vendredi 30 octobre 2009

Epilogue ?

"Un bout de papier" avait juré le Général Başbuğ; la Turquie entière était accrochée à ses lèvres; il était question d'un document supposé préparé par un officier de la marine et destiné à enflammer la Turquie. Le but était clair : affaiblir le Gouvernement et finalement le démissionner. Mettre fin à la "dictature" du "régime AKP", nécessairement fasciste-islamiste-terroriste-despotique. L'Armée. Sa messianité est clairement admise par certains kémalistes...


C'est rassurant, cela dit. Les militaires veillent; la République ne saurait somnoler. La démocratie, peu importe; un parent pauvre; on l'aime bien mais elle est mineure, seconde par rapport à la République. Ca tombe bien, la soldatesque ne cache pas sa "naturelle stature" dans son activité de patronage. Elle a déjà un "casier judiciaire" assez gribouillé dans ce domaine, elhamdulillah.


L'on était à la recherche de ce document; c'est que l'on avait déjà une photocopie mais le droit est ce qu'il est, il fallait prouver l'authenticité de la signature. Personne n'avait réussi à le faire; le Général s'était donc crispé devant les journalistes : "je vous l'ai dit, bande de contre-révolutionnaires, l'Armée ne fomente plus des troubles, c'est un bout de papier sans valeur, regarde caaaart...". Malgré toute leur bonne volonté, les experts n'avaient rien trouvé : la véracité de la signature de l'officier-zoro n'a pu être attestée. Pas de flagrance.


Or désormais, on sait que ce document n'est pas un faux; un vaillant soldat, une taupe disent déjà les kémalistes, a "balancé"; l'honneur, cela s'appelle; et l'amour de la Patrie. La loyauté au gouvernement démocratiquement élu. "Arrête de dire des bobards, c'est les Américains qui les ont placés ici, tu le sais !", "moi je dirais même les Juifs", "ouais c'est ça, les Fethullahçi aussi j'pense"...


Les soldats ont donc rechuté dans ce qu'ils savent faire le mieux : chasser des gouvernements. Par la stratégie de la tension, quelques assassinats de chefs alévites, quelques pisse-copie sommés de déblatérer autant que faire se peut contre le gouvernement, quelques munitions placées dans les établissements des "Fethullahçi", etc. Une bonne stratégie. Perspicacité d'un militaire. Rappelons que cet officier zélé est un "docteur", il a écrit une thèse de doctorat. Un homme intelligent, en somme. Quoique. L'on sait comment les universités turques distribuent les titres de "docteur" aux militaires, il suffit de frapper à la porte pour qu'un professeur les accueille les bras ouverts; "je suis à vos ordres mon caporal !"...


Pourtant les services de l'Armée auraient fait des heures supplémentaires pour "nettoyer" les archives. Des autodafés. Des sacs de documents auraient ainsi été détruits pour ne pas qu'ils passent aux mains de l'ennemi, la justice turque. D'ailleurs, sa première réaction a été révélatrice, "p'tain, comment vous avez fait pour trouver ?"... Grâce à une taupe. Le tragi-comique dans cette affaire, c'est que certains journalistes entichés de l'ordre militaire ne cachent plus leur déshonneur : "euh... ben... et tiens d'abord, pourquoi la taupe en question parle maintenant ? Hein ? Dites-le ? Quel est son but ? Qui le pousse ? Pourquoi était-il resté silencieux pendant tout ce temps ?", "mais c'est un détail ça, et sur le fond alors ?","nan, bah nan, moi je suis procédurier...". D'accord. Noyer le scandale dans le superfétatoire. "Détailliser" le schproum. Comme pour l'affaire de l'Ergenekon. Des journalistes.


C'est que les lumières de l'état-major restent allumées jusqu'à tard dans la nuit, nous dit-on. Les généraux sont en conclave, "bon alors, qu'est-ce qu'on fait ?", "on a qu'à faire un coup d'état !", "nan nan, c'est démodé, proposez autre chose","euh, on fait sauter l'état-major", "mais arrête de déconner vieux, qui va mourir pour ces cons","bon bah, on trouve un lampiste et on ferme le dossier", "génial !". On a donc trouvé l'annonce officielle : "j'te jure, le chef d'état-major, lui, ne savait pas","c'est ça ouais !", "bah nan hein, c'est vrai, pfff", "la preuve ?", "ma parole", "et ben on n'est pas sorti de l'auberge"... La parole du militaire ne vaut plus un kopeck, malheureux.


Il est sans doute bon de rappeler qu'un militaire ne sert qu'à une chose dans un pays, garder les frontières. Faire la guerre quand on lui demande, faire la paix quand on lui ordonne. En Turquie, il sert surtout à donner les grandes orientations de la politique. C'est comme ça. Toujours le même refrain, "s'il vous plaît, ne critiquez pas l'armée, sinon les souris dansent". Il faut aimer l'armée. Sinon, tout saute. "La bonne piété, à l'ancienne, solidement assise sur la terreur" (Jean-Paul Sartre).


Evidemment, les politiciens font semblant de s'indigner; le très kémaliste Baykal, un homme de gauche comme on le sait, est de ceux qui pinaillent sur l'identité, la motivation de la taupe; les ministres en général jettent le manche après la cognée, "encore !"; le Premier ministre dit des choses classiques qui commencent par des louanges aux militaires et qui se terminent par la même détermination à lutter contre ceux qui veulent s'en prendre à l'ordre démocratique. Fait remarquable, certains demandent la démission du Général en chef; une option, effectivement. Soit il était au courant et c'est une infraction, soit il ne l'était pas et c'est une faute. Il avait promis d'en tirer toutes les conséquences; espérons que ça ne va pas se résumer à briser la vie de la seule taupe...

samedi 24 octobre 2009

Ritournelle

Vendredi 23 octobre. 9h30. CNRS. Journée d'étude du Groupe d'étudiants et de jeunes chercheurs sur la laïcité, la liberté de religion et le droit des minorités. J'en suis un des membres. Un groupe créé en 2008 sous la direction de Mme Valentine ZUBER, enseignante à l'EPHE.


Encore et toujours, la laïcité. Nous, les "jeunes", qui présentions nos travaux et deux sommités, Jean Baubérot et Pierre-Jean Luizard. M. Baubérot était arrivé assez remonté; c'est que son audition à la "mission d'information sur le voile intégral", l'avant-veille, s'était mal passée. En visionnant la séance, on comprend. Certains députés sont mal à l'aise face au spécialiste de la laïcité; d'autres ont l'air très ignares sur les faits historiques relatifs à la naissance de la laïcité en France. Dommage pour la Nation que d'avoir de tels représentants. Evidemment "Monsieur le Président" n'a rien perdu de sa verve; le très laïque André Gérin. Et l'on note au passage que les spécialistes de la langue de bois que sont les députés face aux caméras, ont en réalité des difficultés à parler correctement la langue française. Certains sont franchement lourds; l'on croirait des maquignons en train de débattre entre eux ou des charretiers réunis dans un bistrot...


Le "Président" Gérin était sur la défensive; tellement que finalement on a rien compris de l'audition. "Je pense que vous devez élargir le champ de votre analyse aux discriminations qui alimentent les replis communautaires" a voulu signifier l' "intellectuel Baubérot", forcément déconnecté de la réalité. Et de s'entendre dire, "oh mais toi de toute façon, t'es un universitaire, tu ne comprends rien à la réalité des faits, allez..." Et j'ai eu presque honte d'entendre dire à un sociologue qu'il était déconnecté des réalités et qu'il versait dans le phébus. C'est comme dire à un professeur de droit qu'il ne lit pas les arrêts qu'il est censé commenter !


La proposition était censée, pourtant. Mais la réponse a giclé, "bon ça va hein, on sait ce qu'on fait !" On se demande si les députés n'ont pas formé cette "mission" non pas pour s'informer mais pour entendre des cris, compter les larmes, écouter des plaintes capables d'étayer leur "naturelle orientation" vers une loi d'interdiction. 367 cas, avaient dit les services de l'Etat. On a l'impression en écoutant certains des membres yeux écarquillés, joues en feu, que la "barbarie" a investi notre pays. On se souvient de l'attitude fort gauche de certains qui forcaient la main au "représentant" des musulmans de France; ça avait tourné au ridicule, "allez dites-le, c'est de l'intégrisme", "je dirais que c'est une lecture très contestée et minoritaire","on s'en fout, dis-nous que c'est l'étendard des intégristes", "je dis, Messieurs, que c'est une lecture qui doit être combattue mais sur un strict plan théologique, alors permettez-nous...", "ouais mais regarde coco, Tantawi est clair, lui !", "d'accord, mais le principe, c'est la liberté, donc on n'impose rien sur le plan théologique", "ouais mais bon, pfff, tu nous aides pas mon brave, dis ce qu'on veut entendre, regarde, franchement les jeunes filles qui sont harnachées dès l'enfance"...


En effet, l'islam l'impose : à l'échelle individuelle, les versets ne tombent réellement du Ciel qu'une fois que l'on jouit de la raison. L'ode à la raison. Mais les parents n'ont-ils plus le droit d'éduquer leurs enfants conformément à leurs convictions religieuses et philosophiques ?


Une députée s'acharnait à faire croire à l'assistance que voir le visage de son interlocuteur dans la rue, le métro et sur la place du marché était une "liberté"... Une autre voulait absolument entendre l'expression "manipulation de l'esprit" pour qualifier la situation dans laquelle se trouvent les femmes en niqab. Et rappelait-elle, la France a une loi contre les sectes; une législatrice soit dit en passant. Une loi sur les sectes ! Elle a voulu sans doute dire contre les "dérives sectaires" ce qui, juridiquement, n'est pas exactement la même chose. Et très chère n'a toujours pas saisi que toute religion est une manipulation, une "illusion" disait Freud... Ce sont des députés qui parlent, ce n'est pas un sketch. Voilà le niveau.


Bref, la République est jalouse de l'islam; car il est plus attirant qu'elle. Et elle n'arrive pas à comprendre. Comment peut-on préférer la soumission, la privation, le formalisme à la liberté, l'émancipation, l'égalité ? A la fin de ma communication, un "juriste" m'a reproché de considérer le droit comme étant essentiellement "utilitariste". Mon tort était d'avoir dit : "la laïcité juridique, ce n'est ni l'émancipation des esprits ni l'égalité des sexes". Un philosophe, un historien, un sociologue, j'aurais compris; un juriste. Le droit devrait donc postuler des modes de vie, défendre des idéologies. Ce n'est pas ma conception du droit et encore moins de la laïcité juridique.


La laïcité est un principe juridique, c'est tout. L'islam, c'est un principe de vie. Le choix est vite fait. Ca serait dommage de provoquer un bras de fer. Le "vivre-ensemble" est une exigence et un concept religieux; toutes les religions condamnent les vies solitaires pour les laïcs (dans le sens premier du terme). Paradoxalement, la République a repris ce terme; serait-elle devenue religion ? Ce n'est pas anodin si de nos jours, on essaie de réhabiliter la Fraternité. Et moi je suis libéral, je suis individualiste et la marginalité des uns ne me préoccupe pas le moins du monde. Je suis même un "fondamentaliste de la laïcité", partisan du retour aux fondements de la laïcité juridique libérale, c'est dire...

Je t'aime, moi non plus...

Les Azéris font la moue. Ils sont mécontents. Fielleux. Ils en veulent aux Turcs, les soi-disant frères. "Allez, déchirez les protocoles, ne rigolez pas, revenez pleurer avec nous, on est seuls, vous êtes nos frères !". Les Turcs de leur côté en étaient déjà à la danse du ventre, "oh oh yandan, çalkala ayol"...


