jeudi 27 octobre 2011

Quand une "charia" chasse l'autre...

Les musulmans ont la ferme habitude de prier pour l'âme des morts les septième, quarantième et cinquante-deuxième jours de leur trépas. Une coutume; disons qu'ils s'appliquent spécifiquement ces jours-là. Cet "office" où on lit le Coran et on offre des chatteries et des galettes, servirait à enguirlander une tombe par trop brumeuse; car il est établi, hein, que le repos des uns est plus mouvementé que celui d'autres. Et comme le livre des points positifs et des points négatifs est désormais clos, c'est l'entourage qui se mobilise pour assurer un certain rehaussement. Par des prières abondantes. C'est comme ça, que veux-tu. Tous les théologiens ont beau affirmer qu'il s'agit d'une hérésie, ils ne convainquent et ne convaincront personne; sûrement pas le croyant lambda qui ne fait que passer par là et qui méprise tous ceux qui lui montrent le droit chemin. Pourquoi se dispenser d'une illusion qui apaise...

Oyez donc musulmans ! Restons traditionnels si cela peut servir à narguer certains fous furieux. Aujourd'hui même, nous célébrons le septième jour du décès de Sa Majesté Mouammar Khadafi, "Roi des rois, des sultans, des princes, des cheikhs et des maires d’Afrique", Son Excellence le dictateur émérite de Libye et Son Éminence l'insane accompli devant l'Eternel. Attrapé, culbuté, rudoyé, brimé, rossé et finalement assassiné par les heureux maîtres de la Libye nouvelle. Dommage collatéral d'une confusion bénigne évidemment, puisque "dans toutes les révolutions, il y a des moments de ce genre où le groupe en fusion devient beaucoup moins sympathique" (BHL). Que Dieu ait pitié de lui, que Dieu l'absolve, qu'Il pardonne ses fautes, qu'Il élargisse sa tombe et qu'Il l'illumine. Amen !

Ah bah oui coco, tu l'as voulu, tu l'as eu. Les simples d'esprit comme moi ont le tendre réflexe de se ranger immédiatement, instinctivement, mécaniquement, du parti des "martyrisés". Et les circonstances tragiques, le conduit d'égout, le haillon, l'égarement, le crêpage, ne font que fouetter l'ardeur hétérodoxe, celle qui impose de s'attrister pour un dictateur. Car tuer quelqu'un aux cris de "Allahu akbar" (Dieu est grand), moi personnellement, comprends pas. Serait-ce la réaction du Prophète de l'islam, celui qui fustigeait déjà le tortureur d'un animal ? Quel musulman peut-il se représenter Mouhammad parmi ces fous furieux qui bavaient d'envie de cogner sur un autre être humain ? Quel "mahométan" peut-il songer une seconde que l'Envoyé de Dieu serait l'instigateur d'une telle curée ? Quel "soumis à Dieu" peut-il sincèrement se satisfaire d'une telle purge ? Oh oh ! allô ! ça existe ? Où est la rectitude d'Ali qui refusa, en pleine guerre, d'achever un ennemi dès lors que celui-ci lui cracha sur la figure, de peur de passer pour un vulgaire vengeur auprès de Dieu ?

Pourquoi faut-il qu'on finisse toujours par avoir pitié des dictateurs les plus sanguinaires ? Pourquoi le monde musulman, bien qu'hostile à Saddam Hussein, avait fini par s'attendrir de sa pendaison, le jour de la fête du Sacrifice ? Un cruel à qui on avait refusé l'achèvement de sa profession de foi "Il n'y a de dieu qu'Allah et ...", pourtant essentiel avant d'atterrir là-haut. N'était-ce pas ce monde musulman qui stigmatisa les Etats-Unis pour le sort réservé au cadavre de Ben Laden ? "Chansons que tout cela, bébé ! Les Arabes sont génétiquement barbares ! Ils ne seront jamais civilisés !"... Mais qui sont ces barbares ? Ces hommes qui, d'ordinaire, ne valent pas un pet de lapin, oui, eux ?



C'est étrange mais plus les révolutions arabes dérapent, plus on a peur pour les dictateurs en poste. On est presque de leur côté, "j'espère qu'ils ne vont pas le choper, le malheureux !". Quand on sait que les ancêtres de ces sauvages avaient, jadis, décapité Hussein, le petit-fils même du Prophète à Karbala, on se méfie de la "rue arabe". Les révolutions sanguinolent souvent certes, mais lorsque les victimes d'hier passent à la casserole leurs bourreaux chopés sur le tas avec un entrain semblable au leur, l'effet cliquet s'applique à l'envers. Un amas d'assassins ne forme pas une nation... La Révolution libyenne a versé son sang. La vendetta débute; les ex-malfaiteurs sont au pourchas des néo-scélérats. Le fils Saïf ul-islâm ne vient-il pas de crier vengeance à son tour !

"Et qu'est-ce que l'enfer... si ce n'est qu'une vengeance éternelle pour quelques fautes d'un jour !" disait Balzac. Règlements de compte en perspective ici-bas et dans l'au-delà; maudites engeance et vengeance, ce n'est pas une figure de style non, c'est Allah même, Celui qui était "le plus grand" quand Khadafi souffrait le martyr, qui le dit : "Si vous vous vengez, que la vengeance ne dépasse pas l'offense". Malheur à ceux qui ont ravi l'honneur à un cadavre. Erinyes, c'est à vous !

samedi 15 octobre 2011

"Notre Messi, c'est Özil" (Horst Hrubesch)

Les origines des uns et des autres. C'est irrationnel sans doute, peut-être fautif, mais on s'y intéresse. Instinctivement. Il faut dire que les occasions ne manquent pas. Lorsque le Président Sarkozy déclara qu'il était un "Français de sang mêlé", on s'emballa. Les Turcs rappelèrent qu'il était d'origine ottomane par sa mère comme ils l'avaient fait en son temps pour Balladur(ian) qui, heureusement, ne s'en cacha pas, 16:10 ("Balla dur" signifiant littéralement en turc, "ne cesse de mieller !", à l'impératif). Ou encore Marc Lévy et Françoise Giroud. Bon, c'est vrai que parfois, c'est "capilotracté" mais bon; ainsi, le Prophète Muhammed s'est vu inventer des origines turques puisque descendant d'Abraham, lui-même Sumérien donc Turc. Le "grand Sinan" aussi avait été d'origine turque un instant, le temps qu'Afet Inan, fille adoptive de Mustafa Kemal, soit comblée. Après, on s'était ravisé. Et quand certains se sont mis à discuter de la turcité d'Atatürk (les Turcs blonds n'étant malheureusement pas légion), on s'est indigné; "arrête de broncher, c'est un Turcoman pur sucre ! Alévi par-dessus le marché". Bon bon...


Les Turcs sont d'ordinaire nationalistes; nombrilistes. De l'homme de gauche, théoriquement internationaliste, à l'islamiste, théoriquement oummatiste. Le monde entier leur veut du mal, l'univers les envie. C'est vrai que leur histoire a de la branche, il serait grotesque de ne pas s'en targuer. Ce n'est pas l'Islande ni l'île de Crète ni même l'Indonésie ou le Brésil. C'est la Turquie. "Ce n'est pas rien que d'être Français" avait dit Chirac en 1995. Et "ce n'est pas rien que d'être Turc", vais-je ajouter comme les grands hommes. Alors quand on est Français et Turc, on s'exalte à tire d'aile. Ya Rabbi şükür... Il faut dire que la légitime fierté prend parfois des allures de butorderie. N'est-ce pas une "certaine" jeunesse qui avait déplié la pancarte "Istanbul since 1453" lors d'un match Fenerbahçe-Panathinaïkos. Le message était clair, on a chouravé votre ville, VOTRE ville et on s'en gausse. Étrange aveu : on "occupe" votre ville...




Steeve Jobs meurt, on se bouscule ; on s'attendrit puisque son père biologique est un Syrien, on pleure puisque sa mère adoptive est une Arménienne "échappée" de l'empire ottoman. Arnaud Montebourg parle de son grand-père "Arabe" (et non "pied noir" s'il vous plaît) pour défendre l'Etat palestinien, Manuel Valls préférant justifier son attachement éternel à Israël par la religion de sa femme. Chacun, se fondant sur ce bout d'identité et de "sang", monte sur ses grands chevaux pour avoir une conception des choses et la défendre coûte que coûte. Et le menu citoyen respire, il a découvert de nouvelles origines, de celles qui justifient un engagement bien ancré. Après tout, il faut également des tripes pour faire de la politique, les raisonnements froids, bien construits, par trop cérébraux vont un temps... Et Valéry Gergiev et Tugan Sokhiev sont des chefs d'orchestre d'origine ossète aussi, je voudrais le dire, n'est-ce pas. Suis-je pour autant un abonné des salles de concert ? Non. Ça coûte cher. Mais j'en suis fier et c'est comme ça...


Évidemment, on aime nos co-originaires que quand ils sont reconnaissants. Il faut bien qu'ils soutiennent un peu le bled. Les "vendus" du type Mesut Özil sont voués aux gémonies. Non mais ! Ce footballeur allemand d'origine turque, on s'en souvient, avait préféré l'équipe nationale allemande, mon dieu qu'on l'avait hué, sifflé, insulté ! Et il est talentueux en plus, ça m'éneeeeerve ! On pleurait de rage, il marquait des buts contre la Turquie. Sa pauvre mère, devenue millionnaire du jour au lendemain avec sa mentalité du village, n'habitait sûrement plus le quartier mais elle devait souffrir, la pauvre ! Et le père, il devait en engranger des affronts ! Vah vah, leur fils, quel ingrat était-il ! Un vendu, oui oui. Les potinières n'avaient sans doute pas failli à leur mission, écraser, humilier la famille. Elle avait forfait aux devoirs envers la patrie, la seule, la turque. Après tout, ils n'étaient en Allemagne que pour gagner de l'argent, toucher le chômage, profiter des prestations sociales, apprendre un peu sa langue mais diantre, pas pour s'y intégrer et perdre son âme !


C'est tragi-comique, toutes les familles turques que je connais et qui votent MHP en Turquie, le parti nationaliste, ont accueilli bon gré mal gré des brus françaises. Ça n'a pas suffi à les fléchir, à les humaniser surtout. C'est toute la problématique qui s'est abattue sur les primo-arrivants : comment embrasser la francité sans perdre un bout de son identité, pis, de sa religion. "Oğlun gavur mu oldu !" disait-on, jadis. "Ton fils est devenu impie, hein !". Raison : avoir adopté la nationalité française ! Le stade suprême serait d'adopter des prénoms français mais vraiment français, pas hybrides du genre "Mikail", "Suzan", "Jame", "Césaire", "Adam", "Céline", "Myriam" ou encore "Cybèle". Quand les Français tombent amoureux de Franco-Turques, ils se convertissent à la turcité et donc à l'islam, ils changent souvent de prénom même s'ils portent des prénoms islamo-compatibles comme Gabriel, Marie, Joseph, Abraham, Michel, etc. De là à espérer qu'un jour les Franco-Turcs franchiront le pas ! Et moi je ne promets rien non plus, mes prénoms sont déjà prêts, pas touche : "Serfiraz" et "Dürrüşehvar". La théorie, c'est pour les autres...


La double appartenance n'est pas facile, ah oui alors. Le service militaire, un casse-tête. La Turquie ne reconnaît malheureusement pas la journée d'appel de la préparation à la défense; on a beau prouver qu'on a fait notre "service" en France, ils nous rabrouent, "höst, s...tir lan !". Du coup, on doit se caserner là-bas aussi, oh c'est rien, c'est juste 21 jours. Mais il faut débourser également la bagatelle de 5000 euros. Pardon, il faut d'abord se rendre au consulat turc, croquer le marmot, faire 25 photocopies de tous les papiers qu'un adulte aura vus dans sa vie, 10 photos, obtenir des signatures infinies, etc. etc. Un jour que j'attendais paisiblement depuis 30 minutes dans la queue avec ma paperasse, un type se mit à déverser sa bile, "c'est qui ce vieux ! Trois heures pour signer !". Intrigué, j'allongeai le pas et la tête et que ne vis-je ? Le Consul en personne faisait de la calligraphie, "chut ayol ! C'est le Consul !"...


