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dimanche 12 avril 2020

(2) Chroniques du règne de Recep Ier. Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens !

Depuis que Sa Majesté l'Empereur Recep Ier avait expédié des masques et des flacons d'eau de Cologne à chacun de Ses sujets, le virus en prit pour son grade sur les terres du Grand Turc. Tout le monde se mit à prier pour l'âme du Sultan; sans aller à la mosquée, naturellement, tous les temples du royaume étant cadenassés. Les mécréants, eux, se débattaient comme ils pouvaient. Dieu leur avait infligé l'une de ces calamités qu'ils connaissaient si bien de leur livre à demi sacré. Pour une fois que l'occasion s'y prêta, on ne bouda pas son plaisir et on railla à satiété les nations européennes, d'ordinaire si policées, qui en étaient à quémander des bouts de tissu, à chiper les pièces d'étoffe du voisin et à fricasser les économies qu'elles n'avaient même pas.


Chaque jour, le ministre de la santé, Koca Fahrettin pacha, égrenait le nombre de morts, de malades et de guéris. Les yeux bouffis et rougis d'extrême fatigue, il restait fidèle au poste. Il commençait même à devenir un véritable phénomène; tel un authentique homme d'État, il parlait chiffres à l'appui. Toute idée de polémique lui était indifférente. Médecin de formation, il exhortait la populace à respecter ces fameux gestes barrières. Le gouvernement de Sa Majesté n'avait certes pas encore imposé un confinement général mais il restreignit la liberté de circulation des enfants et des vieux. Cette stratégie des "deux bouts" visait à tarir la propagation de la bête invisible.


Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il apprit que le sinistre de l'intérieur, Süleyman pacha dit le Noble, décréta un couvre-feu de deux jours dans la grande majorité du pays à minuit pétant. L'arrêté fut publié à 21h. Paniquées, les masses se ruèrent dans les échoppes. La nation assista, médusée, à des scènes de furie, d'indiscipline et de pugilat. Les efforts de "distanciation sociale" furent ruinés en moins de deux heures. Chose inédite, les populistes de droite se mirent à insulter le peuple avec le même entrain que le firent jadis les populistes de gauche. La patrie rendit un hommage unanime à feu Aziz Nesin, écrivain qui, le premier, avait proclamé que 60% des Turcs étaient stupides. Acculé, le premier flic de l'Empire fit son mea culpa et démissionna dans la foulée. Mais Sa Magnanimité refusa son retrait et le confirma dans ses fonctions.


De leurs côtés, les parlementaires les plus vaillants continuèrent à siéger. Ils n'avaient qu'un seul ordre du jour : vider les geôles du royaume. Car les taulards avaient beau être des scélérats, ils n'en restaient pas moins des êtres humains. Et, comme tout homme, leur dignité appelait un peu de miséricorde face à une épidémie qui fauchait tout sur son passage. Sa Grandeur avait néanmoins fixé des lignes rouges : les délinquants sexuels, les assassins et les terroristes furent écartés de l'amnistie. Dieu merci, on avait opportunément qualifié de terroristes, des dizaines de milliers d'opposants, d'universitaires, de professeurs, de femmes au foyer, de journalistes et de bienfaiteurs. Fort ironiquement, on apprit au même moment qu'un gueux dénommé Emre Günsal fut envoyé en détention pour avoir cru faire de l'humour en dépeignant le Sultan des Sultans Kemal Ier comme un alcoolique.


L'un des plus féroces détracteurs de Son Immensité, le député Gergerlioglu Bey, remua l'assemblée comme il put. À chaque séance, il brandit des photos de détenus à la tribune; il mobilisa l'académie Twitter; il supplia ses collègues mais en vain. Une élue du clan au pouvoir, Zengin Khanum, s'indigna de tant de commisération et ne put retenir sa colère : "Que voulez-vous ? Qu'on libère les putschistes et les terroristes du PKK ?". Elle fut rapidement rencognée dans son extravagance. Une parlementaire de la ligue kurde se demanda si on voulait que le député captif Baluken Bey mourût dans les fers, on entendit des rangs de la majorité, "qu'il meure !". Comme un écho à la réponse du directeur-adjoint chargé des affaires sociales de Constantinople qui avait lancé un "Crève !" effroyable à une gitane qui se plaignait de ne pas pouvoir mendier pour nourrir sa marmaille. Il fut démis. 

Ce fut sans doute là l'extériorisation d'un sentiment de démonisation, cher à cette géographie du monde. Celui d'anéantir physiquement l'opposant. Opposant qui ne fait que geindre alors que la Providence lui a offert le Roi des Rois. Ce genre de dialectique avait, depuis fort longtemps, infesté tout l'Orient au point qu'un adversaire se transformait rapidement en traître, en sous-homme et, finalement, en virus, perdant ainsi toute dignité. On en fut l'amer témoin dans le sandjak de Diyarbekir, lorsqu'une mère reçut les ossements de son fils dans un colis. L'expéditeur en était le gouverneur de Tunceli, où ce coupeur de route, membre du PKK, avait été abattu. Face au tollé, il assura que la réglementation avait été respectée... 

mardi 31 mars 2020

À bâtons rompus...

Ses "califes" omeyyades, abbassides, ottomans montaient des palais et descendaient des hommes à qui mieux mieux. Si, le Jour du jugement, le Prophète ne leur crache pas à la figure, alors je n'ai rien compris à l'islam.
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Soumettre des peuples, conquérir des terres au nom d'Allah, voilà bien des aventures étrangères à son dessein. Les procès d'outre-tombe des sultans ottomans, de leurs cheikh ul-islam et de leurs astrologues seront d'un régal voluptueux pour les figurants de l'Histoire que nous sommes.


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Tous les Turcs dévots tiennent pour acquis le droit qu'a leur leader tant adulé de bâtir un palais et d'ériger une mosquée-cathédrale pour rayonner dans le concert des nations. Entretenir le prestige du pays n'a jamais été un pilier de l'islam, ce me semble. Ou alors Muhammed était bien naïf.
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L'appel à la prière retentit dans une mosquée d'Allemagne, le bigot turc pleure. Un être humain crie à l'injustice dans son propre pays, le bigot turc zappe. La forme l'émeut, le fond l'enrage. La définition même d'une vie gaspillée en marge du Coran.
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A-t-on vraiment besoin de mosquées magnifiquement décorées ? La réponse fut tellement évidente que le prophète de l'islam ne s'était jamais posé la question. Pensez comme lui et vous serez lynché.
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L'islam est une religion, ni une culture ni, encore moins, une civilisation.
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On vit à une époque où l'accès au codex est immédiat et l'accès au Message, médiat. On psalmodie le Coran comme on fredonnerait une chanson chinoise; le son est tout, le sens est rien.
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La religion est une corvée pour beaucoup. Si ce n'était qu'il faut être reçu au paradis, ils s'en débarrasseraient avec une crânerie inouïe.
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La mère turque, à rebours des idéologies en vogue, ne vit que pour deux choses : sa couvée et son foyer. Sa maxime préférée ? "Tu verras quand tu seras parent !". Sa crainte ultime ? "Que vont dire les autres ?". Sa monomanie incurable ? "T'es où ?". Sa sainte parole ? "Yavrum".
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Une mère n'oublie jamais. Un malheur pour elle, un bonheur pour l'enfant.
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Le Temps s'écoule pour ceux qui aiment la vie, il s'écroule pour ceux qui aiment l'au-delà.
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Heureusement que les barbus vénèrent Alija Izetbegovitch sans le lire. S'ils se mettaient à feuilleter ses écrits, ils le répudieraient aussi vite qu'ils l'ont adoré.
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Le mouvement Gülen a été, dans l'histoire, la première tentative des musulmans de monter un lobby islamique à l'échelle planétaire. Comme tout lobby, il a fauté; comme tout musulman, il a péché.
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Les gülenistes et les islamistes sont les deux faces d'une même pièce; ils ont en commun de prendre trop au sérieux la vie d'ici-bas. Leur seule différence réside dans le tempérament : les premiers sont des sectateurs à l'âme caudataire, les seconds sont des fonceurs à l'esprit sommaire.
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Le Turc a cela de particulier qu'il est un séide avant d'être un individu. À défaut de se forger des opinions, il embrasse des passions. Qu'il soit erdoganiste, güleniste, islamiste, kemaliste ou nationaliste, il préfère l'ivresse du groupe à la rudesse de la conscience. Chacune de ces chapelles est une bande organisée.
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La couardise est la plus grande caractéristique du Français. Il aime rouspéter mais seulement dans l'anonymat d'une foule.
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Dans un débat d'idées, celui qui professe ses convictions de manière tapageuse est un fanatique qui a peur de sa liberté.
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Pauvre Jésus, s'il lui prenait l'envie d'accélérer la parousie, il se pâmerait d'épouvante à la vue de son vicaire habiter un palais en hiver, un castel en été, ses serviteurs se sodomiser à l'ombre des églises et ses ouailles bricoler une foi rachitique avec un peu de Marie, un morceau de Saint-Suaire et beaucoup de mythologie...
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Si 1/10è des crimes commis par les prêtres l'avait été par les adeptes d'une "secte", la face du monde en eût été changée...
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Qu'est-ce qu'un grand romancier, au fond ? C'est un styliste qui enfante des métaphores pour occuper la marmaille humaine.
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La seule arrogance qui vaille est celle de l'écrivain. Ses sentences nous libèrent.
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Un Etat laïque est un Etat dans lequel le péché des uns n'est pas un délit pour tous.
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L'anglais revigore. Le français épuise.
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Dans une démocratie, le peuple est invité à tourner les pages, non à les noircir.
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L'amour n'est rien d'autre que le désir bestial en costume de bal.
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L'homme qui déflore une femme est toujours son dernier amant.

