Voir ces jeunes moines perdre du temps dans ces postures où ils avaient l'air de ressentir des choses spirituelles élevées, un calvaire. "C'est du pipeau !", "chuuuuuut"...


"Ils étaient bons, hein, nos frères bouddhistes ?", "franchement, ça ne m'enchante pas d'être sincère, j'aurais pu répondre par des formules passe-partout mais vraiment leur chant me fait peur", "astagfiroullah !". C'était vrai pourtant : des voix rauques, des objets bizarres balancés à droite à gauche, des acrobaties manuelles sans intérêt apparent, et surtout les horribles "grandes trompes en bronze dung chen" ou les "cloches drilbu"... Akıl fikir ver yâ Rab...


C'est qu'il insistait dans son élan oecuménique, Muhayyel. Et quand le Coran devient argument, on ne peut que tendre l'oreille. La sourate 21, verset 85 évoque "Dhû l-Kifl" et la sourate 95, verset 1 parle du "Tîn", le figuier. Beaucoup de théologiens musulmans voient dans ces deux données, une référence à Bouddha. "Bouddha était appelé "celui de Kapil", ce que signifie précisément Dhû l-Kifl : en effet, la lettre p n'existe pas en arabe, et la plus proche en est le f. Kapil serait donc devenu Kifl (...). Le rapprochement entre Dhû l-Kifl et Bouddha est corroboré par le fait que le "figuier" évoqué dans la sourate 95, verset 1, désignerait l'arbre de la Bodhi sous lequel le Bouddha est parvenu à l'illumination" (M. Ali Amir-Moezzi (dir.), Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, 2007, p. 218, rubrique Dhû l-Kifl, rédigée par Eric Geoffroy).


Comme on le sait, un musulman n'a pas besoin de se convertir au bouddhisme ni au judaïsme ni au christianisme puisqu'il est tout cela à la fois. Si la raison conduit l'homme à croire à un dieu, la logique pousse à être musulman. Pourquoi s'attarder dans les différentes "étapes" alors que l'islam est le point d'aboutissement ? Quel peut être le sens du "dialogue des religions" dans une configuration où l'islam accepte les autres mais où le judaïsme rejette la Vérité chrétienne et le christianisme nie la Vérité islamique ? Des réunions, des serrements de mains, des étreintes protocolaires, des tapotements guindés, etc.


Dans son livre Principes directeurs du droit international privé et conflit de civilisations. Relations entre systèmes laïques et systèmes religieux (un livre que j'ai lu dans le cadre de mes études, évidemment, ce n'est pas du genre à être lu au coin du feu), Marie-Claude Najm est on ne peut plus percutante : "Envisagé comme un facteur de rapprochement de la substance même des doctrines religieuses, le dialogue entre les religions nous paraît largement illusoire, car les religions ne sont pas théologiquement fongibles" (p. 3).


Et Hans Küng veut absolument une "paix mondiale" qui passe par une "paix religieuse"; il a donc écrit un pavé sur l'islam, publié en allemand en 2004 (Der Islam) et en français en avril 2010 (l'Islam). Il n'appelle pas à "une fusion syncrétiste" nous dit-il mais au "respect mutuel" et à "la reconnaissance objective et honnête de ce qui nous sépare et de ce qui nous lie" (p. 13). Il reconnaît la bizarrerie de son entreprise : "ce travail peut paraître provocant, et tout d'abord pour le lecteur musulman : comment un théologien chrétien peut-il oser se mêler d'affaires et de discussions aussi intimes de l'islam ? Mais aussi pour le lecteur chrétien : comment un théologien chrétien peut-il sur beaucoup de points se rapprocher autant des musulmans ?" (p. 17). Et la bonne nouvelle : "d'un point de vue chrétien, l'islam peut être chemin de salut" (p. 100) depuis Vatican II... Merci.


D'un point de vue laïque, l'islam ne peut, évidemment, être chemin de salut. Puisque cette religion brime ses adeptes, comme on le sait. Heureusement qu'elle a quelques siècles sinon on aurait été capable de la taxer de secte et de l'assiéger en lui décochant des articles des différents codes juridiques qui régissent notre pays, comme on sait si bien le faire en France. Les témoins de Jéhovah et les scientologues en savent quelque chose. Quoique la stigmatisation incessante et les provocations périodiques font autant de mal. Mais dans la loi qui va être votée par le Parlement dans quelques semaines, une période de pédagogie serait envisagée; car la République sait que ce qu'elle fait est mauvais. Sinon pourquoi envisager six mois pour convaincre les véritables destinataires, les femmes niqabées. Une loi sur mesure. Les étudiants en droit savent, dès la première année, que les lois sont générales. "C'est de la théorie ça, mon petit bonhomme"...


La République va dire à ces femmes qu'elles doivent abdiquer leur foi pour leur propre bien. Ou au nom de la conception de l'esthétique en vigueur dans ce pays. Elle va leur demander le plus officiellement du monde de renoncer à leur liberté de religion. Même l'Eglise a changé de paradigme, la République s'entête. République dirigée par des politiciens d'une majorité conservatrice, respectueuse des traditions chrétiennes de la France, soi-disant. Et si Sa Sainteté Benoît XVI envoyait une "lettre aux chrétiens de France", histoire de rappeler à ses ouailles que Vatican II, c'était en... 1965. Dieu n'en veut plus aux musulmans et à leur mode de vie, qu'est-ce qui t'arrive à toi, République ? Sana ne oluyor ?

mardi 27 avril 2010

Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage

Heureusement que François Mitterrand n'est plus de ce monde. Il serait gêné aux entournures devant cette polémique. C'est qu'il était bigame, lui. C'est qu'il profitait des impôts de ses concitoyens pour la protection de sa seconde famille. C'est que, lors de ses obsèques, il avait réussi l'exploit de faire pleurer la France entière en réunissant ses deux familles. Personne ne s'était caché. Au même rang, côte à côte. Il n'était pas "officiellement" bigame, évidemment. La loi s'y oppose. Dans la conception "occidentale", il ne sied pas de convoler en secondes noces. Mais lorsqu'il s'agit de tromper sa femme, autrement dit de forniquer (adultère, juridiquement), de louer un appartement pour sa deuxième famille, de partager du temps avec elle, bref de mener une autre vie de famille, rien ne s'y oppose. La cohérence de la modernité... On préfère donc les cachotteries à l'entretien en bonne et due forme de ou des autre(s) famille(s)... C'était l'argument du président sud-africain, cela dit : "ce que vous appelez "maîtresses" en Occident, on les appelle "épouses", ici". Et toc.

La Cour de cassation avait même ravi les coquins lorsqu'elle avait décidé que "n'est pas nulle comme ayant une cause contraire aux bonnes moeurs la cause de la libéralité dont l'auteur entend maintenir la relation adultère qu'il entretenait avec la bénéficiaire" (29 octobre 2004). Assemblée plénière, s'il vous plaît... L'adultère, un "événement purement privé", avait-elle ajouté dans son rapport annuel de 2004. Donc, lorsque ce n'est pas de l'officiel, c'est-à-dire en réalité, dans les situations les plus délicates, les moins protectrices des droits des femmes-maîtresses et de leurs enfants communs, c'est acceptable. Ca ne dérange personne. Mais lorsqu'il s'agit de rendre officielle une telle union, le Droit s'y oppose. "En catimini, mon p'tit, allez...". La Cour européenne, dans l'affaire Serife c. Turquie (20/01/2009, arrêt non définitif), avait donné raison à l'Etat qui refusait de verser la pension de retraite à la compagne du défunt. Compagne qui invoquait son "mariage religieux" (mais l'affaire ne portait pas sur une situation de bigamie). Pas officiel, pas de droits, a rétorqué la Cour (4 contre 3) : "Quels que soient les arguments de la requérante, plutôt que la durée ou le caractère solidaire de la relation, l'élément déterminant est l'existence d'un engagement qui va de pair avec un ensemble de droits et d'obligations d'ordre contractuel. En l'absence d'un accord juridique contraignant, il n'est pas déraisonnable que le législateur turc accorde une protection uniquement au mariage civil" (§ 29). Dans leur opinion dissidente, les trois juges dont Madame Tulkens, ma bien-aimée, protestaient : "la Cour a souvent eu l'occasion de préciser que la notion de vie de famille comprend tout autant les relations fondées sur le mariage que les relations de fait (arrêt Merger et Cros c. France du 22 décembre 2004, § 44) et que des situations de fait peuvent conduire à la reconnaissance d'une vie familiale conventionnelle là où les liens juridiques font défaut" (§ 3). Mais s'agissant de la bigamie, la Commission européenne des droits de l'homme avait refusé de l'inclure sous la protection de l'article 12 de la Convention relatif à la liberté de se marier (X c. Royaume-Uni, 22/07/1970).

