samedi 26 mai 2012

Tel un coq sur son fumier...

"Oyez ! Oyez !", avait-on semoncé. "Ça ne rigole plus, la Turquie prépare sa nouvelle Constitution". Oh oh... Et la Commission affectée à cette tâche ne venait-elle pas de faire scintiller le premier article : "la dignité humaine est inviolable. Elle est le fondement des droits de l'Homme et de l'ordre constitutionnel". Adopté à l'unisson, s'il-vous-plaît (il n'y avait rien à contester cela dit, mais dans le contexte turc, l'unanimité a son importance même lorsqu'il s'agit d'affirmer une lapalissade). Tout le beau monde fut ravi, les manchettes attirèrent notre attention sur cette tautologie : dorénavant, on va respecter les êtres humains parce-qu'ils sont précisément humains. La Turquie, en liesse, venait de trouver son fondement positiviste : la dignité, la "karama" des révolutionnaires arabes.

Et le Premier ministre prit la parole, on l'écouta et... et... et paf ! On comprit la blague... Où a-t-on vu que la dignité humaine a une importance dans une quelconque contrée musulmane ? Précisément en Turquie, l'Homme, en tant que tel, sans appartenance identitaire, sans attache idéologique, dans toute sa nudité, n'a aucune forme de prééminence axiologique. Ni pour les kémalistes ni pour les conservateurs de l'AKP. Il lui faut toujours une orientation, une communauté qui lui tienne la main. Quand l'Etat AKPiste détermine le vice et la vertu, l'opposition kémaliste conteste, certes; mais conteste le contenu de cette définition, pas le droit d'en établir une...

Colère, encore et toujours. A cause de cette plaie saignante, le "massacre de Uludere". Depuis cinq mois, rien ne s'est passé. "Les enquêtes administrative et judiciaire continuent", officiellement. La vidéo de l'attaque dure quatre heures. 34 morts. Et cinq mois d'enquête pour mettre la cassette, la visionner et faire un tableau avec deux colonnes : les responsables de cette "bavure" d'une part, les sanctions à infliger d'autre part. On se rappelle, en France, à Carcassonne, lorsqu'une démonstration publique avait foiré et fait 17 blessés, le chef d'état-major de l'armée de terre avait démissionné; car il était civilisé, il ne comprenait pas ce qu'il pouvait faire de plus dans son poste avec une telle faute sur la conscience. Car il était là pour honorer une fonction, pas pour l'occuper bêtement jusqu'à la retraite...

Et avec un ministre de l'Intérieur qui débagoule des torrents d'ânerie depuis sa prise de fonctions, on n'a pas finit de dégorger. "De toute manière, si on ne les avait pas tués, ils auraient dû passer au tribunal ! Car ils faisaient de la contrebande !". Bah oui, voilà les propos d'un être humain. Qui plus est, ministre de l'Intérieur d'un gouvernement soi-disant conservateur. Et le Premier ministre, islamo-chariatiste comme on le sait, avoir l'indécence de dire trois jours avant : "ça suffit ! arrêtez de parler d'Uludere, on a casqué et on s'est excusé, c'est bon !". Bah oui... Même si personne n'a encore entendu les excuses officielles de l'Etat... Donc désormais, on pourra massacrer des Kurdes car contrebandiers et on s'en foutra, passez l'expression, des exigences de procès équitable, de dignité, etc. Tout ce blabla qui devrait, inchallah, figurer dans la Constitution des Turcs. Oui, qu'on s'en fout alors...

Les irresponsables de l'Etat, d'un côté donc. Et de l'autre, les conservateurs qui font tout pour mettre sous le boisseau; Ahmet Altan s'est empressé de poser la "question qui tue" : "qu'aurait fait votre Prophète en cette circonstance, chers musulmans ? S'il se serait tu, je prends l'engagement de ne plus écrire sur la religion et les croyants car une religion dont le Prophète aurait fait profil bas face à cette tuerie ne m'intéresse plus; s'il se serait dressé, alors vous, ses suiveurs, pourquoi vous vous taisez ?". Bonne question mais on n'a même pas besoin d'une religion pour pleurer les morts et demander des comptes; être un humain aurait suffi; amplement suffi... Et qu'aurait fait le Prophète ? "Aurait fait" ? Non ! "A fait". Il a déjà agi. Célèbre épisode : il avait envoyé Khâlid ibn al Walîd auprès de la tribu des Banû Jadhima (qui avait tué son oncle quelques années auparavant) afin qu'il leur explique l'islâm en vue d'une conversion; ils se convertirent mais Khâlid, surnommé le "Glaive de Dieu", "les fit lier et les fit mettre à mort l'un après l'autre. Le Prophète, informé de l'action de Khâlid, fut très affligé; il se tourna vers la Ka'ba et s'écria : "Ô Dieu ! Je suis innocent de ce qu'a fait Khâlid ! " (Tabari, Histoire des Prophètes et des rois, éditions de la Ruche, 2006, p. 569). Je suis innocent de ce qu'il a fait, de ce qu'ils ont fait. Je m'excuse et je répare...

La "question qui tue" est ailleurs, en réalité : quid si ces victimes étaient des Turcs ? des vrais, cela s'entend ? de ceux qui soutiennent à cor et à cri Mustafa Kemal ou le parti des nationalistes ? Les clameurs auraient été tout aussi lâches ? Quand les conservateurs, les kémalistes, les gauchistes, les libéraux, les Kurdes, les Grecs, les Arméniens, les Tcherkesses, etc. commenceront à avoir la bile enflammée face aux injustices qui touchent un de leur frère humain,  là, on pourra prendre une feuille blanche, tremper la plume et s'acharner : "la dignité humaine est inviolable". Et avant de la coucher dans la Constitution, un bout de papier au final, cette phrase devra orner le fronton de tous les édifices publics : "Heureux celui qui se dit Turc" out, "la dignité humaine est inviolable" in. Autant dire une farce; une énième...

vendredi 18 mai 2012

La République des lettres...

Hollande le Paradoxeur. Voiiilà. J'ai inventé le qualificatif du nouveau monarque. Spécialiste des chèvres et des choux, qu'il est déjà. Et les socialistes raffolent des mots baroques, comme on le sait : la France entière avait appris un mot nouveau après le crêpage de 2008 : la "commission de récolement". Aujourd'hui, ils nous offrent l'expression "redressement productif". C'est bien... Notre Premier ministre donc, dont la prononciation du nom fait déjà rougir les Arabes, est à la tête d'une administration qu'il n'a jamais eu l'heur de connaître. Comme d'ailleurs le Président, mais bon. On ne va pas assumer un rôle de rabat-joie, n'est-ce pas. Nous devons être dans l'éloge. Car un lustre de pouvoir signifie un lustre d'autorité hiérarchique sur les futurs fonctionnaires aussi... 

D'un côté donc, quatre hauts personnages de l'Etat moyennement connaisseurs des choses publiques (Hollande, Ayrault, Bel, Royal), et de l'autre, un gouvernement d'intellectuels (et donc de chauves). Les énarques sont partout. Même la ministre de la culture est une agrégée de lettres classiques, c'est dire ! Ça ne rigole plus... Et quand on entend Fabius, on a naturellement envie de le décliner : fabius, fabia, fabium, ... Ministre des affaires étrangères et donc européennes, par-dessus le marché, "aber nein !", wha ! ha ! ha !

Ah oui alors, il faudrait faire une analyse patronymique pour s'égailler un peu; car à côté de Hollande (Monsieur le Président), on a un Moscovici. Un fils d'immigrés. Énarque et tout le tralala. Des Benguigui, Filippetti, Fioraso, Belkacem, Valls, Arif. Il y en a une qui doit s'étouffer. Et franchement, une Taubira, garde des sceaux, c'est épatant, malgré son inscience notoire dans ce domaine. Ça tombe bien, a-t-on envie de dire... Mme Aubry, la pauvre, veux-je m'éplorer, en passant. C'est une bizarrerie française, le leader du Parti n'est pas automatiquement Premier ministre, c'est un "premier ministrable" parmi d'autres. Et la "duchesse de Lille" boude, évidemment. Car, comme dirait Stendhal, c'est "une femme (...) accoutumée à l'auréole de flatteries dont une haute position et une grande fortune entourent la vie"...

Heureusement que Monsieur le Président a parlé de laïcité, d'apaisement et de rassemblement dans son discours d'investiture. Les citoyens musulmans, à 90 %, avaient voté pour lui, ça tombe bien, voulais-je dire que j'ai étouffé de rire; de dépit, évidemment. C'est qu'assurer l'apaisement et le rassemblement avec un ministre des Cultes (et accessoirement de l'Intérieur) dénommé Manuel Valls, euh... Pauvres musulmans ! De Charybde en Scylla. Et comme les ministres de culture islamique feront profil bas, comme leurs prédécesseurs, dans les "moments de tension", ils compteront peut-être sur une "défenseure" des libertés qui se trouve être la ministre de la Justice... Et heureusement que Jean Glavany a disparu de la circulation, vous l'imaginiez, ministre délégué à la laïcité ! Ouf, on l'a échappé belle... Bref, un bémol dans un tableau idyllique; et comme toujours, le bémol affecte, en premier lieu, les musulmans...

mardi 1 mai 2012

Dans le siècle, j'échelle, tu grimpes, il escalade, nous ascendons...

"Et si ton père était resté à Istanbul et avait accepté l'offre de son cousin de se lancer dans l'industrie, que serais-tu devenu ?", m'avait interrogé un "camarade d'infortune". La question renfermait, en réalité, une structure orientée vers la réponse, car on ne finit jamais chômeur quand on a un père industriel, n'est-ce pas. Un sage de la génération de mon père m'avait également glissé un jour : "a-t-on eu tort de venir en France, selon toi ?". Et moi, dans la précipitation : "pour vous, ce fut sans aucun doute un déchirement, mais moi, je suis satisfait".

Chiche ! La nature humaine est ainsi faite : le présent apprivoisé conduit à un bercement d'esprit. Qui a la chance de ne pas se soucier des considérations liées au futur a, corrélativement, la malchance de débiter assez souvent des âneries sur son état d'âme du présent... "J'aurais acquis un droit à l'insouciance", ai-je répondu. "Et j'aurais été malade que de trop d'aise", ai-je ajouté. Oui. Quand j'y pense, "a-t-on eu tort de venir en France, selon toi", il fallait que je répondisse, "vous avez eu tort de quitter la Russie"...