Pourquoi des réserves ? Nous sommes nés ici, nous sommes Français non ? "Ouaich". C'est vrai que j'ai ma petite théorie, moi. Nous ne sommes, au fond, pas plus Turcs que Français. Car pour appartenir à un groupe, il faut en apprendre les codes et la langue. Les malheureux ne parlent ni français ni turc, convenablement. "Je mangea", "ils croivent", "je te fais montrer !". Of ! Özil nous a "dépucelés". Personne au monde ne souffre plus que les fils d'immigrés, oui, eux, ceux de la deuxième génération; la main gauche là-bas, la main droite ici, la sépulture là-bas, le berceau ici, un prénom de là-bas, un mode de vie d'ici. Nous, deuxième génération, ayons le "privilège" du déchirement, de la schizophrénie, de l'indécision. Le messie, c'est Özil. Le messie de la troisième génération. Nous, nous ne pourrions être ni francs ni massifs... Au fait, mon caveau de famille se trouve très exactement à Poyrazli, Yozgat/Turquie. Oui oui, c'est mon testament; je l'ai dit, la théorie, c'est pour les suivants.

vendredi 7 octobre 2011

Tartuferie

Certes, ce n'était pas difficile. Il fallait juste savoir lire. Le règlement intérieur de l'Assemblée nationale ne demande pas aux députés de réciter par coeur le texte qui tient lieu de serment de fidélité à la Constitution devant le "grand peuple turc". Il faut juste le déclamer. Sans détonner si possible. Et sans faute, naturellement. Mais il fallait une Leyla Zana, version 2011, pour complexifier la situation. Dieu merci, son "erreur", cette fois-ci, n'a excité personne. C'est que personne n'a voulu prêter trop d'attention à Madame. Comme une sorte de "réticence dolosive", de pâmoison, qui s'est abattue sur tous les députés, même nationalistes. La Turquie aurait donc franchi le cap des tempêtes ?

1991 : la trentenaire est élue députée (sur la liste du parti social-démocrate c'est-à-dire le CHP de l'époque, impensable aujourd'hui !). A la séance des serments, elle monte à la tribune, baisse la tête pour lire, se fait immédiatement huer (elle a un serre-tête aux couleurs kurdes assimilées au PKK), reste de marbre, continue et termine en kurde par un voeu de paix entre les "peuples" turc et kurde. Les esprits s'échauffent, on entend les claquements de pupitres et des beuglements si bien que le président de séance, un Kurde (le petit-fils du Cheikh Saïd, fomentateur d'un soulèvement kurde en 1925), doit la rappeler pour qu'elle renouvelle sa prestation. Une Zana hargneuse, des députés révulsés et un président "bon père de famille" qui essaie d'apaiser. "Dursana kız !", "attends petite !"... Une comédie qui a envoyé la "passionaria" en prison pour une décade et a reporté d'autant de temps, le nécessaire déniaisement des seigneurs turcs. Une provocation qui a mal tourné. Un gâchis pour tout le monde.

2011 : les députés kurdes du BDP mettent fin à leur bouderie "entamée" dès le résultat des élections de juin. Ils viennent siéger et jurer fidélité à la Constitution qu'ils détestent tant. Ils serrent les dents, tous, Leyla Zana un peu plus visiblement puisqu'elle achoppe cette fois-ci sur l'expression "devant le grand peuple turc". Le regard supérieur, presque patricien, lancé à une assemblée, espérons-le, un peu émue, elle a juré devant le "grand peuple de Turquie". "De Turquie" et non "turc". Un distinguo que les Kurdes souhaitent depuis les origines. Mais personne n'a tiqué. N'a voulu tiquer. La "provocatrice" de 1991, lorgnonarde, tout de noir vêtue, venait de réussir son coup; comme une lettre à la poste...




Tout le monde avait bien vu, entendu, compris, "grand peuple de Turquie", pourtant. Seuls les journalistes ont décortiqué, personne n'a suivi. Ils ont insisté, histoire de remplir les chroniques, et la présidence de l'assemblée a publié un communiqué dans lequel elle confirme (!) que Leyla Zana a bien dit "grand peuple turc". L'intéressée reconnaissant pourtant avoir dit "grand peuple de Turquie" mais par inadvertance... Avec une expression du type "le grand peuple turc", il y avait de quoi irriter une Kurde. Les qualificatifs et substantifs aussi mélioratifs ne figurent, en général, que dans les Constitutions des pays complexés, petits, ignorés du monde, peu démocratiques. Pourquoi promouvoir la grandeur du peuple turc en direction des Turcs, précisément ? Qui nargue-t-on ? Qu'essaie-t-on de prouver ?


Au lieu de s'interroger sur ces questions, certes théoriques mais vitales, la Turquie préfère se mêler de relations internationales. Se faire le porte-voix des peuples opprimés du monde entier peut-il avoir un sens alors que près de trois millions de Kurdes, les électeurs du BDP, rouspètent dans le pays ? Qui est qui, qui veut quoi, ça fait longtemps qu'on ne suit plus. On sait seulement qu'il y a un problème. Même un modéré comme Ahmet Türk appelle à l'insurrection. Son nom de famille montre à lui seul que ce qu'il faut apurer est profond. La Turquie doit solder des comptes. "L'Etat devra s'excuser un jour ou l'autre" a, pour sa part, décrété Hasan Cemal, un journaliste de renom qui réfléchit sur ces problèmes. Peut-être.


"Un peuple, six Etats" a rêvé le président Gül, de son côté. Lors d'un sommet des Etats turcophones, il a introduit la nouvelle devise de la politique étrangère. Jadis, le Président Demirel parlait sans arrêt d' "un peuple et de deux Etats" pour la Turquie et l'Azerbaïdjan. L'an dernier, une autre conférence turcique avait effectivement réuni la Turquie, l'Azerbaïdjan, le Kazakhistan, le Turkménistan, l'Ouzbékistan et le Kirghizistan. Malheureusement, on parlait plus russe que turc. "Un peuple, six Etats". M'ouais. Comme un pied de nez. On a l'impression d'entendre les Kurdes crier de là-haut, "p'tain, ils ont rien compris, on parle de deux peuples, un Etat pour la Turquie, voilà que le Président du pays rêve d'une union turcique !".

Ah oui hein, c'est comme ça, dorénavant. On jette un regard aux Kurdes ou à ceux qui sont censés les représenter, avant d'ouvrir la bouche. "Dès fois, j'me dis mon frère, vaut mieux être nationaliste, pas de questions à se poser, pas de neurones à se triturer, on reste catégorique !". La facilité, quoi. Avec des nationalistes turcs et kurdes véhéments à qui mieux mieux, on sait au moins une chose : il faut paniquer. Parce-que si chacun se met à retourner le poignard dans le coeur de l'autre partie à la moindre occasion, on aboutira de sitôt à la formule "deux peuples, deux Etats". "Ah t'es contre alors ?", "nan c'est pas ce que j'ai voulu dire, valla"... C'est ainsi : le combat de nègres dans le tunnel continue car sans le dire, le marchandage se fait sur le sort d'Abdullah Öcalan, un terroriste pour la justice, un leader pour une partie des Kurdes. L'aménagement de ses conditions de détention voire sa libération est devenu LE facteur implicite du retour au calme. Malheureusement. La logique seigneuriale a pris en otage les légitimes doléances du peuple kurde. Et nous, nous parlons de droits individuels ! Pfff... Le rebelle en chef essaie de sauver sa peau. Tout simplement.

mardi 27 septembre 2011

Placer le clocher au milieu de la paroisse...

"Remplissez les églises, bande de cornichons ! Les musulmans débordent des mosquées, inondent les rues, envahissent les espaces, machallah !", aurais-je dit, franco, si j'étais Benoit XVI. "Y en a marre à la fin, on vous supplie de jeter ne serait-ce qu'un regard à l'église et on jure qu'on ne va plus vous toucher, allez, bougez-vous !". Je me serais emballé. Des gestes à la Jean-Paul II, une intonation à faire exploser les coeurs, des mots simples et des allitérations qui accrochent l'oreille. Et paf ! Rien ! La classique platitude. Certes dans un Parlement allemand qui est laid au plus haut point, il était bel homme. Mais le fond, toujours pareil. Canonique, poussiéreux, sibyllin. Tu m'étonnes que les gens préfèrent les églises évangéliques où on finit toujours dans une ambiance disco...


Quoi, c'est vrai ! Le "roi du Vatican" veut aguicher mais il n'y arrive pas; il est "trop pape". Les ouailles boudent, ils veulent des rabais; même le président de l'Allemagne aurait voulu batailler pour faire sauter l'interdiction de la communion aux divorcés-remariés (comme lui, évidemment). Le souverain pontife n'a pas cligné des yeux; il a sorti son vieux papier qu'il a écrit il y a un siècle, l'a lu, a parlé de Dieu et de ses immuables commandements. Un peu de concepts par-ci, un peu de théologie spéculative par-là. Et comme tout le monde n'a pas le niveau de Saint Augustin, bah ma foi, personne ne veut insister. Si bien qu'un chrétien "de routine" en arrive à demander à un musulman comme moi, "de routine" également : "en fait, chez nous, le Prophète, il est Dieu en même temps, c'est ça ?", "j'en sais rien écouuute ! Je n'y ai jamais rien compris, va demander à un curé"...

En tout cas, il a raison de gémir, Benoît XVI. Je le comprends. Il a une mission à remplir : garder le troupeau; il doit être alerte. Le Saint-Esprit l'a précisément choisi pour cela (même s'il a pris la méchante habitude de choisir un vieux lorsque son prédécesseur a assuré un long pontificat); et non pour qu'il passe les saisons dans différents palais. "Représentant de Dieu sur terre" certes, mais responsable des ressources humaines, aussi. L'agrandir aurait été tellement mieux d'accord, le troupeau je veux dire; mais on sait depuis longtemps qu'un pape n'est plus dans l'exaltation, il est sur la défensive. Celui-ci, particulièrement. Ça tombe bien, en France, d'autres "soumis" à Dieu (le même, rappelons-le) ne rentrent plus dans les mosquées, pleines à craquer. C'est la poussade. Elhamdulillah, aurait dit un provocateur. C'est que la robustesse de la foi musulmane n'est plus à démontrer, comme on le sait. Face à la tiédeur de la "foi" christiano-sceptico-athéiste. Du coup, on se demande s'il ne faudrait pas désaffecter des églises pour les "rebaptiser". Mais non c'est une blague, hihi ! Ne tremble pas...

C'est qu'ils avaient les rues, les musulmans. Ils les occupaient. Paisiblement. Alors, les journalistes se mettaient à photographier et filmer une horde de costumés-cravatés s'affairant à trouver un bout de tapis pour poser le front. Les vieux, alias "hadj", s'étaient déjà nichés dans un coin douillet, eux. Le jeune se love, par la force des choses, priorité au "sage". Celui qui n'entend plus, souffre d'une hernie discale, et a le luxe de patienter lorsque tout le monde se bouscule à la sortie. Eh bien dorénavant, tout le monde dedans. Non non, ils ne vont pas s'empiler ou se prosterner sur le dos des uns des autres (pratique acceptée quand une mosquée est bondée). C'est que les pouvoirs publics se sont démenés pour créer en moins de deux, des endroits disponibles. Merci Madame Le Pen qui s'était, comme on s'en souvient, attendrie de cette situation. Du coup, Monsieur le ministre de l'Intérieur et des Cultes, soucieux lui aussi qu'il est, du bien-être des musulmans, comme on le sait aussi, avait remué ciel et terre pour ravir salles, casernes et autres espaces vides. Comme quoi quand on veut... Et voilà qu'on apprend que le parlement grec a autorisé la construction d'une mosquée à Athènes ! Mon Dieu ! Qu'est-ce ? Une cascade de bonnes nouvelles ! Attachez les ceintures, la fin des temps approche. Délire aigu...