Bref, polygamie de facto, permis mais polygamie de jure, une horreur (on peut appliquer le même raisonnement pour la polyandrie) ! Le mari de la Niqabée vient d'ailleurs de trouver la parade : "oui je trompe ma femme avec trois autres femmes et alors ? Le délit d'adultère n'existe plus, coco, je la trompe autant que je peux". Respect de la vie privée, cela s'appelle. Autonomie personnelle, aussi. Chacun est libre de participer à des partouzes, à des clubs d'échangisme, à des séances de sado-masochisme, pourquoi pas à de simples galipettes dans un cadre plus apaisé qu'est un second logement ?

Sauf à faire du mariage religieux, une infraction. Autant dire, une atteinte à la vie privée. Comme l'Etat est là pour s'adapter à l'évolution des moeurs, il devrait également commencer à cogiter sur ces questions. Encadrer juridiquement vaut toujours mieux que de s'enfermer dans de grands principes qui viennent tout droit des valeurs chrétiennes. Pourquoi la loi imposerait une normalité, celle d'être monogame ou monandre ? Car la polygamie est "dérangeante pour l'idée républicaine de la condition des femmes et incompatible avec le mode de vie dans notre pays" avait dit la Commission nationale consultative des droits de l'homme en 2006 (p. 34). "Idée républicaine de la condition des femmes". "Républicaine". Pathologie française, il faut absolument que ce mot apparaisse...

Cette affaire de la femme en niqab verbalisée pour conduite dans "des conditions non aisées" (Illégalité, nous a appris Maître Eolas) tourne encore une fois à une "papoterie" nationale sur le mode de vie des musulmans. Ca permet surtout de remettre sous les feux de l'actualité, la lancinante question du niqab.

Monsieur ferait partie d'un groupe islamiste radical, aussi. L'a-t-on vu ? Barbu, dégueulasse, costume à la saoudienne, horreur. "C'est un terroriste, j'pense !", "ouais moi aussi, ils veulent faire sauter la République !", "ouais, regarde, ils pillent la CAF", "arrête j'ai peur"... Et alors ? devrait-on se demander. Où est le problème ? Ils veulent l'application de la charia. C'est ce que le cour européenne des droits de l'homme appelle la liberté d'expression (Gündüz c. Turquie, 4/12/2003) : "Pour la Cour, ces propos dénotent une attitude intransigeante et un mécontentement profond face aux institutions contemporaines de Turquie, telles que le principe de laïcité et la démocratie. Examinés dans leur contexte, ils ne peuvent toutefois pas passer pour un appel à la violence ni pour un discours de haine fondé sur l'intolérance religieuse" (§ 48); "de l'avis de la Cour, le simple fait de défendre la charia, sans en appeler à la violence pour l'établir, ne saurait passer pour un « discours de haine »" (§ 51).

Pendant ce temps, le gouvernement de la République française a décidé de violer la Constitution et les conventions internationales auxquelles la France est partie. C'est qu'il veut passer en force. Le Conseil d'Etat avait dit des choses juridiquement sensées, pourtant. Tant pis, la base pousse; elle veut des sacrifices. Et comme Le Pen se revigore à chaque fois que le mot niqab passe au 13h, il fallait agir. Il ne vient à l'idée de personne de modifier la législation pour permettre la déchéance des Français de souche, aussi. Et rétablir le bannissement, aussi. Comme ça on en finira une fois pour toute, on déchoira directement Jean-Marie Le Pen qui vient encore une fois de dire des choses abjectes sur Vichy et les Juifs. J'avoue que les valeurs républicaines sont plus bafouées dans ce cas-là que dans un cas de fraude aux allocations familiales. Quoique dans un pays où 30 % des habitants se disent racistes, on n'est pas sorti de l'auberge...

Alors que la vie politique dans le continent européen baigne de plus en plus dans le racisme et la xénophobie, la France ne voulait surtout pas être en reste. Un pays dont le ministre de l'Intérieur est attrait devant un tribunal correctionnel pour injures raciales. Excusez du peu. Un pays où le Président de la République se destine éhontément à violer une liberté fondamentale au nez et à la barbe du Conseil d'Etat. Un pays où les femmes qui vivent selon leur impératif religieux reçoivent des torrents d'insultes dès que l'occasion se présente. Un pays où le "consensus républicain" est devenu synonyme de sacrifices pour les musulmans dans l'exercice de leur liberté de religion. On dérange tant ? Ne nous méprisez pas si ouvertement, au moins, faites cela dans l'art, nous possédons un honneur aussi, nous autres musulmans...

mercredi 21 avril 2010

"Tout va très bien Madame la Marquise"

Ca y est, une nouvelle aventure commence. Ca fait déjà sursauter. C'est que le Premier ministre Erdogan vient de lancer un débat public sur une vieille idée qu'il ne faisait que mâchée jusqu'alors : la présidentialisation du système politique. Et depuis, l'on dégorge à qui mieux mieux. Car comme on le sait, cet islamiste-fasciste-terroriste fait sa pâture de doctrines les plus dangereuses; c'est donc pesé : on se dirige vers un Etat autoritaire.


Les opposants de la vieille roche se sont immédiatement jetés sur les livres de droit constitutionnel, histoire d'avoir l'air intelligent et surtout malin. Car la critique sans argument, ça ne se fait pas, comme on le sait... Et le voici, l'argument : le système présidentiel va conduire à l'éclatement de la Nation et à un changement de régime. Rien que ça ! Car s'il est une tradition dans la classe politique turque, c'est de broyer du noir en permanence. Faire peur à la masse. Vaticiner. Et comme les Turcs sont, comme nous l'apprennent la théorie et la pratique (les nationalistes ne viennent-ils pas de casser le nez à Ahmet Türk et au ministre des ressources naturelles !), très à cheval sur les principes de l'intégrité territoriale et de l'indivisibilité de la République, ça fait toujours recette.


"Regarde, c'est écrit page 127, le régime présidentiel américain se combine avec le système fédéral t'as vu ! Quoi alors, les Kurdes font encore commencer à rêver, allez, enterre ton projet, s'te plaît !". D'autres essaient de faire peur, à leur manière : "Tu veux être Padichah hein, avoue-le !". Certains ressortent le spectre de la charia, un gagne-pain : "attation attation ! On bascule !". Les soutiens existent aussi; du type, la Turquie a une culture de l'homme fort, il n'y aurait donc aucun problème de greffe. Et c'est vrai, malheureusement...


C'est vrai que dans un pays où il y a déjà le système primo-ministériel, quel pourrait être le "plus" du régime présidentiel, c'est une question qu'on peut se poser. Puisque tout passe déjà par le Premier ministre. C'est même lui, en qualité de leader de l'AKP, qui avait "nommé" le futur Président de la République ! Son pote Abdullah Gül lui doit une fière chandelle, c'est un fait. C'est que jusqu'à la réforme de 2007, le Président de la République était élu par le Parlement. Parlement qui est aux ordres du parti majoritaire. Parti majoritaire qui est lui-même tenu d'une main de fer par son leader ! Un "Etat démocratique", officiellement...


L'actuel chef de l'Etat, dont personne ne sait encore la durée du mandat (7 ans conformément à la Constitution en vigueur au moment où il a été élu par le Parlement ou 5 ans conformément à la révision constitutionnelle de 2007 ?), doit se sentir bien utile. Un Président potiche (même si ses pouvoirs nominaux sont énormes mais à quoi bon ?) qui se retrouve un peu comme la Reine d'Angleterre, à sourire à droite à gauche, à saluer par-ci par-là, à ne rien faire de primordial. Deniz Baykal en a profité pour taquiner le Président : "c'est pas tes dents qu'on a besoin de voir, c'est ton implication dans ton rôle d'arbitrage !". Arbitrer quoi, cela dit. Son Premier ministre qui est en même temps son leader, son pote, son obligé ? Un Président-débiteur... Il vaut mieux garder un système où la Présidence de la République est le siège suprême de l'arbitrage, du symbole, du symbolique. Le Président de tout le monde. Qui parle peu mais bien, qui rassemble, qui rapproche. Un homme consensuel. Et surtout pas un politique en fin de carrière.


