mardi 17 novembre 2009

Yaprak Dökümü 126.Bölüm - Cemin Ölümü Son Kısım

Elisa di Rivombrosa

vendredi 13 novembre 2009

Précis sur les dirigeants du CHP

Je l'avais déjà dit, je n'apprécie pas les gens du CHP. "Parti républicain du peuple", le repaire des gens qui ne savent pas parler sans crier, sans insulter et qui croient oeuvrer pour le bien du pays en s'indignant pour des insignifiances. Quand quelqu'un parle "le coeur dans la bouche", il est soit timide soit dogmatique. Il faut dire que certains arrivent à conjuguer calme et dogmatisme. Un talent, assurément. Le CHP est une clique de malfaisants, de provocateurs, de pathologiques. Le cadre dirigeant, évidemment. Les partisans ou les membres soutiennent le CHP en général par tradition familiale. Même les universitaires ne sont pas capables de penser par eux-mêmes, c'est dire.


Le type le plus malin, c'est le Chef, Deniz Baykal. Sisyphe. Un homme qui n'a jamais été corrompu, c'est au moins son mérite. Qui dit prévarication, dit fonction. Il faut dire qu'il n'a presque jamais exercé de grandes responsabilités où l'on peut se permettre de confondre ses poches, cela aide... Mais c'est un lion de la politique. Il parle bien, aussi. Il est grand rhéteur. Mais s'il pouvait mettre ses talents au service des intérêts de son pays, il aurait été un homme d'Etat. Ce n'est donc pas une aspiration. Celui-là qui demandait une amnistie pour les terroristes kurdes et qui se rétracte aujourd'hui, celui-là qui demandait que des têtes militaires tombent après les révélations sur les différents plans de coups d'Etat mais qui a ensuite avalé son chapeau, celui-là qui demandait une refonte de la Constitution mais qui a changé d'avis lorsque l'AKP est arrivé au pouvoir (neme lâzım), etc. Dernièrement, il demandait que l'on revînt sur la réforme constitutionnelle qui prévoit l'élection du Président de la République par la populace, euh pardon, par le peuple. Or, c'est lui même qui avait bloqué tout le processus en 2007 estimant que le Parlement n'avait plus de fraîche légitimité pour élire le Président; maintenant, il veut revenir à l'ancien système. C'est que le peuple est dangereux; une imprudence que de lui confier son destin, évidemment. Il fut un temps où le nationaliste Bahçeli avait dit des choses semblables : "le peuple peut s'égarer en votant pour un réactionnaire !" Eh ben voyons. Quand on pense que ceux qui débitent ce genre d'idées sont des députés élus par ce peuple...


Kemal Anadol, un balourd chevronné du CHP, est un type qui figure dans la première catégorie; il parle bien, les mots sont bien employés, mais la pensée est fascisante et soutenue par une salve de postillons à faire pâlir Finkielkraut. Le 10 novembre, comme on le sait, est certes la date de décès de Rimbaud mais c'est surtout celle de Mustafa Kemal Atatürk. Le "Chef éternel". Que Dieu l'absolve ! Mais comme en Turquie, le peuple l'adore dans tous les sens de ce terme, l'anniversaire de sa mort est presque un jour férié. A 9h05 pétantes, tout le monde s'arrête pour une minute de silence : les voitures, les vendeurs à la criée, les parlementaires, etc. On arrête de marcher, aussi. La scène est absolument à voir; les rues sont remplies d'hommes et de femmes qui s'immobilisent mécaniquement. L'intérieur des maisons n'est pas encore surveillée par les services de renseignement. Kemal Anadol donc, cet homme de gauche qui adore écouter de la musique classique le matin en se rasant, n'a pas failli à la coutume; il a allumé la chaîne publique TRT 3 et s'est mis à barbouiller de mousse ses grosses joues et sa grasse gorge. Tout morne qu'il était, ce 10 novembre, il écoutait de la musique classique; ça tombe bien, la musique classique, c'est fait pour amplifier la tristesse. La population en général n'écoute pas de la musique classique pour le souvenir de ses morts; elle récite plutôt le Coran. Mais bon, pinaillage que tout cela. Et d'un coup, coup de tonnerre; le présentateur lâcha ce mot si horrible, si indigne, si ignoble : "Je vous souhaite une bonne journée, chers téléspectateurs". Monsieur s'est sans doute tailladé mais a filé immédiatement à l'Assemblée nationale où le gouvernement avait décidé d'inscrire à l'ordre du jour les discussions sur l'ouverture démocratique. Celui-ci chipa immédiatement le micro, l'assistance retint son haleine, les joues rouges comme d'habitude, il se lança : "Vous avez entendu ! Scandale ! La chaîne publique nous souhaite une bonne journée ! Qu'est-ce que cela veut dire ! Je le demande au gouvernement, répondez, comment se fait-il que l'on puisse avoir une bonne journée un 10 novembre ! Parle !", "mais c'est la phrase classique, il n'y a rien à chercher là-dessous","menteur, mes chers amis, nous nous dirigeons vers un régime sharaïque, Atatürk n'est plus pleuré dans les chaumières !"...



Si cela peut lui faire du bien, rappelons tout de même que la très grande majorité des Turcs n'écoute pas la musique classique de TRT 3; ils ont d'autres choses à faire. Ils lisent le Coran peut-être, allez savoir... Et les grands prêtres du temple ne finissent pas de nous conter la ferveur des fidèles amassés aux portes du Tombeau; les questions de ferveur sont toujours épineuses; s'il y a un accord complet entre les théologiens de l'islam et ceux du kémalisme, c'est que la forme est plus importante que tout. Il faut faire la prière, jeûner, faire son pèlerinage même si l'on est quasi mécréant, il faut pleurer sur la tombe de Mustafa Kemal, balancer les drapeaux même si on n'a jamais rien compris à la pensée de Mustafa Kemal. Le vernis avant tout.

Onur Öymen, l'ambassadeur en retraite, est le type même de la seconde catégorie; celui qui parle doucement, d'une manière apaisée et qui attire donc instinctivement les oreilles. Mais une fois qu'il a la maladresse de partager ses pensées, on est dégoûté; de sa personnalité même. Celui-là même qui vient de déclarer à propos de "l'ouverture démocratique" en direction des Kurdes initiée par l'AKP : "les mères pleurent tout le temps; va-t-on arrêter une guerre parce-que des mères pleurent ? L'on aurait donc dû arrêter la guerre de Canakkale ou celle de Dersim". Le mot est tombé, Dersim. Une ville kurde alévite martyrisée en 1937 pour cause de soulèvement : bombardements (la "fille" d'Atatürk faisait office de pilote), pendaisons, déportation. Une riposte disproportionnée.



Selon Son Excellence, il faudrait donc revenir aux bonnes vieilles méthodes. C'est un diplomate, le Sieur. Un homme bien élevé, en théorie. Il parle bien le français, raffiné, il devrait donc être. Mais, non, c'est celui-là même qui avait poussé jadis la Turquie aux préparatifs de guerre contre la Grèce pour une question de propriété d'une île inhabitée, Kardak. Un diplomate va-t-en guerre. Bill Clinton se marre toujours lorsqu'il se rappelle cet épisode...

Canan Arıtman est la plus dangereuse car paranoïaque. La "chienne de garde" de la République turque, comme on le sait. Celle qui insultait le Président de la République pour ses origines supposées arméniennes. Evidemment, l'on avait compris à cette occasion qu'il lui manquait quelques cases mais le Chef Baykal n'ayant jamais voulu lui montrer la porte, elle continue sereinement son mandat. Voilà donc sa nouvelle lubie : intenter une action en justice contre la femme du Président de la République et celle du Premier ministre. Motif : elles sont voilées et ternissent donc l'image de la femme turque. Une dame qui a la haine du voile; le voile, la soumission de la femme. Une meurtrissure. Une femme de combat. Les gestes de ce type me paraissent anormaux et je suis toujours étonné que cela ne soulève pas des tempêtes d'indignation dans la presse turque; le peuple, on a compris, n'est pas très à l'aise avec les manifestations, il a peur des représailles, mais les intellectuels, les penseurs devraient être unanimes pour condamner cette dame. Car c'est une pensée maladive, pathologique. Mais au contraire, la contamination se poursuit : l'on apprend ainsi qu'une association de femmes d'affaires turques en visite à Strasbourg s'est pliée à un drôle d'exercice; elles auraient littéralement harcelé leurs hôtes français pour qu'ils les croient : "on vous jure, chez nous, les femmes ne portent pas de niqab, nous sommes modernes, croyez-nous, s'te plaît !"... Le complexe. Toute cette psychologie découle du complexe. L'élite turc est profondément bling-bling, "sonradan görme" dirait le Turc; aucune noblesse.