Les Azéris ont donc mûrement réfléchi pour les mesures de rétorsion; alors, des drapeaux ont été baissés ici ou là, le Bien-Aimé Aliev s'est rappelé brusquement qu'il accordait du gaz à ses frères turcs à prix cassé et qu'il fallait, évidemment, y mettre fin...


La Turquie, héritière de l'Empire ottoman, aime à être magnanime de temps en temps. Alors, lorsque l'Arménie gesticula trop en 1993, la Turquie soutint moralement l'Azarbaïdjan en fermant sa frontière et en rompant ses relations diplomatiques avec l'Arménie. Les Azéris, des "oghouzes"; rien à voir avec les Kazakhs. Bref, de la solidarité, cela s'appelait. Une faveur. "Fermez les frontières, on va étouffer les Arméniens, haha"... Le très génial Demirel avait pris cette décision; celui qui, aujourd'hui, n'arrive toujours pas à prendre sa retraite. "Allez pose-moi des questions, j'ai envie de parler !"," mais Monsieur le Président, vous commencez franchement à dire n'importe quoi, vous vous êtes éloigné de la ligne Menderes, on n'arrive plus à vous prendre au sérieux", "hier c'était hier, aujourd'hui, c'est aujourd'hui"...


En réalité, il ne faut jamais accorder de faveur. On se rappelle les sultans ottomans et les capitulations. Le Grand Ottoman, le Seigneur de l'époque, jetait à la figure de ses voisins européens des "capitulations". "Pleure pas, tiens, je t'aime bien". Et après, l'empire vieillissant, ces privilèges firent office de baïonnettes dans la main de ces ingrats. La nature humaine.


D'ailleurs, les Azéris ne bronchent que contre les Turcs; car, faut-il le rappeler, Russie et Iran qui sont comme culs et chemises avec l'Arménie, n'attirent aucunement les foudres du régime azéri. "Eux, c'est pas pareille, vous, vous êtes de la famille". Bon. Il faut les comprendre, cela dit. L'obstination des Turcs permettait aux Azéris d'avoir des arguments. Un aveu, en réalité. L'on aura compris que les autocrates père et fils sont incompétents pour régler leur problème. Ils comptent sur la Turquie. Qui, elle, n'est pas l'ONU et qui a également des intérêts nationaux à privilégier; Davutoğlu ahane, Monsieur n'est pas content. D'ailleurs, les Turcs ont eux-mêmes demandé à leur cousin Kazakh, "mais comment oses-tu devenir un partenaire stratégique de la France, t'as pas honte de nous narguer ?,", "euh... bah... c'est que... c'est pour votre bien frérot, je t'expliquerai, hadi canım"...


"Que l'on peut s'en battre", aurait dit un homme forcément mal éduqué. Les diplomates sont polis, eux. Ils essaient donc de chercher des mots moins brutaux. Ils veulent la réconciliation. Ils ont raison, faut-il se détacher d'un frère si important, si fidèle, si cohérent; un frangin qui, faut-il le rappeler, n'a toujours pas reconnu Chypre... La Turquie continue à être magnanime, en dépit des lâchetés. Tout à son honneur.

vendredi 16 octobre 2009

Grouilleuse diplomatie

Nous voilà enfin comblés ! Pas de goujateries, pas d'insultes, pas de blessés ni de morts. C'est que l'on avait l'impression que le match turco-arménien était une simulation de combat : les policiers, les tireurs d'élite, les agents secrets fourmillaient. "Nan nan, c'est rien, c'est un match", "Hay Allah..."


Les Turcs, comme on le sait, ont radicalement changé de diplomatie. Les Français, eux, ressortent les anciennes recettes, la fameuse Françafrique : "alors, ce type, il est plutôt France ou pas ?", "Non Monsieur, il pourrait mettre à mal nos intérêts", "Hmm, bon, remplaçons-le". Il fut un temps où le jeune Bongo, Albert à l'époque, se faisait adouber par de Gaulle en personne et son "secrétaire", Jacques Foccart. L'ère où la France était, dans ses anciennes colonies, le Maître malgré lui. D'ailleurs, le nouveau "secrétaire", Claude Guéant, aurait les mêmes passions; quand il s'ennuie, il regarde la carte de l'Afrique; ça déride, paraît-il...


Cette fois-ci l'Arménien gondolait; on se souvient de la bouille du ministre des affaires étrangères, Edouard Nalbandyan (ça vient sans doute du turc "nalbant", un maréchal-ferrant). Le sourcil froncé et les lèvres indécollables. Sans doute constipé. Evidemment, signer de la paperasse, c'est une chose; l'appliquer en est une autre. Tellement de pages à signer. Et à chaque page, il se rembrunissait davantage; c'est que son "maître" Lavrov lui avait "ordonné" de ne pas faire le rabat-joie. "Il est hors de question que la délégation arménienne ne fasse pas de déclaration, nous allons dire que... !", "Chut ! Ou j't'en colle une". Et il ne fallait pas non plus que tout ce beau panel fût convoqué pour rien : Lavrov bombant le torse comme un soviétique, Clinton toujours aussi souriante et se léchant déjà les babines à l'idée de pouvoir torpiller "ses" Arméniens toujours aussi nombreux dans les couloirs du Sénat, Kouchner bougeant sans arrêt comme son Chef, Solana toujours aussi maniaque avec ses mains qui se baladaient sur les épaules des uns et sur le dos des autres, Calmy-Rey qui n'avait d'autre mérite que d'être affable et, s'il vous plaît, Son Excellence Charles Aznavourian, ambassadeur de l'Arménie en Suisse. Du gratin.


Le Président Sarkissian, lui, a décidé d'être joyeux; trop, peut-être; si bien que sa joie augmentait à mesure que son équipe engrangeait les buts...


Les Turcs et les Arméniens, naguère chiens de faïence, devenus des amis comme cochons ? C'est que le ministre des affaires étrangères, le Professeur Ahmet Davutoğlu, a quelque peu du mérite; il applique, pour ainsi dire, "sa" politique; celle qu'il a mis tant de temps à forger dans les universités. Une théorie qui marche. En somme, des fleurs à la place des verges. Et le réchauffement des relations avec la Syrie, l'Iraq du Nord, la Grèce, le rapprochement avec la Russie, la Géorgie, l'Iran, le renforcement du lien européen sortent de ce cerveau. Les Azéris font semblant de rouspéter; ils ont été impliqués dans toutes les phases du processus mais l'autocrate a toujours besoin de la peur de ses sujets; la peur, comme on le sait, pousse l'enfant à se cramponner sur la jambe de papa. En théorie, en tout cas; Khamenei n'a toujours pas compris pour sa part, pourquoi les Iraniens sont aux trousses d'Ahmadinejad alors qu'il espérait que sa stratégie de tension les pousserait dans ses bras...
Les relations avec Israël s'enveniment certes, mais il fallait bien s'indigner concrètement; la Turquie a donc annulé un exercice militaire conjoint qui devait se faire à Konya. Le Premier ministre en a profité pour jeter la responsabilité sur son peuple, "tu sais mon frère, les Turcs ne vous aiment pas alors...". Le ministre Davutoğlu a été obligé de fournir une raison un peu plus sérieuse : "comment voulez-vous que l'on entraîne sur notre sol des avions israéliens qui vont bombarder ensuite Gaza !". C'est bizarre mais ça ne sonne pas trop Davutoğlu. Mais bon. Et comme Erdoğan a beaucoup de chance, le Conseil des droits de l'Homme vient d'adopter le rapport Goldstone... "Cuk". Israël est bousculé. Il cherche donc des têtes à claques, rien d'anormal.


Evidemment, les aboiements ne se sont pas fait attendre. Les partis d'opposition ne savent plus où donner la tête; les "ouvertures" se succèdent. Or il faut dénoncer, critiquer voire menacer de trahison. Ce qui est sans doute le plus piteux dans cette comédie, c'est que les plus inflexibles sont en général des kémalistes; Mustafa Kemal, celui qui avait dit : "Paix dans la patrie, paix dans le monde"... N'a-t-il pas raison le Président Gül quand il dit : "excusez-nous mais nous, en cet instant, nous écrivons l'Histoire". Honni soit qui mal y pense, que dire...

samedi 10 octobre 2009

Benoîte Paix

Voilà donc une bonne nouvelle : Barack Obama a reçu le prix Nobel de la paix. Le Président américain. "Eh ben, ils ont mûrement réfléchi, les gens de là-haut" aurait dit un paysan. Quelques guerres, du sang qui coule à flots, des larmes qui ne tarissent plus, des violences attestées dans les prisons ici ou là. Prix Nobel. Après tout on connaît tous l'activité du Sieur Nobel.


Evidemment, l'on a bien compris que si Obama a été couronné pour son soutien à la diplomatie, c'est que l'autre était plutôt va-t-en guerre. Obama est, comme on le sait, un bon discoureur. A Prague, au Caire, à l'assemblée générale des Nations-Unies. Ses mots apaisent. On a donc décerné un Nobel à un idéal, la paix et à une méthode, le multilatéralisme. En somme, parce-qu'il sait rêver, au sens positif du terme; sinon, un Nobel au leader d'un pays armé jusqu'aux dents et en guerres, euh... D'ailleurs, il était assez occupé : "Alors, on envoie combien de soldats ? Hein ? Combien il en veut encore McCrystal ?", "Monsieur le Président, vous venez de recevoir le prix Nobel de la paix, qu'est-ce qu'on fait ? On bloque tout ?", "mais non malheureux, on continue les guerres, je cherche la paix, le Nobel m'y encourage"... Le Nobel donne des coups de pouce, désormais. Ca serait "rigolo" de voir un Obama nobélisé autoriser des frappes sur l'Iran. Après tout Shimon Peres est également un Nobel...


D'ailleurs, les spécialistes américains ne comprennent pas toujours ce que leur Président a pu faire d'estimable. Même David Ignatus, que les Turcs connaissent bien, étant celui que Tayyip Erdogan avait sermonné à Davos, ne semble pas très convaincu : "The Nobel committee is expressing a collective sigh of relief that America has rejoined the global consensus. They’re right. It’s a good thing. It’s just a little weird that they gave him a prize for it". Les Républicains, eux au moins, savent ce qu'ils en pensent : Obama ne mérite pas ce prix. Une droite plutôt nationaliste qui rejette cet honneur fait (un peu quand même) à leur pays. Un peu comme pour Orhan Pamuk; le Président de la République, le très kémaliste Ahmet Necdet Sezer, ne l'avait même pas félicité. Car trop "bavard" sur la question des Kurdes et des Arméniens. Le nationalisme pris entre le marteau et l'enclume, ça s'appelle.


Il l'aurait sans doute mérité quelques années plus tard, son Nobel. Après tout, d'autres étaient plus légitimes à le recevoir; je ne sais pas moi, par exemple, l'ONG Memorial qui connaît des travers depuis quelque temps; il était peut-être temps de l'épauler.


En tout cas, l'on sait une chose : il suffit de respirer l'optimisme pour recevoir un Nobel. On aurait pu penser au Roi d'Arabie Saoudite aussi; il veut sortir son pays de la férule wahhabite conservatrice. Ou au président syrien, son sourire poupin étant, à lui seul, un art. Peut-être au président français, aussi : c'est lui qui courait mettre fin à la guerre Russie-Géorgie; encore lui qui se démène pour le soldat israélien mais néanmoins de nationalité française, Gilad Shalit. Bon, il avait l'air de menacer l'Iran de bombardement mais ça ne casse pas trois pattes à un canard. Tout le monde s'est agité comme il pouvait et c'est un parleur qui triomphe. Un coup de pouce. "P'tain, j'ai transpiré pour rien en courant à droite à gauche"...