mercredi 6 février 2019

Vir ill

C'était au Moyen-Âge. Chez les musulmans. Sous Omar (634-644), l'argent coulait à flots. L'État engloutissait des terres et remplissait ses caisses. La classe moyenne s'embourgeoisait. Les femmes, en bonnes commerçantes, commencèrent à exiger des dots ("mahr") plus conséquentes. Soucieux d'entraver une inflation des "tarifs", l'émir des croyants osa fixer ex cathedra un plafond. Alors qu'il venait d'annoncer sa résolution, une femme de l'assistance se leva et, hérissée, lança à celui qui dirigeait au nom de Dieu : "Comment oses-tu limiter ce que ni Allah ni son Messager n'ont limité ! N'as-tu pas entendu le verset 'Si vous voulez changer d'épouse, ne reprenez pas les tonnes de biens que vous avez données à la première' !". Acculé, le calife, d'ordinaire sanguin, indomptable, impétueux, battit en retraite : "Omar a tort, cette femme a raison !"...

Nul n'eut l'idée de déverser des gardes du corps dans l'enceinte pour déloger la redresseuse de torts. Nul ne fut ébahi par l'audace de "l'opposante". Ni ne fut offusqué de cet "outrage au chef de l'État". La Révélation était passée par là. Le Coran avait restauré la dignité et nul rescapé de l'ancien monde n'avait l'intention d'abdiquer la liberté que Dieu en personne avait octroyée à chacune de ses créatures. Personne n'aurait imaginé que des siècles de poussière plus tard, leurs descendants pussent à ce point se fourvoyer...

Au XXIè siècle, l'Orient est infesté de despotes. Là où le soleil se lève, l'oriens, la liberté est prise entre deux feux, la violence et la vilenie. L'autocrate qui tient le knout n'est autre qu'un primus inter pares. Un phallocrate retors juché sur les épaules des phallocrates butors. Chaque strate reproduit le même schéma : un homme soumis face au plus fort, un homme viril face aux siens. À l'école, à l'usine, à l'armée, il reçoit des baffes. À la maison, il répercute. Il doit faire étalage de ses testicules. Et chaque humiliation de ses supérieurs devient un supplice de plus pour ses subordonnés...

"L’accueil du féminin peut contribuer à dissoudre l’injonction viriliste, à faire que le masculin s’enrichisse loin du bruit et des turbulences surmâles, et que l’homme se libère du fardeau qu’il s’est imposé à lui-même", dixit la philosophe. Avec une mère qui donne toujours raison à son bout de chou brutal ? En réalité, le vir oriental est à plaindre. Sa génitrice le croit dieu, elle l'élève monstre. Cette "ana", "mader", "oum", la grande bâtisseuse de l'ordre viriliste. Cette descendante de Aïcha qui restaure le patriarcat, naguère renversé par l'Envoyé. Cette mal mariée qui adore le fruit de ses entrailles au point de sacrifier l'exigence de justice. Cette soumise qui façonne de futurs vainqueurs, de futurs mâles, de futurs despotes. Cette dévote qui, inconsciente, milite pour un fiqh obsolète qui pérennise sa servitude...


Quand Erdogan confisque les paquets de cigarettes, quand Bourguiba ôte le voile des vieilles femmes qui l'entourent, quand Atatürk impose le chapeau, aucun mâle ne bronche. C'est un soliveau. Un ectoplasme. Une chose. Le caractère, la personnalité, l'individualité sont broyés par l'autorité. A ce stade, ce n'est plus du respect. C'est de l'obséquiosité. De la dépersonnalisation. De la trouille. Un abus de virilité qui dénote, comme le disait Romain Gary, une "dévirilisation profonde, une angoisse qui se manifeste à l'extérieur par le machisme, et par des fanfaronnades de virilité, une recherche de substituts virils"...

"Allah est doux et il aime la douceur en toute chose", nous apprend le Prophète. "Doux", "yumuşak", en turc. Une "tapette", dans son sens familier. On s'apitoie tous sur la "question des femmes" en terre d'islam, n'est-ce pas ? Or, c'est celle des "chochottes", des "eunuques" qui est prégnante. Une psyché qui a dévasté et dévastera des générations... Le Prophète a sans doute fourni la clé de compréhension : "Vos dirigeants sont à l'image de ce que vous êtes". Des âmes serviles, des esprits claniques, des réflexes tribaux, des attitudes primitives, il ne sortira jamais de "démocratie", mais seulement des "régimes". De la Constitution de Médine aux autocraties actuelles, que de chemin parcouru...

lundi 23 octobre 2017

A la va-comme-je-te-pousse

Il est des régimes où il fait bon être diplomate. On défend un pays relativement distingué, une culture enviée et des valeurs élevées. On se chamaille certes dans les enceintes internationales, mais la fonction a un côté charmeur. L'ambassadeur de Sa Sainteté, par exemple; c'est le doyen du corps diplomatique et son air débonnaire apaise d'emblée. On connait déjà sa réplique à la moindre question : "peace and love". L'ambassadeur de la Gaule, aussi, est sollicité et scruté. Celui de l'Amérique, lui, est la Pythie incarnée. Qu'on l'aime ou qu'on l'abhorre, on doit lire sur ses lèvres...

Et puis il y en a d'autres qui sont franchement moins bien lotis. Les envoyés de la Corée du Nord, notamment, doivent laisser un membre de la famille au pays. Au cas où. Si Son Excellence se réfugie quelque part, on a au moins un corps à torturer. En Iran et en Russie, les enfants les plus malins de la famille humaine, on défend avant tout une civilisation et une tradition. On ne se fâche pas, on prend des notes. Monsieur l'ambassadeur assure sans ciller que son pays est un parangon dans tous les domaines et que, lui, évidemment n'est pas un portier...

Et il y a le pays des Turcs. Là où les diplomates ressemblaient un peu aux deux sus-cités. Jusqu'à récemment. Désormais, on sait qu'il sont... en dépression. Oui, abattus. Car, contrairement à leurs collègues russes et iraniens, ils ne croient plus à ce qu'ils disent... C'est que, avec un chef de l'Etat qui parle comme au café du commerce, un ministre des affaires étrangères qui parle comme un ministre de la défense et un premier ministre qui ne saurait citer, allez, au moins deux pays voisins, les représentants de la République sont gênés aux entournures. Ils ne savent plus où se trouve l'axe...

Ils ont bien conscience de devoir relayer les sornettes, les revirements, la prose d'un "régime" et non de l'Etat. Cet Etat millénaire, qui avait en son temps empaumé l'Orient et caressé l'Occident. Cet Etat millénaire, qui avait ensuite délaissé l'Orient pour étreindre l'Occident. Les diplomaties ottomane et kémaliste avaient un mérite : elles avaient l'ambition de leurs moyens. "Paix dans la patrie. Paix dans le monde", un slogan certes nunuche mais hautement réaliste. C'était l'ère des fameux "monşer", ces diplomates falots qui avaient peur de prendre des initiatives. Qui géraient surtout les crises...

Et en 2002, un professeur de relations internationales polyglotte, islamiste, conservateur, ottomaniste, enfourcha une lubie : "rendre à la Turquie sa grandeur d'antan". Armé d'un livre-programme indigeste, il secoua le cocotier et prôna la "diplomatie pro-active". L'axe était désormais mouvant. On était en Occident ET en Orient. La Turquie était un "grand pays" et son chef, un "leader mondial". Haute technologie ? Néant. Influence culturelle ? Néant. Marques universelles ? Néant. En plantant un palais kitsch au milieu de nulle part, en exhumant d'anciennes tenues ottomanes et seldjoukides, en marchant comme un empereur, on devint magnanime...