La paranoïa, comme on le sait, est une maladie. Il faut alors consulter. Le CHP pour sa part, n'en croit pas une miette, il a donc intégré tous les paranoïaques dans ses rangs. Pour ma part, je n'arrive toujours à comprendre comment on peut, dans la Turquie contemporaine, voter pour des fascistes. Le parti d'Atatürk est devenu un parti fasciste. Il suffit de fermer les yeux et d'imaginer ce que serait le pays si cette engeance tient le gouvernail; imaginer dis-je car seule l'imagination nous permet de les voir au pouvoir. Heureusement, cela dit. Hafazanallah. Le parti de Mustafa Kemal me fait peur. Salut ô Géant !

lundi 9 novembre 2009

Sexologique

C'est donc décidé; les potaches anglais vont apprendre les méandres de la vie sexuelle. Ou plutôt les moyens de faire la chose sans engrosser leurs copines. C'est qu'ils ne savent pas comment s'y prendre; résultat : beaucoup d'adolescentes enceintes et donc beaucoup d'avortements. Détresse donc avortement, comme on le sait. Bêtise donc avortement, comme on l'a compris. C'est comme ça. L'irresponsabilité portée aux nues.


L'on apprend à l'occasion que devant le Royaume-Uni en matière de taux de grossesse des adolescentes, se bousculent le Mexique, la Turquie et les Etats-Unis. Et l'adolescente consciente, toujours aussi sérieuse et impeccable, c'est la Néerlandaise. Evidemment. Ils sont comme ça les Néerlandais, Danois, Suédois, Norvégiens et Finlandais; toujours des modèles. Evidemment, ce n'est pas que les éphèbes et minettes néerlandais soient prudes; que nenni ! C'est qu'à l'école, on leur apprend des choses; ils peuvent ensuite se déniaiser en toute sérénité. Pas de grossesse, pas de détresse et naturellement pas d'avortement. La panacée. D'ailleurs, les maîtresses, nous dit-on, n'y vont pas par quatre chemins : "bon, écoutez bande de sauvageons, vos parents vous mentent, ce ne sont pas les cigognes qui vous déposent dans les berceaux; ils font comme ça, ouvrez la page 47 et admirez vos parents !", "j'ai honte Maîtresse", "t'as pas le droit mon cochon ! Le ministère nous l'impose : ouvre bien les yeux, après c'est la sécu qui paie les avortements que tu vas occasionner un jour ou l'autre", "bah nan, moi je veux être prêtre","bah tant mieux, t'en auras autant besoin"...

S'il y a bien une création qui passionne les hommes, c'est la femme. La mère, la soeur, la copine, la femme, la fille, la petite-fille. On les aime, c'est comme ça. Ca tombe bien, elles aussi. D'ailleurs, les hommes préféreraient papoter avec des femmes plutôt que boire des bières avec leurs poteaux; les experts nous l'apprennent. L'homme peut donc être romantique; parler avec une femme. Comme une copine. Sans rien attendre en retour. Ca tombe bien, les femmes adorent raconter leur vie; et celle des autres. Et elles pinaillent toujours, c'est un fait : il faut réciter le chapelet plusieurs fois par jour : "Ouais c'est vrai, haha, bon bah maintenant, on va passer...", "attend, redis-le moi que tu m'aimes","je ne peux pas faire sans toi", "mais encore ?", "tu es la femme de ma vie", "ouais...", "la mère de mes enfants"... Et l'homme n'avouera jamais, évidemment. Quoique. On n'a pas vu plus coulant qu'un homme en rut. C'est l'occasion rêvée pour lui arracher de la bouche, amour, émeraude, et autres objets de valeur.

Les sondages, enquêtes, recherches scientifiques nous apprennent à nous connaître davantage. Ainsi, il avait été demandé aux femmes de bien vouloir nous avouer ce qu'elles pensent des hommes qui fréquentent leur plumards. Les Allemands sont les pires des amants; ils puent, nous apprend le sondage. Rien que ça ! Les Anglais, en deuxième position, seraient trop paresseux. Si la paresse, c'est être un des pays où le taux de grossesse des adolescentes est le plus élevé, on ne peut que dire "elhamdulillah". On n'arrive pas à imaginer leur position si les Anglais étaient moins indolents... Les Suédois sont trop rapides, les Hollandais rustres (pas tant que ça, ils sont champions en matière de savoir-faire), les Américains dominateurs, les Grecs trop sentimentaux, les Gallois trop égoïstes, les Ecossais trop gueulards, les Turcs trop suants et les Russes trop poilus. Des Russes poilus ! La meilleure... La palme revient aux Latins : Espagnols, Brésiliens, Italiens, Français suivis par les Irlandais, Sud-Africains, Australiens, Zélandais, Danois et Canadiens. Un Nordique pour mari, un Latin pour amant devrait faire l'affaire. Les canons de la beauté ne peuvent être identiques pour tout le monde. Mais la performance au lit est beaucoup plus objective et c'est toujours les femmes que l'on interroge pour balancer sur leurs amants.

Evidemment, les autorités religieuses se sont immédiatement dressées contre ce projet; elles préfèrent vanter le mariage et l'abstinence pré-nuptiale, deux archaïsmes. Mais la religion n'est-elle pas le pôle par excellence de l'archaïsme dans nos sociétés modernes ? Et les Français adorent montrer à chaque occasion qu'ils se sont sécularisés; les enfants issus de parents non mariés représentent 52 % des naissances. "Mais on s'aime, c'est l'essentiel nan ?". Bien sûr. D'ailleurs, mariage signifie paperasses, délais, procédures, régime matrimonial, éventuellement divorce. Et les curés ne sont pas contents, "ne forniquez pas, venez !", "bah nan, la France est laïque et elle le restera !", "mais c'est quoi le rapport ?", "on s'en fout du rapport, je récite ma leçon"...


Evidemment, l'éducation sexuelle est une nécessité. Comme ma mémoire visuelle est excellente, comme par hasard, je me souviens toujours d'un cours relatif à ce sujet quand j'étais en CM2 ! Une maîtresse en train de nous expliquer l'organe masculin, gênée aux entournures, les garçons regardant ailleurs, les filles les yeux fixés sur nous plus que sur les diapositives. Le sentiment de honte. Il faudra apprendre ce sentiment aussi dans les écoles. Avoir honte, balbutier, être gêné, etc. Ca serait utile. Education sexuelle, c'est bien. Education morale en rab, ça serait mieux. Mais bon, un autre archaïsme. Le fléau des temps modernes, c'est qu'on ne sait plus rougir. "Mais on se libère, arrête de pleurer, regarde ma mère, elle me met des préservatifs dans ma sacoche, c'est moderne non ?", "bah oui, tu as raison, moi je pense même qu'il faut abolir l'interdiction de l'inceste, après tout, c'est qui qui nous l'a imposée, hein ?"


Les temps modernes : un seul démon suffit pour dévisser les plus fermes fondations. L'essentiel, ce n'est pas de réprimer les idées pernicieuses, c'est d'éviter leur éclosion dans l'esprit humain. Une fois que les plus viles pulsions sont titillées, elles finissent par devenir légitimes. Si bien que l'on en vient à tourner des films pornographiques mettant en scène deux frères jumeaux ou encore, préparez les sacs de vomissement, un père et son fils ou une mère et son fils !!! Mais le paradigme ne change pas: il faut comprimer sa légitime indignation de peur de passer pour rétrograde. Il est impérieux d'être rétrograde ! Wallâhi...

vendredi 6 novembre 2009

De l'identité nationale


Nous sommes donc à la recherche des piliers de l'édifice national; c'est que les élections régionales approchent, on a donc un besoin pressant d'étreindre les valeurs qui font la France. C'est connu, notre classe politique ne prend au sérieux les Le Pen qu'à l'approche des élections; ça tombe bien, le contexte est particulièrement morose, il fallait donc faire papoter la masse, histoire de faire un peu de "démocratie participative". Et Marine Le Pen d'aller frapper à la porte de l'Elysée, "ouvrez, c'est moi, la prêtresse des questions d'identité, je viens vous donner les définitions, allez !", "euh, Monsieur le Président ne croyait enclencher que la phase traditionnelle de palabres sur l'identité, une tradition liée à la période électorale", "ah, mince alors, bon bah j'vais crier ailleurs","oui oui, c'est ça...". Ca sent le rance.



Le Ministre de l'identité nationale, celui qui sans doute est un des meilleurs parleurs du Gouvernement, veut que les Français planchent sur la question; "allez, sortez les tablettes et appliquez-vous; premièrement, les définitions, deuxièmement, les exceptions, et bourrez bien la catégorie exceptions, haha". C'est que lui-même s'est lancé : il faut, nous a-t-il enseigné, commencer par avoir "le culte de la République". C'est donc bien parti...



Evidemment, les réponses se bousculent. Tant mieux. D'autres, comme les socialistes (sauf Ségolène Royal), préfèrent bouder; c'est que la Nation est un sujet qui n'enflamme pas les hommes de gauche modernes. Dites "République", ce sont les premiers à compter les cervelles à sauver, mais les discussions sur la Nation, l'Ordre, la Sécurité, etc. ne relèvent plus vraiment de leur intérêt depuis l'affaire Dreyfus. Des thématiques de droite.



En réalité, l'identité de la France est déjà connue; elle est même couchée par écrit; notre Constitution ne cite-t-elle pas des mots ô combien ronflants du type Liberté, Egalité, Fraternité. Pour ma part, je préfère la première phrase du préambule : "Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l'homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu'ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu'aux droits et devoirs définis dans la Charte de l'environnement de 2004".