Les musulmans à qui il arrive de prier dans les mosquées, le savent. C'est un paradis et un enfer. "Enfer et mosquée, euh... !". C'est vrai. Il faut toujours périphraser quand on parle des religions. Mais j'insiste. Un paradis pour celui qui s'y sent bien et l'enfer pour le claustro et le délicat. Un ami uraniste m'avait dit un jour : "le paradis des mignons, c'est la mosquée". "Oh lo lo ! Le mécréant!" m'étais-je volcanisé. "Calme, calme ! T'as remarqué que la mixité des sexes est interdite en islam sauf à La Mecque, là où se trouve l'édifice le plus sacré, la Maison de Dieu ! Tout le monde se frôle, se touche, se bouscule dans la joie et la bonne humeur, non ?". Trop fort, évidemment, comme argument. "Quel intellectuel, tu es ! Mais c'est quoi le rapport avec...", "bah, c'est que Dieu est beaucoup plus flexible qu'on ne le pense, il nous crée des occasions pour se rincer l'oeil, c'est déjà ça !"...

Sans doute. Et tant mieux pour lui. En tout cas, mosquée signifie avant tout sérénité et concentration. Pas de statues, pas d'icônes, pas de talons, pas de chuchotements. On se souvient de cette mosquée dont le "design intérieur" avait été conçu par Zeynep Fadillioglu. Avec un mimber-toboggan et un mihrab-tréfonds, on se perdait en interprétations. Et on ne priait plus. "Alors oui, mon coeur, c'est la représentation d'un livre qui vient tout droit du Ciel (toboggan), profond (gouffre), lumineux (couleurs douces) et captivant (les pages du Coran sur les murs)". Ça s'appelle un commentaire d'image...



Mais avec tout le respect que j'ai pour mes coreligionnaires, je dois bien avouer qu'une mosquée "oecuménique" n'a aucune chance d'aboutir. Les Arabes et les Turcs n'ont pas forcément la même approche de l' "adab" à l'intérieur. Des convenances. Un Turc ne s'allonge jamais, n'y mange jamais, n'y papote jamais, n'y dort ô grand jamais !, ne tient jamais le Coran en-dessous de son nombril. Les Arabes sont plus "peinards". Du coup la "pollution visuelle" (ressentie comme telle, mille pardons) empêche tout rapprochement. C'est bien la raison pour laquelle, beaucoup restent opposés aux projets de construction portés conjointement par des associations arabes, turques, pakistanaises, noires, etc. Ça finit toujours pas capoter.

Bien. Merci donc à tous ceux qui ont réfléchi longuement pour créer des conditions dignes. Les mosquées pullulent, s'érigeront encore et encore et s'inscriront dans le paysage architectural français. Tiens, la mosquée des Ulis. Ou deux nouvelles mosquées au Havre. Ici, là-bas, là-haut. D'ailleurs, c'est un islamophobe qui tient le registre. Ça sert au moins à quelque chose... Il ne nous reste plus que le souci du minaret. Cette tour qui devrait être invisible ou "visible grâce à l'effort"; comme les illusions d'optique. Du genre, on s'installe face à ce "truc", on devine ce que ça peut bien être. Les architectes font des miracles, un minaret qui n'en est absolument pas un quand on regarde de loin et qui en devient un quand on y a pointé son regard de plus près. Mais les musulmans rabaissent souvent le caquet pour ne pas indisposer Monsieur le Député-Maire ou Monsieur le Préfet. Alors que c'est un droit qui découle de la liberté de religion (une des composantes de la laïcité, mille fois expliqué). Et non une provocation qui signifierait "la prochaine étape dans l'islamisation de la France". Dans un État laïque, les adeptes d'une croyance ne devraient pas se justifier, encore moins s'excuser, quand ils veulent construire un édifice conformément aux canons esthétiques de leur religion. Oui oui, je vais ressortir ma citation, la seule qui existe dans ce domaine : "Quand s'érigera, au-dessus des toits de la ville, le minaret que vous allez construire, il ne montera vers le beau ciel de l'Ile-de-France qu'une prière de plus, dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses" (Maurice Colrat). Pour l'amour du Ciel, n'est-ce pas beau ?

dimanche 18 septembre 2011

"Rêvons, c'est l'heure" (Verlaine)

On raconte qu'Aziz Nesin, un athée et donc un humaniste en théorie, n'en avait pas moins un péché mignon, pour le coup, irrationnel; une aversion pour les Arabes. En marge d'un colloque organisé au Caire, l'intellectuel turc ambulait dans les ruelles de la capitale pour respirer un peu, et peut-être se désencroûter, qu'il ne s'empêcha d'éructer : "heureusement qu'on a perdu ces terres", "pourquoi donc Maître ?", "t'imagines, ces types seraient aujourd'hui nos concitoyens !"... Effectivement. Une calembredaine que SOS Racisme version turque (si ça existe) n'aurait pas hésité à vulgariser en "connerie". D'autres auraient tenu un discours plus apaisant, du genre, il ne faut pas s'en prendre à Nesin mais raisonner sur la base du "Nesin idéal-typique". Celui qui méprise l'Arabe pour ce qu'il est ou supposé être. Un fataliste, un fanatique, un phallocrate, un indolent, un bâté, un sagouin. Celui qui ne mérite pas la démocratie car trop attaché à sa religion obscurantiste. Celui qui n'a pas eu l'heur de trouver sur son chemin, un Mustafa Kemal prêt à couper les ponts avec la "tradition". Celui qu'il faut conseiller au plus vite de peur qu'il s'enfonce trop dans sa religion, nécessairement lèse-liberté et étouffe-raison.

Même le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, pourtant un islamo-fascisto-terroristo-iranophilo-chariatiste comme on le sait, s'est amusé à singer le kémaliste mandarinal. Au Caire même. C'est qu'il a, tout bonnement, conseillé aux Égyptiens d'adopter la laïcité. "La laïcité, ce n'est pas l'athéisme, c'est l'égalité de traitement de toutes les religions; j'espère que l'Egypte adoptera une Constitution laïque", dixit. Voilà donc un "islamiste repenti" en train de promouvoir la laïcité. Pas n'importe laquelle, la sienne, la turque. Devant un auditoire médusé. Car le mot laïcité, ilmaniya, écorcherait l'oreille arabe. Du coup, la jeunesse égyptienne qui avait joué des coudes pour boire les paroles du musulman mais néanmoins démocrate Erdogan, a eu l'air tout chose. Les Turcs ont une expression pour souligner l'absurdité d'un discours qui n'a aucune chance d'être compris dans une enceinte, car trop allogène : "vendre des escargots dans un quartier musulman" (müslüman mahallesinde salyangoz satmak). Activité inane puisque les musulmans ne mangent pas d'escargot... (Obiter dictum : les Turcs étant musulmans hanafites, dans leur esprit, tous les musulmans sont soumis à cette interdiction alors qu'en réalité les musulmans malikites ne le sont pas).

Et surtout Erdogan donne des verges pour se faire fouetter. Car s'il pouvait appliquer cette définition (incomplète mais exacte) dans son propre pays avant d'en être le VRP en Egypte, en Tunisie et en Libye, ç'aurait été tellement mieux. La laïcité a trois composantes : d'abord, la séparation organique de l'Etat et des autorités spirituelles ce qui induit une égalité de traitement vis-à-vis de toutes les croyances et convictions; ensuite, la séparation matérielle de la législation étatique d'avec un quelconque droit religieux; enfin, la garantie de la liberté de conscience (et pas seulement de la liberté de religion car l'athéisme a également droit de cité). Malheureusement, la Turquie est un "État laïque au rabais". Les deux tiers de la laïcité sont malmenés. Déclinaison : l'Etat contrôle l'islam par le biais du Diyanet et rétribue les seuls imams, il s'immisce dans l'administration des patriarcats orthodoxe et arménien, il interdit aux étudiantes musulmanes de porter un voile à l'université, il défend aux enfants musulmans de moins de 12 ans de s'inscrire dans les écoles coraniques, il prohibe par une disposition constitutionnelle les congrégations religieuses, il se mêle de savoir si le "cemevi" des alévis est un lieu de culte ou non, il promeut le sunnisme hanafite dans les cours de religion, etc. etc. Paradoxe illogique, aucun groupe religieux n'est satisfait de cette laïcité. Les musulmans dévots sont stigmatisés, le patriarche orthodoxe se sent "prisonnier à Constantinople", les Arméniens sont sur le qui-vive et les alévis se font insulter du matin jusqu'au soir. C'est le même Erdogan qui, lors des meetings préélectoraux, faisait huer par la foule, le président du CHP Kemal Kiliçdaroglu dont il jetait en pâture l'appartenance à l'alévisme, comme si c'était une tare. Dernièrement, c'est le vice-président de l'AKP qui lia le silence de Kiliçdaroglu sur ce qui se passe en Syrie à une "connivence religieuse". Kiliçdaroglu l'alévi devait bien soutenir Al-Asad l'alaouite. Drame dans le drame, tragédie dans la tragédie, certains alévis précipiteux voulurent se défendre en anathématisant à leur tour les alaouites (les Nusayrites), des "égarés" puisqu'érigeant Ali en Dieu. Et cette fois-ci, ce furent les Nusayrites de Turquie qui rouspétèrent et appelèrent à plus de respect ! La laïcité turque, garantie de l'esprit de concorde ? M'ouais...

Évidemment, l'opportune "conversion" d'Erdogan a surpris tout le monde. Le président d'un parti qui avait été sanctionné en 2008 par la Cour constitutionnelle pour activités contraires à la laïcité se fait le chantre de celle-ci, il y a de quoi ! Sapristi ! Les laïcistes turcs doutent et extravaguent, eux qui avaient tout misé sur la stratégie d'affolement; les islamistes du pays émettent des réserves ou se lancent dans des interprétations absolvantes, du genre "mais non, il a voulu donner des gages aux Occidentaux en assurant vouloir protéger les minorités religieuses, c'est tout, Erdogan laïque, ça ne colle pas ! Astaghfiroullah...". Et surtout, les Frères musulmans se sont inscrits en faux : "chaque pays a sa propre expérience". La laïcité dans un pays arabe, franchement ! Même un régime laïque comme celui de Saddam Hussein, n'avait pas résisté à la tentation de présenter l'orthodoxe Michel Aflaq comme un musulman. Un nationaliste arabe ne pouvait qu'être musulman, n'est-ce pas ! Il fut enterré selon l'usage islamique au nez et à la barbe de sa famille chrétienne !

Et la laïcité est-elle possible sans un minimum de sécularisation ? Comment expliquer à un vieillard qu'il ne pourra plus répudier sa femme au motif que le nouveau code civil ne le permet plus ? "Pourquoi un nouveau Prophète est arrivé ?", "bah non, vieux, on est laïque dorénavant !", "et la Loi de Dieu ?", "euh..., j't'explique, le monde musulman doit passer à la conception mutazilite, tu sais celle qui dit que le Coran n'est pas incréé", "d'accord mais la Loi de Dieu ?", "bah..., c'est que... elle n'est plus, comment dire...", "vade retro satana !"... Ce fut le défi d'Atatürk, une laïcité autoritaire qui devance la sécularisation; et malheureusement, ça n'a pas marché. Car en anatolie profonde, les mariages et les divorces se font souvent conformément au droit islamique (notamment s'agissant de la dot, de la tutelle, de la restitution de la dot en cas de non consommation du mariage). Et les plus conservateurs demandent conseil aux imams pour régler leurs successions.

Et ce qui devait arriver, arriva. Le CNT libyen a annoncé que la charia serait "la source principale de la législation". Comme en Egypte. Et comme en Tunisie en réalité, car la charia est une source matérielle en droit de la famille. La "colactation" est un empêchement au mariage conformément au fiqh, le délai de viduité après un décès ou un divorce que doit respecter l'épouse est le même que celui fixé par ledit fiqh, la dot est une condition de validité du mariage comme en dispose encore une fois le fiqh, l'époux reste le chef de famille comme nous l'enseigne ce même fiqh, le régime de droit commun en matière matrimoniale reste la séparation des biens (la communauté réduite aux acquêts étant facultative) comme le prévoit encore et toujours le fiqh et ce n'est qu'en 2009 que la Cour de cassation tunisienne a décidé que l'empêchement du mariage entre une Tunisienne musulmane et un non-musulman (même Tunisien) était illégal. Mais il s'avère qu'aucun officier n'accepte de célèbrer une telle union car l'immuable fiqh s'y oppose (c'est notre professeur de droit de la famille, une Tunisienne, qui nous l'avait soufflé) ! En outre, les quote-parts en matière de succession viennent tout droit de cet inépuisable fiqh (s'il y a des enfants, le mari hérite du quart des biens de sa femme alors que celle-ci hérite du huitième des biens de celui-là). Enfin, la filiation naturelle n'est pas clairement reconnue. Conformément à..., c'est bien, tout compris...