Et un beau jour de printemps, on se lança à corps perdus dans la guerre civile syrienne au nom des "valeurs". On était la voix des opprimés. On garantissait la dignité. La doctrine avait évolué : de la "diplomatie pro-active" qui postulait "zéro problème avec les voisins", on passa à la "précieuse solitude" qui se résumait au "zéro voisin et les problèmes en plus"...

Israël ? Un "Etat terroriste" mais... "incontournable". Mavi Marmara ? On s'en fout, passez l'expression, fallait pas s'aventurer à Gaza. Avait-on demandé au raïs ! Les procès contre les militaires ayant tué dix Turcs ? On les a enterrés contre 20 millions de dollars. Les rescapés de l'assaut ? On a endossé la responsabilité. Les Turcs doivent désormais intenter des actions contre leur propre Etat, une blague...

La Russie  ? Un "Etat voyou" dont les avions violent sans arrêt notre espace aérien mais qui achète aussi... nos tomates. Le bombardier russe visé ? Les excuses de la République arrondiront les angles. Depuis, on s'adore. On achète leurs S-400 mais on oublie de préciser qu'on veut également un transfert de technologie. Moscou fait la sourde oreille. La Turquie se retrouve avec une facture de deux milliards à honorer...

La Syrie ? Un pays dirigé par un "président cruel et sanguinaire". Davutoglu avait déroulé les plans pour aller "prier dans la mosquée des Omeyyades". Un vendredi, si possible. Avant de braquer la loupe sur la carte : ah mince, il y a des Kurdes ! Résultat des courses : la Triple alliance avec Moscou et Téhéran pour sauver la peau d'Assad, 3 millions de Syriens dans les rues d'Istanbul et de l'Anatolie, un embryon d'Etat kurde à notre frontière méridionale...

Les Etats-Unis ? "Partenaire stratégique" qui... ne délivre plus de visas. Et qui nous enquiquine avec le procès Reza Zarrab. On avait si bien enterré et enseveli sous mille épaisseurs les affaires de corruption et voilà qu'elles rejaillissent là-bas, aux pieds de l'ennemi, Fethullah Gülen... Et leur ambassadeur est d'ailleurs un type "effronté", il jacasse sans fin...

Barzani ? Un pote qui... nous a planté un coup de poignard dans le dos. Kirkouk tombe ? On fait la fête. On a chassé les peshmergas et installé les séides du "Daesh chiite", Hachd al-Chaabi. Mais on est content. Résultat : on a contourné Bagdad (Al Abadi n'était pas de son "carat") pour fraterniser avec Erbil, qu'on a bâtie de A à Z et, maintenant, Abadi est notre allié... Aucun fonctionnaire, même de catégorie C, n'avait prévu que Barzani pût rêvasser d'indépendance... L'Iran ? Un voisin qui prône un "expansionnisme chiite" mais dont a besoin en Syrie pour... approfondir cet expansionnisme... 

Last but not least. On exige des diplomates qu'ils fassent le service après-vente des rapts de gülenistes dans le monde entier. Et il faut aussi fermer des écoles en Afrique. Il faut expliquer à un interlocuteur doué d'une raison élémentaire que des "partisans Bac+5 d'un imam vivant en Pennsylvanie ont patiemment noyauté les administrations publiques turques grâce à des djinns et des billets de 1 dollar en guise de régiments supplétifs et d'amulettes pour imposer à terme la charia grâce au soutien de la CIA protestante et du Mossad juif". Un conte à dormir debout. Mais un pilier de la politique étrangère...

G 20. Conseil de l'Europe. Union européenne. Organisation de la coopération islamique. Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Organisation de coopération de Shanghai. Alliance des civilisations. "Ey Batı !", "Eh l'Occident !". "Hans a dit ceci, Georges a dit cela, ça rentre d'une oreille pour en sortir de l'autre"...

Incontrôlable, impulsif, le raïs instrumentalise les ressentiments populaires envers des fantômes bien connus : "les sionistes", "l'intelligence supérieure", "les forces obscures". Résultat : la Turquie est devenue un des rares pays au monde à ne pas avoir de politique étrangère. Mais la photo de l'ancien Premier ministre Bülent Ecevit face à un Bill Clinton, le postérieur adossé sur la banquette, reste le symbole répulsif de l' "ancienne Turquie". Celle qui avait au moins un cap...



L'étoile polaire de la politique étrangère ? Les obsessions du raïs, le sauvetage de Zarrab et le coffrage de Gülen, et, surtout, son humeur primesautière. Il hurle, renverse la table, claque les portes. Et les diplomates s'éreintent à revenir au statu quo ante "engueuladum". "Diplomatie pro-active", "précieuse solitude", "damage control". "Nous, nous sommes la République de Turquie, nous ne sommes pas un Etat tribal", aime à répéter le sieur Erdogan. S'est-on seulement demandé pourquoi le président de cette République était affublé d'une référence tribale, "reis"...

jeudi 27 avril 2017

Minorité silencieuse...

140 000 enfants de la patrie ont été radiés de la fonction publique, 40 000 ont été jetés aux fers et 10 000 ont été suspendus. Disons, pour faire simple, dans un pays du Moyen-Orient. Cette région du monde choyée par le Très Miséricordieux et honorée de la naissance du Très Honnête. Et, cependant, terre des cimetières bossus, des injustices criardes et des tempéraments brutaux...

Chaque jour ressemble, dans ce pays, à une page d'ogrerie, on éreinte par-ci, on enquiquine par-là. Un ogre a été établi sur un piédestal et la plus grande aspiration de ses disciples est d'en devenir des marche-pieds. Les autres ont le choix entre lécher la carpette ou marcher à quatre pattes. La justice, vassalisée, expédie tout ce qu'elle peut, la presse, étranglée, cèle tout ce qu'elle peut.

Les "citoyens", eux, ravis de ce "coup d'Etat permanent", donnent des leçons de majesté et de libertés aux Croisés de l'Occident. La contre-révolution ayant triomphé, les Anatoliens pauvres d'esprit et riches de fiel ont chipé le knout et assouvissent avec délice une rancune qu'ils n'arrivaient plus à ravaler. Car, faut-il le rappeler, pour la première fois de leur histoire millénaire, les masses ont pris le pouvoir...

De drôles de gus qui sont comme tombés du ciel alors qu'en réalité, ils germaient au fin fond de la brousse. De ceux qui ne trouvent plaisir à la vie que dans la démonstration de force et l'étalage de leur vulgarité. De ceux qui évitent la mosquée et le Coran mais sont prêts au martyre. De ceux qui sont de zélés nationalistes mais profitent de la vie à l'étranger. Bref, de ceux qui se contentent d'assouvir leurs besoins primaires mais veulent absolument avoir une cause à défendre...

La mère au foyer bigle les émissions de mariage décérébrantes et se prépare à aller au pèlerinage comme si de rien n'était. L'imam prépare soigneusement le sermon du vendredi et fait l'impasse sur les cris de douleur et les foyers d'incendie qui ravagent le pays. L'intellectuel élabore de formidables principes mais refuse de croire aux drames qui secouent des millions d'existences. On abolit la réalité et on vit tellement mieux...

Un référendum a été organisé. Celui qui a posé la question l'a lui-même transformé en plébiscite. On aurait pu s'attendre alors à un sursaut de la conscience. La capitale de la République, Ankara, a dit "non", la capitale de l'Empire, Istanbul, a dit "non", la ville où habite le chef, Üsküdar, a dit "non", la ville où il a proclamé sa victoire, Sarıyer, a dit "non", la ville où il est allé prier le lendemain, Eyüp, a dit "non". Mais les masses ont béni les injustices...

La majorité peut-elle s'égarer à ce point ? Oui, dit la science politique. Bah bonjour, dit le Livre sacré. "Comment l'erreur se propage-t-elle et s'accrédite-t-elle ? Ce mystère s'accomplit sous nos yeux sans que nous nous en apercevions", affirmait Balzac. Un mystère. Passons les principes démocratiques, peu leur en chaut, mais où est passée la morale islamique, cette petite voix qui vient de l'au-delà et qui tonne tel le père Paneloux, "Mes frères, l'instant est venu. Il faut tout croire ou tout nier. Et qui donc, parmi vous, oserait tout nier ?"...

C'est connu, un pays ne sort du Moyen-Orient que dès lors qu'il commence à compter non pas sur les bouffées délirantes de la majorité enfiévrée mais sur la sagacité de la minorité silencieuse. Car le tout, c'est qu'au final, la Terreur soit abolie par les victimes et non leurs bourreaux. Et que l'une d'entre elles sorte du lot et lance à la figure de ces derniers, comme l'avait jadis fait Jean-Joseph Dusaulx, "Abjurons les fâcheux souvenirs. Loin de nous toutes ces sortes de ressentiments, nous les avons laissés au fond de nos cachots"...

mercredi 8 mars 2017

De l'art d'être traître à sa patrie...