Le Premier ministre Erdogan est ainsi; il est passé maître dans l'art d'accumuler les annonces. Moi ça me rappelle un autre dirigeant d'une très vieille démocratie. Ce qui est bien dans ces pays, c'est que les citoyens deviennent tous de grands juristes, économistes, historiens avant de trouver un travail ou de quoi se nourrir. Les esprits s'ébrouent, les bras ballent, les estomacs gargouillent. Mais les dirigeants sont dans le cosmétique. "Dis pas ça ! Avec les régionales, les Français nous ont donné un signal fort, ils veulent qu'on interdise la burqa !", "ouais d'abord, et nous en Turquie, ils veulent que je sois Président comme Barack, valla !"... Prendre le pouls de l'opinion, cela s'appellerait. Allons donc. "On déplore un tout petit rien. A part ça, tout va très bien"...

dimanche 18 avril 2010

République des caïds

Faillite. C'est le seul mot qui tombe. Dans un coin de la France, au coeur de l'Europe, à quelques kilomètres de Paris, dans une "cité". Quelques blancs-becs violent une fille. Un crime. Dans un "local à vélos". Une vie détruite. Une psychologie à jamais meurtrie. La victime a "balancé". Porté plainte, en bon français. Résultat : les adolescents, en détention et la famille de la victime, repêchée.

La Secrétaire Fadela a offert une épaule; la Préfecture s'est démenée pour catapulter la famille dans un autre coin du territoire de la République. C'est que la cité a ses propres lois; l'article 1er du code dispose : "tu ne balanceras pas". Du coup, les accusés dans le jargon républicain deviennent des victimes dans celui de la zone. Un parent d'élèves croit savoir : "le viol est un tabou chez les musulmans. C'est la honte pour la famille et la jeune est mise à l'index toute sa vie". Chez les musulmans. Bref, une histoire de "prototype". Les musulmans préfèrent celer ce genre de choses et vivre dans un déshonneur intime; peu importe tant que les autres n'en savent rien. Car c'est "les autres" qui comptent avant tout.

Une cervelle qui a pondu cela. "Chez les musulmans". Il faut sans doute rectifier car cette affirmation n'a aucun sens; "chez les Maghrébins" ou "chez les Turcs" serait plus approprié. Car c'est une bassesse qui ne découle pas de la religion mais d'une certaine "manière de vivre". Comme les crimes d'honneur, en vigueur chez les Kurdes. Evidemment, pas chez tous les Maghrébins, Turcs ou Kurdes. Les travers des sociétés claniques où la perception est tout. Où le bonheur "exposé" n'est rien d'autre qu'une image. Un mirage.

La République, elle, en est toujours au tissu des dames. Et au sauvetage des hommes politiques. C'est rare, il faut en profiter : un procureur défend l'accusé. Quand c'est un ministre, pote de la "chef des procureurs", évidemment. Il ne faut pas semer la zizanie. Alors le talent est mis au service des acrobaties juridiques. "Alors injure raciale faite en public" a voulu introduire la partie civile que le procureur s'est jeté sur le devant de la scène. "Mais non voyons, d'où vous sortez cela ! C'est une injure raciale non publique mais comme on l'a enregistré à son insu, rien à espérer, allez"...

Faillite de la République. C'est flagrant. Les clans ont gagné. "Mais nan, ne dis pas ça, regarde, ils sont en tôle, les voyous !" a répondu Madame le Maire des Ulis. La République aime à sauver les gens, comme on le sait. Surtout lorsqu'il s'agit des musulmanes. Les lois, les attitudes, les paroles sont au service de l'émancipation. Emancipation de l'esprit, évidemment. Les conditions d'existence viennent après. C'est la conception spécifiquement française des droits de l'Homme : la liberté de penser. "Et le pain, qu'est-ce que t'en fais ?", "après après...". La République a donc sauvé la victime, ici. En aidant sa famille à changer d'adresse. En démissionnant, en somme. L'on savait déjà que les policiers de la République n'arrivaient pas à mettre les pieds dans certains coins de notre pays. L'on sait maintenant que la République organise elle-même des opérations d'"exfiltration" pour ceux qui n'arrivent plus à y vivre... La "rénovation urbaine" soi-disant. La "démolition des barres", soi-disant. "L'intégration", soi-disant. De quoi parle-t-on, franchement ? De quelle République ? De quelle égalité des chances ? De quel vivre-ensemble ? De quel Etat ? De quelle Nation ?

Faillite des musulmans, aussi. Pas parce-qu'ils ferment les yeux sur le viol, on l'a dit, c'est un mauvais raisonnement. Mais parce-qu'il y a, en toile de fond, une réalité : une absurde existence. Ce n'est pas parce-qu'ils sont musulmans qu'ils agissent ainsi mais c'est parce-qu'ils sont musulmans qu'ils ne devraient pas agir ainsi. Le musulman, c'est un modèle, avant tout. Le parangon authentique. Or le constat s'impose : absurde existence. Farniente, tranquilité, paresse. Comme on le sait, il n'y a ni chômage ni répit intellectuel dans l'islam. "Cherchez la science du berceau jusqu'au tombeau", "Mieux vaut pour l’un d’entre vous de prendre une corde et d’aller fagoter puis ramasser une cordée de bois qu’il transportera sur son dos, puis qu’il vendra, de sorte que Dieu lui épargne le déshonneur de tendre la main à un tel qui lui fera l’aumône ou la lui refusera", l'apologie du commerce, la valeur travail, etc.

"Ouais t'es bien naïf toi, on est dans la misère, pas de boulot, six frères et soeurs, promiscuité, aucune ambiance intellectuelle, comment tu veux qu'on s'en sorte !", "oui je veux bien mais si le Prophète te posait la question et que tu répondais ainsi, je pense qu'il t'aurait sermonné; ceux qui arrivent à créer leur propre monde dans un tel contexte, réussissent pourtant"... Rien ne peut brider la volonté. Evidemment, réussir ne signifie pas seulement obtenir un bon métier. L'éducation est beaucoup plus importante. La science, la culture dans tous les domaines, les valeurs, le savoir-vivre, tout cela compte davantage sinon plus. La maturité intellectuelle, la conscience islamique, il nous manque. Les grands savants arabes doivent se retourner dans leurs tombes. Bref, l'islam réprouve le désoeuvrement et la vacuité. Or il faut bien être ingrat dans la vie; on relève que ce fléau est le cachet des musulmans. Comme on le sait, ce qui définit le mieux quelqu'un, c'est ce qu'il ne dit pas ou ne fait pas. Il est tout de même navrant que les musulmans confirment souvent cette sentence. Complète désolation.

dimanche 11 avril 2010

"Révolutionnarisme"

Un groupe bigarré, on espérait. Histoire de constater que le mécontentement n'est pas l'apanage d'une seule chapelle. Mais non; toujours les mêmes. Les kémalistes. C'est-à-dire les conservateurs. Les tenants du "statu quo"; "statükocu" disent les Turcs. Pour le ban et l'arrière-ban kémaliste, les choses sont claires : le gouvernement AKP a décidé de soumettre l'institution judiciaire indépendante. Deniz Baykal, le chef du CHP, parti de gauche kémaliste, s'est drapé de la gravité qu'exigerait le moment : "je vous mets solennellement en garde, ne touchez pas à la justice, vous jouez avec le feu; après ne dites pas qu'il ne l'avait pas dit !". Ca fait peur, évidemment. C'est que la dernière personne qui avait employé cette expression s'appelait Ismet Inönü, l'ancien chef du CHP; en 1960, contre le Premier ministre démocrate Adnan Menderes. "L'avertissement historique" ("tarihi uyari"), l'a-t-on baptisé. Résultat : quelques semaines plus tard, le Premier ministre Menderes a été renversé par un coup d'Etat puis pendu...



C'est sans doute la scène la plus édifiante : le procureur général d'Istanbul a déchargé certains de ses substituts, de leurs attributions. Motif : avoir mis en examen 78 officiers dont 25 généraux et amiraux. "Et alors ?", peut-on se demander. C'est que ces mises en examen ont déplu à Monsieur le Procureur. Et tout content de sa sortie, il s'est justifié : "avant d'embarquer 25 généraux, les procureurs auraient dû analyser les conséquences que leur décision aurait nécessairement entraînées". Voilà donc un raisonnement strictement juridique. Ca s'appelle l'indépendance et l'impartialité de la justice. Ravis sont, sans doute, ceux qui défendent mordicus ces deux principes... Lorsque Sami Selçuk, un ancien président de la Cour de cassation, professeur de droit et juriste respecté par tout le monde, avait déclaré qu'un juge ne doit jamais se soucier des conséquences politiques, économiques ou sociales que sa décision va entraîner, ce même tout le monde s'était affolé. Comment un juge pouvait seulement juger en fonction du droit dans un pays comme la Turquie ?