D'ailleurs, on est en droit de s'interroger : est-il légitime de parler d'une identité "nationale" au sens politique du terme ? Une identité française, une identité turque, une identité américaine, une norvégienne, une afghane. L'Homme n'a-t-il pas une égale dignité partout ? Des valeurs universelles, éternelles, intangibles n'existent-elles pas ? Beaucoup de théorie. Trop d'abstraction. L'identité de la France, son mérite, à mon sens, c'est d'avoir pu universaliser sa préoccupation, les droits de l'Homme. Evidemment, les identités culturelles sont différentes; et tant mieux. Des civilisations existent. Les traditions, la morale, la gastronomie, la bienséance, etc.; mais ce n'est que le volet culturel, le reste ne peut être relatif à la localité; l'on ne devrait pas estimer que dans certains coins de notre planète, les atteintes à la dignité des femmes relèvent d'une conception "nationale" des droits de l'Homme. L'Immortel Claude Lévi-Strauss ne l'avait-il pas dit : différence et universalité ne sont pas, au fond, des antagonismes; le fameux structuralisme.


La France, c'est donc le respect des droits de l'Homme, la culture scientifique, littéraire, artistique, la protection des opprimés et le défenseur de la Dignité. Un phare dans le monde. Ce n'est pas un pays où l'on en vient à renvoyer en correctionnel un ancien Président de la République pour, excusez du peu, détournement de fonds publics, un pays où l'on minimise les propos racistes d'un Ministre de l'Intérieur, un pays où l'on est tenté de légiférer sur les habits des gens, un pays où l'on en vient à renvoyer en Afghanistan des étrangers en situation irrégulière, contrée où règne la terreur (d'ailleurs, le ministère français des affaires étrangères l'a tellement bien compris qu'il déconseille de s'y rendre et l'ONU s'apprête, de son côté, à rapatrier quelques centaines de ses membres), un pays où le nom d'origine étrangère entraîne fichage, discrimination, suspicion, un pays où l'on perd sa dignité à peine posé le pied sur le seuil de la prison, etc.



La France prend les airs d'une princesse descendue de son plein gré au marché du coin mais qui refuse néanmoins de saluer toute la "gueusaille" qui l'entoure; une incapacité structurelle à s'adapter. Un problème congénital avec l'altérité. A-t-elle des outils, une mentalité, une expérience pour changer ? Difficile de répondre par l'affirmative; il lui manque la quintessence : l'expérience de la tolérance. Et la formule "Black-Blanc-Beur" n'est restée qu'un slogan enserré dans le seul domaine sportif.


Il faut donc discuter, nous dit le Gouvernement. Fouiller les cartons. Mais une identité ne se décrète pas, on le sait aussi; celle-ci a besoin d'être partagée par le corps social. Une identité qui ne laisse personne au milieu du gué. Le défi est ailleurs, en réalité; la vérité est que les concepts n'ont jamais réussi à changer le regard des autres. Il ne suffit pas de dire que la France est la patrie des droits de l'Homme pour que ses habitants se transforment illico presto en enfants de choeur. C'est la mentalité des gens qu'il faut changer. La normativité n'est d'aucun secours. On devrait surtout rechercher un nouveau regard; casser des atomes, en somme. Bon courage !

vendredi 30 octobre 2009

Epilogue ?

"Un bout de papier" avait juré le Général Başbuğ; la Turquie entière était accrochée à ses lèvres; il était question d'un document supposé préparé par un officier de la marine et destiné à enflammer la Turquie. Le but était clair : affaiblir le Gouvernement et finalement le démissionner. Mettre fin à la "dictature" du "régime AKP", nécessairement fasciste-islamiste-terroriste-despotique. L'Armée. Sa messianité est clairement admise par certains kémalistes...


C'est rassurant, cela dit. Les militaires veillent; la République ne saurait somnoler. La démocratie, peu importe; un parent pauvre; on l'aime bien mais elle est mineure, seconde par rapport à la République. Ca tombe bien, la soldatesque ne cache pas sa "naturelle stature" dans son activité de patronage. Elle a déjà un "casier judiciaire" assez gribouillé dans ce domaine, elhamdulillah.


L'on était à la recherche de ce document; c'est que l'on avait déjà une photocopie mais le droit est ce qu'il est, il fallait prouver l'authenticité de la signature. Personne n'avait réussi à le faire; le Général s'était donc crispé devant les journalistes : "je vous l'ai dit, bande de contre-révolutionnaires, l'Armée ne fomente plus des troubles, c'est un bout de papier sans valeur, regarde caaaart...". Malgré toute leur bonne volonté, les experts n'avaient rien trouvé : la véracité de la signature de l'officier-zoro n'a pu être attestée. Pas de flagrance.


Or désormais, on sait que ce document n'est pas un faux; un vaillant soldat, une taupe disent déjà les kémalistes, a "balancé"; l'honneur, cela s'appelle; et l'amour de la Patrie. La loyauté au gouvernement démocratiquement élu. "Arrête de dire des bobards, c'est les Américains qui les ont placés ici, tu le sais !", "moi je dirais même les Juifs", "ouais c'est ça, les Fethullahçi aussi j'pense"...


Les soldats ont donc rechuté dans ce qu'ils savent faire le mieux : chasser des gouvernements. Par la stratégie de la tension, quelques assassinats de chefs alévites, quelques pisse-copie sommés de déblatérer autant que faire se peut contre le gouvernement, quelques munitions placées dans les établissements des "Fethullahçi", etc. Une bonne stratégie. Perspicacité d'un militaire. Rappelons que cet officier zélé est un "docteur", il a écrit une thèse de doctorat. Un homme intelligent, en somme. Quoique. L'on sait comment les universités turques distribuent les titres de "docteur" aux militaires, il suffit de frapper à la porte pour qu'un professeur les accueille les bras ouverts; "je suis à vos ordres mon caporal !"...


Pourtant les services de l'Armée auraient fait des heures supplémentaires pour "nettoyer" les archives. Des autodafés. Des sacs de documents auraient ainsi été détruits pour ne pas qu'ils passent aux mains de l'ennemi, la justice turque. D'ailleurs, sa première réaction a été révélatrice, "p'tain, comment vous avez fait pour trouver ?"... Grâce à une taupe. Le tragi-comique dans cette affaire, c'est que certains journalistes entichés de l'ordre militaire ne cachent plus leur déshonneur : "euh... ben... et tiens d'abord, pourquoi la taupe en question parle maintenant ? Hein ? Dites-le ? Quel est son but ? Qui le pousse ? Pourquoi était-il resté silencieux pendant tout ce temps ?", "mais c'est un détail ça, et sur le fond alors ?","nan, bah nan, moi je suis procédurier...". D'accord. Noyer le scandale dans le superfétatoire. "Détailliser" le schproum. Comme pour l'affaire de l'Ergenekon. Des journalistes.


C'est que les lumières de l'état-major restent allumées jusqu'à tard dans la nuit, nous dit-on. Les généraux sont en conclave, "bon alors, qu'est-ce qu'on fait ?", "on a qu'à faire un coup d'état !", "nan nan, c'est démodé, proposez autre chose","euh, on fait sauter l'état-major", "mais arrête de déconner vieux, qui va mourir pour ces cons","bon bah, on trouve un lampiste et on ferme le dossier", "génial !". On a donc trouvé l'annonce officielle : "j'te jure, le chef d'état-major, lui, ne savait pas","c'est ça ouais !", "bah nan hein, c'est vrai, pfff", "la preuve ?", "ma parole", "et ben on n'est pas sorti de l'auberge"... La parole du militaire ne vaut plus un kopeck, malheureux.


Il est sans doute bon de rappeler qu'un militaire ne sert qu'à une chose dans un pays, garder les frontières. Faire la guerre quand on lui demande, faire la paix quand on lui ordonne. En Turquie, il sert surtout à donner les grandes orientations de la politique. C'est comme ça. Toujours le même refrain, "s'il vous plaît, ne critiquez pas l'armée, sinon les souris dansent". Il faut aimer l'armée. Sinon, tout saute. "La bonne piété, à l'ancienne, solidement assise sur la terreur" (Jean-Paul Sartre).


Evidemment, les politiciens font semblant de s'indigner; le très kémaliste Baykal, un homme de gauche comme on le sait, est de ceux qui pinaillent sur l'identité, la motivation de la taupe; les ministres en général jettent le manche après la cognée, "encore !"; le Premier ministre dit des choses classiques qui commencent par des louanges aux militaires et qui se terminent par la même détermination à lutter contre ceux qui veulent s'en prendre à l'ordre démocratique. Fait remarquable, certains demandent la démission du Général en chef; une option, effectivement. Soit il était au courant et c'est une infraction, soit il ne l'était pas et c'est une faute. Il avait promis d'en tirer toutes les conséquences; espérons que ça ne va pas se résumer à briser la vie de la seule taupe...

samedi 24 octobre 2009

Ritournelle

Vendredi 23 octobre. 9h30. CNRS. Journée d'étude du Groupe d'étudiants et de jeunes chercheurs sur la laïcité, la liberté de religion et le droit des minorités. J'en suis un des membres. Un groupe créé en 2008 sous la direction de Mme Valentine ZUBER, enseignante à l'EPHE.