L'Etat, c'est lui. Jadis, il l'abhorrait. Il le fustigeait. Il visitait les capitales européennes pour s'en plaindre. C'est qu'il était une victime du système en place. Un paria. Parmi d'autres. Les barbus et les voilées en ont avalé des couleuvres. Les premiers étaient, selon le canon officiel, des arriérés; avec leurs chaussettes blanches et leurs chaussures laissées sur le seuil de la porte. Les secondes puaient. Leur bout de tissu menaçait l'ordre républicain. Le dieu Mustafa Kemal n'avait rien révélé en la matière mais peu importait. On déterminait la valeur des citoyens en fonction de leur garde-robe...

Ses compagnons de route avaient tant souffert. Les étudiantes en foulard, dont l'épouse du futur président Abdullah Gül, étaient bannies des universités. La députée voilée Merve Kavakçi avait été éjectée de l'Assemblée sous le regard lâche des millions de citoyens. Le parti islamiste Refah, au pouvoir, était détrôné sans coup férir. Le "maître", Necmettin Erbakan, éphémère Premier ministre, déboulonné en moins de deux. Les mères anatoliennes, grandes pourvoyeuses de "martyrs", étaient écartées des casernes. Les officiers, issus de leur ventre, se la jouaient "hors-sol". Ainsi allait l'ancienne Turquie...

Erbakan et compagnie avaient immédiatement saisi la Cour européenne et alerté la communauté internationale. On les brimait, il fallait bien que les nations policées fussent au courant. Cependant, à l'époque, il n'était venu à l'idée de personne de déblatérer contre des "traîtres" ou "des vendus qui crachent sur leur patrie". Des êtres humains avaient été broyés dans leur existence et allaient s'épancher hors de leur pays. C'était normal. Car il s'agissait de dénoncer des injustices, tous les moyens étaient bons. Voir un islamiste invoquer la démocratie dans le prétoire strasbourgeois ne pouvait donc rien avoir de baroque...

Peu à peu, une vague de fond a tout soufflé. La "contre-révolution" l'a emporté. L'année 2002 est, en réalité, la date charnière dans l'histoire millénaire des Turcs. Ces derniers ont pris le pouvoir... pour la première fois. Les Anatoliens, ignorés sous l'empire, méprisés sous la république, se sont permis de traîner leurs sabots dans les allées du pouvoir. Le pays réel et le pays légal se sont rabibochés. Mais lui, le meneur avide de revanche, a finalement décidé de créer ses propres souffre-douleur. Il a polarisé à outrance, comme ses anciens tortionnaires. Car, au fond, l'Etat-nation n'est ni un Etat ni une nation; celui qui s'installe à Ankara chipe le knout...



Aujourd'hui, il trône. Même sa démarche a changé. Plus assuré, il voit désormais des perfides partout. Ses sectateurs ont trouvé la parade. Le critiquer, c'est trahir l'Etat turc. Le nouveau dogme. Tous ceux qui le contredisent font de la "propagande terroriste". L'ivresse du pouvoir. La vengeance des "domestiques", des "ploucs", des "croquants", des "Turcs noirs". L'Anatolien pieux est ravi. Personne ne le vexe désormais. Une volupté sans pareil. A tel point qu'il en perd son âme. Vous lui parlez de "valeurs", de "droits de l'Homme", de "justice", il vous répond comme un païen. "Droits sociaux", "hôpitaux", "routes", "ponts", "allocations"...  

C'est le triomphe du formalisme religieux. On prie, on se voile, on jeûne, on tourne autour de La Kaaba. Une piété rachitique fondée sur le seul rituel, sans essence, une croyance sans certitude, sans combat pour la vérité et la justice, inonde les cœurs. Les conservateurs, au pouvoir depuis 2002 (iktidar), ont pris le pouvoir en 2011 (muktedir). Depuis, le pays sombre. Pour lui, il brille. Malgré les coups de boutoir de la CIA, du Mossad, du Vatican, de l'Allemagne, des Illuminatis, des "salauds" du monde entier. Des histoires à dormir debout. Une mythologie tout droit sortie d'un cerveau humain; avec ses aventures, ses rebondissements. Et après, on s'étonne de la force d'affabulation des Grecs et des Romains...

Un patriotisme creux hante également les Franco-Turcs. Celui qui ne connaît ni l'histoire ni la culture de l'ère ottomane, celui qui ne sait même pas déchiffrer une phrase rédigée en osmanlica, celui qui n'a jamais entendu parler de Fuzuli, celui qui ne sait même pas distinguer un tapis turc d'un tapis persan, celui qui n'a jamais prêté l'oreille à la musique classique turque, celui qui n'a jamais connu de frissons en écoutant le "yayli tambur", celui qui n'a jamais feuilleté Atsiz, Güngör ou Safa, celui qui adore le ney parce qu'il n'y comprend rien, celui qui aime le Mehter parce que ça fait du bruit, cette engeance donne des leçons de patriotisme. Et ostracise tous ceux qui l'embêtent.

L'Etat, c'est lui. Le Bien, c'est lui. L'islam, c'est lui. La patrie, c'est lui. Tout le monde rêve d'un pays arrosé de bonheur ? Que nenni. Lui seul bâtit, satisfait, donne. Il ferme une parenthèse. Celle de "l'alcoolique dépravé". C'est un bon rousseauiste, au fond. Comme celui qu'il veut absolument enterrer. On espérait que les "ex-victimes" fussent plus humains. On croyait que les pratiquants seraient plus justes. Ils ont tout renié. Car guidés par l'humiliation et la vendetta. Si un ancien rescapé du système vous affuble des mots "félon" ou "vendu", ayez pitié de lui. Il ne fait que se consoler d'avoir trahi ses propres idéaux. C'est que "les trois quarts des traîtres sont des martyrs manqués"...

mardi 16 août 2016

"La République des parvenus"

C'était en l'an 2016. Les Turcs s'étaient découvert une âme démocrate. Ceux qui avaient accueilli avec indifférence l'abolition du sultanat en 1922 et celle du califat en 1924, ceux qui s'étaient tus lors de la pendaison de la "prunelle de leurs yeux" Adnan Menderes en 1961, ceux qui s'étaient cadenassés lors des putschs de 1960 et 1980, avaient cette fois-ci bondi sur les chars. Selon la liturgie officielle de l'époque, la CIA avait, par le biais de sa cinquième colonne, tenté de renverser le président. Des avions de chasse pilonnèrent le parlement et mitraillèrent en chapelet le peuple. Et dire que, le jour d'avant, comme dirait Proust, chacun assurait doctement que la Turquie, "Dieu merci, n'[était] pas une république sud-américaine et le besoin ne se [faisait] pas sentir d'un général de pronunciamiento"...

Les Turcs, les Kurdes, les Lazes, les Grecs, les Arméniens, les Arabes, les Circassiens, les barbus, les imberbes, les voilées, les "laïques", les hétéros, les homos, les patriotes, les révolutionnaires, les urbains, les paysans, les professeurs, les élèves, les savants, les illettrés, bref, tout le monde avait chipé son drapeau et avait accouru des quatre coins du pays. Les erdoganistes volaient au secours du raïs, les kémalistes défendaient nolens volens le résultat des urnes, les nationalistes sauvaient l'autorité de l'Etat. Même les Kurdes, dont certains enquiquinaient le pouvoir le reste du temps, s'échouèrent sur les routes de Turquie. L'arc-en-ciel tant espéré, une bénédiction du Ciel...


Des rabat-joie avaient tout de même rompu les rangs. Alors qu'on flagellait dans la joie et la bonne humeur les conjurés, qu'on les soumettait à la question, qu'on dévastait leurs repaires, qu'on sarclait les racines du mal en pourchassant le ban et l'arrière-ban de la sédition, certains dégainèrent les grands principes. Libertés fondamentales, droits intangibles, CEDH, et gnangnan. Les nations prétendument policées déclamaient elles aussi des leçons de bonne gouvernance. Celui qui avait mis en place Guantanamo et celui qui avait déclaré l'état d'urgence dans son propre pays, se la jouaient chiens de garde de la démocratie...

L'affaire était entendue : des séides de l'imam Fethullah Gülen s'étaient encastrés dans les rouages de l'Etat. Le mollah, calotte en dentelle vissée sur le crâne, poches violacées sous les yeux, jubba kaki, avaient distribué des billets de 1 dollar à ses sectateurs. Les mauvaises langues dirent aussi que des contingents de djinns furent envoyés en renfort. Lui-même espérait revenir à la Khomeini. Dieu merci, le pouvoir était plus malin que le suppôt du Malin. On avait déniché des dizaines de milliers de militants lovés au sein des institutions. Les généraux quatre étoiles et l'espion en chef avaient certes été confirmés à leur place mais on avait liquidé leurs subalternes et vidé leurs institutions. Au cas où. Dit en passant, les terroristes qui occupaient 90 % de l'armée, 115 % de la magistrature, 85 % de la police et 132 % de l'éducation nationale s'étaient tiré une balle dans le pied en faisant un coup contre l'État qu'ils dirigeaient déjà. Des abrutis, à n'en pas douter...

