lundi 23 octobre 2017

A la va-comme-je-te-pousse

Il est des régimes où il fait bon être diplomate. On défend un pays relativement distingué, une culture enviée et des valeurs élevées. On se chamaille certes dans les enceintes internationales, mais la fonction a un côté charmeur. L'ambassadeur de Sa Sainteté, par exemple; c'est le doyen du corps diplomatique et son air débonnaire apaise d'emblée. On connait déjà sa réplique à la moindre question : "peace and love". L'ambassadeur de la Gaule, aussi, est sollicité et scruté. Celui de l'Amérique, lui, est la Pythie incarnée. Qu'on l'aime ou qu'on l'abhorre, on doit lire sur ses lèvres...

Et puis il y en a d'autres qui sont franchement moins bien lotis. Les envoyés de la Corée du Nord, notamment, doivent laisser un membre de la famille au pays. Au cas où. Si Son Excellence se réfugie quelque part, on a au moins un corps à torturer. En Iran et en Russie, les enfants les plus malins de la famille humaine, on défend avant tout une civilisation et une tradition. On ne se fâche pas, on prend des notes. Monsieur l'ambassadeur assure sans ciller que son pays est un parangon dans tous les domaines et que, lui, évidemment n'est pas un portier...

Et il y a le pays des Turcs. Là où les diplomates ressemblaient un peu aux deux sus-cités. Jusqu'à récemment. Désormais, on sait qu'il sont... en dépression. Oui, abattus. Car, contrairement à leurs collègues russes et iraniens, ils ne croient plus à ce qu'ils disent... C'est que, avec un chef de l'Etat qui parle comme au café du commerce, un ministre des affaires étrangères qui parle comme un ministre de la défense et un premier ministre qui ne saurait citer, allez, au moins deux pays voisins, les représentants de la République sont gênés aux entournures. Ils ne savent plus où se trouve l'axe...

Ils ont bien conscience de devoir relayer les sornettes, les revirements, la prose d'un "régime" et non de l'Etat. Cet Etat millénaire, qui avait en son temps empaumé l'Orient et caressé l'Occident. Cet Etat millénaire, qui avait ensuite délaissé l'Orient pour étreindre l'Occident. Les diplomaties ottomane et kémaliste avaient un mérite : elles avaient l'ambition de leurs moyens. "Paix dans la patrie. Paix dans le monde", un slogan certes nunuche mais hautement réaliste. C'était l'ère des fameux "monşer", ces diplomates falots qui avaient peur de prendre des initiatives. Qui géraient surtout les crises...

Et en 2002, un professeur de relations internationales polyglotte, islamiste, conservateur, ottomaniste, enfourcha une lubie : "rendre à la Turquie sa grandeur d'antan". Armé d'un livre-programme indigeste, il secoua le cocotier et prôna la "diplomatie pro-active". L'axe était désormais mouvant. On était en Occident ET en Orient. La Turquie était un "grand pays" et son chef, un "leader mondial". Haute technologie ? Néant. Influence culturelle ? Néant. Marques universelles ? Néant. En plantant un palais kitsch au milieu de nulle part, en exhumant d'anciennes tenues ottomanes et seldjoukides, en marchant comme un empereur, on devint magnanime...

Et un beau jour de printemps, on se lança à corps perdus dans la guerre civile syrienne au nom des "valeurs". On était la voix des opprimés. On garantissait la dignité. La doctrine avait évolué : de la "diplomatie pro-active" qui postulait "zéro problème avec les voisins", on passa à la "précieuse solitude" qui se résumait au "zéro voisin et les problèmes en plus"...

Israël ? Un "Etat terroriste" mais... "incontournable". Mavi Marmara ? On s'en fout, passez l'expression, fallait pas s'aventurer à Gaza. Avait-on demandé au raïs ! Les procès contre les militaires ayant tué dix Turcs ? On les a enterrés contre 20 millions de dollars. Les rescapés de l'assaut ? On a endossé la responsabilité. Les Turcs doivent désormais intenter des actions contre leur propre Etat, une blague...

La Russie  ? Un "Etat voyou" dont les avions violent sans arrêt notre espace aérien mais qui achète aussi... nos tomates. Le bombardier russe visé ? Les excuses de la République arrondiront les angles. Depuis, on s'adore. On achète leurs S-400 mais on oublie de préciser qu'on veut également un transfert de technologie. Moscou fait la sourde oreille. La Turquie se retrouve avec une facture de deux milliards à honorer...

La Syrie ? Un pays dirigé par un "président cruel et sanguinaire". Davutoglu avait déroulé les plans pour aller "prier dans la mosquée des Omeyyades". Un vendredi, si possible. Avant de braquer la loupe sur la carte : ah mince, il y a des Kurdes ! Résultat des courses : la Triple alliance avec Moscou et Téhéran pour sauver la peau d'Assad, 3 millions de Syriens dans les rues d'Istanbul et de l'Anatolie, un embryon d'Etat kurde à notre frontière méridionale...

Les Etats-Unis ? "Partenaire stratégique" qui... ne délivre plus de visas. Et qui nous enquiquine avec le procès Reza Zarrab. On avait si bien enterré et enseveli sous mille épaisseurs les affaires de corruption et voilà qu'elles rejaillissent là-bas, aux pieds de l'ennemi, Fethullah Gülen... Et leur ambassadeur est d'ailleurs un type "effronté", il jacasse sans fin...

Barzani ? Un pote qui... nous a planté un coup de poignard dans le dos. Kirkouk tombe ? On fait la fête. On a chassé les peshmergas et installé les séides du "Daesh chiite", Hachd al-Chaabi. Mais on est content. Résultat : on a contourné Bagdad (Al Abadi n'était pas de son "carat") pour fraterniser avec Erbil, qu'on a bâtie de A à Z et, maintenant, Abadi est notre allié... Aucun fonctionnaire, même de catégorie C, n'avait prévu que Barzani pût rêvasser d'indépendance... L'Iran ? Un voisin qui prône un "expansionnisme chiite" mais dont a besoin en Syrie pour... approfondir cet expansionnisme... 

Last but not least. On exige des diplomates qu'ils font le service après-vente des rapts de gülenistes dans le monde entier. Et il faut aussi fermer des écoles en Afrique. Il faut expliquer à un interlocuteur doué d'une raison élémentaire que des "partisans Bac+5 d'un imam vivant en Pennsylvanie ont patiemment noyauté les administrations publiques turques grâce à des djinns et des billets de 1 dollar en guise de régiments supplétifs et d'amulettes pour imposer à terme la charia grâce au soutien de la CIA protestante et du Mossad juif". Un conte à dormir debout. Mais un pilier de la politique étrangère...

G 20. Conseil de l'Europe. Union européenne. Organisation de la coopération islamique. Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Organisation de coopération de Shanghai. Alliance des civilisations. "Ey Batı !", "Eh l'Occident !". "Hans a dit ceci, Georges a dit cela, ça rentre d'une oreille pour en sortir de l'autre"...

Incontrôlable, impulsif, le raïs instrumentalise les ressentiments populaires envers des fantômes bien connus : "les sionistes", "l'intelligence supérieure", "les forces obscures". Résultat : la Turquie est devenue un des rares pays au monde à ne pas avoir de politique étrangère. Mais la photo de l'ancien Premier ministre Bülent Ecevit face à un Bill Clinton, le postérieur adossé sur la banquette, reste le symbole répulsif de l' "ancienne Turquie". Celle qui avait au moins un cap...



L'étoile polaire de la politique étrangère ? Les obsessions du raïs, le sauvetage de Zarrab et le coffrage de Gülen, et, surtout, son humeur primesautière. Il hurle, renverse la table, claque les portes. Et les diplomates s'éreintent à revenir au statu quo ante "engueuladum". "Diplomatie pro-active", "précieuse solitude", "damage control". "Nous, nous sommes la République de Turquie, nous ne sommes pas un Etat tribal", aime à répéter le sieur Erdogan. S'est-on seulement demandé pourquoi le président de cette République était affublé d'une référence tribale, "reis"...

jeudi 14 septembre 2017

La nièce de l'oncle...

"Milli olmak". "Devenir national". Un euphémisme. C'est ce que décrète le boutonneux lorsque, las des "cartes de géographie", si tu vois ce que je veux dire, il goûte pour la première fois de sa vie aux délices de la chair. S'il est marié, il ne s'en vantera pas. L'entourage n'aura pas besoin qu'on lui fasse un dessin pour comprendre que priape s'est ébouriffé toute la nuit, affamé qu'il était. S'il est forniqueur, il jubilera. Il aura savouré un don de Dieu dans les bras du diable...

"Bozmak". "Abîmer", "casser", "défaire", "vicier". Un autre euphémisme. C'est ce que décrète le mâle lorsqu'il a troussé sa mie. Qui n'est plus "fraîche". Et qui commence à allumer dans sa tête les flambeaux de l'hymen. Comme si son homme allait tenir sa promesse. C'est le drame des Turques : "se faire avoir" par la gent masculine. "Kandırılmak". Un énième euphémisme dans le pays des "non-dits"...  

Et alors qu'on vivait ainsi, paisiblement, en bons catholiques, avec nos cachotteries "bénignes" et nos peccadilles, voilà que, tout à coup, la nation a découvert le degré de pourriture qu'elle était capable de couver. Ah oui alors, une "cochonceté" sans pareil qui a fait dégorger des millions. Le présentateur vedette, Murat Başoğlu, s'est fait choper en train de, sauf votre respect, baisoter sa propre nièce !