Encore et toujours, la laïcité. Nous, les "jeunes", qui présentions nos travaux et deux sommités, Jean Baubérot et Pierre-Jean Luizard. M. Baubérot était arrivé assez remonté; c'est que son audition à la "mission d'information sur le voile intégral", l'avant-veille, s'était mal passée. En visionnant la séance, on comprend. Certains députés sont mal à l'aise face au spécialiste de la laïcité; d'autres ont l'air très ignares sur les faits historiques relatifs à la naissance de la laïcité en France. Dommage pour la Nation que d'avoir de tels représentants. Evidemment "Monsieur le Président" n'a rien perdu de sa verve; le très laïque André Gérin. Et l'on note au passage que les spécialistes de la langue de bois que sont les députés face aux caméras, ont en réalité des difficultés à parler correctement la langue française. Certains sont franchement lourds; l'on croirait des maquignons en train de débattre entre eux ou des charretiers réunis dans un bistrot...


Le "Président" Gérin était sur la défensive; tellement que finalement on a rien compris de l'audition. "Je pense que vous devez élargir le champ de votre analyse aux discriminations qui alimentent les replis communautaires" a voulu signifier l' "intellectuel Baubérot", forcément déconnecté de la réalité. Et de s'entendre dire, "oh mais toi de toute façon, t'es un universitaire, tu ne comprends rien à la réalité des faits, allez..." Et j'ai eu presque honte d'entendre dire à un sociologue qu'il était déconnecté des réalités et qu'il versait dans le phébus. C'est comme dire à un professeur de droit qu'il ne lit pas les arrêts qu'il est censé commenter !


La proposition était censée, pourtant. Mais la réponse a giclé, "bon ça va hein, on sait ce qu'on fait !" On se demande si les députés n'ont pas formé cette "mission" non pas pour s'informer mais pour entendre des cris, compter les larmes, écouter des plaintes capables d'étayer leur "naturelle orientation" vers une loi d'interdiction. 367 cas, avaient dit les services de l'Etat. On a l'impression en écoutant certains des membres yeux écarquillés, joues en feu, que la "barbarie" a investi notre pays. On se souvient de l'attitude fort gauche de certains qui forcaient la main au "représentant" des musulmans de France; ça avait tourné au ridicule, "allez dites-le, c'est de l'intégrisme", "je dirais que c'est une lecture très contestée et minoritaire","on s'en fout, dis-nous que c'est l'étendard des intégristes", "je dis, Messieurs, que c'est une lecture qui doit être combattue mais sur un strict plan théologique, alors permettez-nous...", "ouais mais regarde coco, Tantawi est clair, lui !", "d'accord, mais le principe, c'est la liberté, donc on n'impose rien sur le plan théologique", "ouais mais bon, pfff, tu nous aides pas mon brave, dis ce qu'on veut entendre, regarde, franchement les jeunes filles qui sont harnachées dès l'enfance"...


En effet, l'islam l'impose : à l'échelle individuelle, les versets ne tombent réellement du Ciel qu'une fois que l'on jouit de la raison. L'ode à la raison. Mais les parents n'ont-ils plus le droit d'éduquer leurs enfants conformément à leurs convictions religieuses et philosophiques ?


Une députée s'acharnait à faire croire à l'assistance que voir le visage de son interlocuteur dans la rue, le métro et sur la place du marché était une "liberté"... Une autre voulait absolument entendre l'expression "manipulation de l'esprit" pour qualifier la situation dans laquelle se trouvent les femmes en niqab. Et rappelait-elle, la France a une loi contre les sectes; une législatrice soit dit en passant. Une loi sur les sectes ! Elle a voulu sans doute dire contre les "dérives sectaires" ce qui, juridiquement, n'est pas exactement la même chose. Et très chère n'a toujours pas saisi que toute religion est une manipulation, une "illusion" disait Freud... Ce sont des députés qui parlent, ce n'est pas un sketch. Voilà le niveau.


Bref, la République est jalouse de l'islam; car il est plus attirant qu'elle. Et elle n'arrive pas à comprendre. Comment peut-on préférer la soumission, la privation, le formalisme à la liberté, l'émancipation, l'égalité ? A la fin de ma communication, un "juriste" m'a reproché de considérer le droit comme étant essentiellement "utilitariste". Mon tort était d'avoir dit : "la laïcité juridique, ce n'est ni l'émancipation des esprits ni l'égalité des sexes". Un philosophe, un historien, un sociologue, j'aurais compris; un juriste. Le droit devrait donc postuler des modes de vie, défendre des idéologies. Ce n'est pas ma conception du droit et encore moins de la laïcité juridique.


La laïcité est un principe juridique, c'est tout. L'islam, c'est un principe de vie. Le choix est vite fait. Ca serait dommage de provoquer un bras de fer. Le "vivre-ensemble" est une exigence et un concept religieux; toutes les religions condamnent les vies solitaires pour les laïcs (dans le sens premier du terme). Paradoxalement, la République a repris ce terme; serait-elle devenue religion ? Ce n'est pas anodin si de nos jours, on essaie de réhabiliter la Fraternité. Et moi je suis libéral, je suis individualiste et la marginalité des uns ne me préoccupe pas le moins du monde. Je suis même un "fondamentaliste de la laïcité", partisan du retour aux fondements de la laïcité juridique libérale, c'est dire...

Je t'aime, moi non plus...

Les Azéris font la moue. Ils sont mécontents. Fielleux. Ils en veulent aux Turcs, les soi-disant frères. "Allez, déchirez les protocoles, ne rigolez pas, revenez pleurer avec nous, on est seuls, vous êtes nos frères !". Les Turcs de leur côté en étaient déjà à la danse du ventre, "oh oh yandan, çalkala ayol"...


Les Azéris ont donc mûrement réfléchi pour les mesures de rétorsion; alors, des drapeaux ont été baissés ici ou là, le Bien-Aimé Aliev s'est rappelé brusquement qu'il accordait du gaz à ses frères turcs à prix cassé et qu'il fallait, évidemment, y mettre fin...


La Turquie, héritière de l'Empire ottoman, aime à être magnanime de temps en temps. Alors, lorsque l'Arménie gesticula trop en 1993, la Turquie soutint moralement l'Azarbaïdjan en fermant sa frontière et en rompant ses relations diplomatiques avec l'Arménie. Les Azéris, des "oghouzes"; rien à voir avec les Kazakhs. Bref, de la solidarité, cela s'appelait. Une faveur. "Fermez les frontières, on va étouffer les Arméniens, haha"... Le très génial Demirel avait pris cette décision; celui qui, aujourd'hui, n'arrive toujours pas à prendre sa retraite. "Allez pose-moi des questions, j'ai envie de parler !"," mais Monsieur le Président, vous commencez franchement à dire n'importe quoi, vous vous êtes éloigné de la ligne Menderes, on n'arrive plus à vous prendre au sérieux", "hier c'était hier, aujourd'hui, c'est aujourd'hui"...


En réalité, il ne faut jamais accorder de faveur. On se rappelle les sultans ottomans et les capitulations. Le Grand Ottoman, le Seigneur de l'époque, jetait à la figure de ses voisins européens des "capitulations". "Pleure pas, tiens, je t'aime bien". Et après, l'empire vieillissant, ces privilèges firent office de baïonnettes dans la main de ces ingrats. La nature humaine.


D'ailleurs, les Azéris ne bronchent que contre les Turcs; car, faut-il le rappeler, Russie et Iran qui sont comme culs et chemises avec l'Arménie, n'attirent aucunement les foudres du régime azéri. "Eux, c'est pas pareille, vous, vous êtes de la famille". Bon. Il faut les comprendre, cela dit. L'obstination des Turcs permettait aux Azéris d'avoir des arguments. Un aveu, en réalité. L'on aura compris que les autocrates père et fils sont incompétents pour régler leur problème. Ils comptent sur la Turquie. Qui, elle, n'est pas l'ONU et qui a également des intérêts nationaux à privilégier; Davutoğlu ahane, Monsieur n'est pas content. D'ailleurs, les Turcs ont eux-mêmes demandé à leur cousin Kazakh, "mais comment oses-tu devenir un partenaire stratégique de la France, t'as pas honte de nous narguer ?,", "euh... bah... c'est que... c'est pour votre bien frérot, je t'expliquerai, hadi canım"...


"Que l'on peut s'en battre", aurait dit un homme forcément mal éduqué. Les diplomates sont polis, eux. Ils essaient donc de chercher des mots moins brutaux. Ils veulent la réconciliation. Ils ont raison, faut-il se détacher d'un frère si important, si fidèle, si cohérent; un frangin qui, faut-il le rappeler, n'a toujours pas reconnu Chypre... La Turquie continue à être magnanime, en dépit des lâchetés. Tout à son honneur.

mardi 20 octobre 2009

Joshua Bell plays Liebesleid and Liebesfreud

Agnus Dei

vendredi 16 octobre 2009

Grouilleuse diplomatie

Nous voilà enfin comblés ! Pas de goujateries, pas d'insultes, pas de blessés ni de morts. C'est que l'on avait l'impression que le match turco-arménien était une simulation de combat : les policiers, les tireurs d'élite, les agents secrets fourmillaient. "Nan nan, c'est rien, c'est un match", "Hay Allah..."