C'est que je me suis fait une théorie, moi et j'y tiens car rien n'a pu encore l'ébranler; les enfants d'immigrés sont condamnés à un déchirement. Spécifiquement ceux de la deuxième génération, les héritiers d'étrangers et les ancêtres d'intégrés (voire d'assimilés) et rien, entre-temps. Il ne faut pas tomber dans le panneau, dans le mythe de la méritocratie républicaine car il manque le sésame : les codes, les accointances, l'assurance. Connaît-on des exemples de réussite précoce ? Un enfant d'Algériens devenu haut fonctionnaire ? un enfant de Turcs devenu professeur agrégé ? un enfant de Marocains devenu député ? Dans les marges, peut-être...

La réussite doit ramper, s'étaler dans le siècle avant d'aboutir à une légitimité, une place et finalement une consécration. C'est une aventure collective. Il faut se délester d'un univers mental, des futilités, des effluves de ses origines. Le parvenu ne sera qu'un "parvenu" dans l'autre sens du terme : il n'aura pas "l'esthétique de la réussite" et sera disqualifié. Imaginez le fils d'un père inculte et d'une mère analphabète, le frère d'un menuisier ou d'une coiffeuse, devenir sociologue ou politiste ou membre de je ne sais quelle profession intellectuelle : ça ne colle pas ! Car il manque un socle, une profondeur, une ambiance familiale idoine, de la branche, en somme. Il ne s'agit pas de dédaigner les professions de la fratrie qui seraient, par essence, méprisables mais elles ne permettent pas le "lancement" d'une dynastie cohérente...

Donc chers petits, il faut bien que je dessille les yeux; au nom de quoi, je n'en sais rien mais c'est comme ça. Et c'est la fête du Travail, aujourd'hui. Et moi, toujours à la recherche d'une carrière. Comme la réforme des concours au ministère des affaires étrangères complique les choses (le turc n'étant plus une langue de la section Moyen-Orient mais de la section Europe orientale d'où le basculement de l'aire géographique à étudier alors que je me suis patiemment spécialisé en civilisation arabe), il fallait bien que je m'épanchasse. Sans rancune. Il est des gens qui ont besoin d'instabilité, d'impermanence pour rester en suspens, pour ne pas s'installer dans la vie quotidienne, la banalité de l'existence.

Des aiguillonneurs, il nous a manqués. Des gens qui auraient pu nous parler de l'École normale supérieure, de l'École nationale d'administration, des écoles de journalisme, de l'agrégation, des séjours linguistiques, etc. "Décrispe-toi, tu seras journaliste, tu verras !". M'ouais. Le "fils de l'instant" ne conjugue jamais au futur, comme on le sait. Il n'en a ni la capacité mentale ni la "plénitude nourricière". Oyez oyez ! Ce n'est ni la gauche ni la droite qui va vous sauver; c'est votre sens du réalisme : vous serez des ancêtres, illustres peut-être. Et cela sera un motif d'apaisement. Dans la tombe, cela va de soi...

mardi 24 avril 2012

Strabisme

Sous un immense poster de Mustafa Kemal, le grand pan. Comme l'impose la "tradition républicaine". Ses yeux bleu intense, un brin loucheurs (et ça tombe bien), illuminant la salle de tous côtés. Dans une enceinte sacrée, le Parlement. Le Temple. En présence de la "noblesse d'épée et d'épaulettes" à la queue leu leu.  Les gardiens. Ceux à qui un étrange article du code militaire confie la sauvegarde de l'ordre constitutionnel du pays. Et pourtant. Oui.  Des femmes voilées ! Et en nombre, ma parole ! Elles, les moins que rien, les pestiférées, les maudites, les galeuses, les arriéristes, les provocatrices, les soumises, les souilleuses dans le saint des saints ! Pince-moi Muhayyel !


La fête nationale du 23 avril qui commémore l'ouverture de l'Assemblée nationale de 1920 a, ainsi, été l'occasion d'huiler les rouages. C'est la concorde nationale, n'ayons pas peur de l'exagération. La normalisation. On n'y croit évidemment pas mais l'emploi de grands mots fait tellement bien... Le Premier ministre lui-même était tout sourire, Madame avait pu enfin fouler le sol de l'auguste assemblée, celle où siégeaient les représentants d'un peuple que composent à hauteur de 60 %, des voilées. "Les circonstances ont changé et nous sommes arrivés ensemble, voilà tout" ! La bouderie continuait certes, au niveau du CHP et des Générales, mais celle-ci n'intéressait personne. Sauf, pardon, les kémalistes qui continuent à déverser des flots de fiel; comment une femme turque, fille de M.K. Atatürk, peut-elle ceindre la tête d'un tel tissu ! Un débris arabique, n'est-ce pas, bouhhh...   

Une étape capitale, oui. Car l'insignifiance manifeste de cette longue obsession du foulard n'en est malheureusement pas une pour des millions de citoyens. Ceux qui, officiellement, ont peur. Les femmes alévies naturellement mais également des femmes qui se disent et se croient "modernes" en montrant un mollet ou une coiffure exubérante. Une aversion instinctive point lorsqu'elles voient un fichu; la peur d'être enturbannées à leur tour, de perdre leur liberté individuelle et sans doute leur féminité. Mais une crainte hypothétique, théorique et finalement discutable. C'est une intolérance qui sourd, en réalité. Celle qui empâte l'esprit, ennuage le jugement. Celle qui consacrait une conception nulle et non avenue de la laïcité interdisant aux épouses des trois plus hauts dirigeants de l'Etat de participer aux grandes raouts de la Nation. Il fallait bien que la monomanie fût traitée...

Une Première Dame qui avait ses entrées dans les institutions des pays étrangers ne pouvait, à cause de quelques "constipés", poser le pied à l'autre côté de la rue, celle où il y a le Parlement. La restauration de la dignité, cela s'appelle. On découvre, pour la première fois, l'épouse du président de l'Assemblée, une absurdité s'il en est : la conception soi-disant moderniste des kémalistes les parquait dans les gynécées et les enrôlait dans un rôle purement traditionaliste !


Et la légitime interrogation reprend tous ses droits : à quand une députée voilée ? une ministre ? une Première ministre ? une Présidente ? Moi, en tout cas, j'ai déjà ma candidate des années 2030 : la fille même du Premier ministre, Sümeyye Erdogan, celle qui avait réussi à embuer les yeux des laïcistes qui ne savaient plus quoi dire face à une "rétrograde" qui jouait du violon et courait les salles de théâtre... Une gageure, évidemment; car la modernité turque repose précisément sur un ressort ancestral : celui d'affecter, d'avoir l'air, de faire parade. N'avait-on pas eu un Sultan qui écoutait en cachette la musique traditionnelle qu'il venait pourtant d'interdire au nom de la modernité ? Ou un Mustafa Kemal qui s'ennuyait à mourir quand il écoutait de la musique classique, pourtant imposée de son propre chef dans les radios ? Il y a encore quelques jours, un célèbre journaliste de gauche qui avait eu le malheur de se créer un style en laissant une barbe bien fournie, avait été relégué de la porte d'une caserne. Et tant pis si son idéologie de gauche était comme le nez au milieu de la figure, une figure salie de poils...

Et Fazil Say, évidemment. Celui qui crâne, assurément. Un artiste de talent, certainement. Mais un "borné", manifestement. Celui qui promet chaque saison de quitter sa patrie par trop ringarde car trop voilée, a enfin fixé sa destination : le Japon. Un choix suave, comme on l'a compris : un autre pays déchiré entre modernité et tradition... Les kémalistes engrangent des revers, ces temps-ci, c'est la "mode". Car une autre "façade" cède : l'engouement du peuple pour le "Père". L'état-major qui est le gestionnaire administratif du Monothéon, le cénotaphe d'Atatürk à Ankara, aurait ainsi décidé de ne plus publier l'affluence des citoyens, histoire de ne pas afficher des chiffres dérisoires. La logique kémaliste, qui s'affole de cet aspect extérieur des choses, coule de source : il faut prouver, au contraire, la robustesse de l'enchantement. Les militaires ont beau jurer qu'il n'y a rien d'anormal dans les chiffres, les kémalistes impulsifs y cherchent noise; c'est qu'il faut "sauver les meubles", prouver par des sommes, des additions, des calculs.  Comme personne ne peut sonder les coeurs, il faut alors épater les yeux. Les yeux, oui, la marque kémaliste par excellence : énamourés donc torves donc bigleux. Avec tout le respect dû à Mustafa Kemal, c'est une image, rien d'autre...

Kaldirimlar - Necip Fazil - kendi sesiniden -

vendredi 13 avril 2012

Au revoir et merci...

"Ça fait vraiment drôle !". Effectivement. Nous regardons le nouvel épisode qui traite précisément de la mort. La série "Muhtesem Yüzyil". Celle qui raconte la vie du Sultan Soliman le Magnifique. "Ça fait vraiment drôle !". Oui; c'est que la scénariste a prévu une scène où le Sultan va et vient, et nous avec, car les intrigues vont bon train entre-temps et notre fureur s'arrête sur l'ourdisseuse Mahidevran, mère du prince héritier. Mais c'est que, surtout, cette même scénariste a rendu l'âme deux jours avant la diffusion...



Meral Okay. Un chêne, s'il en était. Il est des gens dont le caractère s'enchâsse avec harmonie dans l'expression du corps. Sa série avait gonflé la haine de certains, comment pouvait-elle montrer un Sultan en train de faire "l'acte" ! Comment une gauchiste païenne pouvait scénariser la vie d'un Sultan-Calife ! Comment pouvait-elle concevoir un harem qui ressemblait plus à un lupanar qu'à une domus ! Comment et comment ! "Bah comme ça !", avait-elle répondu. La frange conservatrice refusait de jeter un coup d'oeil de peur de voir des scènes par trop connues; des lits froissés, des embrassades, des minauderies. Eh quoi encore, cela existait ?

La raideur qui étrique l'esprit, le rend inculte, l'abrutit, pis l'anesthésie. Sinon, comment appréhender cette manchette lancée par un journal soi-disant islamiste et qui exhale tout sauf l'humanité, "Cette femme est morte, elle a partagé le même sort que son mari" ! Qui était mort d'un cancer. A ce point d'ignominie, on ne sait plus où mettre nos mains; des "islamistes" écrivent cela et nous assomment tous en se demandant si son corps "va aller à la mosquée ou au four ?". Puisqu'elle avait voulu l'incinération (un choix qui, dit en passant, n'a pas été respecté). Alors qu'un musulman ne saurait ricaner ou maudire lorsqu'une âme s'en va rejoindre le Juge unique. Que Dieu l'absolve ! aurait suffi...

