dimanche 20 mars 2011

Au malheureux fait confort d'avoir compagnie dans son sort

"Les Français, à force d'immigration incontrôlée, ont parfois le sentiment de ne plus être chez eux ou bien ils ont le sentiment de voir des pratiques qui s'imposent à eux et qui ne correspondent pas aux règles de notre vie sociale". "Nos compatriotes veulent choisir leur mode de vie, ils ne veulent pas qu'on leur impose un mode de vie".


Voilà ce qu'en pense Monsieur le ministre de l'Intérieur. Alias, le cardinal Guéant. Avec un peu de retard, il rejoint enfin son collègue d'outre-Rhin qui avait dit des choses semblables mais de manière plus franche : "L'islam n'appartient pas à l'Allemagne". Le nôtre opte pour un langage diplomatique : "à force d'immigration incontrôlée". On a l'impression que Monsieur le Ministre de la République française parle des "boat people" qui déferlèrent sur le sud de la France avec boubous et voiles, cheveux crépus et barbes. Mais ça ne serait qu'une impression. Car le contexte n'orienterait pas vers cette interprétation.


M. Guéant voudrait signifier par-là, les musulmans. Il faudrait se mettre à la place d'un électeur du FN (que certains diffament en écrivant FHaine) pour comprendre la sentence. Le public visé devient alors, les immigrés et leurs descendants. Autrement dit, ces ouvriers qui furent appelés pour participer à la reconstruction de la France. C'est tout de même étrange car toutes les études montrent que les immigrés de la première génération se sont précisément fait un point d'honneur de rester discrets, histoire de ne pas bousculer la "cohésion nationale".


Monsieur le ministre ne parle pas de cette masse, non plus. Il parlerait de nous, des "descendants". Ce qu'il appelle "immigration incontrôlée" ne serait donc que les Français d'origine étrangère. Autrement dit, jusqu'à nouvel ordre, ses compatriotes. Lorsqu'on continue l'exégèse, on se rend compte que ce qu'il appelle "mode de vie" n'est rien d'autre que la religion de ces nouveaux Français. Et les pratiques qui s'imposent aux Français de souche, de culture catho-athée, ce sont les voiles, les barbes, les mosquées, des couleurs et des couleurs. Et "les robes longues", depuis peu... Les Français d'origine étrangère, donc. Ceux qui sont "communautariser" par un ministre de la République (toujours le même d'ailleurs, celui de l'Intérieur) et à qui on reproche ensuite d'entretenir un certain communautarisme. Bref, "l'altérité ne semble pas aller de soi pour ceux désignés comme "autres", en demande d'invisibilité et d'indifférence, à qui elle apparaît comme un moyen pour exclure du corps social, les empêchant de se fondre de façon individuelle et anonyme parmi les Français "normaux" par un effet de survisibilité négatif ou positif" (Leyla Arslan, Enfants d'Islam et de Marianne, p. 9).


Jadis, Nadine Morano avait déjà envoyé des messages : "le jeune musulman ne doit pas parler verlan et mettre sa casquette à l'envers". Pascal Clément aussi, avait dit une évidence : "le jour où il y aura autant de minarets que de cathédrales, ça ne sera plus la France". Brice Hortefeux, on connaît. Jean-Claude Gaudin fait également partie de la liste avec "le déferlement musulman". Françoise Hostalier aussi, avait eu son heure de gloire; elle ne comprenait pas, et nous avec elle, comment une femme pouvait assister aux débats de l'assemblée nationale avec un voile sur la tête. La "nargueuse" aurait dû être mise à la porte. Et Madame Hostalier s'était interrogée, et nous avec : "Mais comment une chose pareille peut-elle intervenir dans le temple des valeurs républicaines, dont l'un des piliers est la laïcité et l'autre, l'égalité entre hommes et femmes ?". Elle avait raison, Françoise. Même si j'eus préféré "l'égalité entre les femmes et les hommes"...


Le jeu continue. D'autres preux se lâchent. "C'est l'histoire d'un Arabe...". Ha ha, que c'est rigolo. Un Arabe parasite, vivant aux crochets de la société, avec sa CMU, son RSA, son APL et ses allocations familiales. Bah c'est vrai quoi. Chirac avait déjà relevé ce fait quand il était encore immature: "Notre problème, ce n'est pas les étrangers, c'est qu'il y a overdose. C'est peut-être vrai qu'il n'y a pas plus d'étrangers qu'avant la guerre, mais ce n'est pas les mêmes et ça fait une différence. Il est certain que d'avoir des Espagnols, des Polonais et des Portugais travaillant chez nous, ça pose moins de problèmes que d'avoir des musulmans et des Noirs […] Comment voulez-vous que le travailleur français qui habite à la Goutte-d'or où je me promenais avec Alain Juppé il y a trois ou quatre jours, qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15 000 francs, et qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50 000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler ! [applaudissements nourris] Si vous ajoutez à cela le bruit et l'odeur [rires nourris], eh bien le travailleur français sur le palier devient fou. Et il faut le comprendre, si vous y étiez, vous auriez la même réaction. Et ce n'est pas être raciste que de dire cela".


Et quand on lit que "les candidats UMP aux cantonales espèrent tirer profit de la sortie de Guéant", bah, ma foi, on relit la phrase. Et pour les enquiquiner, ces candidats UMP, on se demande s'il nous faut pas voter FN. Ah oui, tiens. Voter FN. Le candidat FN du canton de Montargis est très présentable, en plus. Au premier tour, il faut toujours voter pour un physique. Une théorie que je me suis faite... Et il faut choisir l'original à la copie. D'ailleurs, Marine Le Pen lui a lancé un bulletin d'adhésion à M. le ministre. Un honneur. Ça ne s'oublie pas dans une carrière politique...

On apprend en même temps que l'UMP vient de créer son "Union des Français musulmans", le groupement de ceux qui seraient en intelligence avec Monsieur le Président. Le Sieur Boubaker y figure-t-il, me suis-je immédiatement demandé. Instinctivement. C'est étrange comme réflexe... Un grand chapeau à la déclaration du MJS; très drôle : "Le FN l'a rêvé, l'UMP l'a fait : la création de la nationalité musulmane". Nous étions des Français musulmans; l'UMP nous a fait des Franco-musulmans. Notre ami UMPiste a mal rédigé, c'est bon, on ne va pas en faire un plat. Qu'il se cultive d'abord, ok. Rue la Béotie, des erreurs peuvent arriver. Le texte a d'ailleurs été retiré. Rue la Béotie...


Tiens, la Cour européenne participerait aussi de son côté, au débat sur le "mode de vie". Elle avait dit dans l'arrêt Dahlab contre Suisse (15/02/2001), s'agissant d'une institutrice voilée, que : "le Tribunal fédéral a justifié la mesure d’interdiction de porter le foulard prise à l’égard de la requérante uniquement dans le cadre de son activité d’enseignement, d’une part, par l’atteinte qui pouvait être portée aux sentiments religieux de ses élèves, des autres élèves de l’école et de leurs parents et par l’atteinte au principe de neutralité confessionnelle de l’école. (...) La Cour admet qu’il est bien difficile d’apprécier l’impact qu’un signe extérieur fort tel que le port du foulard peut avoir sur la liberté de conscience et de religion d’enfants en bas âge. En effet, la requérante a enseigné dans une classe d’enfants entre quatre et huit ans et donc d’élèves se trouvant dans un âge où ils se posent beaucoup de questions tout en étant plus facilement influençables que d’autres élèves se trouvant dans un âge plus avancé. Comment dès lors pourrait-on dans ces circonstances dénier de prime abord tout effet prosélytique que peut avoir le port du foulard dès lors qu’il semble être imposé aux femmes par une prescription coranique qui, comme le constate le Tribunal fédéral, est difficilement conciliable avec le principe d’égalité des sexes. Aussi, semble-t-il difficile de concilier le port du foulard islamique avec le message de tolérance, de respect d’autrui et surtout d’égalité et de non-discrimination que dans une démocratie tout enseignant doit transmettre à ses élèves".

Le voile de l'institutrice aurait des effets négatifs sur des enfants en bas âge. Mais quand il s'agit du crucifix, symbole beaucoup plus européen, la Cour nous surprend en changeant complètement de rhétorique. Et du coup, fait jaser. La célèbre affaire Lautsi contre Italie. L'histoire d'une mère athée qui voulait soustraire au regard de ces deux enfants de 11 et 13 ans, le crucifix qui trônait dans la salle de classe. "Contraire à mes convictions et donc à celles de mes enfants", avait-elle dit. Car l'article 2 du protocole n°1 à la CEDH assure : "Nul ne peut se voir refuser le droit à l'instruction. L'Etat, dans l'exercice des fonctions qu'il assumera dans le domaine de l'éducation et de l'enseignement, respectera le droit des parents d'assurer cette éducation et cet enseignement conformément à leurs convictions religieuses et philosophiques".

Le gouvernement italien se la jouait anthropologue : "mais non, la croix, c'est le signe de l'identité italienne, allez allez". Dans un arrêt du 18 mars 2011, la Grande chambre vient de lui offrir une épaule : "Il n'y a pas devant la Cour d'éléments attestant l'éventuelle influence que l'exposition sur des murs de salles de classe d'un symbole religieux pourrait avoir sur les élèves; on ne saurait donc raisonnablement affirmer qu'elle a ou non un effet sur de jeunes personnes, dont les convictions ne sont pas encore fixées" (§ 66). La Cour a bien conscience qu'elle ne peut pas mettre sous le boisseau l'arrêt Dahlab. Elle rappelle donc que "l'affaire Dahlab concernait l'interdiction faite à une institutrice de porter le foulard islamique dans le cadre de son activité d'enseignement, laquelle interdiction était motivée par la nécessité de préserver les sentiments religieux des élèves et de leurs parents et d'appliquer le principe de neutralité confessionnelle de l'école consacré en droit interne. Après avoir relevé que les autorités avaient dûment mis en balance les intérêts en présence, la Cour a jugé, au vu en particulier du bas âge des enfants dont la requérante avait la charge, que lesdites autorités n'avaient pas outrepassé leur marge d'appréciation" (§ 73). Comprenne qui pourra...


L'arrêt de chambre en date du 3 novembre 2009 avait, pourtant, donné raison à Madame Lautsi, car il s'alignait tout simplement sur la jurisprudence Dahlab : "La Cour reconnaît que, comme il est exposé, il est impossible de ne pas remarquer le crucifix dans les salles de classe. Dans le contexte de l'éducation publique, il est nécessairement perçu comme partie intégrante du milieu scolaire et peut dès lors être considéré comme un « signe extérieur fort » (Dahlab c. Suisse (déc.), no 42393/98, CEDH 2001-V). La présence du crucifix peut aisément être interprétée par des élèves de tous âges comme un signe religieux et ils se sentiront éduqués dans un environnement scolaire marqué par une religion donnée. Ce qui peut être encourageant pour certains élèves religieux, peut être perturbant émotionnellement pour des élèves d'autres religions ou ceux qui ne professent aucune religion" (§ 54-55) et "La Cour estime que l'exposition obligatoire d'un symbole d'une confession donnée dans l'exercice de la fonction publique relativement à des situations spécifiques relevant du contrôle gouvernemental, en particulier dans les salles de classe, restreint le droit des parents d'éduquer leurs enfants selon leurs convictions ainsi que le droit des enfants scolarisés de croire ou de ne pas croire. La Cour considère que cette mesure emporte violation de ces droits car les restrictions sont incompatibles avec le devoir incombant à l'Etat de respecter la neutralité dans l'exercice de la fonction publique, en particulier dans le domaine de l'éducation" (§ 57).