Tayyip Erdoğan aurait été aussi un bon choix. Ca l'aurait conforté dans sa politique d'apaisement à l'égard des minorités, des Arméniens et des Arabes. D'ailleurs, il s'en passe des choses du côté de la paix avec les Arméniens. Bien sûr, les gens de la diaspora matamorisent à qui mieux mieux. C'est leur devoir, cela dit. Diaspora arménienne mais également diaspora turque; c'est-à-dire celle formée des Turcs de l'intérieur qui ne vivent plus en phase avec les aspirations du peuple : Baykal et autres. "Nan, nan, nan et nan ! M'sieur veut faire la paix avec les Kurdes, serrer la main aux Arméniens, où va-t-on ? Vers plus de démocratie, nous dit-on, oust !". Toujours la commination. Un fonds de commerce. D'ailleurs, le Premier ministre avait invité le "social-démocrate" Baykal et le nationaliste Bahçeli à une rencontre. Le nationaliste a, évidemment, rejeté la demande : "espèce de malfrat, tu crois vraiment que je vais m'associer à ton entreprise interlope, dégage, ne reviens jamais, ne me parle pas de dialogue, notre jargon ne connaît pas ce terme !". Le "social-démocrate" a préféré temporiser : "on verra". Le Premier ministre a donc réitéré son invitation par une lettre; comme si il écrivait à un dirigeant étranger. Quoique. Baykal, fidèle au parallélisme des formes, pense lui répondre par courrier également. L'on attend sa réponse : "M. le Premier ministre veut parler avec moi sur l'ouverture, qu'il me dise d'abord de quoi il veut précisément me convaincre et après j'irais papoter". Commence à raconter de loin, si ça m'intéresse, je tendrais l'oreille... Un dialogue, ça s'appelerait. Personne n'a pu comprendre le sens de cette approche. Cela dit, faut-il essayer de comprendre Baykal ? C'est une autre question.


Tout le monde est content. "Ca y est, on va créer une commission, les Turcs vont enfin apprendre leur effroyable faute, youppi !", "ah enfin, şükür, on va pouvoir jeter nos liasses d'archives à la face des Arméniens, ces traîtres !"... Ca serait donc un "pas". Chacun refusant d'ailleurs, quelque soit le mérite des historiens qui plancheront sur la question, de reculer. Destruction voulue ou mauvais traitements justifiés par les circonstances ? Les historiens nous le diront. Lorsque la mémoire se croit histoire, on n'avance pas. Moi, en tout cas, je n'en sais rien. Je suis toujours l'avis d'Ilber Ortaylı sur ces questions...

Je me demande si l'on devrait pas créer plutôt un "prix de la zizanie". Car les rapports ni même d'ailleurs les actions en justice devant la Cour pénale internationale ne servent à rien. Un prix qui appelera le monde entier à lancer des imprécations sur le malheureux élu. Celui qui le recevra sera stigmatisé et sera contraint de faire des efforts pour effacer cette honte. Imaginons un Poutine, un Netanyahou, un Bachir, montré du doigt par un cénacle d'honnêtes gens. On évitera les hypocrisies; on n'aura pas, ainsi, à décerner un prix à quelqu'un pour signifier en fait qu'il s'inscrit contre un autre... On félicite Obama; pour être le contre-exemple de Bush. On aurait pu directement blâmer ce dernier, et épargner quelques vies...

vendredi 2 octobre 2009

Bıdı bıdı... (Babillage)

Et voilà; comme je ne suis pas Parisien, je me perds sans arrêt; non pas dans les métros ou RER mais à leur sortie. Je me trompe toujours de sortie. Et une fois sorti, je perds encore plus l'orientation. Le repère géographique n'a jamais été mon truc; jadis, en course d'orientation, mon professeur de sport me montrait presque la balise avec le doigt, j'étais incapable de trouver. La boussole, tout un art; ou moi, trop bête.


Fidèle à la tradition, je me suis embrouillé en recherchant le centre de l'INALCO à Asnières. Heureusement que ça papote dans les coins; ayant apercu un groupe de jeunes filles voilées de la tête aux pieds, je leur ai demandé secours. Gentillement, elles m'ont demandé de les suivre, elles y allaient également. C'est que l'on veut apprendre l'arabe. Elles, devant en hijab, moi, derrière avec ma barbe à la Tariq Ramadan. Voilà la scène. Heureusement que le secteur est déjà assez "orienté", on se croirait au Maghreb. Mais de là, à voir des filles dans cette tenue qui n'est, à proprement parler, ni une burqa ni un niqab puisqu'on voyait leur visage ni un hijab puisque leur voile descendait de la tête aux pieds, c'était plutôt nouveau pour moi. Burqa, niqab, hijab, un vocabulaire que tout Français est désormais appelé à maîtriser.

Escorté par des ombres, donc. Quelques regards se sont, évidemment, portés sur notre petite troupe; des personnes âgées qui perdaient du temps à nous suivre des yeux. J'étais un peu comme Meursault dans l'Etranger, celui qui se sent gêné de demander un congé à son patron parce-que sa mère vient de mourir. Un cornichon. Tellement écrasé qu'il commence par un : "ce n'est pas de ma faute"... Je me suis demandé un instant si je devais retenir les passants par le bras et leur dire : "ce n'est pas de ma faute" ou "attention, ne croyez pas que c'est mon harem". Un bon musulman dans ce pays étant, comme on le sait, celui qui se justifie le plus possible.


Chacun son mode de vie, me disais-je, pendant tout le trajet. Malgré tout le dédain et presque la haine que certains peuvent nourrir à leur égard, moi, je respecte leur conviction. Pour tout dire, la vie des autres, peu m'en chaut. Tout le monde cherche le bonheur. Certains exclusivement ici, d'autres dans un au-delà. Et la plupart dans les deux. Il y a des personnes qui vivent concentrées sur leurs devoirs religieux. Les Etats-Unis l'ont tellement bien compris que la Cour suprême avait estimé que l'on ne pouvait pas forcer les enfants Amish à aller à l'école après la 8è année (Wisconsin v. Yoder, 1972). Un "droit préféré" disent les Américains. Cela dit, la Cour européenne aussi s'était lancée : la liberté de religion figure parmi "les éléments les plus essentiels de l'identité des croyants et de leur conception de la vie" (Kokkinakis c. Grèce, 25 mai 1993). Mais quand il s'agit de ces femmes, les Européens oublient les principes. Car ces femmes ont décidé, que ça plaise ou non à un esprit cartésien, de vivre en fonction de cet absolu. "Mais nan, elles sont endoctrinées, soumises, meurtries, arrête de faire l'ingénu, tu le sais !" Toute religion endoctrine, ce n'est pas d'aujourd'hui que cette vérité date. Les premiers chrétiens vivaient dans des catacombes; les premiers musulmans délaissaient tous leurs biens pour suivre quelqu'un qui se prétendait prophète. La conviction, ça s'appelle.


Certaines personnes s'énervent à la vue d'une femme en burqa, "elle me nargue ou quoi !", "mais nan, elle veut renverser le régime !"; d'autres en font une cause personnelle : "qu'est-ce qu'elle veut dire cette pouffiasse, qu'elle est plus musulmane que moi !", "ouais, j'crois, toi t'es moderne, tu portes une mini-jupe, elle veut signifier par son costume que toi, t'es une pute". En réalité, ce n'est pas la burqa qu'il faut interdire; mais le Coran. Puisque ces femmes croient, à tort ou à raison (débat strictement théologique) que c'est ce qu'ordonne le Coran. Et le Coran dit des choses, en effet, sur ce sujet. Saint Paul aussi, cela dit. Un misogyne patenté. Il faudrait interdire la Bible, aussi. Il faudrait même que l'islam change de nom, à mon sens; "islam" signifie littéralement "soumission", comme on le sait. Une insulte à la République... Après tout, la République déteste que ses "sujets" soient englués dans les tentacules d'une quelconque idéologie. Elle veut l'exclusivité.


Ca tombe bien, la République a décidé d'interdire le voile intégral; elle a donc créé une commission pour bien mesurer l'ampleur du phénomène. Auditions, discussions, rédactions, recommandations, conférences. Et la République va mieux se porter, nous dit-on. Pourquoi pas. Etre français et musulman, tout un programme. Naguère, Yaşar Büyükanıt, quand il était chef d'état-major de l'armée de terre, avait rouspété devant le Premier ministre musulman-démocrate : "comment se fait-il que 44 % des Turcs se disent d'abord musulmans ?". "Ca n'est pas de ma faute" avait dû penser le Premier ministre...


Certains ne comprennent toujours pas pourquoi les étrangers ne vivent pas comme eux; il faut dire que l'histoire de France n'a connu le concept de tolérance qu'assez tardivement. Mentalement, le Français de base a hérité de cet handicap : il pense que son regard est le plus pur. D'ailleurs, les députés en sont toujours aux consultations : "alors, allez-y Madame Badinter, dites-nous ce que vous en pensez", "il faut respecter les us et coutumes du pays qui vous accueille, moi si je vais en Arabie, je me voile". Tout en rappelant que la France ce n'est pas l'Arabie... C'est une personne qui pense, officiellement. Elle déteste capituler sur les questions d'égalité et de dignité et elle a raison. "Ils" doivent s'adapter. "Ils". Du relativisme à l'envers. En 1989 lors du premier épisode de l'odyssée des filles voilées, cette dame publiait avec d'autres "républicains" un texte vénéneux : "Profs, ne capitulons pas !". Contre qui ? Les filles voilées; le simple foulard, à l'époque. Pourquoi ? Elles narguent la République. Comment le sait-on ? Elles portent un voile. Elles portent un voile donc elles "testent" la République donc elles portent un voile. Ca s'appelle un raisonnement. Ces jeunes trublions ne connaissaient, je parie, ni Khomeiny ni les Frères musulmans ni Ben Laden ni tout autre islamiste. Peu importe, c'était la stratégie : affoler. Ca n'a pas changer. Après, le musulman est appelé à la barre; "allez dévoile tes plans, tu allais commencer par où ?", "mais non, vraiment, je ne fais que me plier à l'ordre de Dieu, c'est tout !", "arrête de mentir, aliéné, tu veux nous subjuguer ah ouais ?", "qu'est-ce que ça veut dire ?"...

Il faut savoir être poli dans la vie. Je n'arrive pas à comprendre non plus ceux qui disent : "moi, je suis contre la loi mais je dois dire que la burqa, c'est le symbole de la soumission". De la goujaterie. On peut penser cela mais pourquoi l'oraliser ? Tout le monde pense des choses sur les autres mais la simple urbanité nous oblige à ne rien dire. A-t-on déjà entendu quelqu'un dire à son interlocuteur, "vous avez mauvaise haleine" même si c'est vrai ? ou "la couleur de vos chaussettes ne correspond pas à celle de vos chaussures" ? Est-ce que l'on peut avoir une légitimité de dire, "je suis contre ce symbole religieux" ? Je n'ai toujours pas compris l'état d'esprit qui peut pousser quelqu'un à fourrer son nez dans le mode de vie d'autrui. "Moi, je suis contre les voiles des bonnes soeurs mais je suis contre une éventuelle loi", "t'inquiètes, coco, en France, les lois de sauvetage ne concernent en général que les musulmanes..."