Membre d'une dynastie de juges religieux, elle fut. De souche tcherkesse. Et fille d'officier. Et une comédienne de talent, une immense scénariste et parolière. Des millions lui savent gré de les avoir distraits, de les avoir éloignés des soucis quotidiens. Sa chanson "Adi bende sakli" ne nous a-t-elle pas tous chavirés en son temps ? S'il y a bien trois séries modernes qui ont marqué les Turcs, ce sont Ikinci Bahar, Aşk-ı memnu et Muhteşem Yüzyıl, soit deux sur trois qui sont sortis de son cerveau.

Son audace a pu indisposer la famille ottomane elle-même qui voulait plus un panégyrique. Mais elle avait réussi à écrire un scénario qui ne fût pas fade, où il y avait une intrigue qui tînt en haleine d'épisode en épisode. Qui a regardé la nouvelle série produite par la chaîne publique TRT et portant sur l'histoire d'un autre Sultan ou le film Fetih sur la prise de Constantinople a rapidement su faire la différence : les productions qui encensent les exploits ou atténuent les travers n'accrochent pas; car elle avait saisi une chose que les "politiquement corrects" refusent d'accepter : les Turcs savent apprécier l'amour et la diffusion des relations sentimentales. Fût-ce l'alcôve d'un Empereur.

Elle a révélé à tout un peuple que les Sultans aimaient, séduisaient, savouraient. S'il y a diffamation, elle aura à en rendre compte quelque part là-bas. Entre-temps, nous tâcherons de louer ce pari iconoclaste : le Pâdichah jouissait et son entourage intriguait. De la nature humaine classique, en somme. Un peu trop sans doute pour les Ottomans qui préféraient moins d'effusion galante, pour les conservateurs et nationalistes qui espéraient plus d'allusions politico-religieuses et pour les kémalistes eux-mêmes qui déploraient cette représentation trop séculière. Elle n'avait vraiment pas de chance, elle disait "art", le chœur répondait "idéologie"...

mardi 3 avril 2012

Nécrologie

Il fallait bien que ça arrivât. On la disait affaiblie, alerte d'esprit certes, mais diminuée, limite languide. C'est qu'elle portait le faix des ans, le poids des siècles, le souvenir des exils, l'amertume des déchirements; toute forme d'humiliations ayant été son lot durant sa "carrière" de princesse. Carrière, oui car elle y tenait : la magnificence du symbole ne devait pas céder à la misère de l'instant. La dénommée Neslisah Sultan, princesse ottomane, princesse puis Première Dame égyptienne, doyenne de la famille, celle qui éprouva tant de difficultés qu'une grâce avait fini par l'envelopper; comme par compensation. Elle s'est éteinte hier à l'âge de 91 ans.



Après les décès d'Osman Ertugrul Efendi en 2009 et d'Osman Nami Beyefendi en 2010, c'est l'ultime témoin qui s'en va. Née en 1921 dans un palais d'Istanbul, petite-fille du dernier Sultan-Calife Vahidettin Mehmet VI par sa mère et du dernier Calife Abdülmecit Efendi par son père, sa naissance fut célébrée par 21 coups de canon et une frappe spéciale de pièces de monnaie. Exilée en 1924 avec l'ensemble des Ottomans, elle s'installa à Nice avec son grand-père le Calife. C'est cette proximité qui lui permit de sauvegarder les traditions et l'étiquette impériales. En 1940, elle épousa le prince Muhammed Abdulmunim, fils du Khédive déchu Abbas Hilmi II et devient Régente (donc Première Dame) d'Egypte pendant quelques mois en 1952-1953 avant de connaître, à nouveau, l'exil.


Princesse discrète mais assez déterminée selon ses proches (rappelons qu'elle était la descendante directe de Hürrem Sultan (1500-1558) et de Kösem Sultan (1590-1651), les deux figures les plus controversées de l'histoire ottomane), elle s'était opposée au rapatriement de la Syrie à Istanbul, du corps de son grand-père Vahidettin Mehmet VI. Celui-ci, décédé à San Remo en exil en 1926, n'avait pu être enterré en Turquie du fait de l'opposition de Mustafa Kemal. Le président syrien fit un geste à la famille (qui se trouvait être celle de son ex-femme, Ayse Sultan, fille du Sultan Abdülhamit II) et accepta l'inhumation à Damas.

En 2009, à la suite du décès du dernier membre mâle de la dynastie à être né à Constantinople, elle affirma qu'il était désormais impropre de parler de "dynastie ottomane"; cette titulature devait être délaissée au profit de celle, plus ordinaire certes, mais d'autant plus idoine, de "Maison ottomane". Cette déclaration provoqua des grincements de dents parmi les princes qui rejetèrent une telle approche. Or, Neslisah Sultan suivait une logique qui était également en vigueur dans les cours européennes : lorsque le dernier mâle qui est né au sein d'une famille régnante s'éteint, il emporte avec lui la prétention au trône et met ainsi fin à la dynastie. La notion de "famille" prend la relève.

Intellectuelle, polyglotte, élégante au plus haut point, cavalière émérite, mordue de canoë-kayak, Neslisah Sultan était la dernière personne de la famille ottomane à être née dans l'empire et à être inscrite sur le registre impérial des naissances. Un point de rupture, s'il en est, dans l'histoire des Turcs. La "Sultan Efendi", bel exemple de la femme turque moderne et cultivée, mérite la plus grande, la plus sincère et la plus éminente considération; c'est qu'elle reste, qu'on le veuille ou non, l'ultime symbole de la continuité de l'Histoire : la dernière Ottomane est morte, c'est la République qui doit lui rendre les honneurs...

lundi 26 mars 2012

Musulmans putatifs, musulmans abrasifs...

Un vendredi pas comme les autres, assurément. L'imam racontait des choses, comme à son habitude. Et au mépris de leur habituelle nonchalance, les ouailles écoutaient avec attention. Alertes, ils étaient. Pour une fois, peut-être. C'est que le "sabir ordinaire" devait bien aboutir sur "l'événement". Fumant de colère, ils voulaient entendre un son, un dépit, une condamnation. S'indigner ensemble. La sentence, armée de quelques versets, coula des lèvres : "l'islam ne tue pas, l'islam ne massacre pas, l'islam n'explose pas !". Ni emphase, ni atténuation.

Elhamdulillah, a-t-on envie de lâcher. Et si un cerveau brûlé avait tenté d'excuser l'horreur ? Si le plus exalté avait relevé les injustices commises, dans d'autres contrées, par les coreligionnaires des victimes pour tenter de justifier des choses indicibles ? Elhamdulillah, assurément. Voilà où nous avons abouti, on se met à appréhender les probables dérapages de nos frères spirituels ! Un drame dans le drame : c'est que les "islamistes" se disent, se croient, se sentent musulmans ! Un souvenir, celui de l'enfant innocent, prunelle des yeux, celui que tout le monde chérit à la maison, embua les yeux. "Des enfants étaient morts" et c'était tout. L'humanité tout entière a péri ("quiconque tue un innocent est considéré avoir tué l'humanité tout entière", Coran sourate 5, verset 32). Et personne ne s'est précipité pour pondre des réflexions techniques, froides, orientées, du genre à torturer l'âme de ces pitchouns...

"Déclassement social", "crise identitaire", "victimisation" : l'analyse des "sachants". Quel rapport ? a-t-on envie de brailler ! Le problème n'est pas social ni économique, le germe est malheureusement ailleurs : le craquèlement de la Communauté musulmane, la putréfaction intra-islamique. Des types qui accaparent l'islamité éclaboussent la religion. Il n'appartient pas aux autorités politiques de rendre des arbitrages, de s'auto-flageller. Il incombe aux musulmans de faire des purges. Fondamentalement, ce n'est pas une question de "République, école, laïcité" comme le glisse M. Valls, en bon laïcard. "A ce degré de violence, ça n'est pas le sujet" dixit plutôt M. Minc. Depuis quand justifie-t-on des atrocités par le désarroi social dans lequel se débattrait le coupable ? Pourquoi Breivik serait un malade pathologique et Mehra un pauvre hère ? Quelle est la logique, au fond, de malaxer un crime et les origines sociales de son auteur, sinon ajouter la lâcheté à l'horreur ?

Le levier premier est simple : une mauvaise lecture de l'islam et non une relégation sociale. L'idéologie et non le déclassement. La morbidité et non le ressentiment. Et aucun musulman ne devrait s'offusquer de cela car aucun musulman digne de ce nom ne saurait ressentir une quelconque proximité avec ces "monstres". Il doit lutter pour bouter hors de son champ mental, ce type de déviants. L'absorption des salafistes est une affaire de la Communauté musulmane, pas de la République; celle-ci ne peut qu'agir pénalement contre ceux qui débordent (répression) ou risquent de déborder (prévention, tout en respectant jusqu'à la plus extrême limite la liberté de conscience).

Islam anxiogène. Connais pas, personnellement. Ne l'imagine pas, au juste. Quand tout le monde voue aux gémonies un "Mohamed", eh ben on s'offusque, on se volcanise mais on finit par baisser la tête. Car la réalité est là : un "Celui qui est loué" ("Mouhammed" en arabe) a fini en "ennemi public numéro un". Il a souillé notre religion, notre Prophète et finalement notre honorabilité. Comme pour l'autre, le dam et rien d'autre...

lundi 12 mars 2012

Craquèlement

Il est une "coutume" que les musulmans qui viennent de se rencontrer, doivent respecter : non non, pas les salamalecs. Cette formule de salutation commence à concerner dorénavant tout le monde et plus spécifiquement les musulmans. Notre "coutume" est beaucoup plus doctorale et beaucoup moins quiète : il s'agit tout bonnement de s'écharper sur les prescriptions de la religion...

Celui qui a lu trois hadiths et deux sourates de plus prend les allures d'un puits de science, il lance des phrases toutes faites, chipées à droite à gauche et espère troubler l'esprit nécessairement étriqué de ses interlocuteurs. Celui qui préfère vivre aux crochets de la tradition sans se soucier de la réflexion primaire que demande toute adhésion à une doctrine, se dresse immédiatement sur ses ergots. Il rétorque à sa manière, en décochant tous les arcs que lui a préventivement procurés son maître (ou starets ou cheikh ou imam ou tout ce qu'on veut car, faut-il le rappeler, le bon musulman est avant tout un suiveur; qui a lu le Coran en entier, franchement, avant de se déclarer musulman ? Personne. Chacun suit un exégète et s'en contente). Enfin, dans ce groupe où le "docte" (l'avocat du diable, donc) et le conservateur se chamaillent, il y a toujours un tiers indécis; celui qui se range d'emblée aux côtés du conservateur avant de basculer, au fil de la discussion, vers les vues de l'hérésiarque et de revenir in fine sur ses premières pensées, au cas où, mais avec, à chaque fois, une conviction un peu plus entamée. Et ces trois types sont, en théorie, les adeptes d'une seule et même religion...

