mercredi 1 février 2012

L'Olympe turc

Lorsque je suivais une préparation pour le concours d'entrée à l'école de la magistrature, le professeur de philosophie nous avait donné le sujet de culture générale tombé l'année précédente : "la beauté sauvera-t-elle le monde ?". Les yeux en boule de loto et la bouche évidemment bayante, nous fûmes bien en peine d'apporter ne serait-ce qu'une virgule de réponse. Je me souviens seulement avoir glissé l'oeil vers mes congénères; les futurs magistrats. Quand une salle est remplie de juristes, il faut bien s'attendre à des réquisitoires, des envolées, de l'éloquence. Eh ben niet. Nous aboutîmes à de la logomachie...

Je ne sais toujours pas si la beauté sauvera le monde. Je ne suis ni philosophe ni magistrat ni prophète. Je sais seulement qu'elle a apporté et qu'elle continue à apporter beaucoup à la Turquie. La jeune République avait offert au monde entier sa "Reine de beauté" en 1932. Une Turque d'origine caucasienne (eh oui !), Keriman Halis, fut sacrée Miss Univers. Tout un symbole. Le président de la République, Mustafa Kemal Atatürk, profita de l'occasion pour louer la beauté naturelle de la femme turque, opportunément libérée de la compression ottomane. Il lui souffla même son nom de famille : "Ece", reine en turc djagataï. Eh bien dans mon tabularium, c'est alors que j'avais le fameux sujet sous le nez que tomba l'information; Madame s'est éteinte à l'âge de 99 ans.



Les Turcs avaient presque oublié leur unique Reine. On savait seulement que le comédien Kenan Ece était son neveu. Elle faisait partie d'une prestigieuse famille de compositeurs. Compositeurs sous l'empire ottoman, précisons-le tant il est courant d'assimiler celui-ci aux ténèbres. Les mauvaises langues disent que son élection fut plus un coup de pousse moral à la République moderne que le résultat corrélatif de son éclatante beauté. Car... euh... comment dire... bref il ne faut pas discuter des goûts et des couleurs... D'ailleurs, chose étrange, après sa consécration, elle décida de se marier et de mener une vie de famille ordinaire, trop ordinaire. La première réaction de sa mère, une fois l'information ébruitée, fut vraiment étrange pour une femme soi-disant moderne : sa fille était une parfaite casanière !

Dieu merci, ses beautés continuent d'apporter prestige à la Turquie. Si bien que votre humble serviteur reçoit des courriels passionnés sur elles. Essentiellement des pays arabes. Je rassure les "beurettes" : Kivanç n'est pas mort, mes soeurs, il est en très bonne forme; oui, Hakki Burak s'est retiré quelque temps; et oui, Beren Saat sort avec un Français, le bienheureux César. Eh bien essayons de "dessiller" les yeux des Européens aussi. Premier et dernier élan nationaliste de ma part...

Top 5 des Turques les plus élégantes :

1- L'indétrônable : Hülya Avsar (48 ans)


2- La séraphique : Beren Saat (28 ans)


3- L'éternelle ado : Tuba Ünsal (31 ans)


4- Bah voilà quoi : Burcu Esmersoy (33 ans)


5- La force tranquille : Vahide Gördüm (47 ans; elle se débat actuellement contre un cancer)



Top 5 des Turcs les plus beaux :

1- La beauté marmoréenne : Kivanç Tatlitug (28 ans)


2- Le Turc "idéal-typique" : Burak Özçivit (27 ans)


3- Le phénomène : Burak Hakki (40 ans)


4- L'oublié : Karahan Cantay (39 ans)
5- Le gendre idéal : Mert Öcal (30 ans)

mardi 24 janvier 2012

"L'incrédulité instinctive"

"Ça suffit alors ! Tu débloques à la fin ! Tu es un crypto-païen ou quoi !" s'était évanouie ma mère. "Bah non hein, je suis un déconstructioniste, j'ai le droit !". Oui, j'en avais le droit. Assurément. Le problème, c'est qu'elle s'en fichait. Moi aussi d'ailleurs; je ne sais comment je me rappelai à cet instant précis de Derrida, un auteur que je n'ai jamais lu, évidemment. J'ai balancé, hihi. Je m'épate toujours dans un fauteuil, dans ces cas-là. Car, je voudrais le dire, l'argumentation ne se fait pas seulement en paroles; il faut adopter une posture d'autorité qui montre que vous avez compris des choses que les autres ignorent. Oh que oui ! Ça nous fait une belle jambe, je sais, mais il faut bien meubler...

C'est que dans une série turque, Adini Feriha Koydum, une mère qui venait d'apprendre (58:40) que sa fille avait perdu sa virginité, adopta grosso modo le comportement mécanique que toutes les mères turques adopteraient dans cette situation : un cri à pleine poitrine, une baffe puis une rafale de gnons, les malédictions d'usage et LE geste sine qua non de l'ire maternelle orientale, le crêpage de chignon. Du type, la main droite qui s'agrafe sur la tête de la petite et valse avec elle jusqu'à épuisement. Certaines familles optent également pour la "falaka", les coups de bâton sur la plante des pieds. Je connais une famille kurde alévie qui n'avait pas hésité à employer ce supplice pour leur fille tombée amoureuse (et non enceinte, pour le coup) d'un Kurde sunnite. Ça serait une sorte de "protocole" à suivre avant l'apaisement; car ce qui est pathétique dans ce genre d'affaires, c'est que tout le monde sait que ce qui devait se produire, se produira : le triomphe de l'amour. Du coup, les bastonnades font figure de "passage obligé" pour la catharsis. Après, tout rentre dans l'ordre, les traditions sont sauves, la mère et la fille sont bras dessus, bras dessous...

Bref, quand la "séance" a pris fin pour la fille, la mère s'en est prise ensuite à son propre corps; ses deux poings retentissaient sur sa poitrine. Ébouriffée, éruptive, très mal embouchée, la mère battait sa coulpe. Elle reconnaissait ainsi qu'elle avait failli à sa mission : assurer la "pureté". La mère frappait le chaperon, en réalité. Cette extension de son identité, celle que lui a imposée le mâle. Une simple question d'habitus en somme. Il faut bien faire un clin d'œil à Bourdieu à ce moment précis, paix à son âme...

Certes, la mère pouvait avoir des principes et demander à ses enfants de les respecter; pour leur bien, évidemment; aucun doute là-dessus. C'est une mère. Elle pouvait être influencée par son milieu, ses croyances. N'étant pas extraterrestre, je savais bien qu'il ne fallait pas jouer sur cette corde sensible. "Oui mais il faut m'expliquer une chose : la mère désapprouve le geste de sa fille d'accord, mais pourquoi elle la lynche et pis, pourquoi elle se roue elle-même de coups ! Ce n'est pas elle qui a perdu sa virginité ! Au lieu d'apaiser, pourquoi attiser !". Et toc, le réflexe pavlovien : "Ça suffit alors ! Tu débloques à la fin ! Tu es un crypto-païen ou quoi ! On verra quand tu auras une fille !"... La vieille technique ! Heureusement que je ne seraiS jamais père, je suis trop iconoclaste...

L'amande de Nedjma. Un livre de confession d'une musulmane qui avait "mal tourné". La quatrième de couverture annonçait un "cri de colère, de révolte et d'amour". En filigrane, effectivement. C'est que Badra, l'héroïne, racontait crûment et trivialement toutes ses aventures galantes. Je tournais rapidement les pages évidemment, ce qui m'intéressait, c'était l'approche sociologique, n'est-ce pas. La scène étant trop "réaliste" pour l'écrire ici, je ne puis que rapporter les propos de la vieille dame chargée d'examiner on sait tous quoi, afin de certifier on sait également tous quoi : "Félicitations ! a lancé Neggafa à ma mère, venue aux nouvelles. Ta fille est intacte" (p. 37). "Intacte". De tout temps, une obsession : "A Rome, comme à Athènes, la virginité est une valeur de premier ordre qui n'appartient en aucun cas en propre à la jeune fille, mais bien à sa famille et à sa cité. On croyait alors que la femme, à jamais marquée dans son sang par un premier rapport, pouvait transmettre à sa progéniture les particularités de son premier amant" (Gilbert Tordjman, Préface, La 1ère fois ou le roman de la virginité perdue à travers les siècles et les continents, p. 11).

En Orient, l'honneur, comme on le sait, reste toujours une déclinaison de l'identité féminine. La fureur se décuple lorsqu'elle cueille la pomme. Même une Samira Bellil, émancipée s'il en est, tirait de la violation de cette "habitude de pensée", une explication à ses malheurs. "En fait, je pense mériter ce que j'ai subi parce-que je ne suis plus vierge. Chez les musulmans, ne plus être vierge pour une jeune fille est un sacrilège et je sais que mon père pourrait me tuer pour cela" (Dans l'enfer des tournantes, p. 69). "Tuer pour cela". Mon Dieu ! Est-ce donc être iconoclaste que de défendre un "droit individuel au péché" ? De rejeter toutes sortes de chape de plomb ?

Le dérèglement est inéluctable. C'est écrit au ciel. Ce que je sais, c'est qu'il doit exister un païen dans chacun de nous, une "incrédulité instinctive" comme l'écrivait Tocqueville; précisément pour ne pas s'ériger en censeur moral, précisément pour ne pas s'effaroucher des choix des autres, précisément pour se concentrer sur son sort personnel. Une foi qui ne se confronte jamais au péché, n'est pas une foi. C'est une bulle. Elle éclate au contact de la première ronce. Dans l'islam, il n'y a pas d'échafaudage pour les fois mal assurées, il y a l' "irâde", la volition, la résistance intérieure, le fameux "jihâd". Pour pouvoir, le Jour venu, affirmer avec un brin de jactance vite absoute : "j'ai lutté contre les démons, Seigneur, je suis un écorché, j'attends Ta récompense"...

mardi 17 janvier 2012

Du dirigisme moral

Il existe deux sortes de nations, vais-je dire avec une suffisance qui ne manquera pas de faire pâlir tous les grands sociologues. Et les anthropologues, évidemment. La nation anglo-saxonne d'une part et tout ce qui reste d'autre part. On l'aura remarqué, n'est-ce pas, les Anglo-Saxons ont une singulière position dans l'histoire de l'humanité : ils ont colonisé à peu près tout, ils ont pondu une culture globalement jalousée et suivie, ils ont une mentalité apaisée. C'est peut-être pour cela qu'on les envie tous, leur décontraction nous irrite en même temps qu'elle nous fait loucher. L'Ecosse demande son indépendance ? "Ouais, t'inquiète, on organise un référendum bébé, peace and love"...

En contrepoint, nous avons des sociétés sous tension. Des sociétés où la gravité fait partie du jeu politique et du tissu social; l'individu et ses droits sont essentiels mais seconds par rapport aux grandes disputes sur les "principes intangibles". Alors, lorsqu'une minorité demande à discuter sur une éventuelle partition, on lui envoie des principes éternels. Car au fond, ce n'est pas l'idée de l'indépendance qui importe, c'est l'idée de polémiquer. Il est des gens qui ont un besoin effréné d'éristique. C'est la célèbre "summa divisio" : les théoriciens et les pragmatiques.