Limpide, en réalité : un scandale. La justice prend des gants avec les militaires. Et encore, il faut derechef distinguer : les officiers et les autres. Et parmi les officiers, les généraux et les autres. Des ruptures d'égalité entremêlées. Pour comprendre le principe d'égalité en vigueur en Turquie, il faut avoir un esprit très sophistiqué. La haute botte est ainsi. N'a-t-on pas vu dernièrement le commandant de la troisième armée refuser de se rendre à la convocation d'un procureur. Il a préféré passer directement à la phase du jugement. On appelle également cela "indépendance et impartialité de la justice". Et personne ou presque ne s'en offusque. C'est normal. Un général d'armée.



Et voici maintenant, un juge de la chambre d'instruction qui vient de mettre en liberté des militaires et affidés accusés de tentative de coup d'Etat et placés en détention provisoire par d'autres juges. Un jour plus tard, trois juges les ont replacés en détention. Ils en profité pour dénoncer, dans leur ordonnance, la trop libre interprétation et la partialité du juge unique. C'est que le juge unique avait une drôle d' "intime conviction" qui consistait à "libérer" tous ceux que d'autres juges plaçaient en détention avant lui. Et tous les mécontents faisaient appel devant ce juge. Intime conviction; conviction tout court, peut-être. D'ailleurs, ce juge avait été nommé par le Conseil supérieur des juges et procureurs (HSYK) spécialement à cet effet. Bref, on s'éclate... Euh pardon, "indépendance et impartialité de la justice".



Ca tombe bien, le gouvernement AKP, terroriste, fasciste, autoritaire, dictatorial et islamiste accessoirement, a décidé d'intervenir pour renforcer cette "indépendance et impartialité". Les kémalistes ont froncé les sourcils. Deniz Baykal prévient : "attention !!!". Il a annoncé une très bonne nouvelle : la saisine de la Cour constitutionnelle. Youppi, une nouvelle crise en perspective. Et le président de la Cour de cassation a également haussé le ton. Et celui du Conseil d'Etat, un ennemi juré du gouvernement qu'il est censé conseiller, s'est aussi désolé. Le procureur près la Cour de cassation, celui qui interdit les partis comme il peut, est allé encore plus loin; il a tout bonnement organisé une conférence de presse pour balancer son index. Il ne reste plus que le Président de la Cour constitutionnelle. Mais lui, c'est un homme du gouvernement, comme on le flaire. Enfin, l'ancien procureur près la Cour de cassation, Sabih Kanadoglu, a aussi annoncé la future décision de la Cour constitutionnelle; selon lui (et on le croit puisqu'il est à lui seul une doctrine qui inspire largement les juges constitutionnels), la Cour va, à coup sûr, annuler ces révisions. Sûrement. Même les deux syndicats de la magistrature se cardent le poil. L'un dit noir, l'autre blanc...


Les juges des cours suprêmes se plaignent sans arrêt de la "dépendance" de la justice. Car, disent-ils (et c'est leur seul argument d'ailleurs), le ministre de la justice et son directeur de cabinet siègent au Conseil supérieur des juges et des procureurs (HSYK). Le ministre en est le président de droit et la présence du directeur de cabinet est juridiquement indispensable pour ouvrir les séances. Les cinq autres membres sont nommés par la Cour de cassation et le Conseil d'Etat. Du coup rien ne fonctionne sans la volonté des deux. D'ailleurs, le HSYK n'a ni budget ni secrétariat ni fonctionnaires propres.



Le projet du gouvernement vise justement à redonner une "dignité" au HSYK. Il sera désormais composé de 21 membres, sera divisé en trois formations et le ministre ne pourra présider que l'assemblée plénière. Il aura un budget propre et un secrétariat. 10 des 21 membres seront nommés par tous les juges du pays et non plus seulement par la haute robe. Ce n'est rien par rapport à la réforme du CSM français. Le CSM avait juste demandé du bout des lèvres de respecter au moins la "parité entre magistrats et personnalités extérieures"; "oui oui, rêve toujours" avait répondu le gouvernement. Et les juges étaient rentrés dans le rang. En Turquie, c'est autre chose; ils agressent le gouvernement. Ils sont si indépendants...


La Cour constitutionnelle également reçoit quelques "coups de canif" : elle passe de 11 à 17 membres. 3 choisis par l'assemblée nationale et les 14 autres nommés par le Président de la République dont 9 sur proposition des cours suprêmes. Bref du pluralisme va s'imposer à la Cour constitutionnelle. Des juges socialistes, plus conservateurs et plus libéraux vont désormais sièger à côté de leurs collègues kémalistes. On aura une jurisprudence moins dogmatique. Quand un journaliste avait gratifié un professeur d'université de termes comme "vendu, chien, débile", la Cour de cassation n'avait trouvé rien à redire, "ah bah, t'y vas mollo dis donc, o da bir şey mi ?"... C'est que ce professeur gênait beaucoup, il défendait le droit des minorités. Il était libéral; il devait donc être aussi libéral pour recevoir des insultes... Mais lorsque la célèbre journaliste libérale, Nazli Ilicak, la seule "chariatiste" au monde qui boive de l'alcool et qui ne soit pas voilée, a dit "mêle-tout" à un juge qui voulait juger le Président de la République malgré son immunité, la justice l'a condamnée à 11 mois de prison avec sursis. Indépendance et impartialité, encore une fois. D'ailleurs, dans d'autres Etats autoritaires comme la France, les Etats-Unis et l'Allemagne, ce sont les politiques qui nomment les membres des Cours constitutionnelles. Et le pape turc du droit constitutionnel qu'est Ergun Özbudun (et accessoirement le juriste turc qui siège à la Commission de Venise du Conseil de l'Europe) est sûrement trop naïf pour ne pas débusquer les visées fascisantes du gouvernement AKP.


Evidemment, ces sujets sont graves. Réviser la Constitution, modifier l'organisation judiciaire. Ce qui est navrant, en Turquie, c'est qu'on est obligé de démocratiser à la va-vite; à la sauvette, presque. Histoire de ne pas tomber dans les filets des institutions kémalistes. Le référendum sur l'élection du Président de la République au suffrage direct avait été organisé dans cet état d'esprit. Ca casse ou ça passe. C'est vrai que dans les pays en voie de démocratisation, ce que les tenants du statu quo appellent "les droits de l'opposition" s'apparentent souvent à des subterfuges pour gagner du temps. La patience n'est l'apanage que des régimes fermement démocratiques; des régimes où papoter sert à quelque chose. Pas à faire du surplace. C'est un combat : des colonnes s'écroulent, d'autres se dressent. Tel est l'enjeu. Le révolutionnarisme de Mustafa Kemal, "devrimcilik"...

samedi 3 avril 2010

Commérage

Tomber amoureux, tout un drame. Le drame de tout un chacun. Allez, au moins une fois dans la vie; histoire de donner raison à la théorie. Même les plus arides ont vibré un jour; une heure, une minute, une seconde. Même les plus constipés, les philosophes, savent aimer et désirer. N'écoutez pas ce qu'ils débitent; la raison par-ci, la raison par-là... Ils attendent la nuit, comme tout bon petit bonhomme adamique.


C'est toujours bien d'avoir des ami(e)s qui s'enflamment. Une aventure collective. Ca meuble le temps, aussi. C'est qu'une amie avait succombé, un jour. Elle aimait un "rebeu". Des "bogosses", assurément. "Ces types-là priapisent", m'avait dit un jour un polar. "Comment, qu'est-ce que tu dis très cher !", "dans l'imaginaire féminin, c'est le type même de la virilité, proche et distant à la fois", "hmm...", "même les homosexuels sont de cet avis". Intéressant. Il m'avait même conté la démarche d'un jeune homme tombé amoureux d'un "beur". Rien d'extraordinaire, en soi, ça peut arriver. Le type était tellement, comment dire, "brûlant" qu'il s'était converti pour les beaux yeux de son jules. Jules qui, soi-disant, avait érigé la conversion en critère d'union. "Tu te fous de moi ?", "non non je t'assure, c'est véridique, il était tellement subjugué qu'il se proposait de devenir musulman pour pouvoir être avec lui". Eh ben. Se convertir pour vivre une idylle précisément interdite par l'islam ! Il y a donc des cerveaux qui fonctionnent ainsi...