Bref, tant que le fiqh sera vu comme un élément de la foi par les musulmans, la laïcité et la démocratie resteront incomprises et inacclimatables. Car elles postulent l'absence de discrimination, que le droit musulman, lui, institue. Ca ne sert à rien qu'un Eveillé, un progressiste, un humaniste, tout ce qu'on veut, se mette à affirmer qu'un droit qui s'inspire du Coran ne devrait plus être une option. Car la pratique sociale saura très bien contourner les canons "importés". Pratique sociale qui est le fruit du patriarcat et de l'illétrisme rémanents. La solution, alors ? Une laïcité à coups de serpe ? Non plus. La laïcité autoritaire ne sert à apaiser que ceux qui ont besoin d'être apaisés, et c'est tout. Car le "peuple profond" reste attaché au droit musulman (cf. Pierre-Jean Luizard, Laïcités autoritaires en terres d'islam).

Les "essentialistes" n'ont pas raison mais ils n'ont pas entièrement tort non plus; changement de paradigme appelle maturation; maturation implique déconstruction théorique (mutazilisme/acharisme; Coran créé/incréé; expérience existentielle du monothéisme/phénoménologie historique). "C'est tout à la fois affaire de temps et de volonté. Le volontarisme excessif n'apporte aucun résultat; le facteur temporel, lui, pose problème" (Hichem Djaït, La crise de la culture islamique, p. 330). Que disait-il déjà le sage qui nous a quittés l'an dernier : "Rien ne se fera sans une subversion des systèmes de pensée religieuse anciens et des idéologies de combat qui les confortent, les réactivent et les relaient. Actuellement, toute intervention subversive est doublement censurée: censure officielle par les Etats et censure des mouvements islamistes". Les candidats à la "subversion" ne se bousculent pas, ne se bousculent plus. Takfîr et imprécations pleuvent... Rêvons quand même.

lundi 12 septembre 2011

Goutte de moralité repêchée de l'océan d'immoralité...

Lu dans Lire, numéro 398, septembre 2011, p. 11 : "José Eduardo Cardozo, ministre de la Justice brésilien, a introduit une législation qui devrait inciter les prisonniers à devenir d'endurants lecteurs. A chaque fois qu'ils passeront douze heures dans la salle de lecture, ils bénéficieront d'une remise de peine d'une journée". Et juste en bas, sans transition : "Sadullah Ergin, ministre de la Justice turc, a assigné l'éditeur Irfan Sanci pour avoir choisi de publier La machine molle de l'écrivain américain William S. Burroughs. Un sort partagé avec le traducteur de l'oeuvre. (...) Selon le code pénal turc, certains passages du roman sont trop osés, voire indécents. Ce n'est pas une première pour Irfan Sanci. Il a connu le même sort l'an dernier quand il a voulu éditer Les exploits d'un jeune don juan de Guillaume Apollinaire".


Bien. Commençons par faire notre Angelo Rinaldi, ça peut porter chance. Celui qui s'amusa à relever les fautes de français du lettré François Mitterrand dans sa Lettre à tous les Français ["faire rentrer dans l'ordre des velléités", les armées française et allemande "s'interpénètrent", la recherche va devenir "l'enfant chéri de la République", etc. (Plumes de l'ombre. Les nègres des hommes politiques, E. Faux, T. Legrand, G. Perez, p. 39)] et qui finit académicien... Mentionnons les erreurs qu'un magazine comme Lire ne devrait pas faire : un ministre n'introduit pas une législation (quelle mocheté !), un ministre n'assigne pas un éditeur (non non je t'assure, même en Turquie) et un code pénal ne trouve pas "osés" certains passages d'un roman. Nous n'en sommes pas encore arrivés là; ores, il ne fait que disposer une règle de droit et c'est le magistrat qui estime souverainement que tel passage est contraire à tel article. Non mais, franchement : "selon le code pénal turc, certains passages du roman sont trop osés". Un patafouillis de français. Dans une revue spécialisée. Et pour défendre la littérature, s'il-vous-plaît...


Passons et félicitons chaleureusement Monsieur Cardozo. Qui rêve de transformer des taulards en rats de bibliothèque. C'est qu'il a tout compris l'honorable ministre; la découverte de l'écrit et de la pensée ne peut qu'atténuer le sentiment de dépouillement. Et avec une dose musclée de douze heures par jour, on peut espérer voir émerger d'ici une décade, des docteurs en philosophie, psychologie, littérature ou, je ne sais pas moi, en droit (ça existe, coco; dois-je tuer quelqu'un pour, enfin, commencer une thèse ?). Une cadence à la Bernard Pivot ne peut faire que des miracles. Je n'ai pu atteindre que 9 heures, pour ma part. "Bouhhh, t'es un nul !". Au-delà, c'est un cerveau et des yeux en compote. Et je n'ai pas une latitude temporelle à volonté non plus, la recherche d'emploi est une activité à plein temps, j't'jure il faut piocher dur et ça encombre pesamment l'esprit. Alors qu'eux. Les embastillés. Ils ont assommé le Temps; vivre au rythme du pendule est une vraie souffrance quand j'y repense. Du moins pour ceux qui ont maille à partir avec cette dévorante obsession, l'écoulement du Temps...


"Embastillés" oui car toute prison est une bastille. Elle détruit à petit feu l'être humain que reste un coupable et l'avilit. Abolition alors ? A discuter. On le sait, le désoeuvrement ne fait qu'amplifier la frustration sexuelle des détenus et éperonner leur propension à la violence. Ah ce n'est pas moi qui le dis, je n'ai aucune expérience carcérale, c'est Jacques Lesage de La Haye, un ancien prisonnier devenu docteur en psychologie, qui l'affirme : "le fait d'être frustré sexuellement pendant des années n'améliore pas l'individu. Cela n'a d'autre résultat que d'aggraver ses faiblesses" (La Guillotine du sexe. La vie affective et sexuelle des prisonniers, p. 219). Le prisonnier lutte comme il peut, contre les cris de son corps. Par la lecture ou le sport. C'est que la geôle reste un lieu où la sexualité est brimée, et on ne peut que citer ce qu'il en résulte, une humiliation orchestrée par l'institution : "l'intimité est partagée de fait avec les codétenus lors des masturbations qui accompagnent le silence religieux de la diffusion du film pornographique" (Arnaud Gaillard, Sexualité et prison. Désert affectif et désirs sous contrainte, p. 96), "parmi les recettes depuis longtemps expérimentées, citons la reconstitution du vagin féminin par l'utilisation d'un gant de toilette rempli de pâtes chaudes, ou bien la pénétration d'un matelas percé d'un orifice savamment étudié" (p. 105), "en prison, l'homosexualité est représentée comme nécessairement douloureuse. La répartition des rôles entre pénétrants et pénétrés se résume à faire mal ou avoir mal" (p. 181), "résister à l'homosexualité est ainsi souvent présenté comme un défi, que seule une force de caractère peut permettre de relever" (p. 202), "les hommes arborent un pantalon de jogging, sans ceinture ni bouton ni fermeture éclair à ouvrir. L'accès aux parties génitales est ainsi facilité, tandis que les manoeuvres de repli pour éviter une sanction sont plus vite réalisées. Les femmes quant à elles, se munissent d'un manteau ample dont la vocation première est de servir de rideau, ou de paravent. Elles portent aussi des jupes amples qui permettent de cacher l'enchevêtrement des corps quand les amants décident une pénétration en position assise" (p. 248). Et quand je pense que j'étais à deux doigts de passer le concours de "directeur des services pénitentiaires" avant de me rappeler que j'étais un abolitionniste...


Merci Monsieur le Ministre. Même si une présence de 12 heures n'équivaut pas forcément à une lecture effective pendant ce laps de temps. Ça ne fait rien. Ils liront, ils rêveront, ils prendront des notes, ils jouteront, ils se dégourdiront les jambes et les idées. C'est déjà ça. Une obligation de moyen et non de résultat. Ça tombe bien, personne n'appuie sur votre tête dans les vraies bibliothèques, non plus. On regarde à droite à gauche, on rêvasse, on admire des choses (hum hum) et on lit de temps en temps. Surtout quand le lieu incarne à lui-même la promiscuité. Je ne voudrais discréditer personne n'est-ce pas, mais franchement, la bibliothèque la plus riche de France en ouvrages juridiques, celle de Cujas, est un étouffoir. On est serrés comme des sardines, on étrangle, on suffoque. Et le jour où on comprend le sens de l'expression "commenter les oeuvres de Cujas", on n'arrive plus à rester sérieux, un Dalloz dans les bras...



Celle de Nanterre reste un paradis. Nostalgie...





Un expédient qu'il faudrait importer en Turquie, voulais-je oser. "Impossible, on censure dans ce pays !", allait-on me répondre. Sans doute. Mais surtout, on ne lit pas dans ce pays. Alors le fait que le ministre de la justice s'acharne sur un éditeur, on s'en fout royalement, pardonnez-moi (d'ailleurs, ce n'est pas le ministre qui est à l'oeuvre dans cette vieille histoire). Pour ma part, je n'ai toujours pas lu le livre incriminé. Et que fait-on quand on meurt d'envie de donner un avis sur une oeuvre qu'on n'a pas lue ? Eh bien, toute honte bue, on se rabat sur les commentaires de ceux qui l'ont feuilletée. En voici un, chopé sur le site Amazon : "Cet ouvrage, extrêmement singulier, n'est pas classable. Très pénible à lire, les phrases n'étant qu'une suite de mot, souvent sans verbe, sans accord, sans sens apparent. Burroughs écrit exactement comme il ordonne sa pensée aux pires moments de sa défonce. On en ressort des impressions, des odeurs rémanentes, une tension malsaine palpable et même une idée de saleté dont on aimerait se débarrasser au fil des pages, mais qui colle au texte, inlassablement. Culte pourquoi? Parce que novateur, dérangeant, impensable ! Est-ce un livre agréable à lire ? Certainement pas. C'est une référence, et il est intéressant à plus d'un titre : c'est notamment la plongée dans le cerveau d'un toxico homosexuel au cours de ses digressions dans un monde où les frontières entre la réalité et l'hallucination ou la paranoïa sont pleines de sang, de sperme et de coups". Ouah ! Du genre à secouer ! Je vais donc le lire...


Elif Şafak, une romancière turque qui vend bien (juste après Orhan Pamuk) et que je n'ai toujours pas lue non plus, avait pris la plume pour critiquer cette censure. Veto qui émane, nous y voilà, du "Comité de protection des mineurs contre les publications obscènes" (Küçükleri Muzır Neşriyattan Koruma Kurulu). Étrange la procédure, tout de même. Un comité de protection des mineurs formule une observation sur un livre destiné aux adultes... Qui plus est un aréopage de non-initiés puisqu'y siègent, un haut fonctionnaire, un procureur, un commissaire, un médecin, un universitaire en sciences sociales, un théologien musulman (tiens tiens), un journaliste et ouf !, deux membres du Conseil national des programmes du ministère de l'Education nationale et un diplômé des beaux-arts. Bref, à tout casser, seulement 3 des 10 membres ont un titre de compétence pour discuter de littérature. C'est bien pourquoi, le Comité a divagué en estimant le plus sérieusement du monde que le livre de Burroughs "n'est pas de la littérature" : il n'y a pas d'unité narrative, c'est trop bordélique, argotique et décousu. Et, évidemment, immoral : "yazar hiçbir değer sistemini dikkate almayan, disiplinsiz anti sosyal bir seks bağımlısı tipi ile şahsiyetleştirdiği "yumuşak makine" isimli kitapta bir konu bütünlüğü olmadığı, gelişigüzel kaleme alınarak anlatım bütünlüğüne de riayet edilmediği, genelde argo ve amiyane tabirlerle kopuk anlatım tarzının benimsendiği, özellikle erkek erkeğe cinsel ilişkilerin zaman ve yer tasvirleriyle ar ve hayâ duygularını rencide edecek ölçüde anlatıldığı, zaman zaman tarihi mitolojik unsurların yaşam tarzlarından örnekler vererek kişisel ve objektif olmayan gerçek dışı yorumlarda bulunduğu anlaşılmaktadır. Mezkûr kitabın bu haliyle edebi eser niteliği taşımadığı, okuyucu haznesine ilave katkısının olmayacağı, kriminolojik açıdan da kitapta, insanın bayağı, adi, zayıf yönlerinin işlenmesinin okuyucu üzerinde suça izin verici tavırları geliştirmektedir". La maison d'édition avait eu scrupule à rappeler aux "sages" que ce qu'ils appelaient de la merde était précisément un courant littéraire et le cachet de Burroughs. Le courant "Beat Generation" et la méthode "cut-up". Eh bien, on l'aura appris. Messieurs les censeurs, merci !