Un des grands dadas de l'establishment turc est, comme on le sait désormais par coeur, la moralité des citoyens. On s'en souvient, les fonctionnaires d'un bureau de censure avaient refusé de délivrer une autorisation pour un livre qui parlait abondamment de sexe. Motif : les petits qui regardaient pourtant la "pratique" à la télévision, ne devaient pas lire des cochoncetés. "Et s'ils les lisent ?", "oust ! L'Etat veille"... L'Etat. Encore lui et ses règles venues de nulle part (sinon des canons divins) qu'on essaie d'imposer à la société. Allez soyons juste, l'Etat ne veut que le Bien, il lutte contre le Mal, car il est (serait ?) psychologiquement risqué d'éduquer des petits gavés de sexe, de drogue, d'indécence. Soit.

La Turquie n'est pas DEVENUE un pays traditionaliste, elle l'a toujours été. Dans ses ressorts les plus profonds, la société reste conservatrice. Sincèrement ou non, c'est une autre question. En l'apparence, elle l'est, en tout cas. Et quand le RTÜK (CSA turc) commence à dégommer tout ce qui bouge, les kémalistes en profitent pour sursauter. "On se dirige lentement mais sûrement vers un régime sharaïque, oyez oyez !". Ils ont tort, évidemment; comme d'habitude. Car ces offensives moralisantes ne révèlent pas une nouvelle orientation, elles traduisent une réalité des faits qui existe depuis des centaines d'années. Mais comme les kémalistes n'ont jamais rien compris à l'anatolie, le présent devient pour eux un futur hautement probable. Comme une journaliste qui vient tout juste de découvrir qu'il y avait une ségrégation entre les hommes et les femmes dans les bus interrégionaux. Bonjour petite. Ou comme celui qui ne comprend toujours pas pourquoi le gouvernement a supprimé les manifestations festives à l'occasion des fêtes nationales. C'est que, de tout temps, les darons étaient opposés à ces jeux sportifs dans les stades, garçons en rut et filles en mini-jupe main dans la main. Et quand l'occasion s'est présentée, un gouvernement conservateur a tout simplement satisfait les doléances de son électorat...



Et comme il faut bien que les choses paraissent suspectes, le RTÜK s'est mis à sévir contre les scènes "immorales". Un clip par trop sexy en pleine journée ? On décoche un avertissement. Comment peut-on montrer un chanteur s'enlacer torridement avec des filles ? Une série par trop olé olé ? On pousse un cri et on inflige une amende de 400 000 livres. Si bien que j'ai une forte envie de féliciter les sieurs du RTÜK; leurs attendus sont si sérieusement rédigés qu'on n'arrive pas à les plaindre. "Ha ha, j'ai regardé jusqu'au bout, ah ouais ? Que je suis bosseur !". Car ça ne rigole(rait) pas. Par ici : "les figures de danse sont érotiques et obscènes, les filles portent des shorts, des maillots, des jupes-culottes. La scène montre des mouvements sexuels, les garçons et les filles se balancent et adoptent des positions et des regards érotiques". Ouaaah l'analyse et la culture musicale ! Et quand la série s'appelle "MUCK", bah ma foi, les sieurs n'ont pas à ouvrir un dictionnaire d'anglais pour s'en offusquer...

Contrairement à ce que l'on veut faire passer, le RTÜK ne s'ombrage pas de telles scènes, il punit un manque de discernement, une signalétique manquante et une plage horaire inappropriée (les scènes relatives au sexe ne peuvent être montrées qu'à partir de minuit). Ce n'est pas tant son pointillisme qui exaspère, c'est sa mission, la protection de la moralité publique et plus particulièrement de l'enfance et de l'adolescence. En France, ce n'est pas mieux, le CSA avait infligé une amende de 200 000 euros à Skyrock pour avoir diffusé des propos sur la fellation à 21 h (alors que les discussions sexuelles ne sont autorisées qu'à partir de 22h30). Dans la célèbre émission de Difool, qu'on a tous écoutée, n'est-ce pas...

Non non, je rassure, je ne suis pas un libertaire. Protection, il doit y avoir. Certes. Mais seulement par et pour ceux qui le veulent. Autrement dit, l'Etat n'a pas à définir des bornes morales, d'édicter des règlements sur la diffusion de telle ou telle émission. Il doit s'en remettre à la sagesse des parents. Et quand ceux-là sont débordés ou défaillants, eh bien tant pis pour eux et leurs enfants. C'est méchant mais c'est comme ça. Oui, toujours dans mon délire : la sexualité des citoyens n'est pas une affaire de l'Etat. La responsabilité est personnelle. Et pour ceux qui se désoleraient de constater de plus en plus de brebis galeuses, les Anglo-Saxons, encore eux, ont inventé un sentiment qui n'a pas son pareil : le flegme. Chacun est libre, qu'il en assume les travers et en rende des comptes. A qui il veut, à ses parents ou à son Dieu. Mais sûrement pas à l'Etat...

mercredi 4 janvier 2012

Feu !

Et après on nous demande pourquoi le nationalisme serait nocif ? "Bah parce-que", a-t-on envie de commencer. Et on s'arrête net; on le sait, à laver la tête d'un âne, on perd sa lessive. Les nationalistes n'ont aucune habitude réflexive. Malheureusement. Du coup, ils aiment des abstractions. L'Etat par-dessus tout, des bouts de carte, une géographie, une histoire. L'individu ne sert pas spécialement à quelque chose, il doit être en extase et c'est tout. La primauté revient aux idéologies, aux illusions. Les batteurs de pavé sont friands de telles aventures psychotiques, ça donne de la consistance à des existences caves, à l'existence des caves...

On se rappelle encore, du moins je l'espère, que l'Etat a tué 35 civils dans le Kurdistan turc, la semaine dernière. Bavure, bévue, erreur, tout ce qu'on veut. Il n'en reste pas moins que sur un plan objectif, l'Etat a bel et bien "bombardé son propre peuple". Une expression empruntée à la manchette du journal libéral Taraf, la bête noire des cachottiers de toute espèce.


Une de journal certes mais surtout "slogan" du Premier ministre Erdogan en direction de Bachar al-Asad. "L'Etat ne saurait bombarder ses propres citoyens !", avait-il rugi. Véridique. L'Etat ne saurait pilonner "ses" citoyens et dynamiter ainsi le fondement de son existence. Mais théorie que tout cela, en l'espèce, il l'a fait. Sciemment ou non, personne ne le sait. Il n'en demeure pas moins que 35 citoyens, personnes, êtres humains ont perdu la vie. Des contrebandiers. Des gueux. Des jeunes. Et des Kurdes. Le sort s'acharne. Heureusement, les responsables ont pris acte, promis des sanctions et décidé une réparation. Même l'état-major a publié un communiqué de condoléances. Mais. Ce fichu mais...

Tout le monde le sait, tout le monde le pense : les Kurdes sont des citoyens de seconde zone. Il suffit de tendre l'oreille quand une famille kurde emménage dans un immeuble à Istanbul. "Les bruits, les odeurs"... C'est flagrant : 35 citoyens meurent et il n'y a aucune marque de respect à leur mémoire, les réjouissances du nouvel an vont bon train; leurs funérailles sont bouclées en moins de deux, personne ne s'apitoie des jours durant sur leur vie, leurs amours, leurs espérances comme on le ferait pour les militaires turcs tombés au "front". Le nationaliste en chef du pays, Devlet Bahçeli (qui porte bien son prénom, "devlet" signifiant "Etat") va jusqu'à même assassiner la conscience, affirmant que la probabilité même infime (1 %) que ces gens appartinssent au PKK justifiait qu'ils fussent assaillis ! A feu et à sang, une "vérité turque éternelle" ?

Le Kurdistan; une réalité que les Turcs contribuent à bâtir. Par leur indifférence, par leur morgue. N'avait-il pas raison, le président du BDP, quand il releva que cette "discrimination" dans l'amertume avait consacré ipso facto, la création du Kurdistan. Istanbul en fête, Sirnak en larmes. Izmir dans l'ivresse, Diyarbakir en rage. Elle est où cette Nation turque ? Ce désir de vivre ensemble ? Les choses sont claires, en réalité : les Turcs se considèrent toujours comme les seigneurs et ne daignent partager les émotions des "croquants". Comment alors disqualifier rationnellement la proposition de Leyla Zana sur un référendum d'autodétermination des Kurdes quand les Turcs n'ont d'autre argument que celui, technique, froid, de "préservation de l'intégrité territoriale" ? A quoi bon taxer de "séparatiste" celui qu'on s'obstine justement à ne pas considérer comme son égal ? Où est la logique ?

Même Erdogan, pourtant si adroit quand il n'est pas conseillé, en vient à défendre l'Etat, l'Etat parallèle à son gouvernement, les forces obscures qui aiment à défaire ce qu'il a peloté. Lui-même jette un voile sur les défaillances de ses services de renseignement. Un conservateur islamiste qui prône l'injustice au nom des "intérêts supérieurs de l'Etat". Alors que son modèle, le Calife Omar s'effrayait à l'idée de rendre des comptes à Dieu si un loup dévorait un mouton au bord du Tigre : "Kenar-ı Dicle’de bir kurt aşırsa bir koyunu/Gelir de adl-i ilahi sorar Ömer’den onu". Le Tigre, comme par hasard, quel visionnaire...

Puisqu'il faut toujours s'abstenir de ramper dans les phrases pour dire en moins bien ce que les autres ont dit en orfèvre, laissons la parole à Ahmet Altan, rédacteur en chef du journal Taraf, un des rares journalistes turcs à pouvoir rester objectif ET partial, qui critique un Premier ministre larbin, flagorneur, suppôt de l'Etat : "Si tu te mets à diriger pendant dix ans un Etat sans l'avoir au préalable nettoyer de son poison, si tu tournes le dos à ton peuple pour accéder aux plus hautes fonctions, si tu deviens un complice de cet Etat, ce poison finira par couler dans tes veines. Tu seras empoisonné. Tu deviendras un élément corrompu d'un Etat infecté. Et tu commenceras à menacer, à mentir, à éluder, à calomnier. Et quand cet Etat que tu crois diriger bombardera sous tes ordres le peuple, tu défendras l'Etat. Tu ne formuleras même pas d'excuses. Sous ton gouvernement, cet Etat a déchiqueté 35 enfants de ce pays. Soit c'est l'Etat que tu diriges qui t'a tendu un piège soit c'est toi qui les as fait sciemment tuer. C'est lequel ? On a cru que tu avais été piégé mais en préférant défendre ceux qui ont bombardé, cacher la vérité à ton peuple, dénaturer les faits, tu nous as expliqués que tu n'avais pas été trompé. Alors rends-compte des enfants tués. Au lieu de t'agiter pour dire que l'Etat n'a pas bombardé son peuple, dis-nous comment l'Etat a bombardé le peuple. Qui a donné l'ordre de tuer ? Pourquoi ? Tu dis avoir été briefé par ton général de brigade, est-ce qu'il est venu à l'esprit de ton général de brigade de demander à la caserne qui se trouve là-bas s'il y a des contrebandiers dans les parages ? S'il ne l'a pas fait, pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? Pourquoi n'a-t-il pas pris ses dispositions avant le commencement des bombardements ? Tu lui as demandé à ton général de brigade ? Tu étais un homme du peuple quand tu as pris le pouvoir, tu te dressais contre les agissements de l'Etat, tu parlais avec ton peuple, tu lui demandais conseil, tu faisais la lumière sur les crimes de l'Etat, maintenant que tu es devenu un flagorneur de cet Etat, tu ne parles qu'avec tes agents, tes généraux, ton brigadier. (...) Explique-nous pourquoi vous avez tué ces enfants. Pourquoi ne vous êtes vous même pas excusés ? (...) Si ces morts étaient des Turcs, aurais-tu parlé de la sorte ? Tu as parlé comme cela car tu considères le militaire supérieur au civil, le Turc supérieur au Kurde. Honte sur toi, regarde-toi, tu étais le héros du peuple, tu es devenu le jouet de l'Etat. (...) Valait-il la peine de s'humilier ainsi pour accéder au palais présidentiel ? D'absorber le poison de l'Etat ? Tu as vu, toi aussi tu as fini par être empoisonné".

