mardi 30 septembre 2008

Fascistique

Comme dans une bonne dissertation juridique, commençons par une citation : Roland Barthes disait jadis que "le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est d'obliger à dire".
Sans transition, le Premier ministre turc, Tayyip Erdogan, nous a encore pondu une ire "tirée par les cheveux". Pour le plaisir de clouer. Le voici, maintenant, se draper dans les habits d'un mufti : aujourd'hui, c'est la Fête du Ramadan (du moins pour les Turcs, le CFCM ayant opté pour le mercredi) ou, en arabe, l'Aïd el-Fitr.

Les Turcs, spécialistes en acclimatation religieuse, parlent du "Şeker Bayramı" ou "Fête du sucre" (ou des sucreries) car on fait bombance. On honore les enfants; le rituel est bien défini : on téléphone à la famille, on rend visite aux plus âgés et aux malades, on salue les voisins et proches, on leur baise furtivement la main et on empoche un bonbon ou une piécette d'argent. Quand j'étais plus jeune, moi et mes petits camarades ricassiers, nous nous lancions à l'assaut des maisons; c'était mécanique, un peu comme le Bonjour, Merci, Au revoir des caissières : ouverture de la porte, sourire, phrase sacramentale "Bonne fête", main droite tendue, un petit baiser, sachet de bonbon tendu et ciao. Et le soir, c'était une nouvelle dose de goinfrerie avec notamment le "baklava". Un coma à la fin de la soirée; une fête, quoi. Un "remplumage", un mois disetteux (tout ça dans la théorie), un jour gargantuesque.

Bref, M. Erdogan a donc décidé d'imposer le qualificatif "Ramazan" en lieu et place de "Sucre". Pour éviter une érosion culturelle, nous dit-il. "Les laïques font ça pour nous enquiquiner, ne les suivez pas, oh les croyants, les païens sont à l'oeuvre, attention !". Les journalistes qui forment le vivier de laïcistes, ont élevé la plume, bien sûr : le spécialiste du bon parler turc, Hakki Devrim, n'y va pas par quatre chemins : "laisse la langue tranquille, occupe-toi de la crise économique !"; un autre le nargue : "tu sais quoi, M. le Premier Ministre, ma grand-tante, une ottomane, offrait même du liqueur, hahaha, alors, qu'est-ce t'en penses ?".

Il faut dire que l'ambiance dans le Pays se prête à ces sermonnades pour le moins saugrenues. La diva turque, Bülent Ersoy, arpente les tribunaux pour avoir osé dire : "si j'avais un enfant (elle est une transsexuelle), je ne l'aurais pas envoyé au service militaire se faire tuer dans les montagnes pour une guerre qui dure depuis des années", "comment peux-tu parler de cette manière, pouffiasse, ose et tu verras...". C'est une star, en Turquie; les militaires ont froncé les épaulettes mais peu importe; c'est Bülent la Gracile. Sa seule vêture fait trembler; et ses bijoux qu'elle aime s'agrafer, personne n'ose l'envoyer en prison, c'est de l'art. Et la faconde ! Même le juge a dû s'agiter.



Et que dire du credo scolaire récité par la gossaille turque : "Türk'üm, doğruyum, çalışkanım", "Je suis Turc, je suis droit, je suis travailleur". Depuis, ni l'indice de développement ni le PIB se sont améliorés... Tout ça au nom de Mustafa Kemal, ils nous l'ont chipé, c'est comme ça. "Chut! baisse la tête et récite". Le par-coeurisme, un molestage intellectuel. Mais des adeptes, il y en a. Je ne pense comme personne, j'en suis fier; je ne pense jamais la même chose, j'en suis encore plus fier. Les néo-fascistes en redingote sont légion et knout en main, bronchent : "j'ai raison donc pensez comme moi; allez, enlevez, c'est pesé !".

Les Turcs le disent bien : "et ta mère, elle est belle ?"; les Français ne sont pas en reste : "et ta grand-mère, elle en fait de la planche à voile ?". Joyeuse Fête, cela dit. Et bonne année pour les Juifs.

jeudi 25 septembre 2008

Empire

Les Russes boudent; personne ne veut leur donner raison. Seuls le Nicaragua et la Gagaouzie se sont empressés de reconnaître l'indépendance de ces deux beaux pays que sont l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud. Comme une comédie. Et les Russes savent bouder aussi; ils en ont l'art. Alors, c'est parti pour les chaises vides et les pieds de nez dans les enceintes internationales. La Chine se pétrifie dans ces moments-là, "réfléchis quand tu parles, bourrique, et le Tibet, et le Xinjiang, tes idées à la gomme, garde-les pour toi, vieux".
"Tu me soûles" ne cesse de répéter Condi à Sergueï. "C'est ça, ma belle, fais tes valises, je ne te sens plus" lui rétorque ce dernier. Il faut dire qu'il ne l'a jamais portée dans son coeur. Il est plutôt d'avis que Condi, pourtant spécialiste de l'URSS, vogue quand elle réfléchit sur la situation actuelle de la Russie; ce n'est plus l'époque de Boris, avec son joli nez de pompettes. Poutine a secoué le pays, depuis. Mais les Etats-Uniens bronchent aussi : boucliers, bases, les petits soins aux Géorgiens et Ukrainiens, crânerie en costume de bal, etc. Ca les exaspère, ils sont Russes.
D'autres dirigeants s'en étaient donnés à coeur joie : l'Argentine Kirchner, espiègle, a lancé : "alors, frère américain, c'est quoi cette formidable intervention de l'Etat de mémoire d'homme ? 700 milliards ! Et le marché ? Et la main invisible ? Hein, poltron".
Le plus radieux, sans conteste, est le Sieur Ahmadinejad, toujours vaticinant : "les piliers du système oppressif s'effondrent". Il a une tribune, il en profite. Avec une salve de critiques au sionisme aussi, évidemment. C'est un "must"; on ne peut pas comprendre la finance sans les Juifs, on ne peut donc comprendre le désastre actuel sans les sionistes. Shimon Pérès ne s'en indigne même plus. Même notre Président a dû balbutier quelques mots, éructant le classique "capitalisme régulier et régulé"; toujours cette manie de faire des jeux de mots.
Et on apprend, par-dessus le marché, que la Corée du Nord a décidé de se redraper dans sa dignité : "les Américains ne sont que des guignols, ils ont été incapables de nous retirer de leur liste, allez, on reprend tout...".
Les intellectuels soupirent : "ouais, ça y est, c'est le monde multipolaire, on s'éclate, la foire sera bonne, voilà bien des marchands"; les Américains sont en crise. Ils ont mis de côté leur trompette et ils ont entamé une profonde réflexion, en famille. Sans nous. Alors qu'on le sait, quand ils toussent, on s'enrhume. Les économistes le disent, je ne saurais inventer dans ce domaine. Je n'y comprends rien. Le Président Sarkozy est furieux; il en a marre, en réalité. L'autre incapable n'en a plus rien à cirer, il s'en va bientôt. L'intérêt pour les affaires du Pays ne peut se poursuivre au-delà de son mandat logiquement; sinon, à quoi bon le débarquer. Mc Cain non plus, un peu comme Mitterrand, il n'a jamais rien compris à l'économie. Mais lui, il est là; il doit promettre, il doit débourser, l'argent fait chanter disent les Turcs. On sombre mais on avait une gesticulation. La faute à Bush. Que dire du Premier ministre Erdogan, lui, économiste de formation : "ne vous inquiétez pas mes petits, pas de panique, rien à se reprocher, le FMI nous a bien garnis". D'accord. Ce serait même une chance pour la Turquie. Je l'ai dis, je n'y comprends rien aux arguties de l'intendance.
Ce que je sais c'est que multipolaire, ça nous fait une belle jambe; on est content, il y a d'autres pôles. Plus de contrepoids. C'est bien. Drôle de multilatéralisme : les cordons sont ailleurs, on trinque toujours. L'argent a son maître, multipolaire ou pas, à quoi bon ? Un brin de causette... Au plaisir ! Les miches de certains, entre-temps, font bravo. Je ne me laisserais pas convaincre pour un empire. Allez, la théorie de l'effondrement, pour une autre fois. A force de vouloir se convaincre qu'il y a des "émergeants", on va finir par enfoncer l'encensoir dans le nez des Russes, des Chinois, des Brésiliens et des Indiens, au grand rire... de l'Empire principal, Unicus Primus.

mercredi 24 septembre 2008

Histrionnerie

Ca y est, lui aussi s'est "dénaturé". L'ancien Président de l'assemblée nationale turque, Bülent Arinç. C'est un type de haute volée, conservateur patenté, un vieux routier de la politique. Il dit tout haut ce qu'il ne faut pas vraiment oraliser. Les laïcistes le détestent, donc. Lors des élections présidentielles, il avait émis la volonté d'élire, enfin, un homme pieux, de la trempe d'Abdullah Gül. "Rétracte-toi, chariatiste, comment oses-tu réclamer un Président pieux à la tête d'une république laïque ?", "j'ai le droit, non ?", "misérable, dis-le, tu veux fausser la République !". Depuis, Gül est Président et la République se porte bien...

A un agriculteur qui se plaignait des prix de vente du raisin cette saison, lors d'une réunion locale à Manisa, sa circonscription, il lui répondit sans barguigner : "tu mens, bouffon, vendu...". Les répliques au peuple ne sont certes pas les joutes les plus réussies des hommes politiques, sauf en période électorale; on sait caresser dans ces moments-là. Le reste du temps, on vient, on visite, on interroge et on repart sans écouter; écouter voudrait dire tendre l'oreille à des sons; et des sons, il y en a une kyrielle. Ce brave paysan avait cependant sa carte à l'AKP; un membre actif, les mains gercées à force d'applaudir; il s'est senti trahi : "c'est donc comme ça, hein ? Paltoquet !".

Bien sûr, pour un Occidental, poser une question à son représentant, c'est comme acheter du pain, c'est normal; d'ailleurs, les députés sont au petit soin dans leurs permanences : factures impayées, arranger un boulot, aider à se débarrasser du fisc, etc. La Déclaration des droits de l'Homme le dit si bien dans son article 15 : "la Société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration". Ne vous bousculez pas, il faut savoir comprendre ce texte, évidemment... Mais l'esprit est là.

Le respect de l'autre aurait suffit à modérer le ton d'ailleurs; pas besoin d'avoir une loi pour fixer les canons de la discussion. Jadis, le Premier ministre Tayyip Erdogan avait rustiquement insulté un autre paysan venu demander des explications : "alors, tes promesses, où elles sont, on a faim, tu as fait pleurer nos mères (belle expression turque qui consiste à insister sur le degré de la détresse)" et le Premier minsitre de répondre : "prends ta mère et tire-toi !". La France se torche toujours les yeux depuis le rabrouement désormais rebattu de Monsieur le Président à un type, il faut dire, pour le moins grossier : "casse-toi alors, pauvre con".

Les Princes de la politesse, il y en a : en Turquie, on cite souvent le feu Premier ministre Bülent Ecevit (jusqu'à ce qu'il ordonne de jeter dehors la députée Merve Kavakçi qui s'était présentée à l'Assemblée avec son voile) et le feu ministre des affaires étrangères, Erdal Inönü, le fils de Ismet Inönü, le compagnon de guerre de Mustafa Kemal et son successeur à la Présidence en 1938. Un flandrin; un politicien malgré lui. Toujours poli et toujours respecté. Enfin, Ismail Cem, un ancien ministre des affaires étrangères aujourd'hui décédé; la politesse portée à son plus haut niveau. En France, les parangons de la correction et de l'honnêteté en politique sont assurément le Général de Gaulle et Pierre Mendès-France.