Aïe, aïe, aïe... Et vas-y pour une polémique colossale sur nos moeurs. Une chroniqueuse s'est aventurée à prétendre que 40% des Keturs pratiquaient l'inceste, des juristes positivistes nous ont assuré qu'aucun code n'avait été enfreint, les commentateurs se sont écharpés sur les pourcentages de bassesse, etc. etc. Et nous autres, incarnation de la moralité la plus éthérée, avons été ébaubis. Tout le monde s'est mis à accabler l'oncle, ce pervers qui n'a pas su baisser son regard, comprimer son ardeur, ou, pourquoi pas, jeûner pour dompter ses désirs. Le salop...

Et on a fini par se calmer. Après tout, l'Occident était certes "dépravé" (tiens, désormais les bambins vont apprendre le clitoris), mais l'Orient ne l'était pas moins. N'est-ce pas. Le premier vit à visage découvert, le second, cèle. L'un glorifie l'épanouissement individuel, l'autre suffoque sous le qu'en-dira-t-on. Et vas-y ensuite pour des pâmoisons superflues. Un exemple ? Bah, le pauvre leader nationaliste de Sivas. De la race de ces phallocrates qui impriment dans leur démarche leur caractère viril. Haha, il s'est fait attraper dans le lit d'un adolescent. Rien d'illégal, la majorité sexuelle ayant été atteinte par l'éphèbe en question. Mais scandale quand même. Il se la jouait nationaliste et conservateur, voyons...


C'est avec une ferveur renouvelée qu'on s'est mis alors à dénicher toute nouvelle déclinaison de ces "orgies de sainteté", comme dirait Huysmans. On a ainsi appris que le père qui avait tué le violeur de sa fille de 13 ans avait lui-même jeté son dévolu sur une adolescente syrienne, qu'un grand-père accusé d'attouchements envers ses petites-filles avait été gentiment renvoyé chez lui où vivaient lesdites petites-filles, qu'un mari avait cassé le dos de sa femme qui avait refusé l'acte sexuel,  qu'un voisin s'était jeté sur une femme en lui disant qu'il allait psalmodier des prières chez elle, qu'un participant à une émission de mariage s'était fait attraper dans le cadre d'une affaire de proxénétisme, que l'actrice Sibel Kekilli avait carrément bloqué ses followers de Turquie parce qu'elle était inondée de messages obscènes, qu'un directeur d'école, qu'un entraîneur sportif, avaient... etc. etc. Last but not least. Un imam avait proposé à un mari en instance de divorce de convaincre sa femme de l'épouser. "Comme ça, tu ne paies pas de pension, et moi, j'obtiens la femme"...

Frustration sexuelle. Hypocrisie. Effet d'amplification. Avec un "donc" sous-entendu à chaque fois. Ah oui, j'oubliais. Vous savez comment une jeune nunuche déclare à sa très chère daronne qu'elle est désormais une jeune fille ? En lui susurrant, "halam geldi". "Ma tante est arrivée". Le sang bouillonne et la mère n'a plus le choix, elle lui inflige une baffe phénoménale. Car la tante annonce l'oncle. Un prédateur comme les autres. Le qualificatif "salop" en sus...

jeudi 27 avril 2017

Minorité silencieuse...

140 000 enfants de la patrie ont été radiés de la fonction publique, 40 000 ont été jetés aux fers et 10 000 ont été suspendus. Disons, pour faire simple, dans un pays du Moyen-Orient. Cette région du monde choyée par le Très Miséricordieux et honorée de la naissance du Très Honnête. Et, cependant, terre des cimetières bossus, des injustices criardes et des tempéraments brutaux...

Chaque jour ressemble, dans ce pays, à une page d'ogrerie, on éreinte par-ci, on enquiquine par-là. Un ogre a été établi sur un piédestal et la plus grande aspiration de ses disciples est d'en devenir des marche-pieds. Les autres ont le choix entre lécher la carpette ou marcher à quatre pattes. La justice, vassalisée, expédie tout ce qu'elle peut, la presse, étranglée, cèle tout ce qu'elle peut.

Les "citoyens", eux, ravis de ce "coup d'Etat permanent", donnent des leçons de majesté et de libertés aux Croisés de l'Occident. La contre-révolution ayant triomphé, les Anatoliens pauvres d'esprit et riches de fiel ont chipé le knout et assouvissent avec délice une rancune qu'ils n'arrivaient plus à ravaler. Car, faut-il le rappeler, pour la première fois de leur histoire millénaire, les masses ont pris le pouvoir...

De drôles de gus qui sont comme tombés du ciel alors qu'en réalité, ils germaient au fin fond de la brousse. De ceux qui ne trouvent plaisir à la vie que dans la démonstration de force et l'étalage de leur vulgarité. De ceux qui évitent la mosquée et le Coran mais sont prêts au martyre. De ceux qui sont de zélés nationalistes mais profitent de la vie à l'étranger. Bref, de ceux qui se contentent d'assouvir leurs besoins primaires mais veulent absolument avoir une cause à défendre...

La mère au foyer bigle les émissions de mariage décérébrantes et se prépare à aller au pèlerinage comme si de rien n'était. L'imam prépare soigneusement le sermon du vendredi et fait l'impasse sur les cris de douleur et les foyers d'incendie qui ravagent le pays. L'intellectuel élabore de formidables principes mais refuse de croire aux drames qui secouent des millions d'existences. On abolit la réalité et on vit tellement mieux...

Un référendum a été organisé. Celui qui a posé la question l'a lui-même transformé en plébiscite. On aurait pu s'attendre alors à un sursaut de la conscience. La capitale de la République, Ankara, a dit "non", la capitale de l'Empire, Istanbul, a dit "non", la ville où habite le chef, Üsküdar, a dit "non", la ville où il a proclamé sa victoire, Sarıyer, a dit "non", la ville où il est allé prier le lendemain, Eyüp, a dit "non". Mais les masses ont béni les injustices...

La majorité peut-elle s'égarer à ce point ? Oui, dit la science politique. Bah bonjour, dit le Livre sacré. "Comment l'erreur se propage-t-elle et s'accrédite-t-elle ? Ce mystère s'accomplit sous nos yeux sans que nous nous en apercevions", affirmait Balzac. Un mystère. Passons les principes démocratiques, peu leur en chaut, mais où est passée la morale islamique, cette petite voix qui vient de l'au-delà et qui tonne tel le père Paneloux, "Mes frères, l'instant est venu. Il faut tout croire ou tout nier. Et qui donc, parmi vous, oserait tout nier ?"...

C'est connu, un pays ne sort du Moyen-Orient que dès lors qu'il commence à compter non pas sur les bouffées délirantes de la majorité enfiévrée mais sur la sagacité de la minorité silencieuse. Car le tout, c'est qu'au final, la Terreur soit abolie par les victimes et non leurs bourreaux. Et que l'une d'entre elles sorte du lot et lance à la figure de ces derniers, comme l'avait jadis fait Jean-Joseph Dusaulx, "Abjurons les fâcheux souvenirs. Loin de nous toutes ces sortes de ressentiments, nous les avons laissés au fond de nos cachots"...

mercredi 8 mars 2017

De l'art d'être traître à sa patrie...

L'Etat, c'est lui. Jadis, il l'abhorrait. Il le fustigeait. Il visitait les capitales européennes pour s'en plaindre. C'est qu'il était une victime du système en place. Un paria. Parmi d'autres. Les barbus et les voilées en ont avalé des couleuvres. Les premiers étaient, selon le canon officiel, des arriérés; avec leurs chaussettes blanches et leurs chaussures laissées sur le seuil de la porte. Les secondes puaient. Leur bout de tissu menaçait l'ordre républicain. Le dieu Mustafa Kemal n'avait rien révélé en la matière mais peu importait. On déterminait la valeur des citoyens en fonction de leur garde-robe...

Ses compagnons de route avaient tant souffert. Les étudiantes en foulard, dont l'épouse du futur président Abdullah Gül, étaient bannies des universités. La députée voilée Merve Kavakçi avait été éjectée de l'Assemblée sous le regard lâche des millions de citoyens. Le parti islamiste Refah, au pouvoir, était détrôné sans coup férir. Le "maître", Necmettin Erbakan, éphémère Premier ministre, déboulonné en moins de deux. Les mères anatoliennes, grandes pourvoyeuses de "martyrs", étaient écartées des casernes. Les officiers, issus de leur ventre, se la jouaient "hors-sol". Ainsi allait l'ancienne Turquie...

Erbakan et compagnie avaient immédiatement saisi la Cour européenne et alerté la communauté internationale. On les brimait, il fallait bien que les nations policées fussent au courant. Cependant, à l'époque, il n'était venu à l'idée de personne de déblatérer contre des "traîtres" ou "des vendus qui crachent sur leur patrie". Des êtres humains avaient été broyés dans leur existence et allaient s'épancher hors de leur pays. C'était normal. Car il s'agissait de dénoncer des injustices, tous les moyens étaient bons. Voir un islamiste invoquer la démocratie dans le prétoire strasbourgeois ne pouvait donc rien avoir de baroque...