D'autres disent sincèrement vouloir libérer ces femmes. D'accord. Essayons donc. D'une manière cohérente. Il y a toujours une chose que je n'ai pas comprise : si la lutte contre la burqa est une politique défendue par la France au nom de la dignité de la femme, pourquoi, elle ne tente pas d'alarmer la communauté internationale. Une règle très simple dans le domaine des droits de l'Homme : la défense des droits de l'Homme ne se fait jamais dans un seul cadre national, elle se fait au niveau international. Puisque théoriquement, l'Homme a une égale dignité partout. Que la France soumette donc une proposition de déclaration à l'assemblée générale des Nations-Unies, comme elle l'a fait pour la dépénalisation de l'homosexualité. L'on verra s'il s'agit d'une véritable susceptibilité. Lorsqu'une injustice vous tracasse et perturbe vos nuits, il faut agir. Et comme il n'y a plus Rama Yade, on enverra Bernard Kouchner. Et on sera la risée du monde entier : "Mesdames, Messieurs, la France propose d'adopter une déclaration prohibant le port du voile intégral car contraire à l'égalité et à la dignité de l'être humain". Et d'autres en profiteront : "Esselamoualeykoum, l'Arabie Saoudite propose de rédiger une convention internationale sur l'interdiction de la prostitution car contraire à la dignité de l'être humain"; et l'Afghanistan de se lancer : "Bismillahirrahmanirrahim, notre Gouvernement propose d'interdire la commercialisation de l'image dénudée de la femme car contraire à la dignité de l'être humain". Ou l'Iran, qui ne saurait être en reste : "Bismihi teala behsende e mehribân, notre Guide conseille à la communauté internationale de se pencher sur la question de l'industrie cosmétique puisqu'elle postule que la femme est une créature qui, par nature, aguiche; or c'est contraire à sa dignité"; la dignité de la femme est une préoccupation pour tout le monde, du républicain au conservateur; seul l'angle d'attaque change...


Autre travers : le voile intégral serait irrespectueux envers l'autre ! Il ne faudrait plus qu'une loi interdise l'anthropophobie, la dépression, la phobie sociale, la réclusion voulue ! A-t-on déjà eu un argument aussi absurde : personne n'a le droit de bouder la vie sociale ! Est-on obligé de se mêler à la masse ? Ne peut-on pas vivre d'une manière misanthrope ? Pourquoi laisse-t-on alors mourir les clochards au nom de la liberté individuelle ? Dounia Bouzar qui se fatigue beaucoup les méninges sur ces questions et qui, du coup, a droit à toutes les auditions dans les différentes commissions qui se créent, peut écrire : "le niqab ne cache pas sa fonction : il construit une frontière infranchissable entre l'adepte et le reste du monde !". Et alors ? devrait-on lui demander. Est-ce que nous sommes obligés de nous aimer les uns les autres, de nous tenir la main dans la main, d'être absolument conformistes ? Et que fait-on de ceux qui glissent vers le satanisme, qui veulent vivre hors de la société ? A bas les congrégations et monastères alors ! Mais bien sûr, les bonnes soeurs qui, à y regarder de plus près, portent un accoutrement presque semblable, ne seront jamais décriées. On en fait des saintes, c'est dire... La Bienheureuse Mère Teresa empoigne toujours.

Alors que la question peut être réglée sur un strict plan sécuritaire, certains en profitent pour déballer leur théorie, leur pathologie. Et ils appellent cela les valeurs de la République. Cela dit, il faut avoir du talent et de l'imagination pour disserter sur un sujet que l'on ignore complètement. A force, je me demande si ces gens qui réfléchissent sur les musulmans et sur l'islam (tout en commencant leur intervention par le classique : "je ne suis pas spécialiste de l'islam mais...") ont plus de mérite que moi, musulman parmi d'autres dans ce pays, pour analyser mes coreligionnaires. Certains n'ont sans doute jamais mis les pieds dans une famille musulmane. Peu importe, encore une fois : on stigmatise. On cabre. Et on crée de nouvelles catégories comme dirait Marc Blondel : des "catégories juridiques aussi fumeuses qu'inexistantes. Ainsi, certains tentent de remplacer les notions de « sphère publique » et de « sphère privée » – définies par les lois de 1901 et de 1905 – par la notion d’« espace public » et d’ « espace privé ». Cette tentative de substitution lexicale n'est pas neutre : le terme de « sphère » désigne une surface fermée, une étendue restreinte, alors que l’espace est par nature indéfini. En inventant la notion d'espace public, lieu où devrait s'appliquer la laïcité – uniquement pour les musulmanes –, on élargit tellement le principe de laïcité qu'on le rend inopérant. En étant partout, la laïcité ne serait plus nulle part. La laïcité est une frontière, garante de la liberté de conscience pour tous, qu’il ne faut pas abolir. (...) La laïcité n'est ni une philosophie ni un art de vivre – elle s'apparenterait alors à une religion – mais un mode d'organisation politique des institutions. Elle vise, par la séparation des Églises et de l'État, à distinguer institutionnellement le domaine de l'administration et des services publics de celui de la vie privée des citoyens". Ou encore : "Allez-vous interdire le baptême, marque de soumission d’un individu ?"


Quand je croise une femme en burqa, le démocrate que j'essaie d'être ne ressent rien du tout; le musulman que je suis également, se désole car cette vêture n'a, dans ma lecture du texte coranique, aucune valeur religieuse. Enfin, le droit de l'hommiste que je tente d'être en plus, est prêt à lui montrer le code pénal pour bien lui rappeler que si elle est y forcée, il y a les juridictions répressives qui peuvent l'aider. Mais j'attends, évidemment, qu'elle crie au secours. Dans le cas inverse, ça serait une atteinte à la vie privée. "Mais elle n'arrive même pas à sortir de chez elle pour acheter du pain, tu crois qu'elle va venir au commissariat, pfff !" Oui.


Maître Eolas disait que faire peur "ne prend que quelques minutes, rassurer prend des heures"... Il a raison. Mais il incombe à tous les démocrates de ne pas perdre de temps et de se dresser contre ce penchant de stigmatisation des musulmans. Ceux-là même qui font dorénavant partie du décor. Eh bien que tout le monde le sache, nous sommes venus, nous y restons ! Le poète turc Ismet özel l'aurait mieux dit : "toparlanın, kalıyoruz", "préparez-vous, on reste"...

vendredi 25 septembre 2009

Nécrologie

Le prétendant au trône impérial ottoman est décédé. Son Altesse impériale le prince Osman Ertugrul. Il avait 97 ans. Celui-là même qui avait accepté la nationalité turque seulement en 2004. Le "dernier ottoman", avait-on coutume de dire car le dernier membre masculin de la famille impériale toujours vivant à avoir vu le jour dans l'Empire ottoman. Constantinople, à l'époque. L'an dernier, c'était son cousin le prince Burhanettin Cem qui rendait l'âme, deuxième dans l'ordre de succession. Celui qui avait fait carrière dans l'armée américaine...

Il vivait aux Etats-Unis. Il a bien vécu, contrairement à d'autres cousins qui patouillaient dans la misère. L'ancien chef de la maison, le prince Mehmet Orhan vivait en France, à Nice; un marchand ambulant, un chauffeur de taxi, un ouvrier, il fut. Et il parlait huit langues. Mort en 1994, il fut enterré à Nice. Quatre Tunisiens trouvés à droite à gauche ont bien voulu aider à l'inhumer et faire la prière mortuaire. D'anciens "sujets" avaient répondu à l'appel...


Une famille éparpillée, en réalité. Mustafa Kemal n'a pas été tendre. L'on n'arrête toujours pas de s'émouvoir sur le sort du dernier sultan Vahidettin, mort dans la misère à San Remo. Pis que la misère puisque son cercueil même avait fait l'objet dune saisie pour défaut de paiement... Mustafa Kemal n'avait pas bougé le petit doigt. Il l'avait juste remercié de ne pas avoir pris à ses côtés, lors de l'exil, ses effets personnels ni la caisse de l'Etat... Le dernier calife, Abdulmecid Efendi est mort, quant à lui, à Paris. Il fut inhumé, après des péripéties, à Médine (son cercueil est resté pendant dix ans à la mosquée de Paris).


Certains membres de la famille ne parlent même plus le turc; les Turcs avaient été stupéfaits de voir la princesse Nilüfer (fille du prince Burhanettin Cem) ne pas pouvoir aligner trois mots dans la langue de ses ancêtres. Les jeunes princes, n'en parlons pas. Il faut dire que la famille est très hétérogène; les membres ont des origines diverses et variées : byzantine depuis Murat Ier (fils d'une princesse byzantine devenue Nilüfer Hatun), grecque depuis Bayezid Ier (fils de la grecque Gülçiçek Hatun), ukrainienne depuis Selim II (fils de la célèbre Hürrem Sultan), vénitienne depuis Murat III (fils de Nurbanu Sultan), française depuis Abdulhamid Ier (fils de Rabia sultan), russe depuis Abdülmecid Ier (fils de Bezmialem Sultan). Du sang mêlé. Ca s'appelle une famille impériale.


Osman Ertugrul était un petit-fils du sultan controversé Abdulhamid II; un cousin de la délicieuse Neslisah Sultan (des cousins issus de germains : Osman Ertugrul, petit-fils d'Abdulhamid II et Neslisah Sultan, petite-fille et du dernier sultan Vahidettin Mehmet VI et du dernier calife Abdulmecid II). Une princesse égyptienne.



Dans l'Empire ottoman, la règle de la primogéniture ne régissait plus la succession depuis le 17è siècle. C'est le plus vieux des mâles (principe de l'ekberiyet : le droit d'aînesse) qui devient chef de la famille. Si bien que la liste des héritiers (Sehzade) est remplie de "vieillards". Les dix premiers ont plus de 60 ans. Un peu comme en Arabie Saoudite. Le Roi et le prince héritier sont décrépits. Contrairement au Maroc où l'héritier est le fils de Mouhammed VI (Moulay Hicham étant un partisan, on le comprend, de la version ottomane...). En Jordanie, on se rappelle encore comment le feu Roi Hassan avait débarqué son frère pour désigner l'actuel roi Abdallah, son fils. Et celui-ci avait écarté son frère Hamza. Depuis, la mère de ce dernier, la Reine Noor, fait du lobbying pour lui, ah ces mères !


Le nouveau prince héritier serait Osman Bayezid Efendi. 85 ans. Et le dauphin a 79 ans... De la préhistoire tout cela évidemment dans une République. D'ailleurs, chose étrange, les médias ne font pas grand cas de cet événement. Le Turc de base a généralement une passion pour Osman, le fondateur; Fatih Sultan Mehmet, le tombeur de Constantin XI; Yavuz Sultan Selim, le calife; Kanuni Sultan Süleyman, le plus puissant et Abdulhamid II, le dévotieux. Le reste, presque oublié : des alcooliques, des fous, des faibles entre autres. L'on ne va sûrement pas verser des larmes mais Osman Ertugrul était un homme admirable, plus vieux que la République, un ultime témoin. Qu'il repose en paix, le presque calife.

mercredi 23 septembre 2009

République des ergastules

Une "humiliation pour la République" disaient les sénateurs. "Une honte, plutôt !" avait lâché le Président de la République. "Des lieux de violence et de crainte" selon le Contrôleur général des lieux de privation de liberté. Les prisons. Les "établissements pénitentiaires" pour les initiés. En théorie, le condamné y paie sa dette à la société; depuis l'abolition de la justice privée, c'est la société qui est créancière, pas la victime. La société happe le délinquant pour le confronter à ses mauvaises conduites par rapport à elle seule. C'est comme ça. On a ainsi jeté dans les pénitenciers près de 63 000 personnes. Sans compter. D'ailleurs, Dominique Perben aimait à dire que les magistrats ne devaient pas se soucier des capacités d'accueil lorsqu'ils condamnaient. Heureusement d'ailleurs, sinon, ils se seraient rendus compte que des mains, des pieds, des têtes dépassaient des barreaux; il n'y a que 53 000 places... Et ajoutons à cela qu'un tiers de ces braves repentants relève de la psychiatrie.