Chaque nation a ses penchants. Certains pays s'enthousiasment pour "la rentrée littéraire", d'autres accueillent avec délectation "la nouvelle saison des séries". Ce n'est pas faire offense au peuple turc (de Turquie, devrait-on dire pour rester politiquement correct) que de décrire le nez au milieu de la figure : la lecture est une détestation nationale (si bien qu'on se gausse en cherchant non pas le nombre de livres qu'un Turc lit dans l'année mais le nombre d'années qu'il met pour lire un bouquin !). Orhan Pamuk, par exemple, l'a tellement bien compris qu'il préfère écrire ses réflexions sur la littérature en anglais; les Turcs peuvent attendre car ils attendront, vraiment. Personne ne se bouscule pour une simple nouvelle, de là à lire des "réflexions" sur la littérature ! Qui, dit en passant, sont souvent vaseuses; quand on compulse une étude sur un livre qu'on vient de fermer, on ne le comprend plus...


La fameuse "moralité turque", encore une fois. Ou la sacro-sainte "structure familiale" qu'il faudrait protéger. Un opuscule de rien du tout la menacerait. Ainsi parle le Comité. La justice n'a pas encore tranché, ça sera le mois prochain. Evidemment, on ne parle même pas de la légitimité qu'a un Etat, même turc, de définir la moralité. Eût-il eu ce droit, de quelle moralité parle-t-on ? Celle qui laisse des millions de gamin(e)s admirer comment Behlül a défouraillé l'épouse de son oncle, Bihter ? Celle qui tient en haleine toute la patrie sur la scène de viol de Beren Saat ? Celle qui impose aux présentatrices d'assurer quasi-nues des émissions de grande écoute ? Celle qui incite à se pâmer devant la scène de lit de Kivanç Tatlitug dans sa nouvelle série ? Celle qui "twitte" sur la torridité du corps sculpté de celui-ci ? Celle qui s'impatiente d'analyser la nouvelle version du viol d' Iffet pour la comparer à celle d'il y a 30 ans ? Celle qui suit avidement les chroniques de Serdar Turgut, un des journalistes impudiques les plus lus du pays ? Celle qui ne perd pas une miette des aventures de la diva transsexuelle, Bülent Ersoy, avec ses minets épousés en moins de deux et "répudiés" au quart de tour ?


Allô ! "Protéger la moralité turque" ? Où ça ? Comment ? Grâce aux gardiens d'une pureté qui n'existe plus sur les écrans que tout le monde regarde et qui devrait exister sur un livre que personne ne va lire ? Nous sommes en Turquie et les remparts sont tombés en ruine depuis belle lurette; adieu les rondes, adieu le knout, adieu les mouches du coche. On coule. Gaiement. Et l'Etat en est toujours à la pêche des âmes. Coups de menton de l'imam du comité ? Non ! La Turquie est un Etat laïque, voyons...

lundi 5 septembre 2011

Et notre première pensée va à...

Une victime collatérale ou une affidée raboteuse ? La question que je me pose. La famille Qadhâfî se démembre, s'éparpille en direct mais c'est cette femme qui m'intrigue le plus. Oui, au fait, c'est une rescapée ou une partisane, cette dame ? Car le tableau est navrant sinon déchirant. Une tragédie. Être l'épouse d'un fou, un vrai. Être la mère de petits monstres, hautains, violents, cruels à qui fera mieux que l'autre. Être une femme qui pleure la mort de ses fils. Être une femme qui célèbre la naissance d'une petite-fille, le premier jour de son exil. Être une folle, sans doute. Après tout, la dinguerie familiale l'a, peut-être, touchée. La matriarche du clan. Issue d'une famille catholique originaire de Mostar, petite-fille d'un inspecteur croate de l'Education nationale austro-hongroise (tout cela, au conditionnel), infirmière de profession, mère de philosophe, d'avocate, d'officiers, de footballeur et de médecins. Femme de dictateur. Voici Madame Safia Kadhafi...




Elle n'a ni l'élégance d'une Cheikha Mozah, ni le charisme d'une Suzanne Moubarak, ni l'arrogance d'une Leïla Ben Ali, ni la modestie d'une Lalla Salma, ni l'assurance d'une Asma el-Asad ou d'une Rania de Jordanie. On ne l'a vue que très peu, on ne l'a jamais entendue, on l'a rarement admirée. Les mauvaises langues disent qu'elle n'en a pas moins amassé une fortune; peut-être. Elle n'en demeure pas moins aujourd'hui, une mère meurtrie. On se rappelle tous Sadjida Talfah, épouse de Saddam, autre mère talée. Deux fils et un petit-fils tués, deux gendres assassinés. Son triste sort aurait poussé Safia Kadhafi à convaincre son mari d'arrêter son programme nucléaire. Aujourd'hui, c'est son tour. Qui convoque-t-on dans ces moments-là ? "Dieu ?". Non, Victor Hugo : "Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,/ Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends./ J'irai par la forêt, j'irai par la montagne./ Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps./ Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,/ Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,/ Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,/ Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit./ Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,/ Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,/ Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe/ Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur." (Les Contemplations).


Une Première Dame donc qui débarque avec ce qu'elle a pu recueillir de sa famille, en Algérie. On la laisse se reposer... Madame Bouteflika en a sans doute été touchée, pouvions-nous penser que nous devons nous raviser. C'est que l'Algérie n'a pas de Première Dame. Ou plus exactement de Première Dame visible. Car le Sieur Bouteflika la cache, comme le faisait en son temps le Roi du Maroc et comme le fait actuellement le Roi d'Arabie Saoudite (et comme ne l'a jamais fait Ahmadinejad, dit en passant). Bouteflika l'aurait épousée, Madame Amal Triki donc, sur le tard, dans les années 90. Quand il était cinquantenaire. Et cela pour pouvoir se présenter à l'élection présidentielle, paraît-il, car la Constitution algérienne exige dans son article 73 que le conjoint du candidat ait la nationalité algérienne, autrement dit que le Président soit marié. On sait au moins qu'en cas de pépin, elle n'aura pas à fuir le pays puisqu'elle ne vivrait pas en Algérie mais à Paris. On la laisse se délasser l'esprit...


Sur les forums algériens, certains de ses compatriotes préfèrent ne pas trop réfléchir sur cette configuration. Une drôle de vie de famille, reconnaissons-le. C'est qu'on a peur de découvrir des choses sur le Président, du genre il était très attaché à sa mère, il n'a jamais eu d'enfant, c'est donc bien qu'il se peut qu'il soit, etc... Un "rebeu" gay, tout ce qui fait fantasmer les Occidentaux. "Qu'on le laisse tranquille ! On n'a pas à connaître la vie privée de nos dirigeants !" disent les plus gênés. Ah ouais ? Pourquoi donc ? N'est-ce pas normal de savoir ce que devient la femme de son Président ? En Turquie, par exemple, la vie privée de Mustafa Kemal est soigneusement tue. Non non, ce ne sont pas les écrits et les témoignages qui manquent, c'est l'autocensure qui prévaut. C'est vrai qu'un de ses plus féroces dissidents avait prétendu qu'il était bisexuel; on sait aujourd'hui qu'il a fiellé par rancune et par jalousie. Ses propos restent très agressifs et ses mémoires qui les contiennent sont toujours interdits de publication en Turquie. En France, non; en voilà donc un extrait qui met si mal à l'aise que je ne le traduis pas, débrouillez-vous : "Müthiş bir ayyaştır. Her gece sabaha kadar içer, körkütük olur. Bütün ömrü öyledir. Gençliği de böyle içki ve fuhuş ile geçmiştir. Recûliyeti yoktur, fakat şehvete pek düşkündür. Fuhşun kadın, erkek, fail, mef'ul her nev'ini yapar. Bu sebepten veya anası fahişe olduğundan olacak ki, bütün milletten namus ve iffeti kaldırmağa çalışır" (Dr. Rıza Nur, Hayat ve Hatıratım, cild 4, s. 1517).


Il reste que les mémoires de sa femme Latife Hanim (nièce de l'écrivain Halid Ziya Uşaklıgil, oui oui celui qui a écrit Aşk-ı Memnu) restent cadenassés dans les coffres de la Société d'histoire turque (Türk Tarih Kurumu). Et aucun historien ne s'aventure à papoter sur les relations d'Atatürk avec Fikriye Hanim dont certains disent qu'elle lui a donné un fils, alors que la vulgate officielle fait de lui, un homme de marbre, sans femme et enfants, dévoué à sa seule passion, sa république; dans ces "certains", il y a tout de même le neveu de Latife Hanim, Mehmet Sadık Öke. Qui prétend, en outre, qu'il avait également eu un fils d'une non-musulmane mais que la famille préférerait ne pas trop s'étendre là-dessus... On les laisse tous reposer en paix.


Parlant de Mustafa Kemal, on ne peut passer sous silence son engagement en Libye, il y a exactement un siècle. C'est qu'il était un officier ottoman qui tentait de faire face aux Italiens pour garder la province. Une implication ottomane si hardie (malgré la défaite) qu'en 1918, c'est le Cheikh Sanussi de Libye qui dirigea la cérémonie impériale du pèlerinage à Eyüp. En effet, dans la tradition ottomane, l'intronisation du nouveau sultan commence par son cülus (la montée sur le trône), se poursuit par le serment d'allégeance (la bey'at) et se termine (en tout cas à partir du XVIIè siècle) à la mosquée d'Eyüp où l'impétrant est ceint du sabre (kılıç kuşanma). Cet épisode du rite est normalement assuré par le Nâkibül'eşraf (le chef de la famille des descendants du Prophète qui est donc un Arabe chaféite) ou le Şeyhül'islam (le plus haut dignitaire religieux de l'empire).


Eh bien, l'histoire retiendra que la dernière "cérémonie du sabre" de l'empire ottoman a été confiée à un Cheikh libyen reconnaissant. Tellement reconnaissant que le neveu de ce dernier, devenu Idriss Ier, émir puis roi de Libye, appela au poste de Premier ministre, un sous-préfet turc, Sadullah Koloğlu (dont le fils est un journaliste célèbre, Orhan Koloğlu). Ah oui alors, les deux nations sont très proches. La preuve récente en est que la fameuse réplique par laquelle Saïf ul islâm a envoyé dinguer le monde entier avec sa Cour pénale internationale ( طز في المحكمة الدولية ) contenait un mot turc; "tuz" (طز) c'est-à-dire "sel". Un mot turc devenu gros mot en arabe vulgaire, une étymologie qui remonte aux taxations du sel égyptien par l'administration ottomane. Répétons donc, quand quelqu'un nous enquiquine, on ne dit plus "va te faire ..." mais "Tuz !". Ca fait distingué...


Il était arrivé balbutiant; déjà fou. Il s'en va barjo fieffé. Le roi Idriss Ier était en Turquie quand il a été déposé par Kadhafi. Celui-ci a été renversé mais sa voix radiophonique se fait entendre de Syrie. Le prince Muhammad As-Sanussi est présent, lui; il a soutenu son peuple (comme l'a fait, hier, le prétendant au trône d'Egypte), est revenu en mars 2011 après tant d'années d'exil et a enfin "avoué" qu'il était prêt à monter sur le trône. Voilà donc où on en est arrivé de fil en aiguille, du coq à l'âne, de-ci, de-là. La Providence, que veux-tu. Je ne voudrais pas "m'ingérer dans les affaires intérieures" de la Libye maiiis... voilà quoi. Notre première pensée va donc à...

vendredi 26 août 2011

Que vienne la Nuit...

