vendredi 28 août 2009

Ha babam de babam rebelote...

La fin de la récréation, disent certains. Le chef d'état-major vient de mettre un terme aux rêveries trop "osées". Il n'a rien dit d'original, en réalité; même antienne. Là est le problème, d'ailleurs : le gouvernement avait décidé de tenter/oser régler le "problème kurde". Et tout le monde avait activé sa bouche : "euh... moi je pense qu'il faut également permettre d'appeler Atatürk, Atakürt, qu'est-ce t'en penses, je réfléchis bien hein ?", "moi je veux que le Premier ministre aille rompre le jeûne chez Öcalan"... Et Mümtaz Soysal, un homme politique-professeur de droit constitutionnel-chroniqueur qui joue les prolongations, avait gentiment proposé d'envoyer les Kurdes en Iraq du Nord et de rapatrier les Turkmènes de là-bas dans le sud-est anatolien... Les idées ne manquaient donc pas. Or, trop réfléchir sur des questions sensibles fait rager l'armée, comme on le devine. Il fallait donc intervenir.


C'est un peu le Khamenei, le Général en chef. La basse-cour se déchire et on attend, les yeux rivés sur la page internet de l'armée, la bénédiction ou la remontrance du Chef. Ca tombe bien, les militaires aiment bien parler, en Turquie. Alors, on les voit dessiner les contours d'une discussion politique en menacant directement d'intervenir : "alors écoutez mes petits, maintenant ça suffit ! C'est terminé ! Bak hala konuşuyor !" Et les démocrates continuent à jouer les don Quichotte : "mais ferme-là nom d'Atatürk ! Occupe-toi de tes bombes !" Des bombes. En effet. L'on a apprit que certains des soldats tombés dernièrement ne l'étaient pas du fait des bombes posées par le cruel PKK (version officielle) mais par les officiers eux-mêmes. Histoire de "former" les nouveaux. Et la formation tourne au vinaigre. "Dommage collatéral" dit-on dans ces cas-là. Et on se tait. La faute au PKK, au moins ça passe toujours...


Dans une démocratie, comme on le sait par coeur, ce sont les élus de la Nation qui se réunissent, papotent, se disputent, s'embrassent et, in fine, votent. L'opposition n'est jamais d'accord selon le rôle qui lui incombe, le gouvernement encense tout ce qui émane de lui. D'accord. Mais en Turquie et dans d'autres pays, auxquels on accole mécaniquement la mention "en développement", les choses ne se passent pas comme cela. Ca serait facile. Ainsi, l'armée garde une tutelle. "Eh ben ?", "franchement, pour un pays qui se dirige à pas fermes vers l'Europe, c'est normal ?", "mais nous, nous sommes menacés par tout le monde, Kurdes, islamistes, libéraux, démocrates, on est forcé, valla !"


Il faut dire que le CHP (parti toujours considéré comme de gauche) et le MHP (parti toujours aussi nationaliste) ont tellement rugi que les militaires ont eu peur d'avoir l'air d'épauler le gouvernement AKP, fasciste-réactionnaire-révolutionnaire-islamiste, comme on le sait. Intenable. Même l'insinuation fait peur. Le Chef s'est donc dépéché de donner son avis; la masse se tut et ouvrit grandes les oreilles : "l'Armée rappelle qu'elle est garante de la structure unitaire de notre Etat et refuse toute concession juridique à des droits culturels collectifs. Stop." Et les "hommes politiques" du CHP et MHP de fulminer en liesse, chipant le youyou des Kurdes à l'occasion, "youppi, on referme cette phase de démocratisation, elhamdulillah...", "ouais, le CHP aussi se réjouit, le elhamdulillah en moins, laïcité oblige"...


Plus étrange est l'attitude de l'AKP. Son porte-parole a déclaré être de concert avec les propos du Général, "mais on a jamais dit le contraire, le Chef pense comme nous, nanik !" Si bien que tout le monde essaie de faire passer l'autre comme le véritable interlocuteur de celui-ci. Une chose est donc claire : les militaires ont encore une fois fixé ces fameuses "lignes rouges". Et le Chef a également décrété que la liberté d'expression ne devait pas être trop élastique; "la liberté d'expression ne saurait aller jusqu'à débattre de l'existence même de l'Etat."


"Une autre connerie" aurait dit un homme mal élevé. C'est que le Général n'a toujours pas saisi pourquoi des types décident un beau jour de "s'exiler" dans le tréfonds montagneux, mitraillette à la main. Réduire au silence; voilà le souhait. Et depuis 30 ans, voilà la politique. L'on connaît le résultat. La liberté d'expression est sacrée. Sauf pour les militaires. On les respecte plus lorsqu'ils se taisent. Et aucun respondable politique n'a, encore une fois, osé le leur rappeler; il faut dire que faire face à un homme armé requiert du courage. Et avoir du courage dans les moments de déchirement politique n'a jamais été un sport favori, en Turquie. Et les Généraux en sont ravis; "bon on a eu 6 morts, c'est rien, ils sont cons, ils ont mal oeuvré et voilà le résultat; c'est rien, notez : 'dommages collatéraux' "... Ecoeurant.

vendredi 21 août 2009

Remue-ménage

Le mois de Ramadan commence. Et le jeûne, avec. Les masses sont donc joyeuses. C'est la coutume, en tout cas. C'est "le sultan des onze mois" disent les Turcs. L'ambiance va s'en trouver changée. Rabougris la journée, pimpants le soir. Les "jeûneurs" vont, littéralement, en baver. Près de 15 heures sans une goutte d'eau; le plus difficile.


Les règles sont précises : pas de nourriture, ni d'eau ni de sexe du "matin" (environ 2h avant le lever du soleil) jusqu'au coucher du soleil; le fameux "iftar". L'instant où une fois éprouvé la souffrance du pauvre, l'on rompt cet état en remerciant Dieu de ses bienfaits. En mangeant. "Doucement, pas comme un bouffon !"...


Bien sûr, tout le monde n'est pas en extase. L'on jeûne par devoir ou par tradition. Certains arrivent à ressentir le souffle divin. Il est difficile de jeûner "pour de bon". Certains y arrivent; jeûner en comprenant son esprit : s'installer sur un nuage, ne serait-ce qu'un bref instant. S'enfermer dans son for intérieur. Se purifier.


Les émissions vont également commencer : "je me suis lavé les mains, suis-je toujours en jeûne ?", "mais oui voyons !", "j'ai bu de l'alcool sans faire exprès, quid ?", "oust !"... Et il faut manger cela, boire ceci, etc. Théologiens et médecins accaparent les écrans pendant un mois. Et l'on prend les imams pour des docteurs, à l'occasion : "j'ai de la tension, vais-je mourir ?"... C'est vrai que les théologiens aiment parfois consulter, aussi : "ne pissez pas debout, vous aurez des problèmes de prostate", "jeûnez et votre santé se porterait mieux", etc. Bon.

Ce sont les questions que les gens vont adresser aux professeurs de droit islamique, que j'attends. Tous les ans, l'on a droit à des perles : du genre "vous pouvez macher du chewing-gum", "attention à ne pas utiliser de dentifrice en vous brossant les dents la journée !", etc. Et certains de demander : "je peux m'installer à côté de mon pote qui fume et profiter de la fumée, hein ?", "on n'arnaque pas Dieu, dégage !". Un branle-bas de combat. Et les femmes posent invariablement la même question : "je peux jeûner quand j'ai mes règles, hocam ?" Il est vrai que les théologiens ne sont pas d'accord entre eux, on ignore donc, pour l'instant, ce que Dieu veut. Il faut une harmonisation des fatwas, à coup sûr.


C'est le côté formel, tout cela. Il faut surtout lire le Coran et les hadiths, nous avertissent certains hommes de religion éclairés. Avec des migraines, en plus. Quand on a faim, on a mal. Même ceux qui aiment lire sont à moitié assommés. Alors, on s'en remet au sommeil. Il fait chaud, on a faim, soif, on est exténué, rachitique. Il avait donc raison Bourguiba; il invitait les Tunisiens à ne pas jeûner afin de ne pas entraver le développement économique du pays... "Bon ça va, t'en a fait un camp !". L'on comprend du coup les indigents. Et l'on plonge notre tête dans nos mains liées. L'on saisit des choses. L'on vient d'atteindre la grâce, sans s'en rendre compte...

dimanche 16 août 2009

Sérénité

Tiens, encore lui; Cemil Ipekçi. Le célèbre styliste turc. Et homosexuel revendiqué. Quoique. Je me demande si les stylistes ou les modélistes ont besoin d'avouer leur homosexualité; l'on croirait qu'il y a une corrélation entre les deux états. Barbaros Şansal, Karl Lagerfeld, Yves Saint Laurent, Jean-Paul Gaultier, etc.; les gens de la couture fournissent, sans conteste, un bon contingent.


Ipekçi est connu en Turquie; un neveu de feu Leyla Gencer. Un conservateur, par-dessus le marché; à sa façon. Il est efféminé, tout le monde comprenait. Ou plutôt tout le monde savait puisqu'il le disait lui-même : "je suis un homosexuel conservateur". Et personne ne le bouda. Il y a quelques jours, il avait annoncé qu'il allait se fiancer; et la mère traditionnelle turque s'en était soulagée : "voilà ! comme ça, mon garçon, reviens au droit chemin et arrête de pervertir nos jeunes !". Résultat : il est en vacances avec... son fiancé.



"Tüh, Allah belanı versin" a dû sortir de la bouche de ceux qui ne s'y attendaient pas. Avec un "Sivaslı", en plus; Sivas : un bon coin phallocrate de l'anatolie. Un mâle. Imaginons qu'il tente une action en justice pour pouvoir se marier avec son jules; il serait capable. Les problèmes commenceront, évidemment. Car le "dégénéré" n'est bien que lorsqu'il fait profil bas dans les sociétés conservatrices. De l'exotique.

Il y a une profonde tolérance chez les Turcs; ceux qui ne ferment pas l'oeil de peur de se réveiller un beau matin dans un Iran bis, doivent se rasséréner, en réalité. La société turque est ainsi faite; pleine d'ambiguïtés : des machos qui baissent la tête à la première remontrance de leurs mères, des conservateurs qui savent fermer l'oeil de temps à autre, des kémalistes qui savent s'adoucir même en écoutant Cübbeli Ahmet Hoca. Le "ressort" de la société turque est fondamentalement bon; la Turquie n'a jamais connu un régime extrémiste dans son histoire et sa bénignité est proberbiale. Au 17è siècle, les prostitués homosexuels formaient un ordre professionnel dans l'empire ottoman et participaient aux manifestations impériales officielles...

L'on bascule, nous apprennent certains. L'on se dirige vers l'obscurantisme. Malgré les explications des sociologues, anthropologues et historiens, certains ne bougent pas d'un iota dans leur délire. Avec un Etat qui n'a jamais connu totalement la charia, une société qui n'a jamais sombré dans un intégrisme d'aucune sorte, il devrait être démodé d'avoir peur. Et les fantasmes des Turcs viennent d'être analysés par les chercheurs : sexe dans l'ascenseur, dans la voiture, dans la piscine, dans l'avion, onanisme, viol, sexe avec un Noir pour les femmes et avec une Slave pour les hommes, etc. Pas très canonique tout cela ! Ce n'est pas avec des dispositions telles que l'on risque de basculer... Ca tombe bien, personne n'a ni le souhait ni l'intention de le faire. Et ceux qui y croient toujours sont appelés à changer d'avis; vivre dans l'affolement nuit à la santé. Et au pays, surtout...

samedi 15 août 2009

Conservatisme, cas pratique

La cellule familiale est, comme on le sait, le noyau le plus cher pour un conservateur. Car elle engendre, éduque et encadre. Le cocon. Et les enfants foudroyés par les déchirures familiales peuvent avoir des orientations hasardeuses et donc néfastes pour la communauté. Société chérie !