S'il y a bien un lieu qui m'horripile, ce serait la prison. La solitude, pense-t-on, régénère. Le coupable réfléchit. Pleure. S'amende. Se ressaisit. Et devient un homme nouveau, du moins un homme qui a reconnu l'erreur du passé. Tout cela dans la théorie, évidemment. L'on a bien compris que la prison est avant tout la cage que l'on a inventée pour soustraire le délinquant à la meute criant vengeance. Je me souviens de la hargne de la magistrate qui assurait le cours de contentieux européen; elle représentait le gouvernement français devant la Cour européenne. Dans l'affaire Léger c. France, Lucien Léger avait été condamné à perpétuité pour le meurtre d'un enfant. Toutes ses demandes de remise en liberté conditionnelle avaient été refusées jusqu'en 2005, c'est-à-dire pendant 41 ans. Il avait croupi en prison pendant 41 ans ! Finalement, la Cour européenne avait rejeté sa requête, le refus de libération ne contrevenant ni au droit à la sûreté ni au droit de ne pas être soumis à un traitement inhumain et dégradant (notons que, chose rare, le juge français avait émis une opinion partiellement dissidente en s'interrogeant à voix haute : "transformer des détenus soit en fauves soit en déchets humains, ne serait-ce pas créer d’autres victimes, et substituer à la justice la vengeance ?"). Il avait fait appel, mais il est mort avant que la Grande chambre se prononce. Et son avocat aussi, quelques jours plus tard. Notre enseignante défendait mordicus l'acharnement dont avait fait preuve la justice française...

J'ai toujours pensé que l'enfermement était absurde; ma claustrophobie y est sans doute pour quelque chose. Mais par principe aussi : nécessaire sans doute mais inopérant. Une oeuvre de destruction. L'abolition de tous les repères. Quoi qu'un homme ait pu faire, il mérite mieux. Punition oui, en prison non. Cours de droit pénal classique : la peine sert à punir et à réinsérer (tout cela sur fond de disputes théoriques). Cette formule se vérifie rarement, malheureusement. Et les abolitionnistes sont de plus en plus nombreux; ils triompheront un jour. Alors, il faudra approfondir les peines alternatives à la privation de liberté; comme la médiation et la méditation (n'est-ce pas le rôle des nombreuses commissions Vérité et réconciliation ? cf. Catherine BAKER, Pourquoi faudrait-il punir ? Sur l’abolition du système pénal, pp. 151-173). Le paradigme de l'écoute : juste s'arrêter un instant pour tendre l'oreille : "allez raconte-nous pourquoi tu as fait cela ?".

Les parlementaires, en France, réclament de temps en temps l'encellulement individuel; tout en votant, immédiatement, un moratoire. L'on connaît les raisons : pas de places. Et le gouvernement s'efforce, de son côté, de gaspiller l'argent en construisant des prisons. Et l'on se rend compte que les nouvelles prisons ne comptent pas trop de cellules individuelles; "mince alors, on s'est gouré, bon allez allez faites un effort, pousse-toi un peu, laisse un peu de place à ton camarade, il va pas de manger hahaha !". C'est un enfer, nous disent tous ceux qui en sortent. Pas d'intimité, pas d'amitié. Les fouilles, une autre dégradation. Des psychologies et des caractères différents entassés dans un 9 m², le plus faible étant celui qui, en règle générale, subit. Les violences, les harcèlements, les viols.

Détruire la vie sexuelle des détenus était une bêtise, on s'en est rendu compte. Le café du pauvre. Dorénavant, les couples peuvent passer du temps ensemble. Les "unités de vie familiale", dit-on, toujours avec cette manie de l'administration française d'inventer des expressions insipides. Sans "surveillance directe ni caméra" précise le Ministère. L'alcôve, enfin. Un homme n'ayant jamais mieux connu l'apaisement du coeur et de l'âme ailleurs que dans les bras d'une femme; jadis, c'était la mère, ores, c'est sa femme. Des séances limitées à une fois par trimestre; une fois tous les trois mois, pour un homme en tout cas, semble être un exploit. Mais les retrouvailles peuvent durer jusqu'à 72 heures...

Résultat : on se spécialise dans une délinquance précise ou on se suicide. Et ceux qui s'en sortent traînent avec eux, une agitation mentale ou une apparente griffe. Le droit à l'oubli existe-t-il vraiment ? Maître Christian Laplanche en sait quelque chose.

Malheureusement, le code pénal gonfle de jour en jour, il est plein à craquer, on invente de nouvelles infractions, même les incivilités appellent des sanctions. On en est arrivé à tenir les individus par la seule peur de recevoir un châtiment. Il aurait peut-être fallu penser aussi à réinjecter un peu de valeurs. Osons, de la morale. La délinquance pointe toujours la faillite du système social, économique, culturel et moral. Jean Carbonnier disait : "la loi est le révélateur du péché, et nul doute que les phénomènes d'inflation législative qui frappent tant les observateurs à notre époque ne signalent un déchaînement des démons". Tout est dit. Et quand les démons se déchaînent, le droit enchaîne leurs suppôts, faute de mieux, la morale étant réduite à la portion congrue dans nos sociétés. "Ah non alors, pas de valeurs chez nous, Kelsen l'a dit, la science juridique n'a que faire de la métaphysique, jamais"...

jeudi 17 septembre 2009

Liberté pour le péché !

Comme on le sait, la démocratie est avant tout, une culture. Une valeur. Tout se passe donc dans la tête des gens. C'est aussi une question de résilience, de sincérité et de constance. On est démocrate ou non; ni peu ni prou, ni à moitié ni passionnément. La démocratie récuse les adjectifs. Il faut donc s'indigner à chaque coup de canif, d'une manière indiscriminée.


Evidemment, la consommation d'alcool déplaît à tout bon conservateur. C'est que Dieu l'a interdite. Les légistes s'opposent sur les boissons défendues à proprement parler mais d'une manière générale, il est admis que l'alcool est un mal; d'ailleurs, aucun théologien n'a encore été surpris en train de sabler le raki. Pourtant, le grand imam Abu Hanifa (699-767), le fondateur de la première école juridique (madhab), pour lequel d'ailleurs, on ne peut qu'avoir une passion, serait plus "soft" s'agissant des boissons prohibées. Jouant sur le mot "hamr" explicitement interdit, il en a conclu que d'autres boissons alcoolisées étaient licites sous réserve de ne pas sombrer dans l'ébriété. Modérément, comme dirait le païen. Une lecture littérale, ça s'appelle. Etonnant d'ailleurs de la part de celui qui passe pour être le chantre du "qiyâs" (raisonnement analogique). "Allez, ouvrez les cannettes ! Je casque", "vas-y, vas-y, pour une fois qu'un péché saute !"...


Il est certains péchés qui apparaissent comme intrinsèquement extrêmes par rapport à d'autres. Par exemple, la consommation d'alcool, la fornication, l'acte homosexuel, etc. Personne ne s'offusquera de voir à sa droite, front par terre en train de dire à la va-vite trois fois "Gloire à mon Seigneur, le Très-Haut" (Sübhane Rabbiyel Ala), celui qu'il vient de croiser deux minutes auparavant, balancant sur la vie privée de son voisin de palier. Le fameux "dedikodu", le cancanage. Car potiner est un grand péché dans l'islam. Mais tant pis, tout le monde le fait. Que serait une réunion d'amis si l'on ne peut plus jaser sur les absents ? Mais voir un poivrot notoire dans la même posture, attire immédiatement l'attention; "tu crois qu'il a arrêté ?", "j'pense pas, j'l'ai vu biberonner tout à l'heure", "Hmmm", "on lui jette des pierres, hein, c'est ça ?"...


Pécher, d'ailleurs, est un droit dans l'islam. Divinement accordé, par-dessus le marché. Alors, suppôts de Satan, de Bacchus, de Vénus ont droit de cité. Par décision du Créateur en personne, c'est dire. Bien sûr, on comprend les bons sentiments de ceux qui veulent aider leurs prochains en les invitant à ne pas pécher; pour leur bien. Un peu le réflexe de la "non-assistance à personne en danger". Il suffit juste de comprendre que tout le monde n'a pas la même conception du "danger".


Me voici donc à défendre le droit de boire de l'alcool à trois jours de la Fête. C'est que le maire d'Ankara m'a irrité; le Sieur Gökcek a décidé de soumettre à référendum la question de savoir si la mairie doit autoriser la vente d'alcool dans une rue précise de la capitale. Une ineptie; pis, une faute. Soumettre une question relative à la liberté des uns au vote des citoyens ! Evidemment, les laïcistes sont aux premières loges. L'alcool, comme on le sait, est devenu l'étendard de ceux qui continuent à se définir, malgré l'absurdité de la formulation, "laïques". Il est difficile de leur faire comprendre; vaut mieux peigner une girafe. Et nul n'est besoin de mobiliser la laïcité pour combattre ces offensives lèse-libertés; il suffit d'être démocrate. Il faut dire que le premier réflexe des "laïques" n'est pas d'invoquer la démocratie... Irrécupérables.


Le Ramadan permet à tout le monde de se calmer; plutôt à ceux qui ne peuvent plus boire par respect ou par peur. Même Reha Muhtar, le légendaire journaliste bon vivant mais néanmoins fils de théologien, assure qu'il se retient. Chacun est libre de se rincer le gosier. On n'invite personne à s'émécher, évidemment. On prend seulement acte d'une liberté. Pas de contrainte en religion, aime-t-on rappeler. Dieu l'a ainsi décidé; il nous reste plus qu'à nous incliner. Nolens volens.

samedi 12 septembre 2009

"Allez fissa, Brice boutefeu, dégage"

Il y a deux types de scandales : celui qui est brillamment inhibé et qui sera, du coup, ranger dans la catégorie des "blagues de mauvais goût" et celui qui, trop évident pour être couvert, éclate à la figure même de son auteur. Et ce dernier suscite, généralement, une réprobation unanime sinon une proscription : Georges Frêche, Jean-Marie Le Pen, Paul Girot de Langlade, Jacques Chirac en son temps ("le bruit et l'odeur"), etc., en savent quelque chose.

En réalité, tenir sa langue est un art; pour les plus diserts, c'est une industrie. Et l'on sait que l'être humain a tendance à changer de nature en présence des tiers et à dire, à faire des choses qui ne reflètent nullement le fond de sa pensée ni l'essence de sa personnalité. Qui ne fanfaronne pas, qui ne fait pas l'intéressant devant les autres ? J'ai toujours été surpris de voir des connaissances dire des choses sur moi devant tout le monde alors qu'elles n'auraient jamais osé me les dire directement, à huis clos. La présence des étrangers nous remplit d'audace et nous fait changer, passagèrement, de nature. C'est ainsi. C'est difficile d'avoir une attitude identique à toute épreuve. Je ne connais que François Mitterrand qui a réussi ce pari; la personnification de l'équidistance.

Alors Brice, qui vient de l'immigration comme on sait (le ministère s'entend), s'est défoulé à l'occasion d'une rencontre avec les militants; à un jeune militant d'origine arabe qui le harcelait pour prendre une photo ensemble et en réponse à une vieille crétine qui rappelait, émerveillée, que ce brave arabe était "comme nous" puisqu'il mangeait du porc et buvait de la bière, il lâcha : "un ça va mais franchement quand il y en a beaucoup, hein !". Et toute l'assistance de s'esclaffer, à commencer par l'arabe de service qui, à en croire sa passivité, n'a pas les dispositions nécessaires pour comprendre qu'on l'insultait à moitié. En tout cas, ses origines. Mais comme il mangeait du porc et buvait de la bière, sa réaction, de toute façon, n'aurait pas valu. Puisque loin du "prototype".