L'amie, donc. Elle aussi bouillonnait. Ce fut la traque. En binôme, on était à ses trousses. Au sens littéral. Il vit où ? comment ? pourquoi ? pour qui ? etc. Il fréquente qui ? Il parle de quoi ? Il préfère quelle marque ? Pourquoi ? Et le parfum ? Nous épluchâmes toutes les données. Adresse, téléphone, facebook, accointance, tout. Elle devant, moi derrière. On s'était même plantés devant sa porte; dans la voiture, on admirait ses rideaux. Sa mère les avait achetés au bled, sans doute. Mais on s'en fout. "Qu'est-ce qu'on attend, qu'il sorte ?", "nan nan, il est au boulot", "ah ouais, bah on a l'air malin...", "dis pas ça, j'ai besoin de voir l'immeuble, sa boîte à lettres, les escaliers, l'interphone...", "t'es folle ?"...

L'amoureux est la personne la plus barbante au monde; ça papote et ça papote. Comme on le sait, l'amour est avant tout une affaire d'odeur. Il faut toucher l'autre; corps, vêtements, objets personnels. C'est comme ça. Faire des kilomètres ne serait-ce que pour contempler un "vide" où il serait passé, où il aurait posé le pied, la main, le fessier, etc. A la recherche du sillage, presque. Simuler des étreintes, s'inventer des odeurs, des dialogues. Une histoire de fous. Admirer en détails le visage, le corps, la démarche, la geste. "Tu m'écoutes ?", "ouais ouais, tu savais toi que sous la reine Victoria, on cachait même les pieds de tables et de pianos parce-qu'ils pouvaient faire penser à des jambes de femmes ?", "c'est quoi le rapport ?", "bah j'sais pas"...

Il faut être plus sérieux, évidemment. Ainsi, l'amour serait le résultat "d'un processus biochimique mettant en action des substances chimiques et circuits neuronaux précis dans certaines zones cérébrales" (Allan et Barbara Pease, Pourquoi les hommes veulent du sexe et les femmes de l'amour ?, p. 34). Bouououh, içine ettin. Eh ben avec ça; dopamine, ocytocine, testostérone (un mot qui se prononce comme une catastrophe), hypothalamus, amygdale, etc. J'aurais été païen, je me serais opposé au mariage, assurément. A la clause de fidélité, plutôt.

Un autre camarade, converti, cherchait une dame à sa mesure. Une pieuse. Alors, il enchaînait les "séances" de rencontres islamiques. Une fois, il était "bluffé". La fille qu'il venait de rencontrer était "en plein dedans". Elle inspirait, islam, elle expirait, islam. "Mâchâ'llâh, ça existe toujours des gens comme ça !". Le mien, bouche bée, avait été ébloui mais il n'avait pas réussi à succomber. C'est qu'il pensait ne pas être à son niveau; il voulait un couple un peu plus harmonieux. Mais il se jurait qu'il allait dorénavant prendre de bonnes résolutions : plus de télé, plus de musique. "Mais t'es dingue, tu vas vivre que pour Dieu ?", "ouaich", "mais ce n'est pas interdit le divertissement dans l'islam", "Astaghfirullâh !"... Comme le disait Raymond Devos, "on a toujours tort d'essayer d'avoir raison devant les gens qui ont toutes les bonnes raisons de croire qu'ils n'ont pas tort".

Et allez, une dernière. Une amie, encore. Elle n'a pas eu honte de s'enticher d'un type qui travaille dans une boutique de téléphonie. "T'es folle, il ne te comblera jamais, en plus tu sapes la théorie, tu devrais aimer que des rupes !", "il est canon mon mec ! Attends, j't'l décris : grand, crâne rasé, yeux pers, un délice ! En plus, il veut beaucoup d'enfants, youppi !, "malheureuse ! Tu vas énerver Babeth encore !".

"Tu jases dru là, arrête !". C'est vrai. "Dedikodu" disent les Turcs.

"Dil harâb-abâd-ı âlemde aceb vîrânedir, eksik olmaz derd ü gam güya ki mihmânhânedir" a dit le poète. Et comme tout bon poète, il a raison. Je l'avoue. бирае йае уарзын. Ha ha. Ne l'a-t-il pas dit le Prophète : "celui qui meurt d'amour est un martyr". A qui il s'adressait ?

samedi 27 mars 2010

Des oiseaux sur la branche

On savait que rien, au fond, ne serait réglé. C'est qu'il y a une sorte de gêne à admonester Israël. Le retour de Bibi a été triomphal; "t'as bien fait, tu n' t'es pas abaissé, c'est bien mon frère!" lui ont soufflé ses camarades du gouvernement. Les nationalistes et les religieux. Les "fondamentalistes" juifs. Ils veulent Jérusalem-Est aussi. Ca serait un haut lieu de leur histoire. Comme si cela suffisait à réclamer des terres. C'est qu'on serait un peu "mal barré" si tous les peuples du monde entier demandaient des rétrocessions au nom de leur mémoire. Droit international contre Bible. Un "titre de propriété" comme le disait Ben Gourion. C'est comme ça.


Il était aux Etats-Unis, le Premier ministre israélien. La construction de nouveaux logements a été annoncée. Evidemment. Et lorsque Biden était en Israël, c'était l'édification d'un village qui avait été annoncée. Tout cela sur les terres des autres. Certains ont râloté, histoire de passer convenablement à la postérité. La Dame Clinton avait papoté 45 minutes avec Bibi, "oh tu nous emmerdes avec tes logements, arrête nom de Yahvé !", "d'accord, promis, juré". Quelques jours plus tard, Bibi s'était retrouvé devant ses féaux et amés cousins de l'AIPAC; il était viril, comme à son habitude : "Jérusalem n'est pas une colonie, c'est notre capitale !". Ben voyons...


Il est normal que les Grands de ce monde veulent voir le bout du tunnel; pas pour les beaux yeux des Palestiniens ni des Arabes ni des musulmans, non. C'est qu'ils pensent avant tout à leur propre sécurité. Car, comme on le devine, ce conflit nourrit les crispations. Les musulmans soutiennent les Palestiniens pour des raisons religieuses (et pas forcément humanistes) et haïssent au passage les dirigeants israéliens. Du coup, sans le vouloir, sans le ressentir, sans le penser, ils n'apprécient pas trop les Israéliens en général ou pour être plus précis, les juifs.


L'antisémitisme n'existe pas dans la mentalité musulmane, en réalité. L'antisémitisme vient de l'Europe. Il a accéléré la création de l'Etat d'Israël. Les antisémites européens se sont retrouvés sionistes. Dans le monde musulman, c'est l'antisionisme qui a engendré l'antisémitisme si tant est que l'on puisse parler d'antisémitisme. Car au fond, le musulman est réservé sur le juif, pas parce-qu'il est juif (ça c'est la pathologie chrétienne, l'antipathie), mais parce-qu'il soutient une injustice faite à des musulmans. Ce n'est pas le juif que sa rancoeur enveloppe, c'est l'Israélien. Et comme ce dernier se définit avant tout comme juif... Car juifs et musulmans ont vécu ensemble pendant des siècles. Certes sans forcément se mêler mais leur coexistence est un fait. Ils ont partagé le droit le plus fondamental, le droit à la vie.


Bibi ne veut pas la paix, comme on le sait. Il a surtout besoin d'ennemis. Les Etats-Unis d'un côté, le Quartette de l'autre, supplient Israël, l'Etat le plus chouchouté du monde, de rentrer dans le rang. Respecter "la légalité internationale" lui demande-t-on; en clair, les résolutions du Conseil de sécurité. "C'est ça ouais !" vient de leur lancer Bibi; la construction à Jérusalem-Est va continuer. La "capitale" d'un Etat étranger. Bibi l'a annoncé : "mes chers amis, mes très chers ennemis, construire à Jérusalem est la même chose que construire à Tel Aviv et toc !".


Un Etat arrogant. Tellement arrogant qu'il n'avait pas hésité à faire des choses sur le dos de ses alliés; l'histoire des faux passeports pour aller assassiner un responsable du Hamas à Dubai. Le Royaume-Uni vient de s'en offusquer, enfin. Un diplomate israélien a été expulsé. Et l'accueil réservé aux Etats-Unis n'était pas non plus des plus cordiaux. Presque "entre deux portes", ni média ni communiqué ni égard. Mais rien n'y fait. Tous les présidents américains ont été impuissants.