Dans ces moments précis, on a envie de compatir avec Dieu. Comment ne pas le faire, franchement ! Il en voit tellement des vertes et pas mûres qu'on ne peut s'empêcher de se figurer un dieu passablement mal à l'aise avec les scènes auxquelles il est témoin. Alors vas-y quand les femmes arabes de l'ère post-révolutionnaire supplient à leurs nouveaux gouvernants "islamistes" de ne pas appliquer la charia ! Des musulmans donc, demandent le plus sérieusement du monde, de ne pas transcrire dans les faits les prescriptions de leur Dieu auquel ils se disent pourtant très attachés ! Et ce n'est pas une simple revendication, il y a des larmes, des supplications, des avertissements, des peurs. Peur du Coran !

Évidemment, le benêt rétorquera : "t'as rien compris, dégage, ces femmes ne sont pas contre l'application de la charia, elles sont contre la notion même de charia, elles pensent que l'islam ne renferme pas de code juridique prêt à l'emploi !". Oui, ça, je le sais. Merci. Mais ce n'est pas ce point de vue qui m'intéresse. Je parle de Dieu. Une partie de ses créatures se déclarent contre l'application de son Livre sacré ! Car d'autres en ont monopolisé le sens ! Imaginons, des gens qui promeuvent l'inégalité entre les sexes, des types qui croient que couper des mains et des pieds relève de la normativité islamique passent pour ses plus fidèles lieutenants ! En somme, ils croient que dire à tout un peuple (par exemple tunisien), "allez, on revient en arrière, depuis 1956 on vit dans le péché !" est tout simplement une exigence de leur religion. Islam et réaction ! Le monde moderne a octroyé des droits aux femmes ? tant pis, Dieu veut la discrimination ! Le monde moderne a interdit tout traitement dégradant et les peines corporelles ? tant pis, Dieu veut la barbarie, des mains arrachées, des femmes lapidées !

Dieu veut, Dieu demande, Dieu impose... Dieu doit être gêné, c'est clair. Pour un sanguinaire, il passe, excusez du peu. Comment partage-t-on une même religion avec deux conceptions aussi radicalement opposées ? L'un dit "ferme application", l'autre dit "phénoménologie historique". Deux approches ou deux religions différentes ? Car ce n'est pas de la simple spéculation théologique qu'on peut faire bien au chaud, un verre de thé dans la main, des surligneurs et des tonnes de livres sous les yeux. On touche, là, à une notion fondamentale, la justice. Il ne peut y avoir de gris, c'est soit blanc soit noir. Soit la femme hérite moins que l'homme comme nous l'enseigne le Coran du VIIè siècle soit elle hérite au même niveau que lui comme nous l'ordonne l'esprit du Coran au XXIè siècle.

Si les femmes en sont toujours à des "appels pour la dignité et l'égalité" auprès de leurs gouvernements "islamistes", c'est qu'il faut pleurer. La religion révélée au Prophète pour, justement, rétablir la dignité et l'égalité, se voit rappeler à l'ordre, 14 siècles après ! Car elle est devenue le symbole de la barbarie et de l'injustice ! La conception de la justice du VIIè reste le modèle pour certains, comme si le cran n'avait pas été rehaussé depuis 14 siècles. Il faut être fixé une fois pour toute sur "notre" religion. Un des deux groupes a forcément tort. La déviation peut-elle continuer à demeurer une "des" conceptions de l'islam ? Une épuration est impérieuse. Une redéfinition de l'islam est nécessaire. Des démissions sont indispensables. Car quand mon soi-disant coreligionnaire défend la lapidation et le sang à tout prix, moi je ne comprends plus rien. Je suis de sa religion ? On s'est trompés quelque part. Nous ou eux. Il faut des excommunications, assurément.

Il s'avère que Dieu n'intervient plus depuis belle lurette et les savants ont dépouillé l'islam. Il ne reste plus que le "chacun pour soi" et le discernement. Le Prophète avait dit : "l'islam est né à l'étranger. Il finira comme il a commencé : en exil. Bienheureux sont ceux qui s'expatrient". S'expatrient dans leur for intérieur. Voilà la solution. La foi du charbonnier, les musulmans "culturels" et faussement conservateurs, par-dessus bord. Il nous faut des mystiques car comme le disait Ibn Arabi, "la Certitude jaillit des profondeurs du coeur". L'islam sera spirituel ou ne sera plus, en somme. Car on n'est plus dans les querelles d'exégèses ou dans les bienfaits de la pluralité, on est dans la recherche d'un dénominateur commun. Autant dire, au stade où il faut s'affoler...

dimanche 4 mars 2012

Forlignage

"Pourquoi l'agent ne me regarde même pas quand je lui dis bonjour ?" me demanda un ami. Et je venais de lui faire une dissertation, dans l'avion, sur l'hospitalité des Turcs. "Non, c'est rien, il est sans doute fatigué !". "Pourquoi le type a l'air si détaché quand je lui demande une info ?", s'enquit un autre. Et je venais de lui faire un exposé sur la serviabilité des Turcs. "Il a perdu sa mère, peut-être, qui sait !". "Les caissières font un travail forcé dans ce pays ?" m'interrogea un troisième. "Mais non voyons, celle que tu as vu avait la grippe, c'est tout !"...

Une question traversa les esprits, tel un éclair : la convivialité des Turcs, un mythe ? Ni le policier de l'aéroport ni l'agent du musée ni même le réceptionniste de l'hôtel ne surent tout simplement pas "accueillir". Et quand une dame quelque peu moderne, à qui il fut demandé de dresser son siège, refusa de le faire "parce-qu'elle voulait dormir", bah ma foi, toutes nos dissertations, explications, argumentations se consumèrent rapidement, pesamment. "Ah ! Le légendaire accueil, c'est donc ça !". Jamais plus de gnomorrhagie...

Je profitai de l'occasion pour "anathématiser" la République turque. Cette jeune fille était encore trop gauche; elle n'avait produit aucune culture de "savoir-vivre". Il lui manquait la délicatesse, cette qualité que son devancier avait porté au plus haut point. Je n'inventais rien, la République avait farci les esprits, envasé les agents. On ne savait plus se tenir, on ne savait plus agréer. Cette inélégance avait rejailli sur le corps social.

Par exemple, le patriarche de Constantinople, le primus inter pares, le "leader" spirituel des orthodoxes, "faisait escale" pour la première fois de l'histoire de la République, à l'assemblée nationale du pays. De son pays. Officiellement pour exposer ses propositions sur la future Constitution, officieusement pour délivrer ses marques d'allégeance à la Turquie. Excusez du peu mais ce n'était pas le métropolite de Sivas qui se déplaçait, c'était le Patriarche, alias Sa Sainteté ! Et aucune réception digne de ce nom ! Imaginons le Pape venir "honorer" le Parlement italien. Le nôtre vint comme un haut fonctionnaire convoqué par la représentation nationale pour dire des choses sur un projet de loi. Car ce qui manque était flagrant : la délicatesse.

Lorsque le Pape avait visité la Turquie, son "homologue", le grand mufti de Turquie (= président du Diyanet en langage bureaucratique), l'avait accueilli dans un bureau de 15 m², dépouillé de toute référence majestueuse dans un bâtiment sans envergure de la capitale tout aussi laide. C'est que les palais se trouvent à Istanbul et il eût été inenvisageable pour les culs-serrés de la bureaucratie turque de violer, pour une fois, leur règle qui consiste à accueillir les officiels à Ankara. Et il suffit de jeter un regard sur le "palais" présidentiel; une maison de campagne de couleur rose qui n'est au milieu de nulle part et qui ne scintille nullement. Le jour où le président de la République avait visité le Royaume-Uni, les journalistes s'étaient concentrés sur la tenue de celui-ci, avec une mentalité qui faisait presque rougir les lecteurs; le dirigeant d'un pays sans racine, sans gloire, sans tradition face à la Reine. Le sujet de la visite : le Président sait-il porté une queue-de-pie...

"Tam bir Osmanli kadini" disent les Turcs pour présenter une dame très distinguée, "une femme de culture ottomane". Et quand on entend, "Cumhuriyet kadini", "une fille de la République", on a presque pitié pour celle qui en est affublée. Car c'est une femme complexée, figée, aheurtée, imbue d'elle-même, pétrie d'idéologie suprémaciste. Cette gent vit essentiellement dans sa citadelle, la ville d'Izmir. Le bastion du CHP, évidemment. Comme le dit la blague, le jour où un vendeur à la criée pourra vendre une traduction kurde du Coran dans les rues d'Izmir, la Turquie sera un pays normalisé...

Et le comble fut vite venu; lorsqu'une "gitane" OFFRIT une rose à l'un d'entre nous avant d'en demander le prix, les bras nous en tombèrent... Un fiasco ? Non, assurément. Une découverte. Heureusement que la famille qui nous accueillit l'espace d'une soirée fut typiquement turque; les plats se suivirent, les sourires se multiplièrent, les marques de respect émurent. Et les "Français" oublièrent vite les déconvenues; mais la conclusion ne changea pas : la vie sociale turque est une chose, la vie personnelle des Turcs en est une autre. La prochaine fois, il faudra bien faire ce distinguo. Et lire des livres de sociologie (et de sexologie ?) car la question demeure : "Pourquoi l'agent ne me regarde même pas quand je lui dis bonjour" ?

vendredi 17 février 2012

Les moines répondent comme l'abbé chante...

"J'aimerais tellement que dans la vie politique, à gauche comme à droite, on arrête avec ces propos blessants". Ceux de Vanneste sur la déportation des homosexuels. Dixit le Président de la République. Celui qui déclarait une semaine auparavant : "des propos de bon sens" pour ceux de Guéant sur la hiérarchie des civilisations... Il y a donc une évolution. On ne va plus blesser. Les homosexuels, s'entend. Parole présidentielle. Pour les musulmans, on attendra encore un petit bout de temps. Comme je l'ai formidablement théorisé, la France s'en prend tous les 100 ans à une communauté particulière; les protestants, les catholiques, les juifs. Aujourd'hui, ce sont les musulmans qui trinquent. En 2112, quand j'aurai très exactement 128 ans et serai un ambassadeur de France en retraite voire un ancien ministre des affaires étrangères, nous taquinerons les mormons. J'écrirai un livre du type "Indignez-vous !", nan je blague...