Non non, je rassure : je suis favorable à l'arrêt de la Grande chambre. Car je suis pour une totale liberté des signes et symboles religieux dans les administrations. Là n'est pas la question. J'ai toujours été opposé à la théorie de l'apparence. Dahlab était une mauvaise décision. L'arrêt de chambre, aussi. Effectivement, la croix peut être l'identité de l'Italie et elle devrait rester dans les salles de classe à partir du moment où il n'y a aucune pression sur les enfants. Le juge maltais Bonello, dans son opinion concordante à l'arrêt de grande chambre, a raison : "C'est à chaque Etat d'opter ou non pour la laïcité et de décider si – et, le cas échéant, dans quelle mesure – il entend séparer l'Eglise et la conduite des affaires publiques. Ce que l'Etat ne doit pas faire, c'est priver quiconque de sa liberté de religion et de conscience" (§ 2.3) et "en Europe, la laïcité est facultative ; la liberté de religion ne l'est pas" (§ 2.5). Ce Monsieur Bonello avait également participé à la décision Dahlab. Mais comme cette dernière était une décision d'irrecevabilité, le détail du vote n'est pas indiqué. C'eût été intéressant de voir s'il avait soutenu Mme Dahlab ou non. Dommage.


Ce qui dérange est cette "impression" de double standard. Les mauvaises langues vont encore souligner l'incohérence de la Cour pour une problématique qui est, en somme, identique dans les deux affaires : signe religieux ou pas, en classe ? Dans l'arrêt Lautsi, deux juges (sur 17) ont contesté la décision des majoritaires. Le juge suisse est allé plus loin; il a estimé que la présence du crucifix est beaucoup plus critiquable que le voile de l'enseignante : "La présence du crucifix dans les écoles est même de nature à porter plus gravement atteinte à la liberté religieuse et au droit à l'éducation des élèves que les signes vestimentaires religieux que peut porter, par exemple, une enseignante, comme le voile islamique. Dans cette dernière hypothèse, l'enseignante en question peut en effet se prévaloir de sa propre liberté de religion, qui doit également être prise en compte, et que l'Etat doit aussi respecter. Les pouvoirs publics ne sauraient en revanche invoquer un tel droit. Du point de vue de la gravité de l'atteinte au principe de la neutralité confessionnelle de l'Etat, celle-ci est donc moindre lorsque les pouvoirs publics tolèrent le voile à l'école que lorsqu'ils y imposent la présence du crucifix" (§ 6).


Bref, ce sont ces décisions, déclarations, agitations qui insufflent, qu'on le veuille ou non, un doute dans l'esprit des musulmans. Et vas-y pour une "impression" de "réserve" anti-musulmane. Il est sain de le savoir; lorsqu'on attaque régulièrement un élément de l'identité d'une personne, combien même cet élement reste insignifiant aux yeux de cette personne, celle-ci développe instinctivement un sentiment de défense. Même ceux qui sont fermement opposés aux groupes, clans, chapelles, etc. succombent et se mettent à serrer les rangs. Ceux qui s'entêtent à ne pas comprendre cette phrase de DSK ont maintenant un élément de réponse. Qu'avait-il dit : "Je me lève tous les matins en me demandant ce que je peux faire pour Israël". L'antisémitisme pousse tout juif qui se respecte à défendre coûte que coûte la seule institution qui apparaît pour lui, comme une émanation de son identité, l'Etat d'Israël. Eh bien, c'est le même réflexe pour les musulmans. Plus on les stigmatise, plus ils font bloc. Un ami me l'avait susurré : "DSK, c'est le candidat naturel des musulmans; on mange à la même écuelle". Je viens tout juste de comprendre...

lundi 7 mars 2011

Quand Jules Ferry rêvait : "Les questions de liberté de conscience ne sont pas des questions de quantité : ce sont des questions de principe"...

C'est donc ainsi. "Héritage chrétien" et "racine juive". Voilà l'ADN de la France. Monsieur le Président de la République l'a dit en personne. Et il a raison. Politiquement, historiquement, économiquement et culturellement. On ne va tout de même pas inventer à la Nation, une branche musulmane. Les musulmans d'Algérie n'étaient pas citoyens, on ne va pas prétendre le contraire. Non non, ça serait pure démagogie. Quoiqu'on ne sait jamais avec le Président. Il aime distribuer des "louanges de circonstances". L' "héritage chrétien", c'était devant les catholiques et la "racine juive" devant le CRIF. Peut-être que devant le CFCM, un jour,...


Le ministre de l'Intérieur allemand y est allé franco, lui : "Der Islam gehört nicht zu Deutschland". Et le représentant des Turcs d'Allemagne a immédiatement sorti les gants de boxe : "Wenn der Innenminister den Streit sucht, wird er ihn bekommen". Un béotien, assurément. Heureusement pour la France, les musulmans de céans sont plus lisses. Le CFCM s'excuse de devoir publier de temps en temps des communiqués pour rappeler le principe de laïcité ou demander de cesser de nous stigmatiser, nous autres citoyens FRANÇAIS mais musulmans. Ça arrive...


Depuis le temps pourtant, on avait compris. D'accord, la "culture" islamique ne fait pas partie de l'identité profonde de notre pays. En France, effectivement, les femmes voilées restent cloîtrées, on les dénomme "soeurs" et on leur voue un très grand respect. Du coup, quand leurs "consoeurs" musulmanes descendent dans les rues pour acheter du pain, les Français, les vrais, ceux de souche, de l'histoire longue et des sépultures, sont choqués. Oui, les Français, les authentiques, ne se perdent pas dans des salamalecs quand ils se croisent dans l'ascenseur; un simple "bonjour" et un hypocrite "au revoir" suffisent. Oui, les Français, les purs, sont des gens polis et ne comprennent pas l'hostilité de certains barbus à la mixité des sexes; les femmes et les hommes vivent en bonne intelligence, en toute égalité, dans les conseils d'administrations des plus grandes sociétés françaises, dans les assemblées parlementaires et surtout dans les foyers. Les études ont beau avancer le terrible chiffre de 80 % pour souligner la proportion des femmes dans les tâches ménagères, c'est du pipeau. Seulement 20 % des femmes occuperaient des postes de direction dans l'administration et 10 % dans les entreprises. C'est une farce. Oui, les Français, les canoniques, ne comprennent pas comment un livre saint peut autoriser la polygamie; car dans le pays, l'adultère est toujours un délit pénal et une cause péremptoire de divorce. Et surtout les Mitterrand et autres célébrités qui entretiennent maîtresses et assimilées ont, sans aucun doute, une ascendance islamique. Et l'assemblée nationale n'a nullement honoré, par une minute de silence, un des siens qui avait tué sa maîtresse...


Et surtout, les Français, les idéaux-typiques, sont pour la plupart athées et agnostiques. Résultat : on vit sous l'empire de la loi de séparation de 1905 mais avec l'état d'esprit de 1904 (cf. Jean Baubérot, L'intégrisme républicain contre la laïcité, pp. 161-174). Car les Français de souche reprochent aux musulmans de croire dur comme fer à cette fameuse laïcité de 1905. Alors que celle de 1904, celle du père Combes, sied plus à l'air du temps. Ce qu'on reproche aux musulmans français, c'est, au fond, de casser cette harmonie née du désenchantement. On doit tous êtres pécheurs, histoire de souder les rangs, face à un probable Dieu. C'est la psychologie du laïciste athée, un croyant comme les autres, en réalité : "je suis un croyant comme toi mais moi je pèche, alors toi aussi pèche, j'ai peur de me retrouver seul devant Dieu !". Combes n'était-il pas un séminariste...


Et on en vient légitimement à s'interroger sur la place de l'islam dans cette configuration, une religion si lointaine aux "moeurs républicaines", la fameuse "religion civile". Des gens se prosternent le fessier en l'air, jeûnent, vont se perdre dans les déserts en Arabie pour tourner autour d'un cube noir avec des millions de blancs, jaunes et noirs et en reviennent requinqués ! Quelle drôle de religion ! Alors que la Raison, fille des Lumières, mère de l'Idée-République, devrait suffire. Ces musulmans sont animés par l'instinct grégaire, par-dessus le marché. Les études ont beau démontré que les mariages mixtes explosent, que le nombre de lycées musulmans est inférieur à celui des lycées catholiques et juifs, que les parents fuient les banlieues pour assurer un meilleur avenir à leurs enfants et que les listes communautaires n'ont jamais percé lors des élections. Tronquées, assurément.


Un ministre de la République en vient à interdire aux mères voilées de prendre part aux sorties scolaires (décidément, on ne les aime que cloîtrées, dans ce pays). Motif : elles deviennent fonctionnaires pour une poignée de minutes. Donc ? Bah il faut que Madame Al-Hasnaoui, par exemple, "se la joue" fonctionnaire neutre. Elle est sans doute la femme de l'épicier du coin, tout le monde la connaît, toutes les maîtresses, tous les parents d'élèves, toutes les associations de parents la connaissent. Mais le directeur va quand même lui dire, toute honte bue, qu'elle ne pourra plus être "des leurs"; qu'elle ne pourra plus distribuer des boissons et des gâteaux, tenir la main aux écoliers, dont elle a beau connaître les prénoms par coeur puisque du même quartier. Désormais, elle pue. Au nom de la laïcité nouvelle version.


De bons chrétiens ont décidé de tenir des conventions sur l'islam. La deuxième religion de France. Monsieur Copé se fait ses petites fiches : par exemple, imposer les prêches en français, ça serait pas mal. Et les vieux de la première génération qui ont toujours du mal avec cette langue, se demanderont ce qu'ils font dans un édifice religieux où ils ne comprennent plus la "langue de travail". Et on sera contents. Un grand pas, assurément. Jadis, l'abbé Grégoire ne disait pas autre chose pour les juifs : "lorsque pour des affaires indispensables de leur religion, ils seront obligés de tenir conseil et de voter, un commissaire royal surveillera ces assemblées où tout sera traité en langue vulgaire" (Danièle Lochak, Le droit et les Juifs, p. 22). La République continuera à garantir, en théorie, le libre exercice du culte; article 1er de la loi de 1905, excusez du peu. Et à chaque fois qu'on verra le Sieur Copé chiper un micro pour exposer une nouvelle idée phare, on se rappellera cette phrase de Claude Chabrol et on apprendra à ne plus le prendre au sérieux : "Je pense qu'il faudrait instituer pour les hommes politiques une punition appropriée, le châtiment corporel élémentaire, autrement dit la fessée. C'est la seule manière d'empêcher les récidivistes de nuire. C'est pire que la peine de mort. Évidemment, la peine de fessée serait prononcée par la justice et par elle seule. Cela peut paraître complètement futile, mais je crois que cette idée restera comme le principal apport de mon existence à la société"... (Le plus drôle de l'humour de Coluche à Jean Yanne, pp. 109-110).


Il faudrait aussi imposer, à mon humble avis, aux associations cultuelles islamiques d'ouvrir leurs portes aux athées, chrétiens, juifs et je dirais même bouddhistes, histoire d'augmenter le "fun". Les appels à la prière sont déjà interdits, ça tombe bien. Il faudrait interdire les cours coraniques, les soutanes des imams, les calottes, les chapelets. Il faudrait déchirer le Coran, d'ailleurs; et sur la place publique. Je propose de faire lire la Constitution française chaque vendredi sur les quelques minarets de France. Quant à la viande halal, il faut, évidemment, supprimer cette bizarrerie. La circoncision, on attendra un peu. Le jour où les juifs seront d'accord, on la supprimera également. Les cantines scolaires qui tournent également avec les impôts des citoyens musulmans, refuseront de servir des plats halal. Idem dans les hôpitaux.


Et nous autres Français musulmans, nous présenterons une adresse à l'assemblée nationale, copiée sur celle des Juifs du 31 août 1789 : "Messeigneurs, nous venons vous prier de mettre fin à la longue oppression d'un peuple entier, en le rappelant aux droits communs d'humanité et de cité (...). Nous vous supplions de nous maintenir dans le libre exercice de nos rites et usages et de conserver nos mosquées, nos imams et nos associations cultuelles"... Ou devrait-on peut-être réunir une convention islamique et lui poser ces fameuses 12 questions que Napoléon avait posées aux Juifs avant de les prendre pour des êtres humains :

1) Est-il licite aux juifs [musulmans] d'épouser plusieurs femmes ?

2) Le divorce est-il permis par la religion juive [musulmane] ? Le divorce est-il valable sans qu'il soit prononcé par les tribunaux, et en vertu de lois contradictoires à celles du Code français ?