Tout naturellement, les divorces posent donc problème. Pour tout le monde : le couple se déchiquette, l'enfant pleure et, évidemment, le conservateur se désole. L'idéal est brisé. Le gouvernement AKP, inconsolable, a décidé d'intervenir. La "direction des études sur la famille et la société", rattachée au Premier ministre, a décidé de s'intéresser de plus près aux divorces. Il n'est point homme plus intelligent que celui qui travaille dans les services d'un ministère, comme on le sait. En France, ils sont très doués; les énarques. Mais il est de coutume de les détester; la jalousie, un fléau.


Bien sûr, le nombre de divorces augmente. La "structure familiale turque" se désagrège; encore elle... Le remède a donc été trouvé : l'éducation des familles. L'on va donc préparer des prospectus sur les relations conjugales, la santé, l'éducation des enfants, la communication intra-familiale, etc. Salutaire. Et surtout, des leçons de consommation. La femme consomme beacoup, comme on le sait. Le mari se foule la rate du matin jusqu'au soir et la femme, dont l'activité journalière s'est résumée à faire une soupe, un peu de dentelle et beaucoup de palabres, dépense. La femme aimerait l'argent. La crise économique ayant frappé fort, elle n'arrive plus à assurer son train de vie. Et le mari qui ne veut surtout pas que sa bien-aimée sépare son lit (le grand fléau), s'échine encore plus; mais la réalité c'est comme un mur, la seule réflexion ne suffit pas à la mater. La femme, alors, quitte; "ma vie se résume à la serpillière et toi, tu ne fais aucun effort, je retourne chez papa !", "mais je t'aime", "on ne vit pas d'amour !"... La jeune épouse de Halis Toprak doit bien se sentir tout chose; son mari vient d'être déclaré officiellement en faillite... Jadis, une discussion avait enflammé la population; pourquoi l'homme est plus enclin à tout quitter pour vivre l'amour avec une femme de ménage alors que personne n'a encore surpris une femme riche s'enfuir avec son jardinier ? Le corps d'un homme riche est toujours succulent, en effet.


D'autres conseils pourraient également être donnés; comment satisfaire sa femme : "mais nan bovin, c'est pas comme ça ! Bon, allez va acheter de la glace, ça sera plus facile !"; comment satisfaire son mari : "je veux", "j'ai mal à la tête !", "je m'en fous l'islam dit que tu dois toujours être disponible même si le plat est au feu", "ah ouais, ose et tu verras !"... Un sujet sensible, évidemment. La relation forcée. Le viol. En Afghanistan, Hamid a trouvé la solution : désormais, il est officiellement interdit à une femme chiite de se refuser à son mari. C'est du juridique; et la peine est tout de même bizarre : privation d'aliments. La communauté internationale avait jadis protesté; puis Karzaï a dû déployer des trésors de séduction : "il y a les élections, je suis obligé de signer la loi", "mais c'est contraire à votre propre Constitution", "hein, qu'est-ce qui dit !"...


Et le ramadan approche; alors les imams, muftis, théologiens recadrent leurs calottes; "vous pouvez faire ça que les nuits bande de pervers !", "et au moment de l'iftar, je peux hocam ?", "mais bien sûr mon taureau !".


La direction concernée n'a pas osé parler du mariage arrangé, évidemment. Puisque les statistiques montrent que les couples ainsi formés connaissent moins de problèmes que ceux qui ont contracté un mariage d'amour. Les mères turques sont de véritables "chasseresses de têtes" : "tiens, celui-là est fonctionnaire, boulot garanti à vie, et t'auras de la considération", "ouais maman, tu dis vrai; il est comment ?", "très respectueux, il ne boit pas, il fait ses cinq prières, il fume c'est tout, qu'est-ce t'en penses, il est beau hein ?"...


Certains rouspètent : "On ne se refait pas, assurément. L'Etat turc ne fatigue jamais dans l'aiguillage. Un Etat qui, du haut de ses bureaux, dit aux gens ce qu'ils doivent faire, penser, dire, porter, etc. Une organisation qui entre désormais dans l'intimité la plus close", "mais c'est juste des idées, voyons, tu veux vraiment une claque !"... L'Etat conservateur est ainsi fait; l'Etat pose un postulat : le divorce est mauvais. Il veut l'ancien temps; celui où l'on était théoriquement heureux jusqu'à la mort. L'on vivait avec lui/elle par la force des choses. En France, le mariage n'est plus une institution, c'est un passe-temps. Le fruit d'un caprice. Et l'on divorce rapidement. Histoire de ne pas bousculer le plaisir des gens; de ne pas encombrer les cerveaux. L'individu est roi. Le XXIè siècle. L'un essaie d'apaiser les divorces, l'autre veut les freiner. L'Etat conservateur ne prend jamais acte; il dispute le terrain. Il devient partie. Et lorsque le conservatisme se combine au républicanisme, alors l'individu est complètement disqualifié; il dit liberté, on lui rétorque valeur, il dit Epicure, on lui renvoie Kant. Conservatisme et républicanisme, même combat en sorte, se rattacher à des hauteurs. Mais les cieux sont différents. Assurément.

samedi 8 août 2009

Commérage

Voilà bien un type bizarre. Non pas qu'il soit unique dans ses principes mais il détonne quelque peu. Le comédien Haluk Piyes.


Celui qui était boxeur dans une série. Mais la ménagère n'avait pas suivi; la boxe, rien de regardable. L'on veut une histoire, de l'amour, de l'eau de rose, des crises passionnelles. Elle a raison, la ménagère. Elle se projette dans ces fictions. Vivre par procuration, disent les spécialistes. "T'as préparé la bouffe ?", "mon Dieu, j'en ai marre !", "hein ?", "ça vient..." Les aventures étant interdits dans un couple normalement constitué; "classiquement" constitué. Alors l'on se passionne pour les comédiens et leur vie factice.


Donc le comédien Piyes, qui porte bien son nom cela dit, a refusé, au nom de ces principes, de bécoter avec la jeune fille qui tourne avec lui dans un film. Un homme de doctrine. D'autres fricassaient sans vergogne, comme on se rappelle. La scène fut osée, d'accord. Celle qui avait amené Kivanç Tatlitug et Beren Saat à feindre la "conjonction". Le CSA turc d'ailleurs, a dû intervenir pour calmer la populace. "C'est dangereux de montrer ça à nos gosses, ils rougissent !", "ouais d'abord, c'est quoi ça !", "ben tu zappes", "ah non alors !"...



Mais comme l'hypocrisie est reine en la matière, tout le monde s'était agglutiné autour des deux acteurs : "allez expliquez comment vous avez fait ?", "euh... bah en fait, c'est que c'est un peu comme chez tout le monde...", "oui d'accord, mais vous qu'est-ce que vous avez ressenti ?","bah les mêmes choses que les autres qui font ça...", "oui d'accord mais... allez avoue mon cochon, elle est belle hein !"... Beren Saat avait alors apporté une "précision" d'importance : et l'on apprit qu'un coussin avait été posé entre les deux; de peur que le gars s'amourache. Enfin, de peur que les réactions chimiques naturelles prennent le dessus.



Et une des plus célèbres actrices de Turquie, Müjde Ar, qui avait tourné dans la même série version 1975, s'en était presque scandalisée : "et si le coussin glisse, coco ! Hein ! Qu'est-ce que vous devenez du coup !". Bien sûr, l'on entend toujours le même argument : "tu sais théoriquement, tu es professionnel, donc tu ne dois rien ressentir, fais comme si c'était un tronc d'arbre". Un tronc d'arbre ! Beren Saat ! Un comédien professionnel qui écrase le naturel n'étant plus, à mon humble avis, un comédien. Mais le "naturel" dans les scènes torrides est gênant, cela dit. La pudeur naturelle.


"Pourquoi les animaux font ça à découvert et pas nous" questionnait je ne sais plus qui. Parce-que nous ne sommes pas des animaux, il aurait fallu lui répondre. L'intimité des gens est tellement passionnante. Pour tout le monde. L'on a été créé pour épier; envier. Tiens, un homme d'affaires, Halis Toprak, septuagénaire, a convolé en justes noces avec une "ado" de 17 ans (âge légal du mariage). Et depuis des semaines, la pression journalistique est à son comble : "pourquoi tu as épousé un vieux ?", "il t'appelle comment ?", "il te satisfait ?", "vous discutez de quoi ?", etc. La pauvre fille qui, à juste raison, a essayé de garantir son existence dans ce monde de beuh, est trop sotte pour trouver des arguments moins "intéressés". "Ouais, je l'aime, il me comble, et lâchez-nous d'abord !". D'accord. Connaître ses premières affres dans les bras d'un vieillard soufflé. Chacun ses extases...


Et c'est difficile de jouer avec quelqu'un, des heures, des jours, des semaines parfois des années durant, sans ressentir un commencement d'intérêt. Tiens, voilà que Bergüzar Korel et Halit Ergenç se sont mariés; ils jouaient ensemble depuis plus de trois ans dans une des séries les plus regardées, Binbir Gece. La série continue, en somme. Et ma mère est ravie, "ils sont tellement bien assortis !".


Et chacun attend la nouvelle saison d'Aşk-ı memnu, adaptation d'un roman qui date de 1900. "L'amour interdit" en français. Et les parents aussi attendent. Pour regarder. Le CSA veille. Pour dégommer. L'on connait déjà ses "considérants" : "considérant que les scènes contreviennent aux valeurs de la structure familiale turque..." Pour un roman qui date de 1900. Les adolescents aussi s'impatientent. "ouais, il est trop beau !", "elle est sublime !". "Sus kız ! Gebermiyesice !" dira sans doute la mère confuse. Et le père complexé appellera le CSA, les yeux fixés sur Beren Saat. L'on rougit, rien à faire. En théorie, du moins. La structure familiale turque.

mercredi 5 août 2009

Crêpage de chignon

C'est tout de même un drôle de pays, la Turquie. Le problème majeur du pays, la "question kurde", est en voie de résolution, nous dit-on. Tant mieux. La solution militaire, comme on le sait, ayant été un fiasco. N'en déplaisent aux militaires qui croient toujours avoir oeuvré pour le bien du pays depuis trente ans.


L'aventure commence. Un beau jour, le Président de la République, Abdullah Gül, a décrété : "un avenir radieux nous attend". Tout le monde attendait avec impatience. "Vas-y balance, M'sieur le Président, on attend". Les jours passent; le silence prend de l'épaisseur. Du coup, le Premier ministre a pris le relais; il a également dit des choses. Et s'est tu. Du coup, il a jeté le bébé au ministre de l'intérieur, le très morne Beşir Atalay, universitaire d'origine. Et celui-ci n'a pas trouvé mieux que de réunir un cénacle de journalistes. Des chroniqueurs pour discuter du problème. Et l'on dit que la liberté de la presse est malmenée...