Les gens de l'élite sont ainsi faits; le dédain est le corollaire de la fonction ou de la situation sociale. Et comme la fonction se tient désormais ad vitam aeternam, la condescendance tend à se gonfler de mandat en mandat. La solution est le non-renouvellement des mandats; une rotation là où il y a du pouvoir. La tentation du mépris vient d'un sentiment profond, celui de figement de son état : ayant approché l'autorité, le pouvoir et donc ressenti la prééminence et les louanges, les prônes et les exaltations s'ensuivent. La solution est facile à envisager pour ceux qui sont en politique, la liquidation démocratique, mais difficile pour les riches et les aristocrates; la hauteur ne se perd jamais, elle est imprimée.
Les imprécations sont d'un autre temps. En même temps, le respect de la dignité ne doit pas être une formalité, vu d'en-haut. Un ami me proposait d'imaginer une scène pour atténuer le sentiment d'injustice qui point dans ces moments-là : le scatologique; une besogne, nous dit-on, à laquelle même la Reine est astreinte. Les hommes sont vraiment égaux...

samedi 20 septembre 2008

Désenchantement

Le Premier ministre turc, Tayyip Erdoğan, n'en finit plus de sombrer dans le "délire". Il descend, c'est certain, il divague. Il était aimé pourtant, par les libéraux du pays, soutenu par les intellectuels, chéri par les laissés-pour-compte et admiré par la gueusaille.
Il dénonce de nos jours la lie du journalisme, celle qui avait osé parler de l'affaire de détournement d'une association caritative turque en Allemagne, réputée proche de l'idéologie de l'AKP. Il s'aliène ses soutiens traditionnels et c'est étrange. La colère bouscule tout ordonnancement.
Alors que les données de l'économie, nous disent les spécialistes, sont au rouge, le Premier ministre n'a pas trouvé mieux que de lancer à ses troupes le "conseil" de boycotter la presse du groupe Doğan, celui qui est censé attiser ses "mousquetaires" contre le Gouvernement. Vraiment pathétique. On connaît déjà cette musique. L'armée turque, par exemple, a établi un système d'accréditations; les journaux et chaînes de télévision par trop conservateurs ne sont pas conviés aux réunions d'informations et aux conférences de presse. Leurs questions orientées peuvent déranger. Encore une fois, double standard; personne ne se risque à élever une indignation de tempête. C'est l'armée. C'est officiel par-dessus le marché. Alors qu'il ne s'agit, pour Erdoğan, que d'une "invitation" pour ses partisans. La droiture commande une égale opposition, "oh la la".
Ils se dégrisent, les alliés : "On te savait plus démocrate" se désolent-ils; l'un d'eux se chagrine : "j'aurais préféré que la Cour constitutionnelle te flanquât une interdiction, on aurait recommencé le combat pour la démocratie, tu me déçois, bêcheur !". Un autre a déjà commencé les comptes : "alors, la sociologie politique nous enseigne que l'électorat ne forme pas un monolithe; d'ailleurs, il est prouvé que les électeurs ne sont pas des moutons. Ouf, allez arrête de viauper, rien de grave. Nanik". Il y a des taquins aussi : "tu crois vraiment que le peuple va cesser de regarder les séries de ces chaînes pour tes beaux yeux, oust !". L'ambassadeur de France, Bernard Emié a rappelé les classiques : liberté de la presse, liberté d'expression, liberté de l'information. Un message d'importance pour un Premier ministre qui, jadis, croupit en tôle pour avoir lu un poème... Les cassandres n'en espéraient pas tant : "on vous l'avez dit, bande de citrouilles, c'est un fasciste, allez, renversons-le, oh oh".
Erdoğan a brûlé ses vaisseaux, il s'aventure. Ses amis doivent lui susurrer : "une conscience pure est un bon oreiller, pourquoi tant de patatra ?". Les conseilleurs ne sont pas les payeurs, c'est connu, "ressaisis-toi, y a des élections bientôt". Les Turcs l'avaient toujours connu "rescapé" du système, "mal aimé" par la bureaucratie, un opprimé. Le zénith a l'air d'être franchi et à ce niveau-là, l'horizon est sans appel, ce n'est pas un plateau; l'oeil se compose un nouveau regard; la cause de cette gesticulation, peut-être...

lundi 15 septembre 2008

Sine curae

Le pèlerinage du Pape s'est ainsi terminé. Il est francophone et francophile, nous dit-on. Il est intellectuel, aride, sobre, timide, un bon théologien. Son Prédécesseur était plus "people", plus christique, aimant la foule et ses mouvements. Lui, droit sur ses bottes, prône un christianisme "conservateur". Il reprend volontiers l'antienne de Jean-Paul II, la thématique de la "civilisation de la mort".

Il m'a toujours semblé bizarre d'attendre d'une religion révélée une quelconque modernisation. Les sources de la Vérité sont taries, peu importe : "vas-y, balance, t'as le droit, Toi, T'es le Pape, change le dogme !". "Que désires-tu ?", "Des prêtresses et des prêtres homosexuels et moins de chasteté et moins de latin, on comprend rien...". Ca fait longtemps que l'aspect eschatologique ne séduit plus (ce que Arendt appelle "le seul élément politique de la religion traditionnelle, la peur de l'enfer"); on veut de la thérapie. On rappelle constamment au Souverain Pontife d'actualiser sa "fatwa" sur les moyens de contraception.

On lui demande de créer une nouvelle "lecture"; "allez va, on est habitué, c'est bien les hommes qui ont érigé cette religion, ne fais pas le puceau !". Saint Paul et les conciles, les conciles et toute la paperasse publiée de temps en temps. L'histoire de la Papauté, une véritable aventure. Comme quoi on sait interpréter quand il faut. Du type "clairvoyant pour découvrir et prudent pour couvrir" (Umberto Eco). Régis Debray, naturellement, le dit mieux : "Ce n'est pas le Christ qui a produit le christianisme, c'est le christianisme qui a produit le Christ". Personnellement, j'aurais opté pour l'arianisme si j'étais Chrétien, la Trinité, comprends pas trop : "un Dieu seulement pensé et élaboré par l’esprit humain n’est pas le vrai Dieu. Si Lui ne se montre pas, quoi que nous fassions, nous ne parvenons pas pleinement jusqu’à Lui. La nouveauté de l’annonce chrétienne c’est la possibilité de dire maintenant à tous les peuples : Il s’est montré, Lui personnellement. Et à présent, le chemin qui mène à Lui est ouvert. La nouveauté de l’annonce chrétienne réside en un fait : Dieu s’est révélé" dixit Benoît XVI aux intellectuels.

"Ca remugle tout ça, les fondamentaux sont intangibles d'accord mais ceux créés par l'Homme et vendus comme venant tout droit du Ciel, on peut les modifier nan ?", "Renégat, n'bronche pas ! Rendez Gloire à Dieu en toute circonstance", "allez, allez, il nous donne la leçon, il se déplace, lui, entre-temps, dans des carrosses qui font rougir le Christ", "tais-toi, misérable, tu te crois qui pour nous lancer des invites comme ça ? Son premier moutardier ? T'occupe pas de la calotte du pape". Sa Sainteté, en pantoufles, n'a même pas écho de ces jacasseries. Il prie, lui. Pour nous tous, d'ailleurs. S'il y a bien deux hommes qui sont les plus universels, ce sont le Président des Etats-Unis et le Pape. Des Personae communes. Et d'ailleurs, les deux ont le même destin : ils sont seuls dans leur stratégie. Ils ont une mission.

Allez, sois beau et tais-toi. L'Eglise ne tient personne en laisse, elle donne le la. Une différence qui a du mal à se creuser un sillon dans la cervelle de certains : au lieu de supplier les religieux de renégocier avec Dieu et d'obtenir une suppression de certains péchés, il faut, peut-être, s'interroger : essayons d'être apostolique : "niye bu telaş ?", "pourquoi cette inquiétude ?", "why this worry ?", "warum diese besorgnis ?"

samedi 13 septembre 2008

Les "chambardeuses"

Alors que le Président Sarkozy multipliait les étreintes corporelles et idéologiques au "Très Saint-Père" au grand dam de Jean-Luc Mélenchon, la rumeur courait sur la conversion de son fils, Jean le Cadet.



Il est presque de coutume, pour un homme passionné, d'embrasser la religion de sa dulcinée avant d'obtenir sa main. En l'espèce, le "fils du président" a, apparemment, refusé de s'y plier. J'ignore si les parents juifs ont un égal souci de la confession de leur gendre que les dabes musulmans. Les règles qui régissent l'entrée au judaïsme sont déjà assez alambiquées; chez nous, on connait la coupure : "il n'y de Dieu qu'ALLAH et Mouhammed est son Prophète". Les Juifs forment le "peuple élu", les nouvelles adhésions se font avec parcimonie, c'est normal.


Les filles musulmanes convoitées par des Français chrétiens ou agnostiques ou indifférents (rares sont les Juifs et les athées) appuient sur la chanterelle avec une certaine fierté : "tu dois devenir musulman". L'interlocuteur, déjà concentré sur la "nuit de l'amenée", ensorcelé par la beauté qu'il contemple, se fait grave. Le simple désir d'aller "plus loin" avec sa bien-aimée le fait entrer dans la "oumma". C'est comme ça, l'homme est ainsi fait, il chérit sa femme et ses principes... Je n'ai jamais entendu quelqu'un "négocier" à ce stade. On ne saurait faire boire un âne s'il n'a pas soif. La réponse est rapide donc fragile : "Aucun problème". Et on est content, un musulman de plus. D'ailleurs, la pratique religieuse n'est pas le souci de l'instant.


Des cas de conversion dans mon entourage, j'en connais un paquet. Un ami Chrétien, du type "culturel", se lamentait : "je l'aime, fais chier [sic], je suis prêt à me convertir pour elle; j'envisage même la circoncision". D'accord. Les "railleurs" (benêts ou racistes) parlent d'un "baptême au sécateur". Je l'ai convaincu que la théologie musulmane ne l'imposait pas aux convertis. Il était content : "j'peux être opérationnel ?", "mais oui mon brave". Mais le doute, c'est un fléau. Il n'était pas convaincu, il ne voulait surtout pas faire les choses "à moitié". "L'amour est enfant de bohême, il n'a jamais jamais connu de loi"...


Une amie Française me suppliait de faire du lobbying auprès de la mère de son jules, turc et musulman. Son argument était, dans sa logique, implacable : "Je vais devenir musulmane et d'ailleurs, je veux que ce soit ma belle-mère qui m'initie aux règles islamiques". Doucement, malheureuse ! Il faut déjà savoir si elle, elle en sait des choses.


Une autre connaissance avait décidé de franchir le pas mais il avait fait les choses à l'envers : il était devenu musulman par l'étude; la crème des convertis. Une adhésion "authentique", pas "imposée" ni "invitée". D'ailleurs, on nous apprend que "les motivations de conversion [à l'islam] sont plus liées à des valeurs morales et spirituelles qu'à des motifs politiques ou conjugaux" (Le Monde des religions, mai-juin 2008, N° 29, p. 8). En clair, tout ne se fait pas dans la perspective du lit... Depuis, il recherche une dame.


En France, la nation ne s'émeut pas lorsque l'un de ses enfants quitte la religion traditionnelle. "Ca m'en touche une sans faire bouger l'autre". En Turquie, c'est un drame national. Même les plus modérés se désolent. Un mannequin, Tuğçe Kazaz, avait ainsi fait pleurer les chaumières en son temps. Sa famille l'avait rejetée. Elle avait épousé un Grec et s'était convertie à l'orthodoxie. Les théologiens, en choeur, l'avaient suppliée de reformuler la "shahada" et de retourner au bercail : "hep hep, on ne part pas comme ça, reviens !".