Elle est là la clé : l'affaire palestinienne. Le monde a besoin du règlement de ce conflit pour s'apaiser. On n'arrive même plus à espérer. Il y a une croyance chez les musulmans; on dit que c'est un hadith du Prophète : «L'Heure suprême n'arrivera que lorsque les musulmans combattront les juifs et les tueront. Lorsque le juif se cachera derrière un rocher ou un arbre, celui-ci dira : Ô musulman, un juif se cache derrière moi, viens le tuer. Seul «Al Gharqad» gardera le silence car il fait partie des arbres des Juifs» (Muslim). Le CRIF, l'an dernier, s'était offusqué. A raison. Un professeur turc, quant à lui, essayait de nous convaincre l'an dernier que les Israéliens plantaient à tour de bras cet arbre "au cas où"... "P'tain tout le monde prend au sérieux ce hadith, on est dans un délire !", "t'as vu, les musulmans aussi sont antisémites, c'est votre prophète qui le dit, alors, où elle est cette tolérance proverbiale ?", "euh..."


C'est donc un conflit religieux. Ca ne finira jamais. Comme le disait Rabin, "il n'existe pas de solution à un conflit théologique". C'est la raison pour laquelle le Guide Khamenei et autres nervis ne se lassent pas d'annoncer la destruction d'Israël. Ils brandissent ce hadith. Pourquoi négocier et trouver une solution alors, puisque, in fine, une déflagration va nécessairement se produire dans ce coin de la planète ? On dit même que Shimon Peres, interrogé sur ce hadith en 1986 alors qu'il était Premier ministre, aurait répondu : "lorsque les musulmans dont parle ce texte seront là, on avisera".


La brume est épaisse. On s'interroge; funestés que nous sommes.
"Vous qui veillez ! N'êtes-vous pas fatigués
De surveiller la lumière dans notre sel ?
Et du feu des roses dans notre plaie,
N'êtes-vous pas fatigués, vous qui veillez ?" (Mahmoud Darwich)

samedi 20 mars 2010

Des regrets au moins !

Il faut savoir s'exprimer, assurément. Le bon diplomate est celui qui dit une chose grosse de plusieurs choses; l'un doit comprendre oui, l'autre non et le tiers, peut-être. Et c'est ainsi que les affaires de ce monde avancent; grâce à des subtilités. Une hypocrisie organisée. Mais tout le monde est content car la vérité passe mieux lorsqu'elle n'est pas enfermée dans une phrase classique sujet+verbe+complément. En politique, c'est autre chose; il faut être clair quitte à ne pas répondre principalement à la question posée : c'est ce que l'on appelle la "langue de bois". Mais il faut bien se faire comprendre; on ne parle pas à son peuple dont on considère que l'intelligence est moyenne comme on parlerait à la tribune de l'assemblée générale des Nations-Unies.


C'est que le Premier ministre turc a voulu dire des choses; sensées selon lui mais abjectes selon tout le monde. A un journaliste de la BBC qui l'invitait à déclamer la colère classique des Turcs en pleine saison des reconnaissances du "génocide arménien", il a lâché en plus : "bon, ça commence à bien faire maintenant, nous avons 100 000 Arméniens d'Arménie qui vivent sans papiers et qui travaillent au noir en Turquie, si ça continue, ce sont eux qui vont en pâtir, on pourrait les renvoyer chez eux" !


Tayyip Erdogan semble être une chance pour la Turquie. Il essaie de démocratiser. Mais il divague aussi; c'est que lorsqu'il n'a pas ses notes devant lui, il est rien. Il a la malchance de penser par lui-même et de débiter des bêtises en branche. "Si tu n'aimes pas ta patrie tu dégages" pour les Kurdes (alors qu'il venait tout juste de reconnaître que, dans le passé, la Turquie avait eu une politique fascisante à leur égard), "les musulmans ne sauraient faire de génocide" pour soutenir Omar (alors qu'il venait de lancer son fameux "one minute" à la face du président d'un Etat dont il avait dénoncé le "terrorisme d'Etat" et même le "génocide" contre les Palestiniens), "il faut se débarrasser de l'idéologie unioniste" ("ittihatçı zihniyet") en référence aux partisans du Comité Union et Progrès assimilé à un mouvement autoritaire alors qu'il soutient directement leur politique en refusant d'exprimer au nom de l'Etat turc des regrets non pas pour ce qu'aurait fait l'empire ottoman (comme le dit la référence dans ce domaine, Nicolas Sarkozy, "on ne peut pas demander aux fils de s'excuser des fautes de leurs pères") mais pour avoir refusé si vivement de reconnaître la faute des Unionistes. Et voilà donc cette nouvelle perle qui prend sa place dans le chapelet.


Bon et mauvais, il est. Aucune constance. Deniz Baykal, lui, on sait : il est mauvais. Un doyen de la politique, aime-t-on le qualifier. Mais il n'a rien apporté à son pays sinon la désolation et les crises permanentes qu'il suscite. Erdogan apparait souvent comme plus volontariste. Il semble faire de la politique pas pour faire carrière mais pour apporter quelque chose à son pays. Jadis Turgut Özal, le premier ministre et président de la République libéral, respectivement de 1983 à 1989 et de 1989 à 1993, l'avait dit clairement : "si je perds les élections, j'arrête la politique, je n'ai pas de temps à perdre dans l'opposition". Erdogan avait affirmé la même chose il y a quelques semaines; il envisageait plutôt de diriger une fondation que de ne rien faire dans l'opposition.


Heureusement Deniz Baykal n'a goûté que quelques mois du pouvoir. Il a fait carrière dans l'opposition. C'est déjà un exploit : dans les pays démocratiquement matures, quand on perd des élections tout le temps, on quitte la présidence du parti sinon la vie politique. Le Sieur Baykal perd tout le temps mais ne s'en va jamais. Il a reculé une seule fois; mais on a compris par la suite qu'il ne faisait que prendre de l'élan...


Une perspective d'expulsion, donc. Une bourde, cela s'appelle. Une bêtise. Une inhumanité. Une ignominie même. Exploiter la misère des citoyens d'Arménie sur le sol turc pour "troquer". Réfléchir à une nouvelle "déportation", en somme. Un joli message pour le centenaire. Le détestable Onur Öymen proposait également de donner une raclée à l'Arménie et la non moins sinistre Canan Arıtman revendique la "maternité" de ce projet d'expulsion; Öymen et Aritman sont de gauche, juste pour rappel...


Le célèbre journaliste Cengiz Çandar (il appartient à une des plus vieilles familles de l'empire ottoman, les Çandarlılar qui étaient déjà là à sa fondation au 14è siècle), qui en bon libéral soutient fréquemment le gouvernement, a demandé au Premier ministre de formuler des excuses pour ces derniers propos. Celui-ci vient de lui répondre : "vendu ! T'es l'avocat de quelle partie hein, dis-le !"... "La ferme !" vient de lancer au Premier ministre l'autre grand journaliste libéral Ahmet Altan : "t'es qui toi, Tayyip Erdoğan !"... Bonne question. On attend la réponse-injure du Premier ministre.


Quand on dirige un Etat, on a le droit d'être lunatique; on dort mal, le bureau est rempli de dossiers, il faut satisfaire l'épouse qui demande des câlins de temps en temps, etc. Mais on n'a pas le droit d'être versatile; le pays n'ayant pas besoin d'un Premier ministre AKP qui s'aligne sur les positions du CHP (un parti de gauche mais à la Öymen et Arıtman) et MHP (parti de droite nationaliste). Il y a l'original pour cela, point besoin de la copie. Il a prouvé qu'il avait au moins une conscience. C'est déjà ça. Il ne reste plus qu'à nous prouver qu'il a une vision. Et on sera content de se souvenir de lui comme d'un "homme d'Etat".

dimanche 14 mars 2010

Charlatanesque

Il ne manquait plus que les Blonds. Les Suédois. Les types les plus beaux, les plus veloutés, les plus droits de la planète. BCBG. Eux aussi viennent de légiférer. La loi n°... du... portant reconnaissance du génocide des Arméniens, Assyriens, Chaldéens, Syriaques et des Grecs pontiques. Tout ça par les Ottomans, évidemment. Oui oui l'empire ottoman; celui qui se targuait d'être arc-en-ciel. Un beau matin, il avait décidé de décimer toutes ces (et ses) populations sans raison. C'est comme ça. "Ah bah, c'est des gens sérieux qui disent ça hein, c'est pas des charlots", "ouais". En tout cas, une vingtaine de pays a demandé pardon au nom des Ottomans qui n'existent plus. Et comme les Turcs sont négationnistes, il fallait bien que d'autres émissent un son, n'est-ce pas.