3) Une Juive [musulmane] peut-elle se marier avec un Chrétien, et une Chrétienne avec un juif [musulman] ? Ou la loi veut-elle que les Juifs [musulmans] ne se marient qu'entre eux ?

4) Aux yeux des Juifs [musulmans], les Français sont-ils leurs frères, ou sont-ils des étrangers ?

5) Dans l'un et dans l'autre cas, quels sont les rapports que leur loi leur prescrit avec les Français qui ne sont pas de leur religion ?

6) Les Juifs [musulmans] nés en France et traités par la loi comme citoyens français, regardent-ils la France comme leur patrie ? Ont-ils l'obligation de la défendre ? Sont-ils obligés d'obéir aux lois et de suivre toutes les dispositions du Code civil ?

7) Qui nomme les Rabbins [imams] ?

8) Quelle juridiction de police exercent les Rabbins [imams] parmi les Juifs [musulmans] ? Quelle police judiciaire exercent-ils parmi eux ?

9) Ces formes d'élection, cette juridiction de police judiciaire, sont-elles voulues par leurs lois, ou seulement consacrées par l'usage ?

10) Est-il des professions que la loi des Juifs [musulmans] leur défende ?

11) La loi des Juifs [musulmans] leur défend-elle de faire l'usure [d'emprêter de l'argent] à leurs frères ?

12) Leur défend-elle ou leur permet-elle de faire l'usure aux étrangers [d'emprêter aux banques] ?

Madame le Président de la République Marine Le Pen devrait s'affairer à cette tâche dès les premiers jours de son mandat en 2012. C'est donc une manie de la "France éternelle" que de convoquer, une par une, à peu près tous les cent ans, les différentes communautés qui essaient de la composer, pour lui arracher des serments de fidélité. D'un côté, c'est apaisant. En 2111, on rigolera comme on le fait aujourd'hui pour Napoléon et son délire. Ce n'est donc qu'un mauvais moment à passer. Dans un siècle, la victime sera une autre communauté. Qui d'ailleurs ? Les Mormons, peut-être. J'aurais 127 ans en 2111. Je ferais partie d'une religion respectable pour l'époque, nanik...


Régis Debray, un de ceux qui savent encore manier les bonnes formules (et qui, comble du paradoxe, ne siège toujours pas à l'Académie française !), disait jadis : "La démocratie, c'est ce qui reste d'une république quand on éteint les Lumières". Eh bien, nous, nous disons : éteignons les Lumières et permettons à ceux qui le veulent, à commencer par les religieux et religieuses de l'ordre régulier chrétien, de vivre dans leurs cavernes, leurs caves, leurs ténèbres. Car si la démocratie libérale m'honore en me laissant au milieu du gué, la république m'avilit en me prenant pour du bétail. Le choix est vite fait... Nous n'avons pas de cerveau à vendre. Ni bride ni éperon. Respect !
Ah j'oubliais, les Juifs de Paris avaient encore dit en 1789, "un objet unique domine et presse toutes nos âmes; le bien de la Patrie et le désir de lui consacrer toutes nos forces". Nous, musulmans de France, pensons la même chose. Wallâhi. Il suffit juste de nous en donner l' opportunité. Vive la France ! Vive la Démocratie ! ;)


Signé un troglodyte.

lundi 28 février 2011

Adieu Monsieur le Professeur !

A l'heure où les islamistes seraient sur le point d'arriver au pouvoir dans le monde arabe, leur devancier, celui qui a su intégrer l'islam politique dans le jeu démocratique, "l'islamiste" en chef de la Turquie, a définitivement jeté l'éponge. Un des derniers dinosaures de la scène politique turque vient de rendre l'âme. L'ancien Premier ministre, Necmettin Erbakan. A 85 ans. Terriblement affaibli, il avait tout de même repris le flambeau de l'islamisme en se faisant élire président d'une petite formation, le parti "Saadet" (parti du Bonheur). La veille de sa mort, sur son lit d'hôpital, il discutait encore de programme politique en vue de l'élection de juin. Et il promettait la victoire. Du classique Erbakan ! L'idéal jusqu'au bout. C'est un rescapé du régime kémaliste. Un vrai. Fouetté par trois coups d'Etat ou assimilés (1971, 1980, 1997), il s'est vu interdire quatre de ses partis par une justice partiale et fière de l'être (Milli nizâm, Milli Selâmet, Refah, Fazilet). Il n'avait plus que le "Saadet", parti qu'il voulait "refiler" à son fils. Et il n'a été "que" deux fois vice-premier ministre (dans les années 70) et une fois premier ministre (1996-1997).

Un islamiste bourgeois, accro aux cravates jaunes Versace, il fut. Fils de magistrat, membre d'un clan fortuné, il aurait fait un bon "kémaliste par destination". Erbakan n'a jamais versé dans le populisme pour se faire passer pour un "déshérité" ou pour cacher ou atténuer sa fortune; il avait sans doute compris que c'est en bourgeois que le peuple l'enviait. Sa villa d'Altinoluk, ses 148 kg d'or, ses appartements, terrains, comptes, tout ça faisait jaser dru. La rumeur voulait que la moitié d'Istanbul lui appartînt; l'autre moitié revenant à son frère...


Un islamiste des plus cultivés, raffinés et taquins. Un islamiste professeur en ingénierie mécanique (il a mené le projet sur le char Léopard en Allemagne). Le fameux "professeur du moteur" (motor profesörü). Un islamiste qui est passé par les écoles allemandes. Un islamiste lauréat dans tous les concours et examens qu'il a passés. Tout le monde s'accorde à reconnaître son intelligence débordante. D'ailleurs, tout le monde l'appelait "Hoca", "Professeur". Plus jeune maître de conférences de Turquie (doçent) à l'âge de 27 ans, il devient professeur des universités à 39 ans. Les journalistes le font "professeur agrégé" à 27 ans ce qui dans le contexte turc, ne veut rien dire. Dans le système universitaire turc, après le doctorat, on devient "yardimci doçent" (maître de conférences-adjoint), ensuite "doçent" et enfin "profesör" en rédigeant à chaque fois, une nouvelle thèse. Donc à l'âge où ses semblables bouclaient leur thèse, ou cherchaient un poste de yardimci doçent, Erbakan obtient, lui, le grade de doçent. Et fut professeur à 39 ans, soit la moyenne nationale. On peut même dire assez tardivement par rapport à sa propre situation puisque les maîtres de conférences doivent impérativement attendre 5 ans avant de passer le professorat; or il a attendu 12 ans ! C'est vrai qu'être sacré professeur des universités à 32 ans aurait gêné tant d'universitaires...

A la question de savoir pourquoi, avec un tel cursus, il avait quitté l'université et s'était lancé dans l'arène politique, il répondait : "à l'université, je racontais la théorie, mais dans les faits, dans la pratique de mon pays, il n'y avait pas de moteur; c'était comme une blague ! J'ai compris que tout se dénouait au niveau de la politique. A quoi bon être un professeur renommé si dans mon pays les femmes s'épuisent à laver le linge au bord des rivières !".

Et cette élégance qui le caractérisait. Loin du barbu assoiffé de sang, postillonnant à tout-va, visage morbide et revanchard. Un sourire éternel. Il fut surtout un grand, très grand, immense orateur. Bölükbaşı, Demirel et lui. Les mammouths du verbe.

Ironie de l'histoire : il était né un 29 octobre (date de la proclamation de la République en 1923) et il est mort à la veille du 28 février. Le 28 février 1997, les militaires lui intimèrent de quitter le pouvoir. Ses slogans "l'ordre juste" (âdil düzen) et "vision nationale" (milli görüş) ont toujours fait sursauter le régime. Ses partis ont été interdits à tour de bras. On se rappelle tous l'arrêt Refah Partisi contre Turquie (arrêt de chambre le 31 juillet 2001 où je partage l'opinion dissidente (je note qu'Ergun Özbudun, constitutionnaliste le plus célèbre de Turquie, qui passe aujourd'hui pour un AKPiste, défendait, à l'époque, les positions de l'Etat turc en tant qu' "agent du gouvernement") et l'arrêt de grande chambre du 13 février 2003).

Il était parti sans pleurer. C'est resté célèbre : il aurait même accompli une prière de remerciement à Dieu (şükür namazı !) lorsque la Cour constitutionnelle a interdit le Refah. La pure tradition du respect à l'autorité. Alors qu'il pouvait faire descendre ses troupes dans les rues; son parti comptait à l'époque 4 millions d'encartés (membres et non votants !). C'est ce qu'on appelle un homme d'Etat. On s'en souvient, Ecevit avait pleurniché devant la Turquie entière lorsque le Président de la République lui avait balancé, en plein conseil des ministres, le livret de la Constitution sur la figure. On avait eu la crise économique de 2001 et la victoire de l'AKP en 2002 face à cette classe politique incompétente et passablement corrompue...

Süleyman Demirel, 87 ans, l'ancien Président de la République au moment du 28 février 1997, a salué la mémoire d'un condisciple (même promotion à l'Université technique d'Istanbul) et d'un ami. C'est le dernier "mohican".

Tous ses disciples sont à la tête de l'Etat; en tant que politiciens ou hauts fonctionnaires. Le Président Gül, le Premier ministre Erdogan, le Président de l'assemblée Sahin, le Vice-Premier ministre Arinç. Rappelons que les mairies d'Istanbul et d'Ankara sont, depuis 1994, les chasses gardées de ses anciens fidèles.

Ce n'était donc ni un épouvantail ni un ringard. On se souviendra d'un homme à l'humour exceptionnel. Une de ses prestations où il avait mis à terre les grands pontes de la vie politique de l'époque, Demirel, Erdal Inönü, Mesut Yilmaz, Bülent Ecevit, lors d'une émission télévisée reste dans les mémoires. C'était en 1992. A faire écouter dans toutes les écoles de sciences politiques. Il avait lâché : "notre nouvelle ministre de l'économie a dit à l'assemblée nationale qu'elle avait eu l'honneur de présenter son programme économique au FMI avant de le soumettre au Parlement. Et elle s'en réjouit !". Cette ministre était Tansu Çiller, celle qui allait devenir sa partenaire lors de la coalition gouvernementale en 1996...

Lorsque Sait Paşa mourut, l'historien Abdurrahman Şeref aurait dit : "mais comment peut-on enterrer un tel cerveau !". Eh bien, ces mêmes paroles se trouvent dans toutes les bouches de la Turquie. Car quelle que soit notre propre idéologie, on doit pouvoir dire, sans honte, sans gêne, que Necmettin Erbakan n'a pas démérité et que malheureusement la Turquie n'a pas pu profiter d'un tel cerveau... Cette légende noire que les militaires du 28 février 1997 ont essayé de lui coller a tout détruit. Où sont-ils d'ailleurs, ces militaires ? Quelqu'un se souvient-il de leurs noms ? Ah oui, la moitié en prison dans le cadre de l'affaire Ergenekon, et l'autre moitié vivant, déconsidérée, la peur dans le ventre. Monsieur Erbakan aura, quant à lui, les plus ferventes prières lors de ses funérailles. L'armée ne vient-elle pas de publier une déclaration de condoléances qui loue le calibre scientifique et politique d'Erbakan ! Ultime pied de nez du "Hoca", en pleine vigile du 28 février, fête kémaliste par excellence...

lundi 14 février 2011

"Les Frères juifs"

C'est vraiment étrange. Le peuple égyptien fait une révolution mais personne n'est content. Personne, les dirigeants étrangers, je veux dire. On les voit défiler, pourtant. Les risettes sont bien là, les félicitations fusent, quelques hourras s'entendent. Mais il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Non, ils ne pleurent pas le départ de Moubarak. Ça au moins, on le sait. Ils ont besoin de son ombre, pas de lui physiquement. Ils n'ont pas tous mal dormi non plus au même moment, ça ne colle pas. Hmm. Elles restent crispées, pourtant, les bouilles.