L'avenir d'une religion prosélyte se trouve dans l'action des femmes. Pas de doute. D'ailleurs, j'ai la faiblesse de penser que les femmes sont plus "disposées" que les hommes à percevoir les sirènes de la métaphysique. Et l'islam ne cesse de les honorer : "le meilleur d'entre vous est celui qui est le meilleur envers sa femme"; "la clé du Paradis se trouve sous les pieds des mères". On comprend la problématique : la sincérité en toute chose. En religion, les révolutionnaires sont des femmes. Dirigez, dirigez, rares sont les pensées qui vous encensent. "N'ayez pas peur !"...

mardi 9 septembre 2008

Les chiens de garde

Ils croisent le fer, ça y est. Le Premier Ministre Erdoğan et le magnat de la presse Aydın Doğan, celui qui est réputé renverser les gouvernements qui gâtent ses intérêts.





L'affaire est, dans sa présentation, simple : une association caritative turque à coloration islamique a manigancé en Allemagne; la presse liée à cet homme d'affaires insiste depuis quelques jours sur ce scandale. Cette insistance incommode fortement le Premier Ministre car l'un des responsables de l'association a déclaré lui avoir remis des fonds. Fidèle à son tempérament, il rugit et se met à "balancer" les desiderata de Doğan concernant un terrain à Istanbul. Doğan l'aurait acheté, jadis, à seulement 250 millions de dollars car frappé d'une interdiction de construire; maintenant il veut bâtir des résidences et sollicite donc "l'aide" du Premier ministre pour une modification du plan d'urbanisme. C'est connu, les dirigeants aiment faciliter les affaires des entrepreneurs. La lutte contre le chômage est une croisade. Le hic, c'est qu'entre-temps, le prix du terrain a été multiplié par 10. Bonne technique...


L'affaire surgit tout droit du réquisitoire du juge d'instruction allemand. Ce n'est qu'une allégation. Peu importe, il fait la manchette. L'affaire du "Ergenekon" n'avait pas trouvé grâce aux yeux de ce groupe de presse : "voyons, on ne peut pas fonder une manchette sur des potins !". Maintenant, c'est possible. Pour notre gouverne.


Aydın Doğan, un type qui fait fantasmer; celui-là même qui recevait le Premier Ministre Mesut Yılmaz en pijama devant la presse. Sa fille est la présidente du MEDEF turc. Il est puissant. Doğan a lancé à l'endroit d'Erdoğan après les révélations sur ses machineries : "dictateur, tu fais du chantage !", l'autre lui a répondu : "je vais tout dévoiler sur tes affaires", "vas-y, j'n'ai rien à me reprocher", "bouffon, sangsue", etc.


Le Premier Ministre se targue souvent d'avoir mis fin aux combines de certains industriels, de lutter efficacement contre la corruption et la prévarication. Le hasard fait que ces sombres histoires jaillissent, en ce moment, de son propre parti. Une théorie de ragots ? Jadis, quand les deux dinosaures Erbakan et Demirel jouteaient à qui mieux mieux, Erbakan avait fait ce constat amer : "bugüne kadar söylediği herşeyin tersini yapması nedense kendisinin kaderi oluyor", "c'est son destin que de faire le contraire de tout ce qu'il a dit jusqu'alors". Plus on combat l'hydre, plus il riote outrageusement.


Son attitude dans cette séquence n'est pas des plus démocratiques ou simplement des plus matures. Prendre à parti un patron de presse du fait des écrits de ses journalistes n'a aucun sens. Le CHP, rompu aux déclenchements de crise, se dresse sur ses ergots : "c'est du financement illégal, l'AKP s'est fourvoyé". Il défend le Patron. Un journaliste turc l'a bien rappelé : tout ce qui fait plaisir à Baykal désole le peuple, c'est ainsi ("bu şahsı memnun eden her şey milleti mükedder ediyor" Turan Alkan). Le Premier ministre fredonne la même chanson depuis quelques jours : "on a coupé ses rentes, c'est pour ça qu'il miaule; le malfrat, sa technique est claire : calomnie, il en restera une trace !". Il sort de ses gonds et attaque bille en tête; c'est son tempérament. On dit souvent pour le railler qu'il est "Kasımpaşalı", un arrondissement d'Istanbul pauvre mais riche en "kabadayı", sorte de frimeur fruste mais néanmoins intrépide. Un fanfaron. D'ailleurs, il ne s'en excuse pas, ça fait "peuple". Il a raté le coche, l'agitation trahit toujours. Quoi ? Une faute ou une injustice, là est bien le problème.


Rien à se reprocher le Sieur Doğan ? Il dit lui-même qu'en tant que chef d'entreprise, il a toujours quelque chose à demander à l'Etat et qu'il n'hésite pas à solliciter les officiels pour ses diverses activités. Bien. Mais c'est un patron de presse, en même temps. Il nous déclame de "l'indépendance de la presse". Raté.


Le juge européen ne se formalise pas trop de l'honneur des "rescapés" de la presse : les hommes politiques doivent faire montre de tolérance même si ils sont accusés de menteurs et de manipulateurs (Almeida Azevedo c/ Portugal, 23/01/2007). La base factuelle et le débat d'intérêt général disqualifient toute légitime aigreur. "L'homme politique s'expose inévitablement et consciemment à un contrôle de ses faits et gestes" (Oberschlick c/ Autriche, 23/05/1991). Son seul mérite est de savoir mener sans esclandre la caravane. C'est vain : les juges ne savent pas encore comment protéger l'individu de la presse, ils sont toujours "au 18è siècle". L'Etat, voilà l'ennemi ! Le quatrième pouvoir reste "hors du droit". Pierre Bérégovoy nous l'avait démontré en France.

dimanche 7 septembre 2008

Déscolastiser

Les Turcs ont joué au football contre les Arméniens. Chez ces derniers. Ils ont gagné. Bien sur, loin de moi l'idée de faire une analyse footbalistique. La rencontre a drainé plus de journalistes politiques que de commentateurs sportifs. Et comment ! Toutes les pointures ont fait le déplacement.

Le Président Gül avait accepté l'invitation de Sarkissian. Un pays qui ne reconnaît pas votre intégrité interritoriale, un Pays qui vous accuse d'avoir commis un génocide, un Pays qui occupe les terres d'un Pays frère. "Allez, on fume le calumet ?", "non, non, ça va aller comme ça", "allez", "mais non ! t'es bouché à l'émeri ou quoi ?"

Les remontrances ne se sont pas fait prier. Les nationalistes ont régurgité les mêmes salades : le CHP et le MHP font les panturquistes : "mais comment oses-tu ? Les Arméniens occupent les territoires de nos frères azerbaïdjanais !". Les Turcs n'en veulent pas à plus de 80 %. "Jamais, aussi longtemps que la mer restera capable de mouiller une coquille; les footballeurs, d'accord hein, mais pas le Président; s'il y va, c'est un traître ! Ils vendent la Turquie à l'encan, les cabots".


Les nationalistes de l'autre bord respirent la même effusion antipathique. Petrosyan boude. Ils veulent un truc de ce genre :



Ou au moins :


Pierre Vidal-Naquet écrivait : "La mémoire n'est pas l'histoire, elle choisit, élimine par pans entiers les moments dont l'idéologie impose l'élimination, annule le temps, gomme les évolutions et les mutations (...), l'historien cherche au contraire à retrouver les faits sous les mots, la réalité sous les souvenirs, la vérité sous le mensonge ou la fabulation". Cette citation peut valoir pour les deux parties.

Le CHP (parti dit de gauche) ne veut rien entendre : "nan, nan et nan, le dialogue ne fait pas partie de notre programme". On le croit volontiers. Le MHP (parti de droite nationaliste) critique la tournure "officielle" de l'événement : "Les lampistes, d'accord mais pas le Président !". Or, le "leader éternel" du MHP, le défunt Alpaslan Türkeş dit le Başbuğ (= leader, commandant) n'avait pas hésité à rencontrer Petrosyan en catimini à Paris en 1993 pour améliorer les relations des deux Etats. Un vrai nationaliste. Bien sûr, les bornés n'ouvrent pas trop l'oreille en général; alors on leur explique l'antiquité des relations turco-arméniennes : on commence avec Manzikert, l'aide des Arméniens; on évoque la prise de Constantinople, encore les Arméniens; la défense de Canakkale, encore et encore eux; et que dire de Agop Martayan, le spécialiste et le réformateur de la langue turque, celui qui avait été invité par Mustafa Kemal en personne pour remettre de l'ordre à cette langue (d'où son surnom de "Dilaçar", "celui qui ouvre la langue").

Certains proposent, comme des fautifs soucieux d'effacer les traces du forfait : "allez, on oublie tout et on s'embrasse mais on oublie tout, hein, c'est-à-dire que moi, je m'engage à oublier ta félonie lors de la Première Guerre mondiale, ne t'excuse pas, mon brave !". L'Edit de Nantes qui, comme on le sait avait tenté d'apaiser les conflits religieux, avait une belle phrase : "la mémoire de toutes choses passées (...) demeurera éteinte et assoupie comme de chose non advenue". C'est beau. Mais un peu fort. D'ailleurs, le Président Gül a offert à son homologue un vase de Mevlana sur lequel figure cette pensée : "Kusurları örtmekte gece gibi ol" : "Sois comme la nuit pour enfouir les défauts". Un commencement...

D'autres ne cachent pas leur joie : "T'as vu, ça ressemble au match de ping pong entre les Etats-Uniens et les communistes Chinois. En 1972. Ou comme Sadate et sa visite à Jérusalem" Les références sont altissimes. Comme des Grands. D'ailleurs, les délégations se rencontrent en Suisse. Des contacts indirects comme les Israéliens et les Syriens. Visiblement comme des Grands...

Hrant Dink parlait au sujet de la Turquie et de l'Arménie de "deux peuples proches mais deux voisins éloignés". Il suffit de trouver le joint. C'est un grand pas. Il faut applaudir. Les Turcs avaient proposé une commission indépendante formée d'historiens pour qualifier les "événements de 1915". L'Arménie avait refusé. Personne ne nie les crimes, c'est déjà ça. Ils achoppent sur la qualification juridique. Le Président Gül est passé à côté du Mémorial. Ni gerbe, ni geste, ni parole. Une prière aurait suffi. Le contraire aurait été tout un poème...

mercredi 3 septembre 2008

Rengeinard

Alors que Kadhafi empochait une coquette somme de son ancien colonisateur italien au titre des déconvenues causées à l'époque (200 millions de dollars par an pendant 25 ans soit 5 milliards de dollars), il nous apprenait également qu'il en avait ras le bol de la corruption qui sévit dans son pays. Transparency International s'époumonait : "corruption kills development".

"Ca va, ça va, préparez les louches !" a-t-il ordonné, pimpant qu'il est avec sa batterie de cuisine. Il a donc décidé de supprimer les "administrations", les voleuses. Quoi de plus simple ? La "Grande République arabe libyenne populaire et socialiste" devient, par la grâce de son Guide, libérale. Il a déclaré : "puisque vous vous plaignez toujours, bande de gueux, je vous file l'oseille, démerdez-vous !". Désormais, l'Etat va assurer le service minimal : les affaires régaliennes (affaires étrangères, défense, justice). Les mouvements de bassin ne se sont pas fait attendre, "oh, oh"; les Libyens le croient.