En France, les journalistes sont souvent raillés par les "sachants". Un de mes professeurs de droit, le très sarcastique Jean-Marie Denquin, s'en prenait joyeusement à leur crasseuse inculture. Un journaliste. C'est vrai que le boulot nécessite de l'hardiesse. Discuter sur tout. Donc savoir tout. En France, les journalistes ont souvent une spécialité : relations internationales, politique, sport, etc. En Turquie, chaque chroniqueur est capable d'analyser les relations entre le Fatah et le Hamas avant de donner son avis sur "l'ouverture" aux Kurdes ou s'en prendre à la politique sociale du gouvernement. Du coq à l'âne.


Bien sûr, le MHP, parti de droite nationaliste, s'en tient au discours officiel, "nous ne voulons pas la paix, nous voulons les buter jusque dans les chiottes !". Devlet Bahçeli, le "gourou", a dit non. Point. L'on attend plus que les bastonnades reprennent dans les rues. Des nationalistes. "Allez s'te plaît, on veut régler le problème avec ton aide, viens, ouvre tes bras !", "jamais, vendus, nous ne voulons pas l'apaisement, nous voulons la guerre, oust !".


Et le Sieur Bahçeli sait crier, aussi. C'est connu, la masse aime ceux qui crient. Il est énervé. En colère. C'est donc que le gouvernement AKP "vend" le pays... Et l'on a peur pour sa santé; les veines jugulaires gonflent tellement que l'on a envie de pleurer. Le CHP, un parti qui, bizarrement, est toujours membre de l'Internationale socialiste, ne sait plus trop ce qu'il pense des Kurdes. Jadis, il ouvrait ses listes aux députés kurdes; aujourd'hui, il affirme ne pas s'en souvenir...


Bien sûr, toutes les options ne sont pas discutables : ni insinuer le fédéralisme ni prendre langue avec le "terroriste en chef" Abdullah Öcalan. Et le chef d'état-major des armées avait, jadis, décidé (tout seul, bien sûr) que l'Armée s'opposerait à la reconnaissance constitutionnelle de quelconques droits culturels. Voilà fixé un cadre. Certains ont même quelques difficultés à parler d'un "problème kurde"; "mais nan, j'vous dis, c'est une question de pognon, on leur file de l'oseille et c'est réglé". Les Kurdes, des gueux comme les autres, en somme. Une simple question socio-économique. Et leur langue, leur culture, leurs morts au nom de la raison d'Etat, par-dessus bord. C'est connu, l'on prend au sérieux que ceux qui sont présentables. Le dédain tombe toujours sur les "simples". Si les Kurdes étaient tous instruits, capables de défendre leur cause, et s'ils étaient plus modernes, blonds aux yeux bleus, on serait ailleurs. "Tu veux dire quoi, qu'ils sont rustres !". L'apparence oriente toujours l'attention, c'est tout. Ecouter Izzettin Doğan défendre avec brio les Alévis n'a pas la même saveur que tendre l'oreille à un "dede" lambda qui bredouille de colère.


Une entrave, à coup sûr. La Turquie est un grand pays. Bien sûr, l'on ne peut éponger les larmes des mères de soldats "şehit", comme il est coutume de dire. Ceux qui ont témoigné de leur foi pour la défense du pays. Un pays laïque. Mais bon. Disons, en plus profane, "morts pour la patrie". Il faut aussi prévenir d'autres détresses. Assurément. Régler ce problème. Un boulet.


Discuter. Ouvrir la bouche, quoi. Mais loin des disputes de harpies de quartier sordide. C'est en criant que l'on croit se faire entendre. Et si c'était faux ? Certains en sont aux baïonnettes, d'autres lancent des fleurs, d'autres encore se fâchent tout rouge. Les militaires n'ont pas encore donné leur "avis" sur ce dernier épisode. Il faut dire qu'ils ont préché sept ans pour un carême. L'on ne s'attarde donc pas trop. La question ne relève plus de la cour des grands.


Evidemment, il y a loin de la coupe aux lèvres. L'on pense, l'on veut, l'on désire passer à une phase supérieure. Celle de la réconciliation. De la reconquête, presque. Vouloir la paix, on a compris; c'est devenu un peu "élémentaire mon cher Watson". L'on sait au moins que l'on ne joue plus du pipeau. L'avenir sera radieux, disait le Président. Espérons. Et après tout, la démocratie n'impose pas de séduire les obstinés. Espérons que les séides seront peu nombreux. "Il ne sert à rien de parler de la vie à un cadavre" (Rûmi). Il n'est point de plaisir sans épines...

dimanche 26 juillet 2009

Sottiser

La Turquie compte beaucoup de démocrates. Heureusement. Et le pays se démocratise assurément, aucun doute. Mais lorsque c'est une équipe musulmane-démocrate qui tient le gouvernail, les esprits les plus malins se demandent si celle-ci ne tente pas de nous embarquer vers des horizons obscurs. Alors, les mesures de démocratisation apparaissent comme suspectes; il en fut ainsi lors de l'affaire du voile. Libéralisation par l'AKP signifiait contre-révolution. Et certains intellectuels formulaient alors cette idée singulière : "lorsque l'AKP se mêle des affaires de cet acabit, il est immédiatement suspecté, c'est donc le CHP qui peut régler ce problème car il ne saurait être soupçonné de vouloir entamer la République laïque". Attendre donc que le CHP arrive aux commandes. Aman Allah'ım ! Voilà une analyse politique. Patienter, donc. Seul le CHP peut bénir la démocratie. Une démocratie attentiste. C'est connu, dans les Etats partiellement démocratisés, l'on attend toujours la "maturité" pour se lancer dans la libéralisation politique. Histoire de préparer l'élite à des changements.


Et les bonnes mesures sont alors immédiatement stigmatisées; voilà que le Gouvernement islamiste-intégriste-réactionnaire dégomme une de ces discriminations fossilisées; c'est-à-dire celles qui heurtent le principe démocratique mais qui, dans le contexte turc, ne font gémir que quelques-uns. Parce-que très sensibles; le respect des droits de l'Homme passant alors pour incongru. Le fameux consensus, l'art d'obéir aux souhaits lèse-démocratie de l'élite kémaliste. Même la Cour constitutionnelle, jadis dans l'affaire de l'élection du Président de la République, avait affirmé, le plus sérieusement du monde, que la Constitution disposait que l'élection devait se faire dans un esprit de concorde nationale. Comprenez : Abdullah Gül ne devrait pas être élu; depuis, personne n'arrive à trouver le mot "consensus" dans le texte de la Constitution. Voltaire disait que "ce serait violer l'esprit d'une loi que de n'en pas transgresser la lettre en faveur des grands hommes". Les grands hommes étant, ici, les kémalistes-gardiens.


En Turquie, les lycées professionnels sont pénalisés dans le "concours" d'entrée à l'université; l'on estime que, bêtes qu'ils sont, ces lycéens n'ont rien à faire à la fac; ils sont condamnés à évoluer dans leur domaine. En réalité, cette mesure vise à empêcher les potaches des "lycées professionnels d'imams" de s'infiltrer dans les carrières autres que religieuses; devenir plus tard un haut fonctionnaire capable de renverser le régime, un cauchemar. Bien sûr, cette mesure discriminatoire a été abrogée par le Conseil de l'enseignement supérieur, organe indépendant du gouvernement; mais tout le monde sait que c'est ce dernier qui dicte les textes importants.


Evidemment, cette mesure a indigné les laïcistes; et l'ancien procureur général près la Cour de cassation, celui qui, comme on le sait, condense la connaissance de toutes les branches du droit (chose rare, il faut le souligner, les professeurs de droit étant eux-mêmes relativement incompétents dans les branches qui ne sont pas directement liés à leur sujet de thèse !), est encore en vedette; il dispense ses avis juridiques. "Allez au Conseil d'Etat, faites annuler ce torchon !", "ah ouais, tu crois qu'on peut ?","mais bien sûr, trouvez quelqu'un qui a un intérêt à agir et foncez, hadi göreyim sizi, aslanlarım !", "oh oh, yandan"...


Ces lycées seraient des foyers subversifs; et si ces lycéens choisissent de continuer leurs études en droit, en science politique ou en médecine, c'est une catastrophe. Des gens ayant eu vent de près ou de loin de Mahomet et de ses principes étant, comme on le sait, suspects. Il faut donc faire quelque chose; rétablir les discriminations, en somme. Une drôle de revendication : "nous voulons des discriminations ! Nous voulons des larmes ! Nous voulons l'interdiction de l'AKP !"... Effectivement, c'est reparti, M. l'ancien procureur ayant montré son index : "écoutez-moi p'tits coquins, la démocratisation est contraire à la Constitution, alors préparez-vous !". L'on attend plus que l'actuel Procureur de la République, celui qui lors du "premier" procès d'interdiction de l'AKP lisait des articles de journaux devant la Cour constitutionnelle en guise de "preuves", reprenne sa collection. Il veut sans doute prendre sa revanche; d'ailleurs, il a déjà commencé à programmer ses salves; celui-là même qui estimait que le développement économique était contraire à la laïcité...


Et les plus objectifs tentent de rappeller que les programmes de ces lycées relèvent du Ministère de l'éducation nationale; mieux, qu'ils sont identiques à ceux des lycées généraux. Des cours de religion en rab, c'est tout. Des lycées privés, en somme. "Peu importe, vous voulez entamer la République laïque, vous voulez nous voiler, nous brimer, nous islamiser !" Comme si le Premier ministre actuel et la quasi totalité de ses ministres n'étaient pas issus de ces lycées; "eh bien, nous avons donc raison, CQFD"... Miserabilis.


Il faut sans doute entamer une réflexion globale sur l'existence même de ces lycées d'imams. Une dissolution pure et simple a ma préférence. Ces lycées n'ayant rien de professionnels; même les filles peuvent y entrer; et personne n'a pu encore me montrer une mosquée dirigée par une "imamesse"... Il faut donc supprimer, évidemment. L'instruction religieuse doit relever de la sphère privée; c'est vrai que les cours coraniques sont interdits aux moins de 12 ans mais bon. L'enfant doit développer son esprit critique nous dit-on. "Oust !" a-t-on envie de crier. Tant qu'à faire, il faudrait créer des écoles où l'on retire les enfants à leur famille; on les rendrait vers l'âge de 15 ans. "Tiens, je te donne un robot, à toi de l'humaniser"... Et l'on sera content. Avec des adultes sans repères. Des "hommes nouveaux". Ca me rappelle d'autres régimes, moi...