PS : "Devletin içindeki zehri temizlemeden o devleti on yıl boyunca yönetmeye kalkarsan, o devletin en tepesine tırmanabilmek için kendi halkına arkanı döner, devletin yardakçılığına soyunursan, o zehir kaçınılmaz olarak senin damarlarına da akar.
Sen de zehirlenirsin.
Zehirlenmiş bir devletin zehirlenmiş bir parçası haline gelirsin.
O zaman başlarsın tehditlere, yalanlara, saptırmalara, iftiralara.
O yönettiğini sandığın devlet senin emrinde halkını bombalar, sen devlete sahip çıkarsın.
Bir özür bile dilemezsin.
Senin başbakanlığını yaptığın devlet bu ülkenin 35 çocuğunu bombalarla parçaladı.
Ya seni kendi yönetimindeki devlet tuzağa düşürdü...
Ya sen bile bile öldürttün.
Hangisi?
Biz senin “tuzağa düşürüldüğünü” düşünüyorduk ama sen bombacılara sahip çıkarak, gerçekleri halkından saklayarak, olayları saptırarak, “tuzağa düşmediğini” anlattın bize.
O zaman öldürülen çocukların hesabını ver.
“Devlet halkını bombalamadı” diye tepineceğine, devlet halkı nasıl bombaladı onu anlat.
O insanların ölüm emrini kim verdi?
Niye verdi?
“Tugay komutanımla konuştum” diyorsun, tugay komutanın sana “bir dakika başbakanım, sınır karakoluna bir sorayım, orada gerçek kaçakçılar var mı” demedi mi?
Demediyse niye demedi?
Niye bombardıman başlamadan önce durumu kontrol etmedi?
Sordun mu bunu o senin “tugay komutanına”?
Sen milletin bir parçasıydın işbaşına geldiğinde, devletin bu millete yaptıklarına karşı çıkıyordun, gidip milletinle konuşuyor, milletine danışıyordun, devletin suçunu saklamaya çalışmıyor, devletin suçlarını aydınlatmaya, engellemeye uğraşıyordun, şimdi devlet yardakçılığına soyununca sadece istihbaratçınla, generalinle, “komutanınla” konuşuyorsun.
Sorsana o köydeki insanlara o gece neler olduğunu.
Bak BDP Eşbaşkanı Demirtaş sormuş: “Son bir aydır her gün gidiyorlar. Son bir aydır karakol izin vermiş durumda. 50 ve 100’er kişilik gruplar her gün katırlarla gidiyorlar. 28 aralıkta öğlen saatinde devletin karakolunun önünden gidiyorlar. Kaç kişinin gittiğini karakol biliyor. İki yol var, ikisi de karakolun önünden geçiyor. Bunların hepsi tanık anlatımıdır. Alışverişini yapıyorlar, geri geliyorlar. Öğlen geçtikleri iki yol da akşam saatlerine doğru köyün girişinde askerler tarafından kapatılıyor. İlk köylü grubu köye girmek üzereyken onlara kılavuzluk yapan bir kişi ‘Askerler köyü kapatmışlar, bekleyin’ diyor. Askerler mallarına el koyarlar diye bekliyorlar.”
Sana “komutanların” bunları anlatmıyor, değil mi?
Anlatıyorlarsa da sen bize anlatmıyorsun.
Biz senin dün yaptığın konuşmadan Uludere ile ilgili ne öğrendik?
Hiçbir şey.
Bir sürü boş laf.
Manasız bir bağırış çağırış.
Bu devletin zehrini yutan, milletiyle böyle konuşur zaten, korkutmaya çalışır, tehditler yağdırır, iftiralar atar.
Senin “komutanların” bunları daha önce çok yaptı, şimdi onların yerine sen yapıyorsun, yaşadığımız “büyük değişim” bu oldu, gerçek generaller yerine “sivil postuna bürünmüş generaller” çıkıyor artık karşımıza.
Bize, o sınır karakolunun varlığından haberdar olduğu 35 çocuğu nasıl, neden, kimin emriyle öldürttüğünüzü anlatmıyorsun, o akşam sınır karakoluna neden danışmadığınızı anlatmıyorsun, danıştıysanız karakolun size gerçeği niye söylemediğini anlatmıyorsun, yanlış istihbaratın nereden geldiğini anlatmıyorsun, o istihbaratı neden “çek edemediğinizi” anlatmıyorsun, sen bize hiçbir şey anlatmıyorsun bu katliamla ilgili.
Bu çocukları niye öldürdünüz, bize bunu söyle.
Niye bir özür bile dilemediniz?
Bu umursamaz, aldırmaz, devlet yardakçısı hallerinizle bütün bir Kürt halkını da kurban haline getirdiniz, sadece o çocukları bombalayarak değil, o bombardımandan sonraki o korkunç umursamazlığınızla bu ülkeyi hiç kimsenin beceremeyeceği biçimde böldünüz.
Ölenler Türk askeri olsa o kürsüde öyle mi konuşacaktın?
Askeri sivilden, Türk’ü Kürt’ten üstün gördüğün için öyle konuştun, senin gibiler yıllardır öyle gördüğü için zaten bu ülkenin acıları hiç dinmiyor.
Yazık sana, şu düştüğün hale bak, milletin yiğidiydin, devletin oyuncağı oldun.
Bir de kalkmış hiç yüzün kızarmadan bizim gazeteye laf ediyorsun, “bizim gazetenin arkasındakileri, emelleri, amelleri biliyormuşsun”.
Bu gazetenin “arkasındakilerle”, gizli emelleriyle, amelleriyle ilgili ne biliyorsan dürüst bir adam gibi lafı dolaştırmadan açıkla.
Açıklayamazsın çünkü yalan söylüyorsun.
28 Şubat’ın andıççı generalleri gibi iftira atıyor, kendi ahlakından da hepimizi kuşkuya düşürüyorsun.
Değer miydi bir Köşk için bu zillete?
Değer miydi gidip devletin zehrini içmeye?
Bak sen de zehirlendin sonunda".

Toygar Işıklı - Dudaktan Kalbe - Mesafe.wmv

lundi 26 décembre 2011

"En attendant Godot"...

Non non, je ne voudrais sûrement pas donné un avis. Je n'en ai pas les capacités intellectuelles, je suis simple, moi. Et maintenant qu'il va être interdit de dire le "contraire de la Vérité", ça ne servira à rien. Quoique. Un an de prison, encore ça passe. Je profiterai de l'occasion pour commencer ma thèse mais payer une amende de 45 000 euros, c'est trop. Je demanderai à l'ambassade tiens, elle qui épaule toujours ses concitoyens dans la panade. N'est-ce pas...

Après je m'emballe. En attendant que la Vérité descende du ciel, on pourrait, les 450 000 Turcs et Franco-Turcs, tous sauter au même moment. Ca provoquera un tremblement de terre, peut-être. Et nous serons tous, devant un juge, dans le palais de justice. 450 000 procès ! Tous contre la liberté d'expression ! Chez Voltaire, en personne ! Ca aura de la gueule à la Cour européenne de Trucmuche. Robert Badinter sera notre avocat. Et moi, je serai le premier sur la liste des requérants, l'affaire s'appellera Sami Kiliç et autres contre France, contre Turquie j'allais écrire, que veux-tu l'habitude... Je le note, je ferai convoquer Gilles Veinstein. Lui-même aura besoin du prétoire de la Cour pour "reparler" sur la question...

"-Allons-nous-en.
-On ne peut pas.
-Pourquoi ?
-On attend Godot.
-C'est vrai"
.

Il y a comme quelque chose qui cloche, pardonnez-moi, je vais quand même formuler un p'tit raisonnement entre-temps. En 1912, le gouvernement ottoman qui a donc commis ce fameux génocide que la future loi nous impose de reconnaître, comportait un Arménien. Le ministre des affaires étrangères, Gabriel Noradunkyan. Certes, les Jeunes-Turcs n'étaient pas au pouvoir mais ils étaient majoritaires au Parlement. Et n'ont pipé mot. Mieux, ils se sont alliés à la Fédération révolutionnaire arménienne ! Et que veux-dire Ittihad d'ailleurs, le nom de leur parti ? "Union". Aaahhh, Union ? Union des Turcs entre eux ?

Ouf, j'ai une migraine. Je me dis, toujours entre-temps, que le plan d'extermination venait de loin, dis donc ! Imagine Hitler faire semblant de ne pas s'opposer à la nomination d'un ministre juif, qui plus est des affaires étrangères, pour mieux... mieux quoi d'ailleurs ? je perds le fil de mon illustre raisonnement... Moi, je ne sais pas. Rien de rien. 45 000 euros, c'est trop. Vaut mieux pas savoir. "Allons-nous-en. On ne peut pas. Pourquoi ? On attend Godot. C'est vrai."

Une fois n'est pas coutume, j'ai décidé de faire le faux cultivé. Personne n'a jamais lu jusqu'au bout l'histoire de l'année 1915, alors pourquoi moi ? Je me suis donc adossé sur Wikipédia, hihi. Un bon résumé. Objectif, on dirait. Que de l'histoire. Avec des dates, en plus. Alors qu'on s'en fichait bien jusqu'à maintenant. Il fallait voir, nous dit-on. Les contingents. En chiens de faïence. Les Turcs hâbleurs, les Arméniens nargueurs. Des pancartes, des cris, ici ou là. Une Turquie et une Arménie, nations soeurs, en haleine devant un poste de télévision pour suivre les débats de quarante personnes dans la chambre basse d'un pays tiers. Je trouvais cela absurde, moi. Se déplacer pour criailler devant le Parlement français ? Quel rapport ? Et moi, franchement, qui déteste les protestations, manifestations et tout autre défilé bruyant ! Je suis peut-être agoraphobe quand j'y pense, il va falloir consulter...

"-On attend.
-Oui, mais en attendant ?
-Si on se pendait ?
-Ce serait un moyen de bander"
.

Et puis, y en a marre à la fin. On inonde nos boites de courriels. Les officiels envoient tout ce qui leur passe sous la main. Tout sauf les informations sur 1915. Du coup, on crie. Avec des pancartes. On les a rafistolées. Le barbu et le kémaliste étaient côte à côte, parait-il. Je regardai avec des jumelles. J'en ai vu des imbéciles, i-ni-ma-gi-na-ble. Enfin, j'insulte personne, je parle de ceux que je connais, des écervelés. Ah il sait comprendre, lui ? On s'en fout, il faut crier...