La gabegie et le péculat sont des fléaux. Les dirigeants africains ruminent avec empire la même antienne : "On vous aime, on fait tout pour vous, allez rigolez un peu, on va vous étreindre". Les greluches et paltoquets gommeux contrastent avec les âmes larveuses du Pays. Les rejetons des dictateurs sont toujours fringants. Comme un théorème. Les associations qui luttent contre les détournements de fonds publics s'en étaient pris à Omar Bongo et sa marmaille, le satrape du Gabon, celui qui se fustige le crâne en comptant ses maisons, appartements, hôtels particuliers et voitures de luxe. Bien sûr, la justice n'a d'autre ressource que de "classer". C'est un chef d'Etat, voyons. Les enfants de Mouammar, celui que Dieu a garni en âges, n'en finissent pas de remplir les pages sérieuses des journaux. Avec leurs esclaves. Les fils de tyrans sont condamnés au farniente : Hannibal Kadhafi, Nicu Ceausescu, Vassili, Brahim Déby, Faisal Wangita, Marko Milosevic, etc. En Suisse, si on remue certaines délégations diplomatiques, on en serait abasourdis. Les diplomates des pays pauvres se justifient : "Bah nan hein, redonne mes domestiques, comment veux-tu que je les paie avec ton code du travail, j'y comprends rien moi, ferme les yeux". Au Liban, les domestiques préfèrent le suicide. On s'échappe de cette manière. On rend l'âme, ça va plus vite et c'est garanti...

Bref, la corruption n'est pas que matérielle, une véritable gangrène. Et la dénonciation doit être mesurée. Quand je vais en Turquie par voie terrestre, les raclettes bulgares, sébile en main, réclame toujours un "çorba parası", littéralement "un sou pour se payer une soupe", une rapine. Les diplomates turcs, alertés, n'ont pas osé heurter davantage l'honneur bulgare. Une crise diplomatique pour nos beaux yeux, non merci.

Le fin mot de l'histoire : la démagogie. "Promesse des grands n'est pas héritage" dit un ancien proverbe. On ne se refait pas. Et il a de la chance, lui; personne n'ose lui corner les oreilles.

samedi 30 août 2008

Du bon usage de Mustafa Kemal

Il est presque naturel pour un policier municipal de frapper un marchand ambulant, ("işportacı", "street seller"). Personne ne s'en offusque en Turquie. L'économie souterraine. Le "molesté" chante toujours le même refrain : "ne me fais pas ça Abi ("frère" en turc), j'ai quatre gosses à nourrir, je t'en supplie". Les représentants de l'ordre restent mécaniques : coups de pied, culbutage, insultes et chambardement de la charrette à fruits et légumes. Les plus "zélés" optent également pour l'écrasement; et rient comme des païens.

Un épicier qui s'entêtait à vendre de l'alcool après 23h a reçu la visite des "mercenaires de la Mairie"; à Keçiören, un "arrondissement" d'Ankara, là où habite précisément le Premier Ministre : quelques baffes, chemise déchirée, vendeur malmené, et silence. Sous les fenêtres du Premier Ministre le "chariatiste". Personne n'en a parlé; Son Excellence des Etats-Unis, Ross Wilson, s'est, bizarrement, enquis de la situation de ce pauvre hère. Les journalistes se sont réveillés.

Un imam nous avait raconté dans son sermon du vendredi que jadis sous le Grand Mustafa Kemal, on frappait les gens pour qu'ils aillent à la mosquée; comme en Iran ou en Arabie Saoudite. Ebaubis que nous fûmes, nous n'avions pas demandé ses sources. Les imams ne prouvent jamais; de l'encombrement inutile. Ca me paraît toujours louche mais il est difficile d'exhumer des choses sur Atatürk. Une légende urbaine ?

Le Gouvernement est conservateur; il n'a pas à s'en excuser, évidemment. Dans cette affaire, il fait le lambin alors que d'autres échafaudent : "allez, on le sait, ce sont les fieffés larbins, je te l'ai dis, on devient l'Iran, bouge ton derche !". Interdire la vente d'alccol après une certaine heure n'est pas une ineptie mais de là, à flageller le vendeur ! c'est un scandale. Une atteinte à son intégrité physique. De l'inacceptable. "Arrête de faire le goy, dis-le, bien fait, ça t'apprendra, hérétique". Une pensée qui traverse la petite cervelle de pas mal de gens; j'en suis convaincu.

D'autres infatués justifient comme ils peuvent : "mais, c'est de la provoc' tout ça, réglé comme du papier à musique, ouvre les quinquets". Le Ramadan commence; il est de coutume de ne pas manger, boire, fumer, s'embrasser en public. Les restaurateurs n'ouvrent que pour le "iftar", le repas du soir, où l'on se goinfre pour bien rappeler que la faim, visiblement, ne peut être que le lot du pauvre. Il est difficile de troubler cette osmose sociétale; une journaliste avait osé, un jour, critiquer l'appel à la prière qui retentit cinq fois par jour dans toutes les mosquées du Pays, parfois en harmonie parfois à la débandade, si bien que la symphonie se transforme en carrousel. "J'en ai marre, avait-elle rouspété, tous les matins, à 5h, on me dérange". Elle s'est vite calmée.

La chanteuse très très célèbre, Sezen Aksu, avait elle aussi critiqué un muezzin, "il détonne", "ah bon ?", "bah oui", "mais on s'en bat, il ne chante pas, il appelle", "oui mais il nous fait peur, enfin, si son boulot, c'est d'appeler, bah, c'est raté". Comme elle est connue, le Diyanet se rafistole un cornet acoustique, elle a de l'oreille, on veut son avis. Le fidèle doit sautiller de nuage en nuage pour venir à la mosquée; pas se réveiller comme le rescapé d'un bombardement.

Revenons aux classiques; en ce moment, une vidéo de Mustafa Kemal a été introduite dans le site de la Présidence de la République, celle où il s'adresse au peuple américain, avec ce joli langage qu'aujourd'hui, personne ne comprend (malheureusement). Il nous dit : "Türk milleti tab'en demokrattır". "Le peuple turc est, par sa nature même, démocrate". Un schème. Et c'est au nom de cela qu'il faut condamner ces agissements. Avec vigueur et franchise. "La civilisation est par nature une oeuvre lente". On a découvert la septième flèche du kémalisme. Libre d'en abuser...

mercredi 27 août 2008

Clopin-clopant

Décidément, c'est un phénomène; même Le Monde en parle. La série turque, Noor et Mohanned dans la version arabe, Gümüş en Turquie.


Une de ces séries que l'on suit fièvreusement. Mon père la détestait; des séries où l'on affichait crânement des "rapprochements" corporels ne pouvaient que le rebuter. La vieille école. Non pas qu'il fût obtus mais la simple pudeur. C'est comme ça. L'influence d'une version bridée de la morale. Ca me semblait bizarre d'ailleurs car en plus d'être musulman, "modéré" dit-on aujourd'hui, il avait tout de même du sang ossète; et les Ossètes n'ont jamais eu la prétention d'être des adeptes de la sacristie; l'absence de la phallocratie les a conduits à la modération tous azimuts. C'est connu, le degré de piété augmente à mesure que gonfle l'animosité envers la féminité et son ressort principal, le risque d'embrasement.

Les Turcs sont plus libres, sur le plan des moeurs, que les Arabes. La série n'est donc pas aussi étrangement accueillie; certes, les scènes de tendresse sont mesurées, un torse nu par-ci, une chemise de nuit par-là, on est loin de la "déraison" des séries latino-américaines. De la tendresse; la scène d'un lit un peu froissé, des têtes échevelées, etc. Le "suggéré". Mais jamais d'ébats. La scène de Ivo di Carlo enlacé à Milagros fait toujours rougir la ménagère. Depuis, on a introduit le système de la signalétique "interdit aux moins de ...".

Les imprécations s'épanchent : alors que les téléspectateurs se reposaient les doigts de pied en éventail après une rude journée (de travail pour les hommes et de palabre pour les femmes), retentit le bruit des muftis : "c'est de la fange, misérables, fermez-moi cette pouffiasserie, contentez-vous de vos partenaires. Parpaillots !". Un ponte religieux d'Arabie Saoudite a même décrété que ce genre de visions ne seyait pas au mode vie imposé par ALLAH et Son Prophète.

Les sociétés musulmanes sont, en général, raides du fait même de la gravité qu'impose la religion (d'où le vagissement des laïcistes en Turquie) et il est difficile de se construire une personnalité; de celle que l'on retrouve ailleurs : épanouie, stable, apaisée. Je connais la rigueur : mon père voulait absolument que l'on observe les règles de conduite qu'impose une bonne éducation ossète : déférence pour les anciens, étiquette en guipure, l'art de prendre la parole et surtout de la rendre, l'art de présenter un verre d'eau, l'art de marcher, etc. Un mode nécessaire, d'accord mais parfois étouffant. Heureusement, ces rituels ont été purgés. Tous les gestes mentionnés perdurent mais on est à la coule. Et mon père n'est plus. Et les Sages deviennent eux-mêmes de plus en plus libéraux, "et puis flûte, on n'a qu'une vie !".

Bref, un moment de plaisir devient un combat de fatwas. Le grand blond fait fantasmer; techniquement, il est difficile de se partager les chefs-d'oeuvre de la nature. Les femmes seraient en transe, à en croire les chroniqueurs judiciaires, les demandes de divorce explosent, la faute à Kivanç Tatlituğ, la faute à Songül Öden... mais les naissances aussi, on se bouscule à l'état civil, "Noor et Mohanned, note, note...". C'est vrai que le fait de divorcer pour une "image", une "icône", un type trop éloigné des canons de l'arabité désole les religieux. Ils savent eux, le désir est le père de tout dérèglement. Et cela n'entre pas dans le contrat de société : Sourate 24, versets 30-31 : "Dis aux croyants de baisser leurs regards et de garder leur chasteté (...) Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté (...)".


"Les gueuses, elles s'enflamment si vite... c'est vrai qu'il est pas mal, hein ?" peut-on se bercer, "elles ne font que se rinçer !" peut-on se berner. En tout cas, elles font jaser le monde entier, et ce n'est pas si mal dans un domaine où l'on s'y attend le moins. Les regards se mêlent, torves ou de merlan frit.

"L'oeil n'a qu'une quantité d'éblouissement possible" nous apprend Victor Hugo. La satiété n'existe pas dans ces contrées. Le "soft" déclenche monitions. Mais, c'est comme ça, ce n'est pas sans rime ni raison dans leur weltanschaaung, gardons-nous d'exporter nos indignations. "D'abord, à quoi ça sert les mots quand on est fixé ? A s'engueuler et puis c'est tout" (L-F Céline).

dimanche 24 août 2008

Le robinet d'eau tiède

La Cour de Cassation turque a pondu une décision qui, comme d'habitude, fait jaser les "columnists". L'affaire porte, encore une fois, sur le voile. Mais dans un cadre inhabituel : celui du divorce. On sort du Conseil d'Etat, déjà assez orienté sur cette question, pour saluer la Robe judiciaire.

Une femme, visiblement bonne robe, accourut devant les juges : "Mon mari est un âne bâté, il veut que je m'enturbanne, c'est inouï n'est-ce pas ? Démariez-nous". Le mari venait de trouver le chemin de Damas; le zèle des nouveaux convertis étant proverbial, il se mit à presser sa femme à devenir "plus musulmane". Et comme la "musulmanité" d'une femme se mesure à l'aune de sa tenue vestimentaire, il lui demanda, "à sa manière", de bien vouloir porter un voile. Symbole de piété. Ou peut-on fantasmer : il a sans doute postulé un emploi public et comme tout le monde sait, le gouvernement ne nomme que des "pieux" aux différentes fonctions. Et les enquêtes de piété ne se font pas dans les mosquées ou les institutions caritatives mais simplement au niveau des épouses. Le Président de la République, le Premier ministre, le Président de la Banque centrale, le Directeur de la chaîne publique, etc répondent à cette exigence. Des fiches à la Combes mais dans l'autre sens...