La patience, mes petits. Il suffit juste d'attendre la fin des discours pour tout comprendre. "C'est bien, bande de bouseux, vous avez bien fait, vous allez apprendre à jouer à la démocratie, vous le méritez, évidemment, sans doute, c'est dans l'ordre naturel des choses, c'est bien, on est contents pour vous hein, mais... euh... c'est qu'il faut nous le jurer maintenant, d'accord, ah qu'ils sont mignons !, hahaha, allez dites-le, vous n'allez pas envahir Israël hein ?"...

Ahhh ok ! Israël. La passion occidentale. J'avoue qu'on avait le droit de ne pas penser spécialement à la sécurité d'Israël dans ce moment de liesse. Ça me rappelle l'ancien premier ministre turc, Necmettin Erbakan, et sa fameuse réplique quand la classe politique traditionnelle lui disait qu'on ne pouvait rien faire à Chypre sans l'onction des Américains : "Bana ne Amerika'dan !". "Je m'en fous de l'Amérique". C'est étrange, on a envie de dire "on s'en fout d'Israël" mais on ne le dit pas évidemment; on est bien élevés. Et on ne veut surtout pas passer pour un "renieur" de l'Etat d'Israël et corrélativement pour un antisémite...

Mais on vit dans des pays qui ont malheureusement décimé des millions de juifs et qui font tout, aujourd'hui, pour se faire pardonner. Fallait y penser. La dame Merkel, par exemple, elle se devait d'être ferme. Son pays a commis un crime qu'un cerveau humain n'arrive toujours pas à concevoir : brûler des êtres humains d'une manière mécanique...

La souffrance du peuple égyptien sous la dictature, peu importait. L'essentiel, c'était la stabilité donc la sécurité d'Israël; comme si une Egypte islamiste allait forcément embraser la région. On a déjà eu des talibans en Afghanistan, on a toujours les mollahs en Iran et les wahhabites en Arabie Saoudite. Israël est toujours là. Elhamdulillah cela dit. Mais c'est le basculement égyptien qui fait le plus sursauter. C'est comme ça. Ça plombe l'ambiance, évidemment. Car du coup, on se rend compte que la soi-disant seule démocratie de la région fait sa lippe. Une sorte de discourtoisie.

C'est connu : lorsqu'on confie la bride à un peuple musulman, il la refile aux extrémistes. L'Iran en 1979. La Palestine en 2007. Et en forçant les traits, et pour faire jouir les laïcistes turcs, la Turquie en 1950. Car le dogme musulman ne saurait prévoir la démocratie. Des élections libres, non mais ! Des lois faites par les hommes ! Astaghfiroullah... Il faut les "dresser", les musulmans. C'est que leur Livre, qu'ils disent sacré, est systématiquement brandi comme la meilleure Constitution possible. Tu veux du droit pénal ? Tout y est. Tu veux du droit commercial ? Des détails à foison. Du droit civil ? Plus épais que le code civil français. De la science politique ? Allahu ekber...

Voilà donc ce qu'on pourrait voir si les islamistes arrivent au pouvoir en Egypte :
- La tyrannie de la majorité musulmane.
- Un système multijuridique en fonction de la confession des citoyens.
- Des tribunaux propres pour les religieux, disons les oulémas.
- Une discrimination officielle et officieuse contre les minorités ethniques et religieuses.
- Des discours de haine et des appels à la discrimination notamment s'agissant de la location de logements aux juifs.
- Une délégitimisation assurée de l'Etat d'Israël.
- Des racistes décomplexés, membres de la coalition gouvernementale.
- Des obstructions aux activités des organisations de défense des droits de l'Homme.
- Impossibilité de contracter un mariage civil donc mixte.
- Une liberté de ton illimitée pour les oulémas.
- Occupation de territoires voisins.
- Autorisation donnée aux religieux de faire circuler des bus où les femmes sont soigneusement logées à l'arrière.
- Un serment de fidélité à un État islamique.
- Les critères de nationalité définis en fonction de la religion donc par les oulémas.
- Une pression sociale pour le respect des règles religieuses en public.
- Une pression politique sur les journalistes.

Il suffit juste de remplacer "oulémas" par "rabbis", "musulman" et "islamique" par "juif", "Israël" par "Palestine" et "juif" par "arabe". Vous avez bien compris : on parle bien de la situation actuelle de l'Etat d'Israël, "la seule démocratie dans la région". Cette fameuse "villa dans la jungle", chère à Ehoud Barak. Les "Frères" sont déjà au pouvoir, en réalité. Là-bas, oui; et ils ont peur de voir leurs affidés percer en Egypte. On en rit ou en pleure, au fait ?

mardi 8 février 2011

Vive le Roi !

Une nouvelle révolution, nous dit-on. L'Egypte s'agite, Moubarak semble vaciller, les Frères musulmans semblent percer. Un "étranger" qui se nomme El Baradei apprend à sortir dans les rues égyptiennes et à se faire bousculer dans la bonne humeur tandis qu'un oligarque, Amr Moussa, se la joue démocrate et se fait déjà porter sur les épaules. Celui-là même qui avait dû se rasseoir rapidement sur les instances de Ban Ki-Moon alors que le Turc Erdogan claquait la porte. A Davos. Il faisait "pitié" à l'époque, passez l'expression. Aujourd'hui, comme les dés sont jetés, il gagne en confiance. Les serviteurs de Moubarak rectifient leur titulature, c'est la mode. "Ah non alors ! J'étais ministre de la République égyptienne, pas de Moubarak ! Allez, allez, dans les révolutions, il ne faut pas se poser trop de questions !"...


Tout le monde a les yeux rivés sur la "rue arabe". Et sur le "modèle turc". Car il faut démontrer aux gens affolés que l'islam et la démocratie sont compatibles. Israël pique une rage, par exemple. Il préfère les dictatures; apologie de la laisse. Car il pense d'abord à son peuple, il faut le comprendre. C'est que la démocratie, dans un pays arabe, serait contre-productif : elle laisse le gouvernail aux anti-démocrates, comprenez les islamistes. Et les islamistes veulent assidûment la destruction d'Israël. Les Palestiniens, par exemple. On leur avait dit de voter. Ils l'ont fait, d'ailleurs. Mais mal. Malheur au technocrate qui, un beau jour qu'il s'ennuyait dans son bureau du 15è étage, avait décidé d'exporter la démocratie ! Depuis, la sentence s'est imposée : les Arabes sont immatures...


A Istanbul, l'éternelle capitale de l'Empire, une vieille dame suit, sans doute de très près, la déflagration. La dernière "Première Dame" de la monarchie égyptienne, la princesse Fatma Neslişah. Elle vient d'avoir 90 ans. Épouse du Régent égyptien Muhammed Abdulmümin (1952-1953). Mais surtout, petite-fille du dernier sultan ottoman Vahidettin Mehmet VI, par sa mère (Sabiha Sultan, la femme dont Mustafa Kemal avait demandé la main mais qui avait refusé) et petite-fille du dernier calife Abdülmecid Efendi, par son père. La dernière sultane ottomane à être née sous l'empire et donc mentionnée dans le registre impérial des naissances.


L'Egypte, comme on le sait, a été dirigée par des familles étrangères. Des xénocraties, sans interruption depuis les Pharaons. Ce n'est qu'à partir de Naguib et surtout de Nasser que les Égyptiens ont repris leur destinée. C'est que la dynastie Mehmet Ali était une famille ottomane. On parlait le turc dans la cour du Khédive, devenu un temps Sultan et à partir de 1922, Roi d'Egypte. C'est un peu comme les Bernadotte en Suède. Une famille française. J'ignore si ces derniers parlent toujours le français, la langue de leur ancêtre qui, faut-il le rappeler, a toujours eu du mal à parler le suédois...


Le roi Fârûq (1936-1952) avait fini par abdiquer en faveur de son fils, un bébé de 6 mois, Fouâd II. La Régence fut assurée par le prince Abdulmunim, le mari de la princesse Fatma Neslişah. Elle ne durera qu'un an. Le roi Fouad II vit actuellement en France. Sa tante, Fawzia Shirin, une des plus belles femmes au monde, était la première épouse de Reza Pahlavi. Elle aussi, a 90 ans. Et vit en Egypte.


Neslişah Sultan est la "grand-mère" des Ottomans. Celle qui, après le décès d'Osman Ertuğrul Efendi, le chef de la maison impériale décédé en 2009, avait conseillé de ne plus parler de "dynastie" mais de "famille" ottomane. En effet, tous les princes actuels sont nés après la République et ne peuvent donc témoigner d'une quelconque connaissance des habitudes impériales. Cette proposition avait provoqué quelque remous au sein de la "dynastie".


Le Roi Fouâd II aurait envoyé un message de soutien au processus de démocratisation en cours. Car, au fond, qui d'autre qu'un monarque peut avoir une franche passion pour le pays. Son pays. A-t-on déjà entendu un dictateur qui attendrit ? Ils sont tous voués au diable. Les dictateurs se suivent. Les princes et princesses demeurent. Tiens; eh si on rétablissait la monarchie en Egypte ? Fouâd II est là. Prêt, sans doute. Il ne va tout de même pas refuser la Restauration. Et il parle arabe, lui. C'est qu'il s'y est mis. Un bel exemple pour les membres de la famille ottomane qui justifient leur méconnaissance du turc par l'exil. Kenizé Mourad disait encore, samedi dernier, qu'elle n'avait pas le temps ! Bouououh... Allez les Ottomans ! Un peu de courage ! C'est que les réunions de famille ont l'air un peu cacophonique...

mardi 1 février 2011

Linguistique

On se rappelle la scène : à l'occasion d'une réunion des patrons européens, le baron Seillière, leur chef, se mit à parler en anglais. Pas de bol, Chirac était également dans l'assistance. Monsieur le Président s'en indigna et décampa sans tambour ni trompette. Histoire de se payer, sans doute, un scandale que les annales retiendront. Et elles le retinrent. Le Français Chirac contre le "vendu" Seillière. Il rouscailla quelque temps, le Président. C'est qu'il s'était créé une consigne : dans une enceinte internationale où les traducteurs sont nécessairement présents, un Français doit parler en français. Même s'il maîtrise à merveille l'anglais. Cette consigne découlait d'une politique typiquement française : lutter contre la suprématie de l'anglais et retarder autant que possible le "naufrage". Avec une pointe d'arrogance, évidemment. Nous sommes tous charmés de voir des dirigeants étrangers parler notre langue; les Elisabeth II, Blair, Barroso, Berlusconi, etc. etc. Les nôtres sont beaucoup plus réservés; même s'ils connaissent la langue de Babeth (et il y en a, à commencer par Chirac), ils préfèrent tonitruer en bon patois, euh, pardon, français.

Le français, cette langue dont tout le monde se plaignait jadis. Jean-François de La Harpe, messires, en 1790 : "Il est démontré que nous n'avons point de déclinaisons; que nos conjugaisons sont très incomplètes; que notre construction est surchargée d'auxiliaires, de particules, d'articles et de pronoms; que nous avons peu de prosodie et peu de rythme; que nous ne pouvons faire qu'un usage très borné de l'inversion (...)" (cité par Gilles Philippe, Le français, dernière des langues. Histoire d'un procès littéraire, p. 12). Madame Dacier en 1711 : "toujours prisonnière dans ses usages" (p. 24). Fénelon en 1714 : "Notre langue manque d'un grand nombre de mots et de phrases" (p. 24). Même d'Alembert en 1773 : "Aucune langue sans exception n'est plus sujette à l'obscurité que la nôtre (...)" (p. 54). Et même Voltaire en 1766 : "Je vois en vous lisant la supériorité que la langue italienne a sur la nôtre; elle dit tout ce qu'elle veut, et la langue française ne dit que ce qu'elle peut" (p.80) ou encore la "langue française, cette gueuse pincée et dédaigneuse, qui se complaît dans son indigence" (p. 179). Rousseau devait bien être dans les parages : "(...) il n'y a ni mesure ni mélodie dans la musique française, parce-que la langue n'en est pas susceptible; le chant français n'est qu'un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue" (p. 217). Enfin, Cioran : "le français est une langue arrêtée" (p. 275). Ernest Renan qui aimait à rester poli pour le français, s'en prenait avec enthousiasme à l'arabe, lui : "L'unité, la simplicité qui distinguent la race sémitique, se retrouvent dans les langues sémitiques elles-mêmes. L'abstraction leur est inconnue; la métaphysique, impossible" (cité par Djamel Kouloughli, "Langues sémitiques et traduction. Critique de quelques vieux mythes", in Les Grecs, les Arabes et nous. Enquête sur l'islamophobie savante, p. 93).