La prose logorrhéique avait envahi les écrans et les journaux. Chaque jour apportait son lot de révélations nauséabondes. On s'était rendus compte qu'on était tous spécialistes de la question. Mais des cornichons n'en continuaient pas moins à faire l'intelligent : "ceux qui dénoncent les amalgames lorsque des musulmans commettent des actes terroristes sont les premiers à associer l'implication DE gülenistes et l'incrimination de tous LES gülenistes". Pfff. Des vendus qui se réfugiaient dans des précautions de langage. C'est connu, les sommations intimes qui vous font douter dans les moments de concorde nationale ne sont que chuchotis de Satan. L'un d'entre nous avait trouvé une formule, on en fut émus : "si Gülen entre au paradis, envoie-nous en enfer, Seigneur !". C'était la seule prière qui avait rapproché les âmes. "Amen", lança-t-on en chœur...

Oh, ce n'était pas la première fois que l'armée turque bombardait son propre peuple. Mustafa Kemal n'avait pas été tendre à Rize ni à Dersim. Le croiseur Hamidiye ici, les avions de chasse là-bas. En temps normal, il aurait été expédié devant la Cour pénale internationale mais il devint un dieu. Un temple avait même été construit en plein cœur d'Ankara. Sa fille adoptive, celle qui avait foudroyé des Kurdes alévis à Dersim, eut l'honneur d'offrir son nom à un aéroport d'Istanbul. Mais on avait continué à vivre comme si de rien n'était. Ce qui n'avait pas empêché les kémalistes de s'auto-définir comme la caste la plus éclairée de la République...

Les Turcs, qui vivaient comme des Suédois jusqu'au 15 juillet, découvrirent ébaubis les concepts de "purge", de "piston", de "triche" et de "confrérie". Aucun citoyen n'avait jamais dérangé un proche haut placé pour favoriser l'un des siens. Aucun musulman n'avait entendu parler des cheikhs, des barbus, des djinns. Aucun candidat à la fonction publique n'avait participé à un vaste système de tricheries. Les habitants de la province de Tunceli, par exemple, qui gagnaient toujours les concours sous les kémalistes étaient devenus tout à coup moins compétents lorsque les islamistes prirent le pouvoir mais c'était un hasard. Et, surtout, quand les gülenistes s'occupaient de magie, de sorcellerie, de malédictions dans leur nid, dans les autres tarikats, on discutait Descartes, Spinoza et al-Farabi...

L'ami Muhayyel, toujours aussi empêcheur de tourner en rond, avait lâché : "La République a toujours été une chapelle de fanatiques. On a érigé l'arbitraire en règle de droit et on feint de le découvrir aujourd'hui". Pfff. Et il lisait Neyzen Tevfik, un païen de première. "Bu milletten beka her kim ki bekler,/Güler ahvâline itler, eşekler...". Pfff. Je ne traduirai pas, tiens. "Les clans se succèdent à la tête de l'Etat. Personne ne se soucie de la démocratie. Des parvenus ont sauvé 'leur' démocratie. Reste à trouver de vrais démocrates", avait-il éructé. Salaud. Pourquoi s'entêtait-il à réfléchir dans ce moment d'union sacrée, je ne comprenais pas...

mardi 14 juin 2016

La tapette de Dieu...

Un homo frustré a fauché des homos enjoués. Et, in extremis, il a réussi à ceindre la couronne du "martyre". En se ralliant au charlot de Rakka, qui n'aurait pas hésité à le précipiter d'un toit s'il se trouvait là-bas. Un "habitué de la discothèque". Un "buveur". Un adepte de l'application de rencontres gays "Jack'd". Mais un djihadiste au pourchas des "pédés". Un type adoncques qui vibrait pour la vivacité, qui désirait la "dépravation", qui lorgnait la lascivité de ses victimes. Omar s'est présenté au Pulse et a déchaîné sa furie contre les jouisseurs dont il aurait tant aimé partager la quiétude... 

Mais il était inquiet, lui. Musulman et pédéraste. Le seul terrain d'affrontement qui fait tant jouir Dieu et Satan. Les deux mobilisent les sirènes les plus sublimes pour happer le croyant. Des tractions contraires, un écartèlement, un supplice. Dans l'islam, l'homosexualité est bel et bien un péché. Et, flanqué de cette oukase, le crucifié se nourrit de haine. Un homme montre de l'affection à un autre homme et c'est toute une mécanique qui se met en branle. On opte pour la fureur. Comme dirait le père du taré, si "les victimes font [bien] partie de [sa] famille", "Dieu lui-même se charge[ra] de punir les homosexuels"...



"Les Afghans sont des faux-culs", avait coutume de dire l'ami Muhayyel, déblatérant contre la culture du "garçon jouet", cette fameuse "danse des bacha bazi" que de solides musulmans en rut reluquent, la bave à la bouche. Mais "le Ciel a puni ces pervers", se chuchotent sans doute les mollahs du coin. Comme un bataillon non négligeable de musulmans qui aimeraient bien vagir contre l'attentat mais ont peur de se faire foudroyer par l'ire divine. Et alors, l'autre affirme sans blague que "la défense des droits des pécheurs est en lui-même un péché mais c'est un péché imposé par l'islam"... 

Et attention, nous avertissent les sociologues. Les gays deviennent de plus en plus racistes, de plus en plus anti-musulmans. Ben voyons, ils se trémoussent tous à la vue d'un bulge renoi ou rebeu ou, allez, ketur, cette race de virils exotiques qui priapisent les uranistes. "Je me défoule", avait avoué un mien ami. L'autre, la "lope" qu'il disait, était une tête blonde. Lui, un métèque. Et ma pauvre abeille était tellement amoureux de son homme qu'il voulait se convertir à l'islam ! Sic. L'autre se vengeait de l'Algérie, soi-disant...  

Il était gourmand, Omar, et la volupté des autres l'a enragé. Il était désespéré et l'existence de ses pairs l'a accablé. Il languissait de passion. Le syndrome de Claude Frollo. Son "surmoi" l'a détruit. Il croyait en Dieu. Il a prêté allégeance à son "calife", au dernier moment. Les sbires ont immédiatement labellisé la tuerie. "EI". Nous autres, ceux qui vivent en-dehors de la caverne, nous nous sommes juste posé l'index sur la tempe. Si la main d'un bon gaillard lui avait caressé les cheveux, une quarantaine d'âmes seraient toujours en vie, ma parole...

mardi 5 avril 2016

Kémalisme à la française...

Le grand mufti de la République française l'a décrété. "Le voile représente l'asservissement de la femme". Un "fichu porté par les vieilles", ça passe encore, a-t-il concédé. Histoire de ne pas se mettre à dos les mamies de la "France profonde". Ou histoire d'enquiquiner encore plus les musulmans de son pays dont le Livre sacré dit le contraire : "Nul grief aux femmes atteintes par la ménopause et n'espèrant plus le mariage à déposer leurs voiles (...)" (24, 60). Voilà donc, pour nous autres Franco-Turcs, un retour aux temps des kémalistes qui pourchassaient les gueuses qui refusaient de se voiler comme "nos grands-mères"...

Babeth était encore dans les parages, évidemment. "En l’espace de dix ans, de nombreuses filles des quartiers se sont mises à porter le voile en France. Révélation divine  ? Non, montée de la pression islamique. Seule la loi peut protéger celles qui le portent sous cette pression. Or, lorsqu’on les soutient, on est considéré comme 'islamophobe'". Celle qui vit dans un quartier populaire connaît mieux que quiconque les détresses qui y sont attachées. Evidemment. "Un voile, c'est une prison", a renchéri l'uraniste du haut du balcon de son HLM. La féministe en chef, dans un enchantement rossignolesque, avait été plus savante, elle, à la Montesquieu : "Il y a des femmes qui choisissent, il y avait aussi des nègres américains qui étaient pour l'esclavage"...

Jadis, l'ancien cheikh al-islam de la République avait également émis une fatwa : "le problème de la burqa n'est pas un problème religieux, c'est un problème de liberté, de dignité de la femme. Ce n'est pas un signe religieux, c'est un signe d'asservissement, c'est un signe d'abaissement". Et on s'en souvient, l'an dernier, son successeur n'avait pas, non plus, hésité à déconner, révérence parler : les musulmans devaient se sentir "unis, protégés, respectés comme eux-mêmes [devaient] respecter la République". Comme eux-mêmes, les musulmans donc, devaient respecter la République ! Avaient-ils l'air de faire le contraire...