D'aucuns remuent à force de bourrades la société civile : "réveillez-vous, on devient l'Iran ou la Malaisie, j'chai pas moi, un truc de c'genre, regarde ça, ça pullule, on bascule, mon Dieu". Je suis de ceux qui suivent de loin ces vaticinations. Mais sûrement pas des calembredaines. Il faut les rassurer, dit-on au Gouvernement : "bon alors, même la Cour constitutionnelle t'a balancé, on avait déjà peur; allez, prouve-le que tu n'veux pas nous ôter notre mode de vie, dis-le que t'es pas méchant".

Les sociologues avaient dû descendre dans l' arène médiatique pour expliquer au peuple guettant lippe en trompe, qu'il ne fallait pas s'inquiéter : "c'est rien, les conservateurs deviennent riches, c'est tout; du coup, ils sortent, lèchent les vitrines, visitent les zoos, point. Il n'y a pas de multiplication, simple brisure de coque". Les psychiatres aussi avaient des choses à dire mais personne n'osa tendre l'oreille. "Non, ce n'est pas la paranoïa, je vous dis que je connais leur dessein, ils veulent nous envelopper". Même les psy ne se font plus respecter. La science se trompe, bel aveux pour un positiviste...

Cette "martyr" de l'oscurantisme a bien évidemment obtenu le divorce; mais les juges du fond n'étaient pas très alertes, ils avaient renvoyé la demanderesse pleurer ailleurs, tirant prétexte du fait que cette configuration n'était pas un cas de divorce. Les Juges de la Cassation n'y vont pas par quatre chemins : "Mais, c'est un primate, ton mari, petite, le voile est contraire à la vêture qu'impose la civilisation moderne". Le Conseil d'Etat français s'était contenté de faire référence aux "valeurs de la société française" (et en plus, c'était pour un voile intégral).

Le problème saute aux yeux : ce n'est pas le harcèlement du mari stricto sensu qui est condamné, c'est le fait qu'il l'a forcée à porter un voile. Autrement dit, s'il avait poussé sa femme à déchirer son voile, nos juges auraient applaudi avec allégresse et traité l'affaire sous une qualification autre que celle du divorce. Les juges s'abîment encore une fois dans la "religion civile". Les canons de la civilisation se déterminent chez les Sages du Palais : une journaliste demande avec raison : "et si une femme veut divorcer parce-que son mari l'empêche d'ôter son maillot de bain à la plage, comment fait-on ?". Tout devient possible dans un monde où la morale se targue d'avoir déraillé : "je veux divorcer, il refuse les partouzes, quel troglodyte !", "je divorce, il veut m'engrosser, canaille, ça se fait plus ça", "je divorce, parce-que le mariage, c'est con", etc.

"N'importe quoi, tu fais de la démagogie". Les exagérations d'aujourd'hui deviennent les réalités de demain. Ce n'est pas le laïciste qui me contredira. Allez, je ne vais plus m'abreuver à cette source, ça devient affolant. Les rondiers ne lâcheront pas jusqu'à ce que Erdoğan quitte le pouvoir. Il est temps de changer de saison. "Dans beaucoup de vos discours, la pensée est à moitié assassinée". Epoussetez, époussetez, ... On aurait bien secoué la poussière de nos pieds mais ce n'est pas à nous de partir. Soyons bouddhiste un instant : soignez votre "souffrance omniprésente", on vous attend dans le "véhicule", "petit" ou "grand" peu importe...

Maria Callas -- Habanera (1962)

mercredi 20 août 2008

Will you kindly leave ?

Ca y est. Le "Président-putschiste malgré lui" Moucharraf décampe tambour battant. Il a tenu à être envoyé dignement. C'est un Président de la République.


Il était modéré, nous dit-on. Dans la foi, s'entend. Les Pakistanais le sont en général. "Ne vous inquiétez pas, amis Américains, il boit de l'alcool, il ne prie pas, il voue un culte à Atatürk, donc fréquentable; le type idéal pour lutter contre l'extrémisme...", "Ah ouais, mais comment il a fait pour passer à travers les mailles de Zia ul-Haq ?", "En se faisant petit, voyons, il n'a même pas joué l'hypocrite, tu t'imagines, une sincérité et une audace devant l'islamiste Zia !".

Les Américains le soutenaient. "Il se bat bien hein, qu'est-ce t'en penses ?". Les Talibans ont le coeur à la danse : ses efforts n'étaient certes pas suffisants, il s'amollissait dans la lutte contre eux, d'accord mais il les détestait. Ca suffisait. Tiens, on apprend que ces terroristes ont martyrisé 10 soldats français, des éphèbes dont le poil de barbe n'a pas encore correctement poussé... Que Dieu les absolve.

Bien sûr les Américains chérissent souvent, pardonnent toujours les incartades de leurs protégés : il avait décrété l'état d'urgence pour mieux se faire réélire; il avait même remplacé le désormais célèbre Chaudhry. "Tu ne sais même pas lire correctement la Constitution, dégage, bovin". Erdogan a dû être jaloux : "eh les gars, et nous, on a ce droit constituitionnel ? Allez on va débarquer tous ces kémalistes !". Calme, calme. Le juge constitutionnel Paksüt, dont nous avons raconté si souvent les écarts, n'avait même pas daigné baisser le menton pour répondre aux questions des journalistes. "De quoi avez-vous parlé avec le Général, Monsieur le Juge ?", "Allez, allez, ne fantasmez pas".

Certains journalistes l'invitent en Turquie. Même si il a bien négocié son départ, il court toujours un risque. Les hommes sont ingrats, Nawaz Sharif le sait mieux que quiconque. Et puis, il parle le turc couramment, et c'est un kémaliste, il nous faut des renforts, et il soutient l'équipe de Besiktas, et surtout c'est un ancien putschiste. La Turquie en tire une fierté, c'est le seul pays où les généraux turbulents se portent bien. Un de plus... Espérons qu'Omar al-Bachir, qui aime bien fouler le sol turc apparemment, n'en vienne pas à élire exil dans ce pays. "N'en fais pas une jaunisse, on a besoin du soutien de tout le monde pour avoir ce siège au Conseil de sécurité ! C'est important ! En plus, il veut se refaire une virginité, regarde, il entame des pourparlers avec ses opposants politiques dans son pays". "Bon d'accooord". D'ailleurs al-Bachir jette son jus : le crépitement des "flashes" le rend heureux, il sert la main du Président Gül deux fois pour satisfaire tout le monde. Le Turc, raide comme la justice, arbore un rire jaune.

On ne sait pas encore s'il faut faire la noce ou broyer du noir. Le Pakistan détient l'arme atomique et on ne sait jamais. Et il est en froid avec l'Inde à cause du Cachemire. La Chine n'a jamais été non plus désintéressée par la question. Et si l'on prête l'oreille à la légende "tenace", le tombeau de Jésus y serait... Ah Moucharraf, le fossoyeur de la fragile accalmie. Allez va ! on a bien compris que tu n'y es pour rien dans ton départ; les conclaves se font ailleurs...

samedi 16 août 2008

Séidisme

Il a donc réussi à ne pas se "taper" Atatürk. Le Président Gül a été obligé de passer par Istanbul pour le saluer. Ahmadinejad, peigne en bouche, faisait sa traditionnelle levée de main droite, la "sainte". A la Dalaï-Lama. Dans une démocratie normalement constituée, personne n'aurait osé faire des rangées pour saluer cet Homme d'Etat; en Turquie, les foules étaient en liesse. C'est un musulman anti-américain.


Bien sûr, les journalistes n'en croient toujours pas leurs yeux. "Le paltoquet ! T'as vu ! Il nous a nargués ! Patate !". Le temple d'Atatürk, comme nous l'avions déjà dit, est un détour officiel. Les gens de la diplomatie ont toujours du mal à expliquer à leur Excellence l'importance du rite: "C'est quoi, ce truc ?", "Oh, Excellence, le Mausolée du Grand Atatürk", "Mais, je m'en fous, je ne suis pas idolâtre, enlève-moi ça du protocole !" "Mais tant mieux Sire, Ankara vaut bien une patenôtre". On apprenait, au même moment, que les autorités iraniennes avaient libéré trois étudiants accusés d'insulte aux valeurs sacrées et aux dirigeants... De la cohérence.


A une certaine époque, le président Demirel avait accueilli Rafsanjani à Cankaya (l'Elysée turc) avec sa femme voilée de la tête aux pieds et personne n'avait osé hausser le ton. Mustafa Kemal lui-même ne s'en formalisait pas : le jeune Prince saoudien Fayçal avait été reçu, en 1932, au niveau diplomatique le plus élevé; celui-là même qui s'était targué, devant la presse turque avant sa rencontre avec Atatürk, de présenter son Royaume comme un pays où l'on dépouille de leurs biens et expulse ceux qui boivent de l'alcool... Pas très fute-fute.


Quelques semaines auparavant, une jeune fille turque, voilée bien sûr, avait affirmé préférer Khomeiny à Atatürk. Personne n'avait alors déclamé du "respect pour autrui" et les intellectuels s'étaient bousculés sur les plateaux de télévision pour s'interroger sur la psychologie de cette jeune garce. "Tu vois, elle préfère le barbu, celui qui a enfermé les femmes, elle est bête, la gueuse! Oh, Mustafa Kemal, voilà ce qu'en font de ta sagesse, ces vendues !". Il est vrai que dans un Etat qui mène une "croisade" contre le voile au nom, précisément d'Atatürk, il eût été, pour le moins, indécent, que cette jeune fille se fît la personnification même de l'amour pour lui. Ils en ont l'apanage. C'est comme ça.
Pas de panique : les déçus se sont empressés de publier cette photo :




Et ils furent ravis. Il faut dire que le piège était facile; les photos de l'Eternel sont clouées partout. Khomeiny n'est pas en reste; il trône là-bas. Les Iraniens sont iconodoules. Mais pas idolâtres. Les diplomates turcs n'avaient même pas osé préciser cette "spécificité" aux autorités saoudiennes lorsque Abdallah devait séjourner en Turquie. "Hein ? Le Roi, mettre son fessier en l'air pour déposer des fleurs sur quoi ? Je ne saisis pas ! Il ne visite même pas la tombe de son Prophète qui est sous son nez ! Il a déjà du mal à laver la Kaaba, alors, hein, en plus, il est vieux, allez, allez". Et les Turcs l'avaient accueilli sans broncher. Là, ils piquent une colère. Respect pour Sa Majesté ! L'inconscient...

Les "controverses sous-intellectuelles" fleurissent souvent, ça n'échappe à personne. C'est la maladie du scrupule à l'envers. Une occasion de se taire. "Non, je braille, tiens, bien fait et je pleure. Atatürk, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font". Les Persans, nous dit Louis Massignon, voient dans les larmes, le sang de l'âme, sang qu'elle perd quand "elle sent que le divin visiteur l'abandonne". Sans autre commentaire.

Erdogan est un chariatiste, il n'a pas été foutu de jeter le Perse aux pieds de Mustafa Kemal. "Mais, i veut pas, i veut pas ! Lâchez-le et respectez ses convictions". "Cornichon, toi aussi, t'es son lieutenant, dis-le !". Un journaliste de renom avait supplié le Premier Ministre de bien vouloir tenir un verre de champagne à la main pour donner un message à la frange laïque de la population. Merci pour les "laïques" qui sont réduits à des consommateurs d'alccol. "Mais, putain, fais chier, à la fin, j'bois pas d'alcool" . "On s'en fout, tiens juste le verre, ça suffit".