Quand j'y pense, avant d'oublier, j'ai trouvé un autre négationniste, moi. Dans la revue Histoire (avril 2009, n° 341), l'historien Fuat Dündar faisait le distinguo : "la question n'est donc pas celle de l'intentionnalité, mais celle de la conscience qu'avait Talat pacha du caractère meurtrier de la déportation" (p.16). Ca tombe bien, le droit demande l'intention et non la connaissance. J'ai l'air malin, je sais. Keh keh keh... En tout cas, on en reçoit des cartons, dis donc. Tous les Arméniens ont des greniers. On n'a plus de place dans nos caves, quand j'y repense...

"Mon grand-père a été assassiné par les Turcs !", "oust ! C'est le mien qui a été égorgé par les Arméniens !". Des centaines de milliers de victimes musulmanes et arméniennes ont été accablées pour les uns et vengées pour les autres par une quarantaine de députés français, c'est logique... Et le premier d'entre eux aussi est un négationniste. Je l'ai lu, quand même, j'hallucine pas. Le journaliste, un autre vendu, demande : "vous reconnaissez que c'est un génocide ?". Face à l'évidence, le président des députés nie : "il y a eu des exactions massives à caractère ethnique. Maintenant, il faut laisser faire les historiens. A partir du moment où vous instaurez un contrôle pénal des mots, cela pose problème. Les grandes démocraties n'ont pas à définir l'Histoire par la loi".

"-Alors, on y va ?
-Allons-y.

(Ils ne bougent pas).

jeudi 15 décembre 2011

"La faute de l'abbé Mouret", "le crime du padre Amaro"...

"Ahmet le Soutanier". Alias, "Cüppeli Ahmet". Un des rares islamistes turcs à avoir pignon "sur maison"; un vrai "barbu" pour le coup. Calotte vissée sur le crâne, canne muhammadienne dans la main, allure lente des hommes vénérables, chapelet clinquant esclave de doigts enfiévrés. Et très conservateur; excessivement. On le sait, il envoie assidûment en enfer les musulmans qui sablent le champagne à l'occasion de Noël. Conformément à sa partition. Il faut bien de l'ambiance dans la vie sociale d'un pays aussi, n'est-ce pas. Et surtout de la liberté d'expression. Comme le relève la Cour islamique de Strasbourg, "le simple fait de défendre la charia, sans en appeler à la violence pour l'établir, ne saurait passer pour un « discours de haine »" (Gündüz c. Turquie, 4/12/2003, § 51). Nous saluons à l'occasion, allez tous ensemble, les salafistes de France. Strasbourg, mes petits, Strasbourg, la prunelle de vos yeux...

Liberté d'expression donc. Ça tombe bien, nous avons "l'inquiétante chance" de l'écouter chaque soir sur les plateaux de télévision (obiter dictum : on relèvera avec profit les voyelles nasales et l'oxymore qui traduisent ce sentiment, aurait dit un professeur de français, hihi). Car, il faut le souligner, Ahmet le Soutanier est un phénomène. Ses sermons sont fondamentalement traditionalistes mais l'art de les délivrer est exceptionnel : c'est dire, toutes les franges de la société turque, pourtant si clivée, se plient en deux en l'écoutant.


Mais voilà; cet homme n'est pas un saint. L'eût-il été, est-ce que..., bref, ne vexons personne. Le désir de sabrer, ce que sait ressentir le mieux un homme, n'est-ce pas. Pape ou imam. L'Histoire écrira quelque part qu'il fut une époque où on ramassait des curés et évêques dans le lit des enfants. La police descendait chez Monseigneur l'archevêque de Bruxelles. Le Pape s'excusait en personne et casquait, à l'occasion, des millions d'euros. Des cheikhs n'étaient évidemment pas en reste; on croisa par-ci par-là des "fatwas" sur le mariage des fillettes. Qaradawi aussi, éminent savant nous dit-on, avait été mêlée à une histoire de, allez, disons pétulance pour rester correct. "Troussage" aurait dit un mécréant, bouuuuhhhh...

Mais bon; les clercs catholiques, on comprend, ils ont faim : "l'idée épicurienne est rejetée, qu'il faut céder à la concupiscence comme le ventre doit céder à la faim : si la faim est admise, la concupiscence, elle, est suspecte et soigneusement contrôlée" (Philippe Ariès, "Saint Paul et la chair", dans Sexualités occidentales, p. 55). Et qu'arrivent-ils aux clercs musulmans ? Ils ont le mariage; mieux, la tétragamie. Et comme le sous-entend Ghazâli, un saint s'il en est, ça devrait suffire : "Un autre avantage du mariage est de se protéger du diable en apaisant le désir amoureux; et de se préserver des dangers de la concupiscence, de conserver la chasteté du regard et de garder le sexe de commettre une faute" (Des vertus du mariage, Alif éditions, p. 38). Mais voilà, lui-même finit par s'éprendre : "Mais par ma vie ! Le désir amoureux comporte une autre sagesse que d'inciter à la procréation : c'est de faire goûter, lors de sa satisfaction, une volupté que nul plaisir au monde ne saurait égaler" (p. 39). Aaah aaah... Quand l'imam succombe, l'ouaille s'ébroue...

Les téléspectateurs turcs sont, heureusement, rodés en la matière et, elhamdulillah, très miséricordieux. Tiens, par exemple, le "prince des écrans", le professeur de théologie Yasar Nuri Öztürk. Un iconoclaste. Un "renouveleur". Celui dont la capacité de travail (un livre par an) époustoufle en même temps qu'irrite. Il sabre tant les soi-disant "scories" qu'on finit par se demander si tous les savants qui ont vécu et pondu avant sa bienheureuse naissance ne seraient pas des imposteurs... Eh bien, Monsieur le professeur avait poussé le modernisme jusqu'à tromper sa femme (ça passe encore) et, s'il vous plaît, se faire attraper par elle en plein "congrès". Depuis, il crève toujours l'écran avec le même entrain et sans aucune érubescence...

Ou encore le très mondialement célèbre Adnan Oktar alias Harun Yahya (celui qui avait inondé les écoles françaises de son livre anti-darwinien, l'Atlas de la création) qui n'en finit pas, dans ses émissions télévisuelles, de draguer en direct les invitées. Qu'il nous déclame du Nedim et nous n'en serions pas outrés plus que cela : "Es-tu braise ? Es-tu feu ? Ô Hulâgou cruel !/ L'empire de mon vouloir, tu l'as réduit en cendres./ Ô tes caprices de vierge, joints à ces mâles accents,/ Ma raison en chancelle, es-tu vierge ? Éphèbe ?/ Cette cape de soie pourprée, jetée sur ton épaule,/ De ta beauté brûlante en est-elle le symbole ?" (dans Malek Chebel, Traité des bonnes manières et du raffinement en Orient, tome II, p. 61).

Un dernier pour la route et après, promis, on essuie la bave : Zekeriya Beyaz, un autre professeur de théologie connu pour son aversion du voile et sa guerre contre les missionnaires chrétiens et dont les mauvaises langues disent, en se fiant sur son physique, qu'il est ce fameux Antéchrist que le monde musulman attend, le "Deccâl", s'était malencontreusement retrouvé devant un film porno dans sa chambre d'hôtel. La facture le prouvait; car comme on le sait tous ici, n'est-ce pas, ce genre d'émission est surfacturé, ça n'entre pas dans le forfait. Gaillard, il s'en était expliqué, évidemment : "je faisais une analyse théologique et sociologique". Ce même Beyaz défend aujourd'hui son ennemi juré, Ahmet le Soutanier. "Un homme de religion ne saurait faire cela !". Si vous le dites, cher maître...

Il est une vilaine attitude humaine qui consiste à orienter son "objectivité" en fonction de la sympathie ou de l'animosité qu'on ressent envers une personne. Ceux qui enrageaient lorsque les policiers assaillirent la maison d'une intellectuelle "laïque", forcément insoupçonnable, sont les premiers à déverser leur bile sur l'imam, forcément pervers. Comme on le sait, la présomption d'innocence, c'est toujours pour les siens. Et c'est un mollah, voyons; le fantasme de tout croyant au bord du paganisme est de découvrir des cochonneries sur l'imam du coin, ça l'apaise; "şalvarın altında neler töniiir !" avait lâché une dame de cette espèce, avec son joli turc. "Hein, qu'est-ce qui gigote sous la soutane !"... L'occasion est trop bonne pour relever les contrastes imam/sexe, religion/proxénétisme, discours/actes, etc. D'autant plus qu'il s'avère que le Soutanier menait une vie opulente. "Ouais, ce barbare est sans nul doute coupable, regarde sa demeure, on dirait un palais !", "euh, c'est quoi le rapport ?", "j'm'en fous de ton rapport, c'est un pervers, la preuve il habite un castel !"... De là, à devenir proxénète...

Les religions ont toutes un problème avec le sexe. Ça tombe bien, les êtres humains aussi. Il faut donc s'en remettre. Au choix, le Prophète Muhammed : "Il vous faut vous marier; que celui qui n'est pas en mesure de le faire multiplie les jeûnes car cela sera pour lui comme une castration". Les moins sévères, par ici : "Quand il est convenu qu'on peut faire du jouir et du faire jouir un impératif catégorique hédoniste, on met en oeuvre une stratégie qui permet l'émergence de vertus, les vertus de la jubilation". Signé, Michel Onfray. Dans L'Art de jouir. Un livre qui circule peut-être sous le manteau, qui sait...

Ahmet le Soutanier, du coup, mon p'tit malin, quid ? Je ne suis pas un mécréant, moi, j'balance pas... "En rapportant ce genre d'histoires vous ne rendez pas service à votre communauté bien que vous puissiez penser qu'il faille dire ces choses", disait une musulmane face à l'incartade du "Cheikh" Qaradawi. Donc chut ! Les musulmans ne vont tout de même pas donner des verges pour se faire fouetter ! Sous le boisseau, coco, Dieu dort...

mercredi 7 décembre 2011

De la stigmatisation des musulmans

Si j'ai à soutenir le droit que nous avons de stigmatiser les femmes voilées et leurs maris, frères et fils barbus, voici ce que je dirai :

Les peuples d'Europe ayant enquiquiné les protestants et exterminé les juifs, c'était au tour des musulmans de servir de curée à leur inextinguible besoin d'avoir des ennemis.

La vie serait morne, si l'on ne faisait pas disserter les intellectuels sur des sujets aussi graves que le périmètre d'un bout de tissu.

Celles dont il s'agit sont voilées de la tête au cou; et elles ont des dents si jaunes qu'il est presque impossible de les plaindre.

On ne peut se mettre dans l'esprit que Rousseau, qui est un Etre très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout enveloppé.

On ne peut se mettre dans l'esprit non plus que Badinter, féministe en chef du pays, qui lutte vigoureusement contre l'interdiction de la prostitution au nom de la liberté des femmes, finisse sans raison prohibitionniste lorsqu'il s'agit de la liberté des femmes voilées.

L'idée de vivre-ensemble qui s'accommode très bien des insultes des caricaturistes et des comédiens à l'encontre des valeurs religieuses de leurs concitoyens, ne peut qu'exiger des femmes musulmanes qu'elles consentent à quelques sacrifices mineurs en ôtant leur fichu de la vue de leurs très chers concitoyens.

Il est si naturel de penser que c'est la chevelure à l'air qui constitue l'essence de l'humanité, que les peuples d'Asie et d'Afrique, qui les voilent et les violent, privent toujours les femmes voilées du rapport qu'elles ont avec nous d'une façon plus marquée.