Bref. Chirac avait sans doute raison en tant que président de la République française. Mais sur le plan de la pratique, il fallait absolument que la digue finît par céder. Voilà ce qui est fait. Car dorénavant, les Français apprendront l'anglais à partir de 3 ans. Quoi qu'on dise, l'anglais doit être être enseigné en priorité. Nous ne vivons malheureusement pas dans une bulle. Claude Hagège, lui, préfère commencer par d'autres langues puisque l'apprentissage de l'anglais s'imposera forcément un jour ou l'autre. Par exemple, l'allemand, l'espagnol, le portugais, l'italien. Et il conseille plutôt l'âge de 6 ans et non 3. Il a sans doute raison sur ce dernier point. Il nous apprend en même temps que la date fatidique pour apprendre une langue, sur le plan de la phonétique, c'est 11 ans. Autrement dit, passé cet âge, l'enfant n'est plus capable d'adapter son larynx à la bonne prononciation. Et c'est bien la raison pour laquelle, je pense que c'est l'anglais qui doit être enseigné dès la primaire puisqu'en 6è c'est-à-dire à 12 ans, ça sera phonétiquement trop tard.

Tous ceux qui apprennent ou ont appris des langues le savent; il faut un sacré temps et une bonne méthode. Et la bonne méthode, c'est Claude Hagège qui nous la décrit : "Ainsi, loin qu'il faille enseigner à l'enfant des listes de mots isolés, ce sont, au contraire, des listes de phrases qu'il convient de lui faire apprendre, dès qu'il a atteint le stade de la communication, même élémentaire, dans la langue" (L'Enfant aux deux langues, pp. 66-67). Autrement dit, commencer par des "automatismes lexicaux" et ensuite glisser vers la grammaire et le lexique. On sait qu'il faut à peu près 400 heures pour commencer à parler une langue. Georges Dumézil, lui, le dinosaure, l'ami des Turcs (il parle de Mustafa Kemal, à partir de 5:00), l'ami des Ossètes, l'ami de Tevfik Esenç (dernier oubykh), préférait la méthode intensive (tout comme le polyglotte turc le plus connu, l'historien Ilber Ortayli). Mais il distinguait bien deux choses : le fait de "parler" des langues et le fait de les "manier". On peut lire et comprendre une langue sans forcément la parler. Les Français, par exemple, manient tous tant bien que mal, l'anglais, l'allemand ou l'espagnol puisque tout le monde a étudié une LV1 et une LV2.

Méthode intensive, donc. Prendre, par exemple, un livre en allemand en édition bilingue, et le lire toute la journée. A force, la morphologie saute aux yeux, les mêmes mots reviennent, on transpire, on s'arrache les cheveux mais au final, on "manie" l'allemand... Il faudrait essayer, pas de doute. Libérer tout un dimanche pour apprendre une langue. C'est sans doute vrai puisque Dumézil le dit. Lui qui maniait quelques dizaines de langues. Moi, j'ai plutôt l'impression qu'il fait le modeste; c'est un génie, un cerveau puissant, un stakhanoviste. Car apprendre le vieil islandais, euh, il faut avoir une sacrée motivation...

C'est la définition même de l'intellectuel; par exemple, pour moi, un intellectuel français doit maîtriser le latin et le grec ancien comme l'intellectuel turc doit connaître le vieux turc, l'osmanli. Soit dit en passant, une rareté. On a même vu des historiens ou des professeurs de littérature, patauger. Les "intellectuels" turcs, juristes, professeurs, journalistes, écrivains, sont pour la plupart incapables de lire une lettre que leur grand-père avait écrite à leur grand-mère; de là, à devenir un intellectuel... Car l'osmanli s'écrivait avec l'alphabet arabe version persane et avait emprunté énormément à ces deux langues. Et la République kémaliste ne voulait surtout pas que les jeunes esprits s'embrouillassent avec cette "scorie". Rappelons que l'osmanli n'est même pas enseigné dans les écoles turques, aujourd'hui encore; si bien que les écoliers qui lisent la littérature turque du début du XXè siècle passent par des traductions...

Alors qu'il n'est pas difficile de s'y mettre puisque le Turc ordinaire est déjà en quelque sorte bilingue. Le vieux turc et le turc moderne n'ont rien à voir mais le vieux turc, dans sa version latine désormais, s'écrit et se parle toujours. En tout cas, dans les rares cercles cultivés. Par exemple, un Turc utilise "yüzyıl" pour le siècle mais il se rappelle aussi "asır" qui vient de l'arabe "asr". Toujours en vigueur. Ou encore "etken" (facteur) en même temps que "âmil" (d'origine arabe), "gelenek" (tradition) et "anane" (origine arabe), "ak" (blanc) avec "beyaz" (origine arabe), "zorla" (par la force) avec "cebren" (arabe), "kanıt" (preuve) avec "delil" (arabe), "etkin" (actif) et "faal" (arabe), "yargıç" (juge) et "hâkim" (arabe), "göçmen" (immigré) et "muhacir" (arabe), "öpücük" (bisou) et "buse" (d'origine persane), "kaygı" (inquiétude) et "endişe" (persan), "ay ışığı" (clair de lune) et "mehtap" (persan), etc.

L'anglais, donc. Selon Claude Hagège, c'est une langue complexe. Plus complexe que l'allemand, par exemple. "L'anglais est (...) une langue à très forte dominance de la composante germanique. Il reste que cette triple appartenance celtique, latine et germanique en fait une langue fort composite, et de ce fait assez complexe. D'autre part, la phonétique de l'anglais est très ardue" (Dictionnaire amoureux des langues, p. 177). L'allemand m'a l'air plus difficile, moi, personnellement. Quoique je ne sois pas non plus un as en anglais. Parce-qu'au fond, l'anglais académique ne demande aucun effort de compréhension. C'est du quasi-français. C'est l'anglais littéraire qui pose, effectivement, problème.

En tout cas, je suis bien content d'avoir "reçu" le turc et de ne pas avoir eu à l'apprendre ab initio. Car c'est une langue agglutinante donc très difficile. Je me suis amusé à lire la Méthode de turc de Michel Bozdémir et j'admire vraiment les étudiants de l'INALCO qui s'y collent. Admirez : Parislileştiremediklerimizdensinizdir... Il y a le ı, aussi. Le i sans point. Qui se prononce comme le ы en ossète (et donc en russe). Ca s'appelle, tout simplement, "la voyelle fermée postérieure non arrondie"... Pour la prononcer, il faut "d'une part la légère ouverture des lèvres, d'autre part leur étirement et leur rétraction, enfin la position de la langue à l'arrière du palais" (L'Enfant aux deux langues, p. 172). Très important car le sens change. Michel Bozdémir donne l'exemple de dış (l'extérieur) et diş (la dent) ou encore sınır (la frontière) et sinir (le nerf). Yâ Rabbi şükür...

Malheureusement, les enfants d'immigrés ne mettent pas à profit ce don. Et ce qui est encore plus regrettable, c'est que la plupart ne maîtrisent correctement ni le français ni leur langue d'origine. Résultat : un pataugis qui les disqualifie des deux sociétés dans lesquelles ils doivent vivre et s'intégrer. La lathophobie les enfonce encore plus. Or, leur bi voire trilinguisme est ce qu'ils ont de plus précieux. La langue ouvre à une autre culture et à une mine d'informations. L'échec de l'intégration n'est rien d'autre, en réalité, qu'un échec linguistique. Surtout en France où le "bien parler" et le "bien écrire" sont, au fond, les seuls marqueurs sociaux. Et l'anglais à 3 ans n'aidera, sans doute, pas. Des trilingues en herbe finiront ainsi semi-lingues. Et rebelote, on revient à la case départ : l'échec des politiques d'intégration et l'indolence des familles immigrées; il faut dire ce qui est...

dimanche 23 janvier 2011

"Après mûre réflexion, et non sous le coup de l'émotion..."

Les esprits simples ont cette formidable chance de ne pas se soucier de la nuance. Stéphane Hessel a voulu faire du prosélytisme propalestinien, un juif a grondé, on a donc annulé; la République française a voulu rendre hommage à Louis-Ferdinand Céline, un autre juif a froncé les sourcils, on a donc annulé; Leïla Chahid a voulu causer sur Jean Genet, l'administration a eu peur de cette Palestinienne, on a donc annulé. Avec ces prémisses, l'esprit simple tricote et tricote et "après mûre réflexion, et non sous le coup de l'émotion", il en conclut que les juifs contrôlent le pays. Qu'ils ont, en tout cas, l'oreille des hautes instances. Et l'esprit simple en sort indigné, en même temps qu'épaté : pourquoi une telle sollicitude à leur égard ! Finkielkraut l'a compris, lui, s'agissant de l'affaire Céline : "cela va accréditer l'idée que le "lobby juif" fait la pluie et le beau temps en France". Pour ma part, je n'en sais rien. Je ne suis pas un antisémite. Et je crois au hasard.


Le CRIF a beau crié sur tous les toits qu'il était lui-même à la manoeuvre pour amplifier l'agitation dans l'affaire Hessel, moi, je ne crois pas que la direction de l'ENS ait été influencée par lui. Non non, c'est un hasard. D'ailleurs, Raphaël Enthoven, l'ancien beau-fils de BHL et l'ex de Carla Bruni pour ceux qui ne connaîtraient pas cet illustre philosophe, dit vrai : "quand il s'agit des juifs, on ne croit plus au hasard. Les coïncidences sont toujours des collusions". J'y crois, moi, monsieur. Vallahi ve billahi. Et quand Serge Klarsfeld ordonne la censure de Céline et que la République obtempère dans les quelques heures qui suivent, je crois toujours au hasard. Oui Monsieur ! Le ministre de la culture, Monsieur Mitterrand, a décidé tout seul, comme un grand. C'est le hasard. Et ce qu'il arrive à Leïla Chahid n'a rien à voir avec une quelconque pression du lobby juif; au plus, un malentendu. Un fonctionnaire de la mairie de Marseille s'est hasardé à ne pas comprendre les instructions de ses supérieurs. "Examinez les mesures de sécurité" s'est, sans doute, transformé dans sa tête en "annulez la rencontre pour cause de sécurité". Encore le hasard, donc.


Non, c'est qu'il faut être sérieux. L'ENS l'a dit : question de sécurité. La mairie de Marseille, aussi : question de sécurité. On attend le motif du ministre; peut-être, question d'ordre public. La liberté d'expression n'est pas absolue, jeannot. On peut la restreindre. L'ENS et la mairie de Marseille n'ont pas les moyens d'assurer la sécurité de Monsieur Hessel et de Madame Chahid. Car ces deux personnalités sont menacées de mort par des organisations occultes, comme on le sait. Elles sont obligées de vivre cachées. Et on pousse le nonagénaire Hessel à changer de logement tous les deux jours; ah ouais, hein, ça rigole pas. Madame Chahid, elle, est certes ambassadrice, mais on ne sait pas comment faire pour la protéger. Car la France a beau proposer à la Tunisie le professionnalisme de ses forces de sécurité, elle est incapable de déployer ce professionnalisme en France. On ne sait pas, que veux-tu. C'est une question technique, rien d'autre. Que personne ne se mette à élaborer des théories de complot !