S'il y a une tranche de temps sacrée dans l'islâm, c'est bien celle-ci; la Nuit où a commencé la grande aventure, la dictée coranique. "La nuit de la Destinée". Laylatu-l qadr. Sourate 97 : "1. Nous l'avons certes, fait descendre (le Coran) pendant la nuit d'Al-Qadr. 2. Et qui te dira ce qu'est la nuit d'Al-Qadr ? 3. La nuit d'Al-Qadr est meilleure que mille mois. 4. Durant celle-ci descendent les Anges ainsi que l'Esprit, par permission de leur Seigneur pour tout ordre. 5. Elle est paix et salut jusqu'à l'apparition de l'aube".


Une nuit qui vaut 1 000 mois, aminches ! 83 ans ! La vie moyenne d'un être humain. Et si on estime qu'un musulman commence à "veiller" à partir de l'âge de 14 ans (à sa puberté) et qu'il vit en moyenne 83 ans, il a donc 69 occasions, dans son existence, d'atteindre chaque fois 83 ans. Je sais, c'est filandreux, mais trop tard, j'ai sorti ma calculatrice. Ça fait donc 69x83=5 727. 5 727 ans pour 69 nuits dans une vie de 83 ans ! Non non, je ne me prends pas pour Orhan Pamuk, je ne fais pas de hurûfisme, je fais des maths. Et la conclusion logique en découle, le séjour paradisiaque est dans la poche ! Quand on a 5 727 années d'avance sur ceux qui n'auraient pas eu la chance (ou l'agilité) de tomber sur cette nuit dorée, eh ben on a le luxe d'espérer. Adieu paniers ! Vendanges sont faites... Ay ay je m'excite, pardon. Restons orthodoxe : inchâllâh.


Évidemment, il ne suffit pas de fixer ses yeux au ciel et de compter les étoiles ou de se pencher sur le Coran en le regardant sans le comprendre et le méditer. Il faut passer le borgnon à s'amender. C'est que les anges, en tête desquels arrive Gabriel (l'Esprit), descendent et Dieu décrète une absolution générale. Un festin où les âmes humaines valsent avec les créatures célestes. Et au final, l'apothéose, c'est une amnistie. Attention, pour les seuls musulmans; désolé très chers. A chacun ses sources de mansuétude. On n'a pas oublié "l'indulgence plénière" que le Pape a accordée aux seuls pèlerins des JMJ de Madrid...


Quoique dans les deux cas, les outils sont identiques : confession, chapelet, récitation du Livre et prières. Sauf que chez nous, la confession c'est-à-dire la tawba توبة (contrition, pénitence, repentance) se fait directement à Dieu et pas à l'imam. Heureusement d'ailleurs, parce-que l'imam est marié et j'ai bien peur qu'il aille tout confier à sa femme qui, déjà bombée du torse car femme d'imam, gonflera encore plus, car co-dépositaire de toutes les cochonneries du quartier. Quand on connaît les secrets d'autrui, l'allure s'en trouve changée, on exulte, c'est une expérience humaine. Et l'épouse aura surtout quelque bref transport dans sa vie théoriquement morne. Ça nous rappelle tous, n'est-ce pas, cette phrase de Voltaire sur la femme du magistrat tortionnaire : "Le grave magistrat qui a acheté pour quelque argent le droit de faire ces expériences sur son prochain va conter à dîner à sa femme ce qui s'est passé le matin. La première fois, madame en a été révoltée ; à la seconde, elle y a pris goût, parce qu'après tout les femmes sont curieuses ; ensuite, la première chose qu'elle lui dit lorsqu'il rentre en robe chez lui : 'Mon petit coeur, n'avez-vous fait donner aujourd'hui la question à personne ?'" (Dictionnaire philosophique, article "Torture"). "Mon petit coeur, point de commérages, ce soir ?". Ne olmuş ne olmuş ? A aa...


A la recherche donc de la Nuit perdue. Perdue oui car on sait seulement qu'elle se situe dans le mois du Ramadan (sourate 2, verset 185); mais quel jour ? En bon musulman, on ne peut que diverger. On n'est même pas capable de trouver la date exacte de la fin du Ramadan (pour les Turcs, la fête, c'est mardi; pour les Arabes, ça sera probablement mercredi) alors même qu'on a sous la main, les données astronomiques. On ne peut mieux faire. Alors la "Nuit du Destin" euh..., on peut légitimement se déchirer à son sujet. Le Prophète aurait dit à l'un de ses compagnons de la chercher dans la dernière décade de ce mois; un autre compagnon se serait entendu dire de la chercher plutôt dans les nuits impaires de cette décade. Un troisième aurait crû comprendre que ça serait le lundi qui tomberait le jour impair de la dernière décade. Et pour éclaircir tout cela, un quatrième insisterait sur la 27è nuit. Le Prophète lui aurait donné un coup de pouce.


Le Diyanet turc, pour sa part, a opté pour la 27è. Attention, ce ne sont pas des zigotos qui parlent là, ce sont des compagnons de l'Envoyé et des savants. Alors pourquoi une telle gradation dans la bouche d'un même prophète ? peut se demander un croyant prêt à basculer dans le paganisme. Eh bien, nous n'y répondrons pas. Il hésitait ou il créait un suspens, histoire de tuer le temps ? peut lancer un impie, nous n'y prêterons pas attention. Car le Prophète aurait dit "mes compagnons sont comme des étoiles, quel que soit celui que vous suivez vous serez sur le droit chemin". Avec cela, on est tranquille. De toute manière, même s'il avait vendu la mèche, nous nous serions quand même divisés; car il est fréquent que les musulmans n'aient pas le même point de départ pour le mois de Ramadan. Les Turcs attendent avec leur télescope et les Arabes avec leur obsession de "la nouvelle lune visible à l'oeil nu". Tropismes qui coûtent au moins un jour d'écart. Du coup, l'impair devient pair chez les uns, le pair devient impair chez les autres...


Quésaco au fait la Nuit du Destin ? Dieu rouvrirait-il les livres de chaque âme pour apporter quelques modifications en fonction des performances de l'année ? Ou est-ce que le Destin est fixé une fois pour toute et que personne ne bouge ? Aucune idée. Et encore mille interprétations. Pour ma part, celle de Hasan Al-Basrî me semble convaincante. Dans une lettre au calife Abd-al Malik, il dit que l'homme est confronté sans cesse à des alternatives; et pour chacune de ces alternatives, Dieu a prévu un "scénario". C'est donc l'homme qui fait les choix et Dieu qui en dispose. "Le moment du choix possède une consistance, une "densité événementielle", non seulement pour nous, ce qui est une évidence, mais aussi pour Dieu, ce qui ne va pas de soi. Dieu sait ce qu'il fera selon que Zayd choisira de faire B (le bien) ou M (le mal), mais Dieu ne décide pas que Zayd fasse B ou M. Il est possible (bien qu'al-Hasan al-Basrî ne le dise pas explicitement) que Dieu sache de toute éternité si Zayd fera B ou M, mais en tout cas, ce savoir n'influe pas sur le choix de Zayd, qui est libre" (Marwan Rashed, "Les débuts de la philosophie moderne (VII-IXè siècle), in Les Grecs, les Arabes et nous, pp. 121-169 : p. 134). Donc prescience de Dieu peut-être, mais prédestination par Dieu sûrement pas.


Nous ne sommes donc pas fatalistes. Ces si souvent raillés comme des résignés qui regardent le Ciel et essaient de lire sur ce qui est écrit sur leur front dans le marc de café. L'existentialisme islamique existe. Il est relatif certes puisque le cadre reste déterminé par Dieu. Responsabilité des actes mais pas du destin. Pour faire simple : je veux passer de l'autre côté de la route. J'ai un choix : soit je l'enjambe maintenant, sans crier gare (cas A) soit je vais jusqu'au feu rouge, j'attends le petit bonhomme vert et je m'ébranle (cas B). Pour ces deux cas, Dieu a prévu une trame; par exemple, c'est écrit (le fameux maktoub) que si je traverse maintenant, une voiture me renverserait et je mourrais. Si je prends le temps de rejoindre le feu, je vivrais certes mais histoire de dramatiser un peu, je glisserais et me casserais le nez. On est donc face à un système complexe de futures histoires dont la réalisation ne dépend que du comportement de l'homme; de sa volition. Une véritable toile d'araignée. Tout est refait, recalculé en fonction de nos décisions.


Évidemment, tout ce montage qui me semble, à moi, persuasif, n'est qu'une interprétation. Les Bâtinites, les ésotériques, ont sans doute une approche différente. Et j'aimerais bien la connaître, pour tout dire. Car je fais une confidence, quand je me confronte à de graves querelles doctrinales, intellectuel que je suis n'est-ce pas, j'aère mon esprit en entrouvrant des livres sur l'ésotérisme (pour l'ésotérisme en général, Madame Blavatsky est une lecture obligée, notons-le sur nos tablettes). Point besoin de croire à ce qu'ils disent, c'est juste un passe-temps. Chaque mot a sept lectures possibles pour les bâtinites, par exemple. On s'amuse. On imagine. On se dope. Rien que sur le sens du morceau "Ihdinâ sirât-al mustaqîm" (اهدِنَــــا الصِّرَاطَ المُستَقِيمَ ) de la sourate la plus connue, la Fâtiha, j'en suis resté bouche bée. Je n'en dirais évidemment rien, afin de ne pas troubler les plus simples d'esprit. Et c'est toujours chic de se faire passer pour celui qui sait et qui, à ce titre, cèle la Vérité. D'ailleurs, les mystères et les livres restent sous le boisseau, tout le monde ne peut y avoir accès. On se les file sous le manteau. Le "on", ici, est impersonnel, évidemment... Car comme l'a signifié Ali Zayn al-Abidin, le quatrième Imam des chiites, "De ma Connaissance je cache les joyaux/ De peur qu'un ignorant, voyant la vérité, ne nous écrase/ O Seigneur ! Si je divulguais une perle de ma gnose/ On me dirait : tu es donc un adorateur des idoles ?/ Et il y aurait des musulmans pour trouver licite que l'on versât mon sang !/ Ils trouvent abominable ce qu'on leur présente de plus beau". (Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, p. 68).


Bref, tant de paroles pour aboutir à la sourate 3 , verset 7 : "C'est Lui qui a fait descendre sur toi le Livre : il s'y trouve des versets sans équivoque, qui sont la base du Livre, et d'autres versets qui peuvent prêter à d'interprétations diverses. Les gens, donc, qui ont au coeur une inclinaison vers l'égarement, mettent l'accent sur les versets à équivoque, cherchant la dissension en essayant de leur trouver une interprétation, alors que nul n'en connaît l'interprétation, à part Dieu". A part Dieu, donc. Allahu a'lam. Malgré tous ces pavés écrits durant des siècles, voici la conclusion : seul Dieu le sait. On ne sait ni le jour de la nouvelle Lune, ni la date de la Nuit du Destin. Car chaque compagnon a donné son récital. Les "étoiles". "Pas plus de lune que sur la main, mais des étoiles en profusion: c'était bien la nuit qu'il me fallait" écrivait Edmond About je ne sais plus où. Voilà un bon réconfort qui tombe bien à propos. La Nuit qu'il nous faut. Étoilée, peu importe sa profondeur...

mardi 16 août 2011

Jésuitisme

En ces jours de Ramadan, il est conseillé de (re)mâcher la littérature religieuse. Soit pour se remémorer les données classiques perdues de vue tout au long de l'année (un conseil de lecture en passant, La prière en Islam d'Eva de Vitray-Meyerovitch) soit pour trouver des rabais qui nous auraient échappé, histoire d'adoucir les pesantes exigences de la religion. Il y a aussi ceux qui cherchent au contraire des haies de semonces et objurgations religieuses qui endurcissent la vie, ceux qui vivent avant tout pour et par le formalisme mais ils sont marginaux. Heureusement, j'ai envie de dire mais on me rappelle à l'ordre; chacun sa vie, en effet...

Il est ainsi habituel, en ces jours donc, d'entendre parler de l'ijtihâd. Cet "effort cognitif" qui vise à refouiller dans les cartons pour trouver de nouvelles poussières. 14 siècles plus tard, on a évidemment droit à des tornades de moutons. Précisons pour rester savant et pédagogue (n'est-ce pas), qu'en réalité, l'ijtihâd n'a pas été "conçu comme principe d'évolution du fiqh" mais comme un "outil de mise au jour des statuts légaux". Gare donc ! Mise au jour et non mise à jour (Eric Chaumont, "Quelques réflexions sur l'actualité de la question de l'ijtihâd", in Lectures contemporaines du droit islamique sous la direction de Franck Frégosi, p. 78). Distinguo fondamental. Mais bon, passons, nous ne sommes pas à l'amphi.