Et Jean-François Copé se marre également. Lui aussi, un presque-arabe pas comme les autres. Et Xavier Bertrand essaie de dire des choses, le rictus toujours aussi parfait; on se rend compte qu'il est à la limite de la lucidité lorsqu'il défend son compère : "allez avouez-le, socialistes ! Vous voulez escamoter l'annonce historique de la taxe carbonne, hein !"... C'est devenu une tragi-comédie : le Président de la République en tête, tout le gouvernement le soutient. Même Fadela. Même Nora. La solidarité ! "Il n'y a pas de politique sans internat" disait Jean-François Deniau (version plus travaillée de la fameuse maxime chevènementienne, "un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne").

Le même ministre n'a pas hésité à mettre, d'office, le Préfet de Langlade, qui avait mal maugréé, en retraite. Au nom des valeurs qui font la France. L'un se désolait de l'augmentation de la délinquance quand un gitan passait par là, l'autre dit la même chose pour les arabes. Evidemment, il a renié; sans rougir, d'ailleurs. Il n'en a pas besoin puisqu'il a une drôle de tête qui reste assidûment écarlate.


Les socialistes s'en donnent à coeur joie, évidemment. Une belle "gaffe" qui devrait faire tomber la tête normalement, mais bon. Il faut dire que la gauche défend, par philosophie, les droits des immigrés. Et ces derniers votent toujours pour elle. Même s'ils détestent les communistes au bled, en France, ils les soutiennent. Je n'avais jamais voté comme un immigré jusqu'à maintenant, devrais-je ?

L'on est condamné à garder nos bagages sous les bras, sans pouvoir les poser ni dans ce pays ni dans l'autre. L'un nous demande de nous intégrer, l'autre dit, "un par un". Lors des élections européennes, c'était l'extrémiste néerlandais qui dressait des philippiques contre les musulmans. Car trop nombreux. Personne ne s'en offusqua outre-mesure. Et Brice est tout de même veinard puisque même Fadela qui, depuis le départ de Rachida, est la "beurette" en chef, vient l'épauler : "mais c'est de l'humour, pfff !". D'ailleurs, ça commence toujours comme cela; d'abord de l'humour, ensuite, autre chose. La banalisation est toujours un premier pas. Il y a encore des pathologies qui restent à être soignées dans les démocraties. Assurément.

jeudi 3 septembre 2009

"Cumulardise"

Ca y est. Ali vient d'être élu. Le Bongo. Son père lui a laissé le trône. Après tout, ne peut-on pas avoir de dynasties dans les démocraties. Si le peuple aime une famille et que celle-ci sait se faire aduler et élire à chaque fois, personne n'a rien à dire. Les Bush, les Kennedy, les Bongo, les Hatoyama, les Koizumi, les Papandréou, etc. Le cumul vertical des mandats.


Il y a aussi le cumul horizontal, celui qui consiste pour une même personne à rafler le plus de mandats possibles. Une spécialité française. La France, une démocratie, comme on le sait. Alors, l'Assemblée nationale et le Sénat regorgent de députés-maires-présidents d'agglomération, sénateurs-présidents de conseil régional, etc. Toutes les combinaisons imaginables. "J'ai des problèmes avec le fisc, il faut que j'aille voir mon député, tu sais c'est qui ?","bah c'est ton maire"... Tant de fonctions donc tant de choses à penser et à faire. Surhumain. Heureusement que les adjoints sont là. Quand j'étais en 5è, j'avais été élu délégué. Les honneurs, la considération. Tout naturellement, je voulus donc renouveler mon mandat en 4è. Mais mon adversaire avait plus de mérite. Il fut donc élu. Et moi je devins le "délégué-adjoint". Fonction que je n'ai jamais exercée, évidemment. Personne ne frappait à ma porte. Et quand le délégué était absent, comme par hasard, aucun problème n'émergeait. Etre rétrogradé, un crève-coeur. Mais je récupérai ma titulature en 3è. Honneurs, considération, j'ai connu; à mon humble niveau... Et en terminale, je perdis les élections. Pathétiquement. Alors je décidai "de me retirer de la vie citoyenne scolaire". Plus candidat à l'université. Mais une chose est sûre : même à cet âge-là et avec cette fonction-là, le "titre" enchantait.


L'on a rétabli l'aristocratie, murmurent quelques-uns. Certains voient la politique comme un métier et non un sacerdoce. L'on vient, l'on siège, l'on reste et l'on s'en va quelques temps avant d'être sénile ou de mourir. L'on donne sa place à un poulain, d'ailleurs. Et si un rejeton passe par là, tant mieux. Les "héritiers", les appelle-t-on. Les Kosciusko-Morizet, Poniatowski, Bachelot-Narquin, Alliot-Marie, etc. Et peut-être les Sarkozy, un jour. Tant mieux, il faut laisser la politique à ceux qui y connaissent quelque chose...


Et voilà Martine nous jurer que dorénavant, les socialistes vont mettre fin à cette pratique; Ségolène en pleure de joie, elle fut une pionnière. Désormais, les députés et sénateurs vont donc travailler. A Paris. Et dans l'hémicycle, non plus exclusivement dans les commissions. Car le refrain est bien connu : "ouais bon d'accord, je viens rarement à l'assemblée mais je travaille comme un dingue dans la commission, regarde mes rapports, notes, interventions ! Je mérite mon salaire !".


Effectivement, le salaire. Très important dans la vie d'avoir un traitement régulier et surtout convenable. Il faut vivre. Alors, on s'échine à créer des secrétariats d'Etat pour permettre à ceux qui n'ont plus rien de vivre quand même de la politique. Frédéric Lefèbvre connait la souffrance de ne pas avoir un poste. Il n'est pas au chômage non plus, mais tout comme. Plus de titre, plus de considération, plus d'ambition. "Al gülüm, ver gülüm" disent les Turcs; "aujourd'hui moi, demain, toi"...


Il faut sans doute aller plus loin, en limitant le nombre de mandats. Deux par exemple. Dix ans. Car après tout, l'on vote pour des idées, pour un programme, pour un parti et non pour une personnalité. Tout cela dans la théorie, bien sûr. L'on pourra donc continuer à soutenir le parti X mais avec un nouveau candidat. Mais que faire alors des retraités, nous demande-t-on ? Un député ne peut être un vulgaire chômeur; un sénateur retournant au champ, et quoi donc ! Et l'on veut oublier que les élus sont quasiment toujours "en détachement" d'une administration. Personne ne crèvera de faim, que l'on ne s'inquiète guère. En Turquie, autre exemple, les députés avaient beaucoup réfléchi à leur avenir; en plus de l'avenir du pays, voyons, ne versons pas dans l'antiparlementarisme primaire. Ils avaient alors décidé de mettre en place un système de retraite qui leur permettait d'avoir une pension convenable après avoir exercé leur mandat seulement quelques années. Et la raison était implacable : un ex-député ne retrouve jamais de boulot. Il déplaît à tout le monde, à ceux qu'il a refusé de pistonner et même à ceux qu'il a ardemment aidés; car "les gens se vengent des services qu'on leur rend". Une pathologie universelle.


Etre au pouvoir, avoir du pouvoir, diriger, ordonner, être considéré; c'est le levier essentiel de tous ceux qui sont en politique. Je persiste à le croire. Et cela n'a rien d'insultant; la nature humaine est ainsi faite. Tiens, Benoît Hamon a décidé de ne pas profiter du système; n'étant plus député européen, il a cherché du travail, comme tout le monde, le "poste de porte-parole du parti socialiste n'étant pas rémunéré".


Au moins chez nous, on se contente de cumuler, c'est tout. Dans d'autres coins du monde, on amasse aussi. Et toute honte bue, on expose en plus. Le "roi des rois d'Afrique" vient de donner à son peuple une formidable leçon de droit budgétaire version accélérée. J'oeuvre pour votre bien; et votre bien passe d'abord par le mien, admirez donc...

vendredi 28 août 2009

Ha babam de babam rebelote...

La fin de la récréation, disent certains. Le chef d'état-major vient de mettre un terme aux rêveries trop "osées". Il n'a rien dit d'original, en réalité; même antienne. Là est le problème, d'ailleurs : le gouvernement avait décidé de tenter/oser régler le "problème kurde". Et tout le monde avait activé sa bouche : "euh... moi je pense qu'il faut également permettre d'appeler Atatürk, Atakürt, qu'est-ce t'en penses, je réfléchis bien hein ?", "moi je veux que le Premier ministre aille rompre le jeûne chez Öcalan"... Et Mümtaz Soysal, un homme politique-professeur de droit constitutionnel-chroniqueur qui joue les prolongations, avait gentiment proposé d'envoyer les Kurdes en Iraq du Nord et de rapatrier les Turkmènes de là-bas dans le sud-est anatolien... Les idées ne manquaient donc pas. Or, trop réfléchir sur des questions sensibles fait rager l'armée, comme on le devine. Il fallait donc intervenir.


C'est un peu le Khamenei, le Général en chef. La basse-cour se déchire et on attend, les yeux rivés sur la page internet de l'armée, la bénédiction ou la remontrance du Chef. Ca tombe bien, les militaires aiment bien parler, en Turquie. Alors, on les voit dessiner les contours d'une discussion politique en menacant directement d'intervenir : "alors écoutez mes petits, maintenant ça suffit ! C'est terminé ! Bak hala konuşuyor !" Et les démocrates continuent à jouer les don Quichotte : "mais ferme-là nom d'Atatürk ! Occupe-toi de tes bombes !" Des bombes. En effet. L'on a apprit que certains des soldats tombés dernièrement ne l'étaient pas du fait des bombes posées par le cruel PKK (version officielle) mais par les officiers eux-mêmes. Histoire de "former" les nouveaux. Et la formation tourne au vinaigre. "Dommage collatéral" dit-on dans ces cas-là. Et on se tait. La faute au PKK, au moins ça passe toujours...


Dans une démocratie, comme on le sait par coeur, ce sont les élus de la Nation qui se réunissent, papotent, se disputent, s'embrassent et, in fine, votent. L'opposition n'est jamais d'accord selon le rôle qui lui incombe, le gouvernement encense tout ce qui émane de lui. D'accord. Mais en Turquie et dans d'autres pays, auxquels on accole mécaniquement la mention "en développement", les choses ne se passent pas comme cela. Ca serait facile. Ainsi, l'armée garde une tutelle. "Eh ben ?", "franchement, pour un pays qui se dirige à pas fermes vers l'Europe, c'est normal ?", "mais nous, nous sommes menacés par tout le monde, Kurdes, islamistes, libéraux, démocrates, on est forcé, valla !"


Il faut dire que le CHP (parti toujours considéré comme de gauche) et le MHP (parti toujours aussi nationaliste) ont tellement rugi que les militaires ont eu peur d'avoir l'air d'épauler le gouvernement AKP, fasciste-réactionnaire-révolutionnaire-islamiste, comme on le sait. Intenable. Même l'insinuation fait peur. Le Chef s'est donc dépéché de donner son avis; la masse se tut et ouvrit grandes les oreilles : "l'Armée rappelle qu'elle est garante de la structure unitaire de notre Etat et refuse toute concession juridique à des droits culturels collectifs. Stop." Et les "hommes politiques" du CHP et MHP de fulminer en liesse, chipant le youyou des Kurdes à l'occasion, "youppi, on referme cette phase de démocratisation, elhamdulillah...", "ouais, le CHP aussi se réjouit, le elhamdulillah en moins, laïcité oblige"...