Une preuve que les femmes voilées n'ont pas le sens commun, c'est qu'elles font plus de cas d'un hypothétique au-delà que d'une vie digne ici-bas, qui, chez les nations policées, est d'une si grande conséquence.

Il est inélégant d'invoquer une obscure loi de 1905 qui assure la liberté de conscience, au début d'un nouveau siècle où socialistes et droitistes se rejoignent enfin sur l'urgence de chasser les femmes vêtues de foulard.

Il est impossible que nous supposions que ces femmes-là soient des êtres humains; parce-que, si nous les supposions des êtres humains, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes rousseauistes.

De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux musulmans. Car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tête des Laborde, Richard, Glavany et consorts, qui font tant de lois inutiles, d'en faire une générale en faveur de la décence et de la liberté ?


mardi 29 novembre 2011

"Odi et amo. Quare id faciam fortasse requiris ? Nescio, sed fieri sentio et excrucior" (Catullus)

Imaginons, nous autres Français, un enfant de la Vendée devenir le président d'une formation robespierriste. "Tant mieux ! Ça montre qu'il y a eu un apaisement", peut-on penser. Et on aurait raison. Mais si cet "enfant" qui a perdu la moitié de sa famille lors des massacres en vient à soutenir la politique de terreur à l'endroit de ses aïeux, eh ben dans ce cas précis messires, que fait-on ? "Bah, on l'enferme dans un asile !". Voiiilà. Tout compris...


C'est qu'en Turquie, en 1938, il s'est également passé des choses effrayantes. A l'Est. A Dersim, plus précisément (devenue, depuis, Tunceli). Une ville de Kurdes alévis. La race de ceux qui sont déjà détestés par tout le monde en temps normal; Kurdes et alévis, il faut le faire, n'est-ce pas... La République en couche-culotte en vint à décimer près de 50 000 êtres humains. Mustafa Kemal à la tête des opérations, sa fille adoptive Sabiha Gökçen pilote de guerre, des hauts fonctionnaires zélés à qui mieux mieux, menèrent une "guerre de civilisation". C'est que les "Dersimli" étaient assimilés à de vilains ploucs. La République en prit ombrage, elle lança des bombes et s'inventa une excuse : "on ne fait que mater une révolte !".


On s'en souvient, il y a exactement deux ans, le sinistre Onur Öymen, député nationaliste du parti de gauche CHP (justement, le parti à l'oeuvre en 1938), en était venu à "justifier" les massacres de Dersim. "Qui sème le vent, récolte la tempête, coco !". Oui. Quand on se soulève, on doit s'attendre à être châtié, assurément. C'est bien la raison pour laquelle l'Etat turc lutte depuis trente ans contre le PKK. Mais à notre humble connaissance, à aucun moment de l'Histoire, nulle part ailleurs, on a trouvé "normal" d'anéantir toute une population civile pour les fautes commises par quelques-uns. Autrement dit, la "contextualisation" n'explique rien du tout; ce n'est pas parce-que quelques centaines de Kurdes se sont rebellés que l'Etat doit faucher tous les Kurdes...


Il se trouve que le président actuel du CHP est un Kurde alévi de Dersim. M. Kemal Kiliçdaroglu. Ce fameux Vendéen à la tête du parti robespierriste. En 2009, lorsque son collègue Öymen s'en prenait ouvertement à l'honneur de ses ancêtres, Kiliçdaroglu fit une déclaration qui ébranla tous ceux dotés d'une intelligence moyenne : "dans un contexte révolutionnaire, il y a toujours des excès, ça peut arriver, allez circulez" ! Aujourd'hui, le sieur, devenu leader, ne dit pas autre chose. Lorsque le député CHP de la circonscription de Tunceli, Hüseyin Aygün, déclara la semaine dernière qu'Atatürk ne pouvait pas être tenu irresponsable de ce qui s'était passé, son président-coreligionnaire et compatriote lui imposa un bâillon. Depuis, Aygün s'est rétracté...


Et voilà qu'entra en scène, une autre écervelée, petite-fille d'Ismet Inönü (deuxième "père" de la Nation après Atatürk) pour nous dispenser une leçon de fascisme à faire pâlir son propre grand-père : "Bah quoi ! On a bien fait de séparer les familles, de kidnapper les enfants kurdes pour les remettre aux familles turques, regarde, maintenant, Tunceli est une ville moderne; la preuve, ils votent CHP". Ouf ! J'ai envie de pleurer. Est-ce une rhétorique qu'un cerveau humain peut tenir au XXIè siècle, nom de Zeus ! Comment se fait-ce ! Comment peut-on, ne serait-ce qu'essayer de justifier une telle barbarie qui, selon les canons actuels, aurait expédié Atatürk et consorts devant la Cour pénale internationale ! Assassiner 50 000 personnes au nom de cette fichue civilisation qui a produit et produit encore avec une égale bonne conscience des dizaines de milliers de victimes !


Heureusement qu'on a le Premier ministre Erdogan qui a certes fait un "show" mais a néanmoins fini par présenter ses "excuses" au nom de l'Etat. Devant un gigantesque poster d'Atatürk, vous relèverez la tragi-comédie... Excuses ou regrets, peu m'importe à vrai dire, l'essentiel étant qu'il y a une reconnaissance de culpabilité et réparation. Nous sommes donc dans la situation apparemment paradoxale où un sunnite conservateur prend pitié des "Dersimli" alors qu'un alévi fait tout pour disculper Atatürk. C'est encore ce "type" qui demandait au Premier ministre de la République de Turquie de ne pas parler "comme les gars de la diaspora arménienne". Pourquoi donc ? Bah si la République se met à présenter des excuses à tout bout de champ, on finira par admettre un autre "événement inénarrable" et noyauter cette sacro-sainte autorité de l'Etat... C'est un enfant de Dersim qui parle ainsi...




Confronté aux excuses du Premier ministre, Kiliçdaroglu a dû déployer des trésors d'imagination pour faire oublier sa bassesse et se rabattre sur des pirouettes, attitude où il est passé maître : "euh ! d'accord, dont acte ! Mais c'est le Président de la République, en tant que chef de l'Etat qui devrait s'excuser ! Et d'ailleurs, il faudrait également rouvrir les dossiers de Nazim Hikmet, ceux des pogroms contre les alévis de Maras et Sivas, on attend !". Miserabilis. Le grand héros de la gauche, le poète Nazim Hikmet, a été précisément embastillé sous le CHP ! Les massacres de Maras et Sivas ont eu lieu sous des gouvernements CHP ! On a envie de rire mais on ne le fait pas; par respect aux victimes. On ressent parfois la forte envie de mettre une baffe à quelqu'un... "Comment peut-on être aussi con !" avait lâché, pour sa part, un ami CHPiste. Je l'admirai...


C'est étrange, vraiment. Kiliçdaroglu incarne à lui seul cette schizophrénie qui frappe les alévis. Un haut fonctionnaire de l'époque, Ihsan Sabri Caglayangil, avait raconté à un certain Kemal K., autrefois amateur d'histoire, l'effroyable vérité : "on les a gazés comme des rats !". Et voilà que les alévis restent les piliers de la République kémaliste ! Les deux députés de Tunceli sont du CHP, on en perd son latin... Ils auraient peur des sunnites, d'être assimilés, injuriés. Or les faits sont têtus : ils ont été persécutés à chaque fois que le CHP était au pouvoir... Quand la haine et l'amour s'enlaçaient, on parlait jadis de "tragédie". On parle aujourd'hui de pathologie, le "syndrome de Stockholm". Dont acte...

vendredi 18 novembre 2011

L'histoire nationale est un bloc

Un jour que nous nous "prenions la tête" à essayer de déchiffrer le persan et suppliions en douce notre professeure de réformer l'alphabet rien que pour nous et sur-le-champ, Leili Anvar fit sa conservatrice et nous renvoya à notre chère besogne : "les Persans ont adopté l'alphabet de leur envahisseur certes, certains disent même qu'il ne correspond pas à leur phonétique mais moi, je reste opposée à la réforme de l'alphabet; les Turcs l'ont fait et ils ne savent plus lire leurs documents d'avant 1928 !". Et toc ! Je l'assure, ça en bouche une. "Ah ! Ah ! T'as raison ma soeur !", voulais-je hululer mais je suis timide, moi... Et cette dame n'est pas une enturbannée, chariatiste, arriérée ou nationaliste. Non. Normalienne, agrégée d'anglais, docteure en littérature, maître de conférences en persan. Et (surtout) charmante et moderne de son état. Belle et intelligente. Avec tout cela, moi, je m'évanouis...

Imaginons cette scène en Turquie, où les universitaires les plus modernes voudraient par exemple, non pas le retour à l'ancienne écriture, il ne faut pas rêver, mais du moins l'instauration de cours obligatoires d'osmanli. Tout bonnement im-pen-sable. Car ceux qui se croient les "plus modernes" se targuent justement de ne plus maîtriser l'alphabet arabe, l'alphabet de l'engeance obscurantiste, l'alphabet des musulmans rétrogrades, l'alphabet des sultans autocrates et des méchants Ottomans. Car on leur a appris qu'il fallait passer par cette phase nécessairement douloureuse pour se hisser à un niveau élevé de civilisation, conformément au souhait de Mustafa Kemal. Comme les Japonais et les Chinois, par exemple, qui ont grimpé à ce niveau en troquant leur alphabet avec celui du monde occidental, comme on le sait....

Résultat des courses : on n'est pas plus moderne que les Iraniens et dorénavant, on prend un dictionnaire pour lire un roman des années 1920 alors que ces derniers lisent Ferdowsi dans le texte. Ferdowsi ? Xè siècle... Toute l'histoire de la modernisation turque n'est que superficialité et reculade. Si à l'époque, le nom même de la réforme se disait en osmanli, Harf Inkilâbi (deux mots d'origine arabe !), aujourd'hui une politique de purification (soi-disant, un retour au turc ancien) a appauvri considérablement le vocabulaire. Si bien que les nuances de sens qui prévalaient pour le mot "ouvert" sont passées à la trappe; de "alenî, bâriz, âşikâr, ayan, bedîhî, vâzıh, sarih, müstehcen, münhâl, üryan, meftuh, defisiter", on est arrivé au seul "açık".

Évidemment, la politique linguistique visait à couper les ponts avec le passé ottoman. Il fallait créer une Nation et pour ce faire, cracher dans la soupe. Les crachats n'ont pas disparu. Il est de bon aloi de s'indigner quand l'Etat commémore officiellement quoi que ce soit qui a trait à l'empire et au Sultan. Et comme le CHP, parti qui se dit et se croit de gauche, n'a rien d'autre à faire que de jeter en pâture ces "collaborationnistes", on se prend pour des intellectuels en train de débattre de sujets d'une particulière importance. Alors que c'est simple et bête : le Parlement organise un symposium international sur le sultan Abdülmecid (1839-1861) et on a, tous, les yeux rivés sur la clique kémaliste. C'est un tic. Quelle forme va prendre leur protestation ? Des hommes de gauche, pourtant. Des humanistes qui devraient défendre les droits des rescapés de Van, demander des comptes au gouvernement pour le traitement infligé aux Kurdes et aux minorités ethniques et religieuses; remuer ciel et terre pour produire des rapports sur la violence faite aux femmes et les mauvais traitements dans les locaux de la police et dans les prisons. Eh bien non ! Le "coeur de métier" se trouve ailleurs; Muharrem Ince, vice-président du groupe parlementaire, se saisit ainsi du micro de l'assemblée pour exprimer son effarement sur un sujet qui préoccupe les 70 millions de Turcs, un par un : pourquoi les invitations envoyées à l'occasion de la commémoration de la mort du sultan Abdülmecid sont de dimension plus grande que celles imprimées pour la mort d'Atatürk, une semaine auparavant ?!?