Son pote, Julien Dray, en rajouta une couche : "Quand une religion comme l'islam apparaît comme une composante majeure de la République, elle doit s'imprégner de la réalité de la société française". Et Rama Yade d'en profiter pour épater la galerie : "Il faut commencer par cesser de renoncer à la laïcité. Comment a-t-on pu autoriser le port du voile pour les accompagnatrices des sorties scolaires ?"... Entre-temps, la mère voilée d'un soldat mort pour la France, "martyr" dirait un barbu bienveillant, était honorée par John Kerry aux Etats-Unis, oui oui, celle qui avait été sifflée à l'Assemblée nationale...



Et puis, en France, on vit comme les Français, d'abord. Conformément à l'héritage judéo-chrétien. On ne va tout de même pas inventer à la Nation, une branche musulmane. Depuis le temps, on avait compris. D'accord, la "culture" islamique ne fait pas partie de l'identité profonde de notre pays. En France, effectivement, les femmes voilées restent cloîtrées, on les dénomme "sœurs" et on leur voue un très grand respect. Du coup, quand leurs "consœurs" musulmanes descendent dans les rues pour acheter du pain, les Français, les vrais, ceux de souche, de l'histoire longue et des sépultures, sont choqués...

Et surtout, les Français, les "idéaux-typiques", sont pour la plupart athées et agnostiques. Résultat : on vit sous l'empire de la loi de séparation de 1905 mais avec l'état d'esprit de 1904 (cf. Jean Baubérot, L'intégrisme républicain contre la laïcité, pp. 161-174). Car les Français de souche reprochent aux musulmans de croire dur comme fer à cette fameuse laïcité de 1905. Alors que celle de 1904, celle du père Combes, sied plus à l'air du temps... 

Et on en vient légitimement à s'interroger sur la place de l'islam dans cette configuration, une religion si éloignée des "mœurs républicaines", la fameuse "religion civile". Des gens se prosternent le fessier en l'air, jeûnent, vont se perdre dans les déserts en Arabie pour tourner autour d'un cube noir avec des millions de blancs, jaunes et noirs et en reviennent requinqués ! Quelle drôle de religion ! Alors que la Raison, fille des Lumières, mère de l'Idée-République, devrait suffire... 

Ces musulmans sont animés par l'instinct grégaire, par-dessus le marché. Les études ont beau démontré que les mariages mixtes explosent, que le nombre de lycées musulmans est inférieur à celui des lycées catholiques et juifs, que les parents fuient les banlieues pour assurer un meilleur avenir à leurs enfants et que les listes communautaires n'ont jamais percé lors des élections. Tronquées, assurément...

Et puis quand j'y pense, il faudrait également se pencher sur le voile des bonnes soeurs en leur rappelant que tout ça c'est de la farce, le turban des sikhs pour examiner ses répercussions sur l'hygiène publique (d'ailleurs il faudrait auditionner aussi l'ancien Premier ministre indien), le kesa des bouddhistes (le Dalaï lama est souvent en France, ça tombe bien), le kimono des japonaises, histoire de savoir si ce n'est pas difficile à porter et donc constitutif d'une discrimination. Ou encore demander aux Juifs de bien nous expliquer à quoi sert leurs papillotes et pourquoi les femmes portent des perruques. Il faudrait également incriminer le refus de transfusion sanguine, c'est pire que l'asservissement, c'est la mort assurée; atteinte à la dignité humaine. Et il faut s'interroger sur les boubous aussi, on s'y perd... 

Il y a quelques années, on demandait (et ordonnait, puisqu'une loi est passée) aux femmes niqabées de bien vouloir vivre leur religion, au rabais. Celles qui considéraient, à tort ou à raison, que le voile intégral était un commandement de leur croyance, devaient faire plaisir à leurs concitoyens, en disparaissant de la circulation. Car la théorie du visage de Lévinas, la fulgurance de Babeth, le bien de la société, la protection de l'ordre public, l'impératif du "vivre-ensemble" l'imposaient. Le Conseil constitutionnel, dans sa fameuse "décision" du 7 octobre 2010, prêtait son épaule au législateur qui avait estimé que de telles pratiques méconnaissaient "les exigences minimales de la vie en société". "En France, c'est comme ça !", version juridique. Évidemment, quand on voyait les noms des "juges" constitutionnels qui avaient pondu cela, on comprenait le pourquoi du comment; Jacques Chirac, Jean-Louis Debré, Jacques Barrot, Michel Charasse, Valéry Giscard d'Estaing, Claire Bazy Malaurie et Pierre Steinmetz étaient, comme on le devine, des constitutionnalistes de renommée internationale... 

Aujourd'hui, tout le monde use de sa liberté d'expression afin de blesser, spécifiquement ses concitoyens musulmans mais personne n'ose invoquer "les exigences minimales de la vie en société". L'impératif du "vivre-ensemble" passe à la trappe, tout naturellement. Dénigrer les croyances de ses "concitoyens" musulmans s'accommode alors très bien du "vivre-ensemble"; et ceux qui "vivent ensemble" ne condescendent même pas à écouter l'indignation des musulmans. La Nation française, c'est, au fond, "ceux qui vivent ensemble entre eux" moins les musulmans...

La République a tout fait pour interdire aux mères voilées de prendre part aux sorties scolaires (décidément, on ne les aime que cloîtrées, dans ce pays). Motif : elles deviennent fonctionnaires pour une poignée de minutes. Donc ? Bah il faut que Madame Al-Hasnaoui, par exemple, "se la joue" fonctionnaire neutre. Elle est sans doute la femme de l'épicier du coin, tout le monde la connaît, toutes les maîtresses, tous les parents d'élèves, toutes les associations de parents la connaissent. Mais le directeur va quand même lui dire, toute honte bue, qu'elle ne pourra plus être "des leurs"; qu'elle ne pourra plus distribuer des boissons et des gâteaux, tenir la main aux écoliers, dont elle a beau connaître les prénoms par cœur puisque du même quartier. Désormais, elle pue. Au nom de la laïcité nouvelle version...

Nous autres "Français musulmans" (et non "Franco-musulmans"), nous devrions présenter une adresse à l'assemblée nationale, copiée sur celle des Juifs du 31 août 1789 : "Messeigneurs, nous venons vous prier de mettre fin à la longue oppression d'un peuple entier, en le rappelant aux droits communs d'humanité et de cité (...). Nous vous supplions de nous maintenir dans le libre exercice de nos rites et usages et de conserver nos mosquées, nos imams et nos associations cultuelles"... Ou devrait-on peut-être réunir une convention islamique et lui poser ces fameuses 12 questions que Napoléon avait posées aux Juifs avant de les prendre pour des êtres humains :


1) Est-il licite aux juifs [musulmans] d'épouser plusieurs femmes ?


2) Le divorce est-il permis par la religion juive [musulmane] ? Le divorce est-il valable sans qu'il soit prononcé par les tribunaux, et en vertu de lois contradictoires à celles du Code français ?


3) Une Juive [musulmane] peut-elle se marier avec un Chrétien, et une Chrétienne avec un juif [musulman] ? Ou la loi veut-elle que les Juifs [musulmans] ne se marient qu'entre eux ?


4) Aux yeux des Juifs [musulmans], les Français sont-ils leurs frères, ou sont-ils des étrangers ?


5) Dans l'un et dans l'autre cas, quels sont les rapports que leur loi leur prescrit avec les Français qui ne sont pas de leur religion ?


6) Les Juifs [musulmans] nés en France et traités par la loi comme citoyens français, regardent-ils la France comme leur patrie ? Ont-ils l'obligation de la défendre ? Sont-ils obligés d'obéir aux lois et de suivre toutes les dispositions du Code civil ?


7) Qui nomme les Rabbins [imams] ?


8) Quelle juridiction de police exercent les Rabbins [imams] parmi les Juifs [musulmans] ? Quelle police judiciaire exercent-ils parmi eux ?


9) Ces formes d'élection, cette juridiction de police judiciaire, sont-elles voulues par leurs lois, ou seulement consacrées par l'usage ?


10) Est-il des professions que la loi des Juifs [musulmans] leur défende ?


11) La loi des Juifs [musulmans] leur défend-elle de faire l'usure [de prêter de l'argent] à leurs frères ?


12) Leur défend-elle ou leur permet-elle de faire l'usure aux étrangers [d'emprunter aux banques] ?