Je pensais à Christine, aussi. Boutin, celle qui se croit catholique en profitant des deniers publics. Et à l'ancien ministre de la Défense. Non, il faut bien renarder pour obtenir des places pour les législatives, d'accord, il faut "faire style", annoncer sa candidature, faire quelques déplacements, mobiliser un appareil, même rachitique, pour trouver les parrainages. Et quand les négociations aboutissent quelque part là-haut, dans les bureaux du Palais, il faut trouver dans le programme de celui qu'on faisait semblant de narguer jusqu'alors, des mots, des morceaux de phrases, des points-virgules qui correspondent à ses propres valeurs. Si bien que des Guéant, Boutin et Morin arrivent à défendre un même corpus. On ne s'en étonne pas, évidemment, car on comprend : les législatives, les listes, les financements. Celle qui écrivait un rapport avec des chauffeurs, collaborateurs et une dizaine de milliers d'euros par mois, a vendu la mèche; évidemment, les convictions sont primordiales mais les 100 candidats ne sont pas non plus si adventices. Mais comme le Seigneur est Tout-Puissant, on avait dans la même phrase, les fameuses convictions et le résultat du marchandage :"Nicolas Sarkozy reprend à son compte ces valeurs que je porte et qui ont toujours été celles de la droite : il a clairement affirmé sa volonté de préserver la famille, de respecter toute personne en fin de vie, de refonder l’école et d’assumer notre histoire et nos racines judéo-chrétiennes. (...) Nicolas Sarkozy est d'accord pour que le Parti chrétien-démocrate ait une place dans la vie politique française et il y aura donc 100 candidats portant les couleurs du Parti chrétien-démocrate aux prochaines législatives".

Et puis Rama Yade de déclarer : "C'est la proximité avec Vanneste qui m'a fait quitter l'UMP". Que lui ! Je ne sais pas moi, il doit y avoir d'autres UMPistes, non ? Enfin, moi, je n'en sais rien, n'est-ce pas, je n'ai pas de conscience politique. Je sais seulement que pendant cinq ans, le musulman a été trop souvent blessé. Et Rama Yade est une "musulmane pratiquante", mais c'est spécifiquement Christian Vanneste qui l'a dérangée. Bon. D'autant plus que ce Sieur a obtenu gain de cause à la Cour de cassation alors qu'un autre avait été tancé pour injure raciale par une cour d'appel qui avait dû le déclarer "hors de cause" pour une question de procédure...

Un autre "musulman pratiquant" s'il en est, recevait pour sa part, les "insignes de chevalier de la Légion d'honneur". Et les musulmans de France... s'en foutaient, passez l'expression. Asta'firoullah. Car, avec tout le respect que nous avons pour ce maître de conférences en mathématiques élu ou nommé par on ne veut plus savoir qui, son "Conseil" ne représente rien du tout. Alors, qu'il soit comparé à Averroès (qu'aucun musulman normalement constitué n'a jamais lu), n'enthousiasme personne. On prend note et c'est bien tout. Les musulmans de ce pays mnémonisent tout ce qu'ils ont subi depuis un lustre et leur auto-proclamé représentant reçoit des rubans; précisément parce-qu'il joue l'amnésique. "La polémique est close". D'accord. Nan t'inquiète, valla.

Non, on ne rêve toujours pas; oui, l'archevêque de Paris, Monseigneur Trente-et-Un, tout beau avec son Jésus au cou et son insigne d'officier de la Légion juste au-dessus, était tout sourire. Le Président venait de souligner les "vieilles racines chrétiennes" de la France et cela se fêtait. Et tant pis pour l'épisode des Roms et le "climat malsain". L'Église ne boude personne, sûrement pas un Président plutôt conservateur. Et c'est un honneur que d'être décoré, n'est-ce pas. Ce ne sont pas les rubans qui manquent pour un ecclésiastique. Jésus Christ, à la droite du Père, doit être comblé. Nan, sans rire. Valla.


Quand j'y repense, le grand maître de l'Ordre de la Légion d'honneur, a loué un Mathématicien qui incarne un islam "ancré dans la société, respectueux de nos usages et de nos lois, respecté par tous les Français". Moi je trouve que c'est poétique, personnellement; il y a un rythme, une cadence, une allitération en [r], une assonance en [e]. Et j'ai bien aimé les possessifs, "nos usages", "nos lois". Et que dire de l'hyperbole, "respecté par tous les Français" ! J'écrase une larme. Nan, c'est vrai. Valla.

Et puis, le futur président socialiste n'est pas en reste. Il promet de copier-coller la loi de 1905 dans la Constitution. Mais comme tout le monde sait que la France est encore concordataire dans certains départements, le président nous apaise, enfin ceux qui ont besoin de cela là-bas, en Alsace : "je suis très attentif à ce qui se pratique en Alsace-Moselle dans le cadre du dialogue interreligieux, y compris avec les religions non concordataires (notamment l’islam et le bouddhisme), car la République laïque se doit de toujours veiller à ce que chacun puisse pratiquer sa religion dans un esprit de concorde, de tolérance et de compréhension mutuelle. C’est la force de la laïcité, non seulement de respecter la liberté de conscience et de croyance, mais aussi de garantir son plein épanouissement". Moi je n'ai pas spécialement compris la démonstration; il a plutôt l'air de dire que ce qui se passe en Alsace-Moselle est conforme à l'esprit de la laïcité qui garantit l'épanouissement de la liberté de conscience. On a envie de demander l'application du Concordat à toute la France pour le coup. Peut-être que les mères enturbannées, les femmes niqabées, les assistantes maternelles voilées, les scientologues respireront un peu... allais-je dire qu'une mouche m'a piqué.

Comme Mitterrand savait bien dire les choses ! On peut donc pasticher : "plutôt que de présenter leur candidature, ils auraient mieux fait de présenter leurs excuses". Comme je suis un type très protocolaire, j'irai quand même voter. Pour qui, je ne sais point. Peut-être pour cette phrase; faire une mini-dissertation dans l'isoloir, par exemple. C'est que j'ai pris ma résolution : en avril, je vais voter en Français de religion musulmane. Et non en Français d'origine turque, comme nous l'ont demandé officieusement les représentants de la diaspora turque après le fameux épisode. Comme on l'a remarqué, les "pratiquants" susvisés ont fait leur choix et pioché dans le sac des honneurs. Et comme on le sait également, la gauche n'aime pas forcément tout ce qui est "pratiquant". Rationalisme oblige. Ça nous fait une belle jambe; eh bien on obviera, hein ? C'est qu'on y croit, à brebis tondue, Dieu mesure le vent...

lundi 6 février 2012

Les Jeunesses Tayyipiennes...

Une comédie. La semaine dernière, le Premier ministre turc, l'islamo-terroristo-chariatiste comme on le sait, avait pourtant avoué : "en tant que parti conservateur, nous souhaitons voir grandir des générations pieuses, c'est notre droit". Et cinq jours plus tard, 75 ans jour pour jour après l'adoption de la laïcité, le même islamo-terroristo-ahmadinejado-chariatiste publie une ode à la laïcité : "La laïcité rassemble, ne clive pas; la laïcité libère, n'opprime pas; la laïcité tolère, n'harmonise pas". Une pensée antinomique, s'il en est. Mais tout à fait ordinaire puisque "les" Erdogan n'ont pas l'heur de se synchroniser souvent. Le vrai, celui qui est grand et moustachu, aime "parler au courant de sa propre plume". Les autres, les scribes officiels, s'occupent d'arrondir les angles, de pondre de la phraséologie. Du coup, la "génération pieuse" est une improvisation erdoganienne et la "positivité de la laïcité" est une formule d'usage ministérielle. Et tant pis s'il y a comme une odeur d'insincérité. Merci quand même...

Il faut lui reconnaître un mérite à ce Monsieur. C'est un orfèvre hors pair. Il possède un véritable sens politique. L'affaire est simple : les élèves des "lycées d'imams et de prédicateurs" sont soumis à un coefficient pénalisant au concours d'entrée à la fac. S'ils ne choisissent pas le département de théologie, on leur retranche automatiquement des points; de peur qu'ils colonisent d'autres branches prestigieuses du type droit et sciences politiques et qu'ils envahissent, un jour, que Dieu Tout-Puissant nous en garde, la Haute administration. Évidemment, l'AKP essaie chaque année de supprimer ce coefficient. Le Conseil d'Etat rebuffe à chaque fois. En développant une jurisprudence qui fait rougir tout étudiant de première année. Eh bien, puisque la tradition l'exige, le gouvernement et son bras administratif, le YÖK (le Conseil de l'enseignement supérieur) ont retenté cette année de faire sauter le verrou. Évidemment, un parti de gauche, épris de justice et d'égalité n'est-ce pas, aurait applaudi et félicité en personne le gouvernement et son YÖK. Pour avoir, précisément, mis fin à la rupture d'égalité manifeste. "Aurait". Sauf que...

Le CHP, ce fameux parti de gauche qui "aurait dû" etc., n'a malheureusement pas failli à sa coutume; déranger le Conseil d'Etat. Et quand vous saisissez la énième fois la haute juridiction, eh ben le peuple ne comprend pas. Car sans être un adepte de la liberté et de l'égalité, ce peuple est plutôt conservateur. Et du coup, vous tendez la perche à un Premier ministre qui, hasard de chez hasard, est de la même trempe : "Mais qu'est-ce que vous avez contre les dévots ? Pourquoi ça vous gêne tant l'existence de ces lycées ? Nous, nous voulons des générations pieuses ! Vous, vous voulez des générations d'athées ?".

Et boum ! Car comme le disait Molière, "vous tournez les choses d'une manière, qu'il semble que vous avez raison; et cependant, il est vrai que vous ne l'avez pas". Car si ce propos n'est pas directement contraire à la laïcité (puisque simple parole), il est tout bonnement stigmatisant. Un Etat n'a pas à définir le calibre religieux des citoyens. Quoi alors ! Est-il dangereux d'être athée dans une société démocratique ? D'être un musulman non pratiquant ? D'être un non-musulman ? Quelle est cette drôle d'idée qui permet à l'Etat de décréter "le" chemin à suivre ? Et qui est cette personne qui se permet de penser ainsi ? A-t-on déjà vu un serviteur imposer ses vues à ses maîtres ? La classe politique turque a tellement peur de se mettre à dos le "peuple profond" qu'il n'est venu à l'idée de personne de poser ces simples questions ! Même pas au CHP qui ne voulait surtout pas passer pour le défenseur des athées ! Le chef du groupe parlementaire de ce parti s'est même armé d'un verset du Coran pour critiquer l'hypocrisie du gouvernement ! Il faut sans doute rappeler qu'Atatürk en personne, dans sa phase opportuniste des années 1920, avait appelé de ses voeux, "un peuple plus dévot"...