Peu à peu, une vague de fond a tout soufflé. La "contre-révolution" l'a emporté. L'année 2002 est, en réalité, la date charnière dans l'histoire millénaire des Turcs. Ces derniers ont pris le pouvoir... pour la première fois. Les Anatoliens, ignorés sous l'empire, méprisés sous la république, se sont permis de traîner leurs sabots dans les allées du pouvoir. Le pays réel et le pays légal se sont rabibochés. Mais lui, le meneur avide de revanche, a finalement décidé de créer ses propres souffre-douleur. Il a polarisé à outrance, comme ses anciens tortionnaires. Car, au fond, l'Etat-nation n'est ni un Etat ni une nation; celui qui s'installe à Ankara chipe le knout...



Aujourd'hui, il trône. Même sa démarche a changé. Plus assuré, il voit désormais des perfides partout. Ses sectateurs ont trouvé la parade. Le critiquer, c'est trahir l'Etat turc. Le nouveau dogme. Tous ceux qui le contredisent font de la "propagande terroriste". L'ivresse du pouvoir. La vengeance des "domestiques", des "ploucs", des "croquants", des "Turcs noirs". L'Anatolien pieux est ravi. Personne ne le vexe désormais. Une volupté sans pareil. A tel point qu'il en perd son âme. Vous lui parlez de "valeurs", de "droits de l'Homme", de "justice", il vous répond comme un païen. "Droits sociaux", "hôpitaux", "routes", "ponts", "allocations"...  

C'est le triomphe du formalisme religieux. On prie, on se voile, on jeûne, on tourne autour de La Kaaba. Une piété rachitique fondée sur le seul rituel, sans essence, une croyance sans certitude, sans combat pour la vérité et la justice, inonde les cœurs. Les conservateurs, au pouvoir depuis 2002 (iktidar), ont pris le pouvoir en 2011 (muktedir). Depuis, le pays sombre. Pour lui, il brille. Malgré les coups de boutoir de la CIA, du Mossad, du Vatican, de l'Allemagne, des Illuminatis, des "salauds" du monde entier. Des histoires à dormir debout. Une mythologie tout droit sortie d'un cerveau humain; avec ses aventures, ses rebondissements. Et après, on s'étonne de la force d'affabulation des Grecs et des Romains...

Un patriotisme creux hante également les Franco-Turcs. Celui qui ne connaît ni l'histoire ni la culture de l'ère ottomane, celui qui ne sait même pas déchiffrer une phrase rédigée en osmanlica, celui qui n'a jamais entendu parler de Fuzuli, celui qui ne sait même pas distinguer un tapis turc d'un tapis persan, celui qui n'a jamais prêté l'oreille à la musique classique turque, celui qui n'a jamais connu de frissons en écoutant le "yayli tambur", celui qui n'a jamais feuilleté Atsiz, Güngör ou Safa, celui qui adore le ney parce qu'il n'y comprend rien, celui qui aime le Mehter parce que ça fait du bruit, cette engeance donne des leçons de patriotisme. Et ostracise tous ceux qui l'embêtent.

L'Etat, c'est lui. Le Bien, c'est lui. L'islam, c'est lui. La patrie, c'est lui. Tout le monde rêve d'un pays arrosé de bonheur ? Que nenni. Lui seul bâtit, satisfait, donne. Il ferme une parenthèse. Celle de "l'alcoolique dépravé". C'est un bon rousseauiste, au fond. Comme celui qu'il veut absolument enterrer. On espérait que les "ex-victimes" fussent plus humains. On croyait que les pratiquants seraient plus justes. Ils ont tout renié. Car guidés par l'humiliation et la vendetta. Si un ancien rescapé du système vous affuble des mots "félon" ou "vendu", ayez pitié de lui. Il ne fait que se consoler d'avoir trahi ses propres idéaux. C'est que "les trois quarts des traîtres sont des martyrs manqués"...

mardi 7 février 2017

Révérence parler...

Qu'on s'ennuie ferme dans une république, alors. Surtout quand on n'a même pas de First Lady. Bernadette, elle, savait faire les choses. Elle avait fait une de ces révérences devant Elisabeth II qu'on se rappela qu'elle se prétendait aristo. Sans l'être, évidemment. Comme Dominique de Villepin ou Valéry Giscard d'Estaing. Alors que Sarkozy, lui, était un vrai noble hongrois, de Nagy-Bocsa, s'il vous plaît...

Et les incartades "présumées", comme dirait un journaliste inculte, de la future Première Dame nous barbifient encore davantage. Comme si le "souci de se mettre à l'aise aux dépens du Trésor public" quand on se dit chrétien pratiquant relève de l'exotisme. Christine aussi, qui croyait en Dieu et donc à ses carnets d'outre-tombe, avait réfléchi jadis sur les "effets de la mondialisation" avec quatre collaborateurs, un chauffeur, un bureau et un salaire de 9 500 euros... "Pénéloper" entrera à coup sûr dans la 10e édition du dictionnaire de l'Académie, vers 2060, en tant que synonyme de "boutiner", euh pardon, "butiner"...

Dans une monarchie, l'ambiance eût été autre, n'est-ce pas. Qui dit royauté, dit esthétique. Qui dit royauté, dit raffinement. Qui dit royauté, dit têtes blondes. La magnificence vaut bien une part d'inégalité. Et quand on vole dans un royaume, ça a de l'allure. Ces gens qui n'ont jamais connu les rangs serrés dans un métro, la queue pour acheter une baguette, la résiliation de la ligne téléphonique, les ronchonnements dans une salle d'attente ou simplement la réplique "excusez-moi". Il n'en reste pas moins qu'une famille qui sort du fin fond de l'Histoire est le symbole de la concorde nationale, de la permanence. C'est comme ça...

"Qu'avons nous [sic] besoin de parler un dialecte arabe, alors que le [sic] plupart des jeunes ne savent ni lire ni écrire le français en sixième ? Et l'on se rend compte que le multiculturalisme est un leurre dangereux, dont le résultat serait une 'bouillabaisse' sans espoir et l'éradication des racines de notre civilisation". Dixit, Monseigneur le comte de Paris, duc de France. Avec deux fautes de français pour retranscrire ses propos, s'il vous plaît. Un goujat aurait dit que Son Altesse Royale est un coquecigrue mais nous détestons les malappris, n'est-ce pas...

Nous autres royalistes turcs (ou plus exactement "impérialistes") sommes orphelins depuis 1922. Le pacha en avait décidé ainsi. Depuis, la famille est divisée en deux : la branche occidentale et la branche orientale. Et jusqu'alors, une règle non écrite voulait que ses membres se tussent. Dorénavant, c'en est fini. C'est que Son Altesse Impériale la princesse Nilhan Osmanoglu, "Devletlû İsmetlû Nilhan Sultan Âliyyetüş'şân Hazretleri" pour les plus rigoureux, s'est lancée dans la campagne référendaire pour faire de son "sujet" Recep Tayyip Erdogan un "président exécutif". "On en a assez du régime parlementaire", a-t-elle soupiré. Son arrière-arrière-grand-père, Abdülhamid II, n'en pensait pas moins, il avait tout bonnement suspendu la première assemblée de l'histoire turque...





Madame est l'une des 17 "sultanes" vivantes. Sultane, c'est-à-dire princesse impériale. Descendante de Mehmed II le Conquérant, de Hürrem, de Kösem, de Soliman le Magnifique, etc. etc. Autant dire, une perle rare. Et le frère de son grand-père est désormais le chef de la Maison impériale. Osman Bayazid Efendi vient de rejoindre ses illustres aïeux dans l'au-delà et le flambeau est passé à la branche orientale. Celle qui n'a connu que les régimes autocratiques du Proche-Orient. La Turquie devient pour le coup un summum dans leur univers un brin étriqué... Que peuvent bien se dire par exemple Nilüfer sultane et Nilhan sultane dans les réunions de famille ? Rien puisqu'elles n'ont même pas en commun une langue pour jaser. De là à se lancer dans des ferrailleries politiques...

"Le parlementarisme a entravé l'action de tous les grands leaders turcs", a-t-elle également analysé. "Napoléon avait dit qu'il y avait deux monarques riches : lui et Abdülhamid II", a-t-elle aussi pondu. Napoléon Ier a vécu de 1769 à 1821. Napoléon III a régné de 1852 à 1873. Abdülhamid II est monté sur le trône en 1876. Hum hum... "Heureusement que l'empire n'existe plus, on aurait dû verser un salaire à cette cervelle et lui montrer en plus du respect", s'est emportée une politologue... "Quand on pense que son grand-père parlait plusieurs langues, avait 30 000 livres dans sa bibliothèque et jouait du piano", s'est désolé un autre, kémaliste pur sucre... "Elle a perdu une occasion de se taire", avait éructé un goujat qui passait par-là. Mais nous détestons les malappris, n'est-ce pas...

vendredi 16 décembre 2016

Dost dediğin...

"Ölümden önce hayat var mıdır ?" sorusuna, erenler, dört kere "hayır" diye cevap verirlermiş. Ölüm, öncelik, hayat, var olmak, ne ola ki ? Pekiyi, dertler, belâlar, buhranlar, sıkıntılar, ne diye can yakar o vakit ? Adem-i mevcûdiyet yegâne hakikat ise, gam neden mevcuttur ? Hııı. Işte burası, zurnanın zırt dediği yerdir, derler. Çünkü gam, dost tâyin etme vesilesiymiş. 

Çığlığın gideceği yer neresidir diye sormuşlar, gözünü yumduğun andaki karanlıktır demişler. Ondan sonra da, dostunun yüreğidir. Muhayyel de işte böyle dertlenirken, dost arayışına koyulmuş. Sen, o, öteki, hepsini listelemiş. El Vedûd'un tecellisini taharri eylerken, ne kadar şeytancık, menfaatçı, zırzop, zevzek bulmuş. Onları eledikten sonra da, kala kala, bir kaç kişi sayabilmiş.