Voilà donc où nous en sommes. Des susceptibilités qui ne font même pas cent balles; il faut dire que Erdogan et comparses "puent tout exprès" pour les laïcistes. Rien à espérer.

mardi 12 août 2008

Saakachvili et son joli coup de pied dans la fourmilière

Je suis de souche ossète. Il était donc normal que je prisse position en défaveur des Géorgiens. Je n'ai rien contre eux; je n'apprécie pas beaucoup leur Président, c'est tout. "Mais t'es fou, il parle foultitude de langues, voyons, il est civilisé ! Tais-toi !".

C'est un benêt. Il ne cesse de réclamer "ses" territoires provisoirement alargués. Il a raison dans sa logique. Bête quand même. "Vous êtes Géorgiens, vous êtes nous, allez, au bercail !". Le problème, c'est que le bercail n'a pas véritablement été le leur. Tout le monde appelle au respect de l'intégrité territoriale de la Géorgie : "mais il fait ce qu'il veut, chez lui, Saakachvili, voyons, c'est quoi ses manières de s'asseoir sur cette vérité !". Drôle d'intégrité, il en vient aux armes pour le prouver. Quand les Russes massacraient les Tchétchènes, tout le monde mettait son grain de sel. Les Russes fronçaient les sourcils : "Quoi ? Qu'est-ce tu regardes ? Allez, excuse-toi".
Il fallait le laisser, Misha : un peu de massacre et ensuite, la communauté internationale, les yeux embués, aurait consenti : "allez, vous êtes une nation indépendante". Les Juifs et les Kosovars ont dû pleurer avant de se dérider "un peu". "Eh eh, vieux, l'indépendance, ça s'acquiert à l'ancienne...".


Il est allé à Gori, avec son gilet bare-balles : à peine déclamé quelque menace, on l'a vu prendre ses jambes à son cou. Et hop un courant d'air. La population n'a pas ce luxe... Il a retrouvé haleine dans la capitale : "mes chers frères, la lutte continue, les ogres veulent nous engloutir, nous résisterons, regardez, les chefs d'Etat accourent à notre chevet... euh, nos côtés". C'est celui-là même qui s'est empressé de signer unilatéralement un cessez-le-feu. Psychologie étrange. Il a même annoncé le retrait de son pays de la CEI. Ciao.

La Russie protège, officiellement, ses citoyens. Pour éviter un massacre. On les croit, bien sûr. Les Ossètes sont bêtes aussi. Restez où vous êtes. Patience et modération. "Non, on veut s'en aller, on veut s'accoler à l'Ossétie du Nord et vivre en paix chez les Russes". Là, je dis non. Je préfère, et de loin, une large autonomie sous la houlette géorgienne qu'une étreinte russe. La rancune ne passe pas...

Ils se réjouissent : "on a tué plusieurs centaines de soldats russes, hahaha", "arrête de balancer, seulement 18 morts, 52 blessés et 14 disparus, nanik". D'autres font ce qu'ils peuvent : les Français évacuent les Européens, les Russes évacuent les Ossètes vers le Nord, les Turcs prient de ne pas causer trop de dégâts aux environs de l'oléoduc, etc.
Un casseur d'assiettes, celui-là. Il doit être content. Bien sûr, on ne démissionne pas en pleine guerre; ça lui fait une belle jambe : attaquer, reculer, pleurer. Kissinger disait jadis qu'une grande puissance ne se retire jamais éternellement et qu'elle ne se suicide pas pour secourir ses alliés. La Russie et les Etats-Unis viennent de lui donner raison. Mais Mikhail ne savait pas... Une leçon. "Allez, frère Caucasien, arrête de faire ton Castro et retire-toi dans un monastère, tu n'as rien compris". Un journaliste turc, Mehmet Altan, le taquine : "jette un coup d'oeil sur l'histoire des compétitions échiquéennes et lis un peu Tolstoï, tu comprendras ta misère". Je suis navré, les fourches caudines russes sont les plus à plaindre, tu croyais vraiment à l'histoire de la cuisse de Jupiter ? Achille, dit lui...

samedi 9 août 2008

Et la trêve cessa...

Alors que la colombe prenait son élan en Chine, c'était le branle-bas de combat au Caucase. La "bûche trop sèche" s'enflamme.


Les Ossètes du Sud savouraient les délices de l'autonomie lorsque la Géorgie, nouvellement indépendante, leur demanda de bien vouloir rejoindre le giron "national". La fierté étant un attribut communément partagé par tous les Caucasiens, ce furent l'impasse, la guerre, les négociations, la détente et derechef les tensions.

Les Russes ont une position ambiguë : ils soutiennent les Ossètes mais ne reconnaissent pas leur indépendance; après celle du Kosovo, tout le monde était content : les Ossètes attendaient goulûment l'onction russe, les Turcs espéraient mêmement pour Chypre du Nord, etc. Bref, les minorités comptaient sur la colère des Russes. Rien ne se passa.

Les Géorgiens sont beaucoup trop audacieux; les Russes n'aiment pas ça. Il faut donc semer un peu la zizanie : "allez, Ossètes, allez Abkhazes, bronchez, on vous soutient". Les Ossètes sont presque tous Russes. C'est ainsi. Medvedev le rappelle : "nous sommes un pays civilisé, donc nous secourons nos compatriotes". Les compatriotes se trouvent dans un autre Etat, ça ne fait rien.
La Géorgie supplia l'OTAN de l' intégrer rapidement. "Oulala, cousin, règle tes problèmes et on avisera". D'un côté, la Géorgie qui veut "s' OTANiser" pour éteindre les flammes, de l'autre, les pays de l'OTAN qui refusent d'accueillir les maisons qui brûlent.

Les Abkhazes et les Ossètes du Nord accourent; "qu'est-ce que la vie quand le devoir parle ?". Les objurgations se bousculent : appel hiératisé au calme, à la discussion, à la négociation, etc. Les Russes sont ailleurs : "criminel de guerre, piteux" lancent-ils en choeur à Saakachvili. Les Chinois, les Américains, les Européens, les Turcs appellent au calme, le pape se dit préoccupé comme à son habitude, l'OTAN se déclare incompétente, le Conseil de sécurité toujours à la recherche des bons mots... Et des morts, et des blessés.

Les Turcs là-dedans : ils sont en bons termes avec les Russes et les Géorgiens; le hic : il y a une très forte population caucasienne (géorgiens, abkhazes, ossètes, etc.) en Turquie et ils forment un puissant lobby. La lutte contre les séparatistes est un autre facteur qui rapproche Ankara et Tbilissi. Ils refusent donc de prendre le collier.
La partisanerie a ses limites : une Ossétie une et indépendante, d'accord; la chienlit, les larmes, le sang, assurément non. Nous avons le luxe de ne pas nous précipiter : les Scythes et les Alains étaient certes "indifférents à la mort" mais les Nartes savaient également patienter : la ruse et l'intelligence (zund) sont justement ce qu'il faut de nos jours. Nous sommes une grande civilisation, pas de panique...

mercredi 6 août 2008

Vérité indivise

Dur dur d'être diplomate ! L'entrée dans le métier, certes. Mais l'exécution de la tâche surtout. Etre polyglotte, bien élevé, abondant en citations, savoir parler, mentir sans rougir, agir avec délicatesse, etc. Toute une architecture. Et bien sûr, celer.
Voilà que les autorités rwandaises publient un rapport qui accable certaines personnalités françaises ; "les gens se vengent des services qu'on leur rend" disent les uns, "un homme, ce n'est rien après tout que de la pourriture en suspens" rétorquent les autres, citant le même auteur. Les Français ne sont pas des saints; notre patrie a seulement l'honneur de se voir qualifier "terre des droits de l'Homme". C'est d'jà ça. Les diplomates sont appelés à la rescousse : "allez, dites-leur de se calmer et Bruguière fera profil bas, la vérité n'a pas besoin d'être honorée dans ces circonstances". Vas-y, vas-y. Les Hollandais nous lancent des bourrades :"t'inquiètes, ça s'oubliera, fais-moi confiance, j'en connais le sentier...". Entre-temps : "et vous, les Turcs, amendez-vous, on n'a pas oublié, coquins, reconnaissez !".
Certains journalistes turcs se désolent : "j'en ai marre, Assad vient en Turquie passer ses vacances avec sa femme ; regarde comme elle est moderne ; la nôtre, voilée, ça me flanque des migraines". "Et voilà Ahmadinejad débarquer sans plier l'échine devant le mausolée d'Atatürk". Aux méninges diplomates ! C'est vrai qu' un homme qui ne partage aucunement les pensées ni le mode de vie de l'Eternel Chef ne pouvait, selon toute logique, se planter là, devant la dépouille, déposer une gerbe, se tenir debout une minute, une bulle au-dessus de la tête réfléchissant aux exploits du Défunt qu'il doit, logiquement, abhorrer. "Ca fait rien, agenouille-toi, misérable !". Les diplomates ont réfléchi bien sûr : il a été décidé de débaptiser le nom officiel de la visite : on passe d'une visite d'Etat à une visite de travail. Donc pas de pompe, pas d'Atatürk. On ne le dévoile que pour les grands moments.
C'était le même souci avec Talabani, l'ancien "coupeur de routes" devenu Président, Son Excellence d'Iraq. Personne ne voulait vraiment lui serrer la main. C'est passé.
Et toujours, Bartholomée avec sa belle barbe étalée : "on te dit que tu n'es que l'archevêque des stambouliotes orthodoxes, point. Ne comprends-tu pas ? Qu'est-ce que tu es allé manigancer en Ukraine ? Allez dis-le !". Alexis II s'empresse d'acquiescer : "ils ont raison, arrête de broncher, arrête de rappeler que t'es le primus, à la fin !". Le terme "oecuménique" fait grincer les dents en Turquie; je n'ai jamais compris : ce devrait être une fierté pour le Pays. On rétablit le Califat et voilà, la Turquie devient une terra sacra : deux Saintetés. Les autorités ne recherchent pas la gloriole : "oulala, non, non, nous, nous sommes un Etat laïc, démocratique, social, etc., on ne peut pas abriter une Sainteté, c'est comme ça". Le pauvre Bartholomée, ereinté, rappelle : "est-ce que je t'en pose des questions sur ta laïcité handicapée, moi ? Laisse-moi, je suis Oecuménique, dégage de mon champ, flûte !". Histoire de ne pas passer pour bête, c'est l'ambassadeur de Turquie en Ukraine qui l'a hébérgé. C'est un Turc, voyons.
Il est légitime, parfois requis, de hausser le ton; mais dans la cohérence. Les causes ne se choisissent pas, elles se défendent toutes. Pas pour la fanfaronnade mais pour la vérité. Les éclipses dans ce domaine sont toujours éclatantes : passer sous silence ses égarements et faire la chantepleure pour ceux des autres, c'est, en somme, distribuer les verges pour se faire fouetter. Et cela, que je sache, n'est pas un mérite. Balayer devant sa porte en est assurément un. A vouloir mettre son pied dans tous les souliers, on plaide comme une savate...