La démocratie respecte les hommes bornés, à coup sûr. Des citoyens. Et personne n'a besoin de produire un quelconque diplôme pour voter. Quoique; en Turquie, ce sont des hommes instruits qui divaguent. De là à vivre en fonction de leurs rêves ne devrait pas être non plus un mode de gouvernement. Oui à l'expression de la bêtise, non à son imposition. Et si la bêtise s'emparait de l'électorat, pourrait-on penser, que faire ? Bah... rien. Les plus grands adversaires de la démocratie sortant parfois des urnes. Cette perspective est assez loin pour l'instant; le CHP ne décolle toujours pas dans les sondages. Heureusement, cela dit. Un tel parti "social-démocrate" aux affaires, serait la suprême bêtise. Une meilleure démocratie, c'est une démocratie sans CHP. Une bonne démocratie, c'est une démocratie avec un CHP dans l'opposition. Un régime avec le CHP à sa tête ne s'est jamais appelé démocratie en Turquie; il suffit de feuilleter l'histoire... Pardonne-leur Mustafa Kemal...

lundi 20 juillet 2009

Sabordage

La guerre des tranchées a repris. L'institution judiciaire turque est encore une fois au centre de la polémique. Le Conseil supérieur de la magistrature (Hakim ve Savcılar Yüksek Kurulu, HSYK) a décidé de venger tous ceux qui ont été "dérangés" à l'occasion de l'instruction de l'affaire Ergenekon; depuis une semaine, les magistrats qui y siègent et qui sont chargés des avancements et mutations sont en conclave. Extraordinaire. Une routine, en réalité. L'un est catapulté à Diyarbakır car trop veule, l'autre prend du galon car il défend à merveille les intérets de l'Etat et le plus poussiéreux regagne la Cour de cassation, histoire de terminer sa carrière en beauté.


Mais voilà que le HSYK s'est donné une autre mission : débarquer les juges qui dérangent l'Etat profond : les juges de l'affaire Ergenekon et ceux de l'affaire des charniers retrouvés dans le sud-est de l'anatolie et qui, à en croire les premières investigations, seraient le résultat des exécutions extra-judiciaires. Et les officiers de l'armée qui ont fait les cimetières bossus sont inquiets, évidemment. La fin de l'impunité. Et les juges de l'Ergenekon sont trop bouillants. Ils embarquent tout le monde. Il fallait donc étouffer. Ca tombe bien, un haut magistrat du HSYK est lui-même impliqué dans l'affaire Ergenekon... Ce même conseil avait, jadis, mit à la porte un juge d'instruction qui avait mentionné le nom du chef d'état-major de l'époque dans une ordonnance de renvoi; le Général était mécontent. Il fallait donc le dérider illico presto. Le juge fut révoqué...


Et voilà que le Président de la Cour de cassation vient donner une leçon de droit constitutionnel au Parlement. Le Parlement qui vient de voter une loi qui permet aux juges civils de connaître dans certains cas des affaires où sont en cause des militaires. Cette fameuse loi que le CHP a votée par mégarde. Et tout le monde a peur. Même les députés sont tout penauds; "p'tain, qu'est-ce qu'on a fait !" Evidemment, la Cour constitutionnelle est saisie, le CHP n'étant pas d'accord. Et quand le CHP n'est pas partant, tout doit s'arrêter.


Cette loi est, à en croire tous les juristes sensés, contraire à la Constitution. Ce n'est pas que la loi est mauvaise, c'est l'article de la Constitution qui est démodé. Une bonne disposition qui va certainement tomber à cause d'un mauvais article, tout cela au nom du positivisme juridique. Le juge constitutionnel applique le texte, point. Mais de là, à entendre le Président de la Cour de cassation qui n'a théoriquement rien à dire, sermonner le Parlement, voilà une bizarrerie : "la loi est contraire à la Constitution, il suffit de savoir lire, c'est comme le nez au milieu de la figure !" Le vice-premier ministre, Cemil Ciçek, l'a rappelé à l'ordre : "ta gueule !", "bah nan, j'ai le droit de dire ce que j'estime juste pour le système juridique, pfff !", "ta gueule !", "nan j'te dis, je déclare la fronde ouverte !"... Le voilà convoqué à la Présidence de la République.


Et voilà l'ancien procureur près la Cour de cassation, Sabih Kanadoğlu, qui entre en scène : "je m'adresse aux magistrats, cette disposition est contraire à la Constitution, alors appliquez directement la norme suprême et laissez la loi de côté, on s'en fout !". Quand le Sieur Kanadoğlu parle, tout le monde se tait; c'est qu'il a l'oreille des juges constitutionnels. Et les constitutionnalistes restent bouche bée. Tiens, voilà une nouvelle théorie; "à quoi servirait la Cour constitutionnelle du coup dans ton système si chaque juge de province peut déclarer une loi inconstitutionnelle ?", "on verra après, pour l'instant, on doit sauver les militaires"...


La justice se rend en fonction du client; alors on n'hésite pas à chambouler toutes les règles fermement établies et à user outrancièrement des "revirements de jurisprudence". Tiens, voilà que la Cour de cassation vient d'élargir le concept de "liberté d'expression". "Youppi", "doucement, doucement". La Cour a estimé que proférer des termes du type "caniche", "idiot", "con", "pitoyable" relevait de la liberté d'expression ! On aurait presque envie d'écraser une larme. Une Cour si libérale ! Mais voilà que l'on apprend que celui qui vient donc de perdre le procès n'est autre que le politologue libéral, Baskın Oran. Celui qui appelle à la reconnaissance du génocide arménien et qui défend bec et ongles les droits des Kurdes. Insulter un type de cet acabit, liberté d'expression ! Et les journalistes de demander à ces mêmes juges : "et si on vous insultait de cette manière, votre décision serait la même ?", "on verra après, pour l'instant, on sauve l'Etat unitaire"...


Un jeu, en réalité. Pas de doute. L'on joue à l'Etat de droit. Et ce même juge dira dans son discours de rentrée judiciaire que la justice est menacée par les politiques qui veulent la déstabiliser, l'idéologiser, etc. Et le Premier ministre assistera à la séance, les paupières tombantes comme à son habitude; ce même Cemil Ciçek sera sans doute dans l'assistance. Et il éclatera de rire, peut-être. Et nous, avec lui. Les juges se sont donnés pour mission de défendre coûte que coûte la citadelle; le régime, soit disant...


L'institution judiciaire est, comme on le sait, la plus noble des institutions. La plus sacrée. Elle assume une fonction divine, en effet. Assurer la justice. La justice terrestre, précisément. L'ombre de la véritable justice. Mais bon, un intérim nécessaire. Le désespoir s'atténue quand on sait que la Justice sera rendue, tôt ou tard. Bien sûr, ce sont des humains qui oeuvrent. Il faut donc s'attendre à tout; le charisme divin ne descend plus de nos jours, c'est ainsi. J'ai toujours pensé qu'il fallait changer la dénomination des cours de justice. Pour les appeler, cours de droit; avec un ministère du droit. A Assas, on avait reçu le prêtre-ouvrier rescapé de l'affaire d'Outreau, Dominique Wiel. Il donnait une conférence aux "futurs magistrats"; et comme je me prépare également au concours, faute de ne rien faire d'autre, j'étais venu l'écouter. Il était en colère, c'est le moins que l'on puisse dire. Et cette colère se décupla devant des magistrats en herbe. Il avait eu cette pensée qui vient tout droit d'un cerveau d'ecclésiastique : "je n'arrive toujours pas à comprendre au nom de quoi des hommes peuvent juger d'autres hommes". Très naïf, en réalité. Comment faire alors si personne n'assure "l'intérim" jusqu'aux grands procès de l'au-delà ? Aucune réponse. Pis, aucune réflexion possible.


Et pour être juge, il faut avoir des repères. Etre quelqu'un de supérieur aux autres. Vous allez les juger. Il y a du sacré, évidemment. Antoine Garapon disait : "c'est en termes de réflexivité plus que de souveraineté qu'il faut penser la légitimité du juge" (Bien juger. Essai sur le rituel judiciaire); car le juge, en prêtant serment, a accepté d'être jugé par Dieu. La fameuse justice de Cambyse. Ou de Salomon, celui doté d'une "intelligence juridique reçue d'en haut" comme le disait Jean Carbonnier. Et Saint-Paul n'apaise pas : "celui qui juge est sans excuse".


Il dit surtout : "bien juger réclame d'abord non pas tant une progression vers la décision qu'une régression vers ce jugement déjà là, ce préjugement, sinon ce préjugé". D'où le fameux bandeau. Lorsque la Cour constitutionnelle turque avait déménagé dans ses nouveaux locaux, l'opinion avait pu voir la nouvelle statue qui représente la Justice. Mais un truc clochait : elle n'avait pas les yeux bandés... Et tout le monde était content. On continue à jouer.


mardi 14 juillet 2009

Idiotisme

Nous revoilà plongés dans les ténèbres. La Turquie a eu peur. Un véritable attentat. Un groupuscule de primesautiers "éveillés" a voulu contrarier le concert donné par la pianiste turque de renommée mondiale, Idil Biret, au Palais Topkapı.


Le Palais impérial. Un lieu où se trouvent ce que l'on appelle les "kutsal emanetler", les objets ayant appartenu au Prophète : un poil de barbe, sa douillette, son empreinte de pied, la poignée de son épée, etc. Bref, un espace jugé (à tort ou à raison) sacré par la communauté (tout en sachant que l'authenticité de certains objets exposés est équivoque mais chut ! Ilber Ortaylı, le directeur du Palais, ne veut rien entendre...). Un concert dans ce haut lieu. Rien de grave. Un Palais, après tout. Mais ce qui a irrité ces troubleurs, c'est que la publicité de ce concert a été assurée par une marque d'alcool. La musique classique et l'alcool, voilà une composition qui en dit long sur le niveau des organisateurs mais bon. Nos compères se sont donc limités à brûler les affiches. Mais voilà : le feu rappelle des choses, en Turquie...

Et bien sûr, c'est la faute au Gouvernement AKP, islamiste, intégriste, terroriste, forcément anti-Lumières, un mélange de philistins et de bovins comme on le devine. Des policiers agressent des couples trop "rapprochés" dans la rue, c'est encore la faute au Gouvernement. Evidemment. Il a contribué à créer cette ambiance, nous dit-on. La pression sociale. Un peu du genre je suis tombé par terre, c'est la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau, c'est la faute à Rousseau. D'accord. Et lorsque la Turquie entière avait appris que la fille du Premier ministre "islamiste" prenait des cours de chant et de violon, ce fut presque l'indignation chez certains, "elle n'a pas le droit, dans notre scénario, elle devait être soumise car voilée !", "mais si j't'assure, joue ma fille !", "tu mens, elle devait être bête, obscurantiste, humiliée, captive !" Pathologique. Si si, certains ont eu l'audace de penser ainsi... Une révolution verte aux sons du violon, un orchestre et Abdullah Gül en chef d'orchestre, qui serait contre ?

Mais comme on l'a dit, les "sorties" de ce genre font peur, en Turquie. C'est que le passé est susurrant. La raison : les "événements de Sivas" comme on dit. En 1993, près de 30 personnes périrent dans un incendie provoqué par des criminels réactionnaires pour le coup, car agissant au nom de l'islam. L'incendie de l'hôtel désormais célèbre, Madımak dans la ville anatolienne de Sivas. Une horde d'écervelés avait pris prétexte de la présence d'Aziz Nesin, le fameux athée turque qui avait "osé" traduire les Versets Sataniques, pour semer le désordre et finalement provoquer la mort de dizaines d'intellectuels, chanteurs et artistes alévites. Le petit père Nesin s'en était sorti. Et l'ombre de cette séquence de l'histoire nationale resurgit à chaque fois que quelques bonhommes entament une manifestation aux cris d' "Allah'u ekber", Allah est Grand.