Hüsnü mesela. Ahiret odaklı yaşayan bir muhterem. Muhayyel'in resmî "confesseur"'ü. Bu anlatır, o dinler. Hâmil-i esrârı. Veya Behlül. Zaman geçtikçe, his dünyası boş, zihni boş bir insanı andıran zât. Derdi, sadece spor ve cima olan, insanlarla irtibatını sadece faydalanmak üzerine kurmuş olan hodgam. Veya Vardar. Semâ ve arzla cebelleşen, hayat ile âhiret, enâniyet ile diğerkâmlık arasında gidip gelen serseri ruh. Veya Cihan. O da dürüstlük üzerine inşa etmek istediği hayattan dâima sille yiyen cân-ı latîf.

Bir de Dost-u Âlâ var tabii. E O da, mâlum, sessiz. "Sükût olmasa idi, sabır olmaz idi, sabır olmasa idi, sülûk olmaz idi, sülûk olmasa idi, salah olmaz idi", demiş erenler. E, o vakit, "isteyin ki vereyim" sözünü nereye yerleştireceğiz diye hınzırca sormuş Muhayyel. "Ne istedin ki ?", diye cevâp eylemişler. "Onu", demiş. "O, onu sana verirse, ne olacak ki ?", diye üstelemişler. "Haz duyacağım", demiş. "Haz ha ! Şeytanın okuna mı tutuldun ?", deyü suâl etmişler...



"Tutuldum ulan !", diye içinden geçirirken, berikiler şöyle devam etmiş : "Nûn'un anlamını bilir misin ey divâne ? Seni hilkat garibesi olarak dünyaya yollamış olan Ulu Zât'a hücûm etme niyetindeysen, e buyur, arşı sen de titret. Yok, çıldırmak üzereyim ama günaha da bulaşma irâdesinde değilim, diyorsan, nûn'a sığın. Isyândan nisyân çıkaran, Yunus'u felâha erdiren, nûn'a ! Dünyada ve dünyadan dost olmaz, dost, nûn'dadır". 

Kendi yaratılış gâyesini bir türlü kavrayamamış olan Muhayyel, bu cümleden de hiç birşey fehmetmedi. Kavrasa imiş, zuhûrât ale-l zuhûrât olacak imiş. "Ben usanmam gözümün nûru cefâdan amma/ ne kadar olsa cefâdan usanır cândır bu" demek varken, "Değildim ben sana mâil sen ettin aklımı zâil/Mana ta'n eyleyen gâfil seni görgeç utanmaz mı", deyivermişti. Hevesiyle, şehvetiyle, arzusuyla başbaşa kalmış bedbaht bir cisim olmayı tercih etmişti. Erenler, buna "nûnkörlük" adını koymuşlar imiş...  

mercredi 23 novembre 2016

François III le très islamique...

Le futur François III parle tel un calife mais c'est l'ex-futur Alain Ier qui se trouve affublé du très embarrassant "Ali Juppé". Contre l'avortement, contre le mariage gay, contre la débauche, contre la GPA, se déclare le premier. Le second, un vieux de la vieille, se la joue paradoxalement plus "moderne". Voilà donc en perspective une résurrection des "valeurs familiales" qui ne devrait pas déplaire au hajj du coin. Et, sauf votre respect, au cheikh Qaradawi. "Provocation" ? Point du tout. Simple constat. Après tout, que sont les fameuses "valeurs bourgeoises" si ce n'est la quintessence même de l'islam...


C'est quoi d'abord un chrétien conservateur ? Celui qui vote pour un FN dont la présidente vit dans le "péché" avec son "compagnon" ? Ou pour un Jörg Haider et un Gerald Grosz qui vivaient dans "l'abomination" avec leurs "petits amis" ? Ou pour un Geert Wilders, favorable au "mariage pour tous" ? Ou encore un Nigel Farage qui se trouve être un "divorcé-remarié" ? Même le pape a fini par délivrer l'absolution pour l'avortement. En gros, il efface l'ardoise. "Je peux et je dois affirmer avec la même force qu'il n'existe aucun péché que ne puisse rejoindre et détruire la miséricorde de Dieu quand elle trouve un cœur contrit", dixit Sa Sainteté...

Ca, c'est pour le "programme religieux". Le reste relève de l'identitaire. L'histoire de France, "une épopée de 2000 ans"; la colonisation, "une volonté de partager notre culture"; le réfugié, un type qu'il "faut reconduire à la frontière"; le métèque, un chiffre qu'il faudra caser tous les ans dans une loi qui fixe un quota; le chômeur, un fainéant qui mérite la dégressivité au bout de six mois, etc. etc. Autrement dit, le contraire de la doctrine sociale de l'Eglise. François se tue pour les migrants, pour les défavorisés, les miséreux mais le futur François III, "l'ultra-catholique", lui fait un pied de nez...

Le christianisme ? La religion, donc, où chacun vit comme n'aurait jamais vécu leur prophète-Dieu. D'ailleurs, seulement 2% des catholiques vont à la messe. Autrement dit, on se trouve confronté à une religion du "faisons comme si". Qui, d'ailleurs, a véritablement compris la Trinité ? Personne. Mais "l'esprit village" n'en reste pas moins tenace. Et le futur François III vilipende le "totalitarisme islamique" (et non "islamiste") alors que ses prônes sont de nature à être lus du haut de la chaire d'une mosquée...

Les musulmans, jadis "cinquième colonne", deviendraient-ils le "contingent d'appoint" ? Que nenni. Car la bizarrerie de la sociologie politique veut que les musulmans conservateurs votent à gauche en France et à droite dans leurs pays d'origine. Socialiste ici, AKPiste là-bas, par exemple. Peu importe la cohérence, c'est l'intérêt matériel qui compte ici, l'affiliation idéologique là-bas. Et ces "mahométans" sont tous des intégristes et des goujats, n'est-ce pas ? Des barbus; des voilées; des resquilleurs; des fraudeurs; des malappris; une race inauthentique, quoi...

Donc les musulmans, out mais l'islam, in. Les premiers, synonymes d'insécurité et d'incivilité, le second, synonyme de quiétude. Et une religion contre l'avortement, contre le mariage gay, contre la débauche, contre la GPA. Fillon-compatible. France profonde-compatible. Ah oui, dans la tradition musulmane, l'islam est non seulement la dernière religion révélée mais également, sur un plan phénoménologique, "l'expérience existentielle du monothéisme". Autrement dit, en plébiscitant la "branche chrétienne" de la patrie, la "province" a voté pour la "racine islamique" de la France. Ca mérite amplement un "haha"...

mercredi 16 novembre 2016

Nurullah dans le pays des Turcs...

Nurullah et Solmaz. Un bon gaillard turc, brun ténébreux comme il faut, et une coquette bohémienne, seins et hanches prêts à se mobiliser comme il se doit. Deux célèbres inconnus qui se chamaillent, s'enlacent, se maudissent dans une émission de mariage. Jadis, les marieurs s'entremettaient pour trouver une laide à un malbâti. D'ores, la beauté du soupirant gémine de loin celle de la convoitée. Alors que rien qu'en remuant leurs mains, ils auraient 50 prétendant(e)s à leurs trousses... 

Bref. Donc monsieur, un brin phallocrate, aime la demoiselle; mais celle-ci est une danseuse. Un tendron qui adore les mouvements de bassin et de poitrine et qui refuse les diktats de son futur ex ou ex-futur, on ne sait plus trop. Alors, vas-y pour les remontrances du mâle qui craint la concupiscence de ses pairs sexuels. Et Solmaz, "celle qui ne fane jamais" en turc, le veut, ce type, Nurullah, "la lumière d'Allah", celui dont l'allure priapise mais la mentalité rebute. "Qu'on s'en fout, alors !". Eh bien non, justement...   


Car, je voudrais le dire, qui veut connaître les Turcs doit se focaliser sur le tour de force qu'ils ont réussi. Non pas celui d'être la seule nation démocrate dans l'aire arabo-musulmane (que veux-tu) mais celui d'être la seule nation musulmane à suivre avec respect les dogmes de l'islam et avec passion les canons de la modernité. Autrement dit, un pays qui glisse vers la charia ? Sociologiquement impossible...

Alors, on regarde le télé-théologien Nihat Hatipoglu pour savoir si le doigt mouillé qu'on enfonce, révérence parler, dans le fion pour se nettoyer après la grosse commission est de nature à briser le jeûne. Mais le matin, on avait suivi, sur pas moins de trois chaînes, les aventures sentimentales des gens qui se croient ordinaires. Et le soir, on se délassera devant les séries échauffantes, thé et pipasses en guise de pousse-café...

En Anatolie profonde, une bru qui s'aventure à minauder devant son mari en plein salon, ça n'existe évidemment pas. Elhamdulillah, comme qui dirait. Respect dû d'abord au daron puis à la daronne. La fameuse "structure familiale turque" avait, un temps, presque condamné les séries Muhtesem Yüzyil et Ask-i Memnu, l'un peignant un empereur tronchant les gazelles de son harem, l'autre célébrant le cocuage quasi incestueux. Qu'il embrassait bien Behlül, valla... 😘 

Dieu n'avait pas puni ses créatures mais le régime avait cru trembler dans ses fondements. On avait alors entendu tonner le raïs qui criait à la débauche et à la falsification de l'histoire. Heureusement, les Turcs s'étaient accrochés à leur seul luxe. Et là est le hic : on se prétend conservateur, on se voit pieux mais on zyeute le stupre autant qu'on peut. Du genre, le père en train d'appeler le CSA turc, le regard torve. Après tout, Atatürk était passé par là...