Plus étrange est l'attitude de l'AKP. Son porte-parole a déclaré être de concert avec les propos du Général, "mais on a jamais dit le contraire, le Chef pense comme nous, nanik !" Si bien que tout le monde essaie de faire passer l'autre comme le véritable interlocuteur de celui-ci. Une chose est donc claire : les militaires ont encore une fois fixé ces fameuses "lignes rouges". Et le Chef a également décrété que la liberté d'expression ne devait pas être trop élastique; "la liberté d'expression ne saurait aller jusqu'à débattre de l'existence même de l'Etat."


"Une autre connerie" aurait dit un homme mal élevé. C'est que le Général n'a toujours pas saisi pourquoi des types décident un beau jour de "s'exiler" dans le tréfonds montagneux, mitraillette à la main. Réduire au silence; voilà le souhait. Et depuis 30 ans, voilà la politique. L'on connaît le résultat. La liberté d'expression est sacrée. Sauf pour les militaires. On les respecte plus lorsqu'ils se taisent. Et aucun respondable politique n'a, encore une fois, osé le leur rappeler; il faut dire que faire face à un homme armé requiert du courage. Et avoir du courage dans les moments de déchirement politique n'a jamais été un sport favori, en Turquie. Et les Généraux en sont ravis; "bon on a eu 6 morts, c'est rien, ils sont cons, ils ont mal oeuvré et voilà le résultat; c'est rien, notez : 'dommages collatéraux' "... Ecoeurant.

vendredi 21 août 2009

Remue-ménage

Le mois de Ramadan commence. Et le jeûne, avec. Les masses sont donc joyeuses. C'est la coutume, en tout cas. C'est "le sultan des onze mois" disent les Turcs. L'ambiance va s'en trouver changée. Rabougris la journée, pimpants le soir. Les "jeûneurs" vont, littéralement, en baver. Près de 15 heures sans une goutte d'eau; le plus difficile.


Les règles sont précises : pas de nourriture, ni d'eau ni de sexe du "matin" (environ 2h avant le lever du soleil) jusqu'au coucher du soleil; le fameux "iftar". L'instant où une fois éprouvé la souffrance du pauvre, l'on rompt cet état en remerciant Dieu de ses bienfaits. En mangeant. "Doucement, pas comme un bouffon !"...


Bien sûr, tout le monde n'est pas en extase. L'on jeûne par devoir ou par tradition. Certains arrivent à ressentir le souffle divin. Il est difficile de jeûner "pour de bon". Certains y arrivent; jeûner en comprenant son esprit : s'installer sur un nuage, ne serait-ce qu'un bref instant. S'enfermer dans son for intérieur. Se purifier.


Les émissions vont également commencer : "je me suis lavé les mains, suis-je toujours en jeûne ?", "mais oui voyons !", "j'ai bu de l'alcool sans faire exprès, quid ?", "oust !"... Et il faut manger cela, boire ceci, etc. Théologiens et médecins accaparent les écrans pendant un mois. Et l'on prend les imams pour des docteurs, à l'occasion : "j'ai de la tension, vais-je mourir ?"... C'est vrai que les théologiens aiment parfois consulter, aussi : "ne pissez pas debout, vous aurez des problèmes de prostate", "jeûnez et votre santé se porterait mieux", etc. Bon.

Ce sont les questions que les gens vont adresser aux professeurs de droit islamique, que j'attends. Tous les ans, l'on a droit à des perles : du genre "vous pouvez macher du chewing-gum", "attention à ne pas utiliser de dentifrice en vous brossant les dents la journée !", etc. Et certains de demander : "je peux m'installer à côté de mon pote qui fume et profiter de la fumée, hein ?", "on n'arnaque pas Dieu, dégage !". Un branle-bas de combat. Et les femmes posent invariablement la même question : "je peux jeûner quand j'ai mes règles, hocam ?" Il est vrai que les théologiens ne sont pas d'accord entre eux, on ignore donc, pour l'instant, ce que Dieu veut. Il faut une harmonisation des fatwas, à coup sûr.


C'est le côté formel, tout cela. Il faut surtout lire le Coran et les hadiths, nous avertissent certains hommes de religion éclairés. Avec des migraines, en plus. Quand on a faim, on a mal. Même ceux qui aiment lire sont à moitié assommés. Alors, on s'en remet au sommeil. Il fait chaud, on a faim, soif, on est exténué, rachitique. Il avait donc raison Bourguiba; il invitait les Tunisiens à ne pas jeûner afin de ne pas entraver le développement économique du pays... "Bon ça va, t'en a fait un camp !". L'on comprend du coup les indigents. Et l'on plonge notre tête dans nos mains liées. L'on saisit des choses. L'on vient d'atteindre la grâce, sans s'en rendre compte...

dimanche 16 août 2009

Sérénité

Tiens, encore lui; Cemil Ipekçi. Le célèbre styliste turc. Et homosexuel revendiqué. Quoique. Je me demande si les stylistes ou les modélistes ont besoin d'avouer leur homosexualité; l'on croirait qu'il y a une corrélation entre les deux états. Barbaros Şansal, Karl Lagerfeld, Yves Saint Laurent, Jean-Paul Gaultier, etc.; les gens de la couture fournissent, sans conteste, un bon contingent.


Ipekçi est connu en Turquie; un neveu de feu Leyla Gencer. Un conservateur, par-dessus le marché; à sa façon. Il est efféminé, tout le monde comprenait. Ou plutôt tout le monde savait puisqu'il le disait lui-même : "je suis un homosexuel conservateur". Et personne ne le bouda. Il y a quelques jours, il avait annoncé qu'il allait se fiancer; et la mère traditionnelle turque s'en était soulagée : "voilà ! comme ça, mon garçon, reviens au droit chemin et arrête de pervertir nos jeunes !". Résultat : il est en vacances avec... son fiancé.



"Tüh, Allah belanı versin" a dû sortir de la bouche de ceux qui ne s'y attendaient pas. Avec un "Sivaslı", en plus; Sivas : un bon coin phallocrate de l'anatolie. Un mâle. Imaginons qu'il tente une action en justice pour pouvoir se marier avec son jules; il serait capable. Les problèmes commenceront, évidemment. Car le "dégénéré" n'est bien que lorsqu'il fait profil bas dans les sociétés conservatrices. De l'exotique.

Il y a une profonde tolérance chez les Turcs; ceux qui ne ferment pas l'oeil de peur de se réveiller un beau matin dans un Iran bis, doivent se rasséréner, en réalité. La société turque est ainsi faite; pleine d'ambiguïtés : des machos qui baissent la tête à la première remontrance de leurs mères, des conservateurs qui savent fermer l'oeil de temps à autre, des kémalistes qui savent s'adoucir même en écoutant Cübbeli Ahmet Hoca. Le "ressort" de la société turque est fondamentalement bon; la Turquie n'a jamais connu un régime extrémiste dans son histoire et sa bénignité est proberbiale. Au 17è siècle, les prostitués homosexuels formaient un ordre professionnel dans l'empire ottoman et participaient aux manifestations impériales officielles...

L'on bascule, nous apprennent certains. L'on se dirige vers l'obscurantisme. Malgré les explications des sociologues, anthropologues et historiens, certains ne bougent pas d'un iota dans leur délire. Avec un Etat qui n'a jamais connu totalement la charia, une société qui n'a jamais sombré dans un intégrisme d'aucune sorte, il devrait être démodé d'avoir peur. Et les fantasmes des Turcs viennent d'être analysés par les chercheurs : sexe dans l'ascenseur, dans la voiture, dans la piscine, dans l'avion, onanisme, viol, sexe avec un Noir pour les femmes et avec une Slave pour les hommes, etc. Pas très canonique tout cela ! Ce n'est pas avec des dispositions telles que l'on risque de basculer... Ca tombe bien, personne n'a ni le souhait ni l'intention de le faire. Et ceux qui y croient toujours sont appelés à changer d'avis; vivre dans l'affolement nuit à la santé. Et au pays, surtout...

samedi 15 août 2009

Conservatisme, cas pratique

La cellule familiale est, comme on le sait, le noyau le plus cher pour un conservateur. Car elle engendre, éduque et encadre. Le cocon. Et les enfants foudroyés par les déchirures familiales peuvent avoir des orientations hasardeuses et donc néfastes pour la communauté. Société chérie !


Tout naturellement, les divorces posent donc problème. Pour tout le monde : le couple se déchiquette, l'enfant pleure et, évidemment, le conservateur se désole. L'idéal est brisé. Le gouvernement AKP, inconsolable, a décidé d'intervenir. La "direction des études sur la famille et la société", rattachée au Premier ministre, a décidé de s'intéresser de plus près aux divorces. Il n'est point homme plus intelligent que celui qui travaille dans les services d'un ministère, comme on le sait. En France, ils sont très doués; les énarques. Mais il est de coutume de les détester; la jalousie, un fléau.


Bien sûr, le nombre de divorces augmente. La "structure familiale turque" se désagrège; encore elle... Le remède a donc été trouvé : l'éducation des familles. L'on va donc préparer des prospectus sur les relations conjugales, la santé, l'éducation des enfants, la communication intra-familiale, etc. Salutaire. Et surtout, des leçons de consommation. La femme consomme beacoup, comme on le sait. Le mari se foule la rate du matin jusqu'au soir et la femme, dont l'activité journalière s'est résumée à faire une soupe, un peu de dentelle et beaucoup de palabres, dépense. La femme aimerait l'argent. La crise économique ayant frappé fort, elle n'arrive plus à assurer son train de vie. Et le mari qui ne veut surtout pas que sa bien-aimée sépare son lit (le grand fléau), s'échine encore plus; mais la réalité c'est comme un mur, la seule réflexion ne suffit pas à la mater. La femme, alors, quitte; "ma vie se résume à la serpillière et toi, tu ne fais aucun effort, je retourne chez papa !", "mais je t'aime", "on ne vit pas d'amour !"... La jeune épouse de Halis Toprak doit bien se sentir tout chose; son mari vient d'être déclaré officiellement en faillite... Jadis, une discussion avait enflammé la population; pourquoi l'homme est plus enclin à tout quitter pour vivre l'amour avec une femme de ménage alors que personne n'a encore surpris une femme riche s'enfuir avec son jardinier ? Le corps d'un homme riche est toujours succulent, en effet.


D'autres conseils pourraient également être donnés; comment satisfaire sa femme : "mais nan bovin, c'est pas comme ça ! Bon, allez va acheter de la glace, ça sera plus facile !"; comment satisfaire son mari : "je veux", "j'ai mal à la tête !", "je m'en fous l'islam dit que tu dois toujours être disponible même si le plat est au feu", "ah ouais, ose et tu verras !"... Un sujet sensible, évidemment. La relation forcée. Le viol. En Afghanistan, Hamid a trouvé la solution : désormais, il est officiellement interdit à une femme chiite de se refuser à son mari. C'est du juridique; et la peine est tout de même bizarre : privation d'aliments. La communauté internationale avait jadis protesté; puis Karzaï a dû déployer des trésors de séduction : "il y a les élections, je suis obligé de signer la loi", "mais c'est contraire à votre propre Constitution", "hein, qu'est-ce qui dit !"...


Et le ramadan approche; alors les imams, muftis, théologiens recadrent leurs calottes; "vous pouvez faire ça que les nuits bande de pervers !", "et au moment de l'iftar, je peux hocam ?", "mais bien sûr mon taureau !".


La direction concernée n'a pas osé parler du mariage arrangé, évidemment. Puisque les statistiques montrent que les couples ainsi formés connaissent moins de problèmes que ceux qui ont contracté un mariage d'amour. Les mères turques sont de véritables "chasseresses de têtes" : "tiens, celui-là est fonctionnaire, boulot garanti à vie, et t'auras de la considération", "ouais maman, tu dis vrai; il est comment ?", "très respectueux, il ne boit pas, il fait ses cinq prières, il fume c'est tout, qu'est-ce t'en penses, il est beau hein ?"...