Voilà donc pour le discours officiel. Plus sérieusement, on parle de censure sous la pression du lobby pro-israélien. Ce qui, en soit, n'est pas absurde. Les lobbys existent et doivent exister. Ce sont les autorités qui ne doivent pas perdre la mesure dans l'appréciation. Dit en passant, Hessel, un juif, allait faire de l'anti-israélisme donc de l'antisémitisme. Chahid est une Palestinienne donc antisémite par essence. Céline, un antisémite notoire. Il faut donc interdire. Moi je préfère l'approche américaine. Interdire à quelqu'un d'exprimer une idée, une opinion, une bassesse, une bêtise, n'est pas une option, dans ma petite tête. Certes l'antisémitisme est une "passion" et non une "opinion" comme le disait Sartre, mais je pense qu'il doit également bénéficier de la liberté d'expression. On doit pouvoir dire à visage découvert qu'on n'apprécie pas forcément le juif, le musulman (affaire Redeker), le gay (affaire Vanneste), ou le Noir et l'Arabe (affaire Zemmour). Car celui qui a cette "passion" continue à l'avoir même si la société refuse de l'entendre ou le jette en prison pour l'avoir dit entre deux portes. Le meilleur moyen de traiter cette passion, c'est de la dégommer par l'argumentation contradictoire et non de laisser le type, dans son coin, la ruminer toute sa vie. C'est l'école américaine : tout peut être dit sauf l'injure, la diffamation ou l'incitation au crime. Et exprimer sa "pensée" est une chose, inciter à la haine ou à la discrimination, en est une autre. Nous avons cette manie de confondre les deux.


Tiens, par exemple, s'agissant des Assises internationales sur l'islamisation, la France avait décidé d'être sur le mode américain. A raison. Aucun directeur d'école, aucun ministre, aucun maire n'a, à ma connaissance, tenté d'interdire. Et ils ont eu raison; je suis un incorrigible "américain" : "La règle générale est que le citoyen dont la sensibilité est blessée par une expression politique (...), ou religieuse (...) voire raciste (...) n'a aucun droit à être protégé dans ses émotions (...); en matière de tort psychologique, c'est à lui de se protéger lui-même en n'y prêtant pas attention et en restant indifférent" (Elisabeth Zoller, "Les rapports entre les Églises et les États aux Etats-Unis : le modèle américain de pluralisme religieux égalitaire" in Laïcité, liberté de religion et Convention européenne des droits de l'homme, Gérard Gonzalez (dir.), p. 45).

Censure donc pour Hessel, Chahid et Céline. Il faut saluer Monsieur Redeker, ici. On ne l'entend plus mais lorsqu'il s'agissait de dire des choses sur les musulmans, il défendait vaillamment la liberté d'expression : "Les réactions suscitées par l’analyse de Benoît XVI sur l’islam et la violence s’inscrivent dans la tentative menée par cet islam d’étouffer ce que l’Occident a de plus précieux qui n’existe dans aucun pays musulman : la liberté de penser et de s’exprimer". Ah oui alors ! On l'avait remarqué... Monsieur Hessel n'est pas à sa première persécution. Ce grand Monsieur a été taxé de "provocation publique à la discrimination" ! Raison : défendre le mouvement boycott-désinvestissement-sanctions. Et aujourd'hui, Prasquier voit en lui un homme qui "a fait de la détestation d'Israël une véritable obsession". Quelle arrogance ! C'est la méthode classique : mobiliser de lourdes répliques pour pouvoir disqualifier son interlocuteur. Certains parlent de "justice", de "droit international", d'autres s'enlacent aux "détestation", "haine", "antisémite", "délégitimisation d'Israël". Des mots qui interrompent ipso facto le débat puisque l'interlocuteur est censé avoir peur d'être considéré comme antisémite, il va donc atténuer ses critiques voire s'excuser. Certains rêvent de détruire Israël comme d'autres rêvent de faire capoter le projet d'un État palestinien. Lieberman rêvait de bombarder Gaza. Un ancien premier ministre disait vouloir voir Gaza "sombrer dans la mer"...

Céline est un immense écrivain. Celui qui m'a "déniaisé" sur le plan du style littéraire. Et un antisémite entêté. Philippe Sollers l'a bien résumé : "il n'y a qu'à lui tirer dessus à boulets rouges, mais pas demander une censure au président de la République, enfin !" (le Sieur Klarsfeld ayant "menacé" de monter l'affaire à l'Elysée si le ministre de la culture n'obtempérait pas)... Que fait-on de Wagner, par exemple ? Un juif nous le dit : "Si les survivants de la Shoah refusent d'entendre une note de Wagner, je respecte ce refus absolument. Mais pourquoi ceux qui le haïssent devraient-ils l'interdire à ceux qui veulent l'entendre, et qui heureusement sont assez nombreux ?", "il avait professé un antisémitisme nauséabond mais, je regrette de devoir le rappeler, plutôt banal à l'époque", "lors du centenaire de la mort de Wagner en 1983, les principaux spectacles étaient dirigés par Solti, Levine et moi-même : tous juifs". Ainsi parlait Daniel Barenboim (Diapason, n° 577, février 2010, pp. 23-24; dit en passant, à ne pas manquer). Comme quoi l'antisémitisme ne disqualifie pas le talent et n'appelle pas automatiquement ostracisme...


Les gens ont le droit d'être propalestinien; le CRIF est pro-israélien, tant mieux pour lui. Organiser une rencontre qu'avec des "propalestiniens" n'a rien de choquant, en soi. Depuis quand, doit-on installer des "contradicteurs" dans toutes les réunions de France ? Comme s'il y avait des contradicteurs aux "Assises internationales sur l'islamisation"... C'est absurde comme réflexe. Raphaël Enthoven, dans l'espoir d'épauler les censeurs, déçoit, cette fois-ci : "Si censure il y a, elle est uniquement dans l'absence de contradiction à la tribune d'un "débat", dans l'absence d'altérité dans une "rencontre"". On aurait honte d'écrire un argument aussi boiteux; on sent bien qu'il est tiré par les cheveux. Comme s'il faut nommer, par décret du président de la République, pris en conseil des ministres s'il vous plaît, des "contradicteurs" à chaque rencontre-débat sur Israël. Monsieur Enthoven s'était-il ému de l'absence de contradicteurs aux Assises internationales sur l'islamisation ? S'il ne rugit que lorsque Israël est en cause, n'a-t-il pas honte ? Y a-t-il une hiérarchie dans l'indignation ?


Car on part de l'idée que ces "propalestiniens" vont sûrement répandre le venin anti-israélien et, corrélativement, antisémite. Il faudrait interdire la diffusion du journal Haaretz, tant qu'à faire. Un mandat d'arrêt contre Gideon Levy devrait être délivré. On rêve; la liberté de parole qui existe en Israël même est refusée en France !


Le véritable scandale se trouve ailleurs. Il se niche dans cette allusion subreptice du président du CRIF : "La résolution du Conseil de sécurité de novembre 1967, dans sa version anglaise de référence, autorise des modifications par rapport aux lignes de cessez-le-feu de 1948". Le vieil argument qu'on devrait avoir honte de sortir au XXIè siècle. "Dans sa version anglaise". Car comme on le sait, la résolution 242 de 1967 fait référence au retrait "from occupied territories" en anglais et "des territoires occupés" en français. Une subtilité pour les esprits malins. "From occupied territories" prend, pour eux, le sens "de territoires occupés", c'est-à-dire pas de tous les territoires occupés mais de certains... C'est avec des gens comme ça que le processus de paix fait semblant d'avancer. Car la sincérité n'y est pas. Le représentant des juifs de France le dit clairement. Et personne ne s'en indigne. Elle est là, la "délégitimisation de l'Etat palestinien". Un autre fléau qu'il faut combattre avec autant d'énergie que celui de la délégitimisation d'Israël. Quand le hasard se décidera à devenir équitable, un jour...

dimanche 16 janvier 2011

Men daqqa douqqa مَنْ دَقَّ دُقَّ


On l'avait croisé à Bodrum, le Raïs. En Turquie. L'été dernier. Avec sa légendaire femme. Un yacht loué à 20 000 dollars la journée. Ah oui, hein; puisqu'il faut dire du mal des sortants. Aujourd'hui, le clan a explosé, chacun essayant de trouver un point de chute. Les Tunisiens sont ingrats, mon cher. Ben Ali avait "déposé" Bourguiba, le "père de l'indépendance", pourtant. Le fameux article 57 de la Constitution. Celui qui a permis, avant-hier, au président de l'assemblée d'être "président par intérim". Le pauvre premier ministre n'a pu être président que pendant 24 heures. Il s'était rabattu sur l'article 56, lui. Moins massif. Ça ne fait rien, une petite place dans les livres d'histoire honorera son nom et sa famille. Il sera le "Abdülhalik Renda" de la Tunisie; ce dernier fut président de la République de Turquie par intérim, un jour durant, du 10 novembre au 11 novembre 1938, à la mort d'Atatürk.

Déposer le "père de la Tunisie", ç'aurait été comme chasser le "père des Turcs". Inimaginable. Astagfirullah, d'ailleurs. Que Dieu nous préserve d'avoir de telles pensées. Ils sont ingrats, on l'a dit. Alors que le père Bourguiba était celui qui avait interdit la polygamie et la répudiation. Bon, il était lui-même bigame un certain temps et avait répudié sa seconde épouse mais ça ne faisait rien, le peuple devait suivre ses réformes, pas sa "sunna". Dit en passant, la femme répudiée s'appelait Wassila Ben Ammar, arrière-grand-mère de Madame Besson. Bourguiba avait apporté la modernité; il buvait de l'eau en plein ramadan, il arrachait les voiles, il déconseillait le jeûne. Mais il se targuait en même temps de l'islamité de sa première femme, une française. Il l'avait récompensé pour "tout ce que tu as fait pour faire de mon fils un Tunisien et un musulman". Émotion...

Le père Ben Ali a fini comme le Chah d'Iran. Mais personne n'était là pour le supplier de rester. La figure du fameux pilote qui s'était jeté aux pieds du Chah a été supplantée, ici, par celle d'un pilote qui a refusé d'embarquer la famille Trabelsi qui s'affairait à s'enfuir. Les mauvaises langues disent, en effet, que Madame la Présidente et sa tribu, pompaient avec entrain, les ressources du pays.

Il avait parlé en dialectal, pourtant, Ben Ali. Histoire de communiquer avec son peuple. Après tout, il se devait de descendre à leur niveau; nécessairement bas. Car la masse ignore l'arabe littéraire. Elle l'écoute au journal télévisé et essaie de la lire dans la presse écrite. Mais ça serait tout. C'est bien pour ça qu'ils ne se comprennent pas. La faute au téléphone arabe. Le bouche-à-oreille. La phrase initiale n'a rien à voir avec la phrase d'arrivée. Et on appelle cela une nation. On a envie de hurler, évidemment. Le franco-arabe est devenu le dialecte tunisien. Encore un effet néfaste de la colonisation. N'a-t-on pas vu des pancartes en français ? Un peuple qui s'exprime dans une langue étrangère dans un moment si national, si historique, si mémorable, si intime...

On s'en souvient; en France, un député socialiste avait demandé au ministre de l'éducation de tout faire pour que le président Sarkozy ne parle plus en français "dialectal". "L'actuel président de la République française semble éprouver maintes difficultés à pratiquer la langue française. Il multiplie les fautes de langage, ignorant trop souvent la grammaire, malmenant le vocabulaire et la syntaxe, omettant les accords. Afin de remédier sans délai à ces atteintes à la culture de notre pays et à sa réputation dans le monde", M. le député demandait au ministre "de bien vouloir prendre toutes les dispositions nécessaires pour permettre au président de la République de s'exprimer au niveau de dignité et de correction qu'exige sa fonction".

Et Monsieur le ministre de l'éducation lui répondit en "français littéraire" : "En ces temps de complexité et de difficulté, le président de la République parle clair et vrai, refusant un style amphigourique et les circonvolutions syntaxiques qui perdent l'auditeur et le citoyen. Juger de son expression en puriste, c'est donc non seulement lui intenter un injuste procès, mais aussi ignorer son sens de la proximité. Ses paroles relèvent de la spontanéité et, au contraire d'un calcul, sont le signe d'une grande sincérité".