Et quand d'autres guettent le prix Goncourt, les Anatoliens attendent, eux, les nouveaux feuilletons. Tiens, Kivanç Tatlitug réapparaît avec la déesse Tuba Büyüküstün, évidemment qu'on se cale dans un fauteuil. Ou le couple Bergüzar Korel et Halit Ergenç dans la même fiction. Comment le sultan Soliman s'est-il transformé en soldat félon ? Voilà une histoire à tenir en haleine. Ce n'est pas pour rien qu'on regarde la télévision 6h par jour et qu'on consacre seulement une minute à la lecture. C'est comme ça... 




Si l'INSEE local savait que chaque Turc est, en soi, un roman, il n'aurait pas pris la peine de mesurer cette donnée. Et dans un pays où on compte trois chroniqueurs littéraires à tout casser (le dinosaure Dogan Hizlan, l'affable Besir Ayvazoglu et le passionné Selim Ileri), c'est quoi, lire, d'abord ? La solitude, le doute, la patience. Nous, on aime l'esprit grégaire, on aime les papotages en famille, on aime les pleurnicheries en meute. La lecture ! Unturkish...  

Et l'ami Muhayyel, toujours aussi nunuche, se raboule en lançant : "J'ai envie de faire une thèse sur les paroles des personnages chez Orhan Pamuk et Ahmet Altan au regard des règles de la ponctuation" ! Ma pauvre abeille. "Les guillemets, les points de suspension, les parenthèses et le discours indirect libre, un régal", qu'il me dit. Keh keh keh... 

J'oubliais, d'après les sondages, 92% des Turcs n'ont jamais lu le... Coran. Et les "écoles coraniques" bourdonnent dans tout le pays. Et les lycées religieux "imam hatip" inondent les quatre coins de la patrie. Et le voile est devenu une véritable marque de turcité. Et les mosquées sont pleines à craquer les vendredis. Et dix siècles qu'ils sont "musulmans". Ah oui, un des noms de leur Livre sacré est précisément la "lumière" de Dieu (4, 174). "Nurullah", quoi. La boucle est bouclée...

dimanche 18 septembre 2016

De-ci, de-là...

Lorsqu'il reçut un faire-part de naissance, l'ami Muhayyel voulut répondre, du haut de sa nébuleuse : "Heureux, l'enfant qui a expiré le jour de sa naissance. Plus heureux celui qui n'est pas venu au monde". "Oha ve çüş !", s'était-il entendu dire. "Un nouvel élan, une nouvelle épaule va porter ce monde, va...", allais-je poursuivre qu'il coupa net : "L'amertume gonfle de jour en jour, on n'a pas besoin d'un névrosé de plus". Et il s'en alla compisser d'outrages la race des noceurs...

C'est dingue comme le bel astre Behlül menait une vie dissolue. Il lui suffisait de décocher un sourire pour qu'un essaim de jouvencelles s'évanouissent à ses pieds. Il avait beau trimbaler un drôle de harem, il jurait qu'il en aimait qu'une seule. Comme M. de Coantré, il voulait épouser "une perruche, parce qu'il avait soupé des soupeuses, et ne voulait plus que quelqu'un de très bien" (Henry de Montherlant, Les Célibataires). Et il respirait la plus pure des sincérités. "Le froid est de retour, je vais engrosser chaque coin de la ville"...

"Celui dont chaque partie du corps est un chef-d'oeuvre ne devrait pas se caser", ne cessait de ruminer Muhayyel. Dont le dédain pour les Eves était inné. "Pfff. Le mariage doit tenter le belître, pas le bellâtre. Un trésor doit se vouer au célibat pour calmer les foules. Son souffle et sa transpiration ne doivent souiller que les imaginations. Et là, en train de disséminer ses gènes dans des explosions de jouissance !". Ou quand la consomption volcanise aisément...


"Tu as beau être 'un homme posé à la surface de la vie', tu ne peux pas détourner le regard", avait conclu l'ami. Sybillinement. "'Laisse jouir les sublunaires', voilà ce que blablate le mollah, c'est facile à dire !". C'est que le barbu lui enseignait l'endurance tout en plongeant lui-même tous les soirs dans la mamelle de madame. A quoi peut bien servir un meneur d'âmes s'il n'a jamais tâté de ce qui est répréhensible ? "A rien", aurait dit un païen. Je déteste les païens...

"Au siècle suivant, on aura les mêmes sentiments mais d'autres mots", avait tranché Mumu. Le monde étant ce qu'il est, il avait testé en faveur de l'épitaphe de Scarron. Le patron des écorchés vifs. "Celui qui ci maintenant dort/Fit plus de pitié que d'envie,/Et souffrit mille fois la mort/Avant que de perdre la vie./ Passant, ne fais ici de bruit,/Prends garde qu'aucun ne l'éveille;/Car voici la première nuit/Que le pauvre Scarron sommeille". "Tout savant est un peu cadavre", avait décrété Hugo. Il avait encore eu raison...

mardi 16 août 2016

"La République des parvenus"

C'était en l'an 2016. Les Turcs s'étaient découvert une âme démocrate. Ceux qui avaient accueilli avec indifférence l'abolition du sultanat en 1922 et celle du califat en 1924, ceux qui s'étaient tus lors de la pendaison de la "prunelle de leurs yeux" Adnan Menderes en 1961, ceux qui s'étaient cadenassés lors des putschs de 1960 et 1980, avaient cette fois-ci bondi sur les chars. Selon la liturgie officielle de l'époque, la CIA avait, par le biais de sa cinquième colonne, tenté de renverser le président. Des avions de chasse pilonnèrent le parlement et mitraillèrent en chapelet le peuple. Et dire que, le jour d'avant, comme dirait Proust, chacun assurait doctement que la Turquie, "Dieu merci, n'[était] pas une république sud-américaine et le besoin ne se [faisait] pas sentir d'un général de pronunciamiento"...

Les Turcs, les Kurdes, les Lazes, les Grecs, les Arméniens, les Arabes, les Circassiens, les barbus, les imberbes, les voilées, les "laïques", les hétéros, les homos, les patriotes, les révolutionnaires, les urbains, les paysans, les professeurs, les élèves, les savants, les illettrés, bref, tout le monde avait chipé son drapeau et avait accouru des quatre coins du pays. Les erdoganistes volaient au secours du raïs, les kémalistes défendaient nolens volens le résultat des urnes, les nationalistes sauvaient l'autorité de l'Etat. Même les Kurdes, dont certains enquiquinaient le pouvoir le reste du temps, s'échouèrent sur les routes de Turquie. L'arc-en-ciel tant espéré, une bénédiction du Ciel...


Des rabat-joie avaient tout de même rompu les rangs. Alors qu'on flagellait dans la joie et la bonne humeur les conjurés, qu'on les soumettait à la question, qu'on dévastait leurs repaires, qu'on sarclait les racines du mal en pourchassant le ban et l'arrière-ban de la sédition, certains dégainèrent les grands principes. Libertés fondamentales, droits intangibles, CEDH, et gnangnan. Les nations prétendument policées déclamaient elles aussi des leçons de bonne gouvernance. Celui qui avait mis en place Guantanamo et celui qui avait déclaré l'état d'urgence dans son propre pays, se la jouaient chiens de garde de la démocratie...

L'affaire était entendue : des séides de l'imam Fethullah Gülen s'étaient encastrés dans les rouages de l'Etat. Le mollah, calotte en dentelle vissée sur le crâne, poches violacées sous les yeux, jubba kaki, avaient distribué des billets de 1 dollar à ses sectateurs. Les mauvaises langues dirent aussi que des contingents de djinns furent envoyés en renfort. Lui-même espérait revenir à la Khomeini. Dieu merci, le pouvoir était plus malin que le suppôt du Malin. On avait déniché des dizaines de milliers de militants lovés au sein des institutions. Les généraux quatre étoiles et l'espion en chef avaient certes été confirmés à leur place mais on avait liquidé leurs subalternes et vidé leurs institutions. Au cas où. Dit en passant, les terroristes qui occupaient 90 % de l'armée, 115 % de la magistrature, 85 % de la police et 132 % de l'éducation nationale s'étaient tiré une balle dans le pied en faisant un coup contre l'État qu'ils dirigeaient déjà. Des abrutis, à n'en pas douter...

La prose logorrhéique avait envahi les écrans et les journaux. Chaque jour apportait son lot de révélations nauséabondes. On s'était rendus compte qu'on était tous spécialistes de la question. Mais des cornichons n'en continuaient pas moins à faire l'intelligent : "ceux qui dénoncent les amalgames lorsque des musulmans commettent des actes terroristes sont les premiers à associer l'implication DE gülenistes et l'incrimination de tous LES gülenistes". Pfff. Des vendus qui se réfugiaient dans des précautions de langage. C'est connu, les sommations intimes qui vous font douter dans les moments de concorde nationale ne sont que chuchotis de Satan. L'un d'entre nous avait trouvé une formule, on en fut émus : "si Gülen entre au paradis, envoie-nous en enfer, Seigneur !". C'était la seule prière qui avait rapproché les âmes. "Amen", lança-t-on en chœur...