Les Turcs, comme on le sait, ont radicalement changé de diplomatie. Les Français, eux, ressortent les anciennes recettes, la fameuse Françafrique : "alors, ce type, il est plutôt France ou pas ?", "Non Monsieur, il pourrait mettre à mal nos intérêts", "Hmm, bon, remplaçons-le". Il fut un temps où le jeune Bongo, Albert à l'époque, se faisait adouber par de Gaulle en personne et son "secrétaire", Jacques Foccart. L'ère où la France était, dans ses anciennes colonies, le Maître malgré lui. D'ailleurs, le nouveau "secrétaire", Claude Guéant, aurait les mêmes passions; quand il s'ennuie, il regarde la carte de l'Afrique; ça déride, paraît-il...


Cette fois-ci l'Arménien gondolait; on se souvient de la bouille du ministre des affaires étrangères, Edouard Nalbandyan (ça vient sans doute du turc "nalbant", un maréchal-ferrant). Le sourcil froncé et les lèvres indécollables. Sans doute constipé. Evidemment, signer de la paperasse, c'est une chose; l'appliquer en est une autre. Tellement de pages à signer. Et à chaque page, il se rembrunissait davantage; c'est que son "maître" Lavrov lui avait "ordonné" de ne pas faire le rabat-joie. "Il est hors de question que la délégation arménienne ne fasse pas de déclaration, nous allons dire que... !", "Chut ! Ou j't'en colle une". Et il ne fallait pas non plus que tout ce beau panel fût convoqué pour rien : Lavrov bombant le torse comme un soviétique, Clinton toujours aussi souriante et se léchant déjà les babines à l'idée de pouvoir torpiller "ses" Arméniens toujours aussi nombreux dans les couloirs du Sénat, Kouchner bougeant sans arrêt comme son Chef, Solana toujours aussi maniaque avec ses mains qui se baladaient sur les épaules des uns et sur le dos des autres, Calmy-Rey qui n'avait d'autre mérite que d'être affable et, s'il vous plaît, Son Excellence Charles Aznavourian, ambassadeur de l'Arménie en Suisse. Du gratin.


Le Président Sarkissian, lui, a décidé d'être joyeux; trop, peut-être; si bien que sa joie augmentait à mesure que son équipe engrangeait les buts...


Les Turcs et les Arméniens, naguère chiens de faïence, devenus des amis comme cochons ? C'est que le ministre des affaires étrangères, le Professeur Ahmet Davutoğlu, a quelque peu du mérite; il applique, pour ainsi dire, "sa" politique; celle qu'il a mis tant de temps à forger dans les universités. Une théorie qui marche. En somme, des fleurs à la place des verges. Et le réchauffement des relations avec la Syrie, l'Iraq du Nord, la Grèce, le rapprochement avec la Russie, la Géorgie, l'Iran, le renforcement du lien européen sortent de ce cerveau. Les Azéris font semblant de rouspéter; ils ont été impliqués dans toutes les phases du processus mais l'autocrate a toujours besoin de la peur de ses sujets; la peur, comme on le sait, pousse l'enfant à se cramponner sur la jambe de papa. En théorie, en tout cas; Khamenei n'a toujours pas compris pour sa part, pourquoi les Iraniens sont aux trousses d'Ahmadinejad alors qu'il espérait que sa stratégie de tension les pousserait dans ses bras...
Les relations avec Israël s'enveniment certes, mais il fallait bien s'indigner concrètement; la Turquie a donc annulé un exercice militaire conjoint qui devait se faire à Konya. Le Premier ministre en a profité pour jeter la responsabilité sur son peuple, "tu sais mon frère, les Turcs ne vous aiment pas alors...". Le ministre Davutoğlu a été obligé de fournir une raison un peu plus sérieuse : "comment voulez-vous que l'on entraîne sur notre sol des avions israéliens qui vont bombarder ensuite Gaza !". C'est bizarre mais ça ne sonne pas trop Davutoğlu. Mais bon. Et comme Erdoğan a beaucoup de chance, le Conseil des droits de l'Homme vient d'adopter le rapport Goldstone... "Cuk". Israël est bousculé. Il cherche donc des têtes à claques, rien d'anormal.


Evidemment, les aboiements ne se sont pas fait attendre. Les partis d'opposition ne savent plus où donner la tête; les "ouvertures" se succèdent. Or il faut dénoncer, critiquer voire menacer de trahison. Ce qui est sans doute le plus piteux dans cette comédie, c'est que les plus inflexibles sont en général des kémalistes; Mustafa Kemal, celui qui avait dit : "Paix dans la patrie, paix dans le monde"... N'a-t-il pas raison le Président Gül quand il dit : "excusez-nous mais nous, en cet instant, nous écrivons l'Histoire". Honni soit qui mal y pense, que dire...

samedi 10 octobre 2009

Benoîte Paix

Voilà donc une bonne nouvelle : Barack Obama a reçu le prix Nobel de la paix. Le Président américain. "Eh ben, ils ont mûrement réfléchi, les gens de là-haut" aurait dit un paysan. Quelques guerres, du sang qui coule à flots, des larmes qui ne tarissent plus, des violences attestées dans les prisons ici ou là. Prix Nobel. Après tout on connaît tous l'activité du Sieur Nobel.


Evidemment, l'on a bien compris que si Obama a été couronné pour son soutien à la diplomatie, c'est que l'autre était plutôt va-t-en guerre. Obama est, comme on le sait, un bon discoureur. A Prague, au Caire, à l'assemblée générale des Nations-Unies. Ses mots apaisent. On a donc décerné un Nobel à un idéal, la paix et à une méthode, le multilatéralisme. En somme, parce-qu'il sait rêver, au sens positif du terme; sinon, un Nobel au leader d'un pays armé jusqu'aux dents et en guerres, euh... D'ailleurs, il était assez occupé : "Alors, on envoie combien de soldats ? Hein ? Combien il en veut encore McCrystal ?", "Monsieur le Président, vous venez de recevoir le prix Nobel de la paix, qu'est-ce qu'on fait ? On bloque tout ?", "mais non malheureux, on continue les guerres, je cherche la paix, le Nobel m'y encourage"... Le Nobel donne des coups de pouce, désormais. Ca serait "rigolo" de voir un Obama nobélisé autoriser des frappes sur l'Iran. Après tout Shimon Peres est également un Nobel...


D'ailleurs, les spécialistes américains ne comprennent pas toujours ce que leur Président a pu faire d'estimable. Même David Ignatus, que les Turcs connaissent bien, étant celui que Tayyip Erdogan avait sermonné à Davos, ne semble pas très convaincu : "The Nobel committee is expressing a collective sigh of relief that America has rejoined the global consensus. They’re right. It’s a good thing. It’s just a little weird that they gave him a prize for it". Les Républicains, eux au moins, savent ce qu'ils en pensent : Obama ne mérite pas ce prix. Une droite plutôt nationaliste qui rejette cet honneur fait (un peu quand même) à leur pays. Un peu comme pour Orhan Pamuk; le Président de la République, le très kémaliste Ahmet Necdet Sezer, ne l'avait même pas félicité. Car trop "bavard" sur la question des Kurdes et des Arméniens. Le nationalisme pris entre le marteau et l'enclume, ça s'appelle.


Il l'aurait sans doute mérité quelques années plus tard, son Nobel. Après tout, d'autres étaient plus légitimes à le recevoir; je ne sais pas moi, par exemple, l'ONG Memorial qui connaît des travers depuis quelque temps; il était peut-être temps de l'épauler.


En tout cas, l'on sait une chose : il suffit de respirer l'optimisme pour recevoir un Nobel. On aurait pu penser au Roi d'Arabie Saoudite aussi; il veut sortir son pays de la férule wahhabite conservatrice. Ou au président syrien, son sourire poupin étant, à lui seul, un art. Peut-être au président français, aussi : c'est lui qui courait mettre fin à la guerre Russie-Géorgie; encore lui qui se démène pour le soldat israélien mais néanmoins de nationalité française, Gilad Shalit. Bon, il avait l'air de menacer l'Iran de bombardement mais ça ne casse pas trois pattes à un canard. Tout le monde s'est agité comme il pouvait et c'est un parleur qui triomphe. Un coup de pouce. "P'tain, j'ai transpiré pour rien en courant à droite à gauche"...


Tayyip Erdoğan aurait été aussi un bon choix. Ca l'aurait conforté dans sa politique d'apaisement à l'égard des minorités, des Arméniens et des Arabes. D'ailleurs, il s'en passe des choses du côté de la paix avec les Arméniens. Bien sûr, les gens de la diaspora matamorisent à qui mieux mieux. C'est leur devoir, cela dit. Diaspora arménienne mais également diaspora turque; c'est-à-dire celle formée des Turcs de l'intérieur qui ne vivent plus en phase avec les aspirations du peuple : Baykal et autres. "Nan, nan, nan et nan ! M'sieur veut faire la paix avec les Kurdes, serrer la main aux Arméniens, où va-t-on ? Vers plus de démocratie, nous dit-on, oust !". Toujours la commination. Un fonds de commerce. D'ailleurs, le Premier ministre avait invité le "social-démocrate" Baykal et le nationaliste Bahçeli à une rencontre. Le nationaliste a, évidemment, rejeté la demande : "espèce de malfrat, tu crois vraiment que je vais m'associer à ton entreprise interlope, dégage, ne reviens jamais, ne me parle pas de dialogue, notre jargon ne connaît pas ce terme !". Le "social-démocrate" a préféré temporiser : "on verra". Le Premier ministre a donc réitéré son invitation par une lettre; comme si il écrivait à un dirigeant étranger. Quoique. Baykal, fidèle au parallélisme des formes, pense lui répondre par courrier également. L'on attend sa réponse : "M. le Premier ministre veut parler avec moi sur l'ouverture, qu'il me dise d'abord de quoi il veut précisément me convaincre et après j'irais papoter". Commence à raconter de loin, si ça m'intéresse, je tendrais l'oreille... Un dialogue, ça s'appelerait. Personne n'a pu comprendre le sens de cette approche. Cela dit, faut-il essayer de comprendre Baykal ? C'est une autre question.