Et comme si le contraire de "pieux" était "athée". Comme si les élèves de ces lycées étaient pieux. Car sans vouloir être méchant, j'ai parfois des doutes sur les capacités "professionnelles" des imams qui sortent diplômés de ces écoles. Ces derniers forment le bas clergé dans la théoriquement-inexistante-hiérarchie-cléricale-islamique. Du type catégorie B, niveau Bac (les muftis doivent obtenir, eux, une licence). Et ils y entrent tous, presque tous, par la force de leurs parents. Et ce qui se passe dans les dortoirs des séminaires d'apprentissage du Coran, hum hum...

L'école publique fait depuis des décennies, la "propagande" de Mustafa Kemal Atatürk. On apprend ses principes, on lit sa version de l'histoire, on disserte sur ses exploits, on prête le serment de se sacrifier pour la patrie, on récite son "adresse à la jeunesse". Moi-même, j'avais eu l"honneur" de la lire devant tout le monde un jour de fête nationale. La rançon de l'intelligence, que voulez-vous... Malgré ces grands moyens, le parti de celui-ci, le CHP, n'a jamais percé lors des élections. Est-ce à dire que le peuple ne l'apprécie pas ? Un sentier risqué, je ne m'y aventure pas... En tout cas, si l'AKP réforme cette école publique infestée d'idéologie kémaliste pour, in fine, y substituer la sienne, on est "mal barré". Un gouvernement démocratique abolit les entraves qui empêchent les parents d'éduquer leurs enfants conformément à leurs convictions religieuses, il ne se met pas à "produire" lui-même des cerveaux orientés. Car on appelle les pays qui ont des "Jeunesses", des pays totali... voilà, tout compris.

Et si c'est un argument plus massif qu'il faut apporter, on se contentera, précisément, de citer le Livre de ces "plus pieux" : "Rappelle-toi que ton rôle se limite à transmettre le Message" (Coran 3; 20), "Et si ton Seigneur l'avait voulu, tous les hommes peuplant la Terre auraient, sans exception, embrassé Sa foi ! Est-ce à toi de contraindre les hommes à devenir croyants" (10; 99); "Prophète ! Tu ne peux remettre dans le droit chemin un être que tu aimes. Mais seul Dieu dirige qui Il veut, car Il est le mieux à même de connaître ceux qui sont les bien-guidés" (28; 56). Allah qui "recadre" son Prophète un peu trop zélateur; et vous, vous disiez donc ?

mercredi 1 février 2012

L'Olympe turc

Lorsque je suivais une préparation pour le concours d'entrée à l'école de la magistrature, le professeur de philosophie nous avait donné le sujet de culture générale tombé l'année précédente : "la beauté sauvera-t-elle le monde ?". Les yeux en boule de loto et la bouche évidemment bayante, nous fûmes bien en peine d'apporter ne serait-ce qu'une virgule de réponse. Je me souviens seulement avoir glissé l'oeil vers mes congénères; les futurs magistrats. Quand une salle est remplie de juristes, il faut bien s'attendre à des réquisitoires, des envolées, de l'éloquence. Eh ben niet. Nous aboutîmes à de la logomachie...

Je ne sais toujours pas si la beauté sauvera le monde. Je ne suis ni philosophe ni magistrat ni prophète. Je sais seulement qu'elle a apporté et qu'elle continue à apporter beaucoup à la Turquie. La jeune République avait offert au monde entier sa "Reine de beauté" en 1932. Une Turque d'origine caucasienne (eh oui !), Keriman Halis, fut sacrée Miss Univers. Tout un symbole. Le président de la République, Mustafa Kemal Atatürk, profita de l'occasion pour louer la beauté naturelle de la femme turque, opportunément libérée de la compression ottomane. Il lui souffla même son nom de famille : "Ece", reine en turc djagataï. Eh bien dans mon tabularium, c'est alors que j'avais le fameux sujet sous le nez que tomba l'information; Madame s'est éteinte à l'âge de 99 ans.



Les Turcs avaient presque oublié leur unique Reine. On savait seulement que le comédien Kenan Ece était son neveu. Elle faisait partie d'une prestigieuse famille de compositeurs. Compositeurs sous l'empire ottoman, précisons-le tant il est courant d'assimiler celui-ci aux ténèbres. Les mauvaises langues disent que son élection fut plus un coup de pousse moral à la République moderne que le résultat corrélatif de son éclatante beauté. Car... euh... comment dire... bref il ne faut pas discuter des goûts et des couleurs... D'ailleurs, chose étrange, après sa consécration, elle décida de se marier et de mener une vie de famille ordinaire, trop ordinaire. La première réaction de sa mère, une fois l'information ébruitée, fut vraiment étrange pour une femme soi-disant moderne : sa fille était une parfaite casanière !

Dieu merci, ses beautés continuent d'apporter prestige à la Turquie. Si bien que votre humble serviteur reçoit des courriels passionnés sur elles. Essentiellement des pays arabes. Je rassure les "beurettes" : Kivanç n'est pas mort, mes soeurs, il est en très bonne forme; oui, Hakki Burak s'est retiré quelque temps; et oui, Beren Saat sort avec un Français, le bienheureux César. Eh bien essayons de "dessiller" les yeux des Européens aussi. Premier et dernier élan nationaliste de ma part...

Top 5 des Turques les plus élégantes :

1- L'indétrônable : Hülya Avsar (48 ans)


2- La séraphique : Beren Saat (28 ans)


3- L'éternelle ado : Tuba Ünsal (31 ans)


4- Bah voilà quoi : Burcu Esmersoy (33 ans)


5- La force tranquille : Vahide Gördüm (47 ans; elle se débat actuellement contre un cancer)



Top 5 des Turcs les plus beaux :

1- La beauté marmoréenne : Kivanç Tatlitug (28 ans)


2- Le Turc "idéal-typique" : Burak Özçivit (27 ans)


3- Le phénomène : Burak Hakki (40 ans)


4- L'oublié : Karahan Cantay (39 ans)
5- Le gendre idéal : Mert Öcal (30 ans)

mardi 24 janvier 2012

"L'incrédulité instinctive"

"Ça suffit alors ! Tu débloques à la fin ! Tu es un crypto-païen ou quoi !" s'était évanouie ma mère. "Bah non hein, je suis un déconstructioniste, j'ai le droit !". Oui, j'en avais le droit. Assurément. Le problème, c'est qu'elle s'en fichait. Moi aussi d'ailleurs; je ne sais comment je me rappelai à cet instant précis de Derrida, un auteur que je n'ai jamais lu, évidemment. J'ai balancé, hihi. Je m'épate toujours dans un fauteuil, dans ces cas-là. Car, je voudrais le dire, l'argumentation ne se fait pas seulement en paroles; il faut adopter une posture d'autorité qui montre que vous avez compris des choses que les autres ignorent. Oh que oui ! Ça nous fait une belle jambe, je sais, mais il faut bien meubler...

C'est que dans une série turque, Adini Feriha Koydum, une mère qui venait d'apprendre (58:40) que sa fille avait perdu sa virginité, adopta grosso modo le comportement mécanique que toutes les mères turques adopteraient dans cette situation : un cri à pleine poitrine, une baffe puis une rafale de gnons, les malédictions d'usage et LE geste sine qua non de l'ire maternelle orientale, le crêpage de chignon. Du type, la main droite qui s'agrafe sur la tête de la petite et valse avec elle jusqu'à épuisement. Certaines familles optent également pour la "falaka", les coups de bâton sur la plante des pieds. Je connais une famille kurde alévie qui n'avait pas hésité à employer ce supplice pour leur fille tombée amoureuse (et non enceinte, pour le coup) d'un Kurde sunnite. Ça serait une sorte de "protocole" à suivre avant l'apaisement; car ce qui est pathétique dans ce genre d'affaires, c'est que tout le monde sait que ce qui devait se produire, se produira : le triomphe de l'amour. Du coup, les bastonnades font figure de "passage obligé" pour la catharsis. Après, tout rentre dans l'ordre, les traditions sont sauves, la mère et la fille sont bras dessus, bras dessous...

Bref, quand la "séance" a pris fin pour la fille, la mère s'en est prise ensuite à son propre corps; ses deux poings retentissaient sur sa poitrine. Ébouriffée, éruptive, très mal embouchée, la mère battait sa coulpe. Elle reconnaissait ainsi qu'elle avait failli à sa mission : assurer la "pureté". La mère frappait le chaperon, en réalité. Cette extension de son identité, celle que lui a imposée le mâle. Une simple question d'habitus en somme. Il faut bien faire un clin d'œil à Bourdieu à ce moment précis, paix à son âme...

Certes, la mère pouvait avoir des principes et demander à ses enfants de les respecter; pour leur bien, évidemment; aucun doute là-dessus. C'est une mère. Elle pouvait être influencée par son milieu, ses croyances. N'étant pas extraterrestre, je savais bien qu'il ne fallait pas jouer sur cette corde sensible. "Oui mais il faut m'expliquer une chose : la mère désapprouve le geste de sa fille d'accord, mais pourquoi elle la lynche et pis, pourquoi elle se roue elle-même de coups ! Ce n'est pas elle qui a perdu sa virginité ! Au lieu d'apaiser, pourquoi attiser !". Et toc, le réflexe pavlovien : "Ça suffit alors ! Tu débloques à la fin ! Tu es un crypto-païen ou quoi ! On verra quand tu auras une fille !"... La vieille technique ! Heureusement que je ne seraiS jamais père, je suis trop iconoclaste...

L'amande de Nedjma. Un livre de confession d'une musulmane qui avait "mal tourné". La quatrième de couverture annonçait un "cri de colère, de révolte et d'amour". En filigrane, effectivement. C'est que Badra, l'héroïne, racontait crûment et trivialement toutes ses aventures galantes. Je tournais rapidement les pages évidemment, ce qui m'intéressait, c'était l'approche sociologique, n'est-ce pas. La scène étant trop "réaliste" pour l'écrire ici, je ne puis que rapporter les propos de la vieille dame chargée d'examiner on sait tous quoi, afin de certifier on sait également tous quoi : "Félicitations ! a lancé Neggafa à ma mère, venue aux nouvelles. Ta fille est intacte" (p. 37). "Intacte". De tout temps, une obsession : "A Rome, comme à Athènes, la virginité est une valeur de premier ordre qui n'appartient en aucun cas en propre à la jeune fille, mais bien à sa famille et à sa cité. On croyait alors que la femme, à jamais marquée dans son sang par un premier rapport, pouvait transmettre à sa progéniture les particularités de son premier amant" (Gilbert Tordjman, Préface, La 1ère fois ou le roman de la virginité perdue à travers les siècles et les continents, p. 11).