Oh, ce n'était pas la première fois que l'armée turque bombardait son propre peuple. Mustafa Kemal n'avait pas été tendre à Rize ni à Dersim. Le croiseur Hamidiye ici, les avions de chasse là-bas. En temps normal, il aurait été expédié devant la Cour pénale internationale mais il devint un dieu. Un temple avait même été construit en plein cœur d'Ankara. Sa fille adoptive, celle qui avait foudroyé des Kurdes alévis à Dersim, eut l'honneur d'offrir son nom à un aéroport d'Istanbul. Mais on avait continué à vivre comme si de rien n'était. Ce qui n'avait pas empêché les kémalistes de s'auto-définir comme la caste la plus éclairée de la République...

Les Turcs, qui vivaient comme des Suédois jusqu'au 15 juillet, découvrirent ébaubis les concepts de "purge", de "piston", de "triche" et de "confrérie". Aucun citoyen n'avait jamais dérangé un proche haut placé pour favoriser l'un des siens. Aucun musulman n'avait entendu parler des cheikhs, des barbus, des djinns. Aucun candidat à la fonction publique n'avait participé à un vaste système de tricheries. Les habitants de la province de Tunceli, par exemple, qui gagnaient toujours les concours sous les kémalistes étaient devenus tout à coup moins compétents lorsque les islamistes prirent le pouvoir mais c'était un hasard. Et, surtout, quand les gülenistes s'occupaient de magie, de sorcellerie, de malédictions dans leur nid, dans les autres tarikats, on discutait Descartes, Spinoza et al-Farabi...

L'ami Muhayyel, toujours aussi empêcheur de tourner en rond, avait lâché : "La République a toujours été une chapelle de fanatiques. On a érigé l'arbitraire en règle de droit et on feint de le découvrir aujourd'hui". Pfff. Et il lisait Neyzen Tevfik, un païen de première. "Bu milletten beka her kim ki bekler,/Güler ahvâline itler, eşekler...". Pfff. Je ne traduirai pas, tiens. "Les clans se succèdent à la tête de l'Etat. Personne ne se soucie de la démocratie. Des parvenus ont sauvé 'leur' démocratie. Reste à trouver de vrais démocrates", avait-il éructé. Salaud. Pourquoi s'entêtait-il à réfléchir dans ce moment d'union sacrée, je ne comprenais pas...

mardi 14 juin 2016

La tapette de Dieu...

Un homo frustré a fauché des homos enjoués. Et, in extremis, il a réussi à ceindre la couronne du "martyre". En se ralliant au charlot de Rakka, qui n'aurait pas hésité à le précipiter d'un toit s'il se trouvait là-bas. Un "habitué de la discothèque". Un "buveur". Un adepte de l'application de rencontres gays "Jack'd". Mais un djihadiste au pourchas des "pédés". Un type adoncques qui vibrait pour la vivacité, qui désirait la "dépravation", qui lorgnait la lascivité de ses victimes. Omar s'est présenté au Pulse et a déchaîné sa furie contre les jouisseurs dont il aurait tant aimé partager la quiétude... 

Mais il était inquiet, lui. Musulman et pédéraste. Le seul terrain d'affrontement qui fait tant jouir Dieu et Satan. Les deux mobilisent les sirènes les plus sublimes pour happer le croyant. Des tractions contraires, un écartèlement, un supplice. Dans l'islam, l'homosexualité est bel et bien un péché. Et, flanqué de cette oukase, le crucifié se nourrit de haine. Un homme montre de l'affection à un autre homme et c'est toute une mécanique qui se met en branle. On opte pour la fureur. Comme dirait le père du taré, si "les victimes font [bien] partie de [sa] famille", "Dieu lui-même se charge[ra] de punir les homosexuels"...



"Les Afghans sont des faux-culs", avait coutume de dire l'ami Muhayyel, déblatérant contre la culture du "garçon jouet", cette fameuse "danse des bacha bazi" que de solides musulmans en rut reluquent, la bave à la bouche. Mais "le Ciel a puni ces pervers", se chuchotent sans doute les mollahs du coin. Comme un bataillon non négligeable de musulmans qui aimeraient bien vagir contre l'attentat mais ont peur de se faire foudroyer par l'ire divine. Et alors, l'autre affirme sans blague que "la défense des droits des pécheurs est en lui-même un péché mais c'est un péché imposé par l'islam"... 

Et attention, nous avertissent les sociologues. Les gays deviennent de plus en plus racistes, de plus en plus anti-musulmans. Ben voyons, ils se trémoussent tous à la vue d'un bulge renoi ou rebeu ou, allez, ketur, cette race de virils exotiques qui priapisent les uranistes. "Je me défoule", avait avoué un mien ami. L'autre, la "lope" qu'il disait, était une tête blonde. Lui, un métèque. Et ma pauvre abeille était tellement amoureux de son homme qu'il voulait se convertir à l'islam ! Sic. L'autre se vengeait de l'Algérie, soi-disant...  

Il était gourmand, Omar, et la volupté des autres l'a enragé. Il était désespéré et l'existence de ses pairs l'a accablé. Il languissait de passion. Le syndrome de Claude Frollo. Son "surmoi" l'a détruit. Il croyait en Dieu. Il a prêté allégeance à son "calife", au dernier moment. Les sbires ont immédiatement labellisé la tuerie. "EI". Nous autres, ceux qui vivent en-dehors de la caverne, nous nous sommes juste posé l'index sur la tempe. Si la main d'un bon gaillard lui avait caressé les cheveux, une quarantaine d'âmes seraient toujours en vie, ma parole...

lundi 30 mai 2016

Vaga libido...

Eh ben avec ça. "Ahmet le Soutanier", alias "Cübbeli Ahmet", traîné devant les tribunaux pour "dénigrement des valeurs religieuses" ! Jadis, on l'avait déjà croisé dans les couloirs du palais pour... proxénétisme ! Le "chariatiste" le plus décrié pour ses vues et son accoutrement, le plus adulé pour son aisance et ses pantalonnades, et le plus envié pour sa mémoire et ses références, ira s'en expliquer à la justice humaine pour avoir discrédité l'islam. Comme une blague, on parle de celui qui a fustigé sa propre fille pour avoir porté, lors de son mariage, une robe et non un niqab...



C'est qu'il a écrit un bouquin, l'imam. Il recense toutes les prières qui, une fois récitées, devraient théoriquement assurer la robustesse du corps. Et, évidemment, il a évoqué la "jambe du milieu". On n'a pas l'acte d'accusation mais il a dû distiller quelconques conseils en matière d'invocations et d'obsécrations. Histoire, pour un gaillard, de dresser ses batteries. Sauf que. Un cornichon qui passait par là a accouru devant le procureur pour dénoncer une manœuvre de nature à faisander notre race. Style ! "Et s'il pensait 'vice rédhibitoire' en disant 'blasphème' ?", étais-je en train de..., bref...

"Peut-être qu'il avait un hoquet, l'autre salaud", s'esclaffait de son côté l'ami Muhayyel. Le primate qui a "offert" sa semence à une demoiselle lors d'un trajet de bus entre Mugla et Istanbul. Ah oui alors, à 5h du matin, le "steward" (ça existe dans les autocars en Turquie) s'échinait à faire des choses devant une passagère, la pauvre fille, qui somnolait comme elle pouvait, s'est réveillée avec "une carte de géographie" sur la figure ! Branle-bas de combat entre celle qui, comme dirait Bloy, "avait l'air de porter sur sa tête tous les incendies qu'elle allumait dans les reins juvéniles" (Le désespéré) et le chauffeur et les passagers...

Résultat, l'un des dirigeants s'est réfugié dans un "complot de la structure parallèle", la patronne de la compagnie a déploré l'incident tout en dénonçant un acharnement contre sa boîte et l'horrible créature s'est tout bonnement défaussée sur le Malin. "J'ai succombé aux murmures du diable". Ah, celui-là ! Il rôde partout. Il saute partout. Il a drôlement raison, le Prophète. "Il vous faut vous marier; que celui qui n'est pas en mesure de le faire multiplie les jeûnes car cela sera pour lui comme une castration". Ou comme le prescrivait al-Ghazâli, "Un autre avantage du mariage est de se protéger du diable en apaisant le désir amoureux et de se préserver des dangers de la concupiscence, de conserver la chasteté du regard et de garder le sexe de commettre une faute"...

C'est qu'en Turquie, le protocole est déjà tiré au cordeau dans les bus, interdiction de placer une fille d'Eve près d'un mâle, interdiction de couler le regard à droite à gauche, interdiction de tailler des bavettes avec le sexe féminin, nécessairement "honneur d'un autre". Tout ça pour ça. C'est le sort tragique des règles morales. Une fois qu'elles sont proclamées, l'être humain monte sur ses grands démons pour les dynamiter. Et entre-temps, comme dirait Zola, la chair aura déjà "plaidé son ordure"...

mardi 5 avril 2016

Kémalisme à la française...

Le grand mufti de la République française l'a décrété. "Le voile représente l'asservissement de la femme". Un "fichu porté par les vieilles", ça passe encore, a-t-il concédé. Histoire de ne pas se mettre à dos les mamies de la "France profonde". Ou histoire d'enquiquiner encore plus les musulmans de son pays dont le Livre sacré dit le contraire : "Nul grief aux femmes atteintes par la ménopause et n'espèrant plus le mariage à déposer leurs voiles (...)" (24, 60). Voilà donc, pour nous autres Franco-Turcs, un retour aux temps des kémalistes qui pourchassaient les gueuses qui refusaient de se voiler comme "nos grands-mères"...