dimanche 3 août 2008

Le stupre et la justice turque

Les Turcs sont très pudiques. Les histoires de sexe se taisent souvent. Ainsi, le père se sent toujours désarmé pour expliquer à son rejeton bouillant les rets de la vie sexuelle. On apprend "sur le tas". Les Européens sont bien plus "effrontés": la mère glisse elle-même les préservatifs dans la sacoche de son fils. C'est toujours elle qui "coache" sa fille. Le Pape s'époumone à rappeler à la palingénésie. En vain.
Les parents turcs ne sont bien évidemment pas complètement "morts" à ces choses-là : la "première nuit" fait toujours tressaillir : "et si ... ?". Une bonne mère doit avoir ce souci... En cas de "problème", elle lance la balle au mieux à un "hoca", sorte de charlatan ès appétit naturel et au pis au conseil de famille. Le monde de l'indicible et de l'horreur.
Officiellement, les homosexuels n'existent pas en Turquie ; Ahmadinejad le disait mieux, lui : "en Iran, nous n'avons aucun problème concernant les homosexuels; il n'y en a pas, elhamdulillah". Oui, oui.
Tout ce préambule pour relater une histoire pour le moins singulière dans ces contrées. La scène sans doute pas, on se débrouille comme on peut, mais les répercussions. L'histoire en est ainsi : un homme de 37 ans se présenta comme convenu chez son urologue, jeune et élancé nous dit-on. Le service de l'urologie n'a déjà pas bonne presse. Une sentine dans l'imaginaire. Et comment ! Le patient en perdait sa virginité anale. Le massage rectal lui parut louche quand les deux mains du toubib s'agrippèrent à ses épaules. Le "toucher" continuait cependant. La suite relève du syllogisme... "Ula ne oluyur ?"
Le tribunal correctionnel a disculpé le médecin. Fait rarissime dans ces contrées, le patient a fait appel en insistant : "pauvre bête, je vous le dis, il m'a sodomisé, c'est un pervers, pendez-le !". D'accord.
Fait encore plus "démontant", la Haute Robe a dû se "pencher" : les juges de Cassation ont annulé l'arrêt et demandé aux juges du fond de bien reconnaître la faute de l'Urologue en ces termes : " bon, alors, il s'avère que ce pauvre malade se plaint d'un truc immonde; oh, il doit avoir raison, personne n'oserait s'afficher victime d'un voyage en terre jaune chez nous, même les victimes sont fautives, c'est connu"... Ce n'est donc pas, à coup sûr, une calomnie. Une argumentation juridique, ça s'appelle.
Heureusement, les juges dissidents ont couché leur position d'une manière plus sensée : "arrête de divaguer, d'accord il était maladroit mais n'en fais pas une histoire; hein, allez, t'as mal compris, ça se fait comme ça ces trucs-là, lourdaud". Le clou : "si t'es pas capable de distinguer doigt et doigt, bah, coco..." (en turc pour les incrédules : "anüsüne erkek cinsel organının sokulması ve üzerine abanılıp ileri geri hareket yapılması durumunda bunun ne anlama geldiğini derhal fark etmesi gerektiği halde fark edemediğine ilişkin anlatımlarının şüphe ile karşılandı ve inandırıcı bulunmadı").
L'audace et l'effroi ont fait pondre une telle décision; la phraséologie sexuelle "extrême" commence à être employée. Lorsque Anwar Ibrahim, accusé par la justice indonésienne de pratiquer la sodomie, avait trouvé refuge dans l'ambassade turque, les médias ne savaient comment présenter les faits : "bah, tu sais toi, c'est quelle figure de style qu'on doit employer pour qualifier cet acte ?" "Euh... harcèlement sexuel, je crois". L'on a donc eu cette version. Seuls les bilingues ont pu suivre correctement l'affaire.
Cahin-caha. A l'heure où l' Eglise anglicane se déchire sur cette question, la société turque ne fait que commencer à se familiariser avec ce nouveau vocabulaire; mais de loin bien sûr. Ca reste toujours messéant. On ne badine pas avec l'honneur et la dignité.

jeudi 31 juillet 2008

Teinte de victoire

Le couperet est tombé : l'AKP, parti au pouvoir en Turquie, est un "centre d'activités anti-laïques". Les juges constitutionnels l'ont dit, c'est comme ça. Sur les 11, 10 ont levé le petit doigt quand le Président leur a demandé si le parti devait être sanctionné. "Bah évidemment, voyons, hein, qu'est-ce t'en penses toi ?".
Le Procureur avait donc raison avec ses arguments simplets; des arguments trouvés dans Google mais des preuves, encore une fois, c'est comme ça. Le droit des preuves pleure.
L'AKP est coupable mais on "trinque" quand même ; la Cour leur a épargné la dissolution à une voix près. "Allez, tu rends la moitié des deniers publics et on continue avec toi". Des "factieux" gouvernent la Turquie. "Vous êtes un peu chariatistes". D'ailleurs le Premier ministre n'a pas compris le sens de la décision, il a déclaré : "ouais ouais, c'est ça, on va continuer à défendre la laïcité comme on l'a fait jusqu'à maintenant". Pied de nez ?
"Mais arrête de faire le rabat-joie, éclate-toi, on a gagné, oh oh, yandan". Ah bon ?
Le parti a sauvé sa "peau" mais rien de réjouissant pour la démocratie. C'est même pis. Avant, on savait, c'était 9 contre 2; maintenant, c'est 10 contre 1. Les juges constitutionnels continuent de promouvoir une conception éculée et fortement idéologisée de la laïcité.
Rappelons-nous les griefs du Procureur : "salam alékoum", "bismilla", "inchalla", quelques Corans par-ci, quelques chapelets par-là, quelques sottises dites il y a 20 ans, etc.
Le CHP n'en croit pas ses yeux, le MHP se retrousse les manches, "enfin, on va pouvoir lutter sur la scène politique" et le DTP applaudit, espérant que la Cour saura se montrer aussi tolérante à son égard. Lui-même se démêne dans une procédure d'interdiction. On voudrait imaginer la sentence : "alors, quant à toi, tu es un foyer de terroristes mais pas beaucoup hein, donc tu vas aussi rembourser les sommes au Trésor, allez". Cette décision n'a aucun sens. Noir ou blanc ? "Bah gris".
Rien à se mettre sous la dent, pleurez démocrates, pleurez, la décision est une catastrophe, rien de plus. L'AKP n'osera plus jouer le démocrate mais ils arborent tous un sourire, je ne comprends pas. Victoire de la démocratie de procédure mais pas de la démocratie de substance. Pleurez, pleurez...

mardi 29 juillet 2008

Nettoyage

Voilà que la justice turque fait encore rire. Les libéraux ricanèrent quand le Procureur général près la Cour de Cassation publia ses griefs contre l'AKP, parti gouvernemental. "Allez, vas-y envoie ta collection d'articles de journaux aux juges constitutionnels, ils te calmeront !". Quand ces derniers ont accepté de se pencher sur l'affaire, ces mêmes en ont hurlé de rire "Adieu démocratie...". Rire est la meilleure façon de pleurer...
Et maintenant, nous avons sous les yeux l'ordonnance de renvoi du juge d'instruction de l'affaire dite "Ergenekon", cette nébuleuse subversive mêlant ardeur nationaliste et défense criminelle du "statu quo". Plus de 2000 pages accompagnées de centaines de classeurs de preuves. Les rires continuent : encore plus bruyants mais moins nombreux; "et ben dis ! C'est quoi ce torchon ?"
La thèse est la suivante: certaines personnalités (généraux, journalistes, fonctionnaires, hommes d'affaire, voyous patentés, etc) ont décidé de "sauver" la République en créant un climat de terreur propice à l'intervention heureuse des militaires. Ainsi, Ilhan Selçuk aurait fait jeter une bombe dans l'enceinte de son propre journal pour faire accroire que le Pays sombre dans la terreur islamiste. L'organisation aurait préparé l'attentat contre le Conseil d'Etat qui avait fait un mort et qui avait été revendiqué par un avocat las de l'interdiction du voile dans les universités et qui avait plongé l'ancien Premier Ministre, Bülent Ecevit, dans une douleur extrême et finalement dans un coma provoquant quelques mois plus tard sa mort.
Les prises de position sont bien plus subtiles : les uns se refusent d'imaginer de penser que les accusés aient pu tenter une pareille entreprise : "Quoi Ilhan Selçuk, gardien du temple ! Lui, un malfrat ! Lui qui est "chargé d'ans" ! Nenni". Evidemment, le soliste, encore une fois, c'est Baykal le Négateur. "La montagne a accouché d'une souris, fulmine-t-il; Tout ça, c'est de la fable, ils n'ont rien fait, je le sais, je le sens, des nèfles !".
D'autres sont plus circonspects : "bon c'est un peu fort de café mais voilà quoi". Le Gouvernement, plumeau en main, se réjouit : "Nous brisons les clans, les gangs, combattons sans relâche les apaches qui se sont enchâssés dans les structures de l'Etat". Bon vent.
On veut déjà boucler l'affaire; certains journalistes estampillés dénigrent les accusations (quand ont-ils eu le temps de lire les 2000 pages !), d'autres dégomment celles qui leur semblent par trop grossières et font le disque rayé : "Ilhan Selçuk, hara-kiri ! Non, vraiment...". Je ne sais trop pourquoi, le nombre des années rend, dans l'imaginaire, exempt de tout soupçon. L'honnêteté passe au second plan : "jeune, sans doute, mais à cet âge, non, voyons". D'autres folliculaires n'en rougissent même pas : "eh bien, ils ont raison, tout est bon pour se débarrasser de ces gens-là, tuer, provoquer, voler, tout, entends-tu, tout !". Des Professeurs de droit pénal font le juriste puriste :"mais, il n'y a même pas d'action, rien; liberté de pensée, voyons; tant qu'il n'y a pas de conception, de commencement, hein, il est où le coup d'Etat ? Vous voyez, allez rien à espérer, l'iter criminis, voyons, ce n'est pas nous qui l'avons inventé". L'agrégation a toujours été bizarre en Turquie...
Un juriste ne doit jamais cesser de vénérer la présomption d'innocence mais la langue peut nous démanger : "Certaines chosent se sentent avec le coeur". Iter veritatis.

jeudi 24 juillet 2008

Grandes démocraties

Le Premier Ministre indien, M. Singh, respire. Il était en mauvaise posture; la "représentation nationale" s'était offusquée de son désir de signer un accord sur le nucléaire civil avec les Etats-Unis. "Et l'honneur ?" Les députés révulsés de la coalition ont donc momentanément retourné leur veste. Leur bouderie a donné lieu à une séquence pour le moins baroque : les parties n'ont pas trouvé mieux que de mobiliser leurs troupes, où qu'elles soient; on a donc pu voir les civières se bousculer, les états d'âme soignés en coulisses et les menottés, l'air grave, sortir des prisons pour accomplir leur mission. Un branle-bas de combat. Une dévotion.
Le Premier Ministre français était également en mauvaise posture. Heureusement, le Grand Démocrate Jack Lang a volé au secours. Evidemment, les dogmatiques le fustigent : "Pauvre bête, félon, vendu !", "Mais, camarades, gronde le Professeur de droit, le projet est le nôtre, il reprend nos revendications, ne nous renions pas". "Arrête de philosopher, arrête d'agiter les mains et cette bouche, mon Dieu".
Chacun y va de sa citation mitterrandienne. Un "must". "Tonton a dit, soupire Mme Royal, que sur le chemin de la trahison, il n'y a que le fleuve de la honte à traverser". Et toc ! L'autre l'invite à quitter le parti, encore un autre pleure encore la "victoire de Sarkozy". Julien Dray n'y va pas par quatre chemins : "dégage, pars, tu nous ressembles plus". Le p'tit jeune qui veut dégager un grognard. Presque risible. Emmanuelli, pourtant spécialisé dans les prévarications, nous fait presque croire qu'il est indigné. Biffe ! Charasse s'esclaffe : "ben dites donc, les purges, ça continue".
Encore et encore les partis politiques et leurs calculs politiciens. On fait fête à la "démocratie de substance" et c'est la "démocratie de procédure" qui se sent violée. Les idéologues, vraiment, gauchissent la démocratie. Tiens, regarde, on va pouvoir saisir le Conseil constitutionnel. Je recherche déjà les législations à dégommer. Un ami s'en pourlèche allègrement les babines : "youppi, je vais crier sur les toits qu'il n'y a pas eu de génocide arménien, je les aurais grâce au Conseil constit' ". Des crêpages de chignon comme on les aime.

mercredi 23 juillet 2008

Bornage étouffe-chrétien

Les Etats se plaisent souvent à se reconnaître propriétaires de terres qui, en réalité, ne sont pas vraiment les leurs. Voilà donc le Japon et la Corée du Sud batailler pour affirmer leur souveraineté sur les îlots Takeshima/Dokdo/Liancourt. "Tiens, disent les Coréens, on va planter un bel hôtel pour faire acte de présence !". "Mais il n'y a personne !" "Laisse donc, à quoi tu penses, deux personnes suffisent pour créer une société". Le Président Coréen se frôte les mains, voilà une occasion pour briller dans les sondages. Criailler, la panacée.