En Orient, l'honneur, comme on le sait, reste toujours une déclinaison de l'identité féminine. La fureur se décuple lorsqu'elle cueille la pomme. Même une Samira Bellil, émancipée s'il en est, tirait de la violation de cette "habitude de pensée", une explication à ses malheurs. "En fait, je pense mériter ce que j'ai subi parce-que je ne suis plus vierge. Chez les musulmans, ne plus être vierge pour une jeune fille est un sacrilège et je sais que mon père pourrait me tuer pour cela" (Dans l'enfer des tournantes, p. 69). "Tuer pour cela". Mon Dieu ! Est-ce donc être iconoclaste que de défendre un "droit individuel au péché" ? De rejeter toutes sortes de chape de plomb ?

Le dérèglement est inéluctable. C'est écrit au ciel. Ce que je sais, c'est qu'il doit exister un païen dans chacun de nous, une "incrédulité instinctive" comme l'écrivait Tocqueville; précisément pour ne pas s'ériger en censeur moral, précisément pour ne pas s'effaroucher des choix des autres, précisément pour se concentrer sur son sort personnel. Une foi qui ne se confronte jamais au péché, n'est pas une foi. C'est une bulle. Elle éclate au contact de la première ronce. Dans l'islam, il n'y a pas d'échafaudage pour les fois mal assurées, il y a l' "irâde", la volition, la résistance intérieure, le fameux "jihâd". Pour pouvoir, le Jour venu, affirmer avec un brin de jactance vite absoute : "j'ai lutté contre les démons, Seigneur, je suis un écorché, j'attends Ta récompense"...

mardi 17 janvier 2012

Du dirigisme moral

Il existe deux sortes de nations, vais-je dire avec une suffisance qui ne manquera pas de faire pâlir tous les grands sociologues. Et les anthropologues, évidemment. La nation anglo-saxonne d'une part et tout ce qui reste d'autre part. On l'aura remarqué, n'est-ce pas, les Anglo-Saxons ont une singulière position dans l'histoire de l'humanité : ils ont colonisé à peu près tout, ils ont pondu une culture globalement jalousée et suivie, ils ont une mentalité apaisée. C'est peut-être pour cela qu'on les envie tous, leur décontraction nous irrite en même temps qu'elle nous fait loucher. L'Ecosse demande son indépendance ? "Ouais, t'inquiète, on organise un référendum bébé, peace and love"...

En contrepoint, nous avons des sociétés sous tension. Des sociétés où la gravité fait partie du jeu politique et du tissu social; l'individu et ses droits sont essentiels mais seconds par rapport aux grandes disputes sur les "principes intangibles". Alors, lorsqu'une minorité demande à discuter sur une éventuelle partition, on lui envoie des principes éternels. Car au fond, ce n'est pas l'idée de l'indépendance qui importe, c'est l'idée de polémiquer. Il est des gens qui ont un besoin effréné d'éristique. C'est la célèbre "summa divisio" : les théoriciens et les pragmatiques.

Un des grands dadas de l'establishment turc est, comme on le sait désormais par coeur, la moralité des citoyens. On s'en souvient, les fonctionnaires d'un bureau de censure avaient refusé de délivrer une autorisation pour un livre qui parlait abondamment de sexe. Motif : les petits qui regardaient pourtant la "pratique" à la télévision, ne devaient pas lire des cochoncetés. "Et s'ils les lisent ?", "oust ! L'Etat veille"... L'Etat. Encore lui et ses règles venues de nulle part (sinon des canons divins) qu'on essaie d'imposer à la société. Allez soyons juste, l'Etat ne veut que le Bien, il lutte contre le Mal, car il est (serait ?) psychologiquement risqué d'éduquer des petits gavés de sexe, de drogue, d'indécence. Soit.

La Turquie n'est pas DEVENUE un pays traditionaliste, elle l'a toujours été. Dans ses ressorts les plus profonds, la société reste conservatrice. Sincèrement ou non, c'est une autre question. En l'apparence, elle l'est, en tout cas. Et quand le RTÜK (CSA turc) commence à dégommer tout ce qui bouge, les kémalistes en profitent pour sursauter. "On se dirige lentement mais sûrement vers un régime sharaïque, oyez oyez !". Ils ont tort, évidemment; comme d'habitude. Car ces offensives moralisantes ne révèlent pas une nouvelle orientation, elles traduisent une réalité des faits qui existe depuis des centaines d'années. Mais comme les kémalistes n'ont jamais rien compris à l'anatolie, le présent devient pour eux un futur hautement probable. Comme une journaliste qui vient tout juste de découvrir qu'il y avait une ségrégation entre les hommes et les femmes dans les bus interrégionaux. Bonjour petite. Ou comme celui qui ne comprend toujours pas pourquoi le gouvernement a supprimé les manifestations festives à l'occasion des fêtes nationales. C'est que, de tout temps, les darons étaient opposés à ces jeux sportifs dans les stades, garçons en rut et filles en mini-jupe main dans la main. Et quand l'occasion s'est présentée, un gouvernement conservateur a tout simplement satisfait les doléances de son électorat...



Et comme il faut bien que les choses paraissent suspectes, le RTÜK s'est mis à sévir contre les scènes "immorales". Un clip par trop sexy en pleine journée ? On décoche un avertissement. Comment peut-on montrer un chanteur s'enlacer torridement avec des filles ? Une série par trop olé olé ? On pousse un cri et on inflige une amende de 400 000 livres. Si bien que j'ai une forte envie de féliciter les sieurs du RTÜK; leurs attendus sont si sérieusement rédigés qu'on n'arrive pas à les plaindre. "Ha ha, j'ai regardé jusqu'au bout, ah ouais ? Que je suis bosseur !". Car ça ne rigole(rait) pas. Par ici : "les figures de danse sont érotiques et obscènes, les filles portent des shorts, des maillots, des jupes-culottes. La scène montre des mouvements sexuels, les garçons et les filles se balancent et adoptent des positions et des regards érotiques". Ouaaah l'analyse et la culture musicale ! Et quand la série s'appelle "MUCK", bah ma foi, les sieurs n'ont pas à ouvrir un dictionnaire d'anglais pour s'en offusquer...

Contrairement à ce que l'on veut faire passer, le RTÜK ne s'ombrage pas de telles scènes, il punit un manque de discernement, une signalétique manquante et une plage horaire inappropriée (les scènes relatives au sexe ne peuvent être montrées qu'à partir de minuit). Ce n'est pas tant son pointillisme qui exaspère, c'est sa mission, la protection de la moralité publique et plus particulièrement de l'enfance et de l'adolescence. En France, ce n'est pas mieux, le CSA avait infligé une amende de 200 000 euros à Skyrock pour avoir diffusé des propos sur la fellation à 21 h (alors que les discussions sexuelles ne sont autorisées qu'à partir de 22h30). Dans la célèbre émission de Difool, qu'on a tous écoutée, n'est-ce pas...

Non non, je rassure, je ne suis pas un libertaire. Protection, il doit y avoir. Certes. Mais seulement par et pour ceux qui le veulent. Autrement dit, l'Etat n'a pas à définir des bornes morales, d'édicter des règlements sur la diffusion de telle ou telle émission. Il doit s'en remettre à la sagesse des parents. Et quand ceux-là sont débordés ou défaillants, eh bien tant pis pour eux et leurs enfants. C'est méchant mais c'est comme ça. Oui, toujours dans mon délire : la sexualité des citoyens n'est pas une affaire de l'Etat. La responsabilité est personnelle. Et pour ceux qui se désoleraient de constater de plus en plus de brebis galeuses, les Anglo-Saxons, encore eux, ont inventé un sentiment qui n'a pas son pareil : le flegme. Chacun est libre, qu'il en assume les travers et en rende des comptes. A qui il veut, à ses parents ou à son Dieu. Mais sûrement pas à l'Etat...

mercredi 4 janvier 2012

Feu !

Et après on nous demande pourquoi le nationalisme serait nocif ? "Bah parce-que", a-t-on envie de commencer. Et on s'arrête net; on le sait, à laver la tête d'un âne, on perd sa lessive. Les nationalistes n'ont aucune habitude réflexive. Malheureusement. Du coup, ils aiment des abstractions. L'Etat par-dessus tout, des bouts de carte, une géographie, une histoire. L'individu ne sert pas spécialement à quelque chose, il doit être en extase et c'est tout. La primauté revient aux idéologies, aux illusions. Les batteurs de pavé sont friands de telles aventures psychotiques, ça donne de la consistance à des existences caves, à l'existence des caves...

On se rappelle encore, du moins je l'espère, que l'Etat a tué 35 civils dans le Kurdistan turc, la semaine dernière. Bavure, bévue, erreur, tout ce qu'on veut. Il n'en reste pas moins que sur un plan objectif, l'Etat a bel et bien "bombardé son propre peuple". Une expression empruntée à la manchette du journal libéral Taraf, la bête noire des cachottiers de toute espèce.


Une de journal certes mais surtout "slogan" du Premier ministre Erdogan en direction de Bachar al-Asad. "L'Etat ne saurait bombarder ses propres citoyens !", avait-il rugi. Véridique. L'Etat ne saurait pilonner "ses" citoyens et dynamiter ainsi le fondement de son existence. Mais théorie que tout cela, en l'espèce, il l'a fait. Sciemment ou non, personne ne le sait. Il n'en demeure pas moins que 35 citoyens, personnes, êtres humains ont perdu la vie. Des contrebandiers. Des gueux. Des jeunes. Et des Kurdes. Le sort s'acharne. Heureusement, les responsables ont pris acte, promis des sanctions et décidé une réparation. Même l'état-major a publié un communiqué de condoléances. Mais. Ce fichu mais...

Tout le monde le sait, tout le monde le pense : les Kurdes sont des citoyens de seconde zone. Il suffit de tendre l'oreille quand une famille kurde emménage dans un immeuble à Istanbul. "Les bruits, les odeurs"... C'est flagrant : 35 citoyens meurent et il n'y a aucune marque de respect à leur mémoire, les réjouissances du nouvel an vont bon train; leurs funérailles sont bouclées en moins de deux, personne ne s'apitoie des jours durant sur leur vie, leurs amours, leurs espérances comme on le ferait pour les militaires turcs tombés au "front". Le nationaliste en chef du pays, Devlet Bahçeli (qui porte bien son prénom, "devlet" signifiant "Etat") va jusqu'à même assassiner la conscience, affirmant que la probabilité même infime (1 %) que ces gens appartinssent au PKK justifiait qu'ils fussent assaillis ! A feu et à sang, une "vérité turque éternelle" ?