Babeth était encore dans les parages, évidemment. "En l’espace de dix ans, de nombreuses filles des quartiers se sont mises à porter le voile en France. Révélation divine  ? Non, montée de la pression islamique. Seule la loi peut protéger celles qui le portent sous cette pression. Or, lorsqu’on les soutient, on est considéré comme 'islamophobe'". Celle qui vit dans un quartier populaire connaît mieux que quiconque les détresses qui y sont attachées. Evidemment. "Un voile, c'est une prison", a renchéri l'uraniste du haut du balcon de son HLM. La féministe en chef, dans un enchantement rossignolesque, avait été plus savante, elle, à la Montesquieu : "Il y a des femmes qui choisissent, il y avait aussi des nègres américains qui étaient pour l'esclavage"...

Jadis, l'ancien cheikh al-islam de la République avait également émis une fatwa : "le problème de la burqa n'est pas un problème religieux, c'est un problème de liberté, de dignité de la femme. Ce n'est pas un signe religieux, c'est un signe d'asservissement, c'est un signe d'abaissement". Et on s'en souvient, l'an dernier, son successeur n'avait pas, non plus, hésité à déconner, révérence parler : les musulmans devaient se sentir "unis, protégés, respectés comme eux-mêmes [devaient] respecter la République". Comme eux-mêmes, les musulmans donc, devaient respecter la République ! Avaient-ils l'air de faire le contraire...

Son pote, Julien Dray, en rajouta une couche : "Quand une religion comme l'islam apparaît comme une composante majeure de la République, elle doit s'imprégner de la réalité de la société française". Et Rama Yade d'en profiter pour épater la galerie : "Il faut commencer par cesser de renoncer à la laïcité. Comment a-t-on pu autoriser le port du voile pour les accompagnatrices des sorties scolaires ?"... Entre-temps, la mère voilée d'un soldat mort pour la France, "martyr" dirait un barbu bienveillant, était honorée par John Kerry aux Etats-Unis, oui oui, celle qui avait été sifflée à l'Assemblée nationale...



Et puis, en France, on vit comme les Français, d'abord. Conformément à l'héritage judéo-chrétien. On ne va tout de même pas inventer à la Nation, une branche musulmane. Depuis le temps, on avait compris. D'accord, la "culture" islamique ne fait pas partie de l'identité profonde de notre pays. En France, effectivement, les femmes voilées restent cloîtrées, on les dénomme "sœurs" et on leur voue un très grand respect. Du coup, quand leurs "consœurs" musulmanes descendent dans les rues pour acheter du pain, les Français, les vrais, ceux de souche, de l'histoire longue et des sépultures, sont choqués...

Et surtout, les Français, les "idéaux-typiques", sont pour la plupart athées et agnostiques. Résultat : on vit sous l'empire de la loi de séparation de 1905 mais avec l'état d'esprit de 1904 (cf. Jean Baubérot, L'intégrisme républicain contre la laïcité, pp. 161-174). Car les Français de souche reprochent aux musulmans de croire dur comme fer à cette fameuse laïcité de 1905. Alors que celle de 1904, celle du père Combes, sied plus à l'air du temps... 

Et on en vient légitimement à s'interroger sur la place de l'islam dans cette configuration, une religion si éloignée des "mœurs républicaines", la fameuse "religion civile". Des gens se prosternent le fessier en l'air, jeûnent, vont se perdre dans les déserts en Arabie pour tourner autour d'un cube noir avec des millions de blancs, jaunes et noirs et en reviennent requinqués ! Quelle drôle de religion ! Alors que la Raison, fille des Lumières, mère de l'Idée-République, devrait suffire... 

Ces musulmans sont animés par l'instinct grégaire, par-dessus le marché. Les études ont beau démontré que les mariages mixtes explosent, que le nombre de lycées musulmans est inférieur à celui des lycées catholiques et juifs, que les parents fuient les banlieues pour assurer un meilleur avenir à leurs enfants et que les listes communautaires n'ont jamais percé lors des élections. Tronquées, assurément...

Et puis quand j'y pense, il faudrait également se pencher sur le voile des bonnes soeurs en leur rappelant que tout ça c'est de la farce, le turban des sikhs pour examiner ses répercussions sur l'hygiène publique (d'ailleurs il faudrait auditionner aussi l'ancien Premier ministre indien), le kesa des bouddhistes (le Dalaï lama est souvent en France, ça tombe bien), le kimono des japonaises, histoire de savoir si ce n'est pas difficile à porter et donc constitutif d'une discrimination. Ou encore demander aux Juifs de bien nous expliquer à quoi sert leurs papillotes et pourquoi les femmes portent des perruques. Il faudrait également incriminer le refus de transfusion sanguine, c'est pire que l'asservissement, c'est la mort assurée; atteinte à la dignité humaine. Et il faut s'interroger sur les boubous aussi, on s'y perd... 

Il y a quelques années, on demandait (et ordonnait, puisqu'une loi est passée) aux femmes niqabées de bien vouloir vivre leur religion, au rabais. Celles qui considéraient, à tort ou à raison, que le voile intégral était un commandement de leur croyance, devaient faire plaisir à leurs concitoyens, en disparaissant de la circulation. Car la théorie du visage de Lévinas, la fulgurance de Babeth, le bien de la société, la protection de l'ordre public, l'impératif du "vivre-ensemble" l'imposaient. Le Conseil constitutionnel, dans sa fameuse "décision" du 7 octobre 2010, prêtait son épaule au législateur qui avait estimé que de telles pratiques méconnaissaient "les exigences minimales de la vie en société". "En France, c'est comme ça !", version juridique. Évidemment, quand on voyait les noms des "juges" constitutionnels qui avaient pondu cela, on comprenait le pourquoi du comment; Jacques Chirac, Jean-Louis Debré, Jacques Barrot, Michel Charasse, Valéry Giscard d'Estaing, Claire Bazy Malaurie et Pierre Steinmetz étaient, comme on le devine, des constitutionnalistes de renommée internationale... 

Aujourd'hui, tout le monde use de sa liberté d'expression afin de blesser, spécifiquement ses concitoyens musulmans mais personne n'ose invoquer "les exigences minimales de la vie en société". L'impératif du "vivre-ensemble" passe à la trappe, tout naturellement. Dénigrer les croyances de ses "concitoyens" musulmans s'accommode alors très bien du "vivre-ensemble"; et ceux qui "vivent ensemble" ne condescendent même pas à écouter l'indignation des musulmans. La Nation française, c'est, au fond, "ceux qui vivent ensemble entre eux" moins les musulmans...

La République a tout fait pour interdire aux mères voilées de prendre part aux sorties scolaires (décidément, on ne les aime que cloîtrées, dans ce pays). Motif : elles deviennent fonctionnaires pour une poignée de minutes. Donc ? Bah il faut que Madame Al-Hasnaoui, par exemple, "se la joue" fonctionnaire neutre. Elle est sans doute la femme de l'épicier du coin, tout le monde la connaît, toutes les maîtresses, tous les parents d'élèves, toutes les associations de parents la connaissent. Mais le directeur va quand même lui dire, toute honte bue, qu'elle ne pourra plus être "des leurs"; qu'elle ne pourra plus distribuer des boissons et des gâteaux, tenir la main aux écoliers, dont elle a beau connaître les prénoms par cœur puisque du même quartier. Désormais, elle pue. Au nom de la laïcité nouvelle version...

Nous autres "Français musulmans" (et non "Franco-musulmans"), nous devrions présenter une adresse à l'assemblée nationale, copiée sur celle des Juifs du 31 août 1789 : "Messeigneurs, nous venons vous prier de mettre fin à la longue oppression d'un peuple entier, en le rappelant aux droits communs d'humanité et de cité (...). Nous vous supplions de nous maintenir dans le libre exercice de nos rites et usages et de conserver nos mosquées, nos imams et nos associations cultuelles"... Ou devrait-on peut-être réunir une convention islamique et lui poser ces fameuses 12 questions que Napoléon avait posées aux Juifs avant de les prendre pour des êtres humains :


1) Est-il licite aux juifs [musulmans] d'épouser plusieurs femmes ?


2) Le divorce est-il permis par la religion juive [musulmane] ? Le divorce est-il valable sans qu'il soit prononcé par les tribunaux, et en vertu de lois contradictoires à celles du Code français ?


3) Une Juive [musulmane] peut-elle se marier avec un Chrétien, et une Chrétienne avec un juif [musulman] ? Ou la loi veut-elle que les Juifs [musulmans] ne se marient qu'entre eux ?


4) Aux yeux des Juifs [musulmans], les Français sont-ils leurs frères, ou sont-ils des étrangers ?


5) Dans l'un et dans l'autre cas, quels sont les rapports que leur loi leur prescrit avec les Français qui ne sont pas de leur religion ?


6) Les Juifs [musulmans] nés en France et traités par la loi comme citoyens français, regardent-ils la France comme leur patrie ? Ont-ils l'obligation de la défendre ? Sont-ils obligés d'obéir aux lois et de suivre toutes les dispositions du Code civil ?


7) Qui nomme les Rabbins [imams] ?


8) Quelle juridiction de police exercent les Rabbins [imams] parmi les Juifs [musulmans] ? Quelle police judiciaire exercent-ils parmi eux ?