Bien sûr, l'on se désole. Pour Mme Biret. Pour l'image de la Turquie. Pour l'islam. Le feu et l'islam. Révolté de les voir toujours côte à côte. C'est que les gens les plus colériques sont également les plus incultes, comme on le sait. Une cervelle remplie dans la vacuité. Et ce sont surtout les "idolâtres de la forme" qui se convulsent toujours excessivement. Maladroitement. Parfois, criminellement. Comme si les musulmans manquaient de modèles. Il suffit de fermer les yeux; et de penser à ce que le Prophète aurait fait à cet instant. Et il aurait fait ce qui sied le plus naturellement à un homme bien élevé, intelligent et doté de raison car il était fondamentalement bon.


Visage sourcilleux ! Tout sauf islam. Il faut savoir suivre, assurément. Et l'on ne protège ni Dieu ni son Prophète, la machette à la main. Point n'est besoin d'escorte. On ne paladine pas en religion.

samedi 11 juillet 2009

Bricolage

Il s'en passe des choses du côté de la masculinité. Plus exactement du côté de sa "liqueur séminale". L'affaire des chercheurs, évidemment. Ceux qui, dès le départ, acceptent de blanchir sous le harnais; et qui trouvent un "truc" de temps en temps dans leur longue et austère carrière. Voilà une trouvaille de ce type : les Britanniques ont réussi à créer du sperme à partir de cellules souches embryonnaires. Ces fameuses cellules souches, celles qui incendient les relations entre le Pape et ses ouailles indisciplinés. "Interdit ! on ne joue pas avec Dieu !", "c'est toi qui le dis"...


Désormais, les femmes pourraient donc faire des bébés sans les hommes; sans subir leur présence physique. On arrive déjà à les faire pondre sans contact charnel, grâce aux tubes mais il faut toujours la semence d'un homme : la fameuse fécondation in vitro avec ou sans donneur. Dorénavant, finies toutes ces longues procédures, nous dit-on; il suffit d'avoir un embryon. Et comment a-t-on un embryon sans un homme, je n'ai toujours pas compris. Alors, les discussions ont repris de plus belle sur l'utilité des hommes : "ouais, de toute manière, un homme ne sert qu'à une chose, après, ils s'en foutent de nous !", "dis pas ça, j'ai besoin d'avoir un homme, il m'apaise, moins stressé, plus drôle; un homme, c'est mignon, nan ?".


Est-ce le souhait suprême d'une femme que d'avoir un enfant ? A lire les jurisprudences, la réponse est oui tant les montages juridiques sont sophistiqués pour pouvoir adopter, louer le ventre d'une autre, avoir le sperme d'un autre, etc. Et l'homme dans tout ça ? L'on dit souvent que les femmes sont celles qui désirent le plus l'enfant dans le couple. C'est comme ça. Elle veut procréer. Procréer, le mot est presque divin. Divine femme. L'homme suit.


D'autres scientifiques se bousculent également pour présenter leurs travaux; ainsi, l'on apprend que les femmes doivent se fier aux moches pour avoir des chances d'être mères. En effet, les moins beaux seraient plus dotés en spermatozoïdes; la science fait des merveilles. La belle et la bête. Les Adonis seraient trop "usés" à force de manger à tous les râteliers. Voilà que les Allemands disent autre chose : les bons danseurs font de meilleurs mâles. Car bien bâtis. A la recherche des mâles, nous assistons. Mais l'on s'y perd. "Lâche ton bossu ! La science a changé d'avis"...


Et les hommes alors, que préfèrent-ils ? La beauté, avant tout. Désolé, c'est comme ça. Les formes comme dirait le païen; "tiens, d'ailleurs, regarde ces types, ils n'ont pas honte, hein !"


Les femmes veulent des enfants, les hommes veulent des femmes, les enfants de leur côté vagissent sans cesse et veulent un sein. Leurs pères aussi d'ailleurs. Les homosexuels veulent devenir parents, les blonds recherchent des brunes, les bruns préfèrent les blondes. Et personne ne veut les "difformes". Cela tombe bien, les diagnostics prénatal et préimplantatoire permettent d'éviter les "erreurs". Un imbroglio. Et le Conseil d'Etat ne cesse d'avoir le mot "bioéthique" à la bouche avec cette rengaine aseptisée : "nous comprenons les familles en détresse mais on ne peut pas céder, c'est contraire à nos principes, vous savez ceux de l'indisponibilité du corps humain et de l'état des personnes, allez ma cocotte, c'est un principe"... Pour une fois que l'on a des principes là où il faut. In saecula saeculorum.


Il arrivera un jour où les couples se donneront rendez-vous à l'hôpital pour s'accoupler par tubes interposés; alors, on choisira la couleur des yeux et des cheveux. Et tout le monde sera beau et gentil, du coup. Et les maladies n'existeront plus. Et l'on vivra, longtemps. Et l'on aura beaucoup de bébés. Le Paradis se trouve dans les entrailles des mères, assurément... Mais du coup à quoi servirait l'amour, un paradis à lui seul ? Les scientifiques n'ont plus d'idées. Heureusement que j'ai un imam sous la main : "Je te dois enfin d'avoir acquis la certitude que les traités de jurisprudence se référant aux quatre écoles juridiques, ou les cinq ou les six, qu'importe, ne sauraient contenir cet instant d'illumination atteint par un homme et une femme dans l'intimité !" (Le Jour dernier, confessions d'un imam, Racha Al-Ameer). Trop théologique, évidemment. Ovide le dit mieux, lui, un pervers patenté : "Si tu veux m'en croire, lecteur, ne hâte pas le plaisir de Vénus..." (L'art d'aimer, Livre II).

jeudi 9 juillet 2009

Eloge de l'étiquette

Je ne suis pas prince; malheureusement. Mais l'on dit dans la famille que notre clan, les Dzassokhov ou Dzansokhta, a de la branche; j'ignore si c'est une fable que l'on s'invente pour estomper un éventuel complexe ou s'il s'agit simplement du ronchonnement d'une vieille famille aristocratique qui n'en peut plus d'être traitée comme les autres. "Bah si hein, regarde notre cousin était Président de l'Ossétie du Nord donc on est noble !", "euh... c'est quoi le rapport ?", "chez nous ça fonctionne par clans, si notre clan a été porté au pouvoir, c'est que c'en est un d'importance". Bon. Pourquoi pas, à la limite. Une noblesse sans soie ni domaine mais bon. Nous serions donc du bois dont on faisait les "beys".


En réalité, tout Ossète se dit noble. Pour retourner l'expression d'Ernest Renan, on peut dire que l'Ossète n'aime que le distingué, il ne sait faire que de l'aristocratique. Jadis, les critères linguistique et religieux étaient à la base de la civilisation grecque; chez nous, c'est la manière d'être, le droit du sang, la noblesse de l'âme qui prévalent. Car la noblesse s'acquiert par l'être, comme on le sait. Ni par le savoir ni par l'avoir ni par le paraître; quoique les nobles d'aujourd'hui attachent beaucoup d'importance à cette exposition, "regarde, je mange avec trois fourchettes et trois cuillères, qu'est-ce t'en penses ?". Et Madame la Comtesse de Rothschild publie sans arrêt, il faut lire ses remarques. Elle donne même des cours; aux rejetons des dictateurs africains et asiatiques... Les nouveaux raffinés...


Les incivilités, les privautés, le trop d'aisance sont strictement prohibés. Sont ou étaient, j'hésite toujours; aujourd'hui, ça s'atténue, "et puis ras le bol à la fin, je veux vivre, moi !" Bon bon. Mon père aurait été une bonne référence pour écrire un livre de savoir-vivre version ossète. Il y tenait beaucoup. J'ai toujours eu l'impression qu'il était bien le seul. Et nous, nous devions suivre; "allez papa, regarde les autres, ils sont cool entre eux; pourquoi nous, on a l'air d'assiter à un politburo !"... Une étiquette tirée au cordeau : on ne tourne jamais le dos à un plus âgé, on ne croise jamais les jambes, on ne met jamais les mains dans les poches, lorsque l'on sert de l'eau, on ne part jamais sans l'autorisation du buveur, il fut un temps où l'on ne devait pas s'asseoir sur la même longueur, alors on recherchait une chaise en face ou dans un coin à droite (jamais à gauche !), on ne doit évidemment pas s'affaler sur le fauteuil, on n'éclipse jamais un "sage" ni par la parole ni par un geste quelconque. Pour la salutation entre sexes opposés, on ne se touche pas, comme dans la bonne société française du 19è. L'évolution la plus marquante est celle de l'accompagnement à la fin des visites de nuit : jadis, celui qui recevait devait conduire son hôte jusqu'à sa voiture; ensuite, on s'est contenté de descendre avec lui mais sans dépasser l'entrée et aujourd'hui, on expédie planté au seuil de la porte. "Allez au revoir, oui oui, c'est ça, allez..."


J'avoue que la différence avec les Turcs saute aux yeux, moins orthodoxes, plus tranquilles, plus conviviaux. Chez nous, c'était la retenue. L'on ne plaisante jamais avec un "vieux". Et mon père était glacial avec nous en présence d'étrangers. Il faut de la rigueur. Il y a des "intégristes", aussi. Des brus qui n'adressent jamais la parole à leurs beaux-frères. Malgré mes supplications. Alors, on se met à établir un code de comportement pour saisir ce qu'elle raconte en dodelinant la tête, "tu veux quoi, hein, vas-y, il est aux latrines, il n'entend rien"... Autre anomalie quasi-disparue : le fait d'ignorer sa progéniture devant son propre père; mon grand frère était incollable devant mon père, combien même mon neveu pleurait toutes les larmes de son corps. La loi d'airain, cela s'appelle. Quand on pense qu'en Occident, les enfants en sont venus à appeler leurs pères par leurs prénoms...


J'ai l'impression que l'on est plus ossète que les Ossètes d'Ossétie. J'ignore s'ils sont toujours à cheval sur les principes "éternels". C'est le réflexe des minorités, sauvegarder jalousement et aveuglément leur plus particulière coutume. Ne pas s'assimiler. Les Ossètes ne sont pas assimilés en Turquie, ils sont intégrés. Le village de mon père ne compte aucun Turc. C'est comme ça. Et les Turcs des parages nous le rendent bien; nous sommes, pour eux, de la "semence russe". Nous, des Russes ? Ils ne savent pas les distinctions d'usage qu'il faut employer pour les peuples du Caucase. Tout le monde est Russe, pour eux.


Bien sûr, d'autres règles régissent les activités sociales; par exemple le mariage : la pratique ressemble beaucoup à celle de la société française du 19è : ce sont les parents qui demandent la main de la jeune fille, existe la pratique du trousseau, de la corbeille et de la dot (le "mihr", obligation islamique de verser une somme d'argent à la femme, et elle seule en fixe le montant); les fiancés peuvent se voir seul à seul mais ne peuvent loger dans la même maison (même si le mariage religieux a été célébré, on attend toujours le mariage civil). Et le sexe n'est jamais évoqué; "politesse oblige" comme dirait l'autre.