Cela pèse moralement, évidemment. Les Suèdois ont donc lâché. Ils n'en pouvaient plus. En général quand des élections approchent, les parlementaires ont besoin de laver leur conscience à grande eau. C'est que les seaux se bousculent en ce moment. Même la Catalogne a vu là un génocide. D'innombrables autres provinces dans le monde entier ont "succombé". Mais la baffe la plus indue est venue de l'allié stratégique; le comité des affaires extérieures de la Chambre des représentants s'est aussi aventuré. Certes, tous les ans c'est le même scénario mais la Turquie ne se lasse pas de bouder, à chaque fois que l'occasion se présente.


La Turquie se contente dans ces moments-là d'appeler l'ambassadeur pour consultation. "Alors vas-y raconte-nous ça en détail". Si bien que tout le corps diplomatique commence à trembler. Comme on le sait, les centenaires sont l'occasion d'un bouillonnement tout spécial. Et 2015 approche. Alors les Arméniens de la diaspora, qui ont fondé toute leur fortune sur cette cause, travaillent comme des boeufs. On estime donc que la plupart des grands pays vont légiférer à tour de bras dans ces cinq prochaines années, histoire d'atteindre l'apothéose en 2015. Et donc des bisbilles diplomatiques en perspective. Si bien qu'en retirant à chaque fois les ambassadeurs, ces derniers vont finir pas faire carrière en Turquie ! Mais c'est une simple protestation d'usage, heureusement. Ils repartent comme ils viennent. Sans défaire valise. Lorsque la France avait voté en 2001, la Turquie avait rappelé son ambassadeur; mais Madame son épouse, la célèbre artiste Filiz Akın, était restée en France et avait été très critiquée par les nationalistes. Alors qu'elle le savait elle, c'était juste une "formalité"; une comédie...


Une question d'honneur national, nous a-t-on appris à penser. Comment le grand peuple turc aurait pu assassiner ? Bonne question. C'est l'enjeu, cela dit. Il y a en fait, un véritable déshonneur national. Le vote est acquis par une voix de différence aux Etats-Unis et en Suède. Et la Grande Turquie accorde de l'importance à ce "match". Le thé dans la main, les chips dans la bouche, les Turcs se sont plantés devant leur poste de télévision pour suivre le résultat d'un vote d'un comité d'une assemblée d'un pays étranger... C'est cela l'humiliation. Et que dire du ministre des affaires étrangères turc qui appelle le président du CHP, parti de gauche, pour qu'il active ses réseaux au niveau de l'Internationale afin de dissuader deux ou trois socialistes suédois de voter pour la reconnaissance ! C'est cela l'humiliation.


Pour ma part, je n'ai toujours pas compris comment des hommes politiques peuvent être convaincus de la qualification de génocide alors que les historiens eux-mêmes en sont toujours au crêpage. Et quels historiens ! Certains écrivent des articles et même toute une série de livres sur cette question sans maîtriser, excusez du peu, l'osmanli ! Ecrire l'histoire sans analyser les archives, voilà bien une nouvelle méthodologie... "Bah nan hein, moi je fais avec les traductions !","t'as raison mon brave, tu seras un grand historien plus tard"... Heureusement que j'ai une licence d'histoire, ça permet de séparer le bon grain de l'ivraie. Oh oh...


Un travail de sape, en réalité. Il est vrai que les protocoles de normalisation signés par la Turquie et l'Arménie sont déjà tombés à l'eau; c'est que la Cour constitutionnelle arménienne a vidé de son contenu une disposition essentielle, celle de mettre en place une commission d'historiens. La Cour a estimé que cette commission ne saurait en aucun cas remettre en cause la qualification de génocide ! "Bah alors pourquoi on réunit une commission du coup ?", "bah pour parler des réparations, haha...".


Toute cette gesticulation turque ne doit pas cacher une absurdité qu'il ne faut cesser de dénoncer : les parlements n'ont aucun titre de compétence pour écrire l'Histoire. Quel que soit l'événement. Libre à eux de s'excuser pour les faits avérés. Le parlement français peut voter une résolution sur l'Algérie, par exemple. Ou les Etats-Unis sur Hiroshima et Nagasaki. Ces derniers peuvent aussi nous expliquer pourquoi les Indiens ne touchent pas aux billets de 20 dollars. Howard Zinn, mort dernièrement, ne qualifiait-il pas Andrew Jackson d' "exterminateur" ?


C'est vraiment pathétique. Un sujet sérieux, si difficile, est bassement traité. Les parlements votent mais les gouvernements appellent immédiatement Tayyip Erdoğan pour exprimer leur regret ! Une momerie. La Turquie doit dire des choses, certes; s'excuser, exprimer ses regrets, se désoler ne serait-ce que pour les "crimes de guerre". Mais ce n'est pas avec un poignard sur la gorge que cela se fait. Sinon on aboutit seulement à un forcement, pas à une prise de conscience. Et cela ne fait pas un pas en avant mais seulement un pas latéral... Bref, un trépignement pour tout le monde.

mercredi 10 mars 2010

Pitié...

Le 3 mars 1924, la toute pimpante République turque avait décidé de supprimer le califat et de, passez l'expression, "foutre à la porte" la dynastie ottomane. Mustafa Kemal avait tactiquement gardé cette institution après l'abolition du sultanat en 1922 et surtout après la proclamation de la République en 1923; étrange, on avait un Calife et un Président de la République. Ca n'a pas duré. C'est que le calife Abdülmecid, qui était en même temps le "dauphin", aspirait à la magnificence du temps jadis, voulait un traitement spécial et un peu plus d'argent de poche. Enervant, évidemment. La République avait bien voulu accorder une faveur à l'antique institution mais celle-ci commencait franchement à répandre son ombrage sur le nouveau régime.


La fin du califat signifie, pour certains, renaissance de la nation turque. Elle se serait débarrassée enfin d'un boulet : l'obscurantisme. "Oui mais le Calife était un homme éclairé, il présidait l'association des peintres ottomans, jouait du piano, composait, aimait la littérature française, alors comment tu peux dire que...", "j' m'en fous, il était barbu !"... Bon. Ah oui, c'est vrai, il faut le rappeler; dans ces petites têtes, l'apparence est tout. Il n'est pas rare de lire des témoignages de femmes "laïques" turques qui se désolent de devoir se justifier à l'étranger : "ah mais vous êtes moderne, je croyais que les femmes de votre pays étaient soumises et portaient le tchador !", "ah mon frère, tu mets du sel dans ma plaie, j'ai honte de ces femmes". Avoir honte. Soit dit en passant, le niqab avait été interdit par décision impériale du sultan-calife panislamiste Abdülhamid II en 1892... Abdülhamid, un autre calife féru de littérature et d'opéras...


Evidemment, plus laïque qu'une adhérente du CHP, connais pas. Et comme le niveau d'intelligence des membres de ce parti est malheureusement au ras des pâquerettes, leurs protestations tournent souvent à la comédie. Quelques matrones se sont donc réunies pour commémorer le 3 mars à leur manière; la scène est à faire rougir quiconque possède quelques gouttes de décence.


Elles sont haineuses, saliveuses. La femme moderne, nous admirons-là, soi-disant. Elles déchirent l'obscurantisme. Elles sont "up to date", elles. Admirez l'alacrité, la détermination avec laquelle elles se cramponnent sur le tissu pour le déchiqueter à qui mieux mieux. Admirez le sourire méphistophélique qu'arborent les visages hideux. Admirez la haine extatique. C'est une cérémonie religieuse, presque. Elles sont en transe.


Ces femmes se disent kémalistes. Malheureusement. Comme on le sait, la loi de 1925 a interdit les "tekke" (confréries) et les "türbe" (tombes des saints) dans tout le pays. Il s'avère que le türbe de Mustafa Kemal trône en plein coeur du pays mais c'est une exception. La seule confrérie autorisée étant, comme on le devine, celle du kémalisme. Le mausolée de Mustafa Kemal attire touristes (comme on assiste aux "séances" des derviches tourneurs), pathologiques (comme on accroche un ruban sur la tombe d'un saint pour avoir un bébé) ou fidèles (comme on vient visiter la tombe du saint dans un seul dessein religieux).