9) Ces formes d'élection, cette juridiction de police judiciaire, sont-elles voulues par leurs lois, ou seulement consacrées par l'usage ?


10) Est-il des professions que la loi des Juifs [musulmans] leur défende ?


11) La loi des Juifs [musulmans] leur défend-elle de faire l'usure [de prêter de l'argent] à leurs frères ?


12) Leur défend-elle ou leur permet-elle de faire l'usure aux étrangers [d'emprunter aux banques] ?


Madame le Président de la République Marine Le Pen devrait s'affairer à cette tâche dès les premiers jours de son mandat en 2017. C'est donc une manie de la "France éternelle" que de convoquer, une par une, à peu près tous les cent ans, les différentes communautés qui essaient de la composer, pour lui arracher des serments de fidélité, les protestants, les catholiques, les juifs. Aujourd'hui, ce sont les musulmans qui trinquent. En 2116, quand j'aurai très exactement 132 ans et serai un ambassadeur de France en retraite voire un ancien ministre des affaires étrangères, nous taquinerons les mormons. Moi, je ferai partie d'une religion respectable pour l'époque, keh keh keh... Ah j'oubliais, les Juifs de Paris avaient encore dit en 1789, "un objet unique domine et presse toutes nos âmes; le bien de la Patrie et le désir de lui consacrer toutes nos forces". Nous, musulmans de France, pensons la même chose. Wallâhi. Il suffit juste de nous en donner l'opportunité. Vive la France ! Vive la Démocratie ! ;)

dimanche 6 mars 2016

"Etre roi est idiot; ce qui compte, c'est de faire un royaume"

C'était une drôle d'époque. Celle où un homme avait hypnotisé tout un pays. Il était si beau, si grand, si fin qu'il avait réussi un tour de force : faire d'une nation, une armée de fanatiques. Des gens doués de raison s'étaient épris de sa fragrance et, par nuées, adoptèrent la nouvelle religion d'antan, le séidisme. Ses sermons valaient leur pesant d'or et ses cauchemars équivalaient à des contes de fées. Eût-il décrété un pillage généralisé contre ses ennemis que les foules s'en seraient mises en branle, sans le moindre scrupule... 

Oh, chacun avait bien son gourou, chacun menait bien sa pauvre existence, le nez dans le guidon, les oreilles hermétiquement rabattues et méthodiquement rebattues, mais la différence résidait dans l'idéal. L'un promettait de dévaster, de dégommer, de déboulonner, l'autre d'édifier, d'ériger, d'élever. Et, comme dirait Dostoïevski, quand "vous êtes un monstre, tout en vous doit être monstrueux, vos rêves et vos espoirs". C'était là le drame, les sombres rêveries des uns foudroyaient les paisibles existences des autres...

Le pays était un énorme chantier, la nation une énorme mosquée. Il construisait des ponts, des routes, des chaussées et, en échange, s'était octroyé un droit : celui de parler à tort et à travers et de régir les âmes. L'admiration gonflait à mesure qu'il déblatérait. C'est que, celui qui avait longtemps pâli sur la démocratisation de son pays, avait tout renié. Tout ruiné. Il lança une guerre herculéenne d'Indépendance contre des fantômes. Il les avait appelés "sorcières". Des zigotos brevetés avaient immédiatement joui...

"Rien n'est plus grave, au fond, qu'une pensée qui n'embraye plus sur l'événement lorsque l'événement, lui, se déroule en dehors de la pensée", avait écrit je ne sais plus qui. Sans coup férir, il confisquait et accaparait. Mais il avait toujours raison. Un jour, il conspuait un "Etat terroriste", le lendemain, il avait "besoin" de lui. Un jour, il se dressait contre les putschs, le lendemain, il invoquait un "complot contre l'armée". Un jour, il louait un "savant", le lendemain, il dénigrait un "brouillon". Ainsi en allait-il...

Et un jour, ses sbires avaient allongé des torgnoles à des femmes voilées. Cette espèce de citoyennes qui lui avait, pourtant, tenu particulièrement à cœur lorsque des gauchistes leur pissaient dessus. Et les doigts de pied en éventail, des nunuches détournaient le regard. "Salağa yatmak", comme nous l'enseigne l'expression turque. "Faire le dos rond". Les batteurs de pavé avaient leur excuse, ils s'ennuyaient et n'avaient aucunement l'intention de penser. Ils étaient musulmans pourtant, mais la justice ne leur évoquait rien...



Le chef, lui, avait affirmé, toute honte bue, que son pays était un parangon de démocratie. Ça méritait une dissertation mais bon, personne n'eut le temps de réfléchir, à l'époque. Il fallait impérieusement s'insulter et se disqualifier. Il avait eu l'insigne honneur d'entrer ainsi dans les livres d'histoire, discipline qui nous apprend que "la vertu rencontre toujours des écueils sur le très dur chemin de la perfection, mais le péché et le vice sont choyés par la fortune" (Saramago, L'aveuglement). Au royaume des aveugles, le borgne était donc bel et bien... 

dimanche 3 janvier 2016

Reductio ad Hitlerum...

Il ne manquait plus que ça. On aurait presque envie d'en rire, mais le sujet est sérieux, on s'en abstiendra. Le raïs turc qui distribue le label "terroriste" à qui l'empêche de dormir la nuit, se retrouve lui-même associé, volens nolens, à tout ce qui condense l'abjection : Daesh et Hitler. Et avec sa dernière étreinte, on doit ajouter Israël, un "Etat terroriste dont la brutalité a dépassé celle d'Hitler", comme il l'avait jadis décrété. Pour celui qui avait "corrigé" un citoyen qui le conspuait à Soma en l'accablant d'un "semence d'Israël", c'est un grand pas. Désormais, "la Turquie a besoin d'Israël". Eh ben avec ça, même le barbu broussailleux, celui qui n'a jamais eu le temps de devenir curieux et de réfléchir deux secondes, ne sait plus quoi dire, Erdogan l'a engorgé...



C'est que le beau parleur, à peine le prompteur retiré, dit ce qu'il pense. Et comme son verbe, tonitruant mais souvent inconsistant, n'arrive pas à la cheville de celui de son mentor Erbakan (capable de décimer ses adversaires en moins de deux), les ministères et le secrétariat général de la présidence de la République doivent publier des communiqués pour nous apprendre ce que le chef a voulu dire sans avoir eu l'air de le dire tout en voulant le dire.  Et on comprend, Erdogan a beau être un parfait harangueur, il n'est pas une "foudre d'éloquence". Des phrases sans complément d'objet aux verbes sans sujet, la vie politique n'a pas connu pire président en matière linguistique. Même le "paysan" Demirel avait fini par s'imposer en as de la langue turque...

Gaffer est une chose, merdoyer en est une autre. La Première ministre Tansu Ciller, par exemple, dégorgeait à tel point de billevesées qu'elle avait réussi à lancer à une foule conservatrice : "je vous confie Dieu" au lieu de "je vous confie à Dieu"... Avec tout le respect qui s'impose, disons que le président Erdogan est un peu fatigué ces temps-ci. Les traitements, les "guerres d'Indépendance", les "insomnies", c'est humain. Il ne dort pas 7 heures d'affilée comme vous et moi, n'est-ce pas. Alors, à un journaliste qui lui demandait si le système présidentiel pouvait être compatible avec un Etat unitaire, il a dit le plus sérieusement du monde qu'il y avait de tels exemples dans le monde entier et même dans l'histoire, "dans l'Allemagne d'Hitler", par exemple...

Et patatras ! Tout le monde s'est évidemment fourvoyé puisque le palais présidentiel a "recomposé" le discours du raïs. Mais une fois n'est pas coutume, ils ont raison, cette fois-ci. Car, quand on écoute le chef de l'Etat, il ne faut pas se concentrer sur la lettre de ce qu'il dit mais sur l'esprit. Et quand on relit le passage incriminé, on comprend bien qu'il veut dire quelque chose de sensé mais il formule tellement mal que la presse internationale le lance immédiatement comme celui qui veut "prendre pour exemple le régime d'Hitler" ! Un emballement qui s'explique en partie par les préjugés et l'incompétence. Il n'a débité qu'une lapalissade : on retrouve des systèmes présidentiels partout et tout le temps, "le plus important, c'est que dans son fonctionnement, il ne porte pas préjudice au peuple et à la justice"...

Le présidentialisme, la grande passion d'Erdogan. Son conseiller-constitutionnaliste Burhan Kuzu a beau jurer que ce système va enchanter les adversaires du raïs tant il va grignoter ses pouvoirs (!), on se demande si, là-bas, tout le monde comprend la même chose. Il aura fait le tour du monde, le Sieur Erdogan. Des Etats-Unis à la France en passant par le Mexique et le Royaume-Uni (sic !). Pour aboutir in fine au "système à la turque". Et c'est là que le bât blesse : on ignore les modalités du régime qui le hante. "Hitlérien !", disent quelques cornichons, adeptes de la loi de Godwin. Erdogan, hitlérien ? Pfff. "Pas encore", disent ceux qui ont la pétoche. Un leader qui n'apprécie pas l'avis contraire, qui n'hésite pas à traiter à la schlague ses ennemis, certes. Mais il ne tue pas. Et c'est déjà ça dans une région qui regorge d' "excellences-assassins". Une "démocratie hégémonique", plutôt. Un bon sujet de thèse quand j'y pense...