Le Président de l'Assemblée nationale, un homme-lige du Premier ministre et donc un terroristo-réctionnaire, a beau faire un distinguo entre l'invitation à une réunion académique s'agissant du Sultan et la publication d'un communiqué à l'occasion de la mort du Président-Pacha, aucun CHPiste n'écoute. C'est que personne n'attendait une réponse, c'est une trépidation d'usage destinée à rasséréner la base kémaliste qui s'affole de devoir se remémorer un Padichah. Initiateur, pourtant, du modernisme ottoman : musique classique, opéra, théâtre, droits des minorités. Et la réunion n'est pas une cérémonie élégiaque, c'est un colloque scientifique. Dans le palais qu'il a fait construire, Dolmabahçe (oui oui, là où Atatürk est mort).


Et comme si le Sultan en question était l'empereur du Japon. Comme si la République devait jeter un voile sur ce qui existait avant elle. Comme si l'histoire des Turcs commençait en 1923. Comme si l'Assemblée nationale de 1920 n'était pas l'assemblée impériale d'Istanbul. Ce sont les députés d'Istanbul, ce qu'il en reste en tout cas, qui ont été rapatriés à Ankara. Car Mustafa Kemal, en parfait opportuniste, avait compris qu'il devait placer son mouvement sous la figure tutélaire du Sultan-Calife pour prospérer. Sinon, personne ne l'aurait suivi. C'est après qu'il a "arnaqué" tout le monde en faisant sa propre révolution sans demander à personne...

Un lycée Abdulhamid II, une rue Vahdettin, un aéroport Abdülmecid. Un voeu. Rien de plus légitime et de plus ordinaire. Si les rues, bustes, places "Atatürk" laissent un peu de place, évidemment. Mustafa Kemal "pacha" mérite un grand respect et une profonde admiration; il a accéléré la résistance, fédéré les mouvements et finalement bouté les ennemis hors du territoire. Mais on a le doit de ne pas partager les idées politiques du Pacha. Autrement dit, on a le droit de ne pas soutenir le Mustafa Kemal-homme politique. Le droit d'être en somme un "kémaliste de droite" (conservateur, royaliste ou libéral) comme on peut être un "gaulliste de gauche". Soldat et/ou homme d'Etat. Voilà la question. Celle que les "kémalistes de gauche" ont beaucoup de mal à saisir. Mustafa Kemal Atatürk n'est certes pas un "détail de l'histoire turque" mais il n'est pas non plus le seul héros du panthéon turc. L'écriture ne commence pas en 1928...

mercredi 9 novembre 2011

"Ô Abraham ! Tu as ajouté foi à la vision..." (37; 105)

Le cerveau rempli de sermons et d'objurgations, les croyants s'attelèrent à la tâche; égorgèrent un animal au nom de Dieu. Qui un mouton, qui une vache, qui un chameau. Allah leur l'aurait imposé. Lorsque le Seigneur des mondes décrète, les croyants agissent avec entrain. Car ils L'adorent et il est établi qu'on obtempère toujours aux désirs, a fortiori aux ordres, de l'être aimé.

Dieu dans le coeur, du sang dans les mains, des calculs dans la tête, chaque amoureux choisit donc le "réensemencement". Le slogan des jours "consacrés". Le motto du Sacrifice. Le mot adulé de tous les hommes de religion. Il devait sacrifier une bête pour se rapprocher de son Créateur, Lui soumettre ses formules de soumission. L'imam fut prompt à déclamer sa prose des "jours sérieux", il réclama des "têtes", il fit des promesses au nom de Dieu, il harangua, il demanda des sacrifices. Tête baissée, le croyant écoute : "C'est pile le moment de sacrifier ses travers, ses prurits les plus dissolus, d'aspirer le souffle divin et de s'amender !".

Sa femme lui avait bien remis les coupants, les sacs elle les garda. Le mâle dut se contenter d'aller poireauter à la porte de l'abattoir. Les plus chanceux attendirent au pas de leur portail, on se chargeait de leur apporter leur dépouille. Les darons endossèrent et revinrent au foyer; ils dépecèrent, désossèrent et s'en allèrent méditer on ne sait trop quoi, ailleurs. Ce fut le tour des daronnes. Avec leurs bedaines à couper le souffle qui s'affaissaient et bondissaient dans les collines de viande, elles se mirent à décortiquer.

Les bras et les yeux; les deux organes qui devaient travailler ce jour-là. Vêtues de guenilles pour l'occasion, elles se confièrent des tâches; les plus frêles gravitèrent comme elles pouvaient, histoire d'exposer un minimum d'agitation, les plus expérimentées arrangèrent leurs compas dans l'oeil. Elles se mirent en branle, des coutelas, des haches, des couteaux circulaient. Les plus audacieuses lâchèrent de temps à autre, des expressions toutes faites, des discussions mille fois résolues sur la religion et l'art de sacrifier. Les mains étant à l'oeuvre, personne n'ouvrit les oreilles. Les yeux suivaient de près le mouvement des abats, des tripes que tout le monde refilait à sa voisine. L'accent de l'une se brisait sur l'incompréhension de l'autre, les timbres étaient enjoués, une hilarité se diffusait.

Les mères furent ravies, au bout du compte, de stocker des kilos de viande pour un bon moment; celles qui n'avaient jamais réfléchi à quoi que ce soit de grave dans la vie, firent leur devoir, "faire tourner" la maison, servir la maisonnée. Pendant quatre heures, tout fut pesé, adjugé. On rit à gorge déployée. On goûta. Et chacune se pourlécha les babines, les nécessiteux ne couraient pas les rues en France, la part qui devait revenir à chaque famille s'en trouvait ainsi gonflée. Les femmes ont cette aisance par rapport aux hommes, elles savent se quereller en douceur. C'est donc à elles qu'il incombe de faire les rudes calculs de parts. Tant de kilos pour le bifteck, tant d'autres pour les côtelettes, le reste au hachage.

Nous remplîmes ce que nous avions à remplir; les assiettes, les réfrigérateurs, les estomacs. Et la journée se termina ainsi, un verre de thé dans la main, un succulent baklava dans la bouche, une série télévisée sous les yeux. Nous nous étions sacrifiés toute une journée pour Dieu, il fallait maintenant se reposer. Comme le disait le Très-Haut, "ce fut là une bien rude épreuve" (37; 106). La conscience tranquille, nous rangeâmes les saignoirs; Dieu devait certainement être content devant ce formidable fourmillement, eh ben nous aussi, la charcuterie était bonne et le prix de revient du kilo de viande assez avantageux...

mardi 1 novembre 2011

Sa Majesté Impériale le Sultan, peh peh peh...

Quel drame, mon Dieu ! Quel papotage infini ! Quel gâchis ! Quel vil entrain ! Voilà que, par respect aux soldats tués par le PKK et aux victimes du séisme, les autorités ont opté pour la mesure dans la célébration de l'anniversaire de la République que les "obsédés" ont repris leurs futiles interrogations. Pourquoi le gouvernement islamo-terroristo-fasciste d'Erdogan et son suppôt au palais présidentiel auraient-ils annulé les festivités ? Voudraient-ils subrepticement instaurer leur "agenda caché" ? Basculerait-on ? Vont-ils nous mettre sous voile ? Vont-ils nous imposer barbes hirsutes de jais et calottes en dentelle verdâtres ? Que Dieu nous en garde, va-t-on aller en file indienne prier dans les mosquées à coups de fouet ? "Va-t-on abolir la République ?", se demandait même un journaliste turc excessivement républicain. Le chef-d'oeuvre du poncif... mais inchallah quand j'y pense...


Les "excessivement républicains" sont appelés, en Turquie, "kémalistes". De la race de ceux qui voient des ennemis partout, des atteintes à l'ordre laïque partout, des tentatives de restauration de la charia tout le temps mais qui refusent obstinément de prendre rendez-vous chez un psychiatre. Du coup, leur dinguerie personnelle rejaillit sur la santé du corps social dans son ensemble. C'est à l'aune de ce "sentiment" de peur que le camp laïque bloque toute démocratisation et toute normalisation accélérées. Et nous autres, non-kémalistes c'est-à-dire les majoritaires, devons attendre que ces "malades" recouvrent leur santé. Tout en mâchonnant cette formidable phrase de Mitterrand dégainée contre je ne sais plus qui, "plus tard, dès qu'on aura le temps, on prendra pitié d'eux !"...


"Maiiis si j'te dis, blaireau ! Ils veulent déraciner Mustafa Kemal de nos coeurs ! Notre chef éternel qui nous a dessillé les yeux en 1923, notre philosophe des Lumières qui nous a laïcisés au bon moment !". Hum hum. Avoir de la sympathie pour Mustafa Kemal, je comprends. Et je le souhaite, assurément. Prier pour le repos de son âme, ça passe toujours; lui porter un sentiment de gratitude aussi, c'est une évidence. Mais comment cet homme a pu devenir une idole intouchable, de l'espèce de ces cheikhs qu'il a combattus toute sa vie ? Pourquoi toute mesure de "dékémalisation", pourtant impérieuse au nom de la démocratie, achoppe-t-elle sur la résistance des fidèles de sa confrérie ? Quand va-t-on enfin nous laisser sortir de la chapelle ardente ? Comment expliquer dès lors l'inculture de ses partisans les plus "cramés" qui croient fêter les 88 ans de la République "laïque" ! Qui ne savent même pas encore que c'est la République qui a 88 ans et non la laïcité ! L'article 2 de la Constitution reconnaissait l'islam comme religion d'Etat ! Un Mustafa Kemal chariatiste gêne tellement qu'on préfère escamoter la réalité des faits...


Après tout, la vieille dame peut avoir 88 ans, peu m'en chaut. La République n'est qu'un régime parmi d'autres et j'attache plus d'importance à la démocratie qu'au régime proprement dit. Ou pour être plus précis, parmi les régimes existants, c'est la monarchie constitutionnelle qui a mon suffrage. A l'époque où l'on vit, il est d'usage de railler les camelots. "Hangi dangalak hala saltanati ister !", "quel âne bâté peut-il encore vouloir la restauration de la monarchie !". Une exclamation d'autorité qui vise à intimider, évidemment. Comme si la République était acquise à jamais, qu'elle représentait LA normalité, qu'elle constituait une avancée indéboulonnable. Il s'avère que je suis borné : moi ! Je persiste et signe, dans le contexte turc pluriethnique et multilingue, il faut que le Chef d'Etat soit une figure qui rassemble et non un candidat vulgairement élu par le peuple divisé en factions.