Le Kurdistan; une réalité que les Turcs contribuent à bâtir. Par leur indifférence, par leur morgue. N'avait-il pas raison, le président du BDP, quand il releva que cette "discrimination" dans l'amertume avait consacré ipso facto, la création du Kurdistan. Istanbul en fête, Sirnak en larmes. Izmir dans l'ivresse, Diyarbakir en rage. Elle est où cette Nation turque ? Ce désir de vivre ensemble ? Les choses sont claires, en réalité : les Turcs se considèrent toujours comme les seigneurs et ne daignent partager les émotions des "croquants". Comment alors disqualifier rationnellement la proposition de Leyla Zana sur un référendum d'autodétermination des Kurdes quand les Turcs n'ont d'autre argument que celui, technique, froid, de "préservation de l'intégrité territoriale" ? A quoi bon taxer de "séparatiste" celui qu'on s'obstine justement à ne pas considérer comme son égal ? Où est la logique ?

Même Erdogan, pourtant si adroit quand il n'est pas conseillé, en vient à défendre l'Etat, l'Etat parallèle à son gouvernement, les forces obscures qui aiment à défaire ce qu'il a peloté. Lui-même jette un voile sur les défaillances de ses services de renseignement. Un conservateur islamiste qui prône l'injustice au nom des "intérêts supérieurs de l'Etat". Alors que son modèle, le Calife Omar s'effrayait à l'idée de rendre des comptes à Dieu si un loup dévorait un mouton au bord du Tigre : "Kenar-ı Dicle’de bir kurt aşırsa bir koyunu/Gelir de adl-i ilahi sorar Ömer’den onu". Le Tigre, comme par hasard, quel visionnaire...

Puisqu'il faut toujours s'abstenir de ramper dans les phrases pour dire en moins bien ce que les autres ont dit en orfèvre, laissons la parole à Ahmet Altan, rédacteur en chef du journal Taraf, un des rares journalistes turcs à pouvoir rester objectif ET partial, qui critique un Premier ministre larbin, flagorneur, suppôt de l'Etat : "Si tu te mets à diriger pendant dix ans un Etat sans l'avoir au préalable nettoyer de son poison, si tu tournes le dos à ton peuple pour accéder aux plus hautes fonctions, si tu deviens un complice de cet Etat, ce poison finira par couler dans tes veines. Tu seras empoisonné. Tu deviendras un élément corrompu d'un Etat infecté. Et tu commenceras à menacer, à mentir, à éluder, à calomnier. Et quand cet Etat que tu crois diriger bombardera sous tes ordres le peuple, tu défendras l'Etat. Tu ne formuleras même pas d'excuses. Sous ton gouvernement, cet Etat a déchiqueté 35 enfants de ce pays. Soit c'est l'Etat que tu diriges qui t'a tendu un piège soit c'est toi qui les as fait sciemment tuer. C'est lequel ? On a cru que tu avais été piégé mais en préférant défendre ceux qui ont bombardé, cacher la vérité à ton peuple, dénaturer les faits, tu nous as expliqués que tu n'avais pas été trompé. Alors rends-compte des enfants tués. Au lieu de t'agiter pour dire que l'Etat n'a pas bombardé son peuple, dis-nous comment l'Etat a bombardé le peuple. Qui a donné l'ordre de tuer ? Pourquoi ? Tu dis avoir été briefé par ton général de brigade, est-ce qu'il est venu à l'esprit de ton général de brigade de demander à la caserne qui se trouve là-bas s'il y a des contrebandiers dans les parages ? S'il ne l'a pas fait, pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? Pourquoi n'a-t-il pas pris ses dispositions avant le commencement des bombardements ? Tu lui as demandé à ton général de brigade ? Tu étais un homme du peuple quand tu as pris le pouvoir, tu te dressais contre les agissements de l'Etat, tu parlais avec ton peuple, tu lui demandais conseil, tu faisais la lumière sur les crimes de l'Etat, maintenant que tu es devenu un flagorneur de cet Etat, tu ne parles qu'avec tes agents, tes généraux, ton brigadier. (...) Explique-nous pourquoi vous avez tué ces enfants. Pourquoi ne vous êtes vous même pas excusés ? (...) Si ces morts étaient des Turcs, aurais-tu parlé de la sorte ? Tu as parlé comme cela car tu considères le militaire supérieur au civil, le Turc supérieur au Kurde. Honte sur toi, regarde-toi, tu étais le héros du peuple, tu es devenu le jouet de l'Etat. (...) Valait-il la peine de s'humilier ainsi pour accéder au palais présidentiel ? D'absorber le poison de l'Etat ? Tu as vu, toi aussi tu as fini par être empoisonné".

PS : "Devletin içindeki zehri temizlemeden o devleti on yıl boyunca yönetmeye kalkarsan, o devletin en tepesine tırmanabilmek için kendi halkına arkanı döner, devletin yardakçılığına soyunursan, o zehir kaçınılmaz olarak senin damarlarına da akar.
Sen de zehirlenirsin.
Zehirlenmiş bir devletin zehirlenmiş bir parçası haline gelirsin.
O zaman başlarsın tehditlere, yalanlara, saptırmalara, iftiralara.
O yönettiğini sandığın devlet senin emrinde halkını bombalar, sen devlete sahip çıkarsın.
Bir özür bile dilemezsin.
Senin başbakanlığını yaptığın devlet bu ülkenin 35 çocuğunu bombalarla parçaladı.
Ya seni kendi yönetimindeki devlet tuzağa düşürdü...
Ya sen bile bile öldürttün.
Hangisi?
Biz senin “tuzağa düşürüldüğünü” düşünüyorduk ama sen bombacılara sahip çıkarak, gerçekleri halkından saklayarak, olayları saptırarak, “tuzağa düşmediğini” anlattın bize.
O zaman öldürülen çocukların hesabını ver.
“Devlet halkını bombalamadı” diye tepineceğine, devlet halkı nasıl bombaladı onu anlat.
O insanların ölüm emrini kim verdi?
Niye verdi?
“Tugay komutanımla konuştum” diyorsun, tugay komutanın sana “bir dakika başbakanım, sınır karakoluna bir sorayım, orada gerçek kaçakçılar var mı” demedi mi?
Demediyse niye demedi?
Niye bombardıman başlamadan önce durumu kontrol etmedi?
Sordun mu bunu o senin “tugay komutanına”?
Sen milletin bir parçasıydın işbaşına geldiğinde, devletin bu millete yaptıklarına karşı çıkıyordun, gidip milletinle konuşuyor, milletine danışıyordun, devletin suçunu saklamaya çalışmıyor, devletin suçlarını aydınlatmaya, engellemeye uğraşıyordun, şimdi devlet yardakçılığına soyununca sadece istihbaratçınla, generalinle, “komutanınla” konuşuyorsun.
Sorsana o köydeki insanlara o gece neler olduğunu.
Bak BDP Eşbaşkanı Demirtaş sormuş: “Son bir aydır her gün gidiyorlar. Son bir aydır karakol izin vermiş durumda. 50 ve 100’er kişilik gruplar her gün katırlarla gidiyorlar. 28 aralıkta öğlen saatinde devletin karakolunun önünden gidiyorlar. Kaç kişinin gittiğini karakol biliyor. İki yol var, ikisi de karakolun önünden geçiyor. Bunların hepsi tanık anlatımıdır. Alışverişini yapıyorlar, geri geliyorlar. Öğlen geçtikleri iki yol da akşam saatlerine doğru köyün girişinde askerler tarafından kapatılıyor. İlk köylü grubu köye girmek üzereyken onlara kılavuzluk yapan bir kişi ‘Askerler köyü kapatmışlar, bekleyin’ diyor. Askerler mallarına el koyarlar diye bekliyorlar.”
Sana “komutanların” bunları anlatmıyor, değil mi?
Anlatıyorlarsa da sen bize anlatmıyorsun.
Biz senin dün yaptığın konuşmadan Uludere ile ilgili ne öğrendik?
Hiçbir şey.
Bir sürü boş laf.
Manasız bir bağırış çağırış.
Bu devletin zehrini yutan, milletiyle böyle konuşur zaten, korkutmaya çalışır, tehditler yağdırır, iftiralar atar.
Senin “komutanların” bunları daha önce çok yaptı, şimdi onların yerine sen yapıyorsun, yaşadığımız “büyük değişim” bu oldu, gerçek generaller yerine “sivil postuna bürünmüş generaller” çıkıyor artık karşımıza.
Bize, o sınır karakolunun varlığından haberdar olduğu 35 çocuğu nasıl, neden, kimin emriyle öldürttüğünüzü anlatmıyorsun, o akşam sınır karakoluna neden danışmadığınızı anlatmıyorsun, danıştıysanız karakolun size gerçeği niye söylemediğini anlatmıyorsun, yanlış istihbaratın nereden geldiğini anlatmıyorsun, o istihbaratı neden “çek edemediğinizi” anlatmıyorsun, sen bize hiçbir şey anlatmıyorsun bu katliamla ilgili.
Bu çocukları niye öldürdünüz, bize bunu söyle.
Niye bir özür bile dilemediniz?
Bu umursamaz, aldırmaz, devlet yardakçısı hallerinizle bütün bir Kürt halkını da kurban haline getirdiniz, sadece o çocukları bombalayarak değil, o bombardımandan sonraki o korkunç umursamazlığınızla bu ülkeyi hiç kimsenin beceremeyeceği biçimde böldünüz.
Ölenler Türk askeri olsa o kürsüde öyle mi konuşacaktın?
Askeri sivilden, Türk’ü Kürt’ten üstün gördüğün için öyle konuştun, senin gibiler yıllardır öyle gördüğü için zaten bu ülkenin acıları hiç dinmiyor.
Yazık sana, şu düştüğün hale bak, milletin yiğidiydin, devletin oyuncağı oldun.
Bir de kalkmış hiç yüzün kızarmadan bizim gazeteye laf ediyorsun, “bizim gazetenin arkasındakileri, emelleri, amelleri biliyormuşsun”.
Bu gazetenin “arkasındakilerle”, gizli emelleriyle, amelleriyle ilgili ne biliyorsan dürüst bir adam gibi lafı dolaştırmadan açıkla.
Açıklayamazsın çünkü yalan söylüyorsun.
28 Şubat’ın andıççı generalleri gibi iftira atıyor, kendi ahlakından da hepimizi kuşkuya düşürüyorsun.
Değer miydi bir Köşk için bu zillete?
Değer miydi gidip devletin zehrini içmeye?
Bak sen de zehirlendin sonunda".