Je connais encore des familles où les unions mixtes font grincer des dents. Une peuplade de bêcheurs. La véritable politesse, c'est celle que l'on s'applique même en l'absence des tiers. Se sentir toujours épié; et donc être toujours "comme il faut". La politesse que l'on expose n'est rien d'autre que de l'hypocrisie en costume de bal. Et le cocasse dans tout cela, c'est que des gens paient pour sembler raffinés. Mais pour un Ossète fossilisé, la caque sent toujours le hareng... Rien à faire, des cas désespérés.

mercredi 1 juillet 2009

Changer de saison

L'on savait bien qu'il nous "baratinait"; Deniz Baykal, voyons, le chef du parti kémaliste. Un social-démocrate; depuis plus de 40 ans. Lui, c'est un homme politique ! Depuis 40 ans, il essaie d'arriver au pouvoir. Et à chaque élection, il s'enfonce. Mais il ne rougit jamais, il est "cool", au contraire; après chaque élection, il reste quelques jours cloîtré chez lui avant de faire une "déclaration". Toujours la même, cela dit : "notre parti entame une nouvelle phase d'affermissement". Un parti qui date des années 20. Il monte la pente depuis 80 ans. Et quand je dis que même galéjer doit avoir un code; une allure.


Monsieur Baykal avait déclaré, il y a quelques jours, qu'il était prêt à soutenir un projet de loi qui annulerait l'article 15 de la Constitution qui accorde une amnistie aux putschistes de 1980. Le Premier ministre, toujours aussi suspect, avait lâché : "nous n'avons pas la tête à la rigolade". Et l'ancien président de la Cour de cassation, le célébrissime et très écouté Sami Selçuk, avait, de son côté, fait part de son exaspération : "c'est une amnistie, comment un Etat peut-il revenir sur une amnistie sans perdre sa crédibilité !" Et le principal intéressé, le putschiste Kenan Evren, un nonagénaire, avait été on ne peut plus clair : "si le peuple se prononce par référendum sur cette annulation, je ne laisserais jamais les tribunaux s'emparer de mon cas; je me suiciderais !" A faire pleurer la ménagère. Un député, visiblement très remonté (mais quand ne l'est-il pas le Sieur Kamer Genç), lui avait lancé : "personne ne te tient"...


Et voilà que le Parlement a voté, à la sauvette, une loi permettant de faire comparaître les militaires devant les tribunaux civils (en Turquie, les militaires ayant leur propre juridiction, Cour de cassation et Conseil d'Etat compris); ce même Baykal s'est immédiatement révolté : "Jamais, vous entendez, nous allons saisir la Cour constitutionnelle, vous n'aurez jamais les militaires ! Laissez-les tranquilles !" Ecarlate ? Non. Toujours pas. Sa peau n'arrive pas à s'empourprer. C'est avantageux, cela dit.


Cette loi était à l'origine une proposition et non un projet; donc issue d'une initiative parlementaire. Et le clou, c'est que même les députés du CHP ont voté pour. Il faut dire que la séance s'est tenue à deux heures du matin. D'ailleurs, à un journaliste qui lui demandait si l'attitude de son parti n'était pas bizarre, un responsable du CHP répondit : "tu sais, la nuit, on est fatigué, la vigilance intellectuelle s'atténue, hein. Donc on a voté par mégarde". Voter par inadvertance. Un nouveau passe-temps... Heureusement que l'on est assuré que la Cour constitutionnelle censurera. Ouf.


Les militaires, de leur côté, sont mécontents; ils en ont assez d'être critiqués parce-qu'ils font leur boulot : des préparations de coups d'Etat. "Eh ben quoi alors ! On a le droit, nan ! Et la République laïque ! Atatürk nous l'a confiée, alors oust !" C'est vrai qu'une loi permet à l'armée d'intervenir pour sauvegarder les principes constitutionnels de la République. C'est comme ça. Et alors, on retombe dans les discussions interminables sur la place de l'armée dans une démocratie normalement constituée; et le gouvernement en a assez, il veut se focaliser sur l'économie mais les journalistes et le CHP ont peur de s'ennuyer, ce faisant. Alors, on a droit au choral périodique sur le rognage de la République. Tiens, en France, on vient d'apprendre qu'un officier de la gendarmerie qui a critiqué le projet de rappochement police-gendarmerie avait été convoqué au conseil de discipline pour avoir manifesté "une désapprobation claire vis-à-vis de la politique conduite par le gouvernement ". Comment de ne pas être jaloux !


A l'heure où Matthew Bryza reconnaît que la Turquie est une puissance régionale et qu'il n'est plus possible pour les Etats-Unis de faire pression sur elle, à l'heure où le ministre de la culture Ertugrul Günay en arrive à discuter indirectement de l'homosexualité avec Frédéric Mitterrand, à l'heure où l'on apprend que les hommes turcs les plus "sexy" se trouvent à Izmir et les plus frustrés au fin fond de l'anatolie, à Konya et à l'heure où la pimbêche nationale Hande Ataizi, déclare vouloir un homme comme Sarkozy, l'excès de "gravité inutile" est vraiment frustrant. L'on devient une société de plus en plus libre, on entend des paroles de plus en plus grivoises, on devient un modèle de société pour les nations arabes mais l'on n'arrive toujours pas à s'apaiser sur le plan politique et idéologique.


Il faut savoir passer à autre chose, vraiment. Il faut que certains hommes politiques soient politiquement liquidés. Qu'ils disparaissent du décor. On en a marre de vivre avec leur cauchemar. Vraiment. Et de dénoncer à chaque fois les mêmes choses. "Elle est folle Hande, Sarkozy, il est contre la Turquie ! Allez, on va la caillasser !"...

mardi 23 juin 2009

Vive la France ! Vive la République !

Voilà donc la logique poussée jusqu'au bout. La République française avait décrété, jadis, qu'il fallait soustraire les jeunes filles voilées à l'influence néfaste de leurs parents et frères; solution : les obliger à se dévoiler dans les écoles, collèges et lycées publics, histoire de les faire respirer un peu. Et après le lycée, le daron encore plus constipé que d'habitude, reposait gaiement le voile sur la belle tête de sa fille. Et tout le monde était content; on avait libéré les femmes au moins pour quelques heures...


Quelques parlementaires ont décidé d'aller un peu plus loin; ils vont créer une commission pour analyser la burqa, le voile intégral; la cage; le "sarcophage". Evidemment, ils ont immédiatement ajouté, afin d'éviter toute éventuelle bronca, qu'il ne s'agissait pas de discuter du voile classique. Il faut donc à nouveau sauver des personnes. En effet, les spécialistes nous disent que la majorité des femmes qui portent la burqa en sont contraintes et seules quelques unes la portent volontairement pour des raisons de "pratique radicale de la religion" comme dirait le Conseil d'Etat. Et le Président Sarkozy, le boute-feu de 2003, est également partant; "on pense aux musulmans et je voudrais dire qu'ils ont toute leur place dans la République; MAIS la burqa, c'est inacceptable; j'ai compulsé encyclopédies, Coran, recueils d'hadiths, dictionnaires arabes, dictionnaires d'étymologie, livres spécialisés, articles scientifiques, fait les prières nécessaires pour convoquer Mahomet dans mes rêves, rencontré les grands savants notamment mon pote Tantawi et j'en ai conclu qu'elle ne relevait pas d'une prescription religieuse; donc il faut l'interdire, cela va de soi". D'accord. Notre grand Mufti.


Cela dit, l'argument est mal choisi : a contrario, comme dirait un juriste, il ressort de ses propos que si la burqa était un signe religieux, il aurait pu être opposé à son interdiction. Le Président d'une République laïque a pu donc donner une fatwa : la burqa ne relève pas de l'islam. Avec quelle légitimité, personne ne le sait. La Cour européenne qui, comme on le sait, dit parfois des choses intéressantes sans forcément se sentir obligée de les suivre elle-même, estime que "le droit à la liberté de religion (...) exclut toute appréciation de la part de l'Etat sur la légitimité des croyances religieuses ou sur les modalités d'expression de celles-ci" (Manoussakis c. Grèce, 26/09/1996, § 47). Et je rappellerai, ayant consacré un mémoire sur le sujet, que les dissidents au sein d'une religion ont toujours le droit d'avoir une lecture différente des pratiques; cela s'appelle le pluralisme intra-religieux. Voilà pour la théorie.


Le postulat est simple dans l'islam, nous disent les savants : la femme est belle; très belle. Elle a été créée ainsi, elle attire. Les hommes aussi, évidemment. Mais la différence est que les femmes sont moins enclines à enquiquiner les hommes; on n'a jamais croisé un homme qui s'est fait violé par une femme. Quoique; l'on vient d'apprendre qu'une femme russe a "violé" dix hommes avec une méthode simple mais efficace : le somnifère. Mais ces braves n'ont pas porté plainte, évidemment. Quel homme en serait capable... Bref, la solution proposée serait donc la suivante : la femme doit mettre en avant non pas sa féminité mais son humanité. "Pfff, débilité tout ça, ça fait quoi si la femme met en avant sa féminité, tu vis où !" Rien, à proprement parler. Chacun son caractère. La religion n'est que conseil et comme Dieu connait sans doute mieux que quiconque ses créatures, Il ne fait que conseiller : ne vous faîtes pas "exploiter" par l'homme qui veut vous voir comme il le souhaite. Et cette conception n'a rien à voir avec une quelconque idée d'infériorité de la femme, au contraire c'est pour la préserver du regard concupiscent disqualifiant sa personnalité au profit de son "image". "Attends un peu mon cochon, on est pas des objets, nous !", "bah, aux yeux de l'homme, vous demeurez avant tout un corps. On est d'abord frappé par le corps, non ?" Freud l'avait dit, aussi : une loi de la nature... "Vous venez de quelle planète ?", "j'ai toujours était nullle en philo", "Et l'amour courtois, cela ne vous dit rien ?"


En réalité, la femme vit pour plaire; il suffit de jeter un coup d'oeil rapide, évidemment, sur sa vêture, tout est court et on n'a jamais croisé un homme sérieux porter un pantalon qui s'arrête au niveau de ses genoux ni une chemise dont le haut suit le contour de ses pectoraux. On n'en est pas encore là, en tout cas. Ce n'est pas qu'il n'a rien à montrer, voyons; ce n'est pas la "tradition", c'est tout. Alors que pour une femme, c'est normal; il faut voir un bout de sa chair; tout le monde ne s'habille pas comme Elisabeth Badinter, une vraie féministe pour le coup. Et comme par hasard, ce sont les femmes qui se maquillent; l'industrie du cosmétique ne s'en plaint pas. Et les pauvres hommes sont toujours "costard-cravate"; même en été. Le désir se mêle à l'imagination. Dans son élan, un imam assez réputé en Turquie, Mustafa Islamoğlu, disait : "le voile, c'est la première maison de la femme; et sa maison, c'est son deuxième voile" ou encore "en Occident, le vêtement, c'est la seconde peau de la femme, elle s'habille pour attirer, pour exciter"; il faisait naturellement un lien entre lascivité et viol. C'est son avis. La Suède vient de le confirmer. Une femme se croit moderne en s'habillant conformément au souhait de l'homme. Et l'homme n'aime pas tout ce qui n'en finit pas de se déployer, c'est connu. "Oh vraiment, t'en as fait des obsédés !"