C'est bien pourquoi trois jours après la grand-messe des "républicains", on enchaîne avec le deuil des royalistes. Il s'avère que nous célébrons, aujourd'hui même, l'abrogation de la monarchie ottomane, le 1er novembre 1922. Malheureusement. Une des plus vieilles dynasties au monde, les Ottomans, perdait la Couronne pour ne garder que le "tarbouche" califal pour quelques mois. C'est que les Turcs n'étaient pas attachés de manière identique aux "deux corps" de l'Empereur. Le Calife importait plus que le Sultan. Mustafa Kemal s'était donc résolu à garder le Califat quelque temps après la proclamation de la République, le temps d'écraser toute forme d'opposition. Et sa hargne fut terrible : Abdul-Madjid, le Calife du monde musulman qui faisait l'honneur de siéger à Constantinople et qui était Turc, fut traité fort maladroitement et expulsé comme un sans-papier. Gaston Jessé-Curely, conseiller d'ambassade français, avait noté : "Hier à six heures du soir Muhittin Bey, directeur de la Sûreté publique arrivé d'Ankara, était porteur du décret de déchéance de Sa Majesté le Calife. Vers 7 heures, un détachement d'infanterie a cerné le palais de Dolmabahçe appuyé par un fort détachement de police (...). Le Calife se trouvait à ce moment-là dans le Harem. Il a été invité à venir à la salle du Califat (...). Le Vali Haydar Bey, après lui avoir lu l'ordre de sa déchéance, s'est approché de lui et l'a invité à quitter le trône califal et à s'asseoir sur une simple chaise en lui disant cette phrase simple : 'la parole est au vainqueur'. En outre, il lui a été signifié qu'il devait avoir quitté la ville à 5 heures du matin (...). Abdul Medjid n'étant plus en fonction, les autorités turques lui ont refusé un passeport diplomatique" (J-L Bacqué-Grammont, "Regards des autorités françaises et de l'opinion parisienne sur le califat d'Abdülmecid Efendi", in La question du Califat, Les annales de l'autre islam n° 2, 1994, pp. 137-139).




J'avoue qu'étant partisan de Ali Abderrazik dans ce domaine, le Calife ne me manque pas; et pour être franc, le prétendant actuel au trône impérial et donc califal n'a rien de "califal" justement, la famille ottomane étant plutôt moderne. D'ailleurs, le dernier calife était lui-même un passionné de littérature française, d'opéra et de peinture. Rien de très grave en soi mais des penchants pas très "canoniques" aux yeux d'un croyant lambda... Une fenêtre de tir quand j'y pense, pourquoi les kémalistes seraient opposés à une famille royale à la pointe de la modernité, modérément pratiquante et, à ce titre, gage de la laïcité ? Et pourquoi la monarchie puerait ? A cause du kémalisme ? Non, voyons, cette doctrine repose sur la souveraineté populaire, "hâkimiyet-i milliye" et tout bon démocrate respecte le résultat des urnes, n'est-ce pas; il ne reste plus qu'à convaincre la population. Si les "excessivement républicains" nous donnent du répit et respectent le jeu démocratique, évidemment. Et, au fait, en attendant, histoire de se cultiver, le chef actuel de la Maison impériale s'appelle Osman Beyazit Efendi; 87 ans et de nationalité américaine. Emouvant. Il est temps, non ? De lui accorder la nationalité turque, je veux dire...


jeudi 27 octobre 2011

Quand une "charia" chasse l'autre...

Les musulmans ont la ferme habitude de prier pour l'âme des morts les septième, quarantième et cinquante-deuxième jours de leur trépas. Une coutume; disons qu'ils s'appliquent spécifiquement ces jours-là. Cet "office" où on lit le Coran et on offre des chatteries et des galettes, servirait à enguirlander une tombe par trop brumeuse; car il est établi, hein, que le repos des uns est plus mouvementé que celui d'autres. Et comme le livre des points positifs et des points négatifs est désormais clos, c'est l'entourage qui se mobilise pour assurer un certain rehaussement. Par des prières abondantes. C'est comme ça, que veux-tu. Tous les théologiens ont beau affirmer qu'il s'agit d'une hérésie, ils ne convainquent et ne convaincront personne; sûrement pas le croyant lambda qui ne fait que passer par là et qui méprise tous ceux qui lui montrent le droit chemin. Pourquoi se dispenser d'une illusion qui apaise...

Oyez donc musulmans ! Restons traditionnels si cela peut servir à narguer certains fous furieux. Aujourd'hui même, nous célébrons le septième jour du décès de Sa Majesté Mouammar Khadafi, "Roi des rois, des sultans, des princes, des cheikhs et des maires d’Afrique", Son Excellence le dictateur émérite de Libye et Son Éminence l'insane accompli devant l'Eternel. Attrapé, culbuté, rudoyé, brimé, rossé et finalement assassiné par les heureux maîtres de la Libye nouvelle. Dommage collatéral d'une confusion bénigne évidemment, puisque "dans toutes les révolutions, il y a des moments de ce genre où le groupe en fusion devient beaucoup moins sympathique" (BHL). Que Dieu ait pitié de lui, que Dieu l'absolve, qu'Il pardonne ses fautes, qu'Il élargisse sa tombe et qu'Il l'illumine. Amen !

Ah bah oui coco, tu l'as voulu, tu l'as eu. Les simples d'esprit comme moi ont le tendre réflexe de se ranger immédiatement, instinctivement, mécaniquement, du parti des "martyrisés". Et les circonstances tragiques, le conduit d'égout, le haillon, l'égarement, le crêpage, ne font que fouetter l'ardeur hétérodoxe, celle qui impose de s'attrister pour un dictateur. Car tuer quelqu'un aux cris de "Allahu akbar" (Dieu est grand), moi personnellement, comprends pas. Serait-ce la réaction du Prophète de l'islam, celui qui fustigeait déjà le tortureur d'un animal ? Quel musulman peut-il se représenter Mouhammad parmi ces fous furieux qui bavaient d'envie de cogner sur un autre être humain ? Quel "mahométan" peut-il songer une seconde que l'Envoyé de Dieu serait l'instigateur d'une telle curée ? Quel "soumis à Dieu" peut-il sincèrement se satisfaire d'une telle purge ? Oh oh ! allô ! ça existe ? Où est la rectitude d'Ali qui refusa, en pleine guerre, d'achever un ennemi dès lors que celui-ci lui cracha sur la figure, de peur de passer pour un vulgaire vengeur auprès de Dieu ?

Pourquoi faut-il qu'on finisse toujours par avoir pitié des dictateurs les plus sanguinaires ? Pourquoi le monde musulman, bien qu'hostile à Saddam Hussein, avait fini par s'attendrir de sa pendaison, le jour de la fête du Sacrifice ? Un cruel à qui on avait refusé l'achèvement de sa profession de foi "Il n'y a de dieu qu'Allah et ...", pourtant essentiel avant d'atterrir là-haut. N'était-ce pas ce monde musulman qui stigmatisa les Etats-Unis pour le sort réservé au cadavre de Ben Laden ? "Chansons que tout cela, bébé ! Les Arabes sont génétiquement barbares ! Ils ne seront jamais civilisés !"... Mais qui sont ces barbares ? Ces hommes qui, d'ordinaire, ne valent pas un pet de lapin, oui, eux ?



C'est étrange mais plus les révolutions arabes dérapent, plus on a peur pour les dictateurs en poste. On est presque de leur côté, "j'espère qu'ils ne vont pas le choper, le malheureux !". Quand on sait que les ancêtres de ces sauvages avaient, jadis, décapité Hussein, le petit-fils même du Prophète à Karbala, on se méfie de la "rue arabe". Les révolutions sanguinolent souvent certes, mais lorsque les victimes d'hier passent à la casserole leurs bourreaux chopés sur le tas avec un entrain semblable au leur, l'effet cliquet s'applique à l'envers. Un amas d'assassins ne forme pas une nation... La Révolution libyenne a versé son sang. La vendetta débute; les ex-malfaiteurs sont au pourchas des néo-scélérats. Le fils Saïf ul-islâm ne vient-il pas de crier vengeance à son tour !

"Et qu'est-ce que l'enfer... si ce n'est qu'une vengeance éternelle pour quelques fautes d'un jour !" disait Balzac. Règlements de compte en perspective ici-bas et dans l'au-delà; maudites engeance et vengeance, ce n'est pas une figure de style non, c'est Allah même, Celui qui était "le plus grand" quand Khadafi souffrait le martyr, qui le dit : "Si vous vous vengez, que la vengeance ne dépasse pas l'offense". Malheur à ceux qui ont ravi l'honneur à un cadavre. Erinyes, c'est à vous !

samedi 15 octobre 2011

"Notre Messi, c'est Özil" (Horst Hrubesch)

Les origines des uns et des autres. C'est irrationnel sans doute, peut-être fautif, mais on s'y intéresse. Instinctivement. Il faut dire que les occasions ne manquent pas. Lorsque le Président Sarkozy déclara qu'il était un "Français de sang mêlé", on s'emballa. Les Turcs rappelèrent qu'il était d'origine ottomane par sa mère comme ils l'avaient fait en son temps pour Balladur(ian) qui, heureusement, ne s'en cacha pas, 16:10 ("Balla dur" signifiant littéralement en turc, "ne cesse de mieller !", à l'impératif). Ou encore Marc Lévy et Françoise Giroud. Bon, c'est vrai que parfois, c'est "capilotracté" mais bon; ainsi, le Prophète Muhammed s'est vu inventer des origines turques puisque descendant d'Abraham, lui-même Sumérien donc Turc. Le "grand Sinan" aussi avait été d'origine turque un instant, le temps qu'Afet Inan, fille adoptive de Mustafa Kemal, soit comblée. Après, on s'était ravisé. Et quand certains se sont mis à discuter de la turcité d'Atatürk (les Turcs blonds n'étant malheureusement pas légion), on s'est indigné; "arrête de broncher, c'est un Turcoman pur sucre ! Alévi par-dessus le marché". Bon bon...


Les Turcs sont d'ordinaire nationalistes; nombrilistes. De l'homme de gauche, théoriquement internationaliste, à l'islamiste, théoriquement oummatiste. Le monde entier leur veut du mal, l'univers les envie. C'est vrai que leur histoire a de la branche, il serait grotesque de ne pas s'en targuer. Ce n'est pas l'Islande ni l'île de Crète ni même l'Indonésie ou le Brésil. C'est la Turquie. "Ce n'est pas rien que d'être Français" avait dit Chirac en 1995. Et "ce n'est pas rien que d'être Turc", vais-je ajouter comme les grands hommes. Alors quand on est Français et Turc, on s'exalte à tire d'aile. Ya Rabbi şükür... Il faut dire que la légitime fierté prend parfois des allures de butorderie. N'est-ce pas une "certaine" jeunesse qui avait déplié la pancarte "Istanbul since 1453" lors d'un match Fenerbahçe-Panathinaïkos. Le message était clair, on a chouravé votre ville, VOTRE ville et on s'en gausse. Étrange aveu : on "occupe" votre ville...




Steeve Jobs meurt, on se bouscule ; on s'attendrit puisque son père biologique est un Syrien, on pleure puisque sa mère adoptive est une Arménienne "échappée" de l'empire ottoman. Arnaud Montebourg parle de son grand-père "Arabe" (et non "pied noir" s'il vous plaît) pour défendre l'Etat palestinien, Manuel Valls préférant justifier son attachement éternel à Israël par la religion de sa femme. Chacun, se fondant sur ce bout d'identité et de "sang", monte sur ses grands chevaux pour avoir une conception des choses et la défendre coûte que coûte. Et le menu citoyen respire, il a découvert de nouvelles origines, de celles qui justifient un engagement bien ancré. Après tout, il faut également des tripes pour faire de la politique, les raisonnements froids, bien construits, par trop cérébraux vont un temps... Et Valéry Gergiev et Tugan Sokhiev sont des chefs d'orchestre d'origine ossète aussi, je voudrais le dire, n'est-ce pas. Suis-je pour autant un abonné des salles de concert ? Non. Ça coûte cher. Mais j'en suis fier et c'est comme ça...