Madame le Président de la République Marine Le Pen devrait s'affairer à cette tâche dès les premiers jours de son mandat en 2017. C'est donc une manie de la "France éternelle" que de convoquer, une par une, à peu près tous les cent ans, les différentes communautés qui essaient de la composer, pour lui arracher des serments de fidélité, les protestants, les catholiques, les juifs. Aujourd'hui, ce sont les musulmans qui trinquent. En 2116, quand j'aurai très exactement 132 ans et serai un ambassadeur de France en retraite voire un ancien ministre des affaires étrangères, nous taquinerons les mormons. Moi, je ferai partie d'une religion respectable pour l'époque, keh keh keh... Ah j'oubliais, les Juifs de Paris avaient encore dit en 1789, "un objet unique domine et presse toutes nos âmes; le bien de la Patrie et le désir de lui consacrer toutes nos forces". Nous, musulmans de France, pensons la même chose. Wallâhi. Il suffit juste de nous en donner l'opportunité. Vive la France ! Vive la Démocratie ! ;)

dimanche 6 mars 2016

"Etre roi est idiot; ce qui compte, c'est de faire un royaume"

C'était une drôle d'époque. Celle où un homme avait hypnotisé tout un pays. Il était si beau, si grand, si fin qu'il avait réussi un tour de force : faire d'une nation, une armée de fanatiques. Des gens doués de raison s'étaient épris de sa fragrance et, par nuées, adoptèrent la nouvelle religion d'antan, le séidisme. Ses sermons valaient leur pesant d'or et ses cauchemars équivalaient à des contes de fées. Eût-il décrété un pillage généralisé contre ses ennemis que les foules s'en seraient mises en branle, sans le moindre scrupule... 

Oh, chacun avait bien son gourou, chacun menait bien sa pauvre existence, le nez dans le guidon, les oreilles hermétiquement rabattues et méthodiquement rebattues, mais la différence résidait dans l'idéal. L'un promettait de dévaster, de dégommer, de déboulonner, l'autre d'édifier, d'ériger, d'élever. Et, comme dirait Dostoïevski, quand "vous êtes un monstre, tout en vous doit être monstrueux, vos rêves et vos espoirs". C'était là le drame, les sombres rêveries des uns foudroyaient les paisibles existences des autres...

Le pays était un énorme chantier, la nation une énorme mosquée. Il construisait des ponts, des routes, des chaussées et, en échange, s'était octroyé un droit : celui de parler à tort et à travers et de régir les âmes. L'admiration gonflait à mesure qu'il déblatérait. C'est que, celui qui avait longtemps pâli sur la démocratisation de son pays, avait tout renié. Tout ruiné. Il lança une guerre herculéenne d'Indépendance contre des fantômes. Il les avait appelés "sorcières". Des zigotos brevetés avaient immédiatement joui...

"Rien n'est plus grave, au fond, qu'une pensée qui n'embraye plus sur l'événement lorsque l'événement, lui, se déroule en dehors de la pensée", avait écrit je ne sais plus qui. Sans coup férir, il confisquait et accaparait. Mais il avait toujours raison. Un jour, il conspuait un "Etat terroriste", le lendemain, il avait "besoin" de lui. Un jour, il se dressait contre les putschs, le lendemain, il invoquait un "complot contre l'armée". Un jour, il louait un "savant", le lendemain, il dénigrait un "brouillon". Ainsi en allait-il...

Et un jour, ses sbires avaient allongé des torgnoles à des femmes voilées. Cette espèce de citoyennes qui lui avait, pourtant, tenu particulièrement à cœur lorsque des gauchistes leur pissaient dessus. Et les doigts de pied en éventail, des nunuches détournaient le regard. "Salağa yatmak", comme nous l'enseigne l'expression turque. "Faire le dos rond". Les batteurs de pavé avaient leur excuse, ils s'ennuyaient et n'avaient aucunement l'intention de penser. Ils étaient musulmans pourtant, mais la justice ne leur évoquait rien...



Le chef, lui, avait affirmé, toute honte bue, que son pays était un parangon de démocratie. Ça méritait une dissertation mais bon, personne n'eut le temps de réfléchir, à l'époque. Il fallait impérieusement s'insulter et se disqualifier. Il avait eu l'insigne honneur d'entrer ainsi dans les livres d'histoire, discipline qui nous apprend que "la vertu rencontre toujours des écueils sur le très dur chemin de la perfection, mais le péché et le vice sont choyés par la fortune" (Saramago, L'aveuglement). Au royaume des aveugles, le borgne était donc bel et bien... 

mardi 3 novembre 2015

Er-do-gan, Er-do-gan, Er-do-gan...

Ah ouais alors, il a maravé les gülenistes sionistico-américano-arméniens, ces fils de Soros. Le raïs leur a flanqué une de ces taloches qu'on qualifie, et ça tombe évidemment bien, d'ottomanes. On respire tellement mieux. Car, je voudrais le dire, nous, la nation souveraine, étions malades à l'idée de le voir déchu voire décapité. On a prié comme des fous ma parole, la Palestine, la Bosnie, l'Egypte, la Syrie, il y avait aussi le Soudan, j'crois. Dieu est grand, Allahu ekber...

Calife, mon frère, calife, il doit être. J'sais pas moi du genre... pas calife ottoman. Le dernier, c'était presque un impie. Il jouait du piano, il composait, pis, il brossait des tableaux. Comme les païens de la Renaissance, s'taghfiroullah. Le nôtre est allé à la squémo Eyüp Sultan pour remercier Dieu. Les vendus laïco-kémalistes ont pété un câble. Fallait voir. On les a enterrés, alhamdulillah...



Et un autre zigoto nous annonce le chaos. On serait le premier pays au monde à voter pour le parti au pouvoir quand tout va mal, wesh. Quoi alors ! On aurait dû voter pour les terroristes du HDP ? Ils veulent quoi ces crypto-Arméniens ? Une égale dignité, qu'ils disent. Pfff. Vas-y, et ta grand-mère, elle fait de la planche à voile ?  

Les traîtres gülenistes aussi, ils pleurent. Ils ont la rage, ma daronne ! Style, "on veut justice !" et gnangnan. On est assiégé par les sionistes, leurs suppôts américains et le New York Times et compagnie. Comme ils l'ont fait au sultan Abdülhamid Han. On mène une lutte d'indépendance et l'autre dit "droits de l'homme". Droits des pédés pendant qu't'y es. Un autre bouffon pond, "les préoccupations du citoyen lambda l'ont emporté sur les considérations abstraites de libertés". Wesh. Qu'est-ce j'en ai à secouer de ses libertés ! Il a pas qu'à dire du mal de la Turquie...

Non wallah, il condense les attributs de Dieu, le raïs. La galiba illallah, c'est le Coran qui le dit. Regarde comment il a psalmodié. Et j'aime bien sa démarche. C'est pas comme la tapette Kemal. C'est un frère qui m'l'a dit, le 2 novembre 1922, les mécréants, ils ont renversé le sultan. Au 1er novembre 2015, on l'a rétabli. Machallah...

Il a fait des chaussés pour nos carrosses.  Il a dit à Peres que c'était un assassin. Il a payé notre dette au FMI. Il a ouvert les portes des cliniques aux pauvres. C'est bon, laissez-le travailler, lâchez nos basquettes. On va le faire président et sultan, vous allez voir. Recep Tayyip Erdoğan, salli ala Muhammed. Megri megri...

dimanche 21 juin 2015

"Baba" et baba...

"Baba", aussi, s'est éteint. Süleyman Demirel. Le 9è président turc (1993-2000). 91 balais. Le mômichon que j'étais admirait ce gros Monsieur chauve au feutre vissé sur la tête et au bagou irrésistible. Sa femme, Nazmiye, une paysanne maquillée, était une autre légende. "Baba", c'est-à-dire papa. C'est que le couple n'avait pas d'enfant. Officiellement, en tout cas. Comme Bülent Ecevit. Comme Devlet Bahçeli. Pis (ou mieux), ce dernier n'a même pas une mie, dit en passant... Du coup, la nation turque l'avait honoré en l'appelant père. Il le lui rendit bien : "bon père de famille", il ne pilla pas les caisses de l'Etat...



Un ingénieur d'extraction modeste qui devient chef de l'Etat. La méritocratie républicaine à la turque. Et ça ne rigolait pas hein, imaginez-le gouverner un Etat dont les dirigeants restaient avant tout les descendants des grandes familles ottomanes. Le socialiste Bülent Ecevit (1925-2006) et l'islamiste Necmettin Erbakan (1926-2011), par exemple, deux autres dinosaures, étaient issus de la bourgeoisie. Lui, fils de paysans. Même le légendaire Turgut Özal (1927-1993) appartenait à la classe moyenne supérieure. 