Il serait également intéressant de former des commissions sur le voile des bonnes soeurs en leur rappelant que tout ça c'est de la farce, le turban des sikhs pour examiner ses répercussions sur l'hygiène publique (d'ailleurs il faudrait auditionner aussi le Premier ministre indien), le kesa des bouddhistes (le Dalaï lama est souvent en France, ça tombe bien), le kimono des japonaises, histoire de savoir si ce n'est pas difficile à porter et donc constitutif d'une discrimination. Ou encore demander aux Juifs de bien nous expliquer à quoi sert leurs papillotes et pourquoi les femmes portent des perruques. Il faudrait également incriminer le refus de transfusion sanguine, c'est pire que l'asservissement, c'est la mort assurée; atteinte à la dignité humaine. Et il faut s'interroger sur les boubous aussi, on s'y perd. Et former une commission pour discuter des livres religieux, enfin; histoire de les purger, certaines références ne siéent plus à l'air du temps... "N'importe quoi, qu'est-ce que tu racontes ! Tu mélanges tout !".


Et l'on continue de mélanger la laïcité à cette affaire alors qu'elle n'y est pour rien; même Jean Baubérot le dit, un Pape en la matière : "C’est moins un problème de laïcité que de sécularisation". Je continue à le clamer : ceux qui défendent âprement la laïcité ne le font que par couardise; ils détestent les religions, c'est tout. Or, ils peuvent invoquer d'autres notions; comme celle de l'intolérance, par exemple... Si seulement ils étaient un brin instruits... L'on n'arrive toujours pas à comprendre que rien n'interdit de se documenter avant de donner un avis. D'autres sont plus sincères; ils parlent d' "image de l'islam". Un travers de plus; comme si le musulman devait toujours se faire "bien voir" des autres; de nos hôtes, disons le mot. D'autres encore (évidemment s'agissant de l'islam, tout le monde s'empresse de chiper un micro pour s'exprimer) parlent de la pratique de l'excision et rappelle ainsi que la République peut ne pas tout respecter; burqa et excision dans le même sac. Et celui qui défend cet argument croit dire des choses d'importance... Le problème fondamental, c'est que les anti-religieux ont dévoyé le terme de laïcité; et actuellement, ils se disent prêts à défendre une République qu'eux seuls, en réalité, menacent avec leur délire obsidional. Point besoin d'être sociologue : interroger un "laïc" et demander ce qu'il pense des religions. C'est édifiant. Alors que la laïcité devrait être avant tout, la rose des démocrates...


La méthode est nulle; quel pourrait bien être le résultat d'une telle enquête ? "Allez, on interdit les burqas, enlève-moi ça, petite coquine","non, liberté religieuse !", "mince alors, celle-là la porte pour des raisons religieuses, allons demander à l'autre là-bas, elle a l'air d'être par trop soumise, allez viens"... Ca serait drôle, en réalité : "Bonjour Madame, police, nous aimerions savoir si votre mari vous oblige à porter ce voile, auquel cas la République va vous libérer, d'ailleurs, je vais vous étreindre, allez"...


Pour ma part, j'ai toujours pensé que la lutte contre les excès devait se situer au niveau de la jugeote; par le biais des instances religieuses (à elles de persuader) ou par le biais judiciaire, c'est-à-dire au pénal. Par la répression donc et non par la prévention qui, comme on le sait, amalgame et met tout le monde dans le même sac. Un peu de doigté serait le bienvenu, en somme. Et il faut se débarrasser de cette passion française : vouloir diriger les esprits. Notre religion civile. Mon credo : chacun son mode de vie. "Vas-y Obama, répète, for God's sake".

dimanche 21 juin 2009

La quille-2

C'est que l'on se modernise. L'on devient plus libre. C'est bien, parfois. La Turquie, comme on le devine, est un pays conservateur. De nature; rien à voir avec l'AKP. La fameuse anatolie traditionaliste. Et les sociologues qui ont fait leurs études dans les lycées privés francophones ou anglophones ou encore germanophones d'Istanbul croient à chaque fois qu'ils font escale en Anatolie qu'il y a une "pression sociale". Ils n'ont toujours pas compris que c'est un mode de vie fondé sur l'équilibre, la mesure dans les relations sociales et une certaine réserve nécessaire au maintien de l'harmonie du quartier. Mais bon, ils sont sociologues, ils savent sans doute mieux.


Ce conservatisme se ressent surtout à la télévision. Aucune image de sexualité ni de sensualité trop audacieuse. Une culture fondée sur l'inassouvissement. Les types qui s'embrassent furtivement, qui s'enlacent froidement ne choquent plus. D'autres scènes plus anticonformistes sont toujours mal en cour. Et c'est vrai que cela peut gêner; la structure familiale turque est unique au monde, à écouter le CSA turc.


Mais dorénavant, nous voilà dessalés. La série la plus regardée a terminé la saison avec une séquence torride.



Encore le célébrissime Kivanç Tatlitug et la bellissime Beren Saat. Son campagnon vient de la "larguer" d'ailleurs mais les deux jurent que cette séparation n'a rien à voir avec cette scène; "nous sommes modernes voyons, nous n'allons tout de même pas nous séparer pour des trucs comme ça, pfff !" C'est vrai que la jalousie est devenue une anormalité, de nos jours... Has been. Et les critiques n'en finissent plus d'accoler les superlatifs : "très bonne position", "les ongles sur le dos, très très excitant", "de l'art", "harmonieux", etc. Réussi, c'est vrai.

Et un autre Apollon, le comédien Burak Özçivit, a carrément décidé d'arrêter de jouer dans une série parce-que, Mademoiselle sa compagne, fait des crises de jalousie. Vraiment dur d'être beau. En plus rien de grave, quelques bécots standardisés. Mais bon, il est donc amoureux.


Et voilà qu'une autre célébrité pousse des soupirs à fendre la pierre : "tu sais quoi, ma soeur, c'est un conseil que je te donne, laisse ton mari aller voir ailleurs de temps en temps, ton ménage s'en porterait mieux, j'te jure". Il s'agit de la beauté nationale, l'éternelle "fille", toujours aussi sublime à 47 ans, Hülya Avsar. Une kurde, par-dessus le marché; comme quoi ce n'est pas une tare pour faire carrière.


Elle avait accepté les "cornes" un certain temps; mais bon, l'honneur reprend le dessus, elle a dû divorcer par la suite. Comme quoi les déesses ne font l'affaire qu'un temps. Même Angelina Jolie s'est fait cocufier, on ne l'a pas oublié. On n'y arrive pas, d'ailleurs... "Ah vous les hommes, vous ne pensez qu'à ça !"...


Bien sûr, les conservateurs en sont gênés; car le propre d'un conservateur, c'est de croire que le bien de la société est directement lié au maintien de principes que lui seul trouve bons. L'histoire de sauver les gens malgré eux. "Bah ma p'tite, et l'autre monde, tu y penses de temps en temps, c'est pour ton bien que je me démène, pouffiasse!"...


Nous étions en retard dans ce domaine; comme dans tous les autres domaines d'ailleurs. Mais l'on est tout de même loin des critères occidentaux; il y a quelques mois, l'on avait appris qu'une discrimination frappait les "mamelues" en Angleterre. En effet, les masses se sont effondrées en apprenant qu'un magasin vendait les "soutifs" les plus pulpeux à un prix supérieur; "et alors, c'est quoi notre faute !" a grondé la figure de proue de la contestation. C'est vrai que se faire payer le prix supplémentaire que nécessite la "rallonge" est un argument pour les vendeurs. Mais ça'l fait pas. "Vous êtes bien contents quand il s'agit de les admirer, bande de salauds, cornichons, voyous !" Nous avions également soutenu cette malheureuse; je remettai mon cornet à sa place qu'une connaissance me demanda d'admirer une poitrine plantureuse, seyant tout près. "C'est vrai que Dieu est tout puissant" me suis-je dit. "Arrête les prières, vieux, admire !" Le juge qui sera appelé à diriger le procès s'en pourlèche déjà les babines, à coup sûr...


Ca jaillit de tous les sens, l'on se sent aux nues. Une journaliste qui a posé "sexy" fait également jaser. Les grands du métier n'en reviennent pas, "elle était si belle, celle-là ?", "Bah regarde toi-même..."




Il fut un temps où les Turcs suivaient avec crainte les analyses de ces mêmes journalistes qui se demandaient si l'on devenait l'Iran ou la Malaisie; on basculait, c'est connu. Les plus crédules ont sans doute mieux compris maintenant pourquoi d'autres crillaient sur tous les toits que ces vaticinations n'étaient que de la pantalonnade. On se sécularise, tout le contraire. Elhamdulillah, cela dit, si c'est ça, la sécularisation...

Fêtes des géniteurs

Bien sûr, l'on nous impose, chaque année, ce refrain rabat-joie : l'amour des Pères ne peut se résumer à une seule journée; tout comme celui des Mères. Oui nous devons les respecter à chaque instant; les visiter et s'enquérir de leur bien-être. Bon. Promis.
Et un enfant est toujours ingrat; en tout cas il le devient pendant un certain temps. La période de la "dérive", celle qui s'étire de l'adolescence à la maturité pleine et entière. Lorsque le fils devient père, le père devient sage, c'est connu. Autant se gendarmer avec ses parents était une "connerie nécessaire", autant philosopher avec eux, passée la trentaine, serait une passionnante normalité. Un père parle avec un acteur qui, à ses yeux, reste toujours un gamin.
Evidemment, le père n'est pas aussi "sacré" que la mère. Il ne fait qu'assurer la vile "dépense" comme dirait Foucault. Un pur plaisir. D'ailleurs, je me demande si un homme se résoudrait à cet exercice s'il n'en retirait aucune saveur. Deux en un. Accessoire, sans doute. Mais une fois que le processus s'enclenche, primordial. Je ne suis pas père mais le mien était un formidable modèle pour comprendre la psychologie des pères. Je suis donc à mi-chemin entre théorie et pratique.
La mère, dis-je, est sur un piédestal, dans ma conception de la vie. C'est autre chose. La seule fidèle. Toujours subjective mais bon. J'avais lu une histoire : une fille très disgracieuse avait grandi dans la conviction qu'elle était très belle; sa mère lui rappelait à chaque fois qu'elle était la plus belle des filles. Et elle la crut. Mais peu à peu, à l'école, au collège, au lycée, elle se rendit compte qu'elle était loin de remplir les canons les plus élémentaires de la beauté. Elle en fut désespérée. Et très enfiellée à l'encontre de sa mère; la menteuse. Tellement malheureuse qu'elle préféra devenir aveugle pour ne plus se supporter; sa prière fut exaucée. Les premiers jours, elle était heureuse dans le malheur. Elle ne se voyait plus dans la glace. Mais petit à petit, cette infirmité la gêna dans la vie courante, elle n'en pouvait plus; et décida de se faire opérer pour recouvrer la vue, l'élément essentiel de la vie. L'opération se passa à merveille; lorsque le docteur lui tendit la glace et qu'elle se vit, elle tomba des nues. Elle était sublime. Affriolante. Le docteur lui avait donc fait une surprise en profitant de l'occasion pour faire une opération esthétique. Elle le remercia chaleureusement; le docteur ne comprit rien, il ne fit qu'ajouter : "nous avons juste fait une transplantation des yeux, c'est tout. D'ailleurs, c'est votre mère qui en a fait don"... Les yeux de la mère...
En Turquie, les parents sont à la tête de la pyramide; alors ils trônent à la maison. Dans d'autres pays, on préfère les envoyer dans des "maisons spécialisées" ou séparer les appartements. Car on aime la vie, avant tout. Alors s'occuper d'une vieille personne n'est pas un hobby. Alors, ils trouvent refuge auprès de leurs chiens et chats. C'est sans doute pour cette raison que l'on a eu cette formidable idée de leur réserver deux jours dans l'année; et séparés bien sûr, histoire de ne pas "subir" deux jours d'affilée. "Bonjour maman, tiens une rose, ça va ? Ouais ouais, allez, à dans deux semaines, on reviendra saluer papa aussi, là, on doit s'en allez sinon on va rater l'avion, on part en vacances, tu sais. Allez j't'embrasse..." Je suis peut-être trop fleur bleue. Il faut dire que l'on exagère toujours ce qui nous manque...

samedi 20 juin 2009

Turquie en gésine

L'Armée travaille comme un démon, tout le monde l'avait compris; mais pas à déminer la frontière turco-syrienne, que nenni ! Elle préfère sous-traiter, "ah oui oui, ça serait mieux, on n'a pas le temps, on peaufine d'autres plans"... Elle préfère réfléchir sur l'avenir de la vie politique et globalement sur le gouvernement de la Nation. Les militaires veillent. Et ils ne sont pas en reste par rapport aux mollahs, c'est clair; dans la méthode s'entend, évidemment. Dernièrement, le Général en chef pouvait ainsi déclarer que les militaires s'opposeraient toujours à la reconnaissance constitutionnelle de droits collectifs pour les Kurdes. Evidemment, ce type de déclaration ne jette personne dans les rues, on écoute. Sans broncher, si possible.