Évidemment, on aime nos co-originaires que quand ils sont reconnaissants. Il faut bien qu'ils soutiennent un peu le bled. Les "vendus" du type Mesut Özil sont voués aux gémonies. Non mais ! Ce footballeur allemand d'origine turque, on s'en souvient, avait préféré l'équipe nationale allemande, mon dieu qu'on l'avait hué, sifflé, insulté ! Et il est talentueux en plus, ça m'éneeeeerve ! On pleurait de rage, il marquait des buts contre la Turquie. Sa pauvre mère, devenue millionnaire du jour au lendemain avec sa mentalité du village, n'habitait sûrement plus le quartier mais elle devait souffrir, la pauvre ! Et le père, il devait en engranger des affronts ! Vah vah, leur fils, quel ingrat était-il ! Un vendu, oui oui. Les potinières n'avaient sans doute pas failli à leur mission, écraser, humilier la famille. Elle avait forfait aux devoirs envers la patrie, la seule, la turque. Après tout, ils n'étaient en Allemagne que pour gagner de l'argent, toucher le chômage, profiter des prestations sociales, apprendre un peu sa langue mais diantre, pas pour s'y intégrer et perdre son âme !


C'est tragi-comique, toutes les familles turques que je connais et qui votent MHP en Turquie, le parti nationaliste, ont accueilli bon gré mal gré des brus françaises. Ça n'a pas suffi à les fléchir, à les humaniser surtout. C'est toute la problématique qui s'est abattue sur les primo-arrivants : comment embrasser la francité sans perdre un bout de son identité, pis, de sa religion. "Oğlun gavur mu oldu !" disait-on, jadis. "Ton fils est devenu impie, hein !". Raison : avoir adopté la nationalité française ! Le stade suprême serait d'adopter des prénoms français mais vraiment français, pas hybrides du genre "Mikail", "Suzan", "Jame", "Césaire", "Adam", "Céline", "Myriam" ou encore "Cybèle". Quand les Français tombent amoureux de Franco-Turques, ils se convertissent à la turcité et donc à l'islam, ils changent souvent de prénom même s'ils portent des prénoms islamo-compatibles comme Gabriel, Marie, Joseph, Abraham, Michel, etc. De là à espérer qu'un jour les Franco-Turcs franchiront le pas ! Et moi je ne promets rien non plus, mes prénoms sont déjà prêts, pas touche : "Serfiraz" et "Dürrüşehvar". La théorie, c'est pour les autres...


La double appartenance n'est pas facile, ah oui alors. Le service militaire, un casse-tête. La Turquie ne reconnaît malheureusement pas la journée d'appel de la préparation à la défense; on a beau prouver qu'on a fait notre "service" en France, ils nous rabrouent, "höst, s...tir lan !". Du coup, on doit se caserner là-bas aussi, oh c'est rien, c'est juste 21 jours. Mais il faut débourser également la bagatelle de 5000 euros. Pardon, il faut d'abord se rendre au consulat turc, croquer le marmot, faire 25 photocopies de tous les papiers qu'un adulte aura vus dans sa vie, 10 photos, obtenir des signatures infinies, etc. etc. Un jour que j'attendais paisiblement depuis 30 minutes dans la queue avec ma paperasse, un type se mit à déverser sa bile, "c'est qui ce vieux ! Trois heures pour signer !". Intrigué, j'allongeai le pas et la tête et que ne vis-je ? Le Consul en personne faisait de la calligraphie, "chut ayol ! C'est le Consul !"...


Pourquoi des réserves ? Nous sommes nés ici, nous sommes Français non ? "Ouaich". C'est vrai que j'ai ma petite théorie, moi. Nous ne sommes, au fond, pas plus Turcs que Français. Car pour appartenir à un groupe, il faut en apprendre les codes et la langue. Les malheureux ne parlent ni français ni turc, convenablement. "Je mangea", "ils croivent", "je te fais montrer !". Of ! Özil nous a "dépucelés". Personne au monde ne souffre plus que les fils d'immigrés, oui, eux, ceux de la deuxième génération; la main gauche là-bas, la main droite ici, la sépulture là-bas, le berceau ici, un prénom de là-bas, un mode de vie d'ici. Nous, deuxième génération, ayons le "privilège" du déchirement, de la schizophrénie, de l'indécision. Le messie, c'est Özil. Le messie de la troisième génération. Nous, nous ne pourrions être ni francs ni massifs... Au fait, mon caveau de famille se trouve très exactement à Poyrazli, Yozgat/Turquie. Oui oui, c'est mon testament; je l'ai dit, la théorie, c'est pour les suivants.

vendredi 7 octobre 2011

Tartuferie

Certes, ce n'était pas difficile. Il fallait juste savoir lire. Le règlement intérieur de l'Assemblée nationale ne demande pas aux députés de réciter par coeur le texte qui tient lieu de serment de fidélité à la Constitution devant le "grand peuple turc". Il faut juste le déclamer. Sans détonner si possible. Et sans faute, naturellement. Mais il fallait une Leyla Zana, version 2011, pour complexifier la situation. Dieu merci, son "erreur", cette fois-ci, n'a excité personne. C'est que personne n'a voulu prêter trop d'attention à Madame. Comme une sorte de "réticence dolosive", de pâmoison, qui s'est abattue sur tous les députés, même nationalistes. La Turquie aurait donc franchi le cap des tempêtes ?

1991 : la trentenaire est élue députée (sur la liste du parti social-démocrate c'est-à-dire le CHP de l'époque, impensable aujourd'hui !). A la séance des serments, elle monte à la tribune, baisse la tête pour lire, se fait immédiatement huer (elle a un serre-tête aux couleurs kurdes assimilées au PKK), reste de marbre, continue et termine en kurde par un voeu de paix entre les "peuples" turc et kurde. Les esprits s'échauffent, on entend les claquements de pupitres et des beuglements si bien que le président de séance, un Kurde (le petit-fils du Cheikh Saïd, fomentateur d'un soulèvement kurde en 1925), doit la rappeler pour qu'elle renouvelle sa prestation. Une Zana hargneuse, des députés révulsés et un président "bon père de famille" qui essaie d'apaiser. "Dursana kız !", "attends petite !"... Une comédie qui a envoyé la "passionaria" en prison pour une décade et a reporté d'autant de temps, le nécessaire déniaisement des seigneurs turcs. Une provocation qui a mal tourné. Un gâchis pour tout le monde.

2011 : les députés kurdes du BDP mettent fin à leur bouderie "entamée" dès le résultat des élections de juin. Ils viennent siéger et jurer fidélité à la Constitution qu'ils détestent tant. Ils serrent les dents, tous, Leyla Zana un peu plus visiblement puisqu'elle achoppe cette fois-ci sur l'expression "devant le grand peuple turc". Le regard supérieur, presque patricien, lancé à une assemblée, espérons-le, un peu émue, elle a juré devant le "grand peuple de Turquie". "De Turquie" et non "turc". Un distinguo que les Kurdes souhaitent depuis les origines. Mais personne n'a tiqué. N'a voulu tiquer. La "provocatrice" de 1991, lorgnonarde, tout de noir vêtue, venait de réussir son coup; comme une lettre à la poste...




Tout le monde avait bien vu, entendu, compris, "grand peuple de Turquie", pourtant. Seuls les journalistes ont décortiqué, personne n'a suivi. Ils ont insisté, histoire de remplir les chroniques, et la présidence de l'assemblée a publié un communiqué dans lequel elle confirme (!) que Leyla Zana a bien dit "grand peuple turc". L'intéressée reconnaissant pourtant avoir dit "grand peuple de Turquie" mais par inadvertance... Avec une expression du type "le grand peuple turc", il y avait de quoi irriter une Kurde. Les qualificatifs et substantifs aussi mélioratifs ne figurent, en général, que dans les Constitutions des pays complexés, petits, ignorés du monde, peu démocratiques. Pourquoi promouvoir la grandeur du peuple turc en direction des Turcs, précisément ? Qui nargue-t-on ? Qu'essaie-t-on de prouver ?


Au lieu de s'interroger sur ces questions, certes théoriques mais vitales, la Turquie préfère se mêler de relations internationales. Se faire le porte-voix des peuples opprimés du monde entier peut-il avoir un sens alors que près de trois millions de Kurdes, les électeurs du BDP, rouspètent dans le pays ? Qui est qui, qui veut quoi, ça fait longtemps qu'on ne suit plus. On sait seulement qu'il y a un problème. Même un modéré comme Ahmet Türk appelle à l'insurrection. Son nom de famille montre à lui seul que ce qu'il faut apurer est profond. La Turquie doit solder des comptes. "L'Etat devra s'excuser un jour ou l'autre" a, pour sa part, décrété Hasan Cemal, un journaliste de renom qui réfléchit sur ces problèmes. Peut-être.


"Un peuple, six Etats" a rêvé le président Gül, de son côté. Lors d'un sommet des Etats turcophones, il a introduit la nouvelle devise de la politique étrangère. Jadis, le Président Demirel parlait sans arrêt d' "un peuple et de deux Etats" pour la Turquie et l'Azerbaïdjan. L'an dernier, une autre conférence turcique avait effectivement réuni la Turquie, l'Azerbaïdjan, le Kazakhistan, le Turkménistan, l'Ouzbékistan et le Kirghizistan. Malheureusement, on parlait plus russe que turc. "Un peuple, six Etats". M'ouais. Comme un pied de nez. On a l'impression d'entendre les Kurdes crier de là-haut, "p'tain, ils ont rien compris, on parle de deux peuples, un Etat pour la Turquie, voilà que le Président du pays rêve d'une union turcique !".

Ah oui hein, c'est comme ça, dorénavant. On jette un regard aux Kurdes ou à ceux qui sont censés les représenter, avant d'ouvrir la bouche. "Dès fois, j'me dis mon frère, vaut mieux être nationaliste, pas de questions à se poser, pas de neurones à se triturer, on reste catégorique !". La facilité, quoi. Avec des nationalistes turcs et kurdes véhéments à qui mieux mieux, on sait au moins une chose : il faut paniquer. Parce-que si chacun se met à retourner le poignard dans le coeur de l'autre partie à la moindre occasion, on aboutira de sitôt à la formule "deux peuples, deux Etats". "Ah t'es contre alors ?", "nan c'est pas ce que j'ai voulu dire, valla"... C'est ainsi : le combat de nègres dans le tunnel continue car sans le dire, le marchandage se fait sur le sort d'Abdullah Öcalan, un terroriste pour la justice, un leader pour une partie des Kurdes. L'aménagement de ses conditions de détention voire sa libération est devenu LE facteur implicite du retour au calme. Malheureusement. La logique seigneuriale a pris en otage les légitimes doléances du peuple kurde. Et nous, nous parlons de droits individuels ! Pfff... Le rebelle en chef essaie de sauver sa peau. Tout simplement.