Tout le monde est content. "Ca y est, on va créer une commission, les Turcs vont enfin apprendre leur effroyable faute, youppi !", "ah enfin, şükür, on va pouvoir jeter nos liasses d'archives à la face des Arméniens, ces traîtres !"... Ca serait donc un "pas". Chacun refusant d'ailleurs, quelque soit le mérite des historiens qui plancheront sur la question, de reculer. Destruction voulue ou mauvais traitements justifiés par les circonstances ? Les historiens nous le diront. Lorsque la mémoire se croit histoire, on n'avance pas. Moi, en tout cas, je n'en sais rien. Je suis toujours l'avis d'Ilber Ortaylı sur ces questions...

Je me demande si l'on devrait pas créer plutôt un "prix de la zizanie". Car les rapports ni même d'ailleurs les actions en justice devant la Cour pénale internationale ne servent à rien. Un prix qui appelera le monde entier à lancer des imprécations sur le malheureux élu. Celui qui le recevra sera stigmatisé et sera contraint de faire des efforts pour effacer cette honte. Imaginons un Poutine, un Netanyahou, un Bachir, montré du doigt par un cénacle d'honnêtes gens. On évitera les hypocrisies; on n'aura pas, ainsi, à décerner un prix à quelqu'un pour signifier en fait qu'il s'inscrit contre un autre... On félicite Obama; pour être le contre-exemple de Bush. On aurait pu directement blâmer ce dernier, et épargner quelques vies...

vendredi 2 octobre 2009

Bıdı bıdı... (Babillage)

Et voilà; comme je ne suis pas Parisien, je me perds sans arrêt; non pas dans les métros ou RER mais à leur sortie. Je me trompe toujours de sortie. Et une fois sorti, je perds encore plus l'orientation. Le repère géographique n'a jamais été mon truc; jadis, en course d'orientation, mon professeur de sport me montrait presque la balise avec le doigt, j'étais incapable de trouver. La boussole, tout un art; ou moi, trop bête.


Fidèle à la tradition, je me suis embrouillé en recherchant le centre de l'INALCO à Asnières. Heureusement que ça papote dans les coins; ayant apercu un groupe de jeunes filles voilées de la tête aux pieds, je leur ai demandé secours. Gentillement, elles m'ont demandé de les suivre, elles y allaient également. C'est que l'on veut apprendre l'arabe. Elles, devant en hijab, moi, derrière avec ma barbe à la Tariq Ramadan. Voilà la scène. Heureusement que le secteur est déjà assez "orienté", on se croirait au Maghreb. Mais de là, à voir des filles dans cette tenue qui n'est, à proprement parler, ni une burqa ni un niqab puisqu'on voyait leur visage ni un hijab puisque leur voile descendait de la tête aux pieds, c'était plutôt nouveau pour moi. Burqa, niqab, hijab, un vocabulaire que tout Français est désormais appelé à maîtriser.

Escorté par des ombres, donc. Quelques regards se sont, évidemment, portés sur notre petite troupe; des personnes âgées qui perdaient du temps à nous suivre des yeux. J'étais un peu comme Meursault dans l'Etranger, celui qui se sent gêné de demander un congé à son patron parce-que sa mère vient de mourir. Un cornichon. Tellement écrasé qu'il commence par un : "ce n'est pas de ma faute"... Je me suis demandé un instant si je devais retenir les passants par le bras et leur dire : "ce n'est pas de ma faute" ou "attention, ne croyez pas que c'est mon harem". Un bon musulman dans ce pays étant, comme on le sait, celui qui se justifie le plus possible.


Chacun son mode de vie, me disais-je, pendant tout le trajet. Malgré tout le dédain et presque la haine que certains peuvent nourrir à leur égard, moi, je respecte leur conviction. Pour tout dire, la vie des autres, peu m'en chaut. Tout le monde cherche le bonheur. Certains exclusivement ici, d'autres dans un au-delà. Et la plupart dans les deux. Il y a des personnes qui vivent concentrées sur leurs devoirs religieux. Les Etats-Unis l'ont tellement bien compris que la Cour suprême avait estimé que l'on ne pouvait pas forcer les enfants Amish à aller à l'école après la 8è année (Wisconsin v. Yoder, 1972). Un "droit préféré" disent les Américains. Cela dit, la Cour européenne aussi s'était lancée : la liberté de religion figure parmi "les éléments les plus essentiels de l'identité des croyants et de leur conception de la vie" (Kokkinakis c. Grèce, 25 mai 1993). Mais quand il s'agit de ces femmes, les Européens oublient les principes. Car ces femmes ont décidé, que ça plaise ou non à un esprit cartésien, de vivre en fonction de cet absolu. "Mais nan, elles sont endoctrinées, soumises, meurtries, arrête de faire l'ingénu, tu le sais !" Toute religion endoctrine, ce n'est pas d'aujourd'hui que cette vérité date. Les premiers chrétiens vivaient dans des catacombes; les premiers musulmans délaissaient tous leurs biens pour suivre quelqu'un qui se prétendait prophète. La conviction, ça s'appelle.


Certaines personnes s'énervent à la vue d'une femme en burqa, "elle me nargue ou quoi !", "mais nan, elle veut renverser le régime !"; d'autres en font une cause personnelle : "qu'est-ce qu'elle veut dire cette pouffiasse, qu'elle est plus musulmane que moi !", "ouais, j'crois, toi t'es moderne, tu portes une mini-jupe, elle veut signifier par son costume que toi, t'es une pute". En réalité, ce n'est pas la burqa qu'il faut interdire; mais le Coran. Puisque ces femmes croient, à tort ou à raison (débat strictement théologique) que c'est ce qu'ordonne le Coran. Et le Coran dit des choses, en effet, sur ce sujet. Saint Paul aussi, cela dit. Un misogyne patenté. Il faudrait interdire la Bible, aussi. Il faudrait même que l'islam change de nom, à mon sens; "islam" signifie littéralement "soumission", comme on le sait. Une insulte à la République... Après tout, la République déteste que ses "sujets" soient englués dans les tentacules d'une quelconque idéologie. Elle veut l'exclusivité.


Ca tombe bien, la République a décidé d'interdire le voile intégral; elle a donc créé une commission pour bien mesurer l'ampleur du phénomène. Auditions, discussions, rédactions, recommandations, conférences. Et la République va mieux se porter, nous dit-on. Pourquoi pas. Etre français et musulman, tout un programme. Naguère, Yaşar Büyükanıt, quand il était chef d'état-major de l'armée de terre, avait rouspété devant le Premier ministre musulman-démocrate : "comment se fait-il que 44 % des Turcs se disent d'abord musulmans ?". "Ca n'est pas de ma faute" avait dû penser le Premier ministre...


Certains ne comprennent toujours pas pourquoi les étrangers ne vivent pas comme eux; il faut dire que l'histoire de France n'a connu le concept de tolérance qu'assez tardivement. Mentalement, le Français de base a hérité de cet handicap : il pense que son regard est le plus pur. D'ailleurs, les députés en sont toujours aux consultations : "alors, allez-y Madame Badinter, dites-nous ce que vous en pensez", "il faut respecter les us et coutumes du pays qui vous accueille, moi si je vais en Arabie, je me voile". Tout en rappelant que la France ce n'est pas l'Arabie... C'est une personne qui pense, officiellement. Elle déteste capituler sur les questions d'égalité et de dignité et elle a raison. "Ils" doivent s'adapter. "Ils". Du relativisme à l'envers. En 1989 lors du premier épisode de l'odyssée des filles voilées, cette dame publiait avec d'autres "républicains" un texte vénéneux : "Profs, ne capitulons pas !". Contre qui ? Les filles voilées; le simple foulard, à l'époque. Pourquoi ? Elles narguent la République. Comment le sait-on ? Elles portent un voile. Elles portent un voile donc elles "testent" la République donc elles portent un voile. Ca s'appelle un raisonnement. Ces jeunes trublions ne connaissaient, je parie, ni Khomeiny ni les Frères musulmans ni Ben Laden ni tout autre islamiste. Peu importe, c'était la stratégie : affoler. Ca n'a pas changer. Après, le musulman est appelé à la barre; "allez dévoile tes plans, tu allais commencer par où ?", "mais non, vraiment, je ne fais que me plier à l'ordre de Dieu, c'est tout !", "arrête de mentir, aliéné, tu veux nous subjuguer ah ouais ?", "qu'est-ce que ça veut dire ?"...