Eh ben dis-donc ! Merdoyer devient un mérite, maintenant. Car le peuple mériterait un tel langage; sincérité oblige. Et c'est spontané, coco. C'est un peu le Georges Marchais qui faisait sciemment des fautes de français pour exprimer sa "proximité" avec les Français. Merci pour nous... Même Chirac faisait exprès de parler correctement en public afin d'épater la masse. Et il réussissait. Laissons de côté de Gaulle et surtout Mitterrand, les dieux de la langue française. Et soyons juste : Jean-Marie Le Pen est le dernier dinosaure qui sait encore manier le bon français...

En réalité, Ben Ali souhaitait partir en 2014. Il l'avait dit, à son peuple : "je vous ai compris mais vous aussi, comprenez-moi !". Un rab de trois ans pour amasser plus, sans doute. Le temps idoine pour s'octroyer un article de la Constitution, peut-être. Ou le temps que sa promesse s'oublie. Eh non ! Une manoeuvre donc, il a déguerpi le jour d'après. Ultime paradoxe : le président du pays le plus sécularisé et le plus laïcisé du monde arabe a trouvé refuge en Arabie Saoudite... Un vendredi, en plus, un jour saint...

L'Arabie a l'honneur d'être un havre pour les dictateurs, comme on le sait. C'est commode : il n'y a pas de presse susceptible d'enquiquiner, ni une société civile qui appellerait à leur couper la main. Condamné à la prison à vie, Nawaz Sharif, était en exil en Arabie. Idi Amin Dada, dictateur ougandais, également. Khaleda Zia, la première ministre bangladaise, qui devait bien avoir quelque chose à se reprocher, de même. D'autres pays arabes démocratiques s'étaient également bousculés pour honorer le droit d'asile. Les Émirats arabes unis avaient accueilli Pervez Musharraf et Bénazir Bhutto en son temps, le Qatar, l'ancien putschiste mauritanien Ould Taya, le Sénégal, Hissène Habré, l'Egypte, Nimeiry (celui qui avait pendu le réformiste musulman Mahmoud Mouhammed Taha).

La France fait son coq, dorénavant. Elle a "lâché" Ben Ali; sa famille, en vacances à Paris, a été soigneusement expédiée. C'est pathétique; la France prend les mesures pour "bloquer les mouvements financiers suspects". Il y a encore un jour, la ministre des affaires étrangères insistait pour envoyer les forces françaises de sécurité dont le professionnalisme pouvait aider les forces de l'ordre tunisiennes à mater dans la dentelle...

Tous les exilés tunisiens se mettent à rêver sur le dos des "fauteurs de trouble", aussi. Les "opposants historiques" commencent à faire entendre leur programme politique et leurs recettes de là où ils sont. Les "nouveaux résistants" de l'intérieur se découvrent des c... . Les médias ne savent pas comment évoquer ce qui se passe; c'est qu'ils étaient habitués à faire des ronds de jambes. N'est pas résistant qui veut... On se souvient du fils du chah d'Iran lorsque les manifestations faisaient craindre une chute de la République islamique en 2009. Reza Pahlavi, pas l'autre, le cadet, celui qui s'est suicidé dernièrement. Reza espérait un retour. Il déclarait être en réserve; au cas où. Comme si le mot République était souillé pour un bon moment et qu'il fallait une monarchie. Cela dit, les Pahlavi ne sont qu'une dynastie toute récente. Et je pense que les Kadjars ou mieux, les Safavides ont beaucoup plus de légitimité pour monter sur le trône. "Un roi doit avoir les mêmes souvenirs que ses sujets" (Jean-Paul Sartre, Les Mouches). C'est mon côté royaliste qui s'agite...

Car vouloir la restauration de la monarchie n'a rien de répréhensible, c'est un régime politique. Et il n'a aucune raison de "puer". La famille ottomane, par exemple. Elle serait bien à la tête de la Turquie, non ? Quoique ses membres sont trop modernes pour la société qu'ils seront chargés de diriger. Tant pis; on préfèrerait la sultane Neslişah aux kémalistes complexés (un pléonasme, d'ailleurs)...

La Tunisie méritait ce changement; comme tout pays "occupé" par un autocrate, évidemment. J'avais eu quelques professeurs tunisiens à la fac. Et j'avais énormément lu la doctrine tunisienne. Ce qui m'a toujours frappé, c'est cette très belle écriture qui caractérise les francophones d'Afrique. Par exemple, lire le Sénégalais Kéba Mbaye (paix à son âme) est un vrai délice. Écouter un intellectuel africain est un des plus beaux exercices au monde. Mes professeurs parlaient peu de politique, évidemment. On les comprenait. Et on avait pitié pour eux; de si grands juristes, avait donné la Tunisie. Mais elle leur faisait peur. Il y a aussi, les Charfi, les Ben Achour, les Djaït; les grandes familles intellectuelles du pays. Yadh ben Achour, je l'ai déjà dit, est une sommité, pour moi.

Tous les dictateurs des pays arabes, qui ont tous, à y regarder de près, la même teinture de cheveux, ne pourront plus ronfler tranquillement, dorénavant. Ils ne dormaient déjà que d'un oeil. Dictature oblige : "la puissance qui s'acquiert par la violence n'est qu'une usurpation et ne dure qu'autant que la force de celui qui commande l'emporte sur celle de ceux qui obéissent" (Diderot, Encyclopédie, article "autorité publique"). C'est une jurisprudence quasi-constante : ça finit mal. Saddam, Ceaucescu, Ben Ali, Dadis Camara, Mengistu, Mobutu, etc. etc. Si bien que la seule question que tout le monde se pose quand un dictateur s'installe, c'est : "comment va-t-il finir ?". Hein Moubarak ? Hein Bachir ? Hein Khaddafi ? De son côté, le secrétaire général de l'OCI, qui doit sûrement siroter un diabolo fraise avec Ben Ali, à Djedda, affirme "sa solidarité avec le peuple tunisien". Merci bien.

Il faut avoir une pensée pour Mohammed Bouazizi qui, un beau jour, avec son étal, a renversé un régime qui a su tenir moins d'un mois. Il s'est sacrifié, que dire de plus. Ce n'est pas rien que de faire basculer tout un peuple du soliloque à la "causerie nationale". La Tunisie est malade. "Il y a plusieurs médecins à son chevet, modernes, traditionnels, chacun propose ses remèdes, l'avenir est à celui qui obtiendra la guérison. Si cette révolution triomphe, les mollahs devront se transformer en démocrates; si elle échoue, les démocrates devront se transformer en mollahs" (Amin Maalouf, Samarcande). Ce n'est peut-être pas si simple, si tranché. C'est pourquoi, ceux qui ont des entrailles pour la Tunisie n'ont qu'une simple prière à la bouche : bon courage.

mercredi 5 janvier 2011

A coquin honteux plate besace

Il fallait bien ouvrir ce chapitre. La Turquie se démocratise, comme on le sait. Non, dans les faits rien ne bouge. Les Kurdes grinchent toujours, les alévis pleurent toujours, les gays étouffent toujours, les orthodoxes et autres Arméniens s'écrasent toujours. Pas de panique, la Turquie kémaliste est droite dans ses bottes. La Turquie se démocratise, néanmoins. Si si. Car il est permis d'ouvrir la bouche et d'écrire, sur ces sujets. Une démocratie pour les bouches et les mains, donc. La troupe des mécontents ne dégraisse pas, c'est celle des démocrates qui gonfle. Le jour où elle dépassera la première, on pourra espérer un renversement. On dira alors, les islamistes grinchent, les nationalistes pleurent, les kémalistes étouffent, les laïcistes s'écrasent. Ça viendra, j'en suis convaincu. On s'éclatera.

Non, il faut oser, mon brave. Un nouveau chapitre, donc. Oui, celui de la liberté académique. C'est l'histoire de quelques coquins. Ou plus précisément d'un taquin. Car c'est bien, lui, l'instigateur. Lui, un étudiant. Deniz Özgün. Et il porte bien son nom, "özgün" signifiant "original". Eh bien, Deniz étudie au département de photographie et de vidéo à l'université Bilgi, à Istanbul. En dernière année. Il doit donc présenter une "thèse de fin d'études". Il est taquin, on l'a dit; il a proposé à son prof, de réaliser un film pornographique. Film porno, pour les intimes. Non non pas une vidéo de viol dans une cave sordide pour participer à je ne sais quel festival du court métrage, mais un projet académique en bonne et due forme.

"Pour tester la solidité de la liberté dans l'université", dit-il. Il a bien raison. Fallait prévoir une scène avec le doyen aussi, ç'aurait été plus drôle ou plus dégueulasse, c'est selon. C'est dommage, la langue turque n'a pas un subjonctif imparfait aussi sexy que celui du français; d'ailleurs, je ne sais même pas si elle a un subjonctif, mais bon. "Allô bonjour, je peux parler au doyen, c'est sur le projet académique et sa participation, il faudrait que nous le sussions le plus vite possible, ha ha ha"...

Le directeur de thèse fut un peu choqué, le pauvre, on le comprend. Un professeur de "design visuel". Il a d'abord refusé en bon "moraliste" mais il a dû céder. Il pleurait, le gosse. "Bon vas-y, fais ton film, mais attention mon petit, ça sera dur !". Mais bien sûr. Le fier-à-bras eut du mal. Ça rigole pas. Trouver des acteurs. Le scénario était prêt, lui : sa propre vie sexuelle depuis le lycée. Le lycée, donc. Il est venu sur le tard, mais on s'égare... Donc, à la recherche d'acteurs. Il le reconnaît, les filles étaient partantes, il a eu beaucoup de mal pour trouver les gonzes. Ah ils sont pudiques, les ténébreux Turcs, ablası !

Et faire ça en plein campus, ça aide pas. Car oui ! Il a insisté pour tourner le "film" dans l'espace public. Le doyen qui avait vu le rôle principal passé sous le nez, regardait du haut de son bureau, peut-être... Évidemment, il a fallu visionner l'oeuvre. Calme calme, heyecan yok. On a essayé d'abord le "jury ouvert à tous" mais en "screenshot". Car tout le monde avait peur de rougir. Mais du coup, personne n'a rien compris. Les trois professeurs ont alors imposé la "soutenance" en petit comité. Histoire de se concentrer. Et ils ont souverainement tranché; le projet mérite un D, soit la note la plus faible dans la notation universitaire turque.

Et comme il faut bien que la presse fasse son métier, la Turquie entière fut au courant de cet exercice universitaire. Et comme la Turquie entière était au courant, il fallait bien qu'il y eût des sanctions. Car le nom de l'université Bilgi fut souillé. Le conseil d'administration s'est donc immédiatement réuni et a pris la situation en main. Les "prof. dr." ont papoté et papoté, consulté sans doute la littérature internationale pour savoir si un projet semblable avait déjà été présenté ailleurs, compulsé les codes juridiques pour se préparer à un probable risque judiciaire et donnèrent enfin leur décision : les trois universitaires membres du jury sont virés...

Le directeur de thèse s'est justifié : "je ne suis pas la police des moeurs, moi. J'ai essayé de le raisonner mais chaque étudiant est libre de choisir son sujet dès lors qu'il est confiant. Le contenu du film ne nous intéresse pas, c'est la technique que nous notons". On apprend du coup qu'il y a bien une "technique" dans les films pornos. On est tellement habitué à regarder ailleurs...

L'actrice principale, elle aussi, veut dire des choses : "mon corps m'appartient, ça ne regarde personne !". Car mademoiselle se dit rebelle, "depuis mon enfance, je suis différente, moi. Regarde j'ai des tatouages !". Mais quand on lui demande si ses parents étaient au courant du film, elle devient plus terre-à-terre, la miss : "non, mes parents ne le savaient pas; c'est la première fois que j'ai fait quelque chose sans leur avis". Une "rebelle" de 23 ans qui défie pour la première fois ses parents, donc. "D'ailleurs, je suis sans religion et je ne me sens pas obligée de me conformer aux normes sociales de ce pays". C'est bien. L'épanouissement individuel, on appelle cela. Voilà une rebelle... Attention quand même à ne pas tuer le père ou la mère par une crise cardiaque, petite... Il faut s'attendre à un "janvier 2011", peut-être. Dany voulait des dortoirs mixtes, en son temps. Ce fut "mai 1968".