Depuis quelques jours, c'est encore le tohu-bohu. "Qu'est-ce qu'ils ont fait encore !" La routine, en réalité. Concocter des plans, des stratégies, des calculs. "Ah enfin, ils vont buter les terroristes ?", "doucement, tosunum !". Les terroristes sont toujours là, il n'y a pas le feu. Mais l'AKP aussi est toujours là; c'est long maintenant, sept ans. Trop. Il fallait intervenir. Voilà l'information : on a retrouvé chez un ancien officier reconverti dans l'avocature, un document qu'il avait préparé au sein de son service à l'état-major; il a planifié des choses.

Bien sûr, moi, je m'entête toujours à ne pas comprendre pourquoi ces esprits si féconds ne creusent jamais leur cervelle pour trouver les moyens d'éradiquer le terorisme du PKK. Leur métier, soit dit en passant. Alors donc, quel est ce nouveau plan ? Du classique : déstabiliser l'AKP de l'intérieur en activant les taupes et surtout s'en prendre au "mouvement Gülen"; mouvement impulsé par cet imam qui vit en exil aux Etats-Unis. L'homme le plus influent de Turquie, pourrait-on dire. Et même l'intellectuel le plus influent dans le monde selon Foreign Policy. Non pas qu'il soit figure de proue d'une quelconque troupe mais il a une bonne image, c'est tout; il est "moderniste" ("le voile, c'est un détail"), cultivé, presque romantique, adepte du dialogue des religions.




Et il accorde beaucoup d'importance à l'éducation d'où les innombrables écoles à travers le monde. Et le Turc moyen est fier de voir que de petits étrangers apprennent le turc et viennent chaque année en Turquie présenter leurs performances. Mais il gêne, aussi; il fait peur; c'est un homme de religion, il doit bien vouloir renverser l'Etat. Il est vrai que ses propos n'arrangent pas les choses; à un journaliste qui lui demandait s'il encourageait ses adeptes à filtrer dans la fonction publique en Turquie, il répondit : "personne ne filtre, ce sont des citoyens qui postulent". Trop subtil pour certains...

"Nan nan j'te dis, ce n'est pas moi qui ai donné un tel ordre !" va presque pleurer le chef d'état-major, de son côté; le général Başbuğ le Démocrate, sec comme un hareng qu'il est. Il fait la grosse voix, il n'en peut plus, "ça me révulse à la fin, arrêtez de dire que je ne pense qu'à faire un coup d'Etat !". Mais on n'arrive pas à le croire entièrement. Qui a bu boira... "Tenez vos langues et vos plumes, espèces de buffles !" a-t-il officieusement lancé à ses subordonnés trop turbulents.

Ca serait donc plutôt une junte qui ourdirait un tel projet séditieux. Nous en sommes habitués, il fut un temps où le chef d'état-major le plus démocrate de l'histoire institutionnelle militaire, le général Hilmi Özkök, ne mangeait pas à la cantine de l'armée; alors sa femme devait se réveiller tous les matins de bonne heure pour lui préparer ses mets préférés; et on voyait le général venir au camp en se dandinant avec sa gamelle. Comme à l'école. Officiellement, il était malade, il devait donc faire attention à sa nourriture; officieusement, il craignait un empoisonnement. Voilà donc pour une armée.

Bien sûr Baykal n'a pas immédiatement réagi; il ne savait trop que dire. Il faut rappeler que les incartades de l'Armée sont assez nombreuses, on ne sait plus comment réagir; c'est toujours difficile de se forcer à s'indigner, aussi... Mais pour une fois, il a dit des choses : "il faut immédiatement éclaircir cette situation et si besoin est, des têtes doivent tomber"; il n'a rien confirmé mais on a l'impression qu'il serait plutôt favorable à des démissions dans le haut commandement. "Ouha t'as vu !"

Et d'ailleurs, qui en est choqué ? La vieille mère au fin fond de sa campagne devant son rouet s'en fout comme de colin-tampon, le berger ne sait même plus comment s'appelle le chef du village et le petit paysan s'affaire à remplir ses piles de dossiers pour recevoir les aides que le Gouvernement distribue. La politique, c'est une affaire catégorielle. Chansons que tout cela !

Un nouveau gnon à la "démocratie", en tout cas. Les "plumes les plus autorisées" disent que la Turquie se trouve dans un moment des plus critiques pour le processus démocratique; d'autres sont plus réalistes, "allez au suivant !"; d'autres sont toujours sceptiques, "comment ! Et puis quoi encore ! Ces grands hommes ne vont tout de même pas faire un putsch !" Rien ne sera plus comme avant, fredonne-t-on, en général. L'histoire des lendemains qui chantent... Tabii yersen...

mercredi 17 juin 2009

Pataugis

C'était son tour; on l'attendait tellement, "Bibi". Il devait dire des choses, une sorte de réponse au faux grand discours d'Obama. Il devait rassurer, proposer, impulser. Il devait changer, nous disaient les officiels américains. Dire des choses plus sensées. Oublier un instant Lieberman, son ministre des affaires étrangères. Il fait peur Lieberman, il vient d'enterrer sa plus grande promesse de campagne, le mariage civil. Et il n'a pas rougi, évidemment. "Arrête de broncher !"


Un faux grand discours. Mieux, une farce. "Oui, nous vous aimons, chers Palestiniens ! Oui à l'Etat palestinien !", "p'tain, t'as vu comme il parle ! Bravo ! En plus, il ne bégaie pas, c'est donc possible de vouloir la paix !". Eh oui, d'ailleurs il l'a reconnu, aucun Israélien ne pourrait être partisan de la guerre. En avant vers la paix, donc.

Bien sûr, l'administration américaine qui s'est empressée de publier un communiqué, était aux anges, "c'est très bien, bonne nouvelle". Et Livni aussi est contente, "ah ouais alors, quel discours! " Et l'Européen aussi ne fait pas trop de grimaces, "acceptable"; seuls les Palestiniens et les Arabes sont contre; autrement dit, ceux qui sont les plus concernés...

Mais Bibi est intelligent; en réalité, c'est toujours avantageux d'être contestataire : à la première occasion où vous lâchez du lest, vous êtes immédiatement applaudi, personne n'osant rappeler que la promesse que vous venez de faire était une question sur laquelle on était déjà d'accord... Le problème est que dans ce conflit, on parle toujours de nouveaux départs. La vitesse de croisière n'existe pas; la subtilité de Benjamin, c'est d'avoir fait un immense bond en arrière. Et chaque petit saut qu'il effectue est perçu comme un "nouveau pas dans la résolution du problème".

Du pipo, disent certains. En clair : oui à un Etat qui n'a rien de défini; ni sa population (où vont les réfugiés ?), ni ses frontières (celles de 1967 ? et où vont s'arrêter les colonisations ?), ni sa capitale (Jérusalem ?). Et en prime, pas d'armée, "t'inquiètes petit, nous saurons vous défendre contre nous-mêmes !". Pour un Etat incapable de contenir ses colons, c'est une promesse... Un "foutage de gueule" disent les plus grossiers; mais seulement eux. Je déteste les grossiers...

Et les colonisations continuent : à Jérusalem-Est et en Cisjordanie; ça tombe bien, ça permet de raccorder ces deux bouts pour absorber toute la ville de Jérusalem. Et comme les colons sont en général les plus féroces, les plus bornés car les plus nationalistes, personne n'envisage de solution. "Ah non alors ! Comment veux-tu que je les déloge ? J'ai fait tant d'investissements, moi : infrastructures, électricité, eau, téléphone, etc., quid de ces dépenses ! Soyez sensés à la fin !", "bah, excusez-nous, on dérange, c'est vrai..." Un proverbe turc dit : "yavuz hırsız evsahibini bastırır", "un voleur doué est celui qui parvient à faire arrêter le propriétaire". Un art, assurément. "C'est à nous, nanik, c'est écrit dans la Bible, allez, allez..."

Et il veut aussi définir Israël comme Etat juif; quid des 1,5 millions d'Arabes musulmans et chrétiens ? "o bah ça va hein ! j'en ai marre de proposer des solutions, à vous un peu !" Mahmoud Abbas en a trouvé une pour les réfugiés de 1948 : réinjecter ces âmes errantes dans leur terre ancestrale, en Israël donc. Comme ça on n'est pas sorti de l'auberge. Un peu comme les Chypriotes grecs qui affluent vers la Cour européenne; et ils obtiennent gain de cause.

Et il fait appel aux Arabes, aussi Nétanyahou : "aimez-nous ! Reconnaissez-nous ! Je suis prêt à vous rencontrer pour papoter, appelez-moi, je viens !", "c'est ça !"... Ca s'appelle un processus de paix, officiellement. Il faut négocier, se disputer, se bouder pendant quelques jours, reprendre les discussions, etc. L'on discute, en général. L'autre veut simplement visiter les Arabes; pour boire du thé, peut-être. Des sémites, tout ça, des cousins quoi, c'est normal après tout.

Autre mauvaise nouvelle : Ahmadinejad s'accroche; avec des racistes, on entame un processus de paix... Peut-être qu'il ne faut pas régler ce problème; heureusement que Bibi n'est pas un responsable palestinien, cela dit, le boycott serait déjà tombé. C'est un élu israélien; "ils ne savent vraiment pas voter ces types, hein ! Ou ils font exprès ?", "je ne sais pas, je ne suis pas antisémite".

Pourtant, ce n'est pas moi qui l'ai dit : "Vous aimerez l'étranger car vous avez été étrangers dans le pays d'Egypte"... Tiens, comment interprète-t-il ce passage Ovadia Yossef, l'océan de sagesse des Juifs ? D'autant plus que ces étrangers ne le sont pas vraiment; un clou de plus... "Bah attend alors, je recompte ", "vas-y vas-y, on n'est plus pressé"...