Il faut savoir être poli dans la vie. Je n'arrive pas à comprendre non plus ceux qui disent : "moi, je suis contre la loi mais je dois dire que la burqa, c'est le symbole de la soumission". De la goujaterie. On peut penser cela mais pourquoi l'oraliser ? Tout le monde pense des choses sur les autres mais la simple urbanité nous oblige à ne rien dire. A-t-on déjà entendu quelqu'un dire à son interlocuteur, "vous avez mauvaise haleine" même si c'est vrai ? ou "la couleur de vos chaussettes ne correspond pas à celle de vos chaussures" ? Est-ce que l'on peut avoir une légitimité de dire, "je suis contre ce symbole religieux" ? Je n'ai toujours pas compris l'état d'esprit qui peut pousser quelqu'un à fourrer son nez dans le mode de vie d'autrui. "Moi, je suis contre les voiles des bonnes soeurs mais je suis contre une éventuelle loi", "t'inquiètes, coco, en France, les lois de sauvetage ne concernent en général que les musulmanes..."


D'autres disent sincèrement vouloir libérer ces femmes. D'accord. Essayons donc. D'une manière cohérente. Il y a toujours une chose que je n'ai pas comprise : si la lutte contre la burqa est une politique défendue par la France au nom de la dignité de la femme, pourquoi, elle ne tente pas d'alarmer la communauté internationale. Une règle très simple dans le domaine des droits de l'Homme : la défense des droits de l'Homme ne se fait jamais dans un seul cadre national, elle se fait au niveau international. Puisque théoriquement, l'Homme a une égale dignité partout. Que la France soumette donc une proposition de déclaration à l'assemblée générale des Nations-Unies, comme elle l'a fait pour la dépénalisation de l'homosexualité. L'on verra s'il s'agit d'une véritable susceptibilité. Lorsqu'une injustice vous tracasse et perturbe vos nuits, il faut agir. Et comme il n'y a plus Rama Yade, on enverra Bernard Kouchner. Et on sera la risée du monde entier : "Mesdames, Messieurs, la France propose d'adopter une déclaration prohibant le port du voile intégral car contraire à l'égalité et à la dignité de l'être humain". Et d'autres en profiteront : "Esselamoualeykoum, l'Arabie Saoudite propose de rédiger une convention internationale sur l'interdiction de la prostitution car contraire à la dignité de l'être humain"; et l'Afghanistan de se lancer : "Bismillahirrahmanirrahim, notre Gouvernement propose d'interdire la commercialisation de l'image dénudée de la femme car contraire à la dignité de l'être humain". Ou l'Iran, qui ne saurait être en reste : "Bismihi teala behsende e mehribân, notre Guide conseille à la communauté internationale de se pencher sur la question de l'industrie cosmétique puisqu'elle postule que la femme est une créature qui, par nature, aguiche; or c'est contraire à sa dignité"; la dignité de la femme est une préoccupation pour tout le monde, du républicain au conservateur; seul l'angle d'attaque change...


Autre travers : le voile intégral serait irrespectueux envers l'autre ! Il ne faudrait plus qu'une loi interdise l'anthropophobie, la dépression, la phobie sociale, la réclusion voulue ! A-t-on déjà eu un argument aussi absurde : personne n'a le droit de bouder la vie sociale ! Est-on obligé de se mêler à la masse ? Ne peut-on pas vivre d'une manière misanthrope ? Pourquoi laisse-t-on alors mourir les clochards au nom de la liberté individuelle ? Dounia Bouzar qui se fatigue beaucoup les méninges sur ces questions et qui, du coup, a droit à toutes les auditions dans les différentes commissions qui se créent, peut écrire : "le niqab ne cache pas sa fonction : il construit une frontière infranchissable entre l'adepte et le reste du monde !". Et alors ? devrait-on lui demander. Est-ce que nous sommes obligés de nous aimer les uns les autres, de nous tenir la main dans la main, d'être absolument conformistes ? Et que fait-on de ceux qui glissent vers le satanisme, qui veulent vivre hors de la société ? A bas les congrégations et monastères alors ! Mais bien sûr, les bonnes soeurs qui, à y regarder de plus près, portent un accoutrement presque semblable, ne seront jamais décriées. On en fait des saintes, c'est dire... La Bienheureuse Mère Teresa empoigne toujours.

Alors que la question peut être réglée sur un strict plan sécuritaire, certains en profitent pour déballer leur théorie, leur pathologie. Et ils appellent cela les valeurs de la République. Cela dit, il faut avoir du talent et de l'imagination pour disserter sur un sujet que l'on ignore complètement. A force, je me demande si ces gens qui réfléchissent sur les musulmans et sur l'islam (tout en commencant leur intervention par le classique : "je ne suis pas spécialiste de l'islam mais...") ont plus de mérite que moi, musulman parmi d'autres dans ce pays, pour analyser mes coreligionnaires. Certains n'ont sans doute jamais mis les pieds dans une famille musulmane. Peu importe, encore une fois : on stigmatise. On cabre. Et on crée de nouvelles catégories comme dirait Marc Blondel : des "catégories juridiques aussi fumeuses qu'inexistantes. Ainsi, certains tentent de remplacer les notions de « sphère publique » et de « sphère privée » – définies par les lois de 1901 et de 1905 – par la notion d’« espace public » et d’ « espace privé ». Cette tentative de substitution lexicale n'est pas neutre : le terme de « sphère » désigne une surface fermée, une étendue restreinte, alors que l’espace est par nature indéfini. En inventant la notion d'espace public, lieu où devrait s'appliquer la laïcité – uniquement pour les musulmanes –, on élargit tellement le principe de laïcité qu'on le rend inopérant. En étant partout, la laïcité ne serait plus nulle part. La laïcité est une frontière, garante de la liberté de conscience pour tous, qu’il ne faut pas abolir. (...) La laïcité n'est ni une philosophie ni un art de vivre – elle s'apparenterait alors à une religion – mais un mode d'organisation politique des institutions. Elle vise, par la séparation des Églises et de l'État, à distinguer institutionnellement le domaine de l'administration et des services publics de celui de la vie privée des citoyens". Ou encore : "Allez-vous interdire le baptême, marque de soumission d’un individu ?"


Quand je croise une femme en burqa, le démocrate que j'essaie d'être ne ressent rien du tout; le musulman que je suis également, se désole car cette vêture n'a, dans ma lecture du texte coranique, aucune valeur religieuse. Enfin, le droit de l'hommiste que je tente d'être en plus, est prêt à lui montrer le code pénal pour bien lui rappeler que si elle est y forcée, il y a les juridictions répressives qui peuvent l'aider. Mais j'attends, évidemment, qu'elle crie au secours. Dans le cas inverse, ça serait une atteinte à la vie privée. "Mais elle n'arrive même pas à sortir de chez elle pour acheter du pain, tu crois qu'elle va venir au commissariat, pfff !" Oui.


Maître Eolas disait que faire peur "ne prend que quelques minutes, rassurer prend des heures"... Il a raison. Mais il incombe à tous les démocrates de ne pas perdre de temps et de se dresser contre ce penchant de stigmatisation des musulmans. Ceux-là même qui font dorénavant partie du décor. Eh bien que tout le monde le sache, nous sommes venus, nous y restons ! Le poète turc Ismet özel l'aurait mieux dit : "toparlanın, kalıyoruz", "préparez-vous, on reste"...

vendredi 25 septembre 2009

Nécrologie

Le prétendant au trône impérial ottoman est décédé. Son Altesse impériale le prince Osman Ertugrul. Il avait 97 ans. Celui-là même qui avait accepté la nationalité turque seulement en 2004. Le "dernier ottoman", avait-on coutume de dire car le dernier membre masculin de la famille impériale toujours vivant à avoir vu le jour dans l'Empire ottoman. Constantinople, à l'époque. L'an dernier, c'était son cousin le prince Burhanettin Cem qui rendait l'âme, deuxième dans l'ordre de succession. Celui qui avait fait carrière dans l'armée américaine...

Il vivait aux Etats-Unis. Il a bien vécu, contrairement à d'autres cousins qui patouillaient dans la misère. L'ancien chef de la maison, le prince Mehmet Orhan vivait en France, à Nice; un marchand ambulant, un chauffeur de taxi, un ouvrier, il fut. Et il parlait huit langues. Mort en 1994, il fut enterré à Nice. Quatre Tunisiens trouvés à droite à gauche ont bien voulu aider à l'inhumer et faire la prière mortuaire. D'anciens "sujets" avaient répondu à l'appel...


Une famille éparpillée, en réalité. Mustafa Kemal n'a pas été tendre. L'on n'arrête toujours pas de s'émouvoir sur le sort du dernier sultan Vahidettin, mort dans la misère à San Remo. Pis que la misère puisque son cercueil même avait fait l'objet dune saisie pour défaut de paiement... Mustafa Kemal n'avait pas bougé le petit doigt. Il l'avait juste remercié de ne pas avoir pris à ses côtés, lors de l'exil, ses effets personnels ni la caisse de l'Etat... Le dernier calife, Abdulmecid Efendi est mort, quant à lui, à Paris. Il fut inhumé, après des péripéties, à Médine (son cercueil est resté pendant dix ans à la mosquée de Paris).