Adieu donc messieurs les professeurs. La Turquie, c'est un monde, faut-il le rappeler, où on s'émeut lorsqu'une série montre le sultan Soliman (le Magnifique) "faire usage" de son harem. Un sultan ne ferait pas ça. "Quoi, ça ?", "Bah ça !". Nous voulons le harem ! Nous voulons le harem ! ... C'est que le sexe, quoi qu'on en dise, attire et rebute dans les sociétés conservatrices. Ce fut toute la problématique d'Ask-i memnu. La plus grande audience et en même temps, un flot de plaintes au CSA. Soit dit en passant (ou plutôt pour augmenter le "rating"), la femme de l'émir du Qatar (une académicienne, s'il vous plaît !) qui passait ses vacances en Turquie a voulu prendre un thé avec Kivanç Tatlitug. Et elle a bien eu raison. Car son mari, sans vouloir dénigrer quiconque, euh... Le Blond était malheureusement trop occupé... Et une photo ancienne est sortie des cartons, qu'il était moche à 14 ans...

Ça s'est amélioré avec le temps...



Et on lit sur son bras gauche, "Only Allah can judge me". On sait qu'il se dit croyant. Mais qu'a-t-il fait de si répréhensible pour demander pardon à Dieu ? Personne ne le sait; et le jeune homme ne répond pas. Un secret, donc. Une déchirure, sans doute. Un traumatisme existentiel, peut-être. "Ah ouais ? Tu le sais hein dis-le, j't'en supplie !". J'ai une idée, on va dire...

Évidemment, jouer le défenseur des libertés en tournant un film porno qui, comme tout le monde le sait normalement, est fondé sur l'idée de la femme-objet sexuel, reste le paradoxe. Et quand on pense que le fondateur de cette université privée n'est personne d'autre qu' Oguz Özerden, un type qui a fait fortune dans les télécoms et qui a créé en Turquie les premières lignes 0800 si tu comprends ce que je veux dire... Son but, en créant Bilgi ? "Enseigner les sciences sociales en toute liberté". Ben voyons, un étudiant recalé, trois enseignants virés, une étudiante qui a disjoncté...

Détail que tout cela, évidemment. Banal. Ca s'est déjà vu, ailleurs, à quelques détails près. L'intérêt est autre, pour moi, un intellectuel. Jadis, j'avais pondu une grande pensée, moi; du genre aphoristique : je prétendais et je prétends toujours cela dit, que le métier le plus pénible au monde est cameraman de film porno. J'aurais bien voulu lui poser la question à ce Deniz : c'est vrai ou pas, au fait ? Ay heyecanlandim...

samedi 1 janvier 2011

"Les charlatans de la gravité"

Enfin. La Turquie et l'Azerbaïdjan vont recevoir leurs ambassadeurs américains. On les attendait depuis longtemps. Il faut bien correspondre avec l'Empereur. D'autant que ces deux pays turcophones croient avoir des relations "stratégiques" avec les Etats-Unis. Israël et le Royaume-Uni ont une "special relationship", c'est comme ça. Ça ne fait rien, ça viendra avec le temps. Peut-être. Les autres chefs de mission, aussi, s'impatientaient. Car l'ambassadeur du Vatican a beau être le doyen du corps diplomatique, celui des Etats-Unis est un peu le "primus inter pares". Dans les soirées mondaines, on se l'arrache. On déverse des choses; on en reçoit d'autres. Et on se croit important. C'est tout de même un bout d'Obama...


Le Sénat était en vacances, ça tombe bien; très bien. C'est que le veto de quelques obstinés bloquait tout. Et les Américains sont fute-fute; ils ont tout prévu : il faut l'accord du Congrès pour nommer les ambassadeurs. Si celui-ci rechigne, rien de plus simple : on attend les vacances parlementaires. Et on nomme par décret présidentiel, "ah mince alors, vous étiez en vac, vous n'allez pas pouvoir donner votre honorable avis, mince que mince, ça ne fait rien, à une autre fois hein, allez !"... Ça se fait en cachette, ces choses-là; la première puissance mondiale. Mais une démocratie, jeannot. On respecte le Sénat; le nom, je veux dire. Même Montesquieu en serait ébahi s'il revenait. Une séparation des pouvoirs "nickel". Sur le papier, je veux dire. Non c'est vrai, le Sénat doit quand même donner son avis, une fois réuni; mais il a un an pour ce faire. Le temps idoine pour faire des choses en coulisse; séduire ou réduire. On n'est pas élu à vie...

Le pauvre Larry Palmer a été nommé au Venezuela mais c'est le pays accréditaire qui refuse de le recevoir, cette fois-ci. Il "se la joue", le Vénézuélien; "qu'Obama rompe donc les relations diplomatiques" tempête-t-il. Larry Palmer aurait manqué de respect au Venezuela. Et l'ambassadeur vénézuélien aux Etats-Unis a vu son visa révoqué. Réciprocité oblige.


En tout cas, bonne nouvelle pour nous autres Turcs. Le brillant Matthew Bryza sera désormais en Azerbaïdjan. Avec son épouse turque; le meilleur pied de nez qu'on puisse faire à l'Arménie. Non, c'est vrai, Madame l'Ambassadrice, Zeyno Baran, est une Turque. Matthew est notre beau-frère national. Mariés en Turquie, aussi. Qu'ils sont gracieux ! Même le patriarche arménien, Mesrob II, était venu bénir le couple; allez comprendre pourquoi...



Et il aime son "second pays", Matthew. Car quand on est bien élevé, on aime sa femme et ses origines, c'est ainsi. Regarde Leonardo di Caprio; il s'est lancé dans un long marathon : devenir juif. Car ne devient pas juif qui veut. Il y a un protocole; des sueurs; des épuisements. Ah oui hein. Il faut avoir ce livre sous la main : Les nouveaux convertis de Pierre Assouline. Un peu ancien certes, mais toujours actuel. "Chez les juifs, on ne recrute pas" (p. 149). "Il arrive que le postulant jette l'éponge. Il abandonne. En cours de route. Ce qui lui fait parfois baisser les bras, c'est de constater l'énorme et flagrant contraste, pour ne pas dire déséquilibre, entre le haut niveau de connaissance et de pratique requis pour devenir juif et le bas niveau du juif moyen qui s'est uniquement donné la peine de naître d'une mère juive" (p. 153). Et bain rituel et surtout circoncision. Pour les beaux yeux de sa dulcinée.


Matthew, donc. Dans son "hearing", il en a avalé des couleuvres. Il est allé jusqu'à parler des cérémonies de mariage à Istanbul, c'est dire. C'est presque pathétique mais on appelle cela la transparence. Qui a des limites, évidemment. Car en bon diplomate, il n'a pas répondu précisément aux questions de Mrs. Boxer... Furieuse qu'elle était, elle a laissé tombé... Et il parle quelques langues, le Sieur; russe, polonais, allemand, espagnol. Madame, elle, se contente de l'anglais et du turc et avoue avoir oublié l'allemand, honte sur elle, évidemment. C'est qu'elle a étudié dans un lycée turc qui faisait cours en allemand... Et être spécialiste de l'Eurasie, du Sud-Caucase et des voies énergétiques sans maîtriser le russe, moi personnellement, je ne comprends pas. Ah oui, elle est également spécialiste de l'islam et de la démocratie, et elle ne maîtrise pas l'arabe, non plus... On appelle cela, être une grande chercheuse à la sauce américaine. En tout cas, elle est une des plus actives opposantes au projet de reconnaissance du "génocide arménien". D'où la fureur de Mrs. Boxer et Mr. Menendez.

Et voilà ce qu'en pensait le Washington Post, en septembre dernier : "Mr. Menendez, echoing ANCA's ugly propaganda, has questioned Mr. Bryza's "very close ties to Turkey"; the diplomat's wife, scholar Zeyno Baran, is Turkish-born. Yet Ms. Baran has been an outspoken critic of the current Turkish government; it is shameful that the ethnic origin of a U.S. diplomat's wife should be used against him. (After first telling us that Mr. Menendez was concerned about Mr. Bryza's wife, his office backpedaled, saying that what worried the senator was "ties to Turkish government officials." Our request for the names of those officials, and an explanation of why "ties to officials" of a major NATO ally would be of concern, went unanswered.)".


Le Sieur Menendez avait rétorqué en octobre, dans le même journal : "For the record, I stand by my position that Mr. Bryza is the wrong person for the job and have made public my hold in the U.S. Senate on his nomination. That position has absolutely nothing to do with the ethnic origin of his wife. It is based on information that I believe raises concerns about Mr. Bryza's ability to remain impartial toward Azerbaijan and Turkey, including his opposition to the recognition of the Armenian genocide by Turkey and his close ties to individuals in both governments. Perhaps it is not so unusual for a U.S. ambassador to have acquaintances in regional governments, but when those relationships affect the ability of the individual to represent the interests of the United States, it is my prerogative to withhold support of the nomination. Finally, at the core of my opposition to Mr. Bryza's nomination is respect for the Armenian people. The Armenian genocide was one of the great atrocities of modern history. We should not be sending a top diplomat to the region who does not support recognition of what is considered among historians to be the first modern genocide. Nor should The Post label the Armenian National Committee of America as "noxious" simply for demanding recognition of this historical fact".


Le parlementaire Menendez veut les voix des Arméniens, évidemment. C'est son droit. Il fait du lobbying pour faire passer la résolution. Et il sait très bien qu'une reconnaissance nuira, qu'on le veuille ou non, aux relations turco-américaines. Et personne ne lui rappelle les "interests of the Unites States", auxquels il tient tant. Ou alors, il "fait style". Car c'est une politique constante du Département d'Etat que de bloquer toute tentative de reconnaissance du "génocide arménien". Même Nancy Pelosi qui a tenté un baroud d'honneur avant de quitter le "perchoir", a dû battre en retraite. La plus grande défenseuse de la cause arménienne, pourtant. Et Matthew n'avait rien avoir dans cette nouvelle fin de non-recevoir, c'était juste Hillary Clinton en personne qui intervint. Une autre pro-arménienne. Mais ministre des affaires étrangères, surtout... Démocrate, qui plus est...


Le jeune Bryza a tellement accaparé le devant de la scène qu'on en oubliait Francis. Il sera en poste à Ankara, lui. Son Excellence Ricciardone. Et tu sais quoi, sa femme a étudié et enseigné dans les universités turques, une de ses filles est née en Turquie et ses deux filles ont fait trois ans de leurs études encore en Turquie, keh keh keh... Et tu sais quoi, le brave Menendez l'a aussi interrogé sur la question arménienne. Et il a enfin eu une réponse apaisante, ici. Mais il n'était pas convaincu, évidemment; alors, il a tenté : "quand vous étiez vice-ambassadeur en Turquie de 1995 à 1999, avez-vous déjà participé à une cérémonie sur le génocide arménien ?". Une question très pertinente, comme on l'aura compris : la Turquie regorge de monuments érigés en souvenir aux citoyens arméniens massacrés, en effet... Faire l'âne pour avoir du son, on disait, je crois...


Il faut le dire et le redire; c'est quand on écartera ces "péteurs d'église" qu'on retrouvera la sérénité indispensable au travail d'histoire. Une tragédie qui n'en finit pas d'être instrumentalisée. Un élu se démène pour arracher de la bouche d'un diplomate compatriote, des mots de peine. Ce diplomate fait le diplomate, à raison. L'élu fait le mômichon. Il veut absolument que son diplomate fasse repentance, presque. "Hep, on est du même bord !", "bah nan, t'es Turc maintenant, avoue le crime !". Car c'est ainsi qu'on va se croire heureux : on fouette les "para-Turcs" faute de pouvoir adoucir les Turcs. Tout ce qu'il faut pour les cabrer encore plus. On ira loin... Quand le désir de vengeance des vivants domine la quiétude due aux âmes, on ne parle plus de justice, on parle d'accoutumance; d'une maladie, en somme...