Il est donc sain de faire chauffer les méninges. Car tout le monde pose, chaque année, les mêmes questions en espérant intérieurement tomber cette fois-ci sur des réponses "renouvelées". Mais voilà que la masse des théologiens fait de la résistance. Aucune évolution, même subreptice. Dieu merci, quelques-uns essaient de relever le gant et d'inviter leurs pairs à des débats (munâzara) et les fidèles à des abandons rituels. Et nous, les simples croyants, nous redoublons d'attention; car après tout, personne n'a le luxe de bouder les soldes...

Même le croyant non pratiquant, est ravi; car chose étrange, les non pratiquants sont en Turquie, ceux qui sont les plus en pointe dans la promotion de la "Réforme" si bien que ça devient un concours. L'un demande la fixation du Ramadan au mois de septembre ou de mars, histoire d'équilibrer les heures creuses et les heures bouffies. Un autre appelle à prier désormais en langue turque (toujours pédagogue, je révèle au passage que les prières se font en langue arabe partout dans le monde islamique même si personne n'y comprend rien). Même l'armée s'y était mise; c'est qu'Atatürk avait imposé cette nouvelle orientation. Atatürk, un homme qui n'était pas, disons pour rester correct, très minutieux dans la pratique (et sa prière mortuaire fut faite en turc).

D'autres se mêlent de l'iftar (repas de rupture du jeûne) gargantuesque que certains musulmans-nouveaux-riches n'hésitent pas à organiser et vont jusqu'à planter des tentes devant les salles de réception pour protester. Et ces frondeurs ne sont pas des vieux de la vieille, les véritables pieux, des barbus jusqu'au thorax, des voilées jusqu'aux dents, les plus conservateurs qui s'opposent à toute forme de démonstration et de gaspillage, non non, ce sont des "déjeûneurs" socialistes et athées... Comme le dit une personne d'esprit, ce sont les "professeurs du département d'islamophobie de la faculté de théologie de Cihangir" ou encore ceux qui perroquettent "je n'ai pas besoin du formalisme, mon coeur est pur" ("gerçek İslam’ın kendi temiz kalplerinde yaşadığını düşünmekten büyük zevk alırlar. Tabii bu büyük paye için hiçbir şey yapmak zorunda olmamaktan da")... Des cocards, comme le dirait un homme sensiblement mal élevé. Je déteste les hommes grossiers...

Pourquoi s'amuser à barber les hommes de religion pour leur arracher des fatwas libérales alors qu'on peut soi-même s'absoudre ? Bonne question. D'autant plus que dans l'islam, point d'autorité religieuse. Mais c'est assez éreintant, pour tout dire. Apprendre l'arabe (le littéraire s'il-vous-plaît !), ouvrir le Coran (parole de Dieu donc), les recueils de hadiths (paroles et gestes du Prophète), les livres d'exégèse (paroles des savants), dégager un temps fou pour l'herméneutique et enfin arriver à une conclusion. Originale si possible. Sinon on tourne en rond. Mais le fait de frapper à la porte des oulémas, c'est aussi plus rassurant. Car les oulémas sont "ceux qui lient et délient" dans la phraséologie islamique, ils endossent LA responsabilité, celle de mener le troupeau. Et on préfère toujours avoir un avis religieux sous la main lorsque Dieu établira le Tribunal dans l'au-delà. "C'est pas de ma faute, Seigneur, c'est lui qui m'a dit que je pouvais...". Tiens, par exemple, dans l'empire ottoman, Mehmet II avait estimé qu'il lui fallait tuer ses frères afin d'assurer "l'ordre public"; mais comme même un débile pouvait lui rétorquer qu'il violerait alors les lois divines, il bâtit sa Loi (kânun) sur le roc et décréta : "Quel que soit celui de mes fils à qui doit échoir le sultanat, il convient qu'il tue ses frères pour assurer l'ordre du monde. La majorité des oulémas l'approuvent. Qu'il en soit fait ainsi" (Nicolas Vatin et Gilles Veinstein, Le Sérail ébranlé. Essai sur les morts, dépositions et avènements des sultans ottomans XIVè-XIXè siècle, p. 152). Je le note sur mon calepin; là-bas, si les audiences sont publiques, je voudrais bien participer aux procès de ces oulémas si astucieux...

Revenons à nos moutons donc. Et aux "remises rituelles". On sait au moins une chose. Aucun théologien n'accepte de discuter sur le postulat, l'existence de Dieu, ni même d'essayer d'apporter des preuves. On croit et c'est tout. Nul ne s'aventurera à avancer la thèse aristotélicienne de la nécessité d'un Premier moteur immobile, l'argument cosmologique de Saint-Thomas d'Aquin, l'argument ontologique de Descartes, l'argument sentimental de Pascal, la postulation de Kant, l'argument physico-théologique d'Averroès ou encore la "névrose obsessionnelle universelle" de Freud. Bon c'est vrai qu'il y eut une exception. C'est qu'on avait eu un temps un mufti, c'est-à-dire l'équivalent d'un archevêque dans la théoriquement-inexistante-hiérarchie-cléricale-sunnite, annoncer à brûle-pourpoint qu'il avait trouvé le secret de l'existence : "il n'y a pas de Dieu !". L'ex-mufti Turan Dursun écrit même un réquisitoire contre la religion dont il avait été un temps le serviteur. Un serviteur précieux par-dessus le marché puisque mufti à 24 ans ! Il fut malheureusement assassiné en 1990. Un autre radical, un Égyptien, Mansour Fahmy avait fini sa vie, méprisé par tous après avoir soutenu une thèse à la Sorbonne en 1913, intitulée "la condition de la femme dans l'islam". Il avait commencé par attendrir : "Nous avons voulu être sincère malgré le déchirement que nous éprouvions à la pensée de froisser involontairement les sentiments de personnes qui nous sont chères" (p. 16). Mais il faut s'attendre à ne pas devenir la prunelle des yeux quand on écrit : "Mahomet légifère pour tous et fait exception pour lui-même (...). En une heure où il revint à sa conscience d'homme, il dut s'apercevoir qu'il lui serait difficile à lui-même de se soumettre aux lois qu'il avait promulguées au nom de Dieu" (p. 28). "Mahomet, qui, pour expliquer ses actes, fait volontiers intervenir Dieu, n'a pas manqué de raconter que le choix qu'il fit d'Aïcha lui fut inspiré par le Très-Haut" (p. 33).

D'autres éminences ont préféré brasser les problématiques de façon moins provocante même s'ils ont été très critiqués. Le livre de Vida Amirmokri, L'islam et les droits de l'homme : l'islamisme, le droit international et le modernisme islamique, présente les thèses du Soudanais Abdullah Ahmet An-Na'im (disciple de Mahmoud Mouhammad Taha, pendu faut-il le rappeler) et de l'Iranien Mohammad Mojtahed Shabestari. Mon préféré reste le dernier. "Les finalités et valeurs primaires formaient l'essence de la mission du Prophète. Pour y arriver, il faut adopter la voie de la phénoménologie historique. La mission du prophète était un phénomène historique. Le regard phénoménologique nous fait découvrir deux aspects de sa mission, soit d'un côté, le coeur de la mission prophétique, l'expérience existentielle du monothéisme et de l'autre côté, le cadre socio-historique de la mission (...). Donc, à toute époque et dans toute société, il faut essayer de découvrir les conditions particulières favorables à la réalisation de l'expérience existentielle du monothéisme ou la véritable foi islamique, pour savoir ce à quoi la croyance en l'Islam nous oblige (...)". Il faut donc remplacer certaines normes coraniques par d'autres "normes qui, dans nos sociétés modernes, pourront mieux réaliser l'objectif premier du message" (p. 147).

Les savants turcs préfèrent se diviser sur les grandes thématiques. Ainsi, on sait depuis longtemps qu'il n'y a plus d'obligation d'utiliser l'arabe dans la prière (Yaşar Nuri Öztürk), que le "sacrifice du mouton" est devenu caduc et qu'il peut être remplacé par d'autres bienfaits (Hüseyin Hatemi), que l'interrogatoire des anges Mounkar et Nakir une fois le corps déposé dans la tombe est un "scénario inventé" (Süleyman Ateş), que l'interdiction du prêt à intérêt ne vaut pas pour les musulmans qui achètent leur résidence principale dans le dâru'l harb c'est-à-dire la terre non musulmane (Mustafa Islamoğlu), que l'interdiction du prêt à intérêt ne concerne pas l'intérêt des banques mais seulement l'usure extorquée au pauvre par le méchant riche (Süleyman Ateş), que la prescription du voile est un pipeau (Zekeriya Beyaz), que le jet de pierres aux trois stèles symbolisant le diable lors du pèlerinage est une invention postérieure (Bayraktar Bayraklı), et caetera pantoufle. Cette année, la "ristourne ramadanale" concernait la prière du tarawih. On s'en souvient l'an dernier, Abdülaziz Bayındır avait déjà soulevé la question mais cette année, l'ampleur du débat a poussé le Diyanet à publier un communiqué pour dire tout simplement, "la prière du tarawih existe bel et bien, fermez-là !". Cool cool...

Continuons dans l'hérésie. En master de droit des pays arabes, j'eus un professeur de droit islamique qui médusa toute la salle en déclarant : "dans le Coran, le jeûne n'est pas une obligation, c'est une option laissée au croyant; soit vous jeûnez soit vous ne le faîtes pas, auquel cas vous nourrissez un pauvre; si ce fut une prescription, Dieu n'aurait pas dit à la fin du verset 184 de la sourate 2, 'savez-vous qu'il est préférable pour vous de jeûner ?'. Cela montre bien qu'Il vous laisse en disposer". Il faut dire que ce professeur adorait semer le doute dans l'esprit de ses étudiants. Il fallait bien tomber dans le piège. Chose faite :

Assez étrangement la version anglaise et la version française du Coran, ici, ne correspondent pas: "2.184. Ce jeûne devra être observé pendant un nombre de jours bien déterminé. Celui d'entre vous qui, malade ou en voyage, aura été empêché de l'observer devra jeûner plus tard un nombre de jours équivalant à celui des jours de rupture. Mais ceux qui ne peuvent le supporter qu'avec grande difficulté devront assumer, à titre de compensation, la nourriture d'un pauvre pour chaque jour de jeûne non observé. Le mérite de celui qui en nourrira davantage ne sera que plus grand. Mais savez-vous qu'il est préférable pour vous de jeûner?". En anglais : "2.184 . ( Fast ) a certain number of days ; and ( for ) him who is sick among you, or on a journey, ( the same ) number of other days ; and for those who can afford it there is a ransom : the feeding of a man in need. But whoever does good of his own accord, it is better for him : and that you fast is better for you if only you know". En arabe : وَعَلَى الَّذِينَ يُطِيقُونَهُ ; autrement dit "ceux qui le peuvent" et non "ne le peuvent". Il n'y a pas de négation. Et la racine طوق signifie "être capable de, pouvoir" d'où le verbe أطاق يطيق signifiant "supporter". En turc : "oruca gücü yetenler üzerine bir yoksulu doyuracak fidye gerekir (...) ama oruç tutmaniz sizin için daha hayirlidir" (Mustafa Islamoglu, Kur'an gerekçeli meal-tefsir, pp. 64-65 et surtout note 4). Et voici la traduction de Denise Masson, "ceux qui pourraient jeûner et qui s'en dispensent, devront, en compensation, nourrir un pauvre". Allez en allemand pour la route : "Und denjenigen, die es zu leisten vermögen, ist als Ersatz die Speisung eines Armen auferlegt". Il avait raison ou quoi mon prof ? Ok ok, j'arrête, on va finir apostat...