Evidemment, il doit sa longue carrière ("parti 6 fois, revenu 7 fois") à son... "pragmatisme", restons poli. C'est une tradition en Turquie : celui qui vient des marges et se hisse au sommet de l'Etat se métamorphose en gardien sourcilleux de l'ordre établi. Ce que les politologues appellent "ankaralaşma", "ankaraïsation". C'est connu, quand on n'a plus de suffrages à solliciter, on commence à transpirer la sincérité. Alors, le Demirel du centre-droit (il est le premier dirigeant à mettre les pieds dans une mosquée) est devenu, en fin de carrière, celui qui invite les filles voilées, interdites d'université, à étudier en Arabie Saoudite si elles y tiennent beaucoup...



Oh que non, il n'est pas parti en odeur de sainteté, comme un Özal dont le cercueil glissait sur les épaules des citoyens. Mais le mômichon s'en fout, passez l'expression. Le dernier des Mohicans s'en est allé. Une page de l'histoire s'est tournée. N'a-t-on pas le droit de se désoler tout simplement, sans s'interroger sur le sort du défunt dans l'au-delà ? Entre lui et Lui. Que Dieu l'absolve.    


Les Turcs ont enterré deux présidents en moins d'un mois. La momie Kenan Evren, le putschiste de 1980, a été entombé comme un lépreux, en mai dernier. Celui qui avait, précisément, renversé le Premier ministre Demirel. Et "Sülü" a été porté par les militaires, ceux qui l'ont chassé par deux fois du pouvoir. Ironie de l'histoire, son successeur, Ahmet Necdet Sezer, faisait une crise cardiaque au même moment... "N'eût-il pas eu ce malaise, il ne se serait pas déplacé à la cérémonie, j'parie !". Effectivement. Il est bizarre ce Sezer quand j'y pense...



Et Demirel était aussi un grand expert des manœuvres politiques. Il a tout connu, la majorité absolue, les coalitions, le gouvernement minoritaire, l'opposition, la résidence surveillée, l'air libre, l'administration, le parlement et finalement, le palais présidentiel. Encore ironie de l'histoire, la Turquie d'aujourd'hui se cherche un gouvernement et assiste à des pourparlers, comme au bon vieux temps. Sauf que. Le nationaliste Bahçeli, le sans-enfant, n'a pas été tendre. "Tu me donnes ton fils Bilal, je te file le gouvernement !", a-t-il lancé à Erdogan. Bilal, accusé de corruption. Bilal, le fils à papa qui a échappé à la justice. Bilal, monnaie d'échange pour former une alliance. On se croirait dans un film de gangs. Erdogan père, un autre "baba". Ah oui, ce mot signifie aussi "parrain" en turc. Tomber à ce niveau...

dimanche 25 janvier 2015

"J'étais Ahmed"

"Il est vrai qu'il ne faut pas réagir violemment mais si M. Gasbarri - l'organisateur du voyage en Asie au Vatican, présent à côté de lui - parle mal de ma mère, il peut s'attendre à un coup de poing, et c'est normal. On ne peut provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision !". Bouhhh ! Le chef du "monde chrétien" n'était pas un Charlie. Le "mufti" de France, Dalil Boubakeur, lui, était en tête du cortège. Celui qui se démenait jadis pour faire condamner Charlie Hebdo était là, en fauteuil roulant, devant la pancarte "Nous sommes Charlie". A tel point qu'il débordait de la procession, devant les élus... 



Des musulmans avaient tué des athées ou agnostiques. La raison ? Ils avaient caricaturé le Prophète. A l'occasion, des juifs furent assassinés. La raison ? Ils étaient... juifs. Evidemment, tout être doué de raison condamna sans réserve. Comme qui dirait, l'offense commise contre le Prophète était l'affaire de Dieu. On ne tuait pas un être humain qui l'insultait. "La règle générale est que le citoyen dont la sensibilité est blessée par une expression politique ou religieuse voire raciste n'a aucun droit à être protégé dans ses émotions; en matière de tort psychologique, c'est à lui de se protéger lui-même en n'y prêtant pas attention et en restant indifférent" (Elisabeth Zoller). Belle conception américaine de la liberté d'expression...

Et la Cour européenne ne disait pas autre chose : "la liberté d'expression vaut non seulement pour les informations ou idées accueillies avec ferveur ou considérées comme inoffensives, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l'Etat ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance ou l'esprit d'ouverture, sans lesquels il n'y a pas de société démocratique"

Voilà pour le droit. On exigea des musulmans qu'ils arborassent des pancartes, histoire de démontrer qu'ils étaient "pleinement intégrés". Unanimisme oblige. Qu'ils pleurassent non seulement pour le massacre d'êtres humains mais également pour la violation du droit de dépriser leur Prophète. Et le chef de l'Etat n'hésita pas à "déconner" : les musulmans doivent se sentir "unis, protégés, respectés comme eux-mêmes doivent respecter la République". Comme eux-mêmes, les musulmans donc, devaient respecter la République ! Avaient-ils l'air de faire le contraire ? Son pote, Julien Dray, en rajouta une couche : "Quand une religion comme l'islam apparaît comme une composante majeure de la République, elle doit s'imprégner de la réalité de la société française". "Réalité" d'une société française dont 42 % pensaient qu'il fallait éviter de publier ce type de caricatures pour ne pas blesser les musulmans...

Assimilation, intégration, francisation, naturalisation, tout ce qu'on voulait. Un Français de religion musulmane aimait son Prophète plus qu'autre chose. Pour reprendre les termes de Waldeck-Rousseau, "le complot matériel" était certes un crime, mais "la conspiration morale", un droit... Le musulman avait le droit mais surtout le DEVOIR de bouder. "Lorsque vous entendez qu'on renie les versets (le Coran) d'Allah et qu'on s'en raille, ne vous asseyez point avec ceux-là jusqu'à ce qu'ils entreprennent une autre conversation. Sinon, vous serez comme eux" (4, 140). Ou : "Quand tu vois ceux qui pataugent dans des discussions à propos de Nos versets, éloigne-toi d'eux jusqu'à ce qu'ils entament une autre discussion" (6, 68). Mais seulement bouder et s'éloigner pour revenir plus tard. Ni tuer, ni insulter, ni couper les ponts... 

"Charlie couvrait le Prophète de brocards. Un droit. Les musulmans pouvaient au plus respecter ce droit, pas défendre son contenu", avait éructé l'ami Muhayyel. Après tout, le blasphème n'était pas une infraction. C'était une simple question de politesse. Quand, dans la vie courante, on manquait de respect à quelqu'un, à un vieillard, à un gros, à un handicapé, l'indignation prévalait mais on ne courait pas devant le tribunal. C'étaient les "exigences minimales de la vie en société". Le vivre-ensemble, quoi. Ce concept qui existe dans toutes les bouches. D'ailleurs, le juge constitutionnel avait créé cette expression qui n'existe nulle part pour valider la violation de la liberté religieuse des femmes niqabées. "En France, c'est comme ça !", version juridique.

En France donc, c'était comme ça. Le niqab ? Une horreur puisque contraire aux "exigences minimales de la vie en société". Une liberté sacrifiée ? Tant pis. La paix sociale devait prévaloir. Le blasphème ? Une liberté. ("On peut tout dessiner, y compris un prophète parce qu'en France, pays de Voltaire et de l'irrévérence, on a le droit de se moquer de toutes les religions" dixit Christiane Taubira alors que l'offense au drapeau et à l'hymne national était punie). Les "exigences minimales de la vie en société" sacrifiées ? Tant pis. Le caprice des Français, des vrais Français, de ceux "qui vivent ensemble entre eux" devait prévaloir. Avec ça, on formait une Nation....

Un musulman n'était pas Charlie, il était Ahmed. Ahmed le policier, Ahmed le défenseur de la légalité. Et Ahmed le Prophète. Mettre mal à l'aise 5 millions d'individus chaque année, rien d'illégal. Mettre mal à l'aise 5 millions de concitoyens auxquels on demandait sans arrêt des marques d'allégeance à la République, une blague. Et Rama Yade d'en profiter : "Il faut commencer par cesser de renoncer à la laïcité. Comment a-t-on pu autoriser le port du voile pour les accompagnatrices des sorties scolaires ?" (sic). Le rapport ? Autant que celui des propos qui dégoulinèrent de la bouche présidentielle...

Les musulman(e)s, encore victimes. L'un des leurs massacra. L'oumma trinqua. Encore au pourchas du voile... "Si j'ai bien compris, avança l'ami Muhayyel, la Nation française, c'est 'ceux qui vivent ensemble entre eux' moins les musulmans". Ils n'étaient bon qu'à produire des fous qui tuaient au nom d'Allah et qui les poussaient, eux les majoritaires, à tenir les lampes sépulcrales de l'islam. En sus, la République s'efforçait à les bouter hors du temple dont Ahmed semblait pourtant être un des piliers...