Certains rouspètent : "On ne se refait pas, assurément. L'Etat turc ne fatigue jamais dans l'aiguillage. Un Etat qui, du haut de ses bureaux, dit aux gens ce qu'ils doivent faire, penser, dire, porter, etc. Une organisation qui entre désormais dans l'intimité la plus close", "mais c'est juste des idées, voyons, tu veux vraiment une claque !"... L'Etat conservateur est ainsi fait; l'Etat pose un postulat : le divorce est mauvais. Il veut l'ancien temps; celui où l'on était théoriquement heureux jusqu'à la mort. L'on vivait avec lui/elle par la force des choses. En France, le mariage n'est plus une institution, c'est un passe-temps. Le fruit d'un caprice. Et l'on divorce rapidement. Histoire de ne pas bousculer le plaisir des gens; de ne pas encombrer les cerveaux. L'individu est roi. Le XXIè siècle. L'un essaie d'apaiser les divorces, l'autre veut les freiner. L'Etat conservateur ne prend jamais acte; il dispute le terrain. Il devient partie. Et lorsque le conservatisme se combine au républicanisme, alors l'individu est complètement disqualifié; il dit liberté, on lui rétorque valeur, il dit Epicure, on lui renvoie Kant. Conservatisme et républicanisme, même combat en sorte, se rattacher à des hauteurs. Mais les cieux sont différents. Assurément.

samedi 8 août 2009

Commérage

Voilà bien un type bizarre. Non pas qu'il soit unique dans ses principes mais il détonne quelque peu. Le comédien Haluk Piyes.


Celui qui était boxeur dans une série. Mais la ménagère n'avait pas suivi; la boxe, rien de regardable. L'on veut une histoire, de l'amour, de l'eau de rose, des crises passionnelles. Elle a raison, la ménagère. Elle se projette dans ces fictions. Vivre par procuration, disent les spécialistes. "T'as préparé la bouffe ?", "mon Dieu, j'en ai marre !", "hein ?", "ça vient..." Les aventures étant interdits dans un couple normalement constitué; "classiquement" constitué. Alors l'on se passionne pour les comédiens et leur vie factice.


Donc le comédien Piyes, qui porte bien son nom cela dit, a refusé, au nom de ces principes, de bécoter avec la jeune fille qui tourne avec lui dans un film. Un homme de doctrine. D'autres fricassaient sans vergogne, comme on se rappelle. La scène fut osée, d'accord. Celle qui avait amené Kivanç Tatlitug et Beren Saat à feindre la "conjonction". Le CSA turc d'ailleurs, a dû intervenir pour calmer la populace. "C'est dangereux de montrer ça à nos gosses, ils rougissent !", "ouais d'abord, c'est quoi ça !", "ben tu zappes", "ah non alors !"...



Mais comme l'hypocrisie est reine en la matière, tout le monde s'était agglutiné autour des deux acteurs : "allez expliquez comment vous avez fait ?", "euh... bah en fait, c'est que c'est un peu comme chez tout le monde...", "oui d'accord, mais vous qu'est-ce que vous avez ressenti ?","bah les mêmes choses que les autres qui font ça...", "oui d'accord mais... allez avoue mon cochon, elle est belle hein !"... Beren Saat avait alors apporté une "précision" d'importance : et l'on apprit qu'un coussin avait été posé entre les deux; de peur que le gars s'amourache. Enfin, de peur que les réactions chimiques naturelles prennent le dessus.



Et une des plus célèbres actrices de Turquie, Müjde Ar, qui avait tourné dans la même série version 1975, s'en était presque scandalisée : "et si le coussin glisse, coco ! Hein ! Qu'est-ce que vous devenez du coup !". Bien sûr, l'on entend toujours le même argument : "tu sais théoriquement, tu es professionnel, donc tu ne dois rien ressentir, fais comme si c'était un tronc d'arbre". Un tronc d'arbre ! Beren Saat ! Un comédien professionnel qui écrase le naturel n'étant plus, à mon humble avis, un comédien. Mais le "naturel" dans les scènes torrides est gênant, cela dit. La pudeur naturelle.


"Pourquoi les animaux font ça à découvert et pas nous" questionnait je ne sais plus qui. Parce-que nous ne sommes pas des animaux, il aurait fallu lui répondre. L'intimité des gens est tellement passionnante. Pour tout le monde. L'on a été créé pour épier; envier. Tiens, un homme d'affaires, Halis Toprak, septuagénaire, a convolé en justes noces avec une "ado" de 17 ans (âge légal du mariage). Et depuis des semaines, la pression journalistique est à son comble : "pourquoi tu as épousé un vieux ?", "il t'appelle comment ?", "il te satisfait ?", "vous discutez de quoi ?", etc. La pauvre fille qui, à juste raison, a essayé de garantir son existence dans ce monde de beuh, est trop sotte pour trouver des arguments moins "intéressés". "Ouais, je l'aime, il me comble, et lâchez-nous d'abord !". D'accord. Connaître ses premières affres dans les bras d'un vieillard soufflé. Chacun ses extases...


Et c'est difficile de jouer avec quelqu'un, des heures, des jours, des semaines parfois des années durant, sans ressentir un commencement d'intérêt. Tiens, voilà que Bergüzar Korel et Halit Ergenç se sont mariés; ils jouaient ensemble depuis plus de trois ans dans une des séries les plus regardées, Binbir Gece. La série continue, en somme. Et ma mère est ravie, "ils sont tellement bien assortis !".


Et chacun attend la nouvelle saison d'Aşk-ı memnu, adaptation d'un roman qui date de 1900. "L'amour interdit" en français. Et les parents aussi attendent. Pour regarder. Le CSA veille. Pour dégommer. L'on connait déjà ses "considérants" : "considérant que les scènes contreviennent aux valeurs de la structure familiale turque..." Pour un roman qui date de 1900. Les adolescents aussi s'impatientent. "ouais, il est trop beau !", "elle est sublime !". "Sus kız ! Gebermiyesice !" dira sans doute la mère confuse. Et le père complexé appellera le CSA, les yeux fixés sur Beren Saat. L'on rougit, rien à faire. En théorie, du moins. La structure familiale turque.

mercredi 5 août 2009

Crêpage de chignon

C'est tout de même un drôle de pays, la Turquie. Le problème majeur du pays, la "question kurde", est en voie de résolution, nous dit-on. Tant mieux. La solution militaire, comme on le sait, ayant été un fiasco. N'en déplaisent aux militaires qui croient toujours avoir oeuvré pour le bien du pays depuis trente ans.


L'aventure commence. Un beau jour, le Président de la République, Abdullah Gül, a décrété : "un avenir radieux nous attend". Tout le monde attendait avec impatience. "Vas-y balance, M'sieur le Président, on attend". Les jours passent; le silence prend de l'épaisseur. Du coup, le Premier ministre a pris le relais; il a également dit des choses. Et s'est tu. Du coup, il a jeté le bébé au ministre de l'intérieur, le très morne Beşir Atalay, universitaire d'origine. Et celui-ci n'a pas trouvé mieux que de réunir un cénacle de journalistes. Des chroniqueurs pour discuter du problème. Et l'on dit que la liberté de la presse est malmenée...


En France, les journalistes sont souvent raillés par les "sachants". Un de mes professeurs de droit, le très sarcastique Jean-Marie Denquin, s'en prenait joyeusement à leur crasseuse inculture. Un journaliste. C'est vrai que le boulot nécessite de l'hardiesse. Discuter sur tout. Donc savoir tout. En France, les journalistes ont souvent une spécialité : relations internationales, politique, sport, etc. En Turquie, chaque chroniqueur est capable d'analyser les relations entre le Fatah et le Hamas avant de donner son avis sur "l'ouverture" aux Kurdes ou s'en prendre à la politique sociale du gouvernement. Du coq à l'âne.


Bien sûr, le MHP, parti de droite nationaliste, s'en tient au discours officiel, "nous ne voulons pas la paix, nous voulons les buter jusque dans les chiottes !". Devlet Bahçeli, le "gourou", a dit non. Point. L'on attend plus que les bastonnades reprennent dans les rues. Des nationalistes. "Allez s'te plaît, on veut régler le problème avec ton aide, viens, ouvre tes bras !", "jamais, vendus, nous ne voulons pas l'apaisement, nous voulons la guerre, oust !".


Et le Sieur Bahçeli sait crier, aussi. C'est connu, la masse aime ceux qui crient. Il est énervé. En colère. C'est donc que le gouvernement AKP "vend" le pays... Et l'on a peur pour sa santé; les veines jugulaires gonflent tellement que l'on a envie de pleurer. Le CHP, un parti qui, bizarrement, est toujours membre de l'Internationale socialiste, ne sait plus trop ce qu'il pense des Kurdes. Jadis, il ouvrait ses listes aux députés kurdes; aujourd'hui, il affirme ne pas s'en souvenir...


Bien sûr, toutes les options ne sont pas discutables : ni insinuer le fédéralisme ni prendre langue avec le "terroriste en chef" Abdullah Öcalan. Et le chef d'état-major des armées avait, jadis, décidé (tout seul, bien sûr) que l'Armée s'opposerait à la reconnaissance constitutionnelle de quelconques droits culturels. Voilà fixé un cadre. Certains ont même quelques difficultés à parler d'un "problème kurde"; "mais nan, j'vous dis, c'est une question de pognon, on leur file de l'oseille et c'est réglé". Les Kurdes, des gueux comme les autres, en somme. Une simple question socio-économique. Et leur langue, leur culture, leurs morts au nom de la raison d'Etat, par-dessus bord. C'est connu, l'on prend au sérieux que ceux qui sont présentables. Le dédain tombe toujours sur les "simples". Si les Kurdes étaient tous instruits, capables de défendre leur cause, et s'ils étaient plus modernes, blonds aux yeux bleus, on serait ailleurs. "Tu veux dire quoi, qu'ils sont rustres !". L'apparence oriente toujours l'attention, c'est tout. Ecouter Izzettin Doğan défendre avec brio les Alévis n'a pas la même saveur que tendre l'oreille à un "dede" lambda qui bredouille de colère.


Une entrave, à coup sûr. La Turquie est un grand pays. Bien sûr, l'on ne peut éponger les larmes des mères de soldats "şehit", comme il est coutume de dire. Ceux qui ont témoigné de leur foi pour la défense du pays. Un pays laïque. Mais bon. Disons, en plus profane, "morts pour la patrie". Il faut aussi prévenir d'autres détresses. Assurément. Régler ce problème. Un boulet.


Discuter. Ouvrir la bouche, quoi. Mais loin des disputes de harpies de quartier sordide. C'est en criant que l'on croit se faire entendre. Et si c'était faux ? Certains en sont aux baïonnettes, d'autres lancent des fleurs, d'autres encore se fâchent tout rouge. Les militaires n'ont pas encore donné leur "avis" sur ce dernier épisode. Il faut dire qu'ils ont préché sept ans pour un carême. L'on ne s'attarde donc pas trop. La question ne relève plus de la cour des grands.


Evidemment, il y a loin de la coupe aux lèvres. L'on pense, l'on veut, l'on désire passer à une phase supérieure. Celle de la réconciliation. De la reconquête, presque. Vouloir la paix, on a compris; c'est devenu un peu "élémentaire mon cher Watson". L'on sait au moins que l'on ne joue plus du pipeau. L'avenir sera radieux, disait le Président. Espérons. Et après tout, la démocratie n'impose pas de séduire les obstinés. Espérons que les séides seront peu nombreux. "Il ne sert à rien de parler de la vie à un cadavre" (Rûmi). Il n'est point de plaisir sans épines...