Jadis, les Turcs et les Grecs, armes aux pieds, s'étaient "pris la tête" pour les deux îlots Kardak/Imia : les Turcs les aimaient bien pour pique-niquer, les Grecs préféraient y arborer leur drapeau. Heureusement, Bill est intervenu; taquin, il se fout toujours de leur gueule : "je ne pouvais m'empêcher de rire intérieurement en pensant que quel soit l'aboutissement de mes efforts pour rétablir la paix au Moyen-Orient, en Bosnie ou en Irlande du Nord, j'aurais au moins sauvé quelques moutons de la mer Egée" (p. 736 de son pavé). Les démantibuleurs ne manquent pas pour les Turcs.

Que dire des Arméniens ? Ils ruminent toujours : "file-nous le mont Ararat ou je pleure ! Tant qu'à faire, donne aussi Kars, Ardahan et Igdir". Les Kurdes s'agitent aussi; "et nous, on veut tout le sud-est, allez !". Et Chypre, dont personne ne sait toujours si c'est une colonie, un Etat, une région... Le chef d'état-major n'avait-il pas décrété la politique étrangère turque dans ce dossier à l'insu du ministre chargé de ce portefeuille : "Veni, vidi, vici, meus, resideo". Et après on trouve les "Ergenekoncu", ceux qui ont juré de défendre le pays à tout prix contre les impérialistes et l'AKP qui vend, en liesse, tout ce beau patrimoine.

Les Israéliens et les Palestiniens en sont toujours aux qualifications : territoires "libérés" ? "occupés" ? "bibliques" ? Les colonisations continuent, nous dit la presse; "bah alors, rouspètent les enceintes internationales, enfin, tu vas arrêter, parbleu ! Allez, c'est la dernière fois...".

Le Kosovo, voilà ce que ça a donné; le hosanna des uns se mêle au vagissement des autres. "Nous faisons tout pour adhérer à l'Union européenne mais le sens du sacrifice a des limites ", a déclaré le ministre serbe des affaires étrangères, pimpant qu'il est. Notre Kouchner le tapote sur l'épaule : "c'est ça, vieux, continuez comme ça, y en a encore, hein, des patatrots, attrapez-les et après on fêtera ensemble l'indépendance du Kosovo". Hahaha...

Evidemment, les cas sont nombreux : Sahara Occidental, Abkhazie, Ossétie du Sud, Transnistrie, etc. Le Tibet, n'en parlons pas, un véritable hold-up. Les passions ! Personne ne veut tendre l'oreille; faute au nationalisme, aux dirigeants, aux cerveaux brûlés, à l'amour-propre. Il n'a pas cassé trois pattes à un canard , il vous coupe la chique.

"Ce qui est seulement presque vrai est tout à fait faux". Onu bunu bilmem.

lundi 21 juillet 2008

"La pertinence et la modernité de la foi"

Les graines du Pape sont toujours bien ordonnées : boulets rouges sur l'avortement et le matérialisme, appel deséspéré en faveur d'un reboisement du "désert spirituel", sincères lamentations sur les radis noirs "débordés", etc. Tout cela dans un langage fluide. Evidemment. Les Papes me fascinent; ils enclenchent en latin, poursuivent en français ou anglais ou allemand ou italien, ou etc. Comme une lettre à la poste. Le Patriarche de Constantinople n'est pas en reste, la concurrence demande de l'attention : il se désole des discriminations en turc avant de se confier à ses collaborateurs en grec et s'en remettre à la sollicitude des Européens en anglais ou français. De l'universel à bon escient.

Tony Blair, catholique depuis peu mais fervent chrétien depuis l'âge de raison (tout le contraire du Premier Ministre australien, Kevin Rudd) s'en donne à coeur joie : " Ma foi est le point d'ancrage de mes convictions, elle fonde les valeurs auxquelles je me réfère, elle forge ma vision de l'humanité". Bush n'en croit pas ses oreilles, Dieu lui avait dit les mêmes choses, depuis c'est la guerre juste permanente... Les Anglo-Saxons sont vraiment bizarres. "Mais d'quoi tu nous parles !"

Sa Majesté "Esclave d'ALLAH" en même temps que "Serviteur des Deux Saintes Mosquées" n'a-t-il pas organisé une conférence sur le dialogue interreligieux ! En Espagne, bien sûr, siège du Dialogue des Civilisations. A petits pas. Un jour, il ouvrirait peut-être les saintes portes de son royaume, allez savoir. Un Wahhabite nous déclamer de l'interreligieux, c'est à faire pleurer les "extrémistes" et à faire jaser les "modérés". L'étiquette est là, l'apparence est tout. "Mais non voyons, c'est quand même lui qui a rencontré le Pape, c'est le même qui marche bras dessus bras dessous avec Bush, encore lui qui porte une "barbe" pas très canonique". Il est moderne. Son frère Fahd aussi était moderne, il avait des "maîtresses" (et non des épouses) et allait souvent au casino...

Nous, Français, on ne badine pas avec la religion. La fonction rend sans religion. Mitterrand avait balbutié : "Oui, je crois aux forces de l'esprit". "Arrête de déconner !". Sarkozy est le plus "iconoclaste"; son cours de théologie fait toujours pleurer de rage. Le Grand Turc, dont on ne sait toujours pas s'il joue le charbonnier, est moins diplomatique : les "Au nom de Dieu, le Miséricordieux", "Que la Paix de Dieu soit sur toi", le fameux "Inchallah", etc. font hurler à gorge déployée. Le Procureur de la République, accroché littéralement à ses lèvres pour relever précisément ces incartades linguistiques, avait rempli son réquisitoire de ces phrases qui sonnent trop "chariatistes". Le Vieux Ismet Inönü, jadis, se faisait prier par ses conseillers pour qu'il dît, lors de ses discours, des "choses" que le peuple avait envie d'entendre; c'est-à-dire un peu d'ALLAH. "Comment ? Et Comte ?", "Mais balance, Vieux !". Il put donc déclarer, bouche écorchée : "Qu'ALLAH prend soin de vous". Trois voix de plus, ça ne fait pas de mal...
La foi résiste, ses contempteurs, le coeur dans la gorge, piaffent. Nous n'allons pas écrire de nouvelle théorie mais soulignons le fait; lorsqu'un Occidental croit en la pertinence et la modernité de la foi, ça défrise quelque peu. Le tir vient d'un flanc inattendu. Pas de panique, les Jeanbernat ont la vie dure : "Entendez-vous, rien, il n'y a rien... tout ça, c'est de la farce..."

vendredi 18 juillet 2008

Le clocher et le lucre : les étincelles des relations internationales

La gratitude, la fidélité, le respect sont des valeurs en érosion. Cette lapalissade a du mal à se vérifier dans les relations internationales où le clan est tout. "Il est Slave comme moi, je le soutiens", "Il a quelques gouttes de sang turc, je le défends", "jadis, c'était mon esclave, je continue à le protéger", "il est musulman, il faudrait me passer sur le corps pour l'atteindre", etc.
Faire de l'épate. Pourquoi pas.

Omar al-Bachir vit des moments difficiles. Son Excellence vient de recevoir l'invitation du Procureur Moreno-Ocampo de bien vouloir rejoindre les geôles de La Haye. Grief: génocide (en réalité, le procureur ne fait que demander à la Chambre préliminaire de bien vouloir le poursuivre). Il ne faut pas mélanger les torchons avec les serviettes; c'est du sérieux. Le Président Uribe est accusé d'avoir utilisé le drapeau de la Croix Rouge pour mener à bien son illustre opération militaire. "Mais alors, petit malin, t'as donc libéré Ingrid perfidement, dis donc, quelle dégueulasserie ! Fourbe. Allez rends la, on recommence". Evidemment, le commun des mortels ne s'intéresse pas à ces débats scolastiques. Histoire de dentelle. La politesse dans le combat. "Oui mais attendez, j'ai libéré des otages, je n'ai tué personne". On s'en fout. Crime de guerre. Parenthèse close.


Ce sinistre Président, dont le nom signifie exaspérément "annonciateur de bonnes nouvelles, beau, ange", avait jadis reçu les honneurs lors de sa visite d'Etat en Turquie. Lui, un "islamiste en gerbe", son homologue turc un soi-disant "islamiste en herbe". Une rencontre idyllique. En grande pompe. L'hospitalité turque. Le Premier Ministre Erdogan avait même voulu se la jouer : "rien de grave, c'est abracadabrantesque".

Bien sûr dans ces moments de torpeur, il n'a qu'à décharger sa rate et les épaules se bousculent : les Chinois trouvent les bons arguments : "mais enfin, il y a une mission de paix qui a déjà assez de mal à s'enraciner, ne brusquons rien"; les Russes, par tradition, acquiescent, le frère Chinois a raison; les Africains et les Arabes sont mécontents, on les comprend : "pas touche à notre frère, vous voulez nous coloniser hein, allez dites-le". Le registre dérape souvent dans ces cas-là.
Jadis, Milosevic avait également été indûment inquiété; les négociations continuaient et le Président Ahtisaari était irrité : on n'accuse pas un dirigeant sur le point de conclure un accord. Finalement, il a eu tort, les deux ont pu se combiner. Accusation du TPIY puis accord et enfin procès. Son coeur a lâché, c'est un autre problème...

Balzac aurait applaudi le réveil de cette "pesante diplomatie qui (...) fait trois pas dans un boisseau". D'ailleurs, le Secrétaire Ban en profite pour hausser le ton : "oui, il faut jongler entre justice et paix mais bon, il faut savoir délaisser les mauvaises traditions". Du coup, Omar compte sur ses amis de coeur et de religion et ses camarades de circonstance; son ministre chargé des affaires humanitaires (sic) est lui-même sous le coup d'un mandat d'arrêt. On est au bout de notre latin.

La justice internationale fait des remous; les procureurs font ce qu'ils peuvent. Carla fixait bien les yeux de ses interlocuteurs serbes : "Mladic et Karadzic". "Tu nous emmerdes avec tes manies; lâche-nous, on veut entrer en Europe, printaner". Ils sont toujours en fuite. Officiellement, les Serbes les ont perdus de vue...

La justice harcèle. Mais le Conseil de sécurité a le dernier mot; contre toute raison, il a le luxe de décréter : " les raisins sont trop verts". C'est sans doute mieux que de ne pas en fiche une secousse; la diplomatie est claire: l'art d'avancer à pas mesurés. Et comme on dit, il n'y a que le premier pas qui coûte. La suite n'est que patience. Allez Omar, prépare-toi...