C'est ainsi. Des quasi-renégats demandent une réforme de l'islam, des américains agnostiques se déclarent soufis, des musulmans non pratiquants se réfugient dans l'islam du coeur, les ouailles défient les théologiens qui se crêpent, eux, la calotte, le Diyanet confirme le tarawih mais met en avant le côté coutumier et socio-culturel, etc. etc. Chacun campe sur ses positions, chacun défend mal ses thèses et nous autres, brebis ignares, attendons conciles, disputatio et autres sentences fixées une fois pour toute. Et non ! On récolte des encyclopédies. A écrit un tafsir de 2 volumes, B va jusqu'à 12 volumes alors que C fait un pied de nez avec 22 volumes ! Tout cela pour un livre, le Coran... Et vas-y pour ne pas donner raison à Rousseau qui écrivait à Voltaire dans une lettre en date du 10 septembre 1755 : "Recherchons la première source des désordres de la société, nous trouverons que tous les maux des hommes leur viennent de l'erreur bien plus que de l'ignorance et que ce que nous ne savons point nous nuit beaucoup moins que ce que nous croyons savoir". Et quand on sait que le Prophète a déclaré "les divergences d'opinion au sein de ma communauté sont une source de miséricorde". Euh... ouais... Avec 2+12+22 volumes ? Des divergences in petto, on aurait compris mais lorsque chaque mollah fait des trouvailles après 14 siècles, on se dit que ce n'est plus la vérité qu'il recherche mais son heure de gloire. Chacun défend sa soi-disant contribution, dans son coin, dans sa chronique, dans son émission de télé. Islam déficelé, islam défait, islam éparpillé. Le fanatisme se trouve précisément chez les savants. "Ceux qui lient et délient", "ceux qui lisent et délitent". C'est bien cela. Voilà où on a abouti...

vendredi 5 août 2011

Mains au képi. Tout simplement.

En France, je l'avoue, je n'en sais pas grand-chose. Contexte oblige, en Turquie, même l'épicier du coin en est un expert. Des promotions et nominations dans l'armée, je parle. En France, j'ai cru comprendre que le chef d'état-major particulier du Président de la République avait le pied à l'étrier pour occuper le poste de chef d'état-major des armées. C'est l'homme de confiance du chef de l'Etat qui est également chef des armées et tout le monde trouve normal ce "piston". Et même si les terriens sont surreprésentés, les marins y sont arrivés par deux fois. Rien n'est donc réglé comme du papier à musique. En Turquie, on sait au moins qu'il n'y a pas de suspense pour le chef d'état-major particulier du Président. Car celui-ci (Başyaver) est, par tradition, un colonel; il est donc impossible, techniquement, qu'il grimpe rapidement au sommet. Là où il faut être général d'armée.

Du papier à musique, oui. Car l'avancement n'est pas fonction des mérites professionnels. Aucun officier ne récolte directement son rang du champ de bataille. Les hauts gradés, sous couvert de tradition militaire, concoctent eux-mêmes leur liste et toujours selon l'usage, l'autorité civile, à savoir le Premier ministre et le Président de la République (chef des armées), signe les yeux fermés. En France, il y a au moins un semblant d'attente, on fait des pronostics. Exemple : après le départ du général Georgelin en 2010, on s'est sérieusement demandé si le chef d'état-major de l'armée de l'air pouvait prendre la relève. Ou si le commandant de l'armée de terre était mieux à même. Ou s'il fallait encore confier le poste au chef d'état-major particulier du Président. Finalement, c'est ce dernier qui l'a emporté. Un amiral, en plus.

En Turquie, les militaires attendent avec impatience le mois d'août, celui des promotions. Pour le commandement, il n'y avait pas jusqu'ici une "tension". Le tableau était clair, il suffit de lire les biographies : le gouverneur de la région militaire d'Izmir (armée égéenne) ou de Malatya (IIè armée) ou d'Erzincan (IIIè armée) devenait major-général des armées, le major-général des armées devenait gouverneur de la région militaire d'Istanbul (la Ière armée), le gouverneur de la région militaire d'Istanbul devenait chef d'état-major de l'armée de terre et le chef d'état-major de l'armée de terre devenait chef d'état-major des armées. Et jamais rien pour le chef d'état-major de la marine alors même que le pays est entouré de quatre mers; le chef d'état-major de l'armée de l'air, on n'en parle même pas... L'ordre est tellement sacré que le chef d'état-major qui vient d'être nommé hier, a dû patienter quelques heures à la fonction de chef d'état-major de l'armée de terre avant d'être consacré au poste suprême. Histoire de respecter les formes. C'est qu'il était chef de la gendarmerie et ce poste ne sert malheureusement pas à bondir. "Ouf, j'ai mal à la tête !"...

Toutes ces histoires de grades se discutent théoriquement au Conseil supérieur militaire, le fameux Yüksek Askeri Şura alias YAŞ. Le Premier ministre est censé le présider mais comme on le devine, il ne préside en réalité rien du tout puisque les militaires arrivent avec leur liste déjà bouclée au nom de la "coutume militaire" et le chef d'état-major s'assied au même niveau que le chef du gouvernement. Arrivaient et s'asseyait, désormais. On s'en souvient, l'an dernier la résistance militaire avait tourné court, Erdogan refusant la promotion pourtant assurée de certains généraux. Rebelote, cette année. Acte II. Le gouvernement s'habitue à siffloter les mains dans les poches. Et les militaires sont au garde-à-vous ! Fini le respect des conventions...

La semaine dernière, le chef d'état-major, Işık Koşaner, avait jeté l'éponge; c'est qu'il insistait pour que les "promotions d'usage" ne soient pas bousculées. Il voulait au juste que ses 14 amiraux et généraux et 58 colonels détenus dans le cadre des affaires de complot contre la sûreté de l'Etat, ne fussent pas lésés. Car présumés innocents. Il a fait son "boulot", défendre les intérêts de son personnel; de là à démissionner, c'est regrettable. Il s'avère que la loi bloque toute promotion dans ce cas. "La tradition militaire serait négligée", a voulu introduire le général Koşaner. "On s'en fout de la tradition militaire, la loi est claire sur ce point !", auraient rétorqué le Premier ministre et le Président de la République.

Et les trois chefs des armées de terre, de mer et de l'air en ont profité pour rendre l'uniforme avec lui. Au lieu de partir banalement en retraite à la fin du mois d'août, ils ont choisi l'éclat de la démission un mois plus tôt. C'est tellement facile de démissionner quand on a déjà acquis ses droits à la retraite... Et le boutefeu des trois, le commandant de l'armée de terre n'est autre qu'Erdal Ceylanoğlu; celui qui, l'an dernier, avait fait le discret pour prendre la tête de l'armée de terre alors qu'une même crise avait point sur la promotion d'autres généraux et amiraux. Monsieur n'avait pas voulu se solidariser, c'est qu'il lui restait encore un an à cotiser. Aujourd'hui, il se démet au nom de l'honneur. Admire donc ! Oui oui, on a compris; limpide...

Il n'était venu à l'idée de personne de présenter sa démission et ses plus plates excuses pour les fiascos accumulés depuis des années; 13 soldats sont morts, dernièrement. Une occasion honorable (puisqu'il faut en parler de l'honneur) pour se retirer. Pourtant, silence radio. Les généraux ont préféré bouder pour une question de promotion. En pleine recrudescence terroriste, voilà comment marche un cerveau militaire. Au fond, ces commandants ne défendent leur honneur que lorsqu'il s'agit de défendre les droits des hauts gradés, pas des soldats. Quand on vient toujours en retard pour secourir les soldats pris dans le feu des terroristes, quand on plante des postes de gendarmerie au creux des montagnes pour bien attirer l'attention, quand on chasse les mères voilées en temps de paix et on les embrasse en temps de guerre, quand on prépare des plans de coup d'Etat, quand on crée des unités spéciales chargées de liquider des Kurdes trop bavards et trop braillards, c'est là qu'on perd l'honneur. Ce n'est pas en échouant à faire de son ami général de corps d'armée, un général d'armée...

Liquidation, donc. Erdogan a sabré. Par exemple, Saldiray Berk s'attendait légitimement à devenir commandant de l'armée de terre. Pas parce-qu'il a un mérite exceptionnel, non, parce-que c'était le plus ancien à poireauter pour ce poste. Aslan Güner aussi avait droit de rêver et de devenir, je ne sais pas moi, chef de la gendarmerie car deuxième plus ancien. Malheureusement pour eux. Le gouvernement et la présidence ont décidé de les écarter. Et on comprend l'aversion que peut avoir le Président Gül contre le général Güner. Celui-ci commandait la garnison de la capitale et était tenu, à ce titre, d'être présent à l'aéroport à chaque fois que le Président allait à ou venait de l'étranger. Assez bizarrement, aucun journaliste n'avait pu prendre un cliché où le général serrait la main au Président dans le protocole sur le tarmac. C'est que le général était allergique aux femmes voilées; et comme la Première Dame était précisément voilée, on voyait le général sortir du rang afin de ne pas se souiller les mains. Il préférait saluer la chef du protocole qui, elle, était naturellement moderne... Le général qui était encore hier, major-général des armées (c'est-à-dire numéro 2), s'est retrouvé "commandant des académies militaires", autant dire une sinécure. "Rétrogradé", donc. Retour de manivelle. Et c'est bien fait !



L'armée turque étant une "armée mexicaine", on trouve heureusement à chaque coin de porte, un officier prêt à remplacer un démissionnaire. C'est connu. Beaucoup de généraux n'ont rien à faire. Et ils sont incompétents, par-dessus le marché. Depuis 30 ans, aucun chef d'état-major n'a pu mater la "rébellion kurde armée". Mais ils sont tous partis avec les honneurs. On s'en souvient, le chef d'état-major Ilker Başbuğ était parti en retraite en 2010 et avait écrit un livre intitulé "La fin des organisations terroristes" début 2011. Ce n'est qu'en retraite que le général s'était mis à étudier la question. Inactif, ils commencent à s'intéresser à leur coeur de métier, à la polémologie. Un livre qui, d'ailleurs, serait une simple collection d'articles, un plagiat. Il avait mentionné ses propres "réflexions" aussi, ne soyons pas trop sévère. Par exemple, il s'était aventuré à définir ce qu'est un Kurde. Un général anthropologue. Il a fait de l'histoire aussi pour conclure in fine que Saladin n'est absolument pas kurde; il a été linguiste aussi, la langue kurde serait un agrégat d'autres langues, un bordel quoi. Quel est le rapport avec le sujet, je n'en sais rien. Une autre perle, tiens : "le mot Kurdistan n'est pas une référence ethnique mais seulement géographique". Un journaliste malin lui a répliqué : "t'as raison; idem pour la Turquie. Ça n'a rien à voir avec les Turcs, on appelle ce pays ainsi depuis l'âge de glace"...

Et la cerise. La séance du YAŞ est désormais présidée par le seul Premier ministre. Avant, ça donnait cela :

Maintenant :


Que personne ne se méprenne. Le fait est simple : personne ne déteste l'armée. Personne ne veut l'humilier. On a juste envie de la voir dans la place qu'une démocratie normale lui consacre. Envie d'oublier le nom du chef d'état-major. Envie de ne plus le voir accueilli par le chef du cabinet du Premier ministre au bas des escaliers lorsqu'il vient à la résidence du Premier ministre. Envie de ne plus suivre son moindre déplacement. Envie qu'il s'attelle à éviter les "martyrs" dans ses rangs et qu'il cesse de pleurer pour des promotions ratées. On a envie de l'oublier. Car nous sommes dans une démocratie et il n'y a aucune raison pour que les militaires aient une grande visibilité publique. Après tout, peu nous importe de ce qu'il advient au directeur de la sûreté nationale ou au directeur général des forêts. Il a juste à faire son travail. Un militaire ne fait que défendre son pays et ce n'est pas une faveur de sa part; il est payé pour...

Dans ma courte existence, j'aurais été témoin de 1997 et des chars qui grognaient dans les rues d'Ankara pour menacer le gouvernement d'Erbakan et de 2011 et de la démission de l'état-major face à un gouvernement qui a tenu bon; de 1997 et des généraux qui convoquaient les journalistes et les magistrats pour les briefer sur le risque islamiste et de 2011 et de l'indifférence quasi générale pour ce dernier baroud d'honneur; de 1997 et des généraux qui parlaient de faire un "équilibrage de la démocratie" (demokrasiye balans ayari) et de 2011 et des généraux qui tremblent de peur de ne pas obtenir leur galon. On avance vite; et c'est très bien...