Certains membres de la famille ne parlent même plus le turc; les Turcs avaient été stupéfaits de voir la princesse Nilüfer (fille du prince Burhanettin Cem) ne pas pouvoir aligner trois mots dans la langue de ses ancêtres. Les jeunes princes, n'en parlons pas. Il faut dire que la famille est très hétérogène; les membres ont des origines diverses et variées : byzantine depuis Murat Ier (fils d'une princesse byzantine devenue Nilüfer Hatun), grecque depuis Bayezid Ier (fils de la grecque Gülçiçek Hatun), ukrainienne depuis Selim II (fils de la célèbre Hürrem Sultan), vénitienne depuis Murat III (fils de Nurbanu Sultan), française depuis Abdulhamid Ier (fils de Rabia sultan), russe depuis Abdülmecid Ier (fils de Bezmialem Sultan). Du sang mêlé. Ca s'appelle une famille impériale.


Osman Ertugrul était un petit-fils du sultan controversé Abdulhamid II; un cousin de la délicieuse Neslisah Sultan (des cousins issus de germains : Osman Ertugrul, petit-fils d'Abdulhamid II et Neslisah Sultan, petite-fille et du dernier sultan Vahidettin Mehmet VI et du dernier calife Abdulmecid II). Une princesse égyptienne.



Dans l'Empire ottoman, la règle de la primogéniture ne régissait plus la succession depuis le 17è siècle. C'est le plus vieux des mâles (principe de l'ekberiyet : le droit d'aînesse) qui devient chef de la famille. Si bien que la liste des héritiers (Sehzade) est remplie de "vieillards". Les dix premiers ont plus de 60 ans. Un peu comme en Arabie Saoudite. Le Roi et le prince héritier sont décrépits. Contrairement au Maroc où l'héritier est le fils de Mouhammed VI (Moulay Hicham étant un partisan, on le comprend, de la version ottomane...). En Jordanie, on se rappelle encore comment le feu Roi Hassan avait débarqué son frère pour désigner l'actuel roi Abdallah, son fils. Et celui-ci avait écarté son frère Hamza. Depuis, la mère de ce dernier, la Reine Noor, fait du lobbying pour lui, ah ces mères !


Le nouveau prince héritier serait Osman Bayezid Efendi. 85 ans. Et le dauphin a 79 ans... De la préhistoire tout cela évidemment dans une République. D'ailleurs, chose étrange, les médias ne font pas grand cas de cet événement. Le Turc de base a généralement une passion pour Osman, le fondateur; Fatih Sultan Mehmet, le tombeur de Constantin XI; Yavuz Sultan Selim, le calife; Kanuni Sultan Süleyman, le plus puissant et Abdulhamid II, le dévotieux. Le reste, presque oublié : des alcooliques, des fous, des faibles entre autres. L'on ne va sûrement pas verser des larmes mais Osman Ertugrul était un homme admirable, plus vieux que la République, un ultime témoin. Qu'il repose en paix, le presque calife.

mercredi 23 septembre 2009

République des ergastules

Une "humiliation pour la République" disaient les sénateurs. "Une honte, plutôt !" avait lâché le Président de la République. "Des lieux de violence et de crainte" selon le Contrôleur général des lieux de privation de liberté. Les prisons. Les "établissements pénitentiaires" pour les initiés. En théorie, le condamné y paie sa dette à la société; depuis l'abolition de la justice privée, c'est la société qui est créancière, pas la victime. La société happe le délinquant pour le confronter à ses mauvaises conduites par rapport à elle seule. C'est comme ça. On a ainsi jeté dans les pénitenciers près de 63 000 personnes. Sans compter. D'ailleurs, Dominique Perben aimait à dire que les magistrats ne devaient pas se soucier des capacités d'accueil lorsqu'ils condamnaient. Heureusement d'ailleurs, sinon, ils se seraient rendus compte que des mains, des pieds, des têtes dépassaient des barreaux; il n'y a que 53 000 places... Et ajoutons à cela qu'un tiers de ces braves repentants relève de la psychiatrie.


S'il y a bien un lieu qui m'horripile, ce serait la prison. La solitude, pense-t-on, régénère. Le coupable réfléchit. Pleure. S'amende. Se ressaisit. Et devient un homme nouveau, du moins un homme qui a reconnu l'erreur du passé. Tout cela dans la théorie, évidemment. L'on a bien compris que la prison est avant tout la cage que l'on a inventée pour soustraire le délinquant à la meute criant vengeance. Je me souviens de la hargne de la magistrate qui assurait le cours de contentieux européen; elle représentait le gouvernement français devant la Cour européenne. Dans l'affaire Léger c. France, Lucien Léger avait été condamné à perpétuité pour le meurtre d'un enfant. Toutes ses demandes de remise en liberté conditionnelle avaient été refusées jusqu'en 2005, c'est-à-dire pendant 41 ans. Il avait croupi en prison pendant 41 ans ! Finalement, la Cour européenne avait rejeté sa requête, le refus de libération ne contrevenant ni au droit à la sûreté ni au droit de ne pas être soumis à un traitement inhumain et dégradant (notons que, chose rare, le juge français avait émis une opinion partiellement dissidente en s'interrogeant à voix haute : "transformer des détenus soit en fauves soit en déchets humains, ne serait-ce pas créer d’autres victimes, et substituer à la justice la vengeance ?"). Il avait fait appel, mais il est mort avant que la Grande chambre se prononce. Et son avocat aussi, quelques jours plus tard. Notre enseignante défendait mordicus l'acharnement dont avait fait preuve la justice française...

J'ai toujours pensé que l'enfermement était absurde; ma claustrophobie y est sans doute pour quelque chose. Mais par principe aussi : nécessaire sans doute mais inopérant. Une oeuvre de destruction. L'abolition de tous les repères. Quoi qu'un homme ait pu faire, il mérite mieux. Punition oui, en prison non. Cours de droit pénal classique : la peine sert à punir et à réinsérer (tout cela sur fond de disputes théoriques). Cette formule se vérifie rarement, malheureusement. Et les abolitionnistes sont de plus en plus nombreux; ils triompheront un jour. Alors, il faudra approfondir les peines alternatives à la privation de liberté; comme la médiation et la méditation (n'est-ce pas le rôle des nombreuses commissions Vérité et réconciliation ? cf. Catherine BAKER, Pourquoi faudrait-il punir ? Sur l’abolition du système pénal, pp. 151-173). Le paradigme de l'écoute : juste s'arrêter un instant pour tendre l'oreille : "allez raconte-nous pourquoi tu as fait cela ?".

Les parlementaires, en France, réclament de temps en temps l'encellulement individuel; tout en votant, immédiatement, un moratoire. L'on connaît les raisons : pas de places. Et le gouvernement s'efforce, de son côté, de gaspiller l'argent en construisant des prisons. Et l'on se rend compte que les nouvelles prisons ne comptent pas trop de cellules individuelles; "mince alors, on s'est gouré, bon allez allez faites un effort, pousse-toi un peu, laisse un peu de place à ton camarade, il va pas de manger hahaha !". C'est un enfer, nous disent tous ceux qui en sortent. Pas d'intimité, pas d'amitié. Les fouilles, une autre dégradation. Des psychologies et des caractères différents entassés dans un 9 m², le plus faible étant celui qui, en règle générale, subit. Les violences, les harcèlements, les viols.

Détruire la vie sexuelle des détenus était une bêtise, on s'en est rendu compte. Le café du pauvre. Dorénavant, les couples peuvent passer du temps ensemble. Les "unités de vie familiale", dit-on, toujours avec cette manie de l'administration française d'inventer des expressions insipides. Sans "surveillance directe ni caméra" précise le Ministère. L'alcôve, enfin. Un homme n'ayant jamais mieux connu l'apaisement du coeur et de l'âme ailleurs que dans les bras d'une femme; jadis, c'était la mère, ores, c'est sa femme. Des séances limitées à une fois par trimestre; une fois tous les trois mois, pour un homme en tout cas, semble être un exploit. Mais les retrouvailles peuvent durer jusqu'à 72 heures...

Résultat : on se spécialise dans une délinquance précise ou on se suicide. Et ceux qui s'en sortent traînent avec eux, une agitation mentale ou une apparente griffe. Le droit à l'oubli existe-t-il vraiment ? Maître Christian Laplanche en sait quelque chose.

Malheureusement, le code pénal gonfle de jour en jour, il est plein à craquer, on invente de nouvelles infractions, même les incivilités appellent des sanctions. On en est arrivé à tenir les individus par la seule peur de recevoir un châtiment. Il aurait peut-être fallu penser aussi à réinjecter un peu de valeurs. Osons, de la morale. La délinquance pointe toujours la faillite du système social, économique, culturel et moral. Jean Carbonnier disait : "la loi est le révélateur du péché, et nul doute que les phénomènes d'inflation législative qui frappent tant les observateurs à notre époque ne signalent un déchaînement des démons". Tout est dit. Et quand les démons se déchaînent, le droit enchaîne leurs suppôts, faute de mieux, la morale étant réduite à la portion congrue dans nos sociétés. "Ah non alors, pas de valeurs chez nous, Kelsen l'a dit, la science juridique n'a que faire de la métaphysique, jamais"...