On y dépose des gerbes, on écrit des choses dans un livre d'honneur, on vient pleurer, on vient se réconforter, etc. Bref, ce que l'on fait pour un sanctuaire normal... Sauf que le cheikh, ici, c'est Mustafa Kemal en personne; celui qui était contre toute forme d'obscurantisme... Il doit se retourner dans sa tombe, pas de doute. C'est que quelques écervelés en ont fait une idole, un saint, un dieu. D'ailleurs, à l'occasion de la journée internationale des femmes, les épouses des généraux se seraient massées au "monothéon"; histoire de remercier le "Père des Turcs". Lui n'entend rien, évidemment; c'est qu'il est mort. C'est la parodie la plus grotesque : ceux qui taxent d'obscurantistes les dévôts qui fréquentent assidûment les tombeaux des saints se retrouvent dans la même configuration ! Bravo...


Une fois n'est pas coutume, les gazouillards du CHP ont protesté et annoncé des sanctions contre ces furieuses. Si elles avaient pu comprendre Mustafa Kemal au ras de sa pensée, elles ne se seraient pas tant égarées, à coup sûr. C'est que le lémure tutélaire de la Turquie républicaine, s'il a commis pas mal d'impairs, n'a jamais rien décrété sur la vêture des femmes. Il a imposé le chapeau aux hommes, c'est tout. C'est déjà ça.


Evidemment, chacun son délire; tout le monde peut déchirer ce qu'il veut dans la rue tant qu'il n'y a pas violence contre autrui. Mais passer ses heures, ses journées, ses années à tenter de sauver les autres, c'est aussi une maladie. C'est précisément cette obsession que l'on appelle le kémalisme. Où se trouve l'aliénation, franchement ? Du côté de celles qui épuisent dans leur coin leur bout d'existence ou du côté de celles qui, enragées, vivent les yeux chasseurs ? Sauf votre respect Mesdames, vous faites pitié...

samedi 6 mars 2010

"Secret pontifical"

Je ne voudrais surtout pas m'acharner. Mais ça commence à aller dans tous les sens. Ca déflagre. Les affaires de moeurs de l'Eglise catholique, voyons. Maintenant c'est l'épiscopat allemand qui a dû courber l'échine. Un grand pardon pour les crimes odieux; des crimes. Commis par des "pères". Tu sais ceux qui donnent l'impression de ne penser qu'à abuser des âmes et des corps les plus frêles. Si bien qu'on se demande s'il ne faut pas rétablir au sein de l'administration vaticane, une "intendance des menus plaisirs". C'est qu'il faut monnayer les larmes après coup et ça coûte cher; les mauvaises langues disent que l'Eglise américaine est en quasi-faillite à force de casquer des millions de dollars pour chaque larmoiement...


Encore lui, évidemment. Hans Küng. Le célèbre théologien chrétien. Il clarifie les choses, en réalité : les abus sexuels, qui sont devenus un cachet de l'Eglise catholique comme on le sait, seraient directement liés, selon lui, à la règle qui pose le célibat des prêtres; règle qui date, nous l'apprend-il, du 11è siècle. Voilà qui est dit. Evidemment, la simple jugeotte permet de subsumer qu'il pourrait effectivement y avoir une connexion. Cause-effet. L'abstinence est une bonne chose, nous apprennent les théologiens chrétiens. D'accord. Mais seulement quand elle est pratiquée par des hommes sincères; sinon, ça déraille et on en vient à rêver de chèvres coiffées ou à se défouler sur ce qu'on a sous la main, des enfants...



Le professeur Küng est ainsi. Il trucule, s'étouffent ses contempteurs. Il aime taquiner le professeur Ratzinger. Il n'y a que chez les théologiens où les crêpages sont succulents; c'est que Dieu est censé se trouver quelque part par-là. Chacun le prétend. Dans toutes les religions, évidemment, sans exception. Ceux qui ont la foi vacillante sombrent définitivement, ceux qui ont une foi de charbonnier préfèrent s'éloigner de peur d'avoir à réfléchir, ceux qui s'intéressent à ce genre de joutes sont les plus comblés, de nouvelles perspectives s'ouvrent et les athées et compagnies trouvent argument pour dénoncer avec encore plus de véhémence. Une religion trop lisse, trop monocolore ne séduit qu'un temps. Il faut de la dispute interne pour appâter une nouvelle clientèle. Mais de là à dire blanc à ce qu'un autre canoniste dit noir, c'est tout de même bizarre. Deux religions en une.


Il n'y va pas par quatre chemins, Hans Küng : il provoque. L'actuel Pape n'était-il pas à la tête de la Congrégation pour la doctrine de la foi pendant deux décennies ? "Et alors ?". C'est que c'est précisément cet organe qui était chargé d'étouffer les affaires. Son Préfet donc; le cardinal Ratzinger. Sa sainteté, aujourd'hui. Le désormais Infaillible. Tant mieux pour Lui. Donc donc : lorsqu'une affaire commencait à se déployer, le fameux "chut !" venait d'ici. Evidemment pour un homme qui se prétend être homme de Dieu ou pour un homme doté simplement de ce que l'on appelle encore une "conscience", c'est gênant. "Ouais mais le Saint-Esprit n'a pas hésité à le désigner Pape quand même, alors arrêtez votre odieuse campagne, Dieu ne peut choisir que les bons", "l'ange Gabriel peut se tromper hein, regarde, dans l'islam certains chiites prétendent que l'archange a confondu Ali et Muhammad et a transmis la révélation à ce dernier alors qu'il devait la confier au premier". Une faute professionnelle, cela s'appelle. Ca pourrait donc arriver.

Le professeur Küng ne propose pas une révolution; l'approche est sensée : retour vers le "catholicisme primitif". A la pureté originelle. Le rêve de toute religion qui a eu le malheur de s'installer dans le monde. Les "salafis" partagent ce même souhait. Le salafisme d'Afghani et d'Abduh bien sûr, pas celui des wahhabites. Bref, la cure est partout la même : un retour. Ce fameux mot qui fait sursauter plus d'un laïcard en Turquie : "irtica".


Moi j'en suis toujours à ma proposition initiale : interdire l'Eglise catholique. Après tout, tout le monde se bousculait pour chiper une pelle à l'enterrement de l'Eglise de scientologie parce-qu'elle avait soi-disant "arnaqué" trois benêts... "Bah alors moi je propose de déchirer le Coran aussi !", "t'as bien raison Jeannot, il faudrait interdire les trois livres, leur contenu peut tomber aujourd'hui sous le coup de l'incitation à la haine religieuse, tout à fait d'accord"... C'est que les choses sont si simples : les grandes ou vieilles religions ont une immunité de fait; dans notre inconscient. Même si ce morceau de loi n'avait pas été abrogé, une procédure d'interdiction d'exercer ses activités ne serait jamais intentée contre l'Eglise, elle est trop vieille pour être dérangée. Les bizarreries des nouvelles religions sont, elles, immédiatement pourchassées. Le droit pénal est à leurs trousses...


La faute à Grégoire VII; c'est lui qui a brisé la nature humaine. Le sexe, comme on le sait ou on doit le savoir, est la plus belle activité au monde. C'est du scientifique. Equilibre, épanouissement, joie, tout vient de là. Minauder, faire des clins d'yeux, recevoir tendresse, un des plus passionnants passe-temps, n'est-ce-pas ? Eh bien, NAN avait dit Grégoire en son temps. Même celui qui passe pour être le plus "coincé", Saint Paul n'avait pas été aussi loin. Les hommes de Dieu devaient donc s'abstenir de toute bestialité. Résultat un millénaire plus tard : ça pue. Et tous les jours, on apprend des choses effarantes : le fondateur de la Légion du Christ aurait été marié, pis pédophile, pis incestueux; excusez du peu ! un protégé du futur saint Jean-Paul II... Cacher, encore une fois. Protéger.


Qu'est-ce qu'il reprochait déjà le Coran aux gens du Livre ? Sourate 2, verset 146 : "Ceux à qui Nous avons donné le Livre, le reconnaissent comme ils reconnaissent leurs enfants. Or une partie d'entre d'eux cache la vérité, alors qu'ils la savent !"; Sourate 3, verset 71 : "pourquoi mêlez-vous le faux au vrai et cachez-vous sciemment la vérité ?"; Sourate 5 verset 66 : "(...) Il y a parmi eux un groupe qui agit avec droiture; mais pour beaucoup d'entre eux, comme est mauvais ce qu'ils font !". La constance, cela s'appelle : cacher. L'égarement continue. Malheureusement. L'islam rime avec terrorisme, le judaïsme avec misogynie, le catholicisme avec cochonceté. Les trois grandes religions. "Eh ben, ils doivent s